DU CONSEIL
Cependant de graves événements étaient survenus à Tétranger depuis la fin de la dernière session : Téleotion d'un nouveau pape en juin, puis la confiscation de la république de Cracovie au profit de TAutriche, enfin les mariages espagnols.
Le nouveau pape, Pie IX, avait, dès le début de son gouvernement, manifesté des tendances libérales : il avait accordé une amnistie générale à tous les exilés ou condamnés politiques. Ce premier acte, qui en faisait présager d^autres encore plus significatifs, avait eu un grand retentissement en Italie. Le roi flu Piémont, de son côté, avait donné à ses États le bienfait des institutions constitutionnelles et représentatives ; et à Florence, on parlait de pareilles concessions que le ^rand-duc se disposait à faire à son peuple. L* Autriche s'était vivement émue de ce mouvement dont elle (Tuifcnait d^autant plus la contagion pour ses provinces lonibardo- vénitiennes, qu^aux idées de 'réforme lil)érale qui agitaient les populations de ses provinces, se joignait le sentiment d'une nationalité
italienne qui commençait à s'emparer fortement des es[)rits : le cabinet autrichien menaçait ritalie de sun intervention armée ; la position que nous faisait une telle intervention fut discutée à notre tribune.
Messieurs, disais-je, répondant à M. Guizot, j'éprouve le besoin de pUciT à côté <lc l'éloge que le représentant de la politique fraïu-aise a fait de la modération autrichienne^ et à côté de riuterprétation qu'il a présentée des traités de tSlii, d'éiRTfriqurs protestations... Est-ce que vous croyez arrêter l'Italie dans ce besoin qui Tentralne de participera son gouvcrnenit'nt, de régler librement la perccplioa et l'emploi de ses impôts? Ce besoin couvait depuis longtemps dans ce berceau de la civilisation , et l'avènement du pape i^ic IX n'a été. que l'occasion qui la fait éclater. (Approbation à gauche.) L'Italie, dans ses aspirations vers la liberté, vers riiidépendance, rencontrera la résistance de l'Autriche, mais elle trouvera aussi la protection de la France. Je ne veux pas pousser l'Italie aux témérités; je crains pour elle les fausses tentatives et les avortements, mais je neveux pas non plus qu'on lui dis(î que jamais la France ne s'asso* ciera à ses griiértMiscs tentatives... Non, si la France tout entière était assemblée et que cette question lui fût posée: Ktes-vous pour ou contre la liberté et l'indépendance de l'Italie? renoncez-vous pour toujours à l'aider dans son désir de rccon(|uérir sa nationalité? je ne crains pas de le dire, il n'y aurait ici ni radicaux, ni conservateurs, et d'une voix unanime la France répondrait : Non, la France n«* s'enchaîne pas sur une telle question : elle se réserve sa pleine liberté d'agir, selon ses intérêts et ses sympathies; et quant à l'in* lerxtrntion année de l'Autriche prenant pour préte&te les institutions libres que voudrait se donner tel ou tel Etat italien, ici il ne s'agit plus de simples réserves pour l'avenir, in.'iis d'un devoir et d'un devoir d'honneur actuel : il faudrait s'opposer à tout prix, et au besoin par les armes, à une telle intervention ! (Vive adhéMon à gauche.)
G'tte question italienne vint liientôt se rompliquer d'un nouveau rontlit avee la Suisse. Il ne s*a|n^sait plus de l'asile que la (loiilédéralion helvétique acoor-
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dait à quelques-uns de nos exilés ou réfugiés ; cette fois, c'était une tout autre cause qui troublait les rapports des deux États. La Confédération Suisse se compose de cantons catholiques et protestants. Les premiers conservent religieusement leurs anciennes mœurs et leurs vieilles traditions; les seconds subissent davantage Tinfluence des idées modernes; les uns se rattachaient obstinément à leur autonomie cantonale et n'en voulaient rien céder; les autres sentaient le besoin de fortifier le lien fédéral en modifiant quelques-unes des conditions de la souveraineté cantonale. De là, des querelles intestines envenimées encore par les différences de religion qui divisaient les cantons et par leur intolérance réciproque; les petits cantons catholiques s'étaient réunis et avaient formé une sorte de contre-fédération, appelée le Sunderhund; les cantons protestants avaient armé à leur tour et combattu cette ligue : le sang avait déjà coulé ; TAutriche et la Prusse avaient naturellement pris parti pour le Sunder-bund et l'appuyaient de toute leur influence : ce n'est pas sans surprise et sans indignation que le parti libéral, en France, vit que notre gouvernement de Juillet, démentant de nouveau son origine et méconnaissant ses véritables intérêts, suivait la même voie que l'Autriche et la Prusse et appuyait les petits cantons catholiques, non-seulement par ses notes diplomatiques, mais aussi en leur faisant passer clandestinement des armes prises dans nos arsenaux : ce sentiment ne pouvait pas ne pas faire explosion et dans la presse et à la tribune.
