CHAPITRE PREMIER
J'ai été mêlé aux grands événements qui ont rempli le demi-siècle qui vient de s'écouler: je n'ai cependant pas la prétention d'en écrire l'histoire. Il y a entre le rôle d'historien et celui d'acteur une trop grande incompatibilité. Celui qui a participé à l'action est très-peu propre à la bien juger ; peintre et modèle tout à la fois, il pose, alors qu'il croit simplement raconter. Comme je n'ai pas la prétention d'échapper plus qu'un autre à cette disposition d'esprit à peu près inévitable, je me bornerai, comme témoin et comme acteur, à faire ma déposition au tribunal de l'Histoire, heureux si mes concitoyens trouvent à y puiser quelque utile enseignement.
En écrivant ces mémoires, j'obéis à un autre sentiment. Je les avais promis à ma chère fille dont la perte prématurée a été la grande douleur de ma vie. I. 1
C'est à elle que je les adresse. Je tâcherai de les rendre dignes d'elle, au moins par leur sincérité.
Je suis né le 19 juillet 1791, à l'aurore même de cette Révolution qui devait bouleverser le monde, et qui, après bientôt un siècle, est encore loin d'avoir dit son dernier mot. Mes ancêtres vivaient paisibles et relativement heureux dans leur petit village de Planchamp, situé au pied de la Lozère, au confluent de trois rivières torrentielles, qui se jettent dans l'Ardèche, et j'ai retrouvé dans mes papiers de famille un vieux titre signé Barrotus notarius, en date de 1337. Mon père, qui avait pris son grade d'avocat au parlement de Toulouse, se préparait, comme aîné de la famille, à continuer la profession de ses pères, quand le vent de la révolution \int s'abattre sur son rocher. Déjà les prétentions du clergé, dans le domaine temporel, avaient amené quelque agitation. Dans un procès que mon grand-père avait soutenu contre l'abbé de Ceyran, grand-vicaire de l'évêque de Mende, mon père avait montré beaucoup de fermeté et de talent, ce qui lui avait valu une certaine popularité. Désigné pour rédiger les cahiers du bailliage, puis nommé juge au tribunal du district de Langogne, il fut enfin élu député à la Convention, et il se rendit à Paris, où je fus expédié par mon grand-père maternel M. Borelli, quand j'avais à peine trois ans.
Le plus vieux souvenir de mon enfance se rattache à la célèbre journée de vendémiaire an IV. La Convention, qui se vantait d'être plus politique que la Constituante et de ne pas l'imiter, surtout dans ses scrupules, bien loin de décider, comme cette assemblée, qu'aucun de ses membres ne pourrait être réélu, s'était tout simplement élue elle-même, et avait décrété qu'elle composerait en partie les conseils législatifs que la nouvelle constitution de l'an IIÏ avait institués. Par cette espèce de coup d'État, la Conven-
tion voulait combattre la réaction que le régime sanglant de la Terreur avait provoquée. Une si flagrante illégalité souleva plusieurs sections dans Paris, celles particulièrement dites de la Butte-des-Moulins et du Théâtre Français, les plus rapprochées des Tuileries où siégeait la Convention.
Nous habitions alors dans une des maisons de la rue Saint-Roch qui faisait face aux croisées latérales de l'église : nous étions à diner, lorsqu'un coup de feu retentit ; il était dirigé sur un cavalier qui portait un message de la Convention. Mon père ouvrit la fenêtre, vit tout de suite ce qui se préparait, et, après nous avoir embrassés, après avoir bien recommandé à notre mère de fermer les volets et de nous transporter dans une espèce de galetas au grenier, il sortit pour aller où l'appelait son devoir.
Les canons que le général Bonaparte avait braqués contre la rue et l'église Saint-Roch, dont l'insurrection avait fait une sorte de poste avancé contre la Convention, retentirent une partie de la nuit; et le matin, lorsqu'on ouvrit mes fenêtres, je vis des hommes occupés à jeter dans des tombereaux les cadavres de ceux qui avaient succombé dans le conflit de la veille.
