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mation radicale. C'est une thèse qu'il avait soutenue plusieurs fois dans le cours de sa vie, non-seulement parla plume ou par la parole, mais par son exemple ; et personne ne pouvait avoir oublié avec quelle passion généreuse il avait, quelques années auparavant, pris la défense d'une femme, qu'un abus de la procédure criminelle avait amenée à se déclarer coupable, et dont l'innocence venait d'être reconnue. Grâce à lui, une souscription fut ouverte, à laquelle contribuèrent des homnies de tous les partis, et qui suffît pour garantir de la misère cette victime d'une erreur judiciaire.
Peu de temps avant la chute de l'Empire, une tentative s'était faite pour rendre à ce gouvernement le caractère parlementaire, et M. Odilon Barrot, fidèle à sa politique, avait été d'avis qu'il fallait encourager cette entreprise. En conséquence, il lui fut offert d'être ministre de la justice dans le nouveau cabinet, ou procureur général près la Cour de cassation. 11 ne pouvait accepter ni l'une ni l'autre de ces propositions ; mais il consentit à présider la commission de décentrahsation qui se formait alors. C'était, pour lui, une occasion inespérée de faire prévaloir les opinions de toute sa vie, et il s'y dévoua tout entier. Il eut même à ce sujet une entrevue avec l'empereur, dont on trouvera le curieux récit dans le dernier volume de ses Mémoires. Mais, bientôt, son espérance s'évanouit : le ministère parlementaire se démembra, et la France, vaincue, ruinée, mutilée, fut cruellement punie de la complaisance avec laquelle elle s'était abandonnée,
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pendant yingt ans, au pouvoir personnel d'un Bonaparte. A cette époque douloureuse, les sentiments de M. Odilon Barrot furent ceux de tous les bons citoyens, et, dès que l'Assemblée se réunit à Bordeaux, il vint, à la demande de M. Thiers, lui apporter ses conseils et l'autorité de son nom. Plus que jamais, M. Thiers regrettait de ne pas l'avoir à ses côtés dans la Chambre, et le jour où le Conseil d'État fut constitué, il l'appela à le présider.
M. Odilon Barrot était alors malade, et, dans ses conversations intimes avec ses amis, il prévoyait qu'il n'avait pas longtemps à vivre ; mais, quand il y avait un service à rendre, il ne croyait pas qu'il lui fût permis de s'abstenir. Il accepta donc cette nouvelle tâche, et rien n'égale le scrupule avec lequel il voulut la remplir. Je l'ai vu, l'hiver qui a précédé sa mort, revenant du Conseil d'État, fatigué, épuisé, mais ne voulant pas admettre que le soin de sa santé pût le retenir un seul jour. Malheureusement, ses forces n'étaient pas en rapport avec sa volonté, et, dans l'été de 1873, il dut se mettre au Ht. Il fut bientôt aisé de voir que les sources de la vie étaient taries ; et tandis que les journaux parlaient de convalescence, ceux qui l'entouraient de leurs soins affectueux perdaient toute espérance. Chaque jour il s'affaibHssait ; ses yeux restaient fermés, et il était muet. Quelquefois pourtant, en entendant une voix amie, il paraissait se réveiller, et l'on comprenait, à son regard clair et ferme, que la vie intellectuelle n'était point éteinte. Dix jours avant sa mort, le président de l'Assemblée nationale,
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M. Buffet, était venu le voir, et il avait voulu le recevoir, malgré les représentations de sa famille. C'était un suprême effort, et, dans son ardent désir d'être utile à son pays, il trouva, en exposant son opinion sur les deux Chambres, un dernier souffle d'éloquence. A partir de ce moment, il ne prononça plus que des paroles brèves et sans portée, et le 6 août, il s'éteignit doucement ^
Un écrivain qui l'a bien connu disait, le lendemain de sa mort, qu'il n'avait pas été seulement un excellent citoyen, un homme politique considérable, un grand orateur, un jurisconsulte éminent ; mais que c'était en outre un type, et que nul autre n'avait mieux résumé en sa personne la noblesse, la générosité, les illusions même du libéralisme français. A ce portrait fort ressemblant, il manque un trait, c'est qu'il n'était pas d'homme meilleur et plus digne de toute l'afîection de ses amis, de tout le respect de ses adversaires. Pendant une vie fort agitée, pas un mauvais sentiment n'était entré dans son âme, et il avait pour ceux-là même qui le méconnaissaient et l'outrageaient, des trésors d'indulgence. S'il avait tort, c'était de trop juger les autres d'après lui-même et de croire que, dans tout débat, le dernier mot doit nécessairement appartenir aux meilleures raisons. N'est-ce pas par suite de cette croyance qu'il se flattait encore, peu de temps avant le coup d'État, de ramener le président à
1. Je liens ces tristes détails de son frère Ferdinand Barrot, qui a assisté à sa longue agonie.
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la pratique loyale du gouvernement parlementaire, et qu'il se tenait prêt, malgré l'affront sanglant qu'il avait reçu, à tenter de nouveau l'entreprise ?
