GÉNÉRAL
Le roi vient de se décider à partir : notre mission a obtenu ce premier résultat heureux ; mais, pour Dieu ! donnez les ordres les plus sévères pour que vos gens ne nous suivent pas, car ils nous rendraient notre tâche plus difficile...
J'adressai également au lieutenant-général cette lettre à laquelle les événements devaient donner, vingt ans plus tard, le caractère d'une prophétie.
Mon Pbince,
Le roi Charles X se décide à quitter Rambouillet. Vous .n'avez plus désormais de compétiteur pour le trône. Le «eul héritier que vous puissiez avoir, c'est la République.
J'écrivis également au général La Fayette la lettre qui est transcrite dans les notes et documents.
Après avoir apposé les scellés sur le fourgon qui renfermait les diamants de la couronne et l'avoir surmonté d'un drapeau tricolore, nous les confiâmes à la garde du maire de la ville, puis nous fîmes atteler à notre voiture quatre mules qui restaient dans les écuries, et, traînés par ces animaux, emblèmes assez fidèles du caractère tout pacifique de notre mission, nous nous acheminâmes lentement à travers cette belle forêt de Rambouillet qu'éclairaient çà et là quelques
rares lumières, rencontrant des groupes disséminés de soldats et de serviteurs épars qui formaient le convoi lugubre de cette malheureuse dynastie; nous arrivâmes ainsi au château de Maintenon au milieu de la nuit.
Nous étions épuisés de fatigue : toutefois, avant de nous livrer au repos, nous voulûmes pourvoir au licenciement des troupes qui ne devaient pas faire partie de l'escorte et régler la marche pour les jours suivants.
Les quatre capitaines des quatre compagnies des gardes assistaient à cette espèce de conseil de guerre ; après que les détails du service furent épuisés, la conversation se porta naturellement sur les événements qui venaient de s'accomplir. — « Je ne suis pas bien sûr, nous dit M. le duc de Luxembourg, que vous ne nous ayez pas fait faire une grosse sottise, en déterminant le roi à se retirer...
« ^Pourquoi? lui répondis-je, je suppose qu'avec les forces que vous commandiez, vous eussiez pu obtenir un avantage momentané sur cette troupe irrégulière qui s'avançait vers Rambouillet ; que vous eussiez réussi à la ramener sur Paris; à l'instant même le tocsin eut sonné dans toutes les campagnes. Ces populations dont vous avez pu juger l'esprit se seraient levées en masse, vous auraient entourés et pas un de vous, peut-être, n'aurait échappé.
« — Cest égal, répliqua le gentilhomme, avec ce tour d'esprit tout à la fois impertinent et sérieux qui distingue seul les hommes de l'ancienne cour ; avouez qu'en balayant cette canaille nous eussions rendu un grand service à voire Louis- Phi lippe... »
Au moment où j'allais m'étendre sur un lit de camp qui avait été préparé pour moi, dans la salle de billard, M. le duc de Noailles entra : il n'avait pas hésité à donner l'hospitalité à son roi malheureux; mais il
144 MlÎMOIRES D'ODILON BARROT.
n'était pas rassuré sur les conséquences de cet acte dt dévouement. Il croyait voir arriver d'un moment à l'autre la colonne des insurgés de Paris, et il craignait, surtout pour sa femme alors enceinte, les secousses que lui occasionnerait une lutte suivie peut être de graves excès; je le rassurai, en lui communiquant les ordres que nous avions donnés, et je m'endormis.
Le son du clairon qui annonçait le départ put seul me réveiller, et le convoi était déjà en marche, lorsque je me levai.
Je n'assistai donc pas à la scène très-touchante de la séparation du roi et de la partie de sa garde qui ne pouvait l'accompagner : mes collègues me dirent que madame la duchesse 'd'Angoulême avait surtout été très-pathétique dans ses adieux, et qu'elle n'avait pu retenir ses larmes.
Notre voiture suivait d'abord les voitures du roi et de sa famille, mais, en approchant de Dreux, nous vîmes arriver à nous un fourrier de la maison du roi tout effaré. Il avait été envoyé en avant pour préparer les logements et il avait trouvé la ville fermée et barricadée : on l'avait même arrêté et conduit à l'hôtel de ville où on lui avait signifié que toute la population armée s'opposerait à l'entrée de Charles X dans la ville. On l'avait ensuite relâché pour qu'il rapportât cette réponse à son maître, et il venait de la part du roi nous rendre compte de cet incident pour que nous eussions à y pourvoir.
Ainsi commençaient déjà les devoirs de notre mission : nous fîmes prendre à notre voiture, hors de laquelle flottaient nos écharpes tricolores, la tête de l'escorte, et lorsque nous fûmes en vue de la ville, de Schônen et moi, nous descendîmes et nous avançâmes vers le poste des gardes nationaux qui gardait la porte de la ville. Reconnus et acclamés,
VOYAGE DE CHERBOURG. Ii5
nous fumes portés pour ainsi dire à l'hôtel de ville, au milieu d'une affluence immense des habitants de la ville et des campagnes environnantes, et là, chacun de nous, monté sur une table, harangua cette foule.
La cause du droit et de la liberté a triomphé, leur disions-nous, il n'y a plus de combat et par conséquent plus d'ennemis. Il n'y a plus que le malheur d'une famille déchue et s'acheminant vers l'exil, à respecter. Le peuple de Paris qui a versé son sang pour le triomphe de la cause commune a donné l'exemple de ce respect pour le malheur ; serez-vous moins généreux que lui?...
Nonl non! qu'il entre!... telle fut la réponse que la foule fit retentir de toutes parts à l'hôtel de ville, comme dans les rues et les places publiques.
Le maréchal des logis qui nous avait accompagnés, au lieu de se réjouir du succès de notre intervention, s'arrachait les cheveux et se répandait en gémissements : «Faut-il que j'aie assez vécu, s'écriait-il dans sa douleur, pour entendre traiter ainsi mon maitre?...
<( — Vous êtes fou, mon cher, lui dis-je, dites-moi donc quel moyen il faut employer, pour entrer dans une ville fermée, quand on ne peut pas y entrer par la force? )>
Ce malheureux homme avait été tellement troublé par les événements dont il était le témoin, que sa raison en avait été dérangée. On m'a assuré que, depuis ce moment, il était devenu entièrement fou.
Nous rencontrâmes à notre retour le duc d'Angoulême, qui était à cheval à la tète de l'escorte. Je m'approchai de lui, pour rendre compte de ce que nous avions fait et obtenu : « Cela ne me regarde pas, me dit-il, allez le dire à mon père. » Je vins alors à la voiture de Charles X et lui dis que l'obstacle qui s'opposait à son entrée à Dreux était levé ; qu'il pouvait s'avancer en toute sécurité; que, seulement, il
devait être préparé à trouver toute la ville pavoisée des couleurs nationales. « Cela m'est égal, dit-il, pourvu que j'entre; » et il donna l'ordre d'avancer.
La promesse qui nous avait été faite fut exactement tenue : cette population, si effervescente quelques instants auparavant, vit passer dans le plus grand calme toute cette longue procession d'hommes et de bagages. Pas un cri, pas une insulte ne furent adressés aux gens de l'escorte, et jusqu'au moment de notre départ, nous n'eûmes pas à regretter le plus léger désordre.
Nous passâmes la nuit à Dreux. Là, un aide de camp du roi vint le rejoindre : on était avide de nouvelles ; on l'interrogea sur toutes les circonstances de la journée de la veille. On lui demanda de combien d'hommes était composée la colonne qui s'était avancée sur Rambouillet, si elle était en ordre et bien armée...
Il répondit qu'il y avait environ de quinze à vingt mille hommes; qu'une grande partie n'était pas sérieusement armée et que le plus grand désordre se faisait remarquer dans toute cette foule qui marchait pêle-mêle sans être formée en bataillons. Cet officier exagérait peut-être dans un sens opposé à l'exagération du maréchal Maison : mais on peut juger de l'exaspération que ce récit jeta dans l'âme de tous ces hommes qui regrettaient de n'avoir pas combattu et qui se plaignaient hautement de ce que le roi s'était laissé tromper par le maréchal Maison. Tel qui s'était félicité tout haut du dénouement pacifique que la retraite prudente de Rambouillet avait substitué à un conflit sanglant qui avait ses hasards, criait le plus fort à l'infamie et à la trahison.
Mais laréflexion sur la situation de cette petite troupe de fidèles que chaque pas éclaircissait de plus en plus et qui, entourée de populations hostiles, ne pouvait
même traverser une ville sans l'intervention de ses sauvegardes, fit bientôt évanouir toute colère.
C'est à Dreux que la duchesse de Berry, qui n'était pas à Paris lors des journées de Juillet, rejoignit la famille royale ; afin de traverser les campagnes avec sûreté, elle avait cru devoir prendre un déguisement; elle était revêtue de la veste et du chapeau d'un meunier.
C'est aussi dans cette ville que le soir, réunis dans un salon, madame de Gontaut-Biron, gouvernante du duc de Bordeaux, nous dit ce mot, si plein de sens et d'esprit : « Si, le trente Juillet, je vous avais apporté le jeune prince royal à l'Hôtel de ville et que je l'eusse mis sur les genoux du général La Fayette, qu'auriezvous fait?...
« Ma foi. Madame, il est probable qu'alors, ni vous, ni nous, ne serions ici...»
Nous repartîmes le lendemain de bonne heure pour Verneuil, après avoir mis un peu plus d'ordre dans l'escorte et être convenus que nous aurions tous les jours deux conférences avec le roi, une à l'arrivée et une autre au départ pour régler la marche, convenir de l'étape et pourvoir aux incidents de la route; mais cette fois nous ne suivions pas, nous précédions le convoi ; l'expérience faite à Dreux avait fait sentir la nécessité de placer notre voiture en tête pour avertir les populations du caractère de ce voyage à travers des contrées où, indépendamment des passions politiques, fermentaient alors des sentiments de I^kî et de terreur qu'y avaient excités de nombreux iûcendies attribués bien à tort à la politique.
Nous partions de Dreux le lendemain à quatre heures du matin, précédant le départ de la famille royale d'une heure environ pour préparer les populations et lever au besoin les obstacles qui pourraient s'opposer à notre marche.
14ft MEMOIRES D'ODILON EARROT.
Voici, au reste, le texte même de la lettre que j'adressais au lieutenant-général : on y retrouvera d'une manière plus minutieusement exacte et les faits et même les impressions que je ne reprodui rais pas aussi fidèlement d'après des souvenirs déjà si éloignés.