La Convention croyait avoir sauvé la république, elle n'avait fait que fournir un précédent à l'homme qui devait à son tour l'absorber.
Ce fut un peu plus tard que se passa à Planchamp un horrible drame qui plongea mon père dans une profonde douleur. Il s'était organisé dans les montagnes de l'Ardèche des bandes que le fanatisme religieux et politique avait pu réunir à l'origine, mais qui, sous le prétexte de combattre la Révolution, se livraient contre les personnes et les propriétés à des actes de véritable brigandage; elles sont connues dans l'histoire sous le nom de Camp de Jalès. Or, il
arriva un jour qu'une de ces bandes composée de huit à dix hommes armés s'abattit sur Planchamp. Mon grand-père s'était obstiné à y rester malgré les vives instances que lui adressait mon père pour le presser de se retirer dans la petite ville voisine où il aurait été plus en sûreté sous la protection des soldats qui y tenaient garnison ; heureusement l'arrivée des bandits fut annoncée à mon grand-père qui eut le temps de s'enfermer dans sa maison, avec ses domestiques, et de les armer, de manière que les assaillants furent reçus par une fusillade qui en mit hors de combat deux ou trois : les autres se retirèrent, mais en annonçant qu'ils reviendraient. Aussitôt que mon père eut connaissance de ce fait, il redoubla ses instances auprès de mon grand-père pour qu'il quittât au moins momentanément Planchamp ; mais ce fut en vain : ce vieillard courageux, âgé de plus de quatre-vingts ans, répondait aux lettres pressantes de mon père que les brigands avaient été trop bien reçus une première fois, pour oser y revenir; que, d'ailleurs, il n'avait plus que bien peu de temps à vivre et qu'il aimait mieux mourir sur son rocher que de le quitter.
Les craintes de mon père ne se vérifièrent que trop : une nouvelle bande, cette fois plus nombreuse et mieux renseignée, survint un jour, au moment où les domestiques étaient à leur travail; mon grand-père était chez lui avec une de ses filles et un prêtre assermenté réfugié dans sa maison. Au cri de : Voilà les brigands! son hôte et lui eurent à peine le temps de soulever une trappe qui était dans la cuisine et de se glisser dans un caveau; malheureusement leur cachette, sur les indications de quelque homme du pays, fut découverte ; ils en furent arrachés pour être fusillés, le prêtre devant la porte de l'église, et mon grandpère sur la petite place qui précède notre cour.
La plupart des misérables qui trempèrent dans cet
assassinat furent arrêtés et fusillés. Mon père eut toujours le soupçon que l'affaire de l'abbé de Ceyran et les ressentiments qu'elle avait laissés après elle pouvaient bien avoir été pour quelque chose dans l'acharnement de ces bandes qui se disaient l'armée de la Foi.
Ce ne sont, au reste, que de simples soupçons contre lesquels l'abbé de Ceyran, que mon père avait eu la générosité de faire rayer de la liste des émigrés, se défendit dans une série de lettres que j'ai retrouvées dans nos vieux papiers de Planchamp.
Telles étaient les crises au milieu desquelles se passa mon enfance. Il arrivait parfois à mon père, le plus doux et le plus naturellement bienveillant des hommes, attristé par toutes ces scènes violentes, de regarder ses enfants, les larmes dans les yeux, et de nous dire : «Mes pauvres enfants, je traverse de bien mauvais jours, mais ce qui me console, c'est que vous n'en verrez pas de pareils.» Il se trompait: son fils devait revoir à peu près ces mêmes scènes de violence, et si j'avais des fils, je n'oserais pas leur donner l'assurance qu'ils n'en verraient pas de pareilles à leur tour. Terrible cercle dont il faudra bien que la France sorte un jour pour sa régénération ou pour la mort.
