‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 44 sur 65 · SUITE DE LA COALITION · texte numérisé non relu

SUITE DE LA COALITION

Après cet avortemcnt de la coalition, bien des combinaisons furent essayées et presque aussitôt abandonnées : c*était tantôt le maréchal Soult, donnant Texclusion à M. Thiers ; tantôt M. Thiers ne pouvant se résoudre à subir la présidence du maréchal. Il y avait cependant un député qui était de toutes les combinaisons et qui se montrait quelque peu ridicule dans sou empressement à accepter tout ministère quelconque pourvu qu'il y trouvât une place : c'était .M. Sauzet, avocat de Lyon, d'une faconde remarquable, qui s'était fait beaucoup d'honneur dans la défense de M. de Chantelauze, lors du procès des ministres de Charles X ; un de ces hommes de grand talent, mais de caractère effacé, qui sont toujours certains de par>enir, surtout lors(|ue les forces des partis se balancent, parce qu'ils n'ont d'aspérités pour aucun et offrent des facilités à tous.

Cependant la crise se prolongeait : le public s'en inquiétait et la tribune fut enfm saisie.

M. Guizot eut le courage de prendre l'initiative des explications, non pour se justifier, mais pour nous

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attaquer, nous ses alliés de la veille. Cétait, de sa part, une nouvelle volte-face opért^e avec une certaine audace : il nous reprochait d't^tre un parti anti-gouvernemental, opposé à tous principes conservateurs, exclusif de sa nature, étroit dans sa politique, alarmant pour tov$ les amis de f ordre et de la paix, etc., et tout cela, parce que nous avions fait quelque objection à ce qu'il fût minisire de Tintérieur. L'intention trop (l'évidente de cette sortie était d'opérer entre les centres et lui une réconciliation dont nous ferions les frais. Cette tactique ne lui réussit pas : les coups portés si récemment par lui dans les luttes de la coalition avaient laissé une impression trop profonde et trop récente pour être sitôt oubliés, et Torateur, lorsqu'il s*annonça comme parlant au nom du parti consenateur, subit l'humiliation d'un éclatant désaveu.

L'attaque de M. Guizot m'appela à la tribune : j*aurais pu l'écraser par le seul récit de ce qui s'était passé entre nous, depuis le jour où il était entré dans mon cabinet, p(»ur unir ses efl'orts aux miens contre le gouvernement personnel de Louis-Philippe, jusqu*â celui où, dans la discussion de l'Adresse, j'avais été obligé de modérer la violence dt» ses attaques ; je préférai laisser de côté les personnes pour ne m'occuper que de la situation. Apres av<»ir donné un démenti très-net et lrès-caté:;«)rique à cette assertion, que ma nomination conini ' président de l'assemblée avait été stipulée comni.' condition di^ notn* concours, el avoir rappelé ma déelaratioii écrite cjue, si ce projet de nomination faisait obstacle à la formation du ministère centre-gaueiu», nous n'hésitions pas à lever cet embarras par une renonciation cinn|)lète et alisolue, m'adressant cette fi»is à l'habib^té et à l'ambition de M. (îuizot, je lui posai cette question :

Eil'ïï bien habile pour un homme qui n'a pas renoncé à

régir les destinées de son pays; qui se croit appelé, qui est appelé en effet par sa haute capacité à tenir un rang considérable dans la représentation nationale, de jeter ainsi une exclusion systématique à tout un grand parti , et cela sans aucune considération pour les temps, pour les circonstances et pour cette tendance si marquée des esprits à se rapprocher, à s'unirdans les voies d'une sage liberté? Est-ce que ce rapprochement, si rassurant pour l'avenir de notre pays et auquel vous donniez naguère un si éclatant concours, serait devenu tout à coup pour vous un danger et un sujet de frayeur ? (Vive adhésion à gauche.) Ah ! vous devriez bien plutôt reconnaître que c'est dans cette réunion des opinions libérales et progressives qu'est la force et l'avenir du gouvernement constitutionnel. Vous me reprochez d'être exclusify reproche que nous pourrions à bien plus juste titre renvoyer à ceux qui nous dénoncent au monde comme étant à tout jamais incompatibles avec tout gouvernement d'ordre et de paix. Non, nous n'avons jamais voulu frapper d'une exclusion systématique des hommes d'une valeur incontestable et incontestée : nous ne voulons pas en priver le gouvernement et laisser en dehors du pouvoir des forces aussi nécessaires; mais, lorsque nous avons fait cette concession aux hommes, ne nous demandez pas davantage. Vous vouliez entrer dans le gouvernement comme parti, enseigne déployée ! Pouvions-nous oublier alors que sur cette enseigne étaient inscrits toutes les lois, tous les actes que nous avons le plus vivement combattus? Je me reprocherais ces explications, si elles devaient ajouter aux incertitudes de la situation politique; mais ces incertitudes ne tiennent qu'à ' quelques prétentions personnelles : si on pénètre dans le fond des choses, on reconnaît qu'il y a dans cette Chambre une grande et imposante majorité; il suffirait de la chercher loyalement et de l'interroger de bonne foi. (Très-bien I) Si je fais la décomposition de ce qu'on appelle le parti conservateur, j'ai déjà montré qu'une grande fraction de ce parti ne s'était ralliée au ministère Mole que sous la double inlluoiico de l'amnistie et de la renonciation au système d'in« timidation... faites le dénombrement des voix, et dites-moi coniMcii dans cette Chambre dénieront le programme et les tendances politiques du centre gauche. — Ah 1 je ne crains pas, moi, d'tilre désavoué, alors que je dis qu'il n'y aurait pas de la part de cette fraction du parti conservateur d'opposition I. n

