CHAPITRE II
IlÉVOLUTION DE JUILLET.
Dans la matinée du 26 juillet, je connus par le Moniteur les ordonnances qui dissolvaient la Chambre nouvellement élue, qui rétablissaient la censure pour les journaux, abrogeaient la loi électorale existante et la remplaçaient par un mode d'élection nouveau qui restreignait le droit politique déjà si restreint et rendait illusoire le gouvernement représentatif.
Le roi déclarait agir en vertu de sa pleine puissance et en exécution d'un article i4 de la Charte constitutionnelle qui le chargeait de pourvoir aux mesures de sûreté qu'exigeait le salut de l'État.
Ainsi que je l'avais prévu, le gouvernement sortait le premier de l'ordre légal et prenait l'initiative du recours à la force matérielle; j'étais bien convaincu, comme je l'avais annoncé au banquet des Vendanges de Bourgogne , que la France répondrait à la force par la force, et que nous touchions au moment décisif entre la Révolution et la légitimité.
J'avais, dans la prévision de cette lutte extrême et qui ne pouvait être que sanglante, envoyé ma femme et ma fille à Coucy-le-Château , chez M. Desfossez;
j'étais donc libre et tout préparé à faire ce que je regardais comme le devoir de tout homme, pour qui les droits d'une grande nation et la sainteté du contrat ne sont pas un vain mot. Je me souviens même d'un détail puéril, mais que je reproduis comme attes tant la disposition d'esprit d'un homme qui, avant ces fatales ordonnances, était le plus partisan du progrès pacifique et le plus opposé à toute violence ; j'étais à ce moment tourmenté d'un mal de dents que j'aurais pu trainer encore quelques jours; je courus chez mon dentiste pour y mettre un terme. Après avoir plaidé à la Cour de cassation une affaire qui devait être la dernière, je rentrai chez moi vers midi; j'y trouvai un rendez-vous qui m'appelait chez Dupin, j'y courus; l'objet de la réunion était de donner aux journalistes une consultation sur la légalité des ordonnances et sur la conduite qu'ils avaient à tenir. Nous fûmes unanimes à reconnaître et à déclarer que ces ordonnances étant illégales, et partant non obligatoires, le droit et même le devoir des journalistes, comme celui de tout citoyen, était de leur refuser obéissance.
Sur la question du mode de résistance, la discussion fut vive et les opinions se partagèrent. Dupin mit fin au débat en rappelant que nous étions une réunion de jurisconsultes et non d'hommes politiques; que nous avions à donner une consultation juridique sur une question de droit, et non à déterminer par quels moyens matériels on organiserait la guerre civile.
Cette observation qui, plus tard, lui fut beaucoup reprochée comme preuve de pusillanimité , était cependant parfaitement juste et sans réplique; elle coupa court à toute discussion ultérieure, laissant à chacun de nous le soin de régler sa conduite sur ses convictions et sous sa responsabilité. Nous nous retirâmes. Parmi les journaux, les uns se soumirent aux ordonnances et les exécutèrent; les autres protesté-
rent; d'autres résistèrent, même matériellement, à leur exécution.
J'habitais alors une maison (dans le cloître Saint- Germain-l'Auxerrois) dont les fenêtres donnaient sur le quai de l'École, et qui avait des issues du côté du Louvre et du côté de l'église Saint-Germainl'Auxerrois. Le célèbre chirurgien Dupuytren habitait au-dessous de mon appartement ; pour rentrer chez moi, j'avais donc à traverser le quartier le plus central de Paris, le Palais-Royal, la rue Saint-Honoré, le Louvre, etc. Déjà une vive agitation s'y manifestait, des groupes nombreux et menaçants se formaient dans les rues et sur les places publiques ; des cris de colère et d'indignation se faisaient entendre. Les enseignes des marchands portant les armes du roi et des princes étaient abattues, de fortes patrouilles s'efforçaient vainement de dissiper les rassemblements qui persistaient ou se reformaient aussitôt après s'être séparés.
Lorsque je traversai la rue du Coq, je vis arriver à moi un groupe d'ouvriers portant un brancard sur lequel était étendu un de leurs camarades tout sanglant et qui venait d'être blessé d'un coup de baïonnette ; ils criaient vengeance et se dirigeaient vers les faubourgs : tous les symptômes d'une révolution se manifestaient.
Rentré chez moi, je l'avoue avec quelque embarras, aujourd'hui que je suis refroidi par l'âge et plus encore par l'expérience, je rejetai mes livres et mes dossiers, j'endossai mon uniforme d'officier de la garde nationale et j'employai mes secrétaires à faire des cartouches. Je donnai un billet de cinq cents francs pour acheter de la poudre et des armes à un jeune patriote alors très-ardent] pour l'opposition, aujourd'hui très-bon commissaire de police et très-dévoué à l'ordre public, ce qui se concilie parfaitement, et je sortis revêtu de mon uniforme, malgré les instances de
inon ami Barthe, qui regardait l'acte comme très-imprudent, ou au moins comme prématuré.
J'étais impatient de me mettre en rapport avec mes camarades de la 4°^" légion, que je supposais tout préparés à prendre les armes et à commencer le combat; je n'eus pas fait quelques pas dans le quartier que je m'aperçus que le bourgeois ne prenait pas feu aussi vite que je le supposais.
Les boutiques se fermaient partout et leurs propriétaires avaient bien revêtu, pour la plupart, leur uniforme de garde nationale ; mais ils restaient immobiles sur le seuil de leurs portes, et lorsque, m'approchant d'eux, je les invitais à prendre les armes et à se joindre à moi, ils me répondaient avec un très-grand sangfroid, que je me trompais sur leurs intérêts ; que, s'ils avaient pris leurs uniformes, c'était pour défendre au besoin leurs magasins et pas autre chose. Je vis tout de suite que la garde nationale ne prendrait pas, au moins dans sa généralité, une part active dans la lutte, mais qu'elle laisserait faire.
Charles X avait commis la haute imprudence de la dissoudre pour quelques cris malsonnants de : Vive la Charte, à bas les ministres, poussés par elle, lors d'une revue. Sans cette circonstance, il est probable qu'elle se fût interposée et eût au moins prévenu les conséquences extrêmes d'un conflit, en offrant un point d'appui et une force à ceux qui, plus tard, tentèrent sans succès une conciliation.
Au moment où je sondais ainsi les dispositions du quartier, un autre officier de la garde nationale recevait à quelques pas de moi un coup de feu en pleine poitrine et mourait de la main d'un des soldats suisses qui tiraillaient déjà aux environs du Louvre. La guerre était commencée et l'exaspération se répandait de proche en proche : les indifférents étaient entraînés dans le mouvement.
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Rentré chez moi, je reçus une députation des élèves de l'École polytechnique qui, consignés dans leur caserne, avaient sauté par-dessus les murs et venaient prendre conseil des hommes qui leur inspiraient confiance; ils étaient conduits par un de mes neveux, alors élève de l'école. Ma réponse fut celle-ci : Tartt que le gouvernement est resté dans le droit, nous avons d'à le respecter et le défendre^ mais aujourd'hui quil emploie la force contre le droite que la force décide entre lui et nous.
Le lendemain, la grande majorité de ces jeunes gens commandait, dirigeait les colonnes des combattants, les précédant au feu, et quelques-uns d'entre eux succombaient dans la lutte ; leur uniforme était comme un drapeau pour le peuple, en même temps qu'il était pour la population entière un gage de sécurité, car c'était une garantie contre certains excès.
Je me rappelle la sensation inexprimable que j'éprouvai lorsqu'au milieu des vicissitudes du combat, portant les yeux vers les tours Notre-Dame, j'y vis flotter le drapeau tricolore. Mon Dieu, que la Restauration avait été mal inspirée d'enlever à la France ce symbole de sa gloire et même de ses douleurs !
Je suis d'une nature plus réfléchie qu'enthousiaste ; mais la vue de ce drapeau, sa résurrection au milieu de la fusillade et des nuages que la fumée de la poudre élevait de toutes parts me jeta dans une sorte d'ivresse. Quelle arme puissante le gouvernement des Bourbons avait laissée à ses ennemis, et pourquoi? pour l'honneur de ce qu'il appelait son principe! Et lui aussi, se plaçant à l'autre extrémité de cette logique absolue qui perd infailliblement les partis, disait : Périsse plutôt la monarchie qu'un principe. Folie cruellement expiée !
Dans la nuit du lundi au mardi, la garde royale ayant occupé militairement* les abords du Louvre et
la ligne des quais qui relient les Tuileries à la place de Grève , je me trouvai bloqué dans ma maison, et je fus spectateur forcé ce jour-là des efforts faits pour conserver et reprendre le poste si important de l'Hôtel de Ville. Mes fenêtres donnaient précisément sur cette partie du quai où le duc de Raguse avait momentanément établi son quartier général, et pas un de ses mouvements ne m'échappait.
