‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 54 sur 65 · PROJET DE RÉFORME · texte numérisé non relu

PROJET DE RÉFORME

inutiles. Oq faisait sous la Restauration ce qu'on fait aujourd'hui : on attendait. Était-ce de rindiflércnce? Non, mais c'était le sentiment de l'impuissance de vaincre par les moyens purement parlementaires; et cependant, alors comme aujourd'hui, fermeniaient au sein des masses ces passions qui ne tardèrent pas à tout emporter. — Je crois. Messieurs, que vous vous trompez à cette apparente indifférence du pays. Si vous consultiez l'opinion avec le désir sincère de vous éclairer, alors les avertissements salutaires vous arriveraient de toutes parts, et vous pourriez reconnaître combien est générale et violente, même dans les masses, cette réaction que le tableau de la corruption hautement pratiquée dans la politique a provoquée! Oh, alors, vous ne nous pailleriez plus de Tinditrérence des populations !....

Passant ensuite aux arguments du fond :

Le vice du système électoral actuel, ajoutais-je , peut être signalé par un seul fait. Est-il vrai que du nord au midi, de l'est à Touest de la France, le thème universel de tous les agents électoraux est celui-ci : // faut nommer un député agréable au pouvoir , afin qu*U en obtienne pour vous plus de

faveurs, (Oui, oui, c'est vrai! ) Or cela veut dire ceci :

Vous, vous êtes père de famille, vous avez besoin du gouvernement pour élever gratuitement vos enTants, il vous donnera des bourses. Vous, vous êtes riche, vous avez d'autant plus besoin de distinctions: le gouvernement vous en donnera de toute espèce. Vous, vous n'êtes ni riche ni pauvre, mais il vous faut une décoration, parce que tel de vos voisins en porte une. Ainsi, tous les sentiments les plus légitimes comme les plus honteux, la tendresse du père de famille comme les besoins de la vanité, l'orgueil de la richesse comme les nécessités de la pauvreté, tout est exploité , et quelle en est la conséquence? Comme on ne cherche dans son député qu'un délégué auprès du pouvoir pour en tirer le plus d'avantages personnels possibles, on le prend de préférence parmi les propres agents de ce pouvoir, et c'est pour cela que vous voyez le nombre des fonctionnaires aller toujours s'accroissant dans le parlement: la force des choses le veut ainsi. Vous prétendez qu'il faut s'en rapporter aux progrès de nos mœurs politiques du soin d'arrêter

458 MÉMOIRES D'ODILON BAKKOT.

cette effrayante progression. Qu*ont-cHes prodailv«» ■««;«■», depuis dix ans? Elles ont servi à porter de 150 à 180 le nombre des députés ronctionnaires de la Chambre* et Toilà tout. Que si vous ajoutez à ce chitl're celui des députés qui, n'étant pas encore fonctionnaires, veulent le devenir, vous arriverez bientôt à ce résultat, que le budget sert voté par ceux qui le dcpcnsenL Je viens de parler de la comiptioD; parlcrai-jc de l'intiroidationV Lorsque vous prenez un dépoté fonctionnaire et que vous le destituez avec éclat, aiosî que vous venez de le faire, pour avoir voté silencieuse meot, solun sa conscience, ne donnez-vous pas à vos préfets an exemple à suivre? Ce que vous avez fait contre un député votaut librenicnt , ne sont-ils pas autorisés, et encouragés m(>me, à le faire contre Télecteurqui se permet, lui aussi, de désobéir dans le choix d'un député? (A gauche : Très-bien! Voilà le fait.) Mais les conséquences de ce système ne devaient \>i\s s'arrêter là : la corruption par les places a amené et provntiiié la corruption par Targeut. (Ici je faisais allusion à l'élection de Quimperlé, ouvertement achetée à prix d'aiyont et que la Chambre venait d'annuler.) Ces deos corruptions étaient tilles du même système : un jour elles se sont trou\é«-$ face à face et se sont livré cet ignoble combat qui vous a inspiré un si profond dégoût. (Très-bien! trè.s-liien!) Les censures de l'opinion contre de tels faits sont devenues impuissantes: elles aboutissent tout au plus à forcer ceux qui se livrent à ces actes coupables à y mettre plus do ré>erve et plus d'habileté; mais lorsque se traduisent à cette tribune ces dénonciations de la pudeur publique, elles rencontrent invariablement dans cette Chambre les mêmes votes approbatifs. Alors une sorte de fatigue et de dé^'oùt s'empare d« s esprits : les uns se résignent, les autres se enndamnent au silence: d'autres, et ils sont toujours numbri-iix, se mettent à chercher des explications et des excuses à des faits qu'ils ne peuvent empêcher, et alors se forme peu à pfu la théorie de la corruption! >'est*il pas bien ii.itnn-l. dit-on, que l'électeur se préoccupe de ses intérêt^? et, ^i le gouvernement est complaisant pour lui , ne faut-il pas à son tour qu'il fasse quelque chose pour son bienfaiteur? Tout cela parait légitime et naturel. C'est ainsi que peu à peu la conscience publique se pervertit» que le sens moral s'atfaiblit dans le pays. (Vif assentiment à gauche.) C'.'ci ne nous regarde pas seulement, nous,oppo-