Vous avez révélé le véritable motif de votre conduite, disais-Je aux mlDistres : vous ne vous opposez à la modification devenue nécessaire du pacte fédéral, que parce que c'est le parti libéral qui en a pris l'initiative. Si c'eût été le parti conservateur, vous seriez, comme en 1833, pleins de mansuétude et de bon vouloir pour la mesure ; non-seule-
ment vous auriez encouragé ces modificalioas, mais yqqb auriez enp:agé TAutricbeà ue pas s'en mêler. Pour apprécier une politique, il faut eu envisager les dernières conséquences ; trans[>ortez-vous au moment où, passant des notes menaçantes aux actes, les drapeaux autrichiens et prussiens entreraient «Ml Suisse; supposez, ce qui n'est que la Térité, qull se trou>àt dans ce pays un peuple assez brave pour ne pas vouloir i<e laisser faire la loi par des étrangers ; dites quel effet proiluirait dans une tulle guerre la présence de notre drapeau tricolore à côté de ces drapeaux de l'absolutisme. Calenlcz le retentissement qu'aurait dans notre France une telle ci» m pli ci lé, et si vous fttes vraiment conscmteurs, urr«''te/., croyez-moi, arrêtez le gouvernement sor cette penie fatale.
La rapidité et Ténorgie avec lesquelles le gouverncmrnt tÏMlérul dissipa vl réprima la ligue des petits cant<»ns m leva heurcuscmeiit ù notre gouvernement la possihilitr (]<* se eonipr4imottre plus avant dans cette fuii(*Nti' pi>liti(iuc; mais (I«ï cette diplomatie qui faisait toujours <li» notrrgouvi'nicmf'nt l'auxiliaire des gouv«'rnrnu'nts absolus vi l'advcTsain^ des aspirations libérales des peuples, il restait dans Topiniun publique une pénible impression qui aggravait la situati4>n et la tendait de plus en plus.
La e<»ntiseation de la république de Varsovie et surtout lt>s mariages espagnols devinrent aussi le sujel de vifs débals.
Lfs puissinces qui nous avaient imposé les traités de 18!.'j en pn*naient ù leur aistt avee ces traités: elles a\ aient granii soin de nous les opposer moindre ition\enient <|ue nous raiM<»nN pour nous atlraiirliir: mais pour ell<>s, et tonte> les fois qu'elles Y avaient qih'iquf intérêt, ees traités étaient lettres mortes.
<l'e>t ain^i qu'un beau jour le monde apprit que la républiiinc de Oraiovie avait été. du eon>eii(ement de lu ltuhi«ie et de lu Prub>e, absorbée par l'Autriche : le
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prétexte donné pour cet abus de la force et cette violation flagrante des traités, c'est que, dans ce petit État, régnait une agitation qui, disait-on, était dangereuse pour ses voisins. Or, cette agitation qui, dans aucun cas, n'eût justifié un tel acte, n'était que le résultat des intrigues du gouvernement autrichien luimême qui avait armé les paysans contre les grands propriétaires du pays, et qui se faisait ainsi un titre de ses propres machinations. C'est ainsi que la Russie en avait agi autrefois avec la malheureuse Pologne. Notre gouvernement se contenta de protester : nous trouvâmes que ce n'était pas assez, et je demandai, lors de la discussion de l'Adresse, que la France déclarât solennellement qu'elle ne reconnaissait plus des traités que les autres puissances ne respectaient pas, et qu'à partir de ce jour elle se considérait comme entièrement libre dans son action. M. Guizot combattit cet amendement, prétendant que, plus les autres puissances violaient ces traités, plus nous devions y tenir et apporter d'insistance à revendiquer leur conservation.