Il était facile d'apercevoir une certaine hésitation dans les ordres qu'il donnait ; le maréchal dissimulait peu son anxiété. Enfin, cette journée se termina sans aucun résultat décisif d'aucun côté. Cependant on avait pu remarquer que, lorsque les régiments suisses, auxquels la garde du Louvre avait été spécialement confiée, faisaient très-résolument feu contre l'insurrection, les régiments de ligne, au contraire, mettaient une assez grande répugnance à tirer sur leurs concitoyens. Quelques-uns des régiments postés dans les quartiers du centre allèrent môme jusqu'à déclarer que, pourvu qu'on ne les forçât pas à se défendre, ils ne prendraient pas l'initiative de l'attaque; cette circonstance ne pouvait qu'ajouter à la démoralisation des uns et exalter la confiance des autres ; il était évident à la fin de la journée du mardi que la force morale était du côté des insurgés. Je ne m'étais pas couché, et, au milieu de la nuit, j'entendis un certain mouvement dans les troupes qui bivouaquaient sous mes fenêtres; les ordres étaient donnés à voix basse, et je vis bientôt qu'il s'agissait d'un mouvement en arrière qui ne tarda pas à s'effectuer.
Les troupes se concentraient sur le Louvre et les Tuileries; j'en profitai pour sortir et parcourir les rues de Paris; elles étaient désertes. Le Parisien a ses heures et ses jours, son atmosphère même pour se battre; il choisira rarement un jour de fête pour une insurrection, il aime trop le plaisir et les réjouissances
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publiques pour y renoncer. On sait assez combien d'émeutes une grande pluie a fait avorter, et enfin la journée doit se terminer pour le combat comme pour le travail ; il faut bien se reposer pour recommencer.
Au moment où je parcourais ainsi Paris, il était de quatre à cinq heures du matin ; ce beau soleil de juillet était déjà levé, mais l'insurrection dormait. Quelques cadavres étendus çà et là et déjà dépouillés attestaient la lutte sanglante de la veille.
Cependant, lorsque j'arrivai sur les boulevards par la rue Montmartre, on s'apprêtait à reprendre le combat; les propriétaires des magasins qui bordent cette magnifique avenue, moitié par calcul et moitié par patriotisme, étaient occupés à scier les arbres plus que séculaires qui avaient, à leurs yeux, le très-grand tort d'intercepter la lumière et de nuire à la montre de leurs marchandises ; jetés en travers du boulevard, ces arbres faisaient d'excellentes barricades.
Lorsque je parvins chez M. Labbey de Pompierres, ancienne place de l'Opéra, la fusillade avait recommencé de toutes parts.
Dans ce quartier, comme dans le mien, je remarquai que bien peu de bourgeois et de gardes nationaux prenaient part au feu, qui était entretenu surtout par de tout jeunes gens et des ouvriers, lesquels, sortant des petites rues latérales et des allées des maisons, tiraient leur coup de fusil et se retiraient immédiatement pour recharger leurs armes.
On annonçait un mouvement en avant de la troupe qui était partie du Théâtre-Français; la maison de M. Labbey de Pompierres devait, disait-on, être particulièrement fouillée et occupée : on se disposait déjà à dépaver la cour pour porter les pavés dans les étages supérieurs, lorsque nous dûmes nous rendre chez M. Lafitte à travers les barricades et le feu des com-
battants, pour assister à une réunion de tous les députés de l'opposition, convoqués pour aviser à ce qu'exigeaient d'eux les circonstances.
Je n'avais pas de titre pour faire partie de cette conférence à laquelle n'étaient appelés que des députés; je me disposais donc à me retirer, lorsque ces messieurs m'invitèrent à remplir au milieu d'eux les fonctions de secrétaire.
C'est à ce titre que j'assistai à la dernière péripétie de ce drame de trois jours.
Un des régiments de ligne, qui avaient gardé dans les deux jours précédents une sorte de neutralité, était posté sur le boulevard des Capucines. Un ancien officier, le colonel Aymès, qui avait, je crois, occupé dans ce régiment un grade élevé et qui en connaissait personnellement les officiers et les soldats, s'avança vers eux seul et désarmé et, par quelques paroles empreintes d'une franchise et d'une énergie toute militaire, les décida à se prononcer en faveur de la Charte.
Ce fut une grande joie dans notre réunion lorsqu'on vint nous annoncer que ce régiment était arrivé dans la cour et que ses officiers demandaient à nous être présentés et à s'expliquer devant nous.
Ces braves gens étaient combattus par deux sentiments contraires qu'ils exprimaient non sans quelque embarras. Ils ne voulaient pas, disaient-ils, combattre plus longtemps contre leurs concitoyens et pour une cause qui n'était pas celle de la loi.
C'était là le motif d'une démarche qui leur coûtait comme soldats ; ils regardaient, d'un autre côté, comme un devoir de ne pas se battre contre les camarades qui étaient restés sous le drapeau de la cour et nous suppliaient de ne pas exiger d'eux un acte qui blesserait leur honneur militaire.
A quoi M. Lafitte, dont la fortune financière et politique a beaucoup tenu à la grâce personnelle dont il
était doué, leur répondit que l'honneur de l'armée était le trésor le plus précieux de la France et que pas une voix ne s'élèverait parmi les amis de la liberté pour leur demander rien qui pût porter la plus légère atteinte à cet honneur.
Ces officiers parurent satisfaits et se retirèrent. Des vivres et du vin furent distribués à leurs hommes qui en avaient grand besoin. Pendant les trois jours, il paraît que les troupes manquèrent de rations et que ce fut là une des causes de leur démoralisation.
Au moment où, dans la cour, les soldats faisaient honneur à la distribution qui leur était faite et où, dans le salon de M. Lafitte, les discoureurs ordinaires de l'opposition, MM. le baron Méchin, Mauguin et autres délayaient leurs avis en phrases qui me paraissaient un peu longues pour la circonstance, on vint tout à coup annoncer qu'un régiment de la garde royale s'avançait par les boulevards et se portait sur l'hôtel que nous occupions.
Pour les discoureurs sauter par les fenêtres et disparaître en un clin d'œil, laissant M. Lafitte presque seul, avec sa jambe étendue sur une chaise (il souffrait d'une entorse); pour les soldats crier : Aux armes ! et sauter sur leurs fusils, s'apprêtant malgré la résolution de leurs officiers à repousser l'agression annoncée, ce fut l'affaire d'un instant.
Heureusement ce n'était qu'une fausse nouvelle et nous nous prîmes à rire très-justement de notre panique.
La discussion se rétablit donc sur ce qu'il y avait à faire. Proclamerait-on un nouveau gouvernement, et lequel?
De quels pouvoirs l'investirait-on et quels en seraient les membres?
Telles étaient les questions à résoudre; dès ce mo-' ment, je vis se dessiner les deux opinions qui de-
vaient plus tard entrer en lutte sur le caractère et la portée de la révolution qui allait s'accomplir; les uns, plus hardis, voulaient la pousser; les autres, plus timides, voulaient la retenir.
Ainsi, on était d'accord pour occuper l'Hôtel de ville dont le peuple était déjà en possession depuis la veille au soir. Mais quel titre donnerait-on au pouvoir qu'on y enverrait siéger?...
Les uns voulaient l'appeler gouvernement provisoire; les autres simplement commission municipale. Ce titre n'était pas indifférent, car, si le premier signifiait une révolution accomplie, l'autre n'indiquait qu'un simple fait de police et se prêtait à toute transaction ultérieure. Cette dernière opinion l'emporta.
Quant à la composition de cette commission, elle fut en quelque sorte mixte et composée d'un nombre à peu près égal de membres appartenant aux deux opinions.
Ainsi, MM. Audry de Puyraveau et Mauguin y représentaient le parti qui voulait pousser la révolution jusqu'à ses plus extrêmes conséquences.
Le comte Lobau et Casimir Périer y constituaient le parti qui voulait, au contraire, la modérer. M. le baron de Schonen, le cinquième membre , devait être considéré comme pouvant alternativement appartenir à l'un et à l'autre; car, si par ses opinions il comptait parmi les hommes modérés de la gauche de la Chambre, par la véhémence de ses sentiments, il se laissait parfois entraîner vers les résolutions extrêmes.
Il y avait donc à craindre que l'équilibre ne fût bientôt rompu au profit de l'opinion avancée, dans les délibérations de la commission municipale, si Mauguin n'avait pas trouvé le moyen de blesser à un tel point l'amour-propre de ses collègues, que même M. Audry de Puyraveau, qui était beaucoup plus radi-
cal que lui, vota à peu près systématiquement avec les modérés, par suite de la défiance et de l'espèce de haine qu'il lui avait vouée.
L'irritation que les blessures d'amour-propre avaient causée aux collègues de Mauguin était même telle, qu'ils trouvèrent l'occasion de lui infliger une humiliation publique dont je fus bien malgré moi l'instrument, quelques jours plus tard.