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bv.sté'natiquc contre un miuislùro centre gauche; j'affirme qu'elle donnerait, au contraire, à un tel ministère sou appui éniM^ique sans arrière -pensée, obéissant en cela à l'intérêt du pavs. iTrès-bien ! très-birn 1 — Interruption.) [^ cri»e actuelle n'est pas de 40 jours, comme le disait tout à l'heure M. Tliiers; elle est de deux années : elle remonte à la formation du ministère du \o avril. Alors je suis monté à cette tribune, demandant que le pouvoir fût remis, non aux hom* mes (pii avaient Imaginé et soutenu les mesuiX'S illibérales qut; laCh.imbre avait repoussées, mais à ceux qui Ica avaient combattues. Je n'ai pas été écouté : forcé d'abandonner les chosi-s, on a voulu conserver les hommoSt et la première condition du gouvernement représentatif a été faussée; alors a coniiiii:iicé celte longue crise, toute remplie d'incertitudes et de Combats. Comment la terininera-t-on? Par où l'ou aurait dû commencer, c'est-à-dire en faisant aujourd'hui ce ({u'on aurait dû faire alors. Il y aura eu «leux années perdues, il est vrai; mais elles ne l'auront pas été complétemeat pour l'éducation politique du pays. (Adhésion.) Messieurs, nous ai^sistons à une grande épreuve : les gouvernements qui >e II io«li tient .<aus révolution, par les voies légales et parKimciitaircs, ce sont ceux qui sonten possession du grand bii!iil:iit <lii gouvernement ruprésiaitatif. Deux dissolutions suce«-»i\ts, nue éclatante maiiireslation électorale avaient assez aftpris de quel coté étaii-nt li>s tendances de l'opinioa et eutrtî «lucllfS mains il l.tllait piaeer le pouvoir. On ue Ta pa^ tait, on a résisté, et ])ar cela m(>mo on a forcé t<^us les ressorts du gouvernement n-présmlatif. C'est avec bonheur '([Ue j'ai entendu ceux qui ont été mêlés aux uégociatioos miiM:*lerii>ll(>s déclarer que la Couronne avait tout cédé, IhiiiiiiK.'.^ et choses: ce ne S'»ut donc pas les institutions qui ont niaii'pié au pays, ce sont les hommes qui ont manqua aux institutions. (Trèsbit'U I) Des ilissentiments que je ne peux pas flffinir, des défiances qui ne s'expliquent par rien de >érii ux. nnl tenu en échec les destinées de notre paya. C'est i|U«' si parfois nous déprérinn:» tri*p no> hommes |H>litii|u«>, paifiûs aus^i iious !••> r\;ilii lu^ ti op, et par là nous excitons etk-/. eux un <»rgtieil indi'inptable. iMouvemeut.) Il y a dans notre sncii-té moderne un mal qui mérite toute \otre fév^riti* : c'est retle personnalité oruMiei lieuse (|ui se décerne de In-anx titres, qui s'appelle di'jnitt }itnfnmU»\ comme si U %raie diunitô n'était pas daus l'abucgatiou et lo sacrilicet

LA COALITlOir. 339

bien plutôt que dans des prétentions exagérées. (Rameur sur les bancs des amis de M. Guizol, qui demande la parole.) Je n'en dirai pas davantage : la responsabilité est bien grande pour ceux qui ont ainsi subordonné à leur personnalité les intérêts d'une patrie qui les a faits si grands, si illustres, et qui certes ne les a pas élevés si haut pour qu'au jour des grandes crises ils sacriûent ses intérêts à leurs prétentions personnelles. (Très-bien ! très-bien 1 )

