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CHAPITRE YII

MINISTERE DU It OCTOBRE ET SES DIVERSES MODIFICATIONS JUSQU'AU MINISTÈRE MOLE DU 6 SEPTEMBRE 183G

La session de 1832 s'ouvrit sous les tristes auspices d'un attentat contre la personne du roi: un coup de pistolet fut tiré sur sa voiture lorsqu'elle traversait le Pont Royal. Un sieur Bergeron, qui devint plus tard^ après 1848, commissaire de la République dans le département de l'Aisne, fut accusé de ce crime et acquitté faute de preuves suffisantes.

La capture de la duchesse de Berry vint créer un nouvel embarras à nos ministres. Cette arrestation s'était opérée avec les particularités les plus étranges. La princesse, même après la dispersion des bandes armées qui s'étaient soulevées pour sa cause, s'obstinait à rester sur le sol de la Bretagne ; elle errait de cachette en cachette, déjouant toutes les recherches, de la police. Un sieur Deutz, juif de religion, qui était parvenu à capter sa confiance, écrivit au ministre de l'intérieur une lettre anonyme dans laquelle il lui offrait, moyennant une forte somme, de lui découvrir la retraite de la fugitive. Il donnait rendez-vous à ce ministre pendant la nuit, aux Champs-Elysées, pour I. 18

lui livrer son secret. M. Thiers ne craignit pas de se rendre seul à ce rendez- vous : le marché fut conclu et la duchesse de Berry livrée. La maison dans laquelle elle était cachée fut cernée par la gendarmerie. Les personnes qui s'y trouvaient n'avaient eu que le temps de se blottir derrière la plaque d'une cheminée; mais, les gendarmes ayant allumé du feu dans cette cheminée , force fut à ces personnes de se découvrir. La princesse, qui était parmi elles, fut immédiatement conduite au château de Blaye , près Bordeaux.

L'autorité judiciaire fut d'abord saisie, et la chambre des mises en accusation du ressort rendit un arrêt de renvoi en cour d'assises. — Il semblait qu'il n'y eût pour le gouvernement que deux partis à prendre : ou rendre la prisonnière à sa famille à Naples , considérant qu'elle ne pouvait plus être dangereuse; ou la faire juger, soit par la Chambre des pairs, soit par le jury, et ensuite la gracier. C'est ce dernier parti que je conseillais dans le débat qui eut lieu à ce sujet. J'y voyais, en effet, pour le gouvernement une occasion de s'affirmer en face de l'Europe, et pour notre cause, un gage de plus de la prééminence de la souveraineté nationale : c'était, selon moi, une magnifique occasion de mettre à l'épreuve la force de nos nouvelles institutions. D'autres considérations prévalurent. MM. de Broglie et Thiers firent grand bruit des dangers que ferait courir à la paix publique un tel procès ; ils parlèrent d'une armée de 80,000 hommes qui serait nécessaire pour assurer force à la loi: ce qui était tout à la fois une exagération et un aveu de faiblesse. La Chambre se récusa, laissant au ministère toute la responsabilité de sa détermination; mais, par cette abstention même, elle encourageait une dérogation aux lois ordinaires : car, si elle eût voulu l'exécution de ces lois, elle l'eût exprimé. Louis-Philippe le comprit ainsi : il se regarda comme affranchi par

le parlement lui-même de l'observation des règles communes. Entre le cours régulier de la justice et la politique de générosité, il adopta un juste milieu, il faut le dire, aussi odieux qu'impolitique.

La princesse s'attendait à être jugée, et elle m'avait même fait sonder par un de ses conseillers, mon confrère Guillemin, pour savoir si je consentirais à la défendre; mais le roi en avait décidé autrement. Il la fit enfermer dans la forteresse de Blaye, sous la garde du général Bugeaud ; et, comme des symptômes de grossesse avaient été remarqués en elle , il la fit visiter par des médecins, et la retint prisonnière jusqu'au jour de l'accouchement, qu'il eut grand soin de faire constater par un procès-verbal en règle; puis il la renvoya après l'avoir ainsi publiquement déshonorée. C'est un des actes les plus caractéristiques de cette politique sans élévation.

Ce triste dénoûment eut des suites funestes, nonseulement par l'irritation qu'il jeta chez tous les légitimistes et le dégoût qu'il inspira aux honnêtes gens des autres partis, mais par la mort tragique d'un député, M. Dulong, parent et ami de M. Dupont (de l'Eure), homme de mœurs douces, de caractère enjoué et qui était fort aimé à la Chambre. Il avait qualifié le général Bugeaud de geôlier, faisant allusion à la mission de Blaye : des explications avaient été demandées et données, l'affaire semblait arrangée, lorsqu'intervint un aide de camp du roi (le général de Rumigny), qui ranima et envenima la querelle. Le duel eut lieu et fut fatal à Dulong : sa mort fit la plus profonde impression, non-seulement dans la Chambre, mais dans le peuple, qui se pressait à son convoi. Le général Lafayette crut devoir conduire à pied le corps de son ami jusqu'au cimetière, et il contracta dans cette course une maladie dont il mourut.

