PROCÈS POLITIQUES
Cétait sans doute un grand honneur pour moi, mais peut-être eût-il été convenable de me consulter avant d'engager ainsi mon nom dans un acte ouvertement agressif et qui me plaçait en dehors des privilèges de ma profession.
On pensa apparemment que mon consentement allait de soi et ce ne fut que lorsque la chose était consommée que je Tappris par mon journal. J'étais occupé à le lire, lorsque le secrétaire du ministre de la justice, Germain, mon camarade de collège, entra chez moi, Tair tout consterné, il avait un Moniteur à la main.
ce Quelle imprudence tu as faite ! me dit-il, quoi, tu es avocat au Conseil d'État et à la Cour de cassation, tu réussis dans ta carrière, et voilà que tu compromets tout cela et ton avenir pour faire partie d'un comité politique dont le ministre regarde la formation comme un acte flagrant d'hostilité contre le gouvernement du roi? — Que veux-tu, lui répondis-je, je viens de l'apprendre par mon journal, et s'il y a imprudence, elle n'est du moins pas de mon fait.
M Mais tu ne sais donc pas que le conseil des ministres vient de délibérer que tous les membres de ce comité seraient traduits devant la Cour d'assises, comme coupables de provocation à la désobéissance aux lois. — Que veux-tu que je fasse? — Désavouer ceux qui se sont permis d'abuser ainsi de ton nom , dégager ta responsabilité. — Merci, mon ami, de ta bonne intention. Avant de savoir que les poursuites étaient résolues, j'aurais pu hésiter, car je t'avoue que je suis vivement contrarié de me voir, malgré imoi, jeté en dehors des devoirs de ma profession dans Jiesquels j'étais résolu à me renfermer : mais à ce mo- ' ment et par peur des poursuites, désavouer mes amis, ce serait me déshonorer. — Mais il y va de ton état. — Hé bien, soit, j'en courrai la chance, car une fois
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défi^onoré, il ne me i>esteridt plus qu'à hâltyer tes bureaux. »
Quelques heures après, je recevais une assîgnaÉîon de^*ant la Cour d'assises, et à quelques jours de là, je m'asseyais avec mes honorables complices sur le banc des accusés.
Les sommités du barreau s'étaient partagé aotre défense: Tripier, Darrieux, Dnpin aine, étaient au banc des avocats.
Le jury était alors choisi par les préfets, et celui qui nous jugeait avait encore été épuré par les récusations du ministère public; c'était la première épreuve un peu sérieuse de ma vie. Je fîis assez satisfait de moi, j'envisageais toutes les éventualités qui me menaçaient avec assez de calme. Il n'en était pas de même de ce qui m'entourait et surtout d'une jeune femme qui, avant d'être mariée, avait conçu pour moi un sentiment qu'elle s'était peut-être dissimulé à elle-même et dont le danger que je courais lui arracha l'aveu.
Elle est morte aujourd'hui, j'ai peut-être contribué à jeter quelque amertume dans sa vie ; mais je suis bien assuré que son noble coeur me l'aura pardonné.
Le général Lafayette, qui probablement avait été le premier à désigner mon nom pour faire partie de ce malencontreux comité, me faisait dire naïvement que je n*eusse pas à m inquiéter, qu'un de ses amis, capitaine de vaisseau, était sur le point de partir du Havre pour l'Amérique, qu'il me recommanderait à lui et à ses amis et que je serais bien reçu dans le nouveau monde.
Ce bon général n'imaginait pas qu'on pût se plaindre quand on avait le bonheur d'aller en Amérique. Pour moi, qui n'étais pas tout à fait de son avis, et qui n'avais pas fait la guerre de Tlndépendance, ce ne fut pas sans un certain plaisir, que j'eniendis le chef du
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jmrj répondre le bîeiAeureirx non >caupaUe sur te question qm me concernait : ma joie fiit cependant aussitôt troublée par ia déclaration de culpabflité des fOiimaUsIes dont tout le crime était d'avoir inséré dans leurs feuilles le manifeste ou programme par lequel avait été notifiée la fomnôonde notre comité.
Parmi ces journalistes était mon ami Ch. Comte, et rinjustice qui allait firapper les simples organes de la publicité, quand les auteurs du fait publié étaient, les uns couverts de leur inviolabilité de députés, les antres acquittés, me blessa profondément. Nous ne devions, du reste, notre acquittement qn^au partage des voix, six contre six.
Comne on le voit, il tint à fort peu^fue je profitasse des recosHnandations de Tillustre et vénérable ami de Washington.
Mon pauvre ami Comte préféra Texil à la prison eit passa cinq ans en Suisse, puis en Angleterre; j'allai successivenient le voir dans ces deux pays oà il avait su gagner d'honorables amitiés.