Une députation de la Société des Amis du peuple ou des Droits de l'homme, je ne me souviens pas de son titre, avait demandé à être reçue par notre Commission , pour déposer entre nos mains une adresse, dans laquelle elle nous sommait pour ainsi dire au nom du peuple de conserver l'espèce de dictature dont nous étions investis sous le titre modeste de Commission municipale,
MM. de Schonen, Audry de Puyraveau et le comte Lobau se trouvaient seuls à occuper le bureau quand la demande d'audience nous fut portée : ils arrêtèrent que la députation serait reçue et que le secrétaire seul serait chargé de lui répondre, réponse qui n'était ni sans difficulté ni sans importance. Il y avait en effet deux courants dans la Chambre : ainsi, tandis que la majorité des députés, impatients de sortir de l'état révolutionnaire, se hâtait de proclamer le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, et se disposait à presser le dénouement final en votant précipitamment et les modifications que la Charte devait subir et la royauté de la branche cadette des Bourbons , les hommes ardents qui avaient concouru activement à la révolution résistaient avec énergie à cette tendance; ils s'efforçaient de prolonger la crise révolutionnaire : les uns, dans l'espoir d'en faire sortir la république ; les autres, croyant qu'ils obtiendraient de plus fortes garanties en faveur de la liberté.
C'est sous l'influence de ce sentiment que les délé-
gués des sociétés secrètes, admis devant nous, nous adjuraient de conserver nos pouvoirs jusqu'à ce que la nation elle-même pût en disposer.
Les membres de la Commission municipale étaient convenus de la réponse un peu évasive que j'aurais à leur faire, et lorsque l'orateur de la députation eut cessé de parler, Mauguin, qui se croyait l'orateur de fait et de droit de, la Commission municipale, étant le seul de ses membres qui eût l'habitude et le talent de la parole, s'apprêtait à répondre, quand ses collègues l'arrêtèrent, en lui montrant la délibération par laquelle ils avaient décidé que je serais seul chargé de cette réponse : on ne la lira pas sans quelque intérêt dans les notes.
Jamais je n'ai mieux vu combien le caractère importe plus que le talent dans le gouvernement des affaires publiques : certes, en l'absence de M. Casimir Périer, Mauguin était, par son talent oratoire incontestable, par ses précédents politiques, naturellement appelé à diriger cette Commission; il ne lui fallait pour cela qije la plus légère connaissance du cœur humain, la plus vulgaire habileté; il fallait qu'il parût recevoir de ses collègues les avis qu'il voulait faire prévaloir; mais cette espèce de fatuité politique, qui semblait ne pas même admettre la possibilité d'une controverse sur ce qu'il proposait, neutralisa son action dans ces jours de grande crise.
Au reste, si la Commission avait un rôle important à jouer, investie qu'elle était, malgré son titre restreint, de tous les pouvoirs d'un gouvernement révolutionnaire, il y avait à côté d'elle, à l'Hôtel de Ville même, un autre pouvoir supérieur au sien, en ce qu'il avait pour lui Tunité et la force agissante et qu'il était en communion plus intime et plus directe avec la révolution qui venait de s'accomplir : c'était celui du général La Fayette.
Ce général était, en effet, pour la nation et particulièrement pour le peuple de Paris, la personnification, l'expression vivante de ce que la Révolution de 1789 avait eu de grand et de légitime ; il avait été tout à la fois repoussé par la cour, proscrit par les Jacobins et emprisonné par la coalition ; il réunissait en lui toutes les consécrations populaires.
Le voyage assez récent qu'il avait fait en Amérique, où il avait reparu entouré de tout l'éclat que lui donnaient les empressements d'un peuple qui lui devait en partie son existence et sa grandeur; de plus, les luttes qu'il venait de soutenir dans la Chambre des députés pour les droits et les libertés de la nation contre les prétentions du vieux régime, tout, jusqu'à son origine aristocratique et à sa grâce personnelle, contribuait à lui donner dans ce moment un prestige prodigieux et une influence à laquelle rien n'eût pu résister.
La Fayette fut investi dans ces quelques jours d'une véritable dictature morale et politique dont le titre n'était écrit dans aucun décret, mais qui paraissait tellement forcée que nul ne se fût avisé de la contester : ainsi, d'une part, la Chambre des députés dont la dissolution se trouvait rapportée par la victoire de l'insurrection et dans laquelle se retrouvait fortifié , par quelques nouvelles élections libérales, le groupe des 221 , qui, ayant donné le signal de la révolution dans leur Adresse, se croyait seul autorisé à la gouverner; d'autre part, la Commission municipale de l'Hôtel de ville, qui se trouvait investie, en partie par les députés, en partie par l'insurrection, des attributions vacantes du pouvoir exécutif; et enfin La Fayette ressuscitant avec lui, pour la génération nouvelle, tous les souvenirs, tous les nobles élans de notre première et grande Révolution de 1789 et se trouvant, comme général en chef de toutes les gardes nationales de
France, à la tête de la seule force armée qui pût alors être employée : telles étaient les trois puissances qui étaient en présence et qui avaient à décider des destinées de notre patrie au moment où l'insurrection provoquée par • les funestes ordonnances venait de triompher dans Paris.
Les premières heures de notre installation à l'Hôtel de ville furent employées à mettre quelque ordre dans ce siège du gouvernement; des combattants de juillet nous y avaient devancés, ils se croyaient investis du droit de la conquête ; parmi eux était un personnage qui s'était institué général de l'Hôtel de ville, on l'appelait le général Dubourg; ce ne fut pas sans quelque peine, et grâce surtout à la popularité du général La Fayette, que nous parvînmes à débarrasser l'Hôtel de ville de tous ces commandants improvisés.
Une nuée de secrétaires officieux nous arrivèrent ; nous en employâmes quelques-uns utilement, entre autres M. Baude, ami et compatriote, je crois, de M. Casimir Périer; il fut spécialement chargé des moyens de rétablir les communications pour le transport des denrées aux marchés : trois jours d'interruption à peu près complète nous avaient donné quelques inquiétudes sur les subsistances.
Je fus frappé du spectacle qu'offrait l'Hôtel de ville lorsque, sortant de chez M. Lafitte, le jeudi 29 juillet, nous nous y rendions avec les membres de la Commission pour remplir la mission que nous venions d'accepter : la place de Grève remplie d'une population ivre de son triomphe; des canons conquis sur la garde royale et desservis par des blouses; des bivouacs dans les cours et jusque sur les escaliers; les marmites et les cuisines à côté des jardins; les appartements remplis d'une cohue de gens de toutes les classes empressés, les uns à offrir leur concours patriotique et désintéressé, les autres flairant cette proie
lU MÉMOIRES D'ODILON BARROT.
qu'on appelle pouvoir et espérant en avoir leur part : il parait que ce spectacle s'est reproduit à peu près de même en 1848.
Le général La Fayette s'était rendu de son côté a l'Hôtel de ville, et nous y trouvâmes aussi M. le comte de Laborde, le fils du banquier de l'ancienne cour de Louis XVI, homme de mœurs aimables, mais un peu désordonnées, et qui avait trouvé le moyen de dissiper l'immense fortune de ses pères. Il occupait un commandement supérieur dans la garde nationale, celui de général de brigade, je crois, et il n'avait pas craint de parcourir Paris en uniforme, au moment où le dénouement était loin d'être certain. Il s'était institué, je ne sais trop à quel titre, préfet du département de la Seine, et, en cette qualité, s'était déjà installé dans les appartements de l'ancien préfet.
Nous respectâmes sa possession, sans trop en examiner l'origine.
Il n'en était pas ainsi de deux espèces d'hommes qui se disputaient déjà les conséquences de la victoire remportée en commun : les républicains et les bonapartistes. Ces derniers étaient représentés par ce même M. Dumoulin dont j'ai déjà parlé, et qui s'agitait beaucoup pour déterminer une manifestation populaire en faveur du roi de Rome; ce prince existait encore et résidait à Vienne ; s'il eût été en France ou libre d'y venir, il eût été, sans aucun doute, un concurrent fort redoutable pour la branche des Orléans. Car, si ceux-ci répondaient mieux au sentiment libéral et constitutionnel qui venait de produire le mouvement, l'autre était plus sympathique au sentiment révolutionnaire qui était alors et est encore peut-être aujourd'hui très-vivace dans les masses; Dumoulin fut, comme le général Dubourg autour duquel se groupaient déjà les partisans de la république, expulsé de l'Hôtel de ville. La révolution,
dès ses premiers pas, marquait donc un temps d'arrêt; mais, sans pousser jusqu'à l'empire ou à la république, jusqu'où irait-elle?
Après la défection des régiments de ligne, un nouveau mouvement de concentration des régiments de la garde royale avait été ordonné et quelque désordre s'était manifesté dans ce mouvement. Le Louvre avait pour ainsi dire été pris d'assaut par le peuple dirigé par les élèves de l'École polytechnique ; la position dans les Tuileries n'était donc plus tenable et il fallait l'évacuer; il n'y avait pas un moment à perdre, car le feu avait gagné les populations interposées entre le château et le chemin de Saint-Cloud, seule ligne de retraite. Les troupes eurent même à essuyer, aux Champs-Elysées, à Chaillot, au bois de Boulogne, une fusillade assez vive.
Au moment où sa couronne était ainsi menacée, le roi, retiré à Saint-Cloud, faisait sa partie de whist, et répondait stoïquement à ceux qui lui faisaient remarquer que le bruit des détonations de l'artillerie était de plus en plus intense et paraissait se rapprocher : « Tant mieux. Cela prouve que mon armée se bat bien et ne craint pas de s'engager dans la lutte avec la Révolution. » Étrange aveuglement qui devait se reproduire dix-huit ans plus tard dans des circonstances à peu près identiques et avec le même dénouement.