Je ne dis rien des crises de misère et de famine que toutes les familles, les riches comme les pauvres, eurent à subir à cette triste époque. La nation enfiévrée avait tout détruit et prétendait tout reconstruire à neuf, selon le modèle que ses idéologues lui avaient tracé : elle n'avait oublié qu'une seule chose, c'était de cfultiver ses champs; en outre, par ses émissions désordonnées de papier-monnaie, il fallait des monceaux d'assignats pour se procurer une livre de pain ou de viande, et je me souviens d'avoir vu dans les mains de ma mère des bons pour quelques paquets de chandelles que la Convention délivrait à chacun de
ses membres. C'est ainsi que vivaient ces conventionnels qui faisaient trembler le monde.
Quand l'âge des études sérieuses commença pour moi, j'entrai au Prytanée de Saint-Cyr qui venait d'être fondé. M. Chaptal, ami et compatriote de mon père, lui avait signalé cet établissement comme étant l'objet de la prédilection du gouvernement qui y avait placé les professeurs les plus distingués; et, en effet, dans le commencement, les études y étaient assez fortes ; mais, à raison de cette prédilection même du gouvernement, l'institution se dénatura, et finit par devenir une sorte de succursale de l'école militaire de Fontainebleau. Les événements marchaient; le consulat succédait à la république, l'empire au consulat, et nous avions parmi nos camarades un grand nombre de fils de généraux illustres, Désaix, Kléber, Oudinot ou de grands fonctionnaires de l'Empire. Aussi Napoléon, au retour de chacune de ses campagnes, ne manquait-il jamais de venir nous passer en revue. J'ai même eu quelquefois l'honneur, pour le désordre de ma tenue militaire, d'attirer l'attention de Sa Majesté qui daigna de sa main impériale agrafer mon uniforme, et de son côté, notre excellent proviseur, M. Crouzat, ne laissait jamais échapper l'occasion de refaire sa harangue obligée sur les temps héroïques de l'antiquité effacés par les exploits du grand homme des temps modernes, et de rappeler que Saint-Cyr, qui, sous la monarchie, était un nid de colombes, était devenu un nid d'aiglons sous l'empire.
Comment toute cette jeunesse n'eût-elle pas été enivrée des gloires de cette époque et ne se fût-elle pas dévouée corps et âme à celui qui les personnifiait? Et comment, moi-même, à cet âge où les impressions sont si vives et se reçoivent si facilement, ai-je pu échappera cette contagion? Je le dois, sans doute, à une certaine indépendance naturelle dont je retrouve
le témoignage dans les notes qu'on envoyait a nos parents. Cet enfant^ y était-il dit, peut tout ce quil veut ; mais il veut à son heure.
Je me rappelle le mouvement d'indignation que je ressentis lorsque, tout enfant que j'étais encore, je vis pour la première fois nos soldats marqués de la lettre N. « Tiens, dis-je avec amertume à un de mes camarades, je crois que c'était le jeune Oudinot ; il n'y a pas longtemps que j'ai vu passer un troupeau de moutons qui portaient aussi la lettre initiale de leur propriétaire. »
Je suis bien loin cependant de regretter cette éducation à moitié militaire et un peu rude que j'ai reçue à Saint-Cyr. 3Ics études ont pu en souffrir, mais mon corps et mon caractère ne s'en sont pas mal trouvés.
Il vint un moment cependant où mon père dut me retirer de Saint-Cyr : tout notre temps y était employé en exercices militaires. Nous nous vantions de manœuvrer mieux qu'aucun régiment de l'Empire, et, tous les ans, Napoléon faisait au milieu de nous sa triste moisson. A une certaine époque de l'année, on voyait ces pauvres jeunes gens, à peine adolescents, sortir de nos rangs ; quelques jours après, ils venaient nous visiter, fiers de leurs galons de sergents ou de fourriers, et puis à peine quelques mois s'étaient écoulés qu'un funeste bulletin nous apprenait combien avaient été courts leurs rêves de gloire.