A Son Altesse Rorjale Monseigneur le duc d'Orléans,
Monseigneur,
Nous sommes partis de Dreux à quatre heures du matin, précédant la famille royale d'une heure, ainsi que cela avait été convenu, pour disposer les populations au calme et prévenir toute manifestation blessante. Partout, nous avons trouvé l'unanimité, au moins apparente, pour le nouveau gouvernement. Les gardes nationales étaient sous les arme«, et portaient la cocarde nationale; le drapeau tricolore était arboré. Nous avons fait halte à TiUiéres; le roi et sa suite s'y sont reposés; sa suite ne se compose plus que de 500 gardes du corps environ, quelques gendarmes à cheval et gendarmes d'élite, deux pièces de canon; beaucoup de bagages et de valets.
Nous avons insinué de renvoyer une grande partie du service, mais la force des habitudes l'emporte : le roi paraît satisfait des soins dont nous l'entourons; nous n'avançons que bien lentement; le roi dit qu'il ne peut pas faire de plus fortes journées, et il n'est ni dans notre mission, ni dans notre volonté de le contraindre à voyager plus vite. Tout le convoi est arrivé kVerneuil à 2 heures et demie, des logements et des vivres étaient préparés; tout se passa avec ordre : la population est calme et réservée, mais très-prononcée pour les idées constitutionnelles : c'est le caractère normand. Les renseignements pris sur les pays environnants sont bons et tout nous fait espérer que notre voyage, malgré sa lenteur, se terminera heureusement; ce qui ne sera pas un des phénomènes les moins étonnants de cette révolution.
Nous avons adressé hier un courrier à Paris; nous en envoyons un aujourd'hui à Cacn, pour avoir de l'argent; le roi en manque absolument; il parle de sa volonté de rembourser les sommes dépensées : ce point ne nous regarde pas.
Madame la duchesse de Berry fait prier S. A. Royale la duchesse d'Orléans de faire veiller à son château de Rosny ; la duchesse d'Angoulême paraît toute absorbée daus sa douleur.
L'inspecteur des postes Wischer vient de nous offrir quelques mille francs qu'il a à sa disposition.
Nous allons coucher demain à L'Aigle, Des publications qui feraient une sorte de point d'honneur aux populations que nous devons traverser, d'imiter la réserve et les égards des villes par lesquelles nous avons passé, faciliteraient de plus en plus noire mission dont les difficultés s'aggravent, on ne peut se le dissimuler, par la lenteur du voyage.
Je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, de votre Altesse Royale, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Signé : Odilon Barrot.
Rien de digne d'être raconté ne se produisit à Verneuil, notre troisième étape. Seulement, l'exaspération des gardes du corps ne s'était pas encore entièrement calmée : parmi eux se trouvait un de mes anciens camarades de collège, le baron Lambert, aide de camp d'un des quatre capitaines généraux ; il venait d'assister à une conversation animée dans laquelle quelques gardes du corps furieux et m'imputant la résolution que Charles X avait prise de se retirer, voulaient, disait-il, me brûler la cervelle : il me rapportait ces menaces afin que je prisse mes précautions. « Je n'en prendrai aucune, lui répondis-je, et j'estime trop ces messieurs les gardes pour prendre au sérieux un propos qui ferait d'eux de lâches assassins.
« Au surplus, si quelqu'un d'entre eux pouvait encore se méprendre sur le véritable caractère de la mission que nous remplissons auprès de leur maître, vous leur direz de ma part que nous sommes prêts, au premier désir que nous en manifesterait Charles X,
à nous retirer : que c'est à lui seul à juger si notre présence auprès de lui est ou non nécessaire. S'il se croit en situation, à la tête de ses gardes, de traverser cette partie de la France en toute sécurité, qu'il le dise, nous sommes prêts à nous retirer, car nous avons reçu mission de le protéger et non de le contraindre. »
Cette explication produisit un bon effet, et depuis ce moment nos rapports furent meilleurs. On verra plus tard dans quels termes nous étions avec messieurs les gardes du corps à la fin du voyage, quand nous dûmes nous séparer.
Le 6 août, nous couchâmes à Laigle; je me réfère encore, pour les détails, au rapport que nous adressâmes de cette ville au duc d'Orléans.
Laigle, le 6 août 1830.
Monseigneur ,
Partis ce matin de Verneuû, vers huit heures et demie, nous avons précédé le roi. Il y est arrivé deux heures environ après nous ; au moyen de l'envoi de M. Lionnet, sous-caissier du Trésor, nous sommes parvenus à arrêter le service du roi et des troupes et autres personnes qui l'accompagnent jusqu'au port de Cherbourg, où il doit s'embarquer. Si aucun empêchement ne vient porter obstacle à la marche do ce cortège, nous devons arriver le 15 du courant à Cherbourg.
Nous avons fait connaître au roi les dispositions que Votre Altesse Royale avait prises pour munir Sa Majesté d'une somme de 600,000 francs en quadruples d'Espagne. Elle ne s'est pas expliquée sur la question de savoir si elle accepterait ou refuserait; mais, dans tous les cas, elle a assuré que son acceptation serait subordonnée essentiellement au remboursement de cette somme par un tiers qui a sa confiance et qui l'effectuerait à PariSï
Le roi a recommandé ses troupes, c'est-à-dire les gardes du corps, quelques grenadiers à cheval, gendarmes des chasses, deux batteries de canon à notre sollicitude. Ces
hommes appartiennent à la France ; leur fidélité à un pouvoir déchu ne les rend que plus dignes de la sollicitude de ceux qui la représentent. Après l'embarquement, on permettra aux gardes du corps d'aller en congé déterminé, avec armes et bagages dont ils seront responsables, et ils formeront une classe de disponibles toujours prêts à être appelés pour entrer dans certains cadres.
La population ne cesse pas d'avoir la même attitude ; elle est noble, ferme et compatissante ; elle a toute la dignité du triomphe senti jBt toute la modestie qui sied au triomphateur. Le peuple est entièrement constitutionnel, et les divergences d'opinion sont à peine aperçues. Partout les gardes nationales s'organisent et rivalisent entre elles de dévouement au bien public.
Le roi, avant de nous congédier, nous a parlé des droits de monseigneur le duc dd Bordeaux. Il a insisté sur le danger qu'il y avait pour les peuples à sortir de la constitutionnalité et à se choisir un souverain. Votre Altesse Royale sentira que nous n'avons point pensé à discuter une pareille question, en présence du roi Charles X. Le respect pour le malheur nous eût empêchés de professer nos véritables principes; mais ils n'en sont pas moins vrais et ils n'en recevront pas moins, dans l'immense événement qui vient de se passer, une grande et magnifique sanction. Oui, monseigneur, nous en sommes convaincus, Votre Altesse Royale pense comme nous que le choix libre et éclairé des peuples est la base la plus sûre d'une monarchie, d'autant plus légitime qu'elle est l'expression de toutes les volontés généreuses d'un grand peuple.
Demain, nous partons à sept heures pour Mellcrault, où nous allons coucher. Nous tiendrons Votre Altesse Royale au courant de tout ce qui nous arrivera.
Nous sommes avec respect. Monseigneur, de Votre Altesse Royale, les très-humbles et très-obéissants serviteurs.
Signé : Odilon Barrot.
Je crois que c'est à Laigle que le roi, frappé de l'universalité des manifestations de la population en faveur de la révolution, voulait nous persuader que ces manifestations avaient été d'avance préparées et
combinées par les soins de la police du nouveau gouvernement. Pauvres princes, qu'ils sont faciles à se faire illusion et à se tromper ! Ils ne croient qu'aux hommages dont ils sont l'objet, et c'est cependant ceux-là surtout qu'ils devraient suspecter comme souvent inspirés ou par l'intérêt ou par cet entraînement irréfléchi de curiosité qui pousse toujours les foules avides d'émotions et de spectacles au-devant des puissances du jour.
C'est aussi dans cette ville, si mes souvenirs sont fidèles, que se passa un incident puéril, mais bien caractéristique ; on vint nous dire qu'on était fort en peine de trouver une table carrée pour servir le dîner du roi. On n'avait rencontré que des tables rondes : or, autour d'une table ronde, tous les convives sont au même rang; une table carrée seule permettait de conserver au roi la prééminence qui lui appartient. Nous donnâmes la solution de ce difficile et important problème en conseillant tout simplement de scier la table ronde de manière à en faire une table carrée, ce qui fut fait.
Notre cinquième étape fut auMerleraut, célèbre par un haras distant seulement de quelques lieues de Laigle; comme on le voit, nous voyagions à trèspetites journées. C'était une conséquence à peu près forcée du mode de voyage qu'avait adopté Charles X; il désirait être entouré de toute sa maison civile et militaire jusqu'au dernier moment.
Il fallait donc ménager et les hommes, dont quelques-uns suivaient à pied, et les chevaux qui ne se relayaient pas. Cet immense convoi s'avançait lentement, au pas, à travers une double haie formée par les populations accourues de dix lieues à la ronde, pour jouir de ce spectacle, dont l'histoire du monde n oftre pas un seul exemple et qui, très-probablement, ne se reproduira jamais. Çà et là, quelques familles de
serviteurs restés fidèles venaient, en secret, offrir leurs hommages et leurs sympathiques regrets à la famille royale ; mais l'immense majorité des populations, on pourrait dire l'unanimité, tout en respectant le malheur de cette famille, et en rejetant sur de mauvais conseils et sur d'indestructibles préjugés de naissance le tort des fatales ordonnances, adhérait avec enthousiasme et sans réserve à la révolution qui Venait de s'accomplir. On s'attendait cependant partout aux efforts d'une nouvelle coalition.
La Sainte-Alliance avait garanti dans de solennels traités la couronne à la branche aînée des Bourbons : or cette couronne venait d'être brisée par le peuple qui renvoyait fièrement à l'étranger le gouvernement que l'étranger lui avait donné. lî était donc tout naturel de considérer une nouvelle lutte avec l'Europe armée, comme une conséquence inévitable de la révolution de Juillet ; cette perspective ne semblait nullement effrayer même les classes qui auraient eu le plus à souffrir d'une pareille guerre, telles que les cultivateurs et les artisans ; partout la défense s'organisait, sans attendre l'impulsion du gouvernement.
Dès que nous paraissions, on nous entourait, on nous demandait des armes qui seules manquaient, et les jeunes hommes, les enfants même pleins d'enthousiasme, s'écriaient qu'ils étaient tout prêts à courir aux frontières. C'est pour moi un bon et doux souvenir que celui des émotions que j'éprouvais à la vue de ce peuple, cette fois si généreux et si brave au lendemain d'une victoire pure de toute violence. Fort de son droit, il était prêt à tout risquer, à tout souffrir pour la défense du libre exercice de sa souveraineté : en se montrant ainsi, il se montrait vraiment grand et digne des bienfaits de ce gouvernement représentatif dont il venait de faire triompher le principe sur les absurdes prétentions du droit divin.