Je ne m'arrêterai pas autant sur les différents procès politiques dans lesquels je fus engagé : la marche du gouvernement, ses défis jetés à la révolution avaient provoqué la formation des sociétés secrètes; les plus dangereuses étaient celles qui s'étaient formées dans l'armée. L'une d*elles parut assez formidable pour être déférée k la Cour des pairs. La défense d'un sieur Dumoulin me fut confiée; la vie de cet homme est assez curieuse, c'est une suite d'aventures de la nature la plus singulière.
n était fabricant de gants i Grenoble et il 7 faisait d'assez bonnes affaires, lorsque l'empereur 7 passa à son retour de l'Ile d'ÉIbe : il se prit d'un subit enthousiasme pour Napoléon, lui offrit un capital de 400,000 francs, offre qui, au début d'une entreprise dont les chances étaient incertaines, n'était pas sans
valeur pour celui qui la faisait et pour celui qui Tac ceptait. Dumoulin ayant témoigné le désir de s'attacher à la personne et à la fortune de Tempereur, celuici Tavait fait son officier d'ordonnance, et le marchand de gants, peu au fait des habitudes militaires, fut longtemps un sujet de plaisanterie pour ses camarades.
Après le retour des Bourbons, notre officier improvisé s'était jeté dans les spéculations de la Bourse ; il y avait d'abord été heureux et un gain de plusieurs millions avait un instant jeté quelque éclat sur lui ; mais cet instant, hélas ! n'avait été qu'un éclair et les millions s'en étaient allés par où et comment ils étaient venus : pour se consoler et pour satisfaire l'activité brûlante de son esprit en même temps que pour payer son tribut au culte impérial, auquel du reste, je dois le dire à son honneur, il est resté fidèle toute sa vie, Dumoulin s'était fait conspirateur. Il était assez gravement compromis dans ce procès.
Je n'imaginais rien de mieux pour le sauver que de le représenter comme un homme sans importance, qu'on ne pouvait prendre au sérieux, qui avait conspiré, comme il avait joué à la Bourse, sans trop savoir ce qu'il faisait. Mon client fut mécontent de ce système de défense, se permit de m'interrompre et de revendiquer toute l'importance que je voulais lui ôter: il fut heureusement si burlesque dans les élans de sa vanité blessée, que la Cour des pairs, qui était alors dans ses jours d'indulgence , n'apercevant que le côté plaisant de ce débat entre l'avocat et le client, se prit à rire, et mon client fut acquitté.
Je ne suis pas bien sûr que cet original m'ait pardonné cet acquittement; le 30 juillet 1830, à l'Hôtel de Ville, il s'efforçait de faire proclamer le roi de Rome et se faisait expulser par le général La Fayette. Je Tai retrouvé le 24 février, en uniforme de colonel, porteur d'un immense drapeau qu'il essayait de planter
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sur la tribune : il errait il y a quelque temps comme une ombre dans les antichambres de TËlysée ; Théritier de Napoléon, aujourd'hui président de la République, lui a confié le gouvernement du château de Pau, à titre de retraite. Je doute qu'il en profite ; cette nature inquiète, agitée, ne peut trouver le repos que dans la tombe.
Je fus moins heureux dans une autre affaire, celle du colonel Roger: ce malheureux militaire était connu pour son exaltation politique ; la police imagina de lui tendre un piège dans lequel il tomba. Des sousofficiers, jouant Tindigne rôle d'agents provocateurs, lui proposèrent de lui livrer le régiment dont ils disaient pouvoir disposer. Un rendez-vous fut convenu : Roger s'y rendit exactement, mais au lieu du régiment qui devait le suivre, il trouva la police qlii le fit prisonnier.
Quoiqu'en retraite et rentré dans la vie civile, il fut livré à un conseil de guerre, dont il déclina vainement la compétence. Condamné à mort, il se pourvut devant la Cour de cassation : tout me paraissait odieux dans cette affaire, le fond et la forme. Le fond, carie crime n'était qu'une horrible embûche ; la forme, car elle constituait un véritable attentat à la liberté de tous. Dès que la compétence militaire ne dépend plus de la qualité et de la profession de l'accusé, mais de la qualification du fait, qualification qui peut toujours être arbitrairement faite par le juge militaire lui-même, la juridiction militaire peut s'étendre à tous les citoyens indistinctement, toutes les garanties judiciaires et constitutionnelles s'évanouissent.
Mon plaidoyer était empreint de la vivacité de mes impressions et de la force du principe que je défendais. Des magistrats éminents, M. le baron Pasquier lui-môme, voulurent bien trouver que je n'étais pas resté au dessous de la grandeur de la cause. Mon
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pounroi n'en fut pas moins rejeté par TappUcation d'une loi révolutionnaire qui renvoyaîl ûâdistinctement devant Les tribunaux militaires tous les embaucheurs^ à quelque profession qu'ils appartinssent; il est vrai que cette loi s'était trouvée abrogée par une lot postérieure ; mai& comme celle-ci à son tour avait été rapportée par le Code d'instruction criminelle, la Cour de cassation décida que la première loi, malgré son caractère exceptionnel et purement circonstanciel, avait dû ressusciter par cela seul que la loi qui Tavatt abrogée avait eile-méme cessé d'exister.