L'illusion de la cour ne fut pas longue et il fallut bientôt, à la vue de la garde royale qui se repliait sur Saint-Cloud, croire à ce mot déjà dit à Louis XVI, en 1792, plus tard à Louis-Philippe, en 1848, et reproduit ainsi trois fois par l'événement : Sire, ce n'est pas une émeute, c'est une révolution!.. . Cette révolution s'avançait, en effet, triomphante ; Charles X essaya de la conjurer par une série de concessions qui eurent toutes le tort d'arriver quelques heures trop tard. Ainsi, les ordonnances furent d'abord rapportées, et un ministère semi-
libéral dans lequel entrait Casimir Périer fut formé.
La veille, et lorsque le Louvre était encore occupé par les troupes du roi, cette mesure eût été acceptée comme une transaction, et si elle n'eût pas désarmé et désintéressé tous les partis, elle les eût du moins divisés, et par cela même affaiblis. Mais lorsque le roi et toutes ses troupes, à la suite d'une bataille de trois jours dans lesquels le sang avait si abondamment coulé, avaient évacué Paris, une telle concession était insuffisante ; elle ne fut pas prise au sérieux, et la guerre continua. Il fallut bientôt quitter la position de Saint-Cloud qui était elle-même menacée.
Le duc de Raguse, qui conservait le commandement de l'armée, reconnut qu'avec le peu de monde qui lui restait et qui diminuait par la désertion, de moment en moment, il ne pouvait tenir dans cette position contre les Parisiens et les populations des campagnes; l'action était déjà engagée sur les ponts de Saint-Cloud et de Sèvres, lorsqu'il conseilla de se retirer sur Versailles et de là à Rambouillet.
Au premier mot qu'il dit au duc d'Angoulême de cette cruelle nécessité, le prince s'emporta au point d'accuser le maréchal de trahison ; il voulut même lui arracher son épée et se blessa à la main. Mais le roi, étant intervenu, ordonna à son fils de faire des réparations au maréchal Marmont, et, se rangeant à son avis, donna l'ordre du départ.
Arrivé à Rambouillet, Charles X nomma le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, et le lendemain il signait son abdication au profit de son petitfils le duc de Bordeaux.
Cette dernière concession eût pu désarmer peut-être la révolution et la désintéresser : elle offrait au parti libéral et constitutionnel une garantie puissante contre cette prétention insolente du gouvernement du bon plaisir qui avait provoqué le conflit.
La régence d'un prince recommandé par les gages que son père et lui-même avaient donnés à la révolution de 1789 semblait offrir pour l'avenir l'assurance que le gouvernement parlementaire serait accepté et loyalement pratiqué. Elle aurait pu opérer une réconciliation entre la branche aînée des Bourbons et la Révolution : il y a même tout lieu de croire que les hommes influents de l'opposition parlementaire, ceuxlà mêmes qui avaient pris l'initiative de ce grand mouvement d'opinions, les Royer-Collard, les Casimir Périer, les Guizot, eussent accepté avec empressement cette transaction et l'eussent regardée comme le dénouement le plus heureux de la lutte engagée, si elle avait été connue plus tôt. Malheureusement une suite d'incidents, l'absence des uns, le refus des autres, retardèrent de quelques heures l'envoi et la publication de cette missive. Or, en révolution, lorsque les événements se précipitent avec une si effrayante rapidité, les heures sont des siècles.
L'ordonnance qui contenait l'abdication du roi ne nous fut portée à l'Hôtel de ville, par MM. de Sémonville etd'Argout, que dans la journée du vendredi oO et même assez tard ; alors les événements se précipitaient avec une telle violence que les hommes politiques ne pouvaient plus les gouverner. Les cris : A bas les Bourbons! Plus de Bourbons l retentissaient dans tous les groupes de combattants.
Cependant, les quelques députés qui se trouvaient à Paris se réunirent dans la salle du Palais-Bourbon et se constituèrent en une sorte de convention sous la présidence de Lafitte. Ceux d'entre eux qui avaient des rapports personnels et intéressés avec le duc d'Orléans, Lafitte, Casimir Périer, Benjamin Constant et autres, avaient déjà entrevu la possibilité de réaliser la pensée qu'ils nourrissaient depuis longtemps de faire passer la couronne de la branche aînée à la
branche cadette ; quelques écrits, et entre autres une brochure très-hardie de M. Cauchois-Lemaire à laquelle une poursuite imprudente avait donné le plus grand retentissement, avaient accrédité cette pensée dans le monde politique. De plus, l'exemple de l'Angleterre qui n'avait pu entrer dans la pleine posses^ sion de ses institutions parlementaires qu'en transportant la couronne de la branche régnante par le droit de naissance à une autre branche appelée par le Parlement et régnant en vertu et dans les limites du contrat, tout cela entraînait invinciblement les esprits vers une autre solution que celle qui était proposée par Charles X, alors qu'exprimant l'opinion du gouvernement provisoire et de Lafayette, opinion qui était aussi celle des députés les plus populaires et les plus influents de la Chambre, je répondis à M, de Sémonville : Il est trop tard!
En eff'et, la veille plusieurs émissaires, parmi lesquels l'histoire retiendra le nom de M, Thiers^ qui était appelé à jouer un rôle si important dans ces mêmes institutions pour lesquelles il appelait le concours d'une nouvelle dynastie, avaient été envoyés à M. le duc d'Orléans. Ce prince, au lieu de suivre le roi à Saint-Cloud et à Rambouillet, s'était retiré à Neuilly, à la porte même de Paris, où il se tenait à la portée des événements. On dit qu'en traversant le parc de Saint-Cloud un officier d'artillerie de la garde royale aurait ordonné d'envoyer une volée de coups de canon du côté de Neuilly, soit comme protestation, soit comme hommage anticipé. Le duc d'Orléans, après quelque hésitation et cédant à l'influence de sa sœur la princesse Adélaïde, dit-on, s'était décidé enfin à rentrer dans Paris pendant la nuit et à travers les barricades. Son fils aîné, colonel d'un régiment de cavalerie légère, s'était, de son côté, à la nouvelle des ordonnances, dirigé sur Paris. Arrêté en chemin par des insurgés^
nous avions à l'instant même ordonné de le rendre à la liberté : ainsi, lorsque la branche aînée s'éloignait et voyait l'influence et la force morale se retirer d'elle, la branche cadette se rapprochait de Paris, c'est-à-dire du foyer même de la révolution.
Louis-Philippe venait-il recueillir le fruit d'une conspiration qu'il aurait depuis longtemps préparée ? Je n'hésite pas à répondre: non! Louis-Philippe ne conspirait pas contre son cousin; c'eût été de sa part une bien grande perfidie, car quelques jours avant les journées de juillet, il recevait la famille royale au Palais- Royal dans une fête où il l'entourait d'éclatants hommages de dévouement et de fidélité. Non, son avènement au trône de France n'a pas été le résultat d'un complot ourdi par lui ; je crois qu'il doit être absous de cette accusation au tribunal de l'histoire. Mais, si on pose autrement la question, et si on demande : ne résulte-t-il pas de l'ensemble de la conduite du duc d'Orléans, avant et après la révolution de Juillet, que, prévoyant cette révolution, il entrait dans ses prévisions, peut-être même dans ses désirs secrets, d'en profiter pour se substituer à la branche aînée? ma réponse serait tout autre. Il est évident pour moi que Louis-Philippe avait prévu de bonne heure que les préjugés et l'obstination de Charles X rendaient inévitable une catastrophe. Ses liaisons avec les députés influents de l'opposition, son afi'ectation de faire élever ses enfants dans les écoles communes, le soin qu'il mettait à relever et secourir tous les personnages, tous les artistes qui avaient encouru les disgrâces de la cour, tout me prouve qu'il prévoyait le naufrage, et que, sans le provoquer, il s'arrangeait depuis longtemps de manière à n'y être pas enveloppé lui et les siens. Sans aucun doute, par sa position si près du trône, par son opposition de principes, de conduite, avec les principes et la conduite du roi régnant, il
avait singulièrement facilité ce naufrage; et lorsque, sous son règne, il disait avec complaisance à propos des différentes tentatives révolutionnaires qui avortaient, soit en France, soit en Europe: On voit bien qu'ils nont pas un duc d Orléans l il reconnaissait assez la part d'influence qu'il avait eue dans la révolution. Mais il serait injuste d'appliquer à une telle situation le mot de conspiration.
Dès que le duc d'Orléans fut au Palais-Royal, les députés se mirent en rapport avec lui et la lieutenance générale du royaume lui fut offerte par eux. On prétend qu'il hésita; qu'avant même de faire aux députés une réponse qu'ils attendaient avec la plus vive impatience, il voulut avoir une conférence avec M. de Talleyrand. Quoi qu'il en soit de ce détail, je pense que son parti était pris du moment où retiré à Neuilly, et placé entre Saint-Cloud où était le roi, et Paris où triomphait l'insurrection, il se décida pour Paris et pour l'insurrection ; le reste n'était pour lui qu'une question de temps et de prudence. Au moment où il accueillait les propositions des députés, il recevait de Rambouillet l'ordonnance royale qui le nommait lieutenant général du royaume ; il se trouvait ainsi investi du pouvoir à un double titre, il le tenait tout à la fois et de Charles X et des représentants de la Révolution. Cette situation double, qui pouvait peut-être lui convenir en ce qu'elle lui donnait le temps de voir les événements se dessiner, ne pouvait cependant se prolonger longtemps, et nous verrons bientôt quel incident vint la trancher.
