PROCÈS RELIGIEUX
arrêt, une mesure de discipline, telle que la suspension ou au moins la censure. Il fallait, disait-il, une solennelle expiation pour le scandale qui venait de se produire.
Heureusement les autres magistrats m*avaient écouté avec plus de calme et mieux compris ; ils n'eurent pas de peine à restituer à mes paroles leur véritable sens, et M. de Sèze en fut pour son zèle; sa proposition fut repoussée; bien plus, Tarrét qui, cette fois, fixait définitivement la jurisprudence, vint donner une haute et dernière consécration à mes principes.
Qui m*eût dit que trente ans plus tard j'exposerais, comme premier ministre de mon pays, ma liberté et peut-être ma vie pour rétablir le pape dans sa souveraineté temporelle à Rome, et que ce même M. de Lamennais, qui alors fulminait contre moi toutes les foudres de son fanatisme ultramontain, signerait ma mise en accusation pour ce fait? Lorsque je serai arrivé à cette partie de ma vie, peut-être trouvera-t-on que les actes du ministre ne sont pas autant en contradiction qu'ils le paraissent, au premier coup d'oeil, avec les doctrines juridiques de Tavocat. Pour que la séparation des deux pouvoirs puisse exister dans le monde catholique, il est nécessaire qu'ils soient réunis dans les mains du chef de la catholicité, au moins pour l'État où il réside : ,'cette réunion de pouvoirs étant le seul moyen d'assurer l'indépendance du pape et, par suite, la séparation des deux pouvoirs dans les autres États. Mais n'anticipons pas sur les événements.
La réaction avait atteint son paroxysme ; Louis XVIII y résistait; son bon sens politique s'en effrayait, et, d'ailleurs, lui aussi avait sacrifié aux idées nouvelles; il n'avait pas pour la Révolution et pour ses principes rhorreur native qu'avait conservée Charles X.
Aussi celui-ci était-il l'idole et l'espérance du parti réacteur. Dès les premiers jours de la Restauration,
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deux direetions contraires s*étaîeiit produites éaas le gouvernemeot, oa plutôt deux geivermements avaienê apparu : Tun au payilloft Marsan , Fautre au paviHott de Flore. Le dernier de ces pavillons était habité par le roi, et Fàutre par son frère; les inftuences et les courtisans se partageaient ; un jeune magistrat, M. Decazes, qui, lors de la seconde restauration des Bourbons, avait été nommé préfet de poKce, avait capté la faveur du vieux roi. Admirablement doué phjrsiquement et moralement, pour jover le rôle d*homme de cour, M. Decazes n'avait pas tardé à obtenir lor ton maître une grande influence ; par contre, il était devenu bientôt odieux aux courtisans du comte d* Artois.
M. Decazes, profitant habilement de rantagonisnie qui s'était établi entre les deux frères, avait provtfcpué, en i816, la fameuse ordonnance du 5 septembre qni mettait un frein à la réaction et avait inauguré nne autre politique. Cette ordonnance suffit pour honorer la vie dnn homme dÉtat; elle a été la première expé^ rience heureuse du jeu des institutions libérales; elle a opéré dans la marche du gouvernement une révolution légale, pacifique et féconde; elle a prévena une guerre civile imminente; elle a assuré à la Franee de longs jours de repos et de prospérité, et ri la fatalité n'avait pas ramené au gouvernement une politique diamétralement opposée, elle eàt épargné au pays les douleurs et les hasards de bien des révolutions. C'est de cette époque que datent les premiers essais de véritable libi^rté pratique en Franee, et spécialement notre législation de 1819 sur la presse.
Les livTes et les journaux furent affranchis de toute censure préventive, et le gouvernement prit toutes les allures d'un gouvernement libre et pondéré. Deux hommes d'un mérite éminent et d*nn caractère élevé eurent une grande part à ce progrès; leur mémoire sera consacrée et la France les nommera dans sa
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connaissance tant €[ii*elle appréciera une liberté sage et régulière, ce sont MM. Royer-Collard et le duc de Broglie. Le premier avait été le correspondant de Louis XVin pendant le temps de l^émigration ; il ap* partenait à cette école de philosophie spfritnaliste qui s efforçait de rendre à la société des croyances que la philosophie sceptique de Voltaire et des encyclopédistes avait à peu près détruites. Indépendant par caractère, libéral par sentiment et par principe, il avait foi dans la possibilité d'établir en France, sous une monarchie constitutionnelle, le gouvernement représentatif dans toute sa vérité.
Cette foi paraissait un peu affaiblie dans les derniers temps de sa vie ; mais il s'y dévoua d'abord avec ardeur; ses discours se faisaient surtout remarquer par l'élévation et la précision de la pensée ; ils étaient moins abondants, moins véhéments, moins entraînants que ceux de Mirabeau ; mais ils avaient plus de profondeur, plus de philosophie et surtout plus d'honnêteté.