Rien qu'à voir cette robuste carrure et ce visage, dont les traits, rudement taillés, s'illuminaient par un bon et franc sourire, on pouvait reconnaître une nature forte et douce tout à la fois, également faite pour la vie publique et pour la vie de famille. Aux qualités qui sont l'honneur de la vie publique, il joignait, en effet, celles qui font le charme de la vie privée : une générosité de sentiments qui avait survécu à toutes les épreuves, un complet désintéressement, une bonté inaltérable. Il avait le tempérament oratoire, et quelquefois, dans ses conversations les plus intimes, il paraissait se croire encore à la tribune. Mais, en revanche, que de bonhomie, que de bienveillance pour ses interlocuteurs les plus humbles î quelle attention à ne rien dire qui pût les blesser ! Il fallait le voir dans sa maison paternelle de la Lozère, au milieu de ses rochers, comme il disait, causant familièrement avec les curés de son voisinage, donnant aux paysans et à leurs enfants les plus sages conseils ; puis, reprenant avec ses amis de graves entretiens sur les maux de la France et sur le moyen d'y remédier. C'est un souvenir que ne perdront jamais ceux qui ont eu le bonheur de recevoir son hospitalité. Il aimait, d'ailleurs, la campagne pour elle-même, et les amis qui allaient le voir à Bougival le trouvaient souvent maniant la pelle et la pioche, et cultivant son jardin. A Mortefontaine, oii il passait plusieurs semaines chaque
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année, chez son ami M. Corbin, il menait la vie la plus active et la plus saine ; et, pendant la durée de l'Empire, j'ai eu la satisfaction de le recevoir chez moi, chaque année, avec plusieurs de ses anciens collègues, qui l'aimaient tous. De ceux qui lui ont survécu, il n'en est pas un qui ne sente douloureusement la perte que la France a faite, et qui ne le regrette comme un ami.
En perdant M. Odilon Barrot, la France a perdu un des plus illustres représentants de cette forte génération Hbérale qui, formée, après la tyrannie de l'Empire, dans les luttes de la Restauration, croyait avoir fondé, en 1830, un gouvernement soHde, durable, éloigné de tous les excès, et capable de donner à la France ce que l'Angleterre possède depuis plus de cent cinquante ans. A son grand regret, ce gouvernement est tombé ; mais la France n'est pas tombée avec lui, et, fidèle à ses vieilles convictions, M. Barrot a cherché à les faire prévaloir sous les divers régimes qui ont suivi. Non qu'il ait cessé de préférer la monarchie constitutionnelle et parlementaire à la république : dans les derniers temps de sa vie, il professait encore sa prédilection pour cette forme de gouvernement, plus propre qu'aucune autre, selon lui, à donner à la France la plus grande somme de hberté, sans compromettre l'ordre pubhc. Mais, avec tous les vieux libéraux, il pensait que la forme du gouvernement est un fait secondaire qui peut varier, selon l'esprit du temps. Ce qui doit rester invariable, disait-il, sous la répubhque comme sous la monarchie, c'est le respect
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des droits individuels, ce sont les principes qui permettent aux nations de se gouverner elles-mêmes. — Aussi se désespérait-il de voir que, dans tous les camps, l'esprit de parti subordonnait le fond à la forme, et que chacun aimait mieux laisser périr la France que de la sauver par d'autres voies que la sienne propre. Que de fois, depuis trois ans, je l'ai entendu déplorer qu'il ne se formât pas, dans l'Assemblée actuelle, une majorité disposée à accepter la seule forme de gouvernement qui soit aujourd'hui possible, tout en l'entourant d'institutions hbérales et conservatrices ' ! Bien que radical lui-même en beaucoup de points, M. Odilon Barrot ne se dissimulait pas le danger de ce radicalisme violent et anti-social auquel il avait si énergiquement résisté en 1848 et 1849; mais, pour le vaincre, il comptait sur les forces morales bien plus que sur les forces matérielles , sur la liberté bien plus que sur la compression.
La meilleure partie de la vie de M. Odilon Barrot s'est partagée entre trois époques mémorables par les grandes luttes dont elles ont été le théâtre. : la lutte des idées libérales contre les passions et les préjugés de l'ancien régime ; le triomphe de ces idées bientôt compromis par de tristes divisions et par la prédominance malsaine des intérêts sur les opinions ; une nouvelle lutte contre les violences révolutionnaires et contre la folle tentative d'une aveugle réaction. A
1. Depuis que ces pages sont écrites, l'Assemblée a fait ce que M. Barrot lui conseillait. Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard !
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toutes ces époques, M. Odilon Barrot a été au premier rang des combattants, et jamais il ne s'est montré au dessous de sa position. Puis, quand sa yieillesse, comme celle de ses amis, a été affligée par le retour de ce despotisme dont il avait jadis applaudi la chute, et qui devait perdre encore la France après l'avoir asservie, il a su se renfermer dans une attente pleine de dignité, jusqu'au jour où il a pu honorablement consacrer à la résurrection de son pays les restes de son existence. Assurément, il est peu de vies aussi belles, et c'est un modèle qui mérite d'être oûert à tous ceux qui, après lui, s'engageront dans la carrière pohtique. Qu'ils apprennent, par son exemple, à être inébranlables dans leur opinion, concihants dans leur conduite ; à rester, à travers toutes les vicissitudes, les hommes du droit et les hommes du devoir ; à ne jamais désespérer de leur cause, et à la servir dans la défaite aussi bien que dans la victoire. C'est ainsi, seulement, que la France pourra se relever, et le nom de M. Odilon Barrot, associé à notre régénération, restera un des plus glorieux de notre histoire.
DUVEEGIER DE HaURANNE,
Ancien député.
DE