Je n'avais pas grande disposition pour être soldat; mon père, de son côté, voulait que je. fusse avocat ; il me mit au lycée Napoléon, à Paris, pour y achever mes études. Là, je fis, ou plutôt je refis ma seconde et ma rhétorique ; car j'avais fait ces deux classes à Saint-Cyr, mais d'une manière trop imparfaite. Malgré ce retard,, à dix neuf-ans j'avais terminé mes classes, j'étais licencié en droit et reçu avocat. Ma prestation
de serment devant la Cour impériale de Paris date de 1811.
Ce fut alors que commença pour moi la jeunesse, cet âge des passions, de l'inexpérience et des désirs impatients. Quelques succès dans nos conférences de jeunes avocats, quelques plaidoyers heureux en cours d'assises pour de pauvres diables que les magistrats nous livraient afin de faire sur eux nos premières expériences, expérimenta in anima vili^ firent dire que j'avais quelques-unes des conditions essentielles à l'avocat.
Je me souviens que, chargé de plaider pour un vagabond accusé d'avoir vol-é la nuit et avec effraction quelque volaille dans une ferme, j'allai, comme d'usage, visiter mon client à la Conciergerie. Ses haillons, sa barbe inculte donnaient à ce malheureux un aspect si repoussant que je ne pus.m'empêcher de lui dire : « Vous êtes condamné d'avance, soyez-en certain, si vous vous présentez demain dans cet état devant le jury. — Que faut -il donc faire, monsieur l'avocat? — Parbleu, vous laver, et surtout vous faire faire la barbe. — Mais je n'ai pas de quoi ! — Qu'à cela ne tienne. Voilà pour la barbe; » et je lui remis une petite pièce de monnaie dans la main.
Le lendemain, mon client était tout autre ; il ressemblait presque à un honnête homme, aussi fut-il acquitté et certainement le rasoir du barbier avait eu autant de part dans cet acquittement que ma jeune éloquence.
De pareilles causes pouvaient me faire honneur, mais ne me rapportaient aucun profit. Mon père n'ayait guère alors d'autre revenu que son traitement de dix mille francs du Corps législatif et trois ou quatre mille francs d'une place qu'il avait acceptée dans les bureaux de son ancien collègue, M. Pelet de. la Lozère. Il avait six enfants, était obligé à une certaine repré-
sentation, et malgré l'admirable économie de mon excellente mère, la charge était pesante. Je m'en apercevais et je souffrais d'y ajouter, moi déjà grand garçon et qui aurais tant voulu venir en aide à mes parents.
L'impatience s'emparait de moi et je devins inquiet et morose : mon père s'en aperçut, m'interrogea et je lui avouai que le chagrin d'ajouter aux charges déjà si lourdes qu'il avait à supporter me rendait profondément malheureux. Je lui dis que la carrière qu'il m'avait fait prendre, toute belle qu'elle était, produisait des fruits trop tardifs et que nous n'étions pas en position de les attendre ; que, comme l'aîné des enfants mâles, j'avais des devoirs 'à remplir envers mes frères et sœurs, et que de longtemps la profession d'avocat ne pourrait me fournir les moyens d'y pourvoir.
Vainement mon père chercha-t-il à combattre ces accès de découragement, m'assurant qu'il n'était nullement inquiet de l'avenir, qu'il avait traversé de bien plus mauvais jours et qu'il suffirait à tout ; que je ne devais pas avoir moins de courage et de patience qu'il n'en avait eu lui-même, etc. Toutes ces exhortations étaient vaines ; ma tristesse et mon découragement persistèrent. Il faut bien dire aussi que ce n'était pas seulement la lenteur et l'incertitude des résultats lucratifs de ma profession qui me préoccupaient ; les personnes et surtout les vieux avocats qui prenaient intérêt à moi me pressaient beaucoup de travailler chez les avoués et pour eux. J'essayai, et pour prouver ma bonne volonté, je fréquentai une ou deux études ; mais soit que je fusse mal disposé, soit que j'eusse mal rencontré, ce travail me rebuta. J^a fortune qui m'arriverait par cette voie me semblait trop chèrement acquise, et je ne me sentais pas le courage, pour devenir avocat indépendant, de dépendre pendant cinq à six ans des avoués.
