‹ Mémoires posthumes (volume 3)Chapitre 16 sur 31 · INSURRECTION DE JUIN · texte numérisé non relu

INSURRECTION DE JUIN

à Votre Majesté d'examiner si la politique de vos ministres n'est pas pour quelque chose dans cette surexcitation de l'opinion populaire, et si, dans ce cas, il ne convient pas de changer cette politique...

— « La 'politique de mes ministres , interrompit brusquement Louis-Philippe , je ne sais ce que vous voulez dire. Sachez^ Messieurs ^ quil n'y a quune politique^ et c'est la mienne. Essayez de me persuader^ etfen changerai; mais jusque-là , dût-on me piler dans un mortier^ je ne m'en départirai pas !.... »

Nous fûmes comme stupéfaits de cette déclaration : nous nous disions tristement, en sortant des Tuileries, que si nous avions fait une révolution pour remplacer le gouvernement personnel de Charles X par un gouvernement vraiment parlementaire , nous avions eu la main malheureuse. La chute de ce gouvernement, qui niait si absolument la condition même de son origine , nous apparut comme fatalement certaine, et nous convînmes de rédiger en triple expédition le procès-verbal de cet entretien, comme pour en prendre acte devant l'histoire. On trouvera aux pièces justificatives une de ces expéditions, revêtue de nos trois signatures '.

Cependant l'insurrection vaincue eut les résultats que j'avais prévus : elle produisit dans l'opinion publique et surtout dans la Chambre une réaction violente contre l'opposition ; et , ainsi que l'avait dit Armand Carrel , j'eus à en répondre.

La victoire avait été facile; l'attitude de la population parisienne était pleinement rassurante : le gouvernement pouvait donc sans aucun danger, et même à son grand profit, se faire honneur de sa modération , et s'abstenir de recourir à des mesures exceptionnelles. Le roi lui-même , dans notre entrevue, nous avait assuré qu'on n'aurait pas recours à l'état

de siège. Il paraît qu'il changea d'avis : car, dès le lendemain, une simple ordonnance mettait en état de siège Paris et plusieurs départements , et remplaçait la juridiction ordinaire des tribunaux par celle des conseils de guerre. En même temps furent traduits devant ces conseils, non pas seulement les combattants pris les armes à la main, mais des écrivains , des journalistes, qu'on accusait d'avoir par leurs écrits antérieurs excité les citoyens à s'insurger.

Je repris alors ma robe d'avocat, et dénonçai à la Cour de cassation l'inconstitutionnalité de cette mesure , me fondant sur ce que la Charte ne permettait sous aucun prétexte de rétablir des tribunaux exceptionnels , ni d'enlever les citoyens à leurs juges naturels. Après un débat solennel, je fis casser, comme rendus en violation de la Charte , les jugements du Conseil de guerre qui avaient déjà condamné plusieurs des accusés.

Cet arrêt , qui surprenait le gouvernement dans l'ivresse de son triomphe, en faisant échec à ses projets de vengeance et d'intimidation , causa un grand émoi dans le parti conservateur. Il y eut même à ce sujet, dans le sein du Corps législatif, un débat plein d'aigreur, où l'on insinuait que la Cour de cassation avait obéi, dans cette circonstance, à des influences légitimistes. Vaine récrimination ! il fallut bien subir l'autorité de la chose jugée et chercher d'autres satisfactions.

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