Lorsqu'on avait appris à l'Hôtel de ville que les députés se disposaient à offrir le pouvoir suprême à Louis-Philippe, sans même stipuler aucune garantie pour la liberté, la surprise et l'indignation y furent très-vives. Les uns voulaient briser la Chambre des députés et convoquer tout de suite les assemblées primaires, pour former une constituante ou une con-
vention. Les autres, plus réservés et reconnaissant que, si, d'un côté, on se montrait trop empressé à la Chambre de déférer la couronne à la branche d Orléans, d'un autre, il y aurait cependant un grand danger à prolonger l'état de crise révolutionnaire dans laquelle était le pays, pensaient qu'il suffisait de protester et d'exiger que la couronne ne fût donnée que sous des conditions et avec des garanties bien précises : ce fut cette dernière opinion qui prévalut.
La Commission municipale et le général La Fayette rédigèrent en commun une sorte d'adresse ou plutôt de protestation dans laquelle toutes les garanties dont l'opinion publique s'était préoccupée dans les derniers temps, et dont elle désirait la consécration, étaient énumérées. C'étaient l'élection des officiers de la garde nationale (La Fayette avait surtout insisté sur cette mesure), l'extension du jugement par les jurés à tous les crimes et délits politiques, l'extension des franchises municipales, etc.. On y déclarait en outre le gouvernement provisoire au nom du peuple. La Fayette, au nom de la garde nationale, protestait contre tout acte par lequel on disposerait de la couronne, avant que ces garanties fussent pleinement assurées...
Je fus chargé de porter cette protestation à la Chambre. Dès que je me présentai, après avoir fait part de mon message au président, je fus introduit et invité à monter à la tribune ; j'y lus le document tout entier, et, dans quelques phrases très-catégoriques, j'expliquai l'objet et la portée de ma mission.
« Le peuple, dis-je aux députés, n'a pas versé son sang pour consommer une révolution de palais ; il a combattu et triomphé pour assurer les droits de sa souveraineté contre le prétendu droit divin de la royauté, pour substituer la loi du contrat à l'arbitraire du bon plaisir, et le gouvernement représentatif, dans toute sa vérité , à un gouvernement de
cour. Avant de disposer de la' couronne, il faut donc savoir à quelles conditions elle sera donnée; il faut que l'avènement de la nouvelle royauté ne soit que la consécration des garanties conquises, garanties que le gouvernement provisoire et le général des gardes nationales du royaume ont écrites pour ainsi dire sous la dictée du peuple dans l'adressej que je dépose sur la tribune. »
Ce n'était pas, on le voit, une supplique, c'était une sommation que j'apportais.
Que serait-il arrivé, si la Chambre des députés eût résisté? il est certain que l'élément populaire l'eût emporté et que la république eût été immédiatement proclamée.
Les députés imaginèrent un expédient qui conciliait les exigences de l'Hôtel de ville avec l'impatience qu'ils avaient de constituer un gouvernement : il consistait à placer à la suite de la charte de 1814, qu'ils venaient de réviser, sur la proposition de M. Bérard, en une seule séance , un article final , dans lequel on reproduirait les différentes garanties spécifiées dans mon message en déclarant qu'il y serait pourvu par des lois particulières. C'est ce qui motiva cet article 69 de la constitution, si précis et si vainement invoqué depuis par l'opposition.
L'en-gagement était donc pris dans la constitution elle-même et ces garanties devaient former, ainsi que nous l'avions demandé, une des conditions du contrat qui allait se sceller entre la nation et la nouvelle dynastie.
J'ai eu plus d'une fois l'occasion de rappeler cette circonstance dans mes luttes contre la réaction, notamment à l'occasion des atteintes portées à la juridiction du jury en matière de presse.
Mais telle est la légèreté de notre caractère ou notre facilité à oublier, que cette convention si solennelle
avait passé comme inaperçue, et que je dus, dans la fameuse discussion des lois de septembre, invoquer le procès-verbal même de la Chambre des députés pour constater l'existence de ce pacte constitutionnel.
Une autre circonstance vint bientôt après causer une vive émotion à l'Hôtel de ville : une proclamation affichée dans tous les lieux publics permettait à la nation française, au nom du lieutenant général, de reprendre le drapeau tricolore.
A la vue de cette proclamation, la plus vive indignation éclate au milieu de nous : la Commission municipale s'assemble aussitôt, elle prend un arrêté par lequel il est ordonné que les affiches contenant cette proclamation seront arrachées partout où elles seraient trouvées.
Cette décision était motivée sur ce que la nation française, ayant reconquis ses couleurs nationales et les ayant scellées de son sang, en était saisie par le droit de la victoire et en vertu de sa pleine souveraineté et qu'elle ne reconnaissait à personne le pouvoir de les lui concéder, pas plus que celui de les lui retirer. Je reçus de nouveau la mission d'aller porter cet arrêté à la Chambre des députés, de le déposer sur la barre et d'annoncer que le gouvernement provisoire avait donné des ordres pour qu'il reçût partout son exécution : on le voit, le conflit devenait de plus en plus imminent.
Louis-Philippe le sentit : il reconnut qu'il serait dangereux de prolonger une telle situation, que le moment décisif était arrivé de la faire cesser, que si la Chambre des députés avait pu lui offrir la couronne, c'était à l'Hôtel de ville qu'il fallait aller la prendre.
Je me disposais à remplir le message dont j'étais chargé. J'attendais le cavalier d'ordonnance qui devait m'accompagner; je me souviens même qu'accablé de fatigue et à peu près privé de sommeil depuis plu-
sieurs jours, je m'étais endormi sur une borne près de la porte de l'Hôtel de ville. On fut obligé de me réveiller pour m'avertir que tout était prêt pour mon départ. Mais à peine avais-je dépassé la place de Grève que je vis arriver par les quais une nombreuse cavalcade ; c'était Louis-Philippe qui venait à l'Hôtel de ville. H était accompagné d'un groupe de députés. Lafitte, encore gêné par son entorse, s'était fait porter en chaise à porteurs. Je rebroussai chemin et vins prévenir le gouvernement provisoire et le général Lafayette ; celui-ci descendit sur le perron de l'Hôtel de ville, entouré de son nombreux état-major, reçut le lieutenant général ; ils remontèrent ensemble dans la grande salle de l'Hôtel de ville, car c'était là qu'était le véritable foyer de la révolution. Mais c'était aussi là que fermentaient avec le plus de violence toutes les passions qu'elle avait allumées.
Une sorte dïnstinct avertissait ces hommes, qui luttaient pour faire sortir de cette crise la réalisation de leurs opinions républicaines ou de leurs projets anarchiques , que la présence du duc d'Orléans à l'Hôtel de ville allait précipiter le dénoùment qu'ils redoutaient. Dès qu'il parut dans la grande salle, ils l'entourèrent comme par un mouvement convulsif; nous étions heureusement préparés et nous étions assez nombreux pour les contenir. J'observais les visages de ces hommes, au moment où le député Viennet lut à haute voix la proclamation que la Chambre et le lieutenant général adressaient au peuple. Tous ces visages portaient l'empreinte d'une sorte de rage concentrée; j'ai vu des larmes jaillir de ces yeux qu'animait un sombre fanatisme; je m'attendais à chaque instant à quelque violence qui eût converti cette scène imposante en un horrible drame.
Lorsque la lecture de l'adresse qui contenait les promesses les plus solennelles de maintenir les ga-
ranties reconquises fut terminée, le général Dubourg s'approcha du lieutenant général du royaume, et, d'un ton menaçant, lui adressa ces paroles :
(( Nous venons de recueillir vos engagements, mais souvenez-vous que, s'il vous arrive de les oublier, nous saurons vous les rappeler. »
A ces mots, une partie de ce nombreux auditoire qui encombrait la grande salle fit éclater des cris menaçants. Le duc d'Orléans répondit avec fierté, qiiil n'avait pas besoin de menaces pour tenir- sa parole, et qu'il suffisait du sentiment de l'honneur auquel il n avait jamais manqué.
Puis, profitant du bon effet que ces quelques paroles dites avec une courageuse assurance avaient produit, il saisit un drapeau tricolore qui était à sa portée et, prenant le bras du général Lafayette, se dirigea vivement vers une des fenêtres de l'Hôtel de ville donnant sur la place de Grève qui était à ce moment encombrée d'une immense multitude de laquelle s'échappaient surtout les cris de : plus de Bourbons !
A l'apparition du duc d'Orléans et de Lafayette enveloppés tous deux, pour ainsi dire, dans les plis du drapeau national, un cri s'élança des entrailles de cette multitude, et ce cri, cette fois unanime, fut celui de : vive le duc d'Orléans! vive Lafayette!... la révolution était terminée.