La leçon était sévère, mais méritée, et j'avais acquis le droit de la donner. Je rencontrai une approbation générale sur tous les bancs de la Chambre. Le Moniteur constate qu'en descendant de la tribune je fus félicité par un grand nombre de membres. C'est qu'en effet j'avais signalé la vérité de la situation, en môme temps que j'avais indiqué la seule solution raisonnable , celle quf' tout le monde appelait, en affirmant ce qui était alors vrai, qu'un ministère du centre gauche, avec son programme de réformes libérales, rallierait toutes les o[)iiiions. Les soldats dans chaque parti montraient en effet plus de raison et de vrai sens politique que leurs chefs, et cela se comprend : les uns avaient bien pu se laisser égarer par leurs préjugés politiques, mais les autres obéissaient à des préoccupations personnelles, et il est toujours plus facile de rectifier les erreurs du jugement que de régler les écarts de Torgut-il humain.

Aussi plusieurs des amis de M. Guizot, et des plus consid/'rables, MM. de Rémusat, Duvergier de Hau* ranne , Jaubert, Piscatory , etc., ne le suivirent-ils pas dans sa défection: ils avaient pris trop au sérieux les principes en faveur desquels ils venaient de combattre, pour changer ainsi subitement de front et de drapeau. ils auraient sans doute désiré qu'on fit à leur chef une part plus ronsidérahle dans le pouvoir; mais ils ne virent pas dans un tel incident une raison suffisante de bc (aire les auxiliaires du gouvernement person-

iiel, après s*en être montrés les adversaires si prononcés.

De même dans les centres, le plus grand nombre, cédant li révidence, avait fini par comprendre que le pouvoir n'était désormais possible que dans les mains d'hommes à idées libérales et progressives: ils appelaient un ministère du centre gauche fortement «•onslilué; et un tel ministère, s'il avait pu se former, eût trouvé au moins pour quelques années dans les centres un appui non douteux. Malheureusement ce ministère ne put parvenir à se constituer. Ce n'était pas seulement Tantipathic existante entre M. Thiers rt le maréchal Soult qui empêchait cette solution: c'étaient Dufaure et Thiers, qui, amis d*abord et très -capables à eux seuls de donner une (grande consistance à un cabinet, se divisaient sur quelques pntpos d(* salon, plus ou moins légers, de la part de Thiers; c'était, en outre, M. Passy, qui donnait raison au roi contre M. Thiers sur la question espagnole, et rendait la combinaison tiers-parti de plus en plus impossible; puis c'était Dnpin, qui, désigné par une sorte de transaction comme président d'ordre du cabinet, en avait décliné l'honneur, revendiquant fièrement une présidence réelle et non simplement nominale.

La Chambre ayant eu, pendant toutes ces négociations avortées, à nommer son président, les centres, par une très-habili* manceuvre, désignèrent pour leur (■andidat 31. Passy, qui eut ainsi les voix du centre ;^au('he et d«' plus celles des doctrinaires défectionnaires : il ne l'emporta cependant sur moi que de (|U(*lques voix.

Cependant la (Chambre .s'irritait <Ie la prolongation tle la cri>e ministérielle; les interpellations se succédaient à la tribune; les passions hostiles fermi^ntaieut au dehors : quel<|ues fanati<|ues crurent que le nio-

ment était favorable pour attaquer à force ouverte ce gouvernement ainsi embarrassé dans sa marche.

Barbes, un de ces démagogues qui joignaient à un grand courage de sombres haines contre tout état social raisonnable ; Barbes, que nous verrons plus tard jouer un rôle principal dans les perturbations qui ont suivi la révolution de i848, s'avisa d'arborer en plein jour et au milieu d'une population qui y était bien peu préparée le drapeau de l'insurrection : accompagné de quelques complices, il marcha contre le poste de soldats qui gardait le Palais de justice, le sommant de rendre ses armes ; l'officier de ce poste, s'étant avancé pour demander compte de cette attaque si étrange et si imprévue, tomba blessé mortellement. Les coupables furent aussitôt arrêtés et condamnés à mort ; le roi leur fit grâce de la vie, malgré l'opposition de son conseil.

Il ne fallut pas moins que cette échauffourée pour précipiter la formation d'un ministère dont la composition se ressentit de cet enfantement un peu bnisque.

Le maréchal Soult était président du conseil des ministres; MM. Dufaure, Passy, Villemain, Duchâtel et Teste en faisaient partie.

Non-seulement M. Thiers n'y figurait pas, mais, se considérant comme joué et trahi par ses anciens amis du centre gauche, il conserva contre eux un vif ressentiment.