Plût à Dieu que le même esprit qui avait fondé ce gouvernement eût servi à le maintenir et à le féconder!...
Pendant que cet enthousiasme se manifestait de mille manières sur la grande route autour de nous, souvent il arrivait que, derrière et à quelque distance, la malheureuse duchesse d'Angoulême, fatiguée de la voiture, marchait, silencieuse et absorbée dans sa douleur. Alors à sa vue le silence se faisait, on s'éloignait avec respect et attendrissement à Taspect de ce monument vivant des plus grandes vicissitudes et des plus cruelles épreuves qu'il ait été jamais donné à un être humain de subir.
Le malheur extrême et immérité la sanctifiait en quelque sorte aux yeux de ce peuple si admirable par la délicatesse et la sûreté de ses instincts.
Pour moi, lorsque les détails du service me faisaient la rencontrer par hasard, je m'empressais de m'éloigner aussitôt, ne trouvant pas d'autre moyen que cette réserve respectueuse de lui prouver ma profonde sympathie pour ses malheurs.
Mon collègue le baron de Schônen, pour n'avoir pas eu la même discrétion et s'être hasardé à lui adresser quelques paroles, s'était attiré une de ces rebuffades par lesquelles se trahissait trop souvent, dans cette princesse, un caractère aigri par la souffrance. « Suis-je donc condamnée, s'était-elle écriée, à avoir toujours devant moi le visage de cet homme ! ... »
Cette parole était dure et non méritée, car c'était un sentiment bienveillant qui portait de Schônen à offrir ses services et ses consolations. Seulement son cœur, dans cette circonstance, n'avait pas eu assez d'esprit.
La ville d'Argentan était marquée par Charles X comme un lieu de séjour et de repos, et, en effet, nous y séjournâmes le 9 et le 10 août : ces deux journées furent remplies de bien des agitations.
La lenteur du voyage excitait des inquiétudes de plus d'un genre à Paris, et surtout dans le gouvernement.
D'une part, on craignait que la Bretagne et la Vendée et plusieurs départements du Midi, travaillés par les intrigues du parti légitimiste, ne fissent explosion ; on faisait courir, comme il arrive toujours dans ces temps de crise révolutionnaire, mille bruits mensongers : tantôt c'était Charles X qui, échappant à notre surveillance, allait se jeter dans le Bocage, pour donner le signal d'une prise d'armes dans ces contrées où fermentaient encore les vieilles passions royalistes; tantôt c'était notre sûreté qui était menacée par les gens de la suite du roi. On s'effrayait surtout de cet appareil militaire, de ces canons qui l'accompagnaient, on y voyait un noyau d'armée tout préparé pour l'insurrection.
D'autre part, le parti parlementaire, qui craignait de voir la révolution échapper à sa direction et s'égarer dans des voies de désordre et d'anarchie, était très-impatient de la fixer, en lui donnant un dénouement.
La nécessité de concilier la forme monarchique et le principe de la souveraineté nationale indiquait forcément la branche cadette comme pouvant seule concilier ces deux grands intérêts de sincérité et de liberté.
Le duc d'Orléans avait été vivement pressé d'accepter la couronne avec une constitution librement votée et non octroyée : il s'y était décidé. Mais il fallait motiver ce changement de dynastie autrement que par le fait seul d'une insurrection victorieuse. Le gouvernement de juillet à peine né avait peur de son origine, et songeait à masquer son principe : c'est sur le fait matériel de la vacance du trône qu'on voulait motiver l'avènement de la nouvelle branche ; on conçoit dès
lors avec quelle impatience on attendait le moment où Charles X aurait quitté réellement le territoire.
Voici la dépêche que nous recevions à Argentan, datée du 8 août 1830 :
Messieurs,
S. A. R. apprend avec étonnement que la marche du roi Charles X devient de jour en jour plus lente, qu'il se propose de s'arrêter dans certaines villes, et qu'il ne vous permet pas de porter la cocarde tricolore. Ces faits déjà connus de la population dans une foule de départements accroissent son irritation et sa méfiance. La sûreté du roi Charles X et de sa famille en pourrait être gravement compromise et vous-mêmes, Messieurs, vous vous trouveriez bientôt hors d'état de la garantir. S. A. R. vous ordonne de demander à entretenir le roi Charles X sur cet état de choses, et de lui en représenter fortem.ent les funestes conséquences possibles. Dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire ce matin, je vous ai déjà transmis à ce sujet les instructions do S. A. R. Elle se décide à envoyer pour commissaire M. le colonel Jacqueminot, afin qu'il insiste de nouveau auprès du roi Charles X sur la nécessité de se rendre promptement et en poste au lieu de son embarquement, et d'éviter ainsi les mouvements populaires qui pourraient se manifester autour de lui. S. A. R., convaincue que, pour l'efficacité de votre mission, il est indispensable que la population vous voie revêtus des insignes qui la caractérisent, vous invite à porter constamment la cocarde tricolore, qui est celle de la France, et pense que S. M. le roi Charles X ne peut voir, dans cette mesure, qu'une nouvelle marque de l'ardent désir de S. A. R. que la sûreté du roi Charles X et de sa famille ne soit jamais menacée. Si le roi Charles X se refusait à vos représentations, S. A. R. vous ordonne de suspendre les payements auxquels vous êtes chargés de pourvoir pour la suite du roi, suite dont la composition et le nombre paraissent à S. A. R. plus propres à compromettre la sûreté du roi qu'à la garantir.
Agréez, Messieurs, l'assurance de ma haute considération.
Le Commissaire provisoire au département de l'Inte'rieur,
Signé : Guizot.
Paris, le 8 août 1830.
A cette dépêche était jointe une lettre confidentielle que M. Guizot m'adressait :
Paris, 8 août 1830.— Une heure du mcitin.
{Cojifidcntielle.)
Mon cher ami, S. A. R. m'ordonne de vous demander quelles sont précisément, dans une si pénible mission, les garanties de votre sûreté personnelle et les moyens de les rendre complètes. Ne manquez pas de lui répondre à ce sujet; elle me l'a expressément recommandé.
Tout va bien ici, au delà même de notre attente. Les deux Chambres ont déclaré aujourd'hui la vacance du trône et l'urgente nécessité d'y appeler Mgr le duc d'Orléans. L'effet de cette déclaration et de la bonne tenue de la Chambre des députés a été immense. La séance des deux Chambres où S. A. R. prêtera serment aura lieu demain lundi.
Vous pouvez vous fier au jeune homme que je vous envoie pour secrétaire. Il est intelligent et sûr.
Adieu, mon cher ami. Il est près de deux heures, et je n'ai pas dormi depuis longtemps. Je vais me coucher. Mille compliments de ma part à M. de Schônen. Vous savez si je suis tout à vous.
Signé : Guizot.
On peut juger par ces lettres de l'état d'anxiété où l'on était à Paris sur notre voyage : le sang-froid et la patience sont des qualités assez rares chez les hommes qui se trouvent engagés dans une révolution; ils sont naturellement impatients des dénouements; rarement ils ont assez de confiance dans leur droit pour en avoir beaucoup dans le temps.
Pour nous, qui étions sur les lieux, en contact direct et de tous les instants avec les personnes qui entouraient Charles X et avec les populations que nous traversions, éclairés d'ailleurs par des rapports journaliers et très-exacts du directeur de la poste et de divers agents sur ce qui se passait dans les autres parties de la France, nous étions beaucoup plus rassurés
158 MEMOIRES D'ODILON BATIKOT.
qu'on ne l'était au Palais-Royal. Bien loin de craindre les populations que nous traversions, nous n'avions qu'à contenir leur zèle et leur enthousiasme. Quant à Charles X, une guerre de buissons n'était guère ni de son goût, ni de son âge ; et il ne nous paraissait nullement disposé à courir les aventures et à braver les dangers d'une nouvelle chouannerie.
Cependant, et par surcroit de précautions, nous avions fait éclairer la route que nous suivions, du côté surtout de la Bretagne, par le général Protheau qui avait ordre de marcher parallèlement à nous, avec quelques bataillons, mais de manière à nous masquer ses mouvements et à ne pas montrer ses soldats. Ce général avait parfaitement compris nos ordres et les exécutait avec beaucoup de réserve et d'intelligence.
Nous étions donc en pleine sécurité contre les éventualités que le gouvernement paraissait redouter si fort; aussi nous primes sur nous de ne pas obéir aux ordres qu'il nous transmettait.
Voici comment j'expliquais et justifiais notre conduite dans une dépêche adressée au lieutenant-général et dans une réponse que je faisais à M. Guizot, alors ministre de l'intérieur, et dont voici le texte :
Mon cher ami ,
Je pense que vos dépêches officielles ont pour objet de faciliter les efforts que nous fesons pour hâter un voyage qui se prolonge beaucoup trop. C'est ainsi que je les explique à mes collègues, qui en sont assez blessés, et surtout le maréchal Maiaon, pour qui l'annonce de l'envoi de Jacqueminot paraît une insulte personnelle, en ce qu'elle semble condamner son insuffisance et sa mollesse.
Vous savez quel est le caractère de notre mission : elle est toute de déférence et d'humanité ; les recommandations intimes du prince et de la princesse ont rendu, à cet égard, nos ménagements plus nécessaires; comment donc voulezvous que nous aUions brutaliser le roi, un vieillard malheu-
reux, et des femmes, en affectant devant eux de montrer avec ostentation des signes qui les blessent profondément ! Un sentiment de déférence et de convenance nous a fait, toutes les fois que nous avons approché du roi et des princesses, dissimuler nos couleurs ; mais en cela, nous n'avons suivi que l'impulsion de nos cœurs et nulle menace ne nous a été faite; et, comme vous pouvez bien le penser, elle eût été impuissante. Du reste, en public et devant la suite du roi, nous n'avons jamais quitté nos couleurs.
A la suite des communications que nous venons de faire au roi, il est décidé que nous partirons demain à quatre heures du matin pour aller coucher à Condé, de là à Vire ou peut-être plus loin, près Saint-Lô, Garentan, Yalognes et Cherbourg. Le roi nous fesait proposer d'aller à Grandville, mais comment y faire venir les bâtiments? D'ailleurs, nous n'eussions trouvé là aucune ressource pour le licenciement des gardes du corps, et au cas d'hésitation du roi pour l'embarquement, aucun moyen de commander cet embarquement ; il faut se résigner à subir encore ces deux ou trois jours : ils sont sans inconvénients si tout se passe avec ordre, comme nous l'espérons, et, plus le voyage aura été long, plus son effet moral en France et à l'étranger sera décisif.