PROJET DR IUIfORMB. 4S0

sition ; mais les dépaiés conservateurs peuYent eux-mêmes en être alteinis. H en est plus d'un qui en a déjà fait ] 'épreuve, et qui , après une carrière entière de dévouement et de persévérance , a été brisé avec mépris et sacriûé à des hommes à dévouement plus jeune , plus ardent et dont on espérait tirer plus de profit. (A gauche : Très-bien ! très-bien!) J'ai entendu, à ce sujet, ce raisonnement formulé par M. Guizot : « Cet échange de services entre l'électeur et le député ne constitue, selon lui, qu'un patronage dont il faut se féliciter, bien loin de s'en plaindre. » Messieurs, c'est faire une étrange confusion entre les choses les plus dififérentes. Oui, il a existé chez les Romains un patronage qui a pu être pour ce peuple une cause de puissance ; mais ce patronage s'exerçait sans dégrader ni les patrons ni les clients : il consistait pour le patron à précéder ses clients au combat, à leur donner l'exemple de tous les dévouements, à défendre leurs libertés communes, à les couvrir de sa protection contre toute oppression. Ah I je comprends un tel patronage : il avait sa grandeur;- il a pu trouver place même dans une société puissante et libre; et cependant, comme il est dans les conditions des choses humaines de s'altérer avec le temps^ ce noble patronage a fini par dégénérer et par s'éteindre dans le servilisme de l'empire. (Très-bien I très-bien I) Un autre patronage plus moderne, plus près de nous, a aussi sa force : quand les barons de l'Angleterre scellèrent de leur sang sur les champs de bataille la grande Charte de leu r pays ; quand on a vu leurs successeurs, fidèles à cette glorieuse tradition, se placer à la tête de toutes les nobles entreprises, ne déserter jamais la cause des garanties communes, mais se montrer les premiers à les défendre de leur bourse et même de leur sang, ah! on peut revendiquer avec orgueil un pareil patronage. Mais comment établir quelques similitudes entre un pareil patronage et cette sollicitation obscure qui s'exerce par Tintermédiaire d'un député et qui ne lui coûte que des votes complaisants? Certes, ce n'est ni avec lenr fortune ni avec leur sang que ces patrons, d'une étrange et nouvelle espèce, satisfont leurs clients : c'est tantôt avec une place donnée aux dépens de vieux serviteurs, tantôt avec une grâce accordée aux dépens de la justice, on avec le si.ijnc de l'honneur accordé aux dépens de l'honneur. (Très- Lien ! très-bien !) Je ne peux voir là ni patronage ni aristocratie digne de ce nom : je n'y trouve pas autre chose qu'une

exploitation ignoble et qu'une association d'intérêts bis et égoïstes. (Nouvelle approbation à gauche.) Il vient an jour, dont la misère publique est presque toujours le précurseur^ un jour où le gouvernement a besoin de toutes les forces morales du pays pour résister; ce jour-là, qu'est-ce qui lui répond? Tégoîsme et le calcul. Or, l'égoîsme et le calcol sont toujours merveilleusement inspirés, non pour prévenir les révolutions, mais pour les devaocer et les exploîler. (A gauche : Très-bien I) Ce n'est pas, croyez-moi, au moment de la catastrophe, quand l'iosurrection frapperait à ces portes, qu'il serait temps de s'occuper de réforme : alors il serait trop tard. C'est maintenant, alors que vous êtes encore calmes et libres dans vos délibérations, qu'il faut aviser et aviser sérieusement à détendre la situation par la réforme si modérée que nous vous demandons.

Le projet de réforme fut repoussé à la majorité de 252 voix contre 154; mais, indépendamment de l'intimidation exercée sur un grand nombre de fonctionnaires, cette majorité était duc surtout à la promesse que les ministres avaient faite lors des élections d'appuyer eux-mêmes la réforme.

Aussi, lorsque l'aide de camp de Louis-Philipp« courut aux Tuileries pour annoncer à son maître le résultat (lu scrutin, il crut devoir ajouter qu'un certain nombre de députés n'avaient rejeté la proposition de réforme que sur la promesse que les ministrt^ avaient faite d'apporter eux-mêmes à la Chambre une réforme qui leur serait propre. Ah! iUont dit cela, mei minisires, s'exclama h» roi ; mais, moi, je n'ai rien pnh mis : jamais je ne consentirai à une réforme/ Tenez-le^ vous jHtur dit.

Ce vote fut le dernier coup porté ù notre m<marrhie de Juillet; il fut dès ce monu^nt démontré p<iur le public qu'il n*y avait plus aucun progrès, aucune amélioration à attendre du jeu libre et régulier des institutions, et les idées de révolution commencèrent ù se répandre.

Page 1