Ce ministère, dans lequel figuraient des hommes animés des meilleurs sentiments, dont plusieurs étai(Mit mt^me aussi puissants par leurs talents que considérés par l'honorabilité de leur caractère, n'était ceptMuiant pas né viable. C'était bien un ministère du oentn* gauche, mais décapité et n'ayant pas une autorité suffisante pour s'imposer tout à la fois au roi et aux partis.

343 miSmoires D'ODILON barrot.

Je crois, leur disais-jo (lan<4 le débat auqael donna lien cpUc solution dt* la crise ministérielle, je crois à vos protestations en faveur du gouvernement parlementaire; mais, pour n*aliser ce ^s'ouvernement dans toute sa vérité, il ne suffit pas d'en exprimer la volonté dans une Adrisse, de lï'crin; nn^inc dans les colonnes du Monitinir : il faut être grand etfnrt pour ciMivrir la Couronna, d'autant plus grand et plus fort, (pie celui qu'on veut couvrir est plus grand, plus fort lui-même. (Mouvement.)

r/ost pn'i.'isc'iTiont cotto force qui manquait au non- Vian niiiiisl(*n% qui s<* trouva fout (rabonl aux prises avrr 1«'S plus j^ravos (lifficultés.

La î^ucrrc do la Porte Ottomane contre le vîoe-roi d'Kf^'ypt»' t't IfS victoires de ce dernier venaient de soul«*v«-r d'une mair-T»^ menacaute pour la paî\ du m«>n(l»' la «jnestion d'Orirnt : Méliémet-Ali, soldat de fuitnnc. ajM'rs avnir <î Iniit Irs manirlurks en ftjn'pto, s'rla't assuré dans «r pays une domination absolue, l»i«'n qu'il n'en fut que le ^amverneur pour le compte de reni{)ire <»tlnnian. Hes dissentiments ayant amené une rujdnre, v[ par suite nue guerre en règle entre lui et son su/eraiu, deux vi«'t<»ires sijrnalées remportées par son fils Ihraliiin-Paeha, a qui ses expc^dilions vu (Irèee avaient déjà dnuné une éclatante» eélébrilé, avaient mis h peu près h sa discrétion l'empire turc.

Ainsi menacé, le pum*rnement ottoman avait eu rimprudence d'appi Irr le sectuirs de son redoutable voi>iu : le czar. lrM|» }irur4'ux de saisir roccasion qui lui était offerte, s'était liîUé d'envoyiT une armée qui l'ampait ^ur !«• riva^^e d'Asie, en vue même de Con.stan tiiiople. L'An};l(*terre , alarmée de sou coté, nous axait projtosé d'unir notr«* flottt* h la sienne, de forcer l'entrée du Itospbore et do venir nous opposer aux entr«'prises du j:ouvernement russe. Olle offre, rnuinie celle qu'avait |»récédemment faite TAnpleterre ù i'occusii)U des affaires d*Espagnc, fut repous-

sée. Nous semblions avoir résolu de rejeter toute action commune avec le gouvernement anglais, qui se le tint pour dit.

Il nous parut plus politique de nous porter médiateurs entre le gouvernement ottoman et Méhémet-Ali, et d'arrêter le vainqueur, en stipulant pour lui, à litre de dédommagement, le gouvernement héréditaire de rÉgypte et celui de la Syrie.

C'était trop ou trop peu. Si on croyait pouvoir et devoir conserver la puissance turque, afin de ne pas ouvrir cette succession dans laquelle la Russie s'apprêtait à prendre la part du lion, il ne fallait pas affaiblir encore cet empire en le mutilant ; si, au contraire, on jugeait que l'établissement turc, avec ses vices organiques, ne pouvait être maintenu, alors il ne fallait pas repousser l'occasion qui s'offrait de le rajeunir en quelque sorte ; il fallait ne pas craindre de le voir passer sous une direction aussi intelligente, aussi énergique que celle de Méhémet-Ali. Dans ce cas, bien loin de retenir le vainqueur, il eût été politique de précipiter sa marche et de le pousser sur Constantihople. Or, cette fois, comme toujours, ce fut une politique à expédients qui fut préférée par Louis Philippe. On vint nous demander un crédit de iO mil lions pour appuyer notre médiation.

Ce crédit ne pouvait être contesté au fond et fut voté à Tunanimité; mais il fut l'occasion d'un grand et solennel débat, dans lequel la question d'Orient fut examinée, non pas seulement dans ses rapports avec la querelle survenue entre le gouverneur de l'Egypte et son suzerain, mais sous ses aspects les plus généraux. M>ï. de Tocque\ille, Lamartine, Guizot, y expos^^ent chacun la solution vers laquelle ils inclinaient..