Recevez, etc.
Cependant, avant même la réception des dépêches de Paris, nous avions senti la nécessité de simplifier le convoi et de le dégager de tout ce qui pouvait lui donner l'apparence d'une marche militaire : les pièces de canon surtout off'usquaient les populations; cet appareil de la force faisait naître en elles la tentation de se mesurer avec l'escorte.
Nous avions plus d'une fois remarqué ces impressions sur notre passage, et nous résolûmes de demander péremptoirement que les pièces d'artillerie et les détachements provenant de diff'érents corps de l'armée fussent renvoyés, pour ne laisser le soin de l'escorte qu'aux seules compagnies des gardes du corps.
Le duc de Raguse, ayant été chargé par nous de
signifier notre demande à Charles X, rencontra une vive résistance. Le roi invoquait la dignité de son malheur; les détachements dont on voulait le séparer, disait-il, représentaient l'armée entière; et cette représentation, toute de fidélité et d'honneur, qui était pour lui une consolation dans son infortune, ne pouvait inspirer aucune sérieuse inquiétude. Il nous suppliait de ne pas affliger ses cheveux blancs, etc.. Quoi qu'il nous en coûtât, nous dûmes persister, résolus que nous étions à n'user d'aucune contrainte pour accélérer le voyage et résistant en ce point aux instances réitérées de notre gouvernement. C'était pour nous un motif de plus de rendre à l'escorte un caractère pacifique et purement honorifique, afin d'éviter jusqu'aux prétextes les plus indirects d'une collision. Notre responsabilité était trop engagée pour céder sur ce point : nous fîmes connaître notre résolution définitive et irrévocable à Charles X.
Le maréchal Maison fut chargé de la lui rapporter en ces termes :
« Les commissaires chargés, sous leur responsabilité, de la sécurité du roi trouvent qu'elle est compromise par un appareil militaire que les populations sont disposées à mal interpréter.
« Les quatre compagnies des gardes sont suffisantes pour honorer la retraite de Charles X; quant aux canons et aux détachements de diverses armes, c'est trop pour une escorte d'honneur, ce n'est pas assez pour se frayer un passage par la force.
« Que le roi choisisse entre la protection morale que notre mission lui assure, et les garanties qu'il croirait trouver dans les canons qu'il traîne après lui. S'il met sa confiance dans cette force matérielle, notre mission auprès de lui est inutile : nous nous retirerons.»
Charles X céda.
Les artilleurs et les pièces furent renvoyés à leurs
batteries, les divers détachements à leurs corps respectifs; et lorsque, le M août, nous quittions Argentan, après un séjour de deux jours, les compagnies des gardes accompagnaient seules le roi.
On a pu voir par les dépêches échangées entre le Gouvernement et nous l'importance qu'avait prise à Paris l'incident de la cocarde tricolore dont Charles X avait horreur.
On a vu aussi que notre itinéraire fut l'objet d'une longue et vive discussion : quelle route prendrionsnous en quittant Argentan ? nous dirigerions-nous sur Caen? c'était le désir du gouvernement, et parce que la ligne était plus directe et plus courte, et parce qu'elle nous éloignait du Bocage, qui était toujours fort suspect.
Charles X, au contraire, redoutait beaucoup de traverser cette ville de Caen, dont on lui avait dépeint la population comme lui étant très-hostile. Ainsi que je l'écrivais à M. Guizot, il nous proposait, pour concilier le désir du gouvernement avec ses propres appréhensions, de choisir Grandville pour lieu d'embarquement ; mais rien n'était disposé dans ce port pour embarquer tant de monde : il aurait fallu y faire venir les vaisseaux de Cherbourg et les attendre ; nous eussions perdu plus de temps par cette attente que nous n'en pouvions gagner en prenant la route plus directe de Grandville. Nous adoptâmes un terme moyen. Nous maintînmes Cherbourg comme lieu d'embarquement; seulement, pour nous y rendre, nous primes la route de Vire où nous arrivions à onze heures du matin.
Les dépêches suivantes font suffisamment connaître ce qui s'y passa:
Vire, le 4 août 1830, 2 heures après midi.
Sire, Nous sommes arrivés dans celte ville sur les onze heures, I. H
im MEMOIRES D'ODILON BARROT.
et avons traversé ce Bocage, si renommé dans nos dissensions civiles. Le passage de Charles X, annoncé depuis plusieurs jours, avait attiré toute la population sur la route; mais nous n'avons remarqué aucune manifestation qui put nous donner la moindre inquiétude. Le drapeau tricolore était arboré sur le clocher du plus petit village. La population de Vire paraît encore plus prononcée que celle de Condé-sur-Noireau, Falaise, Argentan et des autres villes que nous avons parcourues. La garde nationale y est organisée; les cadres pourraient en être beaucoup plus étendus, s'il y avait des armes. C'est un objet que nous ne saurions trop recommander à la sollicitude de Votre Majesté.
Le roi Charles X vient de nous faire appeler ; il avait quelque inquiétude sur les mouvements de gardes nationales et de troupes de ligne qui ont eu lieu de Caen et de Bomfront : nous l'avons complètement rassuré à cet égard, en lui disant que nous avions arrêté ce mouvement.
M. de La Pommeraie avait déjà donné contre-ordre aux troupes détachées de Caen; il en est arrivé cependant un bataillon aux portes de Vire, mais nous ne l'avons pas fait entrer en ville : il est resté cantonné dans les environs et retournera à Caen demain.
Le roi a paru satisfait et a protesté de l'intention loyale où il était d'accomplir l'engagement qu'il avait pris avec nous de se rendre à Cherbourg sans aucune arrière-pensée. Il nous a entretenus d'une question qui l'intéresse personnellement. Il a placé à Paris, chez des banquiers, 2,000,000 environ, provenant de ses économies; ces fonds ont été placés avant son avènement au trône, car il paraît que, depuis, sa liste civile était annuellement plus qu'épuisée; il demande si ces fonds privés lui sont conservés, et c'est sur ces fonds qu'il veut faire rembourser les 600,000 francs que nous lui remettrons à Cherbourg.
Sans rien préjuger sur cette question, il nous a paru que le principe appliqué aux capitaux placés par la Dauphine devait être également appliqué dans cette circonstance. Le roi a aussi soulevé une autre question qui nous a paru plus susceptible de controverse : il s'agit de bois qui lui appartenaient en propre, parce qu'il les possédait avant la Révolution et qu'ils lui avaient été rendus en vertu de la loi de d814, comme biens invendus ; il les avait fait passer sur la tète du duc de Bordeaux, avant son avènement au trône, et
précisément pour éviter la confusion que cet avènement établissait entre sa propriété privée et les propriétés de l'État.
Ces bois devront-ils être considérés comme constituant encore une propriété privée? Comme telle, échappe -t-elle à la main-mise de l'État et doit-elle être conservée au duc de Bordeaux, qui en est nominativement investi ? La même question se reproduit pour les châteaux de plaisance achetés par la dauphine pour la duchesse de Berry?
Nous avons répondu au roi qu'il ne nous appartenait pas de décider d'aussi graves questions; que nous ne pouvions qu'en référer à Votre Majesté; que nous l'engagions seulement à désigner des personnes de confiance à Paris, avec lesquelles ces affaires pussent être traitées.
Il nous a donné le nom de M. de La Bouillerie, pour tout ce qui concernait sa liste civile, et M. de Belleville, demeurant rue Royale-Saint-Honoré, n" 12, pour ses affaires privées.
M. Charles a procuration de madame la Dauphine ; madame la duchesse de Berry a fait demander si ce qui lui était dû sur sa liste civile, avant l'abdication, lui serait payé? Il s'agirait d'une centaine de mille francs. Mademoiselle avait aussi droit à quelque arriéré dont elle avait consacré l'emploi à l'éducation de jeunes orphelines.
Il nous serait agréable de pouvoir rapporter à cette malheureuse famille des réponses favorables sur toutes ces questions, sur celles, du moins, qui ne sont pas nécessairement du ressort des Chambres ou des tribunaux. Il nous semble qu'il est d'une bonne politique de se montrer à leur «gard très-généreux sur les questions d'argent.
Nous partons demain à sept heures du matin, nous rafraîchissant à Thorigny, et allons coucher à Saint-Lô. — Neuf lieues.
On nous avait promis les journaux tous les jours; nous en manquons. Il importe cependant que nous soyons parfaitement au courant, ne fût-ce que pour donner l'impulsion convenable autour de nous.
Nous rencontrons, du reste, sur toute notre route, des hommes qui ont une parfaite intelligence de la position, et nous voyons avec plaisir que, même dans cette Basse-Normandie, il y a une assez grande diffusion de lumières et surtout de bon sens politique.
Nous sommes avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté, les très-humbles et très-obéissants serviteurs. Signé : Odilon Barrot.
Il avait été beaucoup question entre Charles X et nous, à Vire, de ses besoins d'argent et de ses biens personnels. C'était un bon signe : nous y apercevions un symptôme de résignation, non-seulement de la part du roi, mais de sa famille ; et notre insistance auprès de notre gouvernement pour donner une large satisfaction à ces intérêts n'était pas seulement de la justice et de l'humanité, c'était de la bonne politique.
Le roi ^Louis-Philippe (car il reçut la couronne le 9 août) le sentait bien de son côté et n'avait pas besoin de nos incitations; il était trop heureux de cette diversion : aussi ne marchanda-t-il pas, et non-seulement il reconnut tout ce qui était légitime dans les prétentions de Charles X, mais il avança même sur ses deniers la somme de 600,000 francs dont Charles X avait besoin et qui furent remis à celui-ci à Cherbourg. Je n'ai pas vérifié si cette somme lui fut remboursée par le Trésor.
Charles X fut touché de cet empressement et nous chargea d'en témoigner sa reconnaissance à son cousin; mais la duchesse de Berry, plus vive et plus franche, ne put retenir un trait sarcastique. « Oui, Louis-Philippe a grand soin de nos nippesy et il nous prend notre couronne. »
Au surplus, nos explications firent évanouir toutes les terreurs chimériques qu'on avait conçues au Palais- Royal, et notre conduite reçut la pleine approbation du gouvernement, ainsi que cela résulte de la dépêche suivante :
Paris, le 12 août 1830, 7 heures du soir.