C'est le 20 mai 1834 que s'éteignit ce grand citoyen,

276 MEMOIRES D'ODILON BARUOT.

J'ai peut-être été trop son ami pour en parler avec une entière impartialité ; aujourd'hui môme, après tant d'années écoulées, tant de vicissitudes traversées, jenepeuxmerappelersansun profond attendrissement les rapports que nous avons eus ensemble. Je n'ai rencontré dans aucun homme plus de grandeur d'âme, unie à plus de bonté et de simplicité ; une foi plus entière dans les droits des peuples, unie à un dévouement plus absolu, à un courage plus héroïque, pour les faire triompher ; et si même on peut adresser un reproche à cette noble nature, c'est l'exagération de ses qualités. Soupçonnant difficilement dans autrui le mal qui n'était pas en lui, le général Lafayette accordait trop facilement sa confiance et on en a souvent abusé. Emporté par le besoin de se dévouer, il était trop disposé à préférer les tentatives où il exposait sa vie aux efforts patients et persévérants de la lutte légale. Lorsqu'il me disait que « le jour le plus heureux de sa vie serait celui où il monterait sur léchafaud po2/r y confesser sa foi politique^ » il ne disait rien de forcé et ne faisait qu'exprimer un sentiment qui lui était naturel : c'est que la liberté était une religion pour lui, et que, s'il avait la foi des martyrs, il en avait aussi le courage et la sublime résignation. Aucune vie d'homme dans nos temps modernes n'a offert une plus belle et plus parfaite unité. Aux premiers bruits de l'insurrection américaine, il s'élance, jeune encore, à travers l'Océan, et, malgré les obstacles que lui opposent sa famille et le gouvernement, il va combattre aux côtés de Washington. Il semble qu'il ait pressenti les destinées de cette grande république américaine, et qu'il y ait vu luire l'aurore de ce jour nouveau qui devra s'étendre sur le monde entier : aussi rapporte-t-il dans sa patrie les sentiments américains dont il s'est pénétré. Lorsqu'il proposait et faisait adopter dans l'Assemblés eonstit'if^nte la célèbre Déclaration des

droits de l'homme, laquelle, malgré les nombreux démentis que nous lui avons donnés, sera toujours notre boussole, ce sont les souvenirs de l'Amérique qui l'inspiraient; lorsque, révolté par les violences des jacobins et par la pression despotique qu'ils exerçaient sur la Convention, il accourait seul, désarmé, à la barre législative pour les dénoncer et braver leur fureur, c'était encore son profond respect pour la loi et pour l'inviolabilité nécessaire des législateurs, sentiment entièrement américain, qui le guidait ; lorsqu'il combattait opiniâtrement le despotisme de l'Empire, malgré le prestige de ses victoires, etque, dans les Cent jours, à la Chambre des représentants, répondant à un orateur qui venait de reprocher à la France son ingratitude envers le grand Napoléon, il s'élevait à une si haute éloquence et promenait son auditoire frémissant à traversions les champs de bataille où les Français avaient versé leur sang pour ce même Napoléon; en parlant ainsi il exprimait encore le sentiment américain qui ne permet jamais de mettre en balance la personnalité d'un homme, quelque grande qu'elle soit, avec la patrie. Dans tous ses discours, si remarquables d'ailleurs par la netteté et la fermeté des principes, par la sobriété du langage et l'élévation des sentiments, se rencontrait une grâce et même une sorte de sansfaçon qui avait aussi son charme et sa puissance : on y retrouvait le compagnon et l'ami de Washington, l'Américain d'adoption, mais aussi le gentilhomme français. Enfin, la Providence a fait naître presque en même temps ces deux hommes, Lafayette et Napoléon, et les a mis en présence, comme pour offrir à notre génération les deux types très-différents de la grandeur. De même qu'aux deux extrémités de Paris s'élèvent ces deux monuments, dont l'un glorifie les grandeurs du pouvoir absolu et l'autre porte vers les nues le génie de la Liberté, et qui, tous deux debout,

semblent se défier et dire à la France : Choisis! Elle a porté ses hommages alternativement à l'un et à l'autre, croyant pouvoir réunir et confondre ces deux cultes contraires; on a dépensé bien des sophismes pour tâcher de les concilier; mais la force des choses et la vérité protestent, et il faudrabien, unjour ou l'autre, faire un choix. Ce jour-là, la mémoire de Lafayette grandira encore.

L'émotion causée par tous ces cruels épisodes n'était pas encore calmée, lorsqu'une nouvelle insurrection éclata à Lyon. C'étaient toujours les ouvriers en soie qui, travaillés par les sociétés secrètes, se soulevaient et arboraient sur leur drapeau : Vivre en travaillant, mouiHr en combattant. Les autorités civiles et militaires de cette ville, prévenues à temps, agirent cette fois avec vigueur et décision, et le canon eut bientôt raison de ce soulèvement qui, à vrai dire, n'avait pas de cause sérieuse.

Les démagogues de Paris crurent cependant que l'occasion était bonne pour eux, et, au moment où l'insurrection de Lyon venait d'être réprimée, ils descendirent dans la rue et dressèrent des barricades. La police triompha si facilement de cette émeute, qu'on la soupçonna de l'avoir provoquée ou tout au moins facilitée.

Des excès déplorables furent commis dans la répression de cette échauffourée : des soldats pénétrèrent dans les maisons d'où ils soupçonnaient qu'on avait tiré sur eux, et massacrèrent tous les habitants sans distinction d'âge et de sexe ; c'est ce qu'on a appelé les massacres de la rue Transnonain, qui vinrent charger encore le général Bugeaud, quoiqu'il en fût innocent. Les ministres avouèrent à la tribune que des ordres impitoyables avaient été donnés par eux.