Enfin, mon père, désespérant de surmonter mon découragement, me demanda un jour sérieusement quelle autre carrière, à défaut de celle du barreau, je voudrais embrasser? « Celle de l'administration, » lui répondis-je. Quelques-uns de mes jeunes camarades du lycée Napoléon, Pastoret, Bréville, Germain et d'autres y étaient déjà entrés, touchaient des traitements, se suffisaient à eux-mêmes et me faisaient naturellement envie. « Hé bien, soit! me répondit mon bon père, j'avais rêvé pour toi un autre avenir; mais tu me parais si malheureux que je ferai ce que tu désires. »
Il connaissait le directeur du personnel du ministère de l'intérieur, M. Benoit, et à quelques jours de cet entretien, il recevait une lettre du ministre lui annonçant que j'étais sous-préfet dans le département de la Haute-Loire ; et me voilà ravi. Déjà, je me vois en uniforme et l'épée au côté ; mais mon pauvre père à son tour était triste et ne se pressait pas de répondre au ministre lorsque, par le plus étrange des hasards, il rencontra dans la rue un de ses vieux collègues de la Convention qui, après être sorti de la politique, s'était créé, par sa connaissance approfondie du droit romain, par la sûreté de son jugement et par une probité à toute épreuve, une éminente position parmi les avocats au conseil d'État et à la Cour de cassation : c'était M. Mailhe, le célèbre rapporteur dans l'affaire de Louis XVI.
Il y avait longtemps que ces deux vieux collègues ne s'étaient vus ; ils s'interrogèrent sur leur famille. « On m'a dit que tu avais un fils reçu avocat et qui annonce des dispositions; que comptes-tu en faire? — Mon plus vif désir c'était qu'il suivit la carrière du barreau pour laquelle je lui crois quelque aptitude; mais il trouve que les fruits de cet arbre sont trop lents à mûrir ; il perd patience, il me désole par son
découragement, et j'ai fini par céder, je viens de le faire nommer sous-préfet. — Tu t'es bien pressé : tous les jeunes gens ont passé par ces moments de découragement. Envoie-moi ton fils, je verrai bientôt ce dont il est capable, et, s'il en est temps encore, nous lui ouvrirons une carrière dans laquelle il ne relèvera que de lui-même. »
Le lendemain de bonne heure, j'étais dans le cabinet de M. Mailhe qui, après avoir causé avec moi pendant quelques instants de droit et de jurisprudence, me dit : « Hé bien, jeune homme, votre père m'a dit que vous préfériez la carrière des places à celle du barreau ! » Je lui expliquai de mon mieux que ce n'était pas par goût, mais par nécessité ; que j'étais l'aîné d'une nombreuse famille, que mes parents avaient de lourdes charges à supporter, etc. (cAh ! je vois, me dit-il en m'interrompant, ce qui vous manque : c'est de voir devant vous un but certain à atteindre. Il y a moyen d'y pourvoir : voulezvous travailler avec moi? — Certainement, lui répondis-je sans hésiter, devinant la pensée de ce brave homme. — Hé bien, j'ai précisément dans ma maison un rez-de-chaussée (il demeurait alors rue Monsieurle-Prince), un petit appartement tout à fait indépendant et qui vous conviendra; nous ferons ménage ensemble. Allez chercher votre paquet. »
Le soir même j'étais installé chez M. Mailhe : la sous-préfecture était refusée ; les fumées de la vanité s'étaient évanouies et avaient heureusement fait place à de fortes résolutions de travail.
Une perspective sérieuse m'était enfiijL ouverte : j'avais devant les yeux un but vers lequel mes efforts pouvaient se porter, et que je me sentais la force d'atteindre.