Au reste, chacun de ces deux orateurs, si Afférents parle caractère, avait au plus haut degré le génie de sa mission ; l'un était appelé à détruire une vieille organisation sociale; c'était le bélier qui, dans la main de la Providence, était destiné à démolir un édifice depuis longtemps condamné ; l'autre, au contraire, venait après une longue série de convulsions politiques pour apprendre à notre nation les conditions et les bienfaits de la véritable liberté. L'un était un tribun, l'autre un professeur; Tun fulminait, Fautre enseignait.
Mirabeau, en 1819, aurait sans doute été encore un homme puissant; mais il n*eût pas été Thomme pro- \identiel de l'époque, et Royer-Collard, en 1791, eût à peine été compris de quelques esprits d*éhte ; tant il est vrai que chaque époque produit à peu près
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rhomme qui répond le mieux au besoin dominant de cette époque.
Quant à M. le duc de Broglie, il vit encore et j'en parlerai avec plus de réserve. Petit-fils de Tancien maréchal de Broglie, il avait épousé la fille de madame de Staël, personne pleine de distinction par les qualités de Tesprit, mais beaucoup plus femme que sa mère par les qualités privées: noble d'origine, et encore plus de sentiments, il aurait figuré honorablement dans la haute aristocratie anglaise dont il a les idées, les principes, et même un peu les mœurs.
Il arrivait à Tâge viril lorsque, avec la Restauration et la Charte de 1814, commençait pour la France Tère du gouvernement représentatif; il y était merveilleusement préparé par de fortes études, par la haute indépendance de sa fortune et de son caractère, et par un amour raisonné de la liberté, que servait une admirable lucidité d'esprit.
Nous nous groupâmes naturellement autour de lui, et, lorsque la liberté de la presse était en question, il concourut, en 1817, à former une association, dite de la Liberté de la Presse, dont il fut le président.
C'est, je crois, la première tentative de résistance légale par l'association qui ait eu lieu en France.
Le gouvernement s'en alarma, un procès eut lieu en 1819; M. de Broglie se retira et l'association fut dissoute.
Ces deux hommes, par leurs exemples, par l'autorité de leur caractère, par leurs études étendues et profondes, par leurs talents oratoires, auraient dû exercer sur leur temps plus d'influence qu'ils n'en ont réellement exercé. Kst-ce leur faute, ou celle du milieu dans lequel ils se sont trouvés? C'est un peu l'une et l'autre.
I Leur esprit trop porté vers l'abstraction et les géj ' céralités de la politique ne se pliait pas assez à la
puissance des faits et ne comptait pas assez avec les personnes, leurs intérêts et leurs passions.
On attribue à M. Royer-CoUard un mot qui, s'il n'est pas vrai, a du moins le mérite de le dépeindre assez bien.' « U n'y a rien^ aurait-il dit dans une discussion animée, que je méprise comme un fait. » Aussi, lorsque le fait se produisait avec ses désordres et son despotisme, cet esprit tin et abstrait se repliait sur lui-même et se contentait de Tanathématiser.
M. de Broglie, un peu moins professeur, un peu plus homme politique, avait plus de considération pour la puissance des faits ; mais la fierté tout à la fois et la timidité de son caractère le rendaient assez impropre à manier une assemblée, à diriger ses passions; il n'avait, pour cela, ni assez de souplesse, ni assez de résolution dans Tesprit.
Disons-le aussi, les mœurs et les habitudes constitutionnelles de notre pays n'étaient pas assez avancées pour se trouver en harmonie avec de tels caractères. Le vieux levain révolutionnaire dominait trop encore dans notre France; le général Foy, le général Lamarque, Benjamin Constant, par quelques paroles à effet, qui remuaient la fibre révolutionnaire, exerçaient un plus grand ascendant.
Toutefois, ils ont été, ils sont encore les modèles et les guides de cette jeunesse laborieuse et studieuse qui conserve sa foi dans le gouvernement représentatif; et si jamais notre nation arrive à posséder les v' mœurs et les conditions de cette forme de gouver- V nement, ce sera un grand honneur pour ces hommes ^ de l'y avoir puissamment préparé.
'a Je reprends le récit des événements. J Cette nation qu'on dit si profondément antipa- > thique aux idées et aux mœurs de la liberté constitutionnelle paraissait, au contraire, se les approprier avec une heureuse facilité. La presse et la tribune
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étaient poissantes; le début politique tenait le pays attentif, les maximes de droit coostitntionnel et parlementaire se répandaient et devenaient comme des vérités reçues par tous , le progrès se faisait dans les mœurs et les idées lorsqu*«m fatal événement vint interrompre tout à fait ce progrès.
Le 13 février 4820, le plus jeune des fils du frtsre du roi, le duc de Berry, sortait de TOpéra, lorsqu'on homme se glisse auprès de lui et le frappe d*un long stylet; le prince a la force de désigner son assassin qui est bientôt arrêté : la blessure était mortelle et le duc de Berry expira à TOpéra même où Louis XVIH et toute la fandlie étaient accourus, à la première nouvelle du ftuieste événement. Il expira, puisaat dans le sentiment chrétien qui TaniiBaît la force et recommander son assassin à la démence du roi, wom oncle.