Les nombreuses arrestations faites à la suite des insurrections de Lyon et de Paris donnèrent lieu à

ce procès monstre porté à la Cour des pairs et qui fut si riche en scandales ; il se trouvait plus de cent accusés et autant d'avocats. Le parti révolutionnaire avait vu dans ce procès une occasion de proclamer solennellement ses principes et de passer la revue de ses forces. En conséquence, tous les coryphées de ce parti avaient été choisis comme avocats des accusés : écrivains, journalistes, députés, tous étaient appelés à figurer comme défenseurs dans la cause. Aussi, dès les premières séances, les rôles étaient intervertis et la défense était transformée en agression. Le chancelier Pasquier fit preuve, dans ce procès, d'une grande fermeté et d'une tenue vraiment magistrale ; ayant voulu rappeler à leur mission les défenseurs, ceux-ci déclarèrent qu'ils se retiraient de la défense. On désigna des avocats d'office pour les remplacer : mais ces avocats ainsi désignés se récusèrent à leur tour, par suite du refus que les accusés firent de les admettre; il fallut céder. Une salle ad hoc ayant été construite, le procès commença ; il se compliqua d'un incident qui força de recourir préalablement à la Chambre des députés : deux députés désignés comme avocats par les accusés, MM. de Cormenin et Audry dePuyraveau, pour motiver leur refus de se présenter, avaient écrit une lettre outrageante pour la Cour des pairs; l'autorisation de les citer devant cette cour nous était demandée. Je m'y opposai avec quelque vivacité, demandant si, au cas où un pair outragerait la Chambre des députés, nous pourrions le juger, et réclamer pour la représentation nationale les droits de la réciprocité. Cependant l'autorisation fut accordée contre l'un de nos collègues, M. de Puyraveau; l'autre, M. de Cormenin, avait désavoué la lettre incriminée : après quoi le procès se poursuivit.

Dans le cours du débat, accusés et avocats se livrèrent à de telles violences que force fut à la Cour de

décider, en vertu du pouvoir qui lui était laissé de régler sa procédure comme elle l'entendrait (la loi annoncée par la Charte et qui devait statuer sur cette procédure n'était pas encore rendue), que les accusés turbulents seraient exclus de l'audience et jugés, absents comme présents : disposition analogue à celle qui avait été prise contre les Girondins d'abord, et contre le fameux Danton ensuite, et qui devait trouver sa place dans les fameuses lois de septembre, dont nous allons bientôt parler. Toutes ces difficultés, tous ces scandales qui mettaient la justice aux prises avec une espèce d'impossibilité morale et matérielle, tenaient à ce que le gouvernement avait, dans la vue de produire un plus grand effet, réuni les accusés de Lyon à ceux de Paris et n'avait pas] su choisir parmi eux.

On était à peine sorti de ce violent débat quand l'attentat Fieschi vint jeter comme une lueur sinistre sur toutes nos agitations.

Le 28 juillet 1835, le roi, entouré d'un brillant étatmajor, ayant à ses côtés plusieurs de ses ministres, passait la revue de la garde nationale de Paris, échelonnée sur toute l'étendue des boulevards intérieurs, depuis l'église de la Madeleine jusqu'à la colonne de Juillet, et le cortège royal était arrivé sur le boulevard du Temple, lorsque de l'une des maisons qui bordent ce boulevard, non loin des petits théâtres, partit une décharge de coups de fusils qui frappa de mort un grand nombre des personnes du cortège et entre autres le maréchal Mortier. Le roi n'échappa à cet horrible attentat que par un prodige.

C'était un Corse, nommé Fieschi, lequel, aidé de quelques vieux républicains fanatiques, avait dressé sur l'appui de sa fenêtre, au troisième étage, une batterie de canons de fusils, qui, partant tous à la fois au moyen d'un mécanisme, avaient causé tout ce ravage.

Le coupable fut à l'instant même saisi, jugé avec ses complices par la Cour des pairs, condamné et exécuté.

Ce crime atroce, quoique individuel, n'en produisit pas moins une impression profonde dans le monde politique. Comme après l'attentat de Louvel, sous la Restauration, c'était à qui, parmi les conservateurs, conseillerait les mesures les plus exorbitantes. Ce fut au point que le duc d'Orléans se vit obligé de faire cette réponse à un général de la garde nationale qui se montrait plus violent que les autres : « De la justice prompte et sévère, à la bonne heure ! mais qu'on ne fasse pas de cet attentat une exploitation. » ( Voir les Mémoires de Dupin, page 165.)

Le ministère ne se montra malheureusement pas aussi sage et aussi politique que le prince royal.

La Chambre fut saisie d'une série de lois qui ont reçu une triste célébrité, sous le titre de lois de Septembre. De toutes ces lois plus ou moins rigoureuses, il en était une qui provoqua surtout une vive résistance : c'est ceHe qui dépouillait le jury de l'attribution générale et exclusive que la Charte lui avait faite du jugement de tous les délits de la presse. Cette attribution était transférée à la Cour des pairs pour tous ceux de ces délits qui constitueraient un attentat contre la sûreté publique ou une provocation à l'insurrection, ou une offense envers le roi, etc.

M. Royer-Collard qui, depuis la révolution de 1830, s'était tenu éloigné de la tribune, y monta pour flétrir avec tout ce qu'il y avait d'âpre, mais aussi d'élevé dans sa parole, cette violation indirecte de la Charte. « Je repousse, s'écria-t-il, ces remèdes funestes où la ruse respire, la ruse, sœur de la force, et qui est une autre école d'immoralité... »

Je ne pouvais manquer de m'élever aussi contre cette atteinte au pacte constitutionnel : c'était un de-

voir d'autant plus impérieux pour moi, que j'avais été témoin et comme partie dans ce pacte, alors que j'avais signifié à la Chambre, au nom du Gouvernement provisoire, que la couronne ne devait être donnée que sous la condition de cette même attribution au jury de tous les délits de la presse, attribution qu'on voulait lui enlever. Je n'eus pas de peine à démontrer qu'au moyen du vague et de l'élasticité que comporte toute définition des délits de la presse, la nouvelle attribution faite à la Cour des pairs, bien que restreinte à certains délits qualifiés d'attentats, les renfermait tous réellement et laissait le gouvernement parfaitement libre d'en dessaisir à volonté le jury : ce qui réduisait à rien la garantie de la Charte constitutionnelle et annulait de fait une des principales conditions du pacte contracté avec la nouvelle dynastie.