M. de Lamartine déclara l'empire ottoman mort et sa succession ouverte : il avait, disait-il, dans son

voyage en Orient, touclié ce cada^TC, et il ncs*agis$ait plus ({ue (le régler le partage de sa succession.

C'est surtout cette opinion que je m'attachai à combattre :

Pourquoi, disais-je dans la séance du 3 juillet 1839, sommes-nous si alarmés du conflit qui existe entre la Turquie et rÈgypte et y attachons-nous un intérêt européen? C'est uniquement parce que ce conflit amène l'intervention armée de la Russie : car, supposez que cette intervention soit rendue impossible, alors il n'y a plus dans toute cette aiïaire qu'une querelle domestique entre un vassal puissant et son suzerain, querelle qu'on pourrait abandonner à eiit^méme. C'est donc de l'intervention et du protectorat russe qu'il s'agit : c'est là, et là seulement, qu'est le danger auquel il faut pourvoir.

Et pour cela, je voudrais réunir, non-seulement toutes les forct's de mon pays, mais encore celles de l'Europe occideo* taie entière : je voudrais qu'il se formât entre ces puissances, non un lien d'intérêt et d'égoïsme, comme celui qui n*a dominé que trop longtemps leur politique, mais un lien de protection du faible contre le fort, et de conservation da droit contre l'abus de la force; je voudrais entre ces puissances, non la complicité d'un partage immoral, mais celle de la conservation et de la défense des nationalités.

On voit que je traçais, par anticipation, les conditions (le Talliance qui, plus tard, a produit la guerre de Oini«'»e.

Sur la question de la vitalité de Tempire turc, voici ce que je disais :

On a (lit qu'il y avait un vice intérieur qui travaillait l'empire ottoman et le. condamnait fatalement à une dissolu* tinn lentt* mais inévitable; «{ue toute sa force vitale était dans s<in fanatisme reli^neux, et que, ce fanatisme venant à sVvanouir, avec lui s'éteignait aussi le principe de vitalité <ii' rrt enqiire; que c'était là un fait fatal qu'il fallait bien hubir.

Je ne crois pas, Messieurs, (^uc le sentiment religieui.

dans lequel la nationalité turque puise en effet sa force, soit bien affaibli dans ce pays. Les temps ne sont pas éloignés où nous avons vu des musulmans mourir pour leur religion. Or, quand uo peuple se fait tuer pour ses croyances et pour sa patrie^ c'est que le sentiment de la nationalité est loin d'y être éteint. Que l'Europe cesse de saisir toutes les occasions d'affaiblir, de mutiler la Turquie, et la Turquie vivra. Quant aux intérêts de la civilisation, la question n'est pas posée entre la civilisation russe et la civilisation turque, mais bien entre la civilisation occidentale et la civilisation russe ; et c'est pour que cette dernière n'envahisse pas et n'absorbe pas la première, que nous devons à tout prix empêcher que le gouvernement russe n'absorbe l'empire ottoman et n'occupe Gonstantinople.

Ici je démontre que toutes les puissances de rOccident, sauf la Russie, sont unies dans un intérêt commun, et que c'est à la France précisément, parce que son intérêt est encore plus moral que politique, de prendre l'initiative de cette alliance défensive contre cette nouvelle invasion des barbares.

La récompense d'une telle politique, disais-je en terminant, ne serait pas un accroissement de territoire, je le sais, mais une influence assurée en Europe. Vous feriez passer le rêle de puissance conservatrice en Europe, des mains de la Russie, qui l'a usurpé depuis 1815, dans celle de la France ; avec cette différence que la Russie s'en servait comme moyen d'oppression des libertés et des nationalités, et que vous, vous la ferez tourner au profit de la liberté et de la vraie civilisation européenne : c'est là le rôle qui vous appartient ; mais vous élèvcrez-vous à la hauteur d'une telle mission? Si vous l'entrepreniez sans être bien résolus à la poursuivre dans toutes ses conséquences, même en y consacrant les ressources de votre pays, elle vous écraserait. Dans cette pensée, vous pressentez bien que je ne vous conteste pas le crédit de dix millions que vous demandez; je suis même tenté de le trouver insuffisant, et de vous rappeler cette réponse d'un célèbre banquier à Napoléon, qui voulait lui emprunter quarante millions seulement : — Je suis prêt à vous prêter, non quarante millions seulement, mais deux

3i6 MÉMOIRES D'ODILOlf BARROT.

cents : car alorâ vous pourrez vous sauver et me rembourser; tandis «luo le pnH que vous niu demandez ne sertit qu'un argent penlu. (Approbation générale.)

Mais, coinnio je le disais, iV était plui facile de voter dix millions fjue de voter de la grandeur et de ta résolution.