Lorsque j'avais accepté le patronage de M. Mailhe avec la chance de lui succéder un jour, javais à peine
dépassé l'âge de la majorité ; j'espérais pouvoir profiter longtemps encore des leçons et de l'expérience de mon patron et préparer ainsi de loin la transition qui devait faire passer son cabinet de ses mains expérimentées dans les miennes. Les événements en décidèrent autrement.
L'année 1814, on le sait, vit la chute de l'empire, et la position de M. Mailhe ne fut plus la même. La première restauration se montrait plus empressée de récompenser les vieux dévouements de ses anciens serviteurs, que de persécuter ceux qui avaient figuré dans les gouvernements précédents ; elle affectait même» sur ce point, une assez sage impartialité. Cependant, lorsque la liste des avocats au conseil d'État fut présentée à M. le chancelier Dambray et qu'il vit le nom de M. Mailhe, il n'hésita pas à déclarer qu'il ne consentirait jamais à ce que le rapporteur du funeste procès de Louis XVÏ figurât parmi les avocats aux conseils du roi. Ces avocats, dans l'ancienne monarchie, étaient réputés les commensaux du roi et faisaient en quelque sorte partie de sa maison. Aucune considération politique ne put surmonter les scrupules du vieux chancelier, et alors M. Mailhe dut présenter un successeur. Malheureusement je n'avais pas atteint l'âge de 25 ans requis par les règlements et il n'y avait pas d'exemple que des dispenses d'âge eussent été accordées pour ces sortes de fonctions ; néanmoins, comme la circonstance était toute particulière et qu'on voulait surtout éviter un éclat, je fus agréé moyennant des lettres de dispense d'âge qui me furent accordées exceptionnellement.
Je devins donc titulaire de la charge d'avocat aux conseils du roi ; mais, comme bien on le pense, M. Mailhe restait toujours dans la réalité le directeur de son cabinet. Il était d'ailleurs demeuré avocat à la Cour de cassation, car à cette époque les deux titres
n'étaient pas encore confondus ; il n'y avait donc rien de changé dans ma situation. Je continuai à travailler avec ardeur et confiance pour me rendre digne de recueillir la succession qui devait m'échoir dans un avenir que je croyais encore éloigné.
Après la douleur et l'humiliation que l'invasion et la présence de l'étranger à Paris causaient à une jeunesse enivrée de gloire et habituée aux succès de la patrie, vint le réveil du sentiment de la liberté, longtemps comprimé. Les nouvelles institutions fondées par la charte de 1814 en favorisaient l'expansion: la discussion publique recommençait en France. Déjà et dans les derniers jours de l'Empire, nous avions sympathisé avec ardeur aux remontrances que M. Laine avait adressées à l'empereur au nom du Corps législatif.
Ces premiers signes de vie publique, après une si longue léthargie, nous avaient profondément remués dans le jeune barreau de Paris. Nous pressentions qu'une nouvelle ère allait commencer pour la France et chacun de nous s'y préparait, selon ses goûts, ses habitudes d'esprit, son éducation. C'est à ce moment que commença ma liaison avec Berryer, qui débutait, comme moi, au barreau de Paris; il faisait déjà pressentir ces éminentes qualités de l'orateur qui l'ont placé au premier rang des princes de la parole ; sa grâce personnelle, la bienveillance naturelle de son caractère, le faisaient aimer de tous. Ses croyances religieuses mêlées à un libéralisme sincère qui, je dois le dire à son honneur, ne s'est jamais démenti, une remarquable capacité des affaires qu'il tenait de son père, avocat et praticien consommé, la puissance de son action oratoire que favorisait un organe admirablement timbré, tout cela joint à une âme tendre et expansive l'appelait à jouer un grand rôle dans un pays où la parole allait redevenir une puissance.
Quelques conversations échangées entre nous suf-
Uc MÉMOIRES D'ODILON BARROT.
firent pour nous montrer que, bien qu'opposés par nos origines, par nos croyances, nous nous rapprochions dans un sentiment commun, celui de Tamour de la liberté et de la haine contre le despotisme de Napoléon.