M. Dupin aine proposa une espèce de transaction entre ces deux opinions, laquelle, à raison même de son insignifiance, eut l'assentiment de la majorité.
Quant aux mariages espagnols, ils eurent des résultats plus significatifs.
Il est étonnant de voir combien la diplomatie est routinière et asservie à ses vieilles traditions. Depuis la j^erre de succession sous Louis XIV, l'Angleterre et la France se disputent à qui aura, en Espagne, une influence dominante. Les événements ont eu beau montrer combien cette lutte était vaine et sans intérêt sérieux, en donnant d'éclatants démentis à toutes les prévisions des hommes d'État des deux pays; vainement on avait vu, presque au lendemain du jour où Louis XIV avait proclamé que désormais il n'y avait
Ui MEMOIRES D'ODILON BARROT.
plus (le Pyrénées, la guerre éclater entre son petit-fils et la France; vainement, lors de notre révolution, avait-on vu la branche espagnole assister avec assez d'indifférence aux désastres de la branche aînée de France, et ensuite rechercher avec ardeur ralliaore de Napoléon : en dépit de tous ces avertissements, les deux gouvernements anglais et français, continuant cette lutte traditionnelle, se sur\'eillant Tun Tautre, remplissaient la Péninsule de leurs intrigues pour savoir lequel des deux entraînerait dans son orbite la cour d(*. Madrid. Ainsi, lors de la proclamation de la constitution des Cortrs, on avait vu le gouvernement d(ï la Kestauration prendre parti contre les Cortès, et TAngleterre pour. On se rappelle les discours trèséloqurnts, mais aussi très-menaçants, de Cannîng & ce sujet. Plus récemment encore, le régent Espartero avait été appuyé par ce gouvernement, combattu par le nôtre.
Le mariage imminent de la jeune reine Isabelle et de rinf'ante sa s<rur ne pouvait qu ouvrir un nouveau champ à crlte compétiti<m: eVtait à qui de la France ou de rAnglotcrre donnerait un mari à ces princesses. Louis-Philippe intriguait pour ses fils, lord Palmerston pour les Coh<»urg: (*t ces <leux adversaires se retrnuvai(*nt en présence et en rivalité sur ce tiTrain. Il avuit été convrnii, pour prévenir les suites d*une quen-Ur, (|ue l'rxrhision stTait donnée aux d'Orléans eomnit* aux (^)hourg, et que h'S mariag(*s des deux su'iirs se ffTaient avec des infants d^Kspagne; mais <»n n'était (le honnt? toi ni lU* part ni d*autre : car, malgré rrtir ronvciition, les intrigues continuaient : c'était à qui (1rs deux (Mnitt>inliiiits surprendrait Tautre. La qiUT4'lli* en était à son paroxysme, lorsqu'on apprit tout à <'oup (|iii' la rriiM' Nabrlle épousait son unole, et qur sa sn*nr st* mariait au due de Montprnsîfr, le dernier lils du roi. Otte l'ois, e'était lord Pahnerston
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qui perdait la partie. Les Tuileries firent grand bruit de cette victoire matrimoniale.
Louis-Philippe trouvait assurément dans cette alliance une vive satisfaction comme père ; mais on voulait nous y faire voir une force pour la France et une éclatante revanche contre TAngleterre. Mon excellent ami de Tocqueville s*y laissa prendre, lui qui avait tant de discernement; mais, égaré par le besoin qu'il éprouvait de montrer qu*il ne faisait pas de l'opposition absolue et systématique, il allait proclamant partout que ce mariage du duc de Montpensier suffisait à lui seul pour compenser et effacer toutes les humiliations de notre politique : son opinion resta isolée.
Nos liens avec TEspagne tenaient à la communauté d'origines, d'institutions et d'intérêts des deux gouvernements : le mariage du duc de Montpensier à une infante n*y ajoutait rien; seulement Loui^-Philippe avait prouvé une fois de plus combien la fortune de sa famille dominait en lui même les habitudes réservées de sa politique. Il avait refusé de concourir dans une action commune avec TAngleterre lorsqu'il s'agissait de défendre le principe même de son gouverncniont, et il se brouillait avec elle pour un simple intérêt de famille: nous ne pouvions, en vérité, lui en savoir beaucoup de gré. Pour cet intérêt tout personnel, il avait compromis notre alliance avec l'Angleterre et s'était donné aux yeux de l'Europe un vernis de mauvaise foi. Il n'y avait là aucun sujet pour la France de glorifier son gouvernement : aussi toute la gauche, écho fidèle de l'opinion publique, restat-<'II(» froide et indifférente à ce grand succès de faniillo, malgré les dithyrambes de M. Guizot et de ses amis.
