‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 45 sur 65 · MINISTÈRE DU 1* MARS · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DU 1* MARS

t-îl, de leur sincérité. » Et alors il me raconta ce qui s'était passé entre le roi, la reine et leurs fils : je me retirai à peine convaincu.

Lord Palmerston avait des raisons particulières d'être encore moins crédule que moi : on sait que la diplomatie du roi était toujours double; à côté de la correspondance officielle, qui se poursuivait par les dépèches échangées entre les ministres, il y en avait une confidentielle, la seule sérieuse, qui émanait directement du roi. C'est probablement dans cette dernière correspondance que lord Palmerston avait puisé l'assurance que toutes ces démonstrations belliqueuses de Louis-Philippe n'avaient rien de sérieux. On cite de lui un mot insolent que la France ne lui a jamais pardonné ; on lui parlait des menaces de guerre de Louis-Philippe : « Lui, aurait-il dit, faire la guerre ! vous plaisantez ! sachez bien que, quand je le voudrai, je le ferai passer par le trou d'une aiguille. »

Et, en effet, cette prédiction ne devait que trop se vérifier : les quatre puissances ayant résolu d'exécuter le pacte conclu entre elles pour régler, sans la France, et au besoin contre elle, le différend entre le gouvernement ottoman et Mébémet-Ali, le roi changea tout à coup d'attitude et de langage : (( Puisqu'ils ne cèdent pas, il faut bien que je cède, » disait-il, avec cet air dégagé, plus italien que français, qu'il prenait souvent. Il céda : en effet, notre flotte reçut Tordre de s'éloigner des côtes de l'Asie ; l'Angleterre s'empara de Saint-Jean d'Acre ; l'armée d'Ibrahim-Pacha abandonna la Syrie en toute hâte et rentra à grand'peine en Kgyple.

M. Thiers avait été dupe de bien des manières : il avait été trompé par les quatre puissances qui, à son insu, s'étaiont coalisées contre la France : il l'avait été par ses agents sur les forces réelles de Méhémet- Ali en Syrie, et enfin il s'était laissé abuser par les

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drmonstrations belliqueuses du roi. Il ne parlait pas cepeiulant de se retirer; il avait rédigé une Note en (latr (lu 8 octobre, dans laquelle il protestait contre li déchéance que la Porte Ottomane avait prononcée contre son pacha rebelle : dans cette Note était foriuuKmn comme VuUimatum de la France, rattribution du gouvernement héréditaire de TÉgypte à Méhémet- Ali, avec transmission à sa famille ; nous renoncions pour lui à la Syrie; mais, au lieu de renvoyer la flotte H Toulon, M. Thiers voulait qu'elle se tint dans le |)ort d^Alcxandrie, prête à agir et comme une menace au cas où les puissances voudraient maintenir contre le protégé de la France la déchéance dont la Porto Ottomane Tavait frappé.

Cette Note du 8 octobre, qui, à vrai dire» sons une apparence de menace, concédait à TAngleterre ce (fudle exigeait, et faisait disparaître toute cause se» ricus<* de conflit entre la France et les autres paissuncos, avait cependant assez d'importance pour que M. Thi<Ts crût devoir me la communiquer: il me donna ù cet eflet un rendez-vous au ministère de* affaires étrangères, et là, en présence de quelques-uns de nos amis, il me lut la dépèche ; mais, par une étourderie que j'aurais pu prendre en fort mauvaise part, il l'avait déjà expédiée à TtHranger au moment où il srnihluit la soumettre à mes obser\'ations. Uu reste, il n*y avait rien à changer à des conditions qu*oa était bien oblige de subir. Seulement, ce n'était pas la pre» miîTc lois qu*ii arrivait à la France, après avoir cru «■ moniiMit à l'énergie de son gouvernement et réponcfai à son appel, de retomber dans l'humiliation d'une rétractation; et, chaque fois que cela lui arrivait, elle en ganlait un profond ressentiment.

M. Tliif rs aurait voulu du moins, dans le disooan de la Cl Mintnne, relever par quelques fières paroles cette 8(umii>si(m forcée de notre politique ; mais le roi n^

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consentit pas. II voyait d'ailleurs Toccasion de se déli\Ter de ce dernier débris de la coalition, et il n'entendait pas la laisser échapper; il avait fait sonder M. Guizot, qui s'était empressé d'accepter la succession de M. Thiers : celui-ci dut donc donner sa démission, et cette fois sa rupture avec le roi fut définitive.

c( Je placerai mon vaisseau sur le promontoire le plus élevé du rivage, disait-il en 1846, et j'attendrai que la mer soit assez haute pour le faire flotter. »

La marée a en effet monté un jour assez haut pour mettre i flot ce vaisseau, mais aussi pour emporter tout à la fois et le navire, et le pilote, et les passagers 1...

On m'a souvent reproché l'appui que j'ai prêté au ministère de M. Thiers. Ceux qui m'adressaient ce reproche ne se rendaient pas bien compte de la règle de conduite que je m'étais imposée dès mon entrée dans le parlement, et que j'ai suivie invariablement jusqu'au dernier jour de ma carrière politique : cette règle, je l'avais cependant assez souvent formulée à la tribune.

Nous savons, disais-je dans la séance du 10 janvier 1840^ que les réformes chez nous sont toujours sorties de la fournaise des révolutions ; et nous, nous voulons faire une réforme politique dans le calme et le silence des passions , par la seule force des convictions et sous la seule influence du parlement*

Or, pour atteindre ce but, je n'avais d'autres moyens que de me rapprocher de toutes les fractions du parlement qui montraient quelques affinités avec mes opiinons, d'ouvrir nos rangs à tous ceux qui se détachaient de la majorité; d'apporter dans ce travail lent et successif un grand esprit de conciliation, et non un exclusivisme qui n'aurait laissé de place que pour les solutions violentes : tel était mon programme obligé.

(y^st en me maintenant avec une certaine persévérance dans cette voie que j'étais parvenu ù dissoudre le parti de la résistance, ou 'du moins à ie transformer à tel point, que sur tous les bancs se répétait ce mot >i connu : Il y a quelque chose à faire.

Cest le 5 novembre 4840 que se forma le nouveau ministère, dont le vieux maréchal Soult avait consenti à être le président nominal, mais dont les membres dirigeants étaient : aux affaires étrangères, M. Guizol, qui, la veille, ambassadeur chargé de suivre et faire triompher la politique de 31. Tliiers, consentait, alors que cette politique avait échoué, ù le remplacer au pouvoir ; et au ministère de l'intérieur, M. Duchdte!, dont Tesprit souple et facile, fécond en expédients, et toujours sûr de rencontrer la raison vulgaire qui était le plus à la portée de la majorité, corrigeait ce que le talent de M. Guizot avait de trop dogmatique et de trop abstrait.

C'était donc la partie défectionnaire de la coalition des doctrinaires qui avait la direction réelle du cabinet. C'est peut-être par ce point que cette combinaison plaisait le plus au roi : il connaissait assez le <*œur humain pour être convaincu qu'il ne trouverait nulle part autant de docilité que chez des hommes qui avaient rompu avec éclat avec leurs anciens coalisés, et que sim gouvernement personnel ne pouvait être mieux servi par nul autre cjue par ces transfuges qui se livraient ù lui corps et âme après avoir brûlé leurs vaisseaux.

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