Dans les rangs de ce jeune barreau, se faisait remarquer également Mauguin, que la nature avait admirablement doué et pour l'intelligence et pour les avantages physiques qui sont loin d'être indifférents chez l'orateur.
Au milieu de ses brillantes facultés, et comme pour les neutraliser, quelque fée maligne avait malheureusement glissé un amour-propre désordonné, qui ne lui a jamais laissé le moindre doute sur son infaillibilité. La confiance en soi, dans une certaine mesure, est un élément de force et de succès ; les hommes sont naturellement livrés au doute et à l'hésitation : celui d'entre eux qui ne doute ni n'hésite jamais a déjà sur ses semblables une véritable supériorité. Je dis dans une certaine mesure, car, si cette confiance est telle qu'elle ne permette pas à celui qui la ressent d'apercevoir les différentes faces d'une question, si elle éloigne et dédaigne tout conseil, alors elle devient un véritable aveuglement: l'avortement est inévitable. La fable d'Adonis* est vraie au moral comme au physique : c'est, je le crois, l'histoire de Mauguin.
Avec les plus beaux éléments de succès, après les plus brillants débuts au barreau et à la tribune, après avoir même occupé le premier rang pendant quelque temps parmi les orateurs de l'opposition, cette malheureuse infatuation de lui-même l'a fait déchoir et n'a malheureusement pas compromis seulement sa carrière politique, mais lui a causé des embarras de fortune qui ont empoisonné les derniers jours de sa vie.
Mérilhou avait aussi sa place dans cette pléiade de jeunes gens qui se préparaient par les luttes du barreau au rôle politique qu'ils devaient jouer un jour : il avait été magistrat, et l'opinion publique lui tenait compte du libéralisme de son langage. Orateur sans éclat et sans facilité, on peut dire de ses succès et de sa position au barreau qu'il les devait à son caractère et à l'estime qu'il inspirait plutôt qu'à son talent : aussi la chute a-t-elle été aussi lourde que subite, lorsque le caractère politique s'est démenti et lorsque certains désordres privés sont venus jeter quelque ombre sur sa moralité. On ne peut dire qu'il y ait une grande pruderie en France : on y pardonne beaucoup aux hommes qui sont exposés aux regards du public, mais c'est à la condition que les faiblesses humaines soient recouvertes d'un certain vernis.
La personnalité originale de Dupin tranchait sur son caractère: scolaste par goût, par nature, pour ainsi dire, sa vocation le portait vers le professorat, et ses premiers eflbrts furent dirigés vers une chaire de droit à Paris. Les concours sont si intelligents qu'il se vit préférer des hommes qui n'avaient pas la centième partie de son érudition et surtout de son esprit, un des plus vifs, des plus prompts qui aient jamais brillé dans le monde des affaires. Brusque , inculte dans ses manières, sa laideur même, comme celle de Mirabeau, s'harmonisait avec son esprit et lui venait en aide ; inépuisable dans sa verve, personne n'a jamais eu la répartie plus vive et n'a enfoncé le trait plus avant. Travailleur infatigable et avec ordre, il avait beaucoup amassé avant d'entrer dans la lutte, et cela lui a assuré de grands avantages sur ses émules moins bien préparés.
Cependant on peut dire que, chez lui, il y avait plus d'esprit que de philosophie, plus de raison que d'élévation, plus de recherche de l'effet et du succès que
de véritable chaleur d'âme : sous le rapport du caractère, il offrait un étrange composé de courage et de faiblesse , de rude franchise et de servilité ; mais ce qui domine dans ce caractère, c'est le sentiment trèsvif de la personnalité étendu tout au plus de l'individu à la famille, et par suite une espèce de calcul qui a fait que Dupin ne s'est jamais engagé avec personne, avec aucun parti, qu'il s'est toujours réservé une certaine liberté de prendre conseil des circonstances ; aussi a-t-il tiré parti de toutes.