Le gouvernement anglais se considéra, de son côté, comme joué. F^ord Palmerston, déjà fort mal disposé pour Louis-Philippe, lui en garda un profond ressen-
liment, dont on retrouvera les suites dans la conduite ultérieure de cet homme d'État.
A l'intt'TÎeur, les symptômes les plus sinistres se manifestaient : deux récoltes successives avaient été mauvaises ; la cherté des grains provoqua des soulèvements dans diil'érentes parties de la France, notamment ù Rusançais, où des répressions sanglantes eurent lieu. Un ambassadeur, celui de Naples, M. Bresson, se suicida, par suite des reproches que le roi lui aurait adressés; un autre ambassadeur, celui de Turin, M. Mortier, devint fou. L'horizon s'assombrissait, et pourtant M. Duchàtel écrivait à H. Dupin, à la date do 15 août 4847 : « Il n'v a rien de nouveau: c'est le moment où tout dort. » Le réveil devait être terrible.
Cependant cette confiance n'était pas partagée par tous l(*s membres de la famille rovale.
Le 7 novembre 1847, le prince de Joinville écrivait ù son frère, le duc de Nemours, une lettre bien remarquable, qui a été publiée par un journal derAlgérie, VAkbar. Elle commençait par ces mots :
On nous mène à une révolution : je suis troublé par les événements que je \ois s'accumuler de tous b^ côtés. J« commence âm'alarmer sériousemeul... Le rf)i e^t iolleuble; il nï'coute plus aucun avis, il iaut que sa volonté l'emporte sur tout. <:l*Uc volontt* iullcxiblô, un homme il'l!:iat, lorsqu'il ne peut 1,1 vaincre, n'a plu^ d'autre ressource que le suicide (allu>ii>n à ta mnrt <iu comte Hrcsson). On ne manquera pai de relever ce que je ^e^^l^k* comme un danger, rn^finn qmt h père cjrrf*'fiur tout. Il me parait difflcile que Ifdehal dans la Chambre ne revienne pas sur cette silualioo anormale qn a effacf' Ui firtim coitstitutiuunfUv et a mis te roi en caïue mr toutt'i ks t{Ut>tinm : i/ h'ij a plus de minutna^ Uurirspamêm* hilitci^t mm//' ; tnut n'tn"tit' nu roi. Le roi est arri%c à cet âge où l'on n'areepte plus \v< o|i<ervations; il est habitué, il aime à mnutrrr que f Vjs/ lui ymï ^oiirmif. Notn» situation n'est pas l»onne: l'état de nos linance», après dii sept de paix, n'est pas brillant. A l'extérieur où nous aurioaa
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chercher quelques-ones de ces satisractions si chères à noire pays, Dous ne brillons pas non plus. L'avènement de lord Palmerslon, en éveillant les défiances passionnées du roi, nous a fait faire la campagne espagnole et nous a revêtu d'une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de l'Angleterre et au moment des affaires d'Italie, nous n'avons pu y prendre une part active, qui eût été d'accord avec les principes que nous n'aarions pas dû abandonner, cor cest par eux qtie notu sommée.,. Tout cela e$t l'œuvre du roi seul : le résultat de la vieiUcsse d'un roi qui veut gouverner^ mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile... Je ne vois pas de remède : ce n'est certes pas en faisant en Suisse une intervention austro- française, qui sera pour nous ce que les campagnes de 1823 ont été pour la Restauration.... Ces malheureux mariages espagnols... nous n'avons pas encore épuisé le réservoir d'amertume qu'ils contiennent. Je me résume : En France, les ûnances délabrées; au dehors, placés entre une amende honorable et lord Palmerston au sujet de l'Espagne, on la nécessité de faire cause commune avec TAntriche pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels, tout cela reporté om roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutûmnelles : Je trouve tout cela trèssérieux... Tu me pardonneras cette épllre : nous avons besoin de nous serrer les coudes; tu me pardonneras ce que je dis du père : tu connais mon respect et mon afTeclion pour lui. Mais il m'est impossible de ne pas regarder dans l'avenir : il m'effraye un peu.