Le niiiiistiTe trouva moyen de choisir entre Topinion de M. de Lamartine vi la mienne, c*est-à-dire ontrr l;i Tiirquit* u parta^'cr et la Turquie ù faire vivre en la iirnir^t'uiit rurr^iqutnnent, une es|)iM'i: de juste milini. 11 ne s'expliqua pas devant la Chamlire; mais il cniinniiira par remplacer notre ambassadeur i Londi'fs, 11' f;riiéral Srhastiani, qui passait pour tr^sïroUl à l'r^ard de Mt''lirmet-Ali, par M. Guizot, qui, <Ians la di^c'us>ion, s'était au contraire déclari^ grand [irotectrur de la nationalité arabe et tr^s•contlaIlt dans les drstin«'rs futures de ci'l empire dont, selon lui, le gouvrriirnirnt égyi>tien posait les premiers fonde* uient*^.

(y4'st ;iinsi que la qurstioii d'Orient fut engagée par II- nnni^li'*n' dans une fau.sse voie où nous devions un jour trou\«*r toutes bs forces de l'Europe occideuUle et>aliM''L's cuntre nous.

Li* roi, qui ne perdait jamais de \iie ses petits iutrrrt^ i\r t'aMiillf, \onIul nirttn» i profit ce minisliir il rndlrcr HIu'imIc pi»ur obtenir une dotation en r.iNcwr du duc d«' Ni utnurs. (|ui allait épouser une pi iii(-i->>c ilr Sa\c-(iidi4»i.i^. Il ne réussit qu'à précipit< r la diute de ce malheureux ministère. Voici eonimmt la <-hosc ^c pas^a : «''est un des plus étranges épisodes di' nuire bi>tt»ire |i:ir!ementaire.

On se rappelle (pii-, dans la commission de la liste ri\ile, j'a\ai> \ainenient in>î>té pour que les biens pnqircN du roi fus>entconf4indus avec ceux de la liste civile. L'inlluence du roi ra>ait cnq»orté;et la loi qui réglait sa li^te ti\i!i* et la dotation de la couronne, si

hX COALITION. 847

elle avait permis au roi de conserver tous ses biens propres, avait imposé au père la condition bien naturelle de doter ses enfants avec ces mêmes biens et de ne recourir à l'État qu*ao cas où ils seraient insuffisants. Lors donc que, dans la commission nommée sur le projet de dotation du duc de Nemours, le ministre des finances, M. Passy, se présenta pour justifier cette dotation, en ma qualité de président de cette commission, « je lui demandai s'il nous apportait la justification de Tinsuffisance des biens laissés au roi pour doter ses enfants, lui faisant remarquer que ce n'était qu'au cas où cette insuffisance nous serait prouvée, que nous pourrions proposer à la Chambre d'y suppléer par une dotation ; que telle avait été la condition expresse de la dérogation à l'appropriation à la couronne de tous les biens propres du roi lors de son avènement au trône, et que, cette condition, il ne nous était pas possible de ne pas la faire respecter. »

Le ministre éluda la question, en nous disant qu'il e3dstait à cet égard une notoriété dont nous devions nous contenter. — Je le pris à part et lui dis confidentiellement que ce que la commission désirait, c'était que la loi fut au moins respectée dans sa lettre; que, s'il nous fournissait une justification quelconque de l'insuffisance des biens du roi, nous ne nous montrerions pas très-difficiles sur cette justification. BI. Passy me laissa comprendre que le roi ne voulait fournir à aucun prix h preuve que nous lui demandions, voulant garder le bénéfice de la loi qui lui avait conservé ses biens, sans en remplir les conditions. — Alors la commission conclut au refus de la dotation ; ce refus passa dans l'assemblée^ au grand ébahissement des ministres, à une assez forte majorité, et cela sans discussion contradictoire. Il avait été convenu entre les diverses oppositions qu'on s'interdirait tout débat, et que les orateurs ministériels resteraient sans con*

848 MÂMOIRBS D'ODILOM BARROT.

tradictcurs. Aussi, disait-on assez plaisamment de ce malheureux ministère : ^'1/ avait été étranglé entre deux portes par des muets.