Dans ces lois répressives de Septembre, une autre disposition se faisait remarquer : celle qui punissait d'une peine assez forte toute attaque contre le principe du gouvernement établi. Un gouvernement établi ne doit pas se laisser discuter, disait-on alors ; et ce mot, tous les partis au pouvoir, depuis M. Guizot jusqu'au général Cavaignac et à Napoléon, l'ont répété à l'envi. — Oui, pour un mauvais gouvernement, la maxime est vraie, car tout mauvais gouvernement est inévitablement ruiné par la libre discussion; mais elle est au moins sans application et même dangereuse pour un bon gouvernement. Bien loin d'empêcher de discuter notre gouvernement de Juillet, j'aurais, au contraire, appelé, provoqué la discussion sur lui : qu'aurait-il risqué à être mis en parallèle avec le gouvernement du droit divin ou avec l'empire, ou avec la république ? comparé froidement avec ces divers gouvernements, il ne pouvait que sortir triomphant de la comparaison. Et, par exemple, la république avec ses impossibilités pratiques, avec les souvenirs qu'elle

avait laissés après elle, pouvait-elle être mise en balance avec un gouvernement qui, né du triomphe du droit contre la force, pur dans son origine de tout excès, susceptible de toutes les améliorations que les libéraux les plus exigeants pouvaient désirer, garantissait tout à la fois le présent et l'avenir, et conciliait admirablement ces deux conditions si nécessaires à nos sociétés modernes : Y ordre et la liberté^ le progrès et la sécurité. La république n'est devenue redoutable un jour, pour le gouvernement de Juillet, que précisément parce que les lois interdisaient de faire ce parallèle : discutée froidement, pesée dans la balance du bon sens pratique, par ceux-là mêmes qui la désiraient le plus vivemenc, elle aurait été reconnue impossible, ou tout au moins prématurée ^ Mais, pour les masses qui ne raisonnent pas, elle était restée l'objet d'un culte vague et indéfini. Ce n'étaient pas les amis du gouvernement de Juillet qui auraient dû écarter la discussion de la république, mais les partisans de la république eux-mêmes, car si elle était redoutable pour la monarchie comme sentiment, aux yeux de la raison elle était inadmissible.

Les auteurs des lois de Septembre se trompèrent encore en ce jour ; ils crurent agir dans un intérêt de conservation pour le gouvernement de Juillet, et ils ont, sans le vouloir, puissamment contribué au triomphe de la république. Il en a été ainsi de tous les gouvernements que nous avons vus se succéder en France.

1. Le matin môme du 24 février, tous les républicains éclairés, Marie, Garnier-Pagès, Pagnerre, me disaient qu'ils sentaient bien que la république était impossible, que s'ils l'avaient dane leur main ils se garderaient bien de l'ouvrir : ce sont les gens du peuple, ignorants et qui ne raisonnent pas, qui ont entraîné les autres vers la république. Si le raisonnement eût pénétré au moyen d'une libre discussion dans les couches inférieures, la république n'eût pas été improvisée dans l'élan d'un aveugle enthousiasme.

281 MÉMOIRES D'ODILON BARTIOT.

Attaqués, ils se sont irrités ; ils ont perdu le sangfroid et abandonné leurs voies ; ils ont cru qu'ils rendaient coup pour coup à leurs ennemis et ne se sont pas aperçus qu'ils travaillaient à leur succès.

Toutes les lois demandées par le ministère furent votées sans difficulté, la passion et la peur aveuglaient et emportaient alors la majorité; elle ne raisonnait plus. Mais, à partir de ce moment, il fut facile d'entrevoir qu'il s'opérait dans le parti conservateur un commencement de désagrégation : des hommes considérables de ce parti, tels que Royer-Collard, Etienne, Calmon, Dupin aîné lui-même et autres, se séparèrent de la majorité, les uns avec éclat, les autres avec une tristesse silencieuse. Le tiers parti se fortifia de ces dissidents : des orateurs éloquents et accrédités tels que Passy, Dufaure, apportèrent à l'opposition l'autorité de leur parole et de leur caractère. L'isolement se faisait de plus en plus autour de la couronne.

Mais ce n'est pas seulement dans les rangs du parti conservateur que se fit sentir le contre-coup des exagérations du système; leur influence pénétra jusqu'au sein même du pouvoir : elles eurent pour effet de semer la désunion chez les hommes qui, jusqu'alors, avaient fait la force et l'éclat du gouvernement.