Le duc d'Anmale partageait les vues du prince de Joinville et éprouvait les mêmes pressentiments.
Le duc d'Orléans, s*il eût vécu, eût été peut-être encore plus loin ; et quant à la duchesse d'Orléans, suspecte à Louis-Philippe, qui faisait épier ses moindres démarches et se faisait apporter tous les soirs la liste des personnes qui Tavaient visitée dans lajouTDée, elle ne pouvait que gémir: elle n'avait pas même le droit de donner un avis.
La sœur du roi, la princesse Adélaïde, tout ififiuenoée qu'elle était par Tespèce de culte aveugla
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qu'elle avait pour son frère, manifestait cependant aussi S('s inquiétudes et les communiquait à son confident, le maréelinl Sébastiani, pour qu'il les reportât un roi. La reine Amélie elle-même commençait à con- <*evoir des doutes sur la politique représentée par M. Guizot, et parlait à son mari de la nécessité de le changer. C.omment s'est-il donc fait que, lorsque la vérité approchait si près du trône et Tentourait de toutes parts, elle n'ait pas pu y pénétrer? C'est que Louis-lMiilippe était trop infatué de lui-même pour écouter aucun avis : ainsi que le disait le prince de Joinville, il accueillait fort mal tous ceux qui tentaient de lui ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient; il retenait loin de la France ces deux princes, dont il connaissait et redoutait Topinion ; il ne tolérait auprès de lui que ceux qui s'absorbaient en lui et qui n'avaient d'autre pi*nsée que la sienne.
Os causes de perturbation s'aggravaient malheureusement par une série inouïe de scandales qui se suecédtTent pendant les années orageuses du minis* tère (iiii/ol.
J'avais dit, dans un de mes précédents discours, que la morale publique et la morale privée étaient inséparables, et cpie la corruption exercée sur les électeurs et sur les députés par les places conduirait fatalement à la c(»rniption par l'argent. Otte prévision ne devait pas tarder à se réaliser.
Cr fut d'alxird un ancien ministre des travaux publies, M. Te^te, qui nous fut dénoncé comme ayant reeu de r;irgt'iit pour aerorder une concession ; le général de (liibitTrs, pair de France, qui avait été, lui aus>i, nnnistrt> du roi, et un ancien receveur général nonnné l'rllaprat, étaient ses eumplices. Los charges étaient trop fortes pour que le gouvernement put se disprn>er d'ordonner une instruction, et la cour des pairs fut saisie. M. Teste, en sortant du ministère, avait
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roçu la croix de grand officier de la Légion d'honneur et avait été nommé président de chambre à la Cour de cassation ; il occupait une des plus hautes positions de Tordre judiciaire : on peut donc juger de l'étonnement que jeta dans le public une telle accusation. M. Teste la repoussa d'abord avec indignation et se défendit avec une audace bien plus coupable à mes yeux que Tacte même dont il était accusé. Confondu par la production d'une preuve matérielle qui ne laissait plus de ressource à ses moyens de défense, il se déclara vaincu et cessa de lutter contre l'évidence; il fut condamné, ainsi que ses complices. Cette condamnation contre des personnages si haut placés laissa dans les esprits une impression des plus fâcheuses; le peuple fut plus frappé des conséquences d*un système qui avait conduit à de tels scandales, qu'il ne le fut de rénorgie de ces institutions qui ne laissaient impuni aucun criminel, quelqu'élevé et quelque puissant qu'il fût. D'autres affaires de même nature, dans lesquelles les ministres actuels étaient plus directement engagés, vinrent envenimer encore le sentiment public.
M. Emile de Girardin, dans son journal, ayant imputé au ministère d'avoir livré pour de l'argent la promesse d'un siège à la pairie, fut accusé d'offense, non envers les ministres, ce qui eût été naturel, mais envers la Chambre des pairs, ce qui enlevait la connaissance de Taffaire aux tribunaux ordinaires et spérialcment au jury : cependant, comme le prévenu était député, il devint nécessaire de soumettre la poursuite à notre autorisation.
11 s'ensuivit un débat plein de révélations compromettantes pour le pouvoir. Presque en même temps une antre accusation sortait d'un procès engagé devant les tribunaux : il était affirmé et non dénié qu'une somme de 1(10,000 francs avait été payée pour acheter une concession de théâtre ; il eai vrai aue ces cent mille
francs étaient destint'fs, disait-on, k faire vivre un journal dont la mission était d'injurier grossièrement tous les jours Topposition.