Pourquoi le duc de Berry, qui n'avait à peu près aucune action sur la politique du gouvernemeat, avait-il été choisi comme vietiioe de préfémee an roi et au comte d'Artois, son père?
Interrogé, Louoel (c'est le nom de Tassassân) répond avec le cidme do fanatisme qu*il Ta choisi parce qoH était seul susceptible d'avoir det enfants^ et qu'en loi il extirpait la souche même d'une race que lui, Louvel, avait condamnée à mort depuis qu'elle avait servi de drapeau à l'invasion étrangère.
Son langage et son sang-froid ne se démentirent pas un seul instant, il les conserva même sur l'échafaud.
Le contre-coup de cet assassinat ne pouvait qu'être funeste au parti qui luttait avec soccès contre la réaction.
Des journaux libéraux, le CtmstiMimmel entre autres, avaient été trouvés au domicile de Louvel; il n'en fallut pas davantage pour rendre les idées libé-
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^s et touie ToppositioB «omplioes du erime de Louvel. Le 4échaia6iiieBt Uil si violent que le ministre Decaees, «el« qui avait ooBseillé la iàmeuse ordoB- Baaoe de dissolutioB de la Chambre de l8iS, fut dénoncé à la tribune, comme complice moral de TassasmaaL m Smi péed^ écrivait M. de Chateaubriand dans le Conêervateur^ « glàêé dans le sang. »
La nenaee de le tuer dans le cabinet du roi et sous les yeux de son maître lui fiit adressée. Il ût quelque temps tète à l'orage avec un courage qu'on ne saurait trop admirer : mais, à la fin, il dut céder et se retira poor faire place à un ministère qui, sans être tout à Ml sympatàîque à la réaction, ne lui était cependant pas hostile et formait une sorte de lien «ntre les deux
Alors oommeBça une série de mesures violentes, d'abord contre la presse, pois contre la liberté individuelle; la réactioii se laissa emporter, sous le règne suivant, jusqu'à la loi du sacrilège, confondant ainsi le crime et le péché, et renversant la distinction fondamentade de nos lois entre le dogme et la loi. Il fallait bira prouver que la loi n'était pas athée! Une lentatr^'e en faveur du rétablissement du droit d'aînesse vint enfin échouer de%^nt la résistance de la Chambre des pairs, qui par cet acte de vigueur et d'indépendance marquait un temps d'arrêt à cette prétention insensée de reconstituer la vieille société.
J'étais resté Ranger à ces luttes politiques dont la tribune et la presse étaient principalement le théâtre. Mon nom ne s'y était rattaché assez vivement qu'à raison de l'arrêt rendu en faveur de la liberté religieuse et du prétendu athéisme de la loi. Mais une circonstance toute fortuite et parfaitement indépendante de ma volonté vint m'y rattacher d'une manière plus intime et en même temps plus menaçante pour ma liberté et poiu* ma carrière.
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Les ministres avaient cru devoir demander aux Chambres une loi de circonstance par laquelle ils étaient armés du pouvoir exorbitant d'arrêter et de détenir tout citoyen sur un ordre signé par trois ministres.
Cette loi avait été Tobjet d'une très-vive opposition dans la Chambre d..s députés. Les membres les plus éloquents de la gauche, désespérant de lutter contre un parti pris de la majorité, s'étaient du moins efforcés de frapper vivement Fopinion publique de Todieux de cette loi; ils parlaient, comme on Ta dit et pratiqué depuis, par la fenêtre. Des amendements furent successivement présentés pour faire ressortir chacune des atteintes que cette loi portait à la justice et même à rhumanité, et chaque amendement était le sujet de véhémentes accusations contre le ministère. Si ces efforts furent vains dans le sein de TAssemblée, ils ne le furent pas au dehors et l'opinion fut vivement excitée.
Le jour même où, après le rejet de tous les amendements, la loi fut votée, les membres de l'opposition se réunirent, dressèrent une sorte de manifeste dans lequel ils reprenaient tous les griefs qu'ils avaient fait valoir dans la discussion et annonçaient qu'un comité formé de députés et de citoyens pris dans les notabilités libérales de toutes les professions était formé pour procurer des secours, des conseils et des défenseurs à tous ceux qui seraient atteints par cette loi.
On me fit l'honneur de me comprendre dans ce comité, comme représentant le barreau de la Cour de cassation. Je me souviens que le général Pajol, le vieux Gévaudan, homme fort riche et fort connu pour ses principes libéraux et ses bonnes actions, Mérilhou enfin m*étaient adjoints : l'un, pour l'armée ; l'autre, pour le commerce; le dernier, pour le barreau de la Cour royale de Paris.