Messieurs , Nous recevons à l'instant même vos dépêches d'hier, à Vire.
Vous avez bien fait d'arrêter le mouvement des gardes nationales et des troupes venues de Caen et de Domfront, puisqu'il n'était point nécessaire, et nous sommes persuadés avec vous que le voyage du roi Charles X se terminera sans incident fâcheux.
Quant aux questions qui vous ont été adressées sur les afTaires personnelles du roi Charles X, de madame la Dauphine et de madame la duchesse de Berry, il nous paraît qu'elles doivent toutes être résolues selon leurs désirs. Nul doute ne peut s'élever sur les deux millions provenant des économies du roi Charles X et qu'il a placés à Paris chez des banquiers avant son avènement au trône, non plus que sur les châteaux de Villeneuve et deRosny, achetés par madame la Dauphine et par madame la duchesse de Berry; ce sont là évidemment des propriétés privées dont le roi Charles X et les princesses peuvent librement disposer. Quant aux bois rendus au roi Charles X en vertu de la loi de 1814, le roi, en qualité de membre du conseil de famille, a eu pleine connaissance de l'acte qui les a fait passer sur la tête du duc de Berry, et, plus tard, du duc de Bordeaux et de Mademoiselle, sa sœur, avant l'avènement du roi Charles X au trône; c'est donc encore là une propriété privée, qui ne cesse pas d'appartenir aux possesseurs. Le roi vous autorise à répondre en ce sens à toutes les questions qui vous ont été adressées.
Il ne doit être nullement question de rembourser sur les fonds privés du roi Charles X les six cent mille francs que vous êtes chargés de lui remettre à Cherbourg.
Le roi Charles X est parfaitement libre de se rendre, si cela lui convient, dans le nord de l'Allemagne; mais il ne saurait prendre terre à Ostende : le royaume des Pays-Bas, et spécialement la Belgique, est l'un des points où les commandants des bâtiments envoyés à Cherbourg pour le recevoir ont ordre de ne pas le débarquer.
Madame la duchesse de Berry a reçu les nouvelles qu'elle désirait avoir sur l'état de santé de son père.
Nous regrettons que des journaux vous aient manqué; nous donnons de nouveaux ordres pour qu'ils vous parviennent exactement.
Ci-joint des lettres que nous vous invitons à remettre immédiatement à leur adresse.
Le roi me charge de nouveau, Messieurs, de vous expri-
mer toute sa satisfaction de la prudence, de la fermeté et de la délicatesse avec lesquelles vous vous acquittez de votre importante mission.
Agréez, Messieurs, l'assurance de ma haute considération et de celle de tous mes collègues.
Le ministre, Secrétaire d'État au département de l'Intérieur,
Signé : Guizot.
Toutes les difficultés paraissaient ainsi aplanies, et nous nous félicitions déjà de l'heureuse facilité avec laquelle s'accomplissait ce voyage tant redouté, lorsqu'une mesure imprudente, un zèle inconsidéré, faillirent tout compromettre et donner pour dénoûment à notre pacifique mission une sanglante catastrophe.
Arrivés à Saint-Lô, après avoir fait une station à Thorigny, nos dispositions étaient prises pour l'étape du lendemain, qui était indiquée à Carentan. Nous venions de nous coucher, et je commençais à reposer, lorsqu'un exprès, arrivé en toute hâte de Carentan, vint me réveiller : il nous apportait des lettres du général Hulot et du général Proteau, et, de plus, la nouvelle que la ville de Carentan était occupée par un nombreux rassemblement de troupes de ligne et de gardes nationales venues, les unes de Cherbourg, les autres de différentes parties du département de la Manche.
Un rapport de gendarmerie, daté du 12 août, à onze heures du soir, nous annonçait que tous les hommes dont se composait ce rassemblement armé étaient dans la plus vive exaltation ; qu'ils refusaient d'obéir à l'ordre qui leur avait été donné de se retirer; qu'ils annonçaient hautement leur résolution de ne pas retourner chez eux avant d'avoir embarqué Charles X à Cherbourg, déclarant qu'ils ne voulaient auprès de lui d'autre escorte qu'eux.
« Comme ils sont très-exaltés, ajoutait le rapport»
VOYAGE DE CHERBOURa. 167
il est nécessaire qu'ils soient tous écartés avant l'arrivée de Sa Majesté, pour sa sûreté, attendu qu'ils ont aussi exalté ceux de Carentan. »
Voici, en effet, ce qui était arrivé : le général Hulot, commandant supérieur du département de la Manche, avait reçu de Paris l'ordre de s'avancer au-devant de nous, autant pour hâter la marche du convoi que pour l'assurer.
Quelles instructions particulières étaient jointes à cet ordre ? nous l'ignorions. Il est: évident que cet ordre et ces instructions avaient été donnés sous l'influence de l'anxiété que les lenteurs du voyage avaient fait naître et des fausses terreurs que nous avions eu tant de peine à dissiper. Ce qui le prouve, c'est le passage de la lettre que le général Hulot nous adressait à la date du H août, et dans lequel il nous mandait de lui écrire : si nous étions libres.
Le général Proteau nous faisait part, de son côté, du mouvement du général Hulot, à la tête de six bataillons de ligne, des gardes nationales de diverses villes, et de six pièces de canon : lui-même avait l'ordre de se porter à l'embranchement de la route de Carentan à Saint-Lô et Bayeux.
Ce qui nous inquiétait le plus dans ces dépêches, c'était l'exaltation des gardes nationales et le refus qu'elles avaient fait d'obéir aux ordres du général qui leur avait commandé de se retirer.
Tous les fruits de notre prudente réserve allaient donc être perdus ? Il était trop évident pour nous que les quatre compagnies des gardes ne céderaient pas volontairement leur poste près de la famille royale : un conflit devenait inévitable, et il était facile d'en prévoir l'horrible issue.
Il était trois heures et demie du matin, et le rapport qu'on nous transmettait était de onze heures et demie du soir : il nous donnait donc le dernier état des
choses, et il n'y avait pas un moment à perdre, car l'heure du départ du convoi était indiquée pour six heures du matin.
Nous avions heureusement avec nous M. de la Pommeraie, député du Calvados, brave et loyal gentilhomme qui avait honorablement servi l'empire, et qui, dans la Chambre des députés, appartenait à cette opposition libérale et traditionnelle qui aurait voulu concilier les droits de la couronne avec ceux de la souveraineté nationale : on nous l'avait envoyé de Paris, à raison de la juste influence qu'il exerçait dans ces contrées et pour nous aider dans les communications que nous pourrions avoir avec cette partie de la Normandie.
Nous le dépêchâmes tout de suite à Carentan, avec nos pleins pouvoirs pour dissoudre immédiatement le rassemblement qui interceptait la route à Carentan, et l'assurance que nous le suivrions de près. Nous avions déjà donné directement au général Hulot l'ordre formel de se retirer avec ses troupes, mettant sous sa responsabilité les conséquences que le moindre retard dans l'exécution de cet ordre pourrait produire. Nous étions à Carentan dès huit heures du matin ; le convoi dont nous avions recommandé de ralentir la marche ne devait y arriver que vers midi.
M. de la Pommeraie, avant notre arrivée, avait déjà réussi, par son influence personnelle et en partie aussi par ses menaces, à faire retirer les gardes nationales des villes voisines, et avait requis pour cela tous les véhicules du pays.
Quant au général Hulot, il avait tout de suite obéi à l'ordre que nous lui avions intimé. Il restait cependant encore à Carentan, quand nous y arrivâmes, des groupes fort animés de gardes nationaux appartenant, soit à la ville de Carentan elle-même, soit aux campagnes du voisinage : postés sur la route, ils visitaient
toutes les voitures qui venaient à passer et avaient la prétention d'en faire autant des voitures de la famille royale, sous le prétexte qu'elles pouvaient renfermer quelques-uns des ministres signataires des ordonnances, et spécialement le prince de Polignac, alors l'objet de toute la colère populaire.
Déjà un évêque qui venait au-devant de Charles X pour lui rendre ses hommages avait subi cette visite et était arrêté : nous commençâmes par faire rendre la liberté à ce prélat ; puis quelques paroles de fermeté eurent bientôt fait rentrer dans l'ordre ces gardes nationaux, qui n'étaient qu'égarés par des bruits mensongers.
Nous les rassurâmes sur la pensée qu'ils avaient que les voitures de la famille royale pouvaient renfermer les ministres coupables, et toute cette effervescence était calmée lorsque les premières voitures du convoi parurent. Toutefois nous avions eu la précaution, de peur de quelque incident fâcheux, de rester au milieu de cette population qui faisait haie sur le passage de la famille exilée, afin de pourvoir à toutes les éventualités.
J'assistais donc à pied, et mêlé à ce peuple de curieux, à ce triste et solennel défilé, qui s'avançait lentement et au milieu d'un silence profond à travers cette foule à peine calmée.
Les premières voitures qui parurent étaient celles qui renfermaient le duc de Bordeaux et sa sœur, avec leurs gouvernantes. On avait appris à ces enfants, dans le temps de leur grandeur, à distribuer à la foule des saints et des sourires gracieux toutes les fois qu'ils paraissaient en public ; on ne les avait pas déshabitués de cet usage depuis leur triste déchéance, et, lorsque le peuple vit ces deux charmantes petites têtes blondes paraître aux portières et envoyer à droite et à gauche des baisers, l'attendrissement fut général ; les hommes ^
murmuraient tout bas dans leur langage naïf: « Ils sont cependant bien gentils, ces pauvres innocents, » et les femmes pleuraient.
En un instant l'hostilité avait fait place à un vif et universel intérêt.
Ainsi est fait le peuple : il a la naïveté et la mobilité des impressions de l'enfance : quelques heures auparavant, il n'aurait pas hésité à se jeter dans un conflit sanglant, et, dans ce moment, il était prêt à se prosterner devant cette infortune qui se produisait à ses yeux sous les formes de l'enfance avec ses grâces et son innocence.
Notre rôle était désormais parfaitement inutile ; et, après nous être assurés que tout le convoi avait traversé sans aucun conflit, nous reprimes la route de Valognes, où nous devions aller coucher.
La couchée avait d'abord été indiquée pour Carentan ; mais l'incident de la nuit avait fait changer cet itinéraire, et Charles X avait consenti cette fois à déroger à ses habitudes et à imposer à son monde un peu plus de fatigue pour éviter l'hospitalité menaçante de la ville de Carentan.