Je demandai que la question fût soumise à une information judiciaire ou à une enquête parlementaire. Les ministres déclinèrent toute instruction contradic» toire et aimèrent mieux s'abriter derrière un vote complaisant de la majorité.
Quoi! leur disais -je, vous ne reconnaissez pour tonte justice que le vote d'une majorité qui vous appuie? c'est faire à la justice régulière du pays et à cette majorité ellemême une véritable injure. Et vous, comment donc en* tendez-vous l'honneur, lorsque vous placez le vôtre, non sous la garantie des formes et des conditions de cette justicr régulière qui protège l'honneur des autres citoyens, mais lorsque vous en faites une du ces questions de parti qui m vident par un coup de majorité?... £h bien, «oit! que cette majorité assume sur ello-mème la responsabilité de tous ces faits honteux. {Voix au cintre: Nous la prenons. — .4 gauche: Oui. vous la porterez.) Uii<»i- il ^^^ déclaré itérativement, à la face du p^ys, qu'une honteuse négociation sVst eonsoiiiiiiée, qu'une somme de 80,OUO francs a été payée en échange d'un siège à la Chanihrc des pair^... L'n autre fait surgit presque en mt^mc temps dans le sein de la justice ellenii^ine: il e^t plaidé, affimié, non dénié, que 100,000 francj> ont été donnés pour acheter d'un ministre une concession do théâtre, que cette somme a été versée dans la caisse d'un Journal qui reproduit sous notre gouvernement les violi>nces du bntjwau blanc de la Restauration, et vous gardez le silence !
A quoi M. le comte IMieh:\tel se bornait & répondre que (( l<*s grands déhats politiques ne pouvaient se vider que dans l'i^nreinte dt*s ass4*ml)lées lé((islatives. »
Il était, en eti'et, phi< commode dVni|H)rt4*r le vota d*nne majorité toujours |>rompte à se déclarer tmii$* ftiiîe^ que de >iiliir les chances d'un débat contradictoire, aprè.s une enouéte régulière poursui\ie, soil
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dans le parlement, soit devant la justice ordinaire du pays!
Une autre fois, c'étaient les maîtres de poste qui avaient déposé une somme de 200,000 francs contre la promesse d'un projet de loi leur assurant une indemnité pour la dépréciation que leurs relais de posta avaient essuyée par suite de rétablissement des che» mins de fer.
Nous ne parlons pas d'une foule de malversations, telles que celle de Rochefort, dans les magasins de la marine; celle d'un sieur Bénier, dans les fournitures de la guerre, et de cent faits semblables qui s'accumulaient et s*aggravaient les uns par les autres.
Ces révélations tombaient coup sur coup sur le ministère ; la presse en était remplie, la tribune en retentissait tous les jours; la majorité s'en irritait; et au lieu de dégager sa responsabilité de celle d'une administration ainsi compromise, elle semblait, au contraire, redoubler d'ardeur à la couvrir et se solidariser de plus en plus avec elle. Aussi l'opinion publique avait-^lle fini par confondre dans la même réprobation et le ministère et le parlement, et nous en verrons bientôt les fatales conséquences.
Enfin, un horrible drame privé vînt jeter une dernière et sombre lueur sur tout cet ensemble de faits déplorables.
Un pair de France, porteur d'un grand nom, M. le duc de Prasiin, gendre du maréchal Sébastiani, assassina sa femme, avec les circonstances les plus atroces: arrêté, traduit devant la cour des pairs, il s'empoisonna pour éWter la honte de l'échafaud.
Les masses s'en émurent doublement, et à raison de Ténormité du crime et surtout par la facilité donnée à ce grand seigneur d'échapper à une exécution publique, facilité qu'elles ne manquèrent pas d'attrifaûar au gouvernement.
Un tel otut (le choses était bien do nature h causer (le vives appréh<*nsi()iis h tous ceux qui se préoccupaient de l'avenir; d^autant plus ({ue le roi vieillissait et que, d'un jour à Tautre, la France pouvait se trouver vn plein interrègne, au milieu de tous les ressontiinents passionnés que cette série inouïe de fautes et de méfaits avait accumulés.