‹ Mémoires posthumes (volume 2)Chapitre 6 sur 65 · AVANT-PROPOS, IX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS, IX

son visage, et l'homme de bien éloquent se révélait à tous les yeux. Quand il marquait ainsi d'un trait sanglant les honteuses pratiques sur lesquelles d'au* très cherchaient à jeter un voile complaisant, on pouvait quelquefois le trouver sévère, on ne pouvait pas lui refuser l'admiration due à l'honnêteté qui se révolte. Il se plaisait aussi, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, à rappeler les conditions du pacte de 1830, et ce n'est pas sans quelque amertume qu'il en signalait les déviations ; mais personne, plus que lui, ne méprisait la poUtique du tout ou rien, et pour obtenir un progrès libéral, si faible qu'il lui parût, il était toujours prêt à de grands sacriGces d'influence et de popularité. C'est ainsi qu'il prêta au premier ministère de M. Thiers un concours désintéressé, sans s'inquiéter du mécontentement d'une portion de ses amis, et que, plus tard, il n'hésita pas à se joindre sans condition à d'anciens adversaires coalisés pour faire rentrer le gouvernement dans les voies parlementaires. Notre tort n'a pas été de faire la coalition, mais de la rompre , après une victoire électorale, avant qu'elle eût accompli son œuvre. Aucun de ceux qui ont pris part aux négociations de cette époque n'ignore que ce tort ne peut être imputé à H. Odilon Barrot. Il savcdt que, malgré son profond dévouement à la dynastie de 1830, le roi Louis-Philippe se serait cru perdu s'il avait été obUgé de le prendre pour ministre et, sans s'irriter de cette injuste exclusion, il se prêta à toutes les combinaisons qui, tout en l'écartant du ministère, pouvaient assurer le

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triomphe du principe pour lequel il arait combattu. A ses yeux, le matériel du pouvoir n'était rien, et il n'aurait aimé à être ministre que pour introduire dans la législation quelques-unes des idées qui lui étaient chères ; mais il se tenait pour satisfait si elles y pénétraient par d'autres mains que les siennes.

Pendant cette phase si brillante de sa vie, M. Odilon Barrot eut le malheur de perdre une fille unique élevée par lui, accomphe, sur laquelle reposaient toutes ses espérances. C'est là une de ces douleurs qui abattent les courages les plus fermes, et le père en est resté inconsolable ; mais pour le citoyen il y avait une chose encore au-dessus de la famille, la Patrie, et au lieu de s'abandonner lâchement à son chagrin, il se mit plus que jamais au service de la France; fidèle allié de M. Thiers pendant son second ministère, puis adversaire persévérant de M. Guizot et prenant part à tous les grands débats, sans qu'un seul jour l'esprit de parti le fît dévier de la politique libérale et modérée à laquelle il s'était consacré. On lui a reproché, on lui reproche encore la campagne des banquets, mais on oublie que cette campagne avait été commencée pour répondre à un défi du gouvernement qui, dans le débat sur la réforme électorale, avait nié que le pays y prît le moindre intérêt. Il est possible qu'à cette époque nous ayons trop oublié qu'en France on ne sait pas assez distinguer la résistance légale de l'insurrection ; mais il n'est pas un pays libre où l'opposition n'ait recours à de pareils moyens, et dans les pays dont les institutions ressemblent le plus an

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nOtres, nons en trouvions miUe exemples. De quoi s'agissait-il après tout ? De provoquer un mouvement d'opinion en faveur de la réforme électorale et d'élargir ainsi le cercle trop étroit de ce qu'on appelait le pays légal ? Qu'on relise les nombreux discours que M. Barrot prononça en présence d'auditoires mêlés et tumultueux, on n'en trouvera pas un qui dépasse la limite légale et constitutionnelle. C'était au nom d'une politique plus libérale que les populations se réunissaient et applaudissaient l'orateur. Une seule fois des opinions plus vives voulurent lui imposer un autre programme, et il refusa son concours.

n reste à savoir à qui, du ministère ou de l'opposition, doit être imputée la responsabilité d'une catastrophe que ne prévoyaient ni le ministère ni l'opposition. Sur ce point on ne parviendra jamais à s'entendre : ce qu'il y a de certain, c'est que la plus faible concession de la part du gouvernement eût tout apaisé, si elle avait été faite à temps. Le jour de la crise, M. Barrot, d'ailleurs, se montra le plus intrépide défenseur de cette monarchie qui l'avait compté, en 1830, an nombre de ses fondateurs. Tandis que M, de Lamartine exécutait dans la Chambre le pacte qu'il avait conclu le matin avec le parti républicain, on "voyait M. Barrc^ aux Tuileries, sur les boulevards, an mimstère de Tintérieur, au palais Bourbon, faisant nn dernier effort pour sauver la Constitution et la dynastie. Peu de jours avant sa mort, il exprimait encore le regret de n'avoir pas rencontré madame la duchesse cFOrléans à temps pour la conduire à IBÔIel

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