Le duc d'Orléans était entré simple prétendant à l'Hôtel de ville ; il pouvait y trouver la mort, il en sortit portant la plus belle couronne du monde, et proclamé par le peuple de Paris. Ce couronnement en valait bien un autre.
Le lendemain, le général Lafayette et la Commission municipale rendaient au lieutenant général sa visite et s'acheminaient vers le Palais-Royal à travers une haie de peuple qui se pressait pour assister à ce spectacle où se reflétaient tous les sentiments, toutes les
passions qui l'agitaient : Lafayette était le héros de la journée. De toutes parts les bras nus des ouvriers étaient tendus vers lui ; des mains durcies par le travail venaient presser la sienne.
L'entrevue avec le duc d'Orléans fut courte, et quelques paroles de mutuelles fécilitations pour l'heureux dénoûment de cette grande crise politique furent échangées : c'est dans cette entrevue qu'on place le mot du général Lafayette. « Ce sera la meilleure des « Républiques!... » Je ne l'ai pas entendu prononcer et ne puis pas l'attester; toutefois, je dois dire que ce mot exprimait parfaitement l'intime pensée du général, celle qui a gouverné toute sa conduite dans cette phase si importante de sa vie.
Ce n'est, en eiîet, ni par faiblesse , ni par entraînement, et encore moins dans une vue d'ambition personnelle, que le général Lafayette s'était décidé en faveur de la royauté constitutionnelle confiée à la branche cadette des Bourbons ; c'était sous l'impulsion des sentiments les plus nobles et les plus désintéressés qu'il avait pris cette détermination, et il m'appartient, peut-être plus qu'à personne, de lui en donner le témoignage.
En effet, dans les jours qui avaient précédé cette scène de l'Hôtel de ville que nous venons de décrire, le général était à chaque heure assailli par de nombreuses députations qui s'efforçaient de l'entraîner vers la république, en réveillant ses vieux souvenirs de 1789 et ses vives sympathies pour les formes du gouvernement américain.
Les amis du duc d'Orléans le pressaient, de leur côté, de se prononcer, car chaque instant perdu pouvait amener une grande perturbation. Dans cette situation, sentant le poids de la responsabilité qui pesait sur lui, Lafayette me fit l'honneur de m'appeler à en conférer avec lui : notre conversation fut longue,
aussi calme que s'il se fut agi de résoudre une simple question de philosophie ou d'histoire. • J'ai un souvenir encore très-présent de cette conversation. Le général, un peu indisposé, était couché et j'étais assis près de son lit. Nous discutâmes tout : la forme du gouvernement, le choix des institutions et celui des personnes. Je peux dire que la conclusion définitive qui sortit de cette conférence répugnait aux sentiments intimes du général, mais était conforme à sa raison; ses sympathies personnelles étaient pour la république ; il en avait vu en Amérique les admirables résultats. Ses souvenirs les plus récents lui retraçaient la puissance colossale, l'extrême liberté et la richesse immense que ce peuple, en moins d'un siècle, avait dues à ses institutions républicaines, tandis que les souvenirs de toute sa vie, depuis son extrême jeunesse jusqu'à l'âge où il était parvenu, ne lui rappelaient de la royauté que des perfidies et des corruptions.
D'un autre côté, il avait conservé, lui dont le cœur était si bienveillant, un profond sentiment de mépris et même de haine contre le père de celui qu'il s'agissait actuellement de faire roi, le duc d'Orléans, dit Égalité; il avait dû, en 1792, signifier à ce prince un ordre d'exil que ses intrigues [avaient rendu nécessaire, et ce sentiment rejaillissait en partie sur son fils. Mais la raison et le patriotisme si pur et si vrai du général triomphèrent de ces sentiments.
Voici le sommaire des motifs que je me permis de faire valoir et qui eurent son assentiment. La situation intérieure et extérieure de la France ne permettait pas d'accepter l'institution républicaine; située comme elle l'est, en Europe, en face de nations puissantes gouvernées par des monarchies dans lesquelles le pouvoir est fortement concentré , elle est obligée, sous peine d'offrir à ses voisins une proie assurée,
128 MEMOIRES D'ODILON EARROT.
d'avoir elle-même une centralisation très-puissante. Ainsi, au lieu de simples milices qui suffisent à l'Amérique, la France a besoin d'une forte armée perma^ nente toujours prête à agir. Cette armée ne peut relever que d'un seul chef; de même pour la justice, pour les finances, à moins de rompre cette unité qui fait la force de notre pays.
L'administration seule pourrait être décentralisée, mais encore dans une mesure qui n'empêcherait pas que le pouvoir qui restera concentré dans les mains du chef du pouvoir exécutif ne fit de ce chef un personnage si puissant, si influent sur les destinées du pays, que le choix de cette magistrature par l'élection pourrait provoquer des conflits sanglants et introduirait dans notre société un germe périodique de guerre civile qui finirait par l'épuiser.
D'ailleurs, une fois élu, quelle puissance pourrait balancer celle de l'homme à qui de tels pouvoirs seraient confiés, et quels moyens sérieux, efficaces, les lois pourraient-elles off'rir pour l'empêcher d'en abuser.
Tandis que la monarchie constitutionnelle désintéresse la république dans ce qui tient à la liberté, à la dignité humaine; car bien que, sous cette forme de gouvernement, le pouvoir suprême du chef de l'État soit réglé par le droit héréditaire et non livré à l'élection populaire, le gouvernement dans ses réalités et ses applications aux droits et aux intérêts de la nation est tout entier subordonné à l'opinion générale du pays ; il relève de cette opinion, non tous les cinq ou dix ans, comme sous la république, au moyen d'une élection quinquennale ou décennale, mais tous les jours et à tous les instants du jour, pour ainsi dire, par l'obligation où est le ministre responsable, seul dépositaire réel et effectif du gouvernement, d'être d'accord avec la majorité des représentants de la nation.
Aussi, sous ce dernier mode de gouvernement, l'éhction du pouvoir est indirecte, mais permanente, et cette élection n'entraîne ni commotion, ni guerre civile, ni intervention étrangère. La question entre la république et la monarchie constitutionnelle est donc résolue par la seule force de la i^ituation géographique de la France, indépendamment même de ses mœurs et de ses traditions qui sont entièrement favorables à la monarchie.
Pour faire yiolence à ces mœurs, à ces traditions, il faudrait de nouveau recourir à un système de violence et de terreur, et renouveler la politique du Comité de salut public et de la Convention, qui fut, peut-être, plutôt la conséquence forcée du choix d'un gouvernement qu'il fallait imposer par la force que le résultat de la stupide férocité des hommes qui se sont faits les instruments de cette violence.
Le général Lafayette, l'homme de la liberté régulière et qui, s'il n'avait pas conservé une trop bonne opinion de la royauté, haïssait bien plus encore lo jacobinisme, ne pouvait hésiter; s'il pouvait oublier que c'était devant la proscription des jacobins qu'il avait été obligé de quitter son pays, il n'oubliait pas de combien de ruines et de sang ce détestable parti avait couvert la France : il se prononça pour la monarchie constitutionnelle.
Le Palais-Royal avait eu vent de notre conférence. En sortant de la chambre du général, je trouvai le vieux général Mathieu Dumas qui attendait avec impatience le résultat de notre conversation et la reporta tout joyeux à Louis-Philippe qui, dès lors, ne craignit plus de franchir le Rubicon et se décida à venir à l'Hôtel de ville.
Plût à Dieu qu'il eût bien compris à quelles conditions la couronne de France lui était décernée ; plût à Dieu qu'au lieu de nier ou de rejeter bien loin ce I. 9
X30 MEMOIRES D'ODILON BAEIKOT.
Cju'il appelait dédaigneusement le programme de Vhôtel de ville, il y fût, au contraire, religieusement resté fidèle ; il aurait épargné à notre malheureuse France de bien longues et bien cruelles épreuves.
Je suis obligé maintenant de laisser se développer, sans moi et en mon absence, les événements ultérieurs : la proclamation du roi, son serment, qui n'étaient que les conséquences forcées des actes auxquels je venais de prendre part. Une mission qui a marqué dans ma vie, et qui m'a laissé de vives et profondes impressions, m'éloignait du théâtre même où ce dénoûment allait s'accomplir : mission toute de générosité, et que j'ai eu le bonheur de remplir au grand étonnement de mon pays et de mon temps.
CHiPITRE III
Pendant que ces choses se passaient à Paris, le roi Charles X était à Rambouillet, attendant le résultat de son abdication et de la désignation qu'il avait faite du duc d'Orléans, comme lieutenant- général du royaume. Là, il était assez éloigné de Paris pour n'avoir plus rien à craindre de l'action immédiate de l'insurrection parisienne, et il en était assez rapproché pour prendre avantage des circonstances.
L'ordre avait été transmis au général qui commandait le camp de Saint-Omer de rallier les troupes du roi à Rambouillet; on craignait d'un autre côté le soulèvement des populations de l'Ouest et du Midi de la France.
Le gouvernement de l'Hôtel de ville n'avait pas eu la pensée de mettre obstacle à l'éloignement du roi ; seulement, ayant appris que les diamants de la couronné avaient été enlevés et transportés à Rambouillet, il avait donné mission à un officier connu par sa bravoure et qui avait la confiance du général La Fayette, au colonel Plocque, de se rendre à Rambouillet pour revendiquer ces diamants comme propriété nationale.