Ainsi se termina cette journée, qui nous avait causé de si vives inquiétudes et dont le seul résultat. Dieu merci, fut d'abréger d'un jour ce voyage, que nous voyions enfin avec un grand soulagement de cœur et d'esprit s'avancer vers son terme : à Valognes, en effet, nous nous considérions comme arrivés au port. C'est là que nous devions faire toutes nos dispositions d'embarquement; et nous nous mîmes, dès notre arrivée, en communication avec les autorités maritimes de Cherbourg, dont nous n'étions distants que de quelques lieues.
Il 's'agissait d'abord de déterminer le nombre des personnes qui s'embarqueraient avec la famille royale et la suivraient dans son exil : à Argentan, Charles X
nous avait parlé de deux à trois cents personnes, indépendamment des domestiques, des voitures et des chevaux. Nous avions écrit à Cherbourg de faire des dispositions en conséquence, ce qui avait nécessité l'adjonction d'un navire à ceux qui étaient déjà désignés pour la traversée.
A Valognes, ce n'était plus que soixante à soixantedix personnes qui devaient suivre le roi déchu.
A Cherbourg, c'était un nombre moindre encore. C'est que le temps avait produit son effet inévitable : le nouveau gouvernement se consolidait, la France se prononçait tous les jours avec plus de force et d'unanimité en sa faveur ; la réflexion, les influences de position et de famille dominaient peu à peu les premiers élans de la fidélité, et le calcul prenait le dessus sur l'enthousiasme. Il ne restait plus, pour braver les douleurs de l'exil, que ces quelques dévouements toujours bien rares, qui sont à l'épreuve de toutes les secousses.
Le choix même des vaisseaux qui devaient transporter Charles X n'était pas sans difficultés : serait-il transporté sur des vaisseaux français ou étrangers?
Charles X avait témoigné le désir de monter sur des vaisseaux anglais ; il avait même adressé à ce sujet une demande au gouvernement anglais, qui la rejeta, « pour ne pas troubler, disait la dépêche, ses bons rapports avec le nouveau gouvernement de la France. »
Le motif de l'insistance que le roi apportait à préférer des vaisseaux étrangers à des vaisseaux français était qu'il voulait au moins paraître libre pendant la traversée, et surtout n'être pas blessé par la vue de couleurs qui lui étaient odieuses.
Par une sorte de compromis, il fut convenu que Charles X s'embarquerait sur des vaisseaux américains, frétés pour le compte du gouvernement français ; les capitaines et les équipages de ces vaisseaux
relevaient bien de l'autorité française et obéissaient à ses ordres, mais ils ne portaient pas le pavillon tricolore, et cela suffisait au vieux roi.
Un sujet de discussion beaucoup plus sérieux portait sur la destination que devaient recevoir les bâtiments de transport et sur le lieu de débarquement.
Charles X, soit par ressentiment des procédés du gouvernement anglais à son égard, soit par une combinaison dont nous n'avons pas eu l'explication , manifesta d'abord l'intention de se faire débarquer à Ostènde ; mais sur l'exclusion formelle que le gouvernement français fit de ce port, il désigna Amsterdam.
Une nouvelle dépêche du gouvernement ayant étendu l'exclusion à tous les ports des Pays-Bas, c'est-à-dire de la Belgique et de la Hollande alors réunies, Charles X se rabattit sur Hambourg. Il ne nous appartenait pas de pénétrer les calculs qui se faisaient de part et d'autre : le roi déchu avait-il le pressentiment de la révolution qui allait éclater en Belgique ? espérait-il trouver dans le parti catholique, qui préparait cette révolution et allait l'accomplir, un appui pour ses desseins ultérieurs? ou bien, cédant à une illusion commune à tous les rois détrônés, n'avait-il d'autre objet que de s'éloigner le moins possible de la France, afin d'être toujours à portée de profiter de la réaction qu'il espérait voir se produire bientôt en sa faveur ?
Toujours est-il que, par les mêmes motifs sans doute qui avaient dicté sa détermination, le gouvernement français s'opposait à ce qu'elle se réalisât, et voici l'ordre formel qui nous était transmis à ce sujet.
Bépêche du ministre de la marine à M. Dumont d' Urville, de Paris, le \iaoût 1830, à H heures du soir^ arrivée par estafette, Ze i o, à 3 heures du matin,
14 août 1830.
Monsieur le capitaine, Vos iiistruciions n'ont pas prévu le cas où le roi Charles X
ne \oudrait pas indiquer, avant de quitter Cherbourg, le point où il veut se rendre, et qu'après être parti, il insisterait sur une volonté immuable de relâcher dans l'un des ports du royaume des Pays-Bas. Dans ce cas, je vous ordonne de conduire le roi Charles X et tous les princes de sa famille dans le port de Portsmouth, de les y débarquer, et de rentrer immédiatement après en France avec les bâtiments qui sont sous vos ordres.
Agréez, etc.
Signé : Horace Sébastiani.
Pour copie :
Le Conseiller d'État, Préfet marilime^
Signé : Pouyer.
Nous ne pouvions que nous conformer strictement à cet ordre et aux moyens d'en assurer l'exécution. A cet effet, nous dûmes rédiger des instructions conformes, que nous remîmes à l'amiral Dumont d'Urville, commandant de la petite flottille. Ce marin était le même qui venait de faire le tour du monde, qui avait découvert les débris de la célèbre expédition de la Pé rouse ; le même aussi qui, après avoir échappé à tant de périls, devait, à quelques années de là, périr d'une mort affreuse dans une partie de plaisir. Il était au nombre des victimes qui périrent dans le convoi du chemin de fer de la rive gauche de Versailles ; son corps carbonisé et entièrement méconnaissable fut retiré de l'un des wagons, qui avait été broyé et incendié dans cet horrible sinistre. Tristes et cruels jeux de la destinée !....
Afin de ne rien laisser au hasard et de tout préparer pour qu'au moment de l'embarquement aucun obstacle ne vint entraver cet acte si important, nous nous rendîmes à Cherbourg de nos personnes, tandis que Charles X se reposait à Valognes et faisait ses préparatifs avant de quitter la France.
Nous visitâmes avec un soin minutieux les vaisseaux
qui devaient porter Charles X et sa suite afin de nous assurer qu'il y serait convenablement ^
Nous nous concertâmes avec le préfet maritime et l'amiral Dumont d'Urville sur le moyen le plus assuré de maintenir à la petite flottille la direction qu'elle devait conserver ; cet amiral ne pouvait, par les raisons que nous avons données, monter l'un des bâtiments américains, mais les capitaines de ces bâtiments devaient recevoir ses ordres et être attentifs aux signaux qu'il leur transmettrait du brick sur lequel il s'embarquerait et qui les suivrait à courte distance.
Ce brick devait être lui-même en communication avec un petit bâtiment de la douane, fin voilier qui au moindre incident devait se détacher, aborder le port le plus rapproché, et nous avertir.
Les bâtiments devaient aborder la rade de Spithead, et là, attendre la réponse du gouvernement anglais à la nouvelle lettre que lui avait adressée Charles X, et aux communications de notre gouvernement. L'ordre formel était donné d'empêcher toute déviation de cette destination et tout débarquement partiel ; au cas de résistance, l'emploi de la force était autorisé.
Notre gouvernement, pour mieux assurer l'exécution stricte et rigoureuse de ses instructions, avait décidé que l'un de nous, le maréchal Maison, monterait de sa personne sur le vaisseau où Charles X serait embarqué et ne le quitterait qu'au moment même du débarquement.
Nous crûmes pouvoir négliger cette dernière partie de l'instruction, dont l'exécution inspirait une vive
1. C'est dans cette visite que, m'enquérant de la destination d'une chambre dans laquelle un lit d'une grandeur inusitée dans les aménagements de la marine avait été introduit, j'appris que le duc et la duchesse d'Angoulême avaient conservé, à travers les vicissitudes de leur vie si longuement et si cruellement éprouvée, les habitudes de l'intimité la plus touchante.
répugnance au maréchal à qui ce rôle donnait un peu trop le caractère d'un geôlier. Les précautions prises par nous rendaient d'ailleurs parfaitement inutile la présence de l'un de nous sur le vaisseau.
Après nous être ainsi assurés que tout était disposé pour l'embarquement, nous retournâmes à Valognes. Charles X, de son côté, avait terminé ses préparatifs et était prêt à s'embarquer ; il était plus gai et plus expansif que dans les jours précédents, soit qu'il se sentît dégagé désormais des appréhensions qu'il avait eues pendant le voyage, soit que la résignation religieuse qui le soutenait dans cette grande épreuve reçût de l'approche du dénouement une nouvelle force. Il avait toujours montré dans les rapports que nous avions avec lui une politesse bienveillante et digne, mais froide et réservée. Peut-être son langage avec moi avait-il eu un peu plus d'abandon et de familiarité, à raison de ma jeunesse et surtout parce que, n'ayant appartenu par aucun lien quelconque à son gouvernement, je lui paraissais, dans ses idées de fidélité et de loyauté, moins chargé que mes collègues du reproche de félonie. Il avait même porté parfois cet abandon jusqu'à me parler de la Révolution, sujet sur lequel, en général 3 il déclinait toute conversation.
« Je n'avais pas le choix, me disait-il, les ordonnances étaient une nécessité impérieuse et absolue : une fois placé sur la pente des concessions on ne peut plus s'arrêter. J'avais devant les yeux l'exemple de mon frère; j'ai mieux aimé monter à cheval qu'en charrette.
« Du reste, je connais tous les fils de la conspiration qui était ourdie et sur laquelle je n'ai ^ait que prendre l'initiative ; je pourrais vous nommer le banquier qui a soldé tout ce mouvement populaire. » (Il faisait, sans doute, allusion à Lafitte. ) Je l'écoutais
176 MÉMOIRES D'ODILON EARROT.
avec un intérêt mêlé d'étonnement^ Comment, me disais-je, les hommes qui sont chargés des destinées des peuples, sont-ils presque toujours si mal informés de l'état des choses ; malgré la crainte que j'avais de détruire les dernières illusions de ce vieillard et de le blesser sans nécessité, je ne pus m'empêcher de lui dire qu'il me paraissait avoir été entretenu dans une erreur complète et sur les hommes et sur les choses : « Vous pouvez m'en croire, sire, lui disais-je ; car tout est désormais consommé et les faits dont nous parlons appartiennent à l'histoire. Au moment où le conflit provoqué par les ordonnances avait éclaté, il n'y avait plus de conspiration ; les sociétés secrètes étaient à peu près complètement dissoutes et ne comptaient plus que quelques-uns de ces aventuriers politiques pour lesquels l'état de conspirateur est une manière de vivre, une habitude invétérée, mais qui, dans leur isolement, ne sont plus pour un gouvernement, ni un danger, ni même une menace sérieuse.