Cette mauvaise jurisprudence fut depuis rétraetée, mais mon malheureux client n'en fut pas mœns Cosillé et ce souvenir m'est encore douloureux.
C'est à peu près à cette époque que se f^ace la coo»* piration de'Belfort, car une fièvre de conspiration semblait s'ôtrc emparée de la partie la plus virile de la société française. Cette conspiration était sérieuse ; elle avait ses ramifications dans un grand nombre de corps qui tenaient leurs garnisons dans les départements de l'Est
Ellle reçut même un commencement d'exécution, car le général La Fayette s'était acheminé vers le lieu du rende^vous en voiture et portant avec lui les insignes du commandement, lorsque la révélation de quelques complices fit tout avorter. La Fayette, averti à temps, put revenir à Paris, mais sa voiture resta longtemps sous les scellés de l'autorité : elle aurait donné témoignage de la complicité du général, si des amis adroits, à Taide dune trappe, n'étaient pas parvenus à pénétrer dans la remise où se trouvait la voiture et à la faire disparaître pièce par pièce après l'avoir démontée.
Quoiqu'étranger à toutes ces conspirations, je vivais dans rintimité de ceux qui jouaient à ce terrible jeu leur liberté et même leur vie. Us se cachaient peu de
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md, et je me rappelle Tadmirable sérénité (fesprit avec laquelle La Fayette répondait aux anxiétés de notre amitié, que le plus beau jour ëe sa TÎe serait eekn où il monterait sur Téchafand pour sceller de s<Mi sang les principes de toute sa vie.
Cest sous Finspiratioii de ce même sentiment, qu'il répondait avec cette impertinence toute aristocraitique à M. de Peyronnet, alors garde des sceaux, qui le menaçait des poursuites de la justice : <€ Qu'il se lélicitennl de reecasioo qui fm serait donnée d'avoir à s'expliquer en présence du puMic sur ses anciens npports a^ec la famille des Bourbons. »
Savais refusé de (aire partie d'aucune société se» crête; mais je ne refusai pas mon concours & une association fermée pvbRquement en 1897 pour assurer la Térrté et la liberté des élections : cette association, connue sous le nom de la société Aide^toi^ ie ciel foi" tkray avait été fondée par de jeunes adeptes de l'École ébetrimmrey ainsi nommée à raison de sa disposition à généraliser, à dogmatiser les régies de la politique.
Les jeunes hommes qui la composaient avaient pour la plupart occupé et occupaient encore à juste titre ime place «fistingnée dans le professorat, dans la presse et dans la représentation nationale. Ils portaient peut-être dans leurs rapports habituels avec les autres partis cette assurance, cette morgue un peu pédantesque qui naît souvent de Festime qu^on a de soi et du mépris qu'on éprouve pour les autres. Ils blessaient ainsi plus vivement les amours -propres, et si, d'un côté, par leur science, par leur moralité, par les Hens qui les unissaient entre eux étroitement, ils étaient appelés à exercer une grande influence sur les affaires publiques ; d'un autre côté, par l'absolu de leurs doctrines, par la raideur de leurs manières et l'intolérance de leurs jugements, ils repoussaient plus qulls ne s'assimilaient les autres opinions ef les autres
influences, et restaient à l'état de coterie, au lieu de constituer un parti puissant.
Ils avaient fondé en 1824 un journal intitulé le Globe^ et qui, destiné à faire connaître et à propager les doctrines économiques, obtint un assez grand succès dans la jeunesse avide des idées nouvelles.
Ainsi, puissants par l'association, par un organe accrédité de la presse, il ne manquait peut-être aux doctrinaires pour atteindre leur but politique qui était la réalisation du gouvernement parlementaire en France, à l'imitation de celui de l'Angleterre, que de faire servir à leurs desseins les passions qui fermentaient au sein de la société française et de s*en faire des auxiliaires.
La chose était, sinon facile, au moins très-possible ; car cette forme de gouvernement, en même temps qu'elle fournissait un aliment suffisant à ce besoin d'activité et de changement qui est inhérent à notre caractère, apportait une diversion et par conséquent un apaisement salutaire aux haines du passé.
Ils ne surent malheureusement pas s'y prendre; et, dès les premiers travaux de cette société dont ils étaient les fondateurs, ils voulurent dominer, alors quMls auraient dû se contenter de diriger en employant d'habiles ménagements pour les opinions et les amours-propres ; blessés par les résistances qu'ils éprouvaient, ils crurent pouvoir en triompher de haute lutte : ils s'imaginaient que, fondateurs de l'association, elle ne pourrait vivre sans eux, ils menacèrent de se retirer, on les prit au mot, et ainsi un instrument puissant qu'ils avaient créé et qui eut plus tard une action décisive sur les événements sortit de leurs mains.
Je présidais cette société, le jour où ce petit coup d*État s'opéra : nous étions réunis chez M. Dubois, jeune professeur de l'Université, rédacteur principal