Trois ministres, en èff*et, avaient jusqu'alors soutenu les efforts de la lutte : c'étaient MM. de Broglie, Guizot et Thiers ; ils étaient les ministres réels de ce cabinet du H octobre, dont le maréchal Soult n'était guère que la décoration. Cette combinaison, à raison môme de sa force, ne plaisait que médiocrement au roi : « Quand ces trois messieurs sont d'accord^ disait-il, je rne trouve neutralisé^ je ne puis plus faire prévalorr mon avis ; cest Casimir Périer en trois personnes. » On pense bien que, dans une telle disposition d'esprit, il tenait fort peu à ce que cette espèce de triumvirat se continuât dans le pouvoir. M. de Broglie lui était particulière-

ment désagréable : la roideur de caractère de ce grand et noble parlementaire , l'élévation de ses sentiments, le vrai libéralisme qui était en lui, et que les violences de la rue pouvaient bien troubler un instant, mais ne détruisaient pas, se conciliaient mal avec le caractère et les vues du roi. M. Guizot participait aussi un peu de l'antipathie qu'inspiraient au roi les hommes à opinions dogmatiques. M. Thiers était le moins antipathique à Louis-Philippe : les ressources de son esprit, le charme et la souplesse de sa parole, tout, jusqu'à une certaine familiarité de manières, plaisait au roi : un seul point les divisait, mais il était capital; c'est que M. Thiers, s'il n'était au fond pas beaucoup plus libéral que le roi, était très-décidément parlementaire et avait pleine confiance dans la révolution qu'il aimait ; sans être grand partisan de réformes intérieures, il les admettait cependant, ne fût-ce que comme expédients ; dans la politique extérieure, il ne craignait pas de porter haut le drapeau de la révolution ; il aurait voulu rallier quelques-unes des puissances qui avaient formé la coalition, l'Angleterre surtout; il tenait beaucoup moins que Louis-Philippe à l'honneur de passer pour le dompteur de cette révolution. Et cette politique il la maintenait avec fermeté, en dépit de toutes les câlineries e,t de toutes les ruses du roi ; ce qui faisait dire à ce dernier : a Nous faisons bon ménage avec Thiers : je ne demanderais pas mieux que de le continuer; mais il tire toujours la couverture à lui. » 11 ne se doutait pas qu'il faisait en cela l'éloge de ce ministre.

Eh bien, cette espèce de triumvirat si importun au roi, ce sont les lois de Septembre qui contribuèrent à le dissoudre, sinon immédiatement, au moins pour un avenir très-rapproché.

M. Thiers et M. Guizot n'avaient guère d'affinités, soit à raison de la différence de leur origine, soit par la di-

versité de leur caractère, et il eut été facile au roi de contrebalancer l'un par l'autre. C'est même ce qui lui arriva plus tard. Mais M. de Broglie les reliait ensemble.

Une première fois cependant, en 1834, M. de Broglie avait quitté le ministère par suite du rejet de l'indemnité américaine. Napoléon avait eu la prétention d'imposer son blocus continental, non-seulement aux nations engagées dans la guerre, mais au monde entier. D'après le célèbre décret de Berlin, tout vaisseau marchand, à quelque nation qu'il appartint, qui se laissait visiter par un navire anglais, alors même qu'il ne cédait qu'à la force, était déclaré de bonne prise. Cette règle, contraire à toutes les notions du droit des gens, avait été appliquée au commerce maritime de l'Amérique : de là des réclamations d'indemnités considérables, adressées d'abord à l'empereur, ensuite à la Restauration, et enfin au gouvernement de Louis-Philippe. Ce dernier, de guerre lasse et par une sorte de transaction, avait consenti à payer vingt-cinq millions. Lorsque le crédit destiné à payer cette vieille dette, que tous les gouvernements avaient repoussée, fut présenté à la Chambre, il y causa une fâcheuse impression, mêlée d'étonnement. Après un discours fort habile et très-puissamment raisonné de Berryer, le projet de loi fut rejeté, et M. de Broglie donna immédiatement sa démission : le roi ne fit aucun effort pour le retenir.

Il est sans intérêt de reproduire les diff'érentes combinaisons ministérielles qui se succédèrent alors et qui firent surgir à la présidence du cabinet, d'abord le maréchal Gérard, puis le maréchal Mortier. Ces illustres épées, ainsi qu'on les appelait alors, avaient une double utilité : elles permettaient de tenir en équilibre les deux influences déjà rivales de MM. Thiers et Guizot, équilibre qui eût été rompu, si l'un ou l'autre de

ces deux ministres avait eu la présidence du conseil; et enfin elles donnaient au roi cette satisfaction de n'avoir affaire qu'à une présidence nominale du conseil. M. Dupin fut mêlé à presque toutes ces combinaisons ; à chaque crise ministérielle, il était appelé: son talent de tribune, la vivacité et l'à-propos de ses réparties, sa verve inépuisable, son bon sens bourgeois, sa connaissance des lois, son éloignement bien connu pour le parti clérical et ses antipathies qu'il ne cachait pas pour les doctrinaires, lui donnaient un grand ascendant sur la majorité, dont il traduisait assez bien le libéralisme beaucoup plus négatif que positif. Aussi s'efforçait-on de le faire entrer dans les diverses combinaisons qui tentaient de se former ; et lui, de s'y refuser obstinément. Il fut enfin obligé de motiver ces refus à la tribune, et l'explication qu'il en donna vint corroborer ce que j'ai dit de la politique du roi.

On ne s'appuie que sur ce qui résiste, disait-il dans la séance du 5 décembre 1834. Un corps qui s'est laissé avilir n'est plus bon à rien : témoin les trois cents de M. de Yillèle . Malheur au pouvoir qui pourrait ramener à cette discipline une assemblée comme la vôtre ! quand il aura tout pris, quand il aura placé tous les pouvoirs dans la même main, il tombera !... Quant àlui, il acceptera un portefeuille sous tout président quelconque, pourvu qu'il soit réellement président.... Depuis la mort de Casimir Périer, la question de la présidence réelle n'a pas cessé d'être à l'ordre du jour... Avoir un conseil parfaitement uni, présidé avec dignité et indépendance, m'a toujours paru une condition nécessaire pour couvrir de sa responsabilité la personne royale et servir avec honneur la prérogative et le pays... Assurément le roi a toujours le droit de surveiller la marche des affaires, de rejeter les conseils de ses ministres; mais réciproquement ses ministres ont le droit incontestable de conférer entre eux hors de sa présence, afin de conseiller la couronne avec l'indépendance et la dignité qui sont les éléments d'un bon conseil. Jamais je n'ai vu ces conditions accordées. J'ai refusé sept fois, j'aurais refusé mille ; je refuserai toujours,

288 MEMOIRES D'ODILON EARROT.

tant que ces conditions ne seront pas remplies. (Vive sensation.)