« Le danger pour votre gouvernement et la cause de sa chute a été précisément dans ce que l'insurrection n'était ni préparée, ni dirigée par quelques-uns ; elle a éclaté comme une explosion spontanée et universelle de toutes les classes de la population reliées entre elles par une passion, une colère commune : insurrection d'autant plus redoutable, d'autant plus invincible, qu'elle ne se personnifiait dans aucun chef, et qu'on ne savait par conséquent où la frapper.
« Ainsi, loin que la révolution qui vient de s'accomplir ait été l'œuvre des sociétés secrètes, tant que ces sociétés ont agi et attaqué votre gouvernement, elles
1* Je lisais tout récemment dans Macaulay l'hisloire de la révolution de 1688, qui prête à Jacques il des paroles identiques. La France pouvait-elle ne pas ôtre saisie par l'analojîie des situations; malheureusement cette analogie ne s'est pas continuée entre les successeurs des deux rois détrônés
n'ont réussi qu'à le fortifier. Ce n'est que lorsqu'elles ont cessé et qu'à votre tour vous êtes devenu agressif contre le parti constitutionnel, que le danger a commencé. La conspiration n'était nulle part, mais l'irritation et la défiance étaient partout et la révolution était dans l'air. Croyez bien qu'il n'aurait été au pouvoir ni de quelques conspirateurs ni d'un banquier de préparer ni de solder un tel événement. »
Il m'écoutait avec une bienveillante et indulgente attention ; mais je voyais bien, à son demi-sourire et à ses hochements de tête, que je ne l'avais pas converti et que la leçon que les événements venaient de lui donner lui avait si peu profité qu'il aurait été tout prêt à recommencer.
Ce fut cependant dans un de ces moments d'effusion et lorsque nous venions de lui îaire part des mesures que nous avions prises pour lui procurer à lui et à sa suite toute la sécurité et toutes les aisances qu'il pouvait désirer, qu'il nous adressa ces paroles :
« Nous allons bientôt nous quitter. Messieurs. J'éprouve le besoin de vous remercier des soins dont vous m'avez entouré dans des circonstances tout à la fois si pénibles et si périlleuses. »
Je lui exprimai combien nous étions touchés de ce témoignage de sa reconnaissance ; que nous n'avions fait que suivre les instructions de notre gouvernement, à qui nous serions heureux de reporter les expressions qu'il venait de nous adresser.
Le maréchal Maison, encouragé par le ton qu'avait pris la conversation, crut le moment favorable pour hasarder une sorte d'apologie personnelle : « Croyez bien. Sire, dit-il à Charles X, que je ne me serais jamais chargé de la mission que j'ai remplie auprès de Votre Majesté, si je n'y avais vu l'occasion de lui prouver mon dévouement et ma reconnaissance. »
Ce dernier mot réveillait de pénibles souvenirs. I. 12
« Ne parlons pas de cela, » répondit sèchement Charles X, et il se tourna d'un autre côté. Le mot de «reconnaissance » venait de rappeler au vieux roi que c'était de sa main que le général Maison avait reçu le bâton de maréchal de France ; et il lui était pénible de le voir parmi ses adversaires, même et peut-être surtout en qualité de protecteur.
Étrange et bizarre rapprochement : en 1814, c'était le général Maison qui, en sa qualité de commandant la division militaire du Nord, avait donné la main à Louis XVIII pour débarquer à Calais ; c'était le même homme devenu maréchal qui allait donner la main à Charles X pour l'embarquer à Cherbourg. On comprend que tous ces souvenirs jetassent quelque froid et même quelque aigreur dans les rapports de Charles X avec ce maréchal Maison, qui, d'ailleurs, en avait la conscience et évitait ces rapports autant que les nécessités du service le lui permettaient.
Enfin, le jour fixé pour l'embarquement se leva, jour si impatiemment attendu par le gouvernement que nous représentions, jour auquel nous aspirions nous-mêmes avec une bien vive impatience, car il devait nous décharger de la plus lourde responsabilité.
Il avait été convenu d'abord que les gardes du corps se sépareraient du roi à Valognes, mais ils nous supplièrent par leurs chefs de leur permettre d'accompagner le roi jusqu'au moment de l'embarquement. Nous ne crûmes pas devoir les empêcher de donner à leur maître ce dernier témoignage d'une fidélité que nous ne pouvions qu'honorer. Seulement, nous eûmes à prendre quelques mesures pour prévenir tout conflit entre la population de marins, dont la chaleur d'opinion nous était connue, et messieurs les gardes.
Nous arrêtâmes que l'enceinte du port militaire serait rigoureusement fermée; que Charles X, sa suite
et les quatre compagnies de gardes du corps y pénétreraient seuls ; qu'aucun cri ne serait poussé et que les gardes retourneraient immédiatement après l'embarquement à Valognes, sans se livrer à aucune manifestation qui pût blesser la population ou la provoquer : les choses s'accomplirent comme nous l'avions prescrit.
Le 16 août, sur les midi, le cortège entrait à Cherbourg, traversait silencieusement la ville et pénétrait, sans s'arrêter, dans l'enceinte murée du port militaire, dont les portes se refermèrent aussitôt. Le temps était magnifique et le soleil éclairait de toutes ses splendeurs cette triste et solennelle cérémonie.
Nous avions fait une dernière inspection des bâtiments, et debout, découverts, nous attendions le roi et sa famille pour assister à son embarquement; ses vieux et fidèles serviteurs, dont la plupart avaient déjà connu et éprouvé les douleurs d'un premier exil, étaient là, tristes, consternés, attendant aussi que leur maître parût. Ce fut un moment d'attendrissement universel que celui où nous vîmes descendre ce vieillard sur lequel tant d'infortunes s'étaient appesanties, sans altérer en lui les grâces de la jeunesse, et sans troubler cette sérénité d'âme que lui donnaient, au milieu des plus cruelles épreuves, ses croyances profondes et sincères. L'attendrissement redoubla et les sanglots recommencèrent à éclater autour de nous, lorsqu' après lui descendit, couverte de ces vêtements de deuil qu'elle n'avait jamais quittés, la duchesse d'Angoulême, cette sainte femme, à qui la Providence n'avait épargné aucune douleur; puis vint un jeune enfant, et à son apparition un frémissement se fit entendre au milieu de cette foule d'exilés. Les gardes du corps firent retentir leurs armes, sans cependant pousser aucun cri.
M. de Clermont-Tonnerre saisit cet enfant avec une
sorte d'exaltation et le montra aux assistants avant de l'emporter dans le bâtiment. La duchesse de Berry vint ensuite. Nous les suivions, profondément émus nous-mêmes de cette scène, que le génie d'un grand artiste devrait transmettre à la postérité, ne fût-ce que comme une leçon éclatante pour les peuples et pour les rois.
Avant de donner le signal du départ, nous crûmes devoir prendre congé de la famille royale et lui demander si elle n'avait pas quelques dernières recommandations à transmettre à notre gouvernement. C'est alors que Charles X me remit ces quelques lignes écrites de sa main :
Au moment où je vais m'embarquer, je dois vous témoigner. Messieurs, que, dans la commission dont vous avez été chargés près de moi, je n'ai eu qu'à me louer des soins et .des attentions que vous avez eus personnellement pour moi, pour ma famille et pour les personnes qui m'ont accompagné.
Je vous dois cette justice et je vous la rends, comme vous m'en avez témoigné le désir. (Il faisait allusion à notre conversation de Yalognes.)
Signé ; Charles.
Et ce post-scriptum, toujours écrit de sa main :
Messieurs les Commissaires qui m*ont accompagné de Rambouillet à Cherbourg, Messieurs le maréchal Maison de Schonen, Odilon Barrot, de La Pommeraie.
Puis la conversation porta sur les intérêts que Charles X laissait en France : nous lui avions déjà donné sur la plupart de ses demandes pleine satisfaction ; mais il avait à cœur surtout de continuer la pension qu'il faisait à de pauvres vieux émigrés, vis-àvis desquels il se considérait comme personnellement obligé. Seulement, tout en nous recominandant cette dette, qu'il qualifiait de dette d'honneur et d'huma-
nité, il aurait bien voulu n'être pas redevable de son acquittement au gouvernement de la révolution, et voici comment il raisonnait :
« Vous savez, Messieurs, qu'il a été trouvé un trésor considérable dans la Casauba d'Alger. Il est inutile que je vous rappelle les principes de notre droit public. Ce trésor m'est acquis par les droits de la conquête, et j'en dispose en faveur de mes malheureux pensionnaires. »
Dans un tel moment, toute discussion eût été une souveraine inconvenance et une inutile brutalité. Nous nous inclinâmes, nous bornant à répondre que nous en référerions à notre gouvernement.
Nous nous retirions lorsqu'une femme de la suite de madame la duchesse d'Angoulême s'approcha de moi , et me remit de sa part une lettre non cachetée, en m'avertissant que dans quelque temps une personne de sa confiance viendrait la retirer de mes mains : c'était un blanc-seing qui devait servir pour la gestion des intérêts de cette princesse. Je fus d'autant plus vivement touché de cette marque de confiance de sa part, que, par respect, je m'étais constamment tenu éloigné d'elle et ne lui avais pas une seule fois adressé la parole ; il semblait qu'elle eût deviné les profondes et vives sympathies qu'elle m'inspirait.
J'avoue que, dans le cours de ma vie, jamais distinction n'a eu plus de prix pour moi.
A deux heures et demie après midi, nous quittâmes le navire et nous donnâmes le signal du départ. Un vent favorable éloigna bientôt des rivages de France cet infortuné monarque, qui ne devait plus revoir une patrie qu'il avait eu le malheur de ne pas comprendre. A trois heures , les bâtiments étaient hors de vue et nous rentrions dans notre hôtel pour dresser le procès-verbal de l'embarquement et écrire la dépêche suivante :
Ifâ MÉMOIRES D'ODILON BÂRROT.
Cherbourg, 3 heures après midi.