A la suite de la démission des ministres, M. Thiers fut appelé par ordonnance du i" mars 1840. Celte fois, il était maître de la situation : personne ne lui disputait ni la présidence du conseil ni le portefeuille des affaires étrangères. Il composa son ministère de ceux de ses amis du centre gauche qui n*avaient pas irrévocablement rompu avec lui : MM. Dufaure et Passy restèrent en dehors de la combinaison. I! n'apportait donc pas avec lui au pouvoir toutes les forces du centre gauche, dont il s^était aliéné les hommes les plus considérables. Quant au parti conservateur, le nouveau ministre ne pouvait compter que sur ces hommes qui, dans toute assemblée, sont d*avance acquis au gouvernement. L^appui de M. Guizot et de ses amis était plus que douteux : on peut donc dire, sans aucune exagération, que ce ministère, malgré le talent et Tascendant de son chef, était condamné dès sa naissance à vivre de notre appui. Pour le lui accorder, nous avions stipulé certaines réformes, telles que Textension du droit électoral aux citoyens déjà portés sur la liste du jury; quelques incompatibilités destiné(>s à réduire le n<mibre des fonctionnaires dans le parlement, et enfin, la restitution au jury de l'attribntion générale et absolue en matière de délits politiqnes. Nous laissions d*ailleurs au ministère la soin de choisir le m(mient le plus opportun pour la réalisation <ie ces réformes.

Que M. Thiers ait apporté une complète loyauté dans ces conventions, je n'en doute pas; et cependant M. de Kemilly, un des membres les plus modérés du centre gauche, ayant proposé une réforme tendant à créer certaines incompatibilités contre les députés fonctionnaires, un des ministres, M. le comte Jaubert.

MINISTâRB DU 1« MARS. 849

ministre des travaux publics, s'avisa d'écrire à un de ses amis, M. de Vatry, la lettre suivante :

Mon chbr collâgub.

Nous voudrions enterrer la proposition BemUly dans la commission même qui sera nommée demain. Permettez-moi, dans ce but, que je crois aussi le vôtre, de vous recommander la candidature de M. Ganneron dans votre bureau.

Je crois que M. Thiers n'avait ni approuvé ni même connu cette étrange démarche de son collègue , lequel, dans tous les cas, s'était fort mal adressé : car M. de Vatry était conservateur, mais très-loyal ; et, au lieu de se faire le complice de cette manœuvre, il la dénonça à la tribune.

Un pareil procédé aurait suffi pour rompre Taccord qui s était formé entre le ministère et nous, et pour nous autoriser à refuser notre concours à des ministres qui se jouaient ainsi de leurs engagements. Le mouvement en faveur des réformes libérales se prononçait d'ailleurs de plus en plus, et le ministère n'imagina rien de mieux, pour donner satisfaction à ce mouvement de Topinion ou plutôt pour y faire diversion, que de remuer les souvenirs de TEmpire et d'en exalter les gloires. Louis-Philippe se prêta à ce jeu : il ne croyait avoir à craindre que les réformes libérales; tout ce qui tendait à en éloigner les esprits lui paraissait bon.

Et alors nous vîmes une série de démonstrations toutes napoléoniennes : la statue de l'empereur fut d'ubord replacée avec pompe sur son ancien piédestal d(* la colonne de la place Vendôme; des discours furent prononcés, des revues passées en son honneur, etc. : rien ne fut négligé pour donner le plus grand éclat à cette sorte d'apothéose. Ce n'est pas tout : le gouvernement obtint des ministres anglais la

permission do transporter les dépouilles de NapoI^*on <lc Sainte-Hélrne en France, pour y être déposées sous le donie des Invalides. Un fîls dn roi, le prince de Joinville, tut même chargé d'aller chercher lui-même ces préeiiMises reliques et de les escorter à travers les mers jusqu'en France. Un crédit à cet effet nous fut demandé à la Chambre et voté à peu près sans contradiction. Les conservateurs, comme le roi et les ministres, y voyaient une ulile diversion, et pour nous celait une nouvelle occasion de protester contre les aetes de la Sainle-AIliance,qui nous étaient odieux.

Laniailine combattit ceptMidant la mesure. Croyant (|u'il alliit se placer sur h' terrain de la lé|?itimité, je de:naii(!:ii la parole après lui; mais, à ma grande surpri '. erst au nom de la liixTté, foulée aux pieds par celui dont on voulait glorifier lu ménnûre, qu'il s'uppos:i au projet de loi. Je me si'Utis alors bien embar* rjis'-é, eai' sur ee lorrain je n'avais pas à le contredire; hciiri'USinuiit, il me tira d'embarras en eitant, à la fin di' ^on discours, l'exemple de Thémislocle, dont les erndres étiiirnt restées, disait-il, sur la terre dVxil. — u Oui, nitMiiai-jr, I»s re^lis de Thémislocle ont été laissés m \>u'; mais c'étaient ses eoncitoyens qui l'y avaient exilé, après Tavoir condamné : ce nVtuit pas le l'ail de lélranger. »