Cet officier essuya, comme on le pense bien, un refus. Ne consultant alors que son courage, au lieu de nous venir rendre compte du résultat de sa mission, il réunit autour de lui quatre ou cinq soldats débandés et, se plaçant en face des avant-postes de l'armée royale, il lui fit des sommations hautaines et intercepta toutes ses communications avec Paris. Il en résulta une espèce d'engagement dans lequel il reçut une balle dans la jambe et fut transporté blessé à Rambouillet où il parlait encore en vainqueur. Avait-on une idée exacte de cet état de choses au Palais-Royal ? On pourrait en douter, car le 2 août, vers les dix heures du matin, je fus invité à me rendre auprès du duc d'Orléans pour affaire aussi importante qu'urgente. Je me rendis immédiatement à cette invitation et je trouvai le lieutenant-général seul dans son cabinet. C'était la seconde ou la troisième fois que je le voyais ; je n'avais jamais eu aucun rapport ni direct ni indirect avec lui avant la révolution.
« Je viens de recevoir, me dit-il, une lettre du roi Charles X qui, sur le point de quitter la France, me demande des sauvegardes. J'ai jeté les yeux sur vous, pour cette mission ; il est convenable que la Chambre, l'armée et la population de Paris y soient représentées. Le maréchal Mortier, duc de Trévise, représentera l'armée, MM. le baron de Schônen et le colonel Jacqueminot, tous deux députés, représenteront la Chambre, et vous, consentez-vous à représenter la garde nationale parisienne? » Je m'inclinai.
« Ainsi composée, cette commission est assurée, ajouta-t-il, de rencontrer partout respect et soumission, et je confie à votre courage et à votre honneur le salut de cette famille dont j'ai la douleur d'être obligé de me séparer. Le temps presse, allez faire vos préparatifs de voyage, et dans deux heures une voiture sera prête pour vous transporter à Rambouillet. M. le
duc de Coigny, qui a des relations personnelles et domestiques avec Charles X, vous servira d'introducteur auprès de lui.
(( Voici la réponse que j'adresse à la lettre du roi et que vous lui remettrez. » Il me confia en même temps un paquet cacheté.
« Vous voudrez bien, avant de partir, repasser par le Palais-Royal, car j'aurai des instructions particulières à vous donner. »
Je pris à peine le temps de retourner chez moi, d"y faire prendre quelques effets de voyage et une lettre de crédit, puis je retournai au Palais-Royal.
La duchesse d'Orléans était cette fois dans le cabinet de son mari, et lorsque j'y entrai, je les trouvai tous deux en proie à la plus vive émotion.
Le duc se récriait sur sa fatale destinée qui le condamnait à être l'instrument de la déchéance et de l'exil d'une famille qui l'avait comblé de bienfaits et pour laquelle il avait une si profonde affection. Ses paroles étaient entrecoupées de sanglots; la duchesse, de son côté, livrée à une extrême agitation, se jetait au cou de son mari, cherchant à le consoler, à le soutenir, et se tournant vers moi : « Le voyez-vous, disait-elle, c'est le plus honnête homme du royaume. »
J'étais moi-même ému de cette scène à laquelle j'assistais dans un silence respectueux.
Le lieutenant- général alors s'approcha de moi : «M. Odilon Barrot, je vous ai choisi, parce que je connais votre cœur et que j'ai pu déjà apprécier la générosité de vos sentiments.
« Je vous charge particulièrement non-seulement de veiller à la sûreté de mes malheureux parents, mais de les entourer de tous les égards dus au malheur... »
Je l'assurai que j'étais prêt à sacrifier ma vie pour accomplir la mission qu'il me faisait l'honneur de me confier et que j'en comprenais le caractère et la portée.
134 MÉMOIRES D'ODILON BARllOT.
Je me retirai.
A quatre heures et demie, les commissaires, à l'exception du duc de Trévise, étaient sur la route de Rambouillet : le maréchal Mortier avait refusé de partir avec nous ; il donna pour raison qu'étant chevalier des ordres, il ne pouvait se dispenser de paraître en présence du roi revêtu de son cordon bleu ; que telle était la règle, etc.
Ce vieux et brave soldat n'avait rien trouvé de mieux, pour motiver son refus, que de se retrancher dans une question d'étiquette au moins puérile; malgré la gravité et le danger de la situation, nous ne pûmes nous empêcher de sourire lorsqu'on nous communiqua cette étrange excuse.
Le maréchal Maison, désigné pour tenir la place du maréchal Mortier, ayant accepté, nous rejoignit à Rambouillet où nous arrivâmes entre neuf et dix heures du soir.
Quelques détachements de la garde royale, notamment de la garde à cheval, que nous rencontrâmes sur la route et dont les officiers nous annonçaient qu'ils étaient résolus à ne plus servir contre là cause nationale, nous confirmèrent dans l'idée que nous emportions de Paris que le roi avait licencié son armée et que nous n'avions plus à remplir qu'une mission de paix et de protection.
Dès notre arrivée, nous fîmes inviter le maréchal Marmont, duc de Raguse, à se mettre en rapport avec nous. Il vint aussitôt à notre hôtel. Nous lui rendîmes compte en peu de mots de notre mission et lui demandâmes de nous introduire auprès du roi.
Le maréchal, ayant été prendre les ordres de Charles X, revint après quelques instants nous dire que le roi était retiré dans ses appartements et qu'il était d'étiquette (toujours l'étiquette) que nul ne pouvait être introduit dans un tel moment. Nous le
priâmes de retourner auprès du roi, accompagné cette fois du duc de Coigny, auquel nous remîmes la lettre du duc d'Orléans dont nous étions porteurs. Le maréchal Marmont revint bientôt, nous disant que le roi n'avait pas lu sans surprise la lettre que lui adressait son cousin ; qu'il n'avait pas demandé de sauvegardes et qu'il n'en avait pas besoin; qu'il était entouré de son armée fidèle et qu'il attendrait dans cette situation le résultat des communications qu'il avait ordonné de faire aux Chambres. Le duc de Raguse ajoutait que, néanmoins, le roi ne trouvait pas mauvais que nous restassions à Rambouillet jusqu'à ce que ce malentendu fût éclairci.
Nous lui répondîmes que nous étions venus à Ram« bouilletavec le caractère de sauvegardes et pour remplir une mission de paix et de protection ; que, dès que nous n'étions pas agréés par Charles X en cette qualité, nous ne pouvions rester un seul instant de plus ; et, comme les chevaux de nos voitures n'étaient pas dételés, nous^ repartîmes immédiatement pour Paris.
Le duc de Raguse montrait dans ses conversations avec nous une grande effusion. C'est de lui que nous apprîmes les détails de la scène qui avait eu lieu l'avant-veille entre le duc d'Angoulême et lui, et dont il était encore tout ému.
Il se plaignait amèrement du sort qui semblait le poursuivre. « J'étais, nous disait-il, adversaire trèsprononcé des ordonnances et pourtant je me suis vu forcé de les faire exécuter. »
Pour se justifier d'avoir ordonné à ses troupes de tirer sur les citoyens dont le crime était de résister à des actes qu'il reconnaissait lui-même illégaux, il nous donnait une singulière explication que je retrouve dans mes notes.
n La rue^ disait-il, devait être libre pour la troupe
comme pour les citoyens ; par cela seul qu'on la leur interdisait t il a bien fallu ordonner le feu ! )>
La vérité historique est que, depuis sa malheureuse participation à la capitulation de Paris, le duc de Raguse, poursuivi par l'opinion publique et comme dénationalisé, était devenu dans les mains du parti ullrà de la Restauration un instrument aveugle, et qu'il ne pouvait lui rien refuser.
Ajoutez que le maréchal avait contracté des habitudes d'une vie tellement luxueuse, qu'il était écrasé de dettes que la cour voulait bien payer. Cet homme ne s'appartenait plus, et la cruelle destinée qu'il déplorait devant nous n'était que la conséquence de sa conduite.
Du reste, il protestait de sa résolution de se séparer de la famille exilée dès qu'il l'aurait accompagnée sur la terre d'exil et accompli ainsi son devoir.
Il nous en demandait acte et nous le lui délivrions, «n faisant de tristes réflexions sur les vicissitudes de cette existence dont les débuts avaient été si brillants et si glorieux et dont le terme était si chargé de douleur et de honte.
A quatre heures du matin nous descendions au Palais-Royal et faisions éveiller le duc d'Orléans. A peine se donna-t-il le temps de se couvrir des vêtements les plus indispensables ; ses pieds étaient nus dans ses pantoufles.
Le dialogue fut court.
« Monseigneur, Charles X, répondant au message que nous lui avons porté de votre part, nous a fait dire qu'il n'avait pas demandé de sauvegardes et de plus, qu'entouré de son armée fidèle, il n'en avait pas besoin ; il nous a paru évident qu'il cherchait à gagner du temps : cette situation est périlleuse, il faut la faire cesser ; et, si un coup est à frapper, c'est à vous, et à vous seul, d'en prendre l'initiative. »
J'appuyai sur ces dernières paroles ; nous n'avions pas le temps, en effet, de demander l'explication de cette étrange méprise qui nous faisait partir de Paris comme sauvegardes sur une prétendue demande qui ne se trouvait pas vraie, méprise qui nous avait fait une position très-fausse et même très-périlleuse.