Sire,
Le roi Charles X, avec toute sa familie, est embarqué; une brise de terre les porte rapidement sur les côtes d'Angleterre, où il arrivera probablement avant minuit. La corvette la Seine est prête à appareiller et rejoindra le convoi hors du port. Le Rôdeur le suit déjà immédiatement, ainsi que le contre de la douane, qui doit, dans deux ou trois heures, venir rendre compte de la direction des bâtiments. f II résulte des instructions définitives qu'emporte le capitaine Dumont-d'Urville, que les deux bâtiments qui portent les princes doivent se rendre directement, et sans dévier, dans la rade de Spithead ; que là, il leur sera permis de faire relâche, jusqu'à ce que le roi Charles X ait pu arrêter sa destination définitive ; que, si cette destination était contraire aux instructions données, le capitaine débarquerait toute la famille royale dans Portsmouth et se retirerait avec ses vaisseaux; que, si cette destination s'accorde avec les instructions, les bâtiments y conduiront le roi Charles X et toute sa famille ; mais qu'une fois cette destination fixée, il en sera de suite donné connaissance au gouvernement français et qu'il ne pourrait plus y être fait aucun changement. Le capitaine devra s'opposer à tout débarquement partiel de tels ou tels membres de la famille. Il a tous les moyens d'assurer l'exécution de ses instructions : les équipages américains des deux navires sont, de fait et par suite de convention expresse, sous ses ordres. La corvette la Seine et le Rôdeur, armés en guerre, reçoivent ses signaux, et, au cas tout à fait improbable de résistance, ils trouveront dans le concours de ces deux vaisseaux tous les moyens de la vaincre. Le roi Charles X, auquel nous avons dû faire part des, instructions données au capitaine, nous a déclaré qu'il se rendrait dans la rade de Spithead, qu'il y resterait probablement de sept à huit jours pour recevoir les réponses du gouvernement anglais à ses demandes, et qu'il était probable que sa destination ultérieure serait Hambourg.
Ces communications ont eu lieu sur le navire même, après nous être assurés par nos propres yeux que toute la famille royale était embarquée, et un moment avant le départ desvaisseaux Ces dispositions, arrêtées entre le préfet mm-
VOYAGE DE CHERBOURQ. 183
time,le capitaine Dumont-d'Urville et nous, nous ont paru, à tous et unanimement, assurer complètement le but que Votre Majesté paraît s'être proposé dans les instructions qu'Elle a daigné nous transmettre.
La dernière dépêche du 14 août, qui, par surcroît de précaution, prescrivait à l'un de nous, le maréchal Maison, de s'embarquer sur le même bord qui porte Charles X et sa famille, ne nous est arrivée qu'au milieu de la nuit, à Valognes. Il était alors trop tard pour faire faire à Cherbourg les dispositions qu'-aurait nécessitées ce changement au plan d'abord adopté. Les navires n'ont même été entièrement prêts qu'au moment même de l'embarquement, et il importait avant tout qu'il ne fût pas retardé. D'ailleurs, les engagements que nous avions pris avec Charles X et que Votre Majesté a daigné approuver étaient entièrement inconciliables avec ces nouvelles dispositions. Ce prince avait très-expressément déclaré qu'il ne s'embarquerait pas, s'il se trouvait à bord un seul homme qui portât la cocarde tricolore ; qu'il ne céderait qu'à la violence. Le maréchal, représentant officiel de son souverain et de la France sur un bâtiment étranger, et en présence d'un équipage étranger, ne pouvait pas ne pas porter les couleurs nationales ; d'ailleurs, sa suite, présente sur un bâtiment américain, faisait que ce bâtiment n'était plus pour la famille de Charles X un territoire neutre, une sorte de lieu d'asile ; cette attention si délicate et si généreuse qui avait inspiré à Votre Majesté de choisir un bâtiment étranger, de préférence à un bâtiment français, se trouvait entièrement pervertie. Il n'a pas été un seul instant douteux pour nous que Charles X ne fût bien profondément blessé par cette disposition, tout à fait contraire à nos conventions; que la vue de cocardes tricolores au chapeau de quelques obscurs matelots nous exposait à un conflit violent; qu'une fois les ordres de Votre Majesté communiqués, nous devions, pour ne pas compromettre sa dignité, en assurer l'exécution, même par la force; que les populations et les gardes présents à ce débat pourraient bien ne pas rester indifférents, et qu'une catastrophe, qu'il était, avant tout, dans notre mission d'éviter, pouvait venir en un seul instant compromettre le succès presque miraculeux d'une mission dont l'issue toute paisible importait tant à l'avenir et à l'honneur de notre révolution.
Dans cette position, Sire, placés entre cette condition première et fondamentale de notre mission, de prévenir toute violence, et un ordre dont l'exécution pouvait amener de graves désordres, nous rappelant que nous étions partis de Paris et avions été agréés par le roi Charles X comme de simples sauvegardes, et non comme des surveillants; convaincus, d'ailleurs, que les dispositions par nous prises et les instructions données au capitaine Dumont-d'Urville rendaient complètement inutile l'intervention personnelle de l'un de nous à bord des navires, nous avons cru devoir prendre sous notre responsabilité de laisser subsister intacts les arrangements convenus avec le roi la veille même du départ.
Nous osons espérer, Sire, que Votre Majesté ne verra dans cette détermination, qui a été unanime, qu'une nouvelle preuve du dévouement que nous avons apporté à l'accomplissement de l'importante mission dont elle nous a honorés.
Du reste, ainsi que nous l'avions assuré d'avance, l'embarquement s'est opéré avec le plus grand ordre. La population, les troupes de ligne ont été parfaitement calmes et réservées; pas un cri, pas une insulte ne sont venus aggraver la douleur de cette famille : les gardes du corps, qui ont voulu assister tous au départ, ont été respectés; ils sont repartis immédiatement, ainsi que tous les équipages, pour Valognes, où ils coucheront ce soir.
Le roi et les princesses ont daigné, lorsque nous avons été prendre congé sur le navire, nous témoigner leur satisfaction et leur reconnaissance pour la manière dont nous avons accompli notre mission ; — le roi a même cru devoir nous en donner un témoignage écrit de sa main.
Dans un dernier entretien qui a eu lieu sur le vaisseau,' le roi nous a parlé de ses créances personnelles qui n'ont pas été payées en 4814 ; il recommande le payement de ces créances au gouvernement. Un travail de liquidation qui doit être déposé dans les bureaux du ministère de la maison du roi les porte à cinq millions environ : il destinait à ce payement une partie des trésors du dey d'Alger, qu'il considérait, s'étayant des précédents de l'Empire, comme devant faire partie de sa liste civile. Il annonce qu'il pourrait en payer une partie sur les ressources qui lui restent ; mais il craint, s'il épuise ces ressources, d'être à la merci des
Nous avons promis de reporter ce dernier vœu à Votre Majesté.
Nous joignons à la présente dépêche un procès-verbal destiné à donner aji jour de l'embarquement tout le caractère d'authenticité dont il est susceptible.
Nous retournons ce soir à Valognes, et demain nous coucherons à Saint-Lô, d'où, après avoir donné les instructions et délégations nécessaires au général Gruson, que le maréclial charge du licenciement des gardes, nous partirons pour Paris, par la route deCaen. Nous espérons, le 20, pouvoir remettre aux mains de Votre Majesté les pouvoirs qu'elle nous avait conférés; heureux si nous avons su mériter son auguste approbation et si nous avons pu donner à Votre Majesté, ainsi qu'à notre patrie, en cette grave circonstance, une preuve de notre dévouement.
Au moment de terminer notre dépêche, nous venons vous annoncer que les vaisseaux qui portent la famille déchue sont déjà hors de vue, c'est-à-dire à plus de huit lieues en mer, sous le vent de la corvette la Seine,
Les 600,000 francs avaient été payés sur reçu, visé par le roi.
Procès-verbal,
Nous, Commissaires délégués auprès du roi Charles X pour le conduire, lui et sa famille, à Cherbourg et veiller à leur sûreté;
Nous étant transportés à bord du navire américain la Grande-Bretagne, avons constaté que le roi Charles X; le duc d'Angoulême, son fils; le duc de Bordeaux, son petit-fils; la Dauphine, duchesse d'Angoulême ; la duchesse de Berry, ont été embarqués à deux heures sur ce navire, le seize du mois d'août 1830, et à trois heures précises ont quitté le rivage de France pour faire voile vers la côte d'Angleterre. De tout quoi, nous avons dressé le présent procès-verbal et l'avons signé et fait signer, tant par le préfet maritime du port de Cherbourg, que par les officiers municipaux de cette ville, présents audit embarquement.
Lundi, i6 août 1830.
Ainsi s'accomplit ce grand événement, qui a déjà frappé d'étonnement et d'admiration les contem-
183 m:émoires d'odilon barrot.
porains, mais qui, à mesure que les générations s'en éloigneront, prendra un caractère de plus en plus saisissant. Jusque-là, toute révolution qui avait violemment substitué un gouvernement à un autre avait offert le même spectacle : le vaincu ou bien avait péri dans la lutte , ou bien n'avait trouvé son salut que dans une fuite précipitée. Le vainqueur ne s'était cru assuré de sa victoire que par la mort , ou du moins par l'emprisonnement de son compétiteur, Malheur aux vaincus 1 ou bien : Il ny a que les morts qui ne reviennent pas, tels étaient les adages cruels mais vulgaires de ces sortes de conflits dont le pouvoir suprême était l'objet. C'est pour la première fois qu'on voyait le vainqueur veiller à la sûreté du vaincu , avec une pareille sollicitude ; un peuple tout entier, soulevé et sortant d'une lutte prolongée et sanglante , se calmer tout à coup et s'associer avec une admirable abnégation à cette générosité, et cela non dans un premier mouvement, mais pendant un voyage de quatorze jours et un parcours de plus de quatre-vingt lieues.
Les étrangers ont peut-être mieux apprécié, plus admiré que nous-mêmes ce grand acte ; leurs adresses étaient alors remplies de l'expression enthousiaste de cette admiration. Une révolution accomplie sous de tels auspices, un gouvernement qui, à son début, s'honorait par une telle grandeur, semblaient mériter de meilleures destinées que celles qui leur étaient réservées. Pouvais-je penser qu'un jour viendrait, jour fatal pour la France, où ce même roi Louis-PhiHppe, qui entourait de tant d'égards la retraite de Charles X, serait obligé lui-même de quitter la France en fugitif, sous un déguisement, et à peine suivi d'un serviteur?
C'est à Saint-Lô que nous devions opérer le licenciement des gardes du corps du roi ; cette opération ne rencontra aucune difficulté, et, en gens d'honneur qui, bien qu'appartenant à des opinions et à des partis
contraires , ont le sentiment d'avoir accompli leurs devoirs respectifs avec loyauté , nous nous quittâmes dans des dispositions bien différentes de celles oii nous étions lorsque nous nous étions rencontrés à Rambouillet! Je fus heureux de rédiger l'ordre du jour suivant, qu'ils accueillirent avec joie et reconnaissance :