Plus tard, M. Dupin, appelé de nouveau par le roi pour entrer dans une combinaison ministérielle, lui disait : « Il faut charger quelqu'un de former un cabinet. Le roi croit qu'en prenant lui-même les hommes un à un, cela est plus facile ; il se trompe : cela compromet le roi avec les individus auxquels il s'adresse. »

Dans une autre conversation avec Louis-Philippe sur ce même sujet du gouvernement personnel, il lui aurait dit, toujours selon ses Mémoires : « Le roi ne doit pas avoir d'amour-propre d'auteur; il ne faut pas, quand les choses tournent mal, il ne faut pas qu'on s'en prenne à lui : pourquoi découvrir ainsi sa poitrine pour appeler sur soi la haine et les attaques des partis? N'est-il pas plus avantageux de se couvrir de l'axiome anglais : Le roi ne peut mal faire? — Ah ! s'écria le roi, c'est parce qu'il ne fait rien! En France^ un pareil roi serait un pourceau à l'engrais... — En finissant, M. Dupin supplia le roi de ne pas s'abandonner dans 1 1 conversation avec les députés, comme il le faisait habituellement; ce qu'il appelait chambrer les députés: Cela fait grief, lui disait-il. Il avertit également le duc d'Orléans de ne pas trop s'immiscer dans les afiaires du ministre de la guerre. (Voir les Mémoires de M. Dupin.)

La vraie cause qui empêcha M. Dupin d'accepter un ministère, comme il l'avoue lui-même, était la peur de se lier et de gêner la liberté de ses évolutions ; mais ces explications données par lui n'en prouvent pas moins, par un témoignage ami et non suspect, à quel point était porté ce jeu si dangereux que le roi jouait alors et qu'il a continué persévéramment jusqu'à la fin. N'est-il pas triste de voir Louis-Philippe, le roi choisi pour opérer le triomphe du gouvernement parlemen-

taire, appliquera ce gouvernement la même définition ignoble et méprisante que lui donnaient ses plus cruels ennemis, et entre autres Napoléon, qui avait fondé son despotisme sur les ruines de cette forme de gouvernement? Cette citation ne prouve-t-elle pas à elle seule combien était grande la méprise du roi? Cette méprise n'était pas seulement grossière, elle était pleine de dangers, car le gouvernement parlementaire, c'est la discussion libre ; c'est la lutte ardente, passionnée des partis; le gouvernement personnel, c'est le chef de l'État faisant tout et répondant de tout, et par cela même devenant le point de mire de toutes les attaques et finissant par succomber. Tout chef d'État qui voudra du gouvernement personnel devra commencer par détruire le gouvernement parlementaire ; mais vouloir enter l'un sur l'autre, c'est insensé.

Il ne manquait pas d'écrivains qui se chargeaient, sous les inspirations et avec les encouragements de Louis-Philippe, de justifier cet amalgame du gouvernement personnel avec le gouvernement représentatif : ainsi M. Rœderer, dans une brochure qui eut un grand succès dans le monde conservateur, soutenait très-sérieusement «qu'un président du conseil n'était nullement nécessaire ; que le roi devait non-seulement régner, mais gouverner, etc. » Ces écrivains ne se faisaient faute même d'outrager et de calomnier ceux qui signalaient les dangers, les impossibilités mêmes d'une telle politique. Ces écrits faisaient d'autant plus de sensation dans le public qu'on en connaissait bien la source, M. Dupin, attaqué par M. Fonfrède, écrivit au roi :

« On vous accuse de diriger ces attaques : voilà ce qui m'a blessé et ce qui blesse aussi les hommes qui se croient attaqués par ordre du roi : les uns s'irritent et deviennent hostiles ; d'autres se désaffection- I. 19

nent et se détachent : cette tendance est déplorable. » Je n'échappai point à ces attaques ; un M. Pépin, sous la dictée en quelque sorte de Louis-Philippe, fit un pamphlet intiulé : Dix ans de règne , dans lequel, non content de critiquer mes actes politiques, il retournait contre moi-même l'acte le plus éclatant de mon dévouement au roi : il disait que les égards que j'avais eus pour Charles X, le témoignage que j'avais reçu de sa part, tout cela n'avait eu d'autre objet que de me ménager la faveur de la branche aînée, au cas d'une seconde Restauration. Ainsi ce qui était loué, exalté, et me valait tant de protestations de reconnaissance en 1830, était alors indignement perverti et calomnié. On voit que nous avions fait bien du chemin en peu de temps. Toutefois je ^uis loin d'attribuer au roi cette ignoble insinuation : elle était probablement du crû de ce M. Pépin.

Toute cette polémique mit de plus en plus en re= liefla question du gouvernement personnel; la presse ne manqua pas de prendre parti : plusieurs journaux furent traduits devant le jury, qui les acquitta. On peut lire dans les documents le plaidoyer que je prononçai pour le National.