Car, si Charles X eût été résolu à jouer son va-tout et à compromettre ce qui lui restait de force autour de lui dans un effort suprême, il n'aurait eu fien de mieux à faire que de nous faire passer par les armes, comme rebelles et espions, ainsi que le bruit en avait couru, et d'ordonner immédiatement après de marcher sur Paris !...
Ma voix et mon geste se ressentaient probablement des sentiments que j'éprouvais, car Louis-Philippe, au lieu de discourir, selon son habitude, me dit, après m'avoir regardé :
« Vous avez raison, M. Barrot, il faut faire une démonstration armée sur Rambouillet ; — prévenez le général Lafayette et que le rappel soit battu dans tous les quartiers de Paris ; — chaque légion de la garde nationale fournira un contingent de six cents hommes, et vous, messieurs, s'adressant à nous, vous précéderez cette colonne à Rambouillet. Cette fois, peutêtre, je serai compris et vous serez accueillis. »
Je me hâtai de transmettre au général Lafayette l'ordre du duc d'Orléans; mais la population de Paris l'avait pour ainsi dire pressenti et devancé.
D'abord, et quelques heures après notre départ de Paris, le bruit s'était répandu que nous avions été égorgés par les avant-postes de l'armée royale, et ce bruit y avait déjà causé une grande agitation.
Lorsque la nouvelle de notre retour arriva, elle trouva toute la populatîoa inquiète, anxieuse, toute prête à précipiter un dénouement ardemment désiré. Aussi, et avec cette rapidité électrique qui ne
peut se produire que dans les moments de révolution, d'un bout à l'autre de Paris et de sa banlieue, un cri unanime s'éleva : A Rambouillet f à Bamhouillet ! et aussitôt chacun de s'armer des premières armes tombées sous sa main, de s'emparer de tous les moyens quelconques de transport, puis, sans ordre, sans commandement, de s'acheminer pêle-mêle vers la route de Versailles. Le mouvement avait précédé le rappel des tariibours ; il ne put pas être régularisé, et au lieu du contingent régulier de chaque légion de la garde nationale , c'était une immense cohue composée d'hommes de toutes professions ; les uns à pied, les autres en charrettes; d'autres encombrant des voitures dont ils s'étaient emparés et qu'ils chargeaient jusqu'à l'impériale ; ceux-ci revêtus d'uniformes divers, ceux-là en habits ou en blouses; les uns armés de fusils, les autres d'instruments de travail et même de broches de cuisine. Tous poussaient des cris confus; un étranger qui aurait vu passer un convoi si bizarre, sans connaître la cause qui lui donnait l'impulsion, n'aurait su comment le caractériser : il l'aurait pris pour une de ces processions grotesques par lesquelles quelques-unes de nos provinces du Nord ont la coutume de célébrer un anniversaire local, bien plutôt que pour une armée allant décider du sort de la monarchie. Quelques escadrons de cavalerie en auraient eu facilement raison ; mais la force morale et la confiance étaient du côté de cette population confuse, tandis que la démoralisation la plus complète avait atteint et paralysé la force organisée qui entourait Charles X.
Toutefois, nous crûmes prudent, lorsque notre voiture eut dépassé la tête de la colonne parisienne déjà arrivée à Sèvres (il était bien six à sept heures du matin), de faire appeler le général Pajol qui avait le commandement, au moins nominal, de cette étrange
armée. ■ Nous lui recommandâmes expressément de placer une avant-garde un peu forte à Trappes, petit village qui précède Rambouillet, et de donner Tordre exprès à l'officier qui commanderait ce poste de ne permettre à qui que ce soit de passer outre, ajoutant que le succès de notre mission pouvait dépendre de la stricte exécution de cette consigne.
Arrivés nous-mêmes à Trappes, nous nous arrêtâmes et dépêchâmes un émissaire au maréchal Marmont, duc de Raguse, pour lui annoncer que nous étions de nouveau à la disposition du roi, et pour lui demander un sauf-conduit. Une heure après environ, la réponse nous arrivait et notre voiture entourée par un escadron des gardes entrait dans Rambouillet par la porte du parc.
- La nuit était venue, les bivouacs des troupes étaient éclairés; nos guides mirent quelque affectation à nous faire passer devant les régiments d'infanterie et de cavalerie massés dans le parc et sur la route, et surtout devant les quarante pièces de canons mises en batterie près du château ; ces forces réunies étaient réduites à trois mille chevaux et à cinq à vsix mille fantassins. Mais elles étaient composées presque entièrement de la garde royale, c'est-à-dire de soldats d'élite.
Rien de plus saisissant et de plus tristement solennel que l'aspect du château de Rambouillet dans cet instant critique. Au moment où nous y fûmes introduits, la grande salle était encombrée de fonctionnaires de tous rangs qui, à notre vue, se séparèrent en deux haies à travers lesquelles nous nous avançâmes. Comment rendre les sentiments divers qui se peignaient sur tous ces visages? le désespoir déchirant chez les uns, une joie mal contenue chez les autres. Mais ce qui dominait, c'était la vive anxiété que notre présence causait chez tous. Apportionsnous la paix ou la guerre? Allait-on être dans la né-
cessité ou de se faire tuer pour la dynastie régnante dans un dernier et suprême conflit, ou une transaction permettrait-elle à chacun, après avoir sauvegardé son honneur, de songer à ses intérêts et de se retourner vers le soleil levant? Tout cela était écrit sur ces figures sur lesquelles, en passant, j e pus j eter un regard rapide. Aux questions qui m'étaient adressées par les uns et par les autres sur ce qu'ils avaient à craindre ou à espérer, je m'étais borné à répondre : Espérez^ et ce mot^ circulant rapidement dans la foule, en avait déjà changé la physionomie, lorsque la porte du cabinet dans lequel se trouvait le roi s'ouvrit et se referma sur nous.
Charles X était seul, debout près d'une table; sa contenance était contrainte et sévère ; il était visiblement agité , quoiqu'il affectât une assurance apparente. Sa voix était brusque.
« Hé bien, que me veut-on? » furent les premières paroles qu'il nous adressa lorsqu'il nous vit entrer. Mes collègues m'avaient chargé de porter la parole.
« Sire, lui dis-je, nous sommes suivis par une colonne armée de la population de Paris ; nous l'avons devancée et nous nous sommes hâtés de nous rendre auprès de vous pour épargner à la France un horrible conflit dans lequel périraient infailliblement vos plus fidèles serviteurs, ceux qui doivent vous être les plus chers... conflit désormais sans objet, puisque vouset votre fils avez abdiqué.
a — J'ai abdiqué, il est vrai, dit Charles X; mais c'est au profit de mon petit-fils, et nous sommes tous résolus ici à défendre ses droits jusqu'à la dernière goutte de notre sang. »
Ces derniers mots avaient été prononcés d'une voix forte et qui paraissait exprimer une irrévocable résolution.
Je me rapprochai alors du roi, et avec un accent
pénétré et qui s'animait du sentiment que m'inspirait une si grave situation :
(( Il ne m'appartient pas, lui dis-je, de préjuger les droits dont vous parlez, ni les espérances qui s'y rattachent; mais gardez-vous que le nom de votre petitfils soit le signal de la catastrophe qui se prépare ; quel que soit l'avenir que Dieu lui réserve, dans l'intérêt même de cet avenir, qu'il ne soit pas souillé du sang qui va couler. »
Charles X était ému ; sa contenance et sa voix changèrent subitement.
(( Hé bien, me dit-il, que faut-il faire ? »
Cédant moi-même à une émotion trop vive pour respecter les lois de l'étiquette, je saisis une des mains du roi, et la pressant dans les miennes :
a Vous avez déjà commencé le sacrifice, sire, il faut le consommer et le consommer tout de suite, il n'y a pas un instant à perdre... »
Le roi nous congédia en disant qu'il allait aviser ; puis, comme nous nous retirions, il retint le maréchal Maison, témoignant le désir de l'entretenir en particulier.
Lorsqu'ils furent seuls, Charles X, d'après ce que le maréchal nous rapporta aussitôt après cet entretien, lui aurait dit : « Vous êtes militaire, maréchal, incapable par conséquent de me tromper; combien sont-ils?
« — Sire, aurait répondu le maréchal avec cette bonhomie apparente qui n'excluait pas une certaine finesse, je ne les ai pas comptés, mais, par approximation , ils sont bien de soixante à quatre-vingt mille hommes...
« — Cela suffit, répondit le roi, dans un quart d'heure, je vous ferai savoir mes résolutions... »
Un quart d'heure après, en efï'et, un billet du maréchal Marmont apporté par un officier du palais
nous faisait savoir que le roi avait résolu de se retirer; qu'il agréait notre intervention, comme commissaires du gouvernement, et qu'il irait coucher cette nuit à Maintenon. On nous faisait savoir également que les diamants et autres bijoux de la couronne étaient enfermés dans un fourgon placé sous une remise qu'on nous désignait.
A l'instant même, j'envoyai au général Pajol la note suivante :