J'ai a-^i>té, eonnue député, ù la cérémonie dans la- (pit'ljr h' roi reçut l'épét; de Napoléon et la déposa >iïv n:i tuMibe : c'était un de> jour> le> plus froids d'un hiver e\trrin«-menl rigoureux. Hien ne |M>u^'ait être plus f^iiix que cette scène, car personne ne s\ trouvait dans ><»ii rôle jiiiturel; le r(»i surtout y paraissait déplaeé. Qu'y a\ ait-il, en etl'el, de connnuo entre lui et .\a|M»Iéuii V On l'appehiit bien, quand on voulait le llatter, le Napoléon dr la paix; mais c'était par contracte et in»n par ressemldance. Kt puis, ctminient puuvait-il être bineère dans l'hommugc rendu à la

MINISTÂRB DU l*' MARS. 351

mémoire de celui qui avait fait fusiller le duc d'Engfaien, son cousin? Aussi Fenthousiasme populaire était-il tout entier pour Tillustre mort : la légende napoléonienne revivait dans toute sa puissance; les vivants ne paraissaient que d*assez pauvres comparses^ appelés à jouer un rôle secondaire dans cette comédie. On avait cru faire diversion aux sentiments de la liberté ; on n'avait réussi qu'à ressusciter les souvenirs de l'Empire et à se préparer un successeur

Mais à ce moment la question d'Orient arrivait à sa crise suprême, et nous entraîna à la suite du ministère dans les plus graves et les plus dangereuses complications extérieures.

M. Thiers, prenant cette question au point où ses prédécesseurs l'avaient laissée, celui d'une médiation entre la Turquie et l'Egypte et des promesses faites à Méhémet-Ali, insistait auprès de l'Angleterre et des autres gouvernements pour la réalisation de ces promesses; mais il rencontrait, de la part du cabinet anglais surtout, une résistance obstinée. 11 avait en vain fiiit jouer tous les ressorts de la diplomatie et essayé de diviser les quatre puissances, afin d'attirer tantôt l'une, tantôt l'autre, à la politique de la France; il y avait échoué. 11 avait alors tenté d'un autre moyen, celui de l'intimidation : des préparatifs de guerre avaient été faits avec un certain éclat. Louis-Philippe s'était prêté, au moins en apparence, à cette politique : dans un discours à Boulogne, il avait parlé de l'honneur national et de sa résolution bien arrêtée de le soutenir même par les armes. Une scène de famille était même venue confirmer ces dispositions guerrières : la reine avait félicité ses fils de leur courage et de leur patriotisme, leur disant qu'à l'exemple des mères sf)artiates, elle aimerait mieux les voir rapportés morts sur leurs boucliers que de les voir déshonorés; et la nation, qui prenait au sérieux ces dé-

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inonstrations, s'y était associée avec enthousiasme. Tout se préparait donc pour la guerre; les deux flottes anglaise et française étaient en présence dans les eaux du Bosphore et s'observaient: les canons^ comme on disait alors, étaient prêts à partir tout seul$. Le commandant de notre flotte était Tamiral de Lalande, un de mes amis, homme de mer de la plus haute distinction, qui avait exercé et discipliné ses équipages avec un grand soin; il déclarait pouvoir répondre de la victoire au moins dans les premières rencontres.

Je me rappelle que M. Bulwer, attaché à Tambassad4^ anglaise à Paris et un des clients intimes de lord Palmerston, venait presque tous les jours dans mon cabinet, pour me sonder sur les dispositions de notre opposition ; et je lui répondais invariablement que la nation entière non-seulemont applaudissait aux paroles du roi et de ses ministres, mais qu'elle était disposée à aller plus loin qu'eux et ne pardonnerait jamais u l'Angleterre de s'associer à nos ennemis communs |)our nous infliger une humiliation.

C<*pendant je conservais quelques doutes, d'abord sur la sincérité des rapports de notre ambassadeur à Londres, (|ue je soupçonnais ne pas se soucier d'aplanir les diflicultés que pourrait rencontrer la politique de sein rival, M. Thiers; j'éprouvais également qu4*lqiies appréhensions sur la sincérité des sentiments Ih'lliqueux manifestés par le roi : je pris donc un jour le parti daller m'en expli(|uer avec M. Thiers. Je me rendis un matin à Auteiiil, où il avait sa résidence d'été; il mit un grand soin à me rassurer sur l'un et l'autre objet de mes détiances. « .1/. Guizot^ me dit-il, est par^ faitement sinrfTe;e{ il m'ofirait de mettre sous mes yeux sa correspondance. Quant au roi et â sa famille^ si vous avi^zassisd', me di>ait-il, à la scène qui a eu iieu hier à Saint-Cloud, vous ne douteriez pas un seul instant, ajouta-

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