« A partir de ce moment, dit M. Dupin, le système fut mis sur le tapis : c'est-à-dire la pensée du roi, quels que fussent les ministres, le rôle du roi comme symbole d'une volonté immuable; dès lors tout le gouvernement parlementaire faussé, plus d'espoir pour les opposants que dans une révolution. » (Tome III, pages 132 à 135.)

Mais reprenons la série des ministères qui se succédèrent rapidement les uns aux autres.

Après l'essai d'un ministère extra-parlementaire, présidé par le duc deBassano, et qui dura trois jours, M. de Broglie était rentré quelques mois avant l'attentat Fieschietil avait pris la présidence du conseil ;

il présenta de nouveau aux Chambres l'indemnité américaine: il s'agissait pour lui d'une revanche à prendre et pour le roi de tenir parole au gouvernement américain vis-à-vis duquel il s'était engagé par une correspondance directe et personnelle adressée au président de cette république.

L'entreprise était cependant devenue difficile, car dans un manifeste insolent le gouvernement des États- Unis avait menacé la France de se faire justice, si on ne la lui faisait pas, et ces menaces avaient fait une vive impression dans le public et même au sein du parlement.

L'indemnité n'en fut pas moins votée, sous la condition qu'il serait préalablement donné satisfaction à notre gouvernement, pour les injures et les menaces que le gouvernement américain s'était permises à notre égard.

Après l'attentat Fieschi et les lois de Septembre, la situation de M. de Broglie paraissait consolidée, mais il disparut à l'occasion d'un incident imprévu que fit naître le ministre des finances, M. Humann, lequel s'avisa, dans une communication faite au nom du gouvernement, de parler de la réduction des rentes, comme d'une résolution prise et qui recevrait bientôt son exécution. Or, ni le roi, ni même le conseil n'avaient donné leur assentiment à une pareille résolution : M. de Broglie, interpellé de dire si la réduction de la rente aurait lieu, répondit sèchement : JSon ; ajoutant ces mots : Est-ce clair ^ Messieurs?..,

Cette réponse, dans toute autre bouche, aurait pu passer pour un simple mouvement d'impatience de sa part ; elle produisit l'effet d'une impertinence de grand seigneur et ne fut pas pardonnée. Elle suffit pour interdire à un de nos hommes d'État les plus éminents par son caractère et son talent et qui pouvait le mieux servir le gouvernement parlementaire,

l'accès de la tribune dans la Chambre des députés. Ce que les corps politiques ressentent le plus vivement, ce sont les blessures d'amour-propre.

Un député du centre gauche, M. Gouin, ayant repris à titre de proposition la question de la réduction des rentes, cette proposition fut malgré le ministère votée à une grande majorité ; et M. le duc de Broglie dut pour la seconde fois se retirer pour ne plus reparaître.

Après quelques vaines tentatives auprès de M. Dupin et quelques velléités de faire entrer M. Mole, qui était le ministre selon le cœur du roi, M. Thiers fut enfin, le 22 février 1836, appelé à la présidence du conseil et au ministère des aft'aires étrangères, objet de toute son ambition ; c'était en quelque sorte le résidu du ministère du 1 1 octobre expurgé des doctrinaires.

La position de M. Thiers devint d'autant plus prééminente que les collègues qui lui avaient été donnés ne pouvaient lui faire contre-poids. C'étaient M. de Montalivet, à l'Intérieur ; le maréchal Maison, à la Guerre; M. le comte d'Argout, aux Finances ; M. Sauzet, à la Justice ; M. Passy, aux Travaux publics, et M. Pelet (de la Lozère), à l'Instruction publique. Il n'y avait là personne qui pût gêner son action : la question était désormais entre lui et le roi.

L'éloignement de M. Guizot et de ses amis suffit pour détendre la situation. M. Sauzet avait même annoncé à la tribune l'ère d'une politique nouvelle, et cela à la grande colère du roi qui s'était écrié de nouveau qu'il n'y avait d'autre politique que la sienne ; mais l'effet de ce changement et dans les personnes et dans les choses ne s'en était pas moins fait sentir dans le public et dans le parlement.

J'avais prédit et peut-être un peu contribué à amener ce résultat: car, à l'occasion des crises ministé-

rielles précédentes, je m'étais attaché à faire ressortir les dissemblances qui existaient entre M. Guizot et M. Thiers.

Est-il étonnant, avais- je dit à la Chambre aux applaudissements de toute la gauche, qu'un de ces deux hommes, M. Guizot, qui a passé sa vie à exalter la légitimité et à maudire les douloureuses nécessités de notre révolution, placé tout à coup, en 1830, en face d'une révolution populaire et démocratique, en ait eu peur et ait voulu l'arrêter, la refouler et aller jusqu'à nier son existence; que l'autre, M. Thiers qui doit tout à cette révolution et qui a employé un vrai génie à en exalter les gloires, à eu pallier les fautes, démocrate par origine, par opinion, par essence pour ainsi dire, n'ait pas éprouvé les mêmes sentiments de défiance et de répulsion ? L'homogénéité n'existe pas dans le pouvoir : car il se balance entre des positions toutes différentes, je dirais presque que la Révolution et la Restauration y sont en présence. (Les centres s'étaient alors récriés contre ces appréciations; elles n'en recevaient pas moins des faits actuels leur confirmation.)

Des utopistes y disait M. Dupin dans son discours au roi à l'occasion de sa fête, quels qu'ils soient, doivent comprendre nettement que le pays ne veut ni se laisser imposer par le tumulte et les clameurs de la place publique, ni s'abandonner à cet esprit de système qui, sous le imjstidsme calculé d'obscures théories, couvre souvent de funestes doctrines: la France ne veut pas confier ses destinées aux hommes qui prétendraient la ramener en arriére et lui rendre un régime qu'il a fallu combattre et renverser...

Ce discours s'adressait aux amis de M. Guizot et ils ne s'y trompèrent pas : les journaux relevèrent avec amertume les paroles du président de la Chambre, faisant remarquer qu'il avait attendu qu'ils fussent à terre pour les attaquer.

Les insurrections populaires avaient cessé : la générosité.du roi semblait avoir enfin mis un terme à cette horrible série de tentatives qui, ainsi que je le disais à la tribune, étaient autant de hontes pour le pays,

Le moment eût donc été opportun pour M. Thiers qui se trouvait personnifier en lui toute l'administration du pays, de changer le système suivi jusqu'alors et d'entrer franchement dans la voie des réformes libérales. L'opinion publique semblait l'y convier. Un cri à peu près général demandait l'amnistie comme premier pas dans cette voie. Mais soit qu'il ne fût pas assez sûr de sa majorité, soit que ses idées ne fussent pas tournées de ce côté, M. Thiers, à l'intérieur du moins, s'écartait peu de l'ancienne politique, lorsque survinrent les affaires d'Espagne qui trouvèrent le roi et son principal ministre entièrement divisés. Ferdinand VII dont notre expédition d'Espagne en i823, commandée parle ducd'Angoulême, avaitrestauré le pouvoir, après en avoir fait un assez pauvre usage, était mort laissant un testament dans lequel, par dérogation à la loi salique, et faisant retour à la vieille loi monarchique de l'Espagne, il appelait à lui succéder sa fille Isabelle, encore enfant, et instituait pour régente sa femme, la reine Christine.

La branche masculine, représentée par l'infant don Carlos, protesta et en appela aux armes. Une armée carliste se forma et entra en campagne, inscrivant sur son drapeau : Restauration des trônes légitimes m Europe.

La régente sentit bien que ses droits et ceux de sa fille dérivant d'une espèce de révolution, ses appuis naturels étaient auprès des gouvernements qui, eux aussi, avaient une origine révolutionnaire ; et, comme, dans ce même temps, la couronne de Portugal se trouvait disputée entre la fille de don Pedro et don Miguel qui, lui aussi, faisait valoir les armes à la main ses droits à une prétendue légitimité, il s'était formé entre les quatre gouvernements d'Espagne, de Portugal, d'Angleterre et de France, ce qu'on a appelé le traité de la quadruple alliance.

Ce traité était une bonne fortune pour notre gouvernement de Juillet, car il lui donnait des alliés : à la Sainte-Alliance fondée pour maintenir le droit héré- • ditaire et traditionnel en Europe, il substituait une alliance fondée sur le droit opposé : il consacrait notre révolution en môme temps qu'il lui apportait de puissants appuis. M. Thiers Favait compris ainsi et s'était empressé de donner au traité un commencement d'exécution ; un corps de de 10,000 hommes avait été formé sur les Pyrénées, les instructions étaient données aux généraux, tout était prêt pour l'action. De son côté, le gouvernement anglais nous avait devancés et déjà sa marine avait fait échec à l'armée carliste, lorsque Louis-Philippe se ravisa. Soit qu'il éprouvât une répugnance naturelle à entrer dans une alliance dont le principe et les tendances étaient révolutionnaires, lui, qui se faisait un titre auprès des grandes puissances d'avoir accepté la mission de vaincre la révolution française ; soit que la constitution des Cortès que l'insurrection de la Granja venait d'imposer à la reine Christine l'effrayât sur les conséquences et la portée du mouvement démocratique qui s'opérait en Espagne et qu'il en redoutât le contrecoup pour laFrance, après avoir bataillé avecM. Thiers, d'abord pour empêcher une intervention directe, ensuite pour réduire les secours promis en les dissimulant sous le titre de Légion étrangère , et sous les couleurs espagnoles, il se décida tout à coup à donner l'ordre de dissoudre le corps d'armée prêt à franchir les Pyrénées, et cela sans même en prévenir M. Thiers, qui donna immédiatement sa démission.

M. Passy, qui suivit M. Thiers, explique ainsi cette démission dans une lettre qu'il écrivait à M. Dupin :

Le dissentiment couvait depuis deux mois. Le roi voulait un blâme public de ce qui était sorti de l'insurrection de

Saint-Ildefonse. — ïhiersvoulait attendre. — Le roi voulait refuser péremptoirement toute assistance; M. Thiers trouvait que c'était achever de perdre la reine que de lui retirer ostensiblement l'appui de la France; que c'était d'ailleurs violer le traité de la quadruple alliance. Nous avons dû persister et nous retirer: si nous étions restés, le roi aurait été amoindri; il aurait perdu l'un des avantages auquel il tient le plus, celui de paraître diriger lui-même les affaires étrangères.

Enfin, le 6 septembre 1836, M. Mole fut nommé président du conseil ; M. Guizot qui, cette fois, consentit à se séparer de M. le duc de Broglie, reçut le portefeuille de l'Instruction publique ; M. Duchâtel, celui des Finances ; le ministère de la Guerre fut confié au général Bernard, aide de camp du roi ; la Marine à l'amiral Rosamel ; la Justice à M. Persil, et les Travaux publics à M. Martin (du Nord). Le ministère de l'Intérieur avait été ofïert à M. Guizot qui, ayant préféré rester à l'Instruction publique, fit nommer à ce poste un homme à lui, M. de Gasparin.

C'était le triomphe du gouvernement personnel du roi, mais aussi son danger, car, à partir de ce jour, nous allons voir se dérouler une série de luttes dans lesquelles la couronne ne pouvait qu'être directement compromise.

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