En définitive et sauf le moi humain, sa disposition était pour le juste et pour le bien auxquels son puissant appui n'a généralement pas manqué.
Barthe est venu un peu plus tard prendre son rang : il arrivait du midi de la France avec toutes les qualités et tous les défauts des populations de ces contrées. Une imagination exaltée jusqu'au désordre semblait exclure en lui tout esprit de conduite, toute pensée de calcul : j'y ai été trompé, comme beaucoup d'autres. Je l'avais vu s'impressionner jusqu'aux larmes pour les causes les plus différentes ; je ne fus pas peu étonné de trouver en lui, plus tard, en 1830, un courtisan des plus raffinés et un calculateur consommé.
Au reste, à la même époque, j'éprouvai à peu près une semblable surprise au sujet de Mérilhou qui, sans cependant se dépouiller tout à fait de son enveloppe un peu lourde, singeait passablement l'homme de cour : cette merveilleuse facilité de transformation est, à ce qu'il paraît, propre à notre nation. Napoléon disait de la France qu'il y avait en elle les éléments de vingt comités de salut public; il aurait pu ajouter qu'il y avait aussi de quoi défrayer vingt cours de roi, et que les mêmes éléments serviraient au besoin à l'un et à l'autre rôle : il en avait fait l'expérience. Cette mobilité des caractères et des esprits n'est
pas nouvelle dans notre pays. César, lorsqu'il décrivait les mœurs de nos pères, faisait de cette mobilité le trait caractéristique de notre nation : il faut donc croire qu'elle est organique chez nous, et que, ni les siècles, ni les grandes épreuves, ni les catastrophes répétées ne l'ont modifiée. L'homme politique doit donc en tenir grand compte.
Cette galerie de portraits serait incomplète si je n'y plaçais pas ceux de deux de mes confrères à la Cour de cassation, Nicod et Isambert, qui tous deux, par des mérites bien différents, ont obtenu une certaine célébrité. Nicod était le véritable modèle du jurisconsulte : esprit sérieux, appliqué, suffisamment élevé, il avait sondé toutes les profondeurs de ce vaste océan qu'on appelle la science du droit; il avait pu en saisir la philosophie, à la différence des hommes que leur profession condamne à constamment occuper la scène , dont la personnalité se trouve plus ou moins exaltée, soit par les succès, soit par les revers. Nicod, et c'est ce qui le rendait si profondément estimable, n'avait jamais une préoccupation personnelle.
Essentiellement homme du devoir^ il ne voyait dans la mission qu'il remplissait que le devoir, toujours prêt à faire le sacrifice de ses succès comme de ses intérêts.
J'ai longtemps été son émule à la Cour de cassation : nous nous rencontrions dans presque toutes les grandes causes, chargés des rôles contraires; jamais le moindre sentiment de rivalité n'a troublé notre amitié. Il a emporté mon estime et ma bien vive aff'ection , sentiments qu'une alliance de famille, le mariage de mon plus jeune frère Ferdinand avec sa fille Gabrielle, avait rendus plus intimes encore.
Isambert offrait avec Nicod un contraste parfait. Esprit vif, un peu inquiet, ardent et superficiel, opiniâtre au travail, mais sans faculté oratoire, il est I. 2
parvenu cependant à se faire un rang au barreau, et plus tard dans le monde politique. Il avait épousé la cause des noirs , s'était fait leur avocat avec une persévérance et un talent de mise en scène qui ont contribué à sa réputation ; d'ailleurs, foncièrement libéral, dévoué aux causes honnêtes, le sentiment de la personnalité, assez vif en lui, ne l'a jamais, à la différence de beaucoup d'autres, fait dévier de la ligne libérale. Je ne dois pas oublier enfin le fondateur du Censeur, Charles Comte qui, avant même la Restauration, avait eu la plus grande influence sur la direction de mes idées. Plus âgé que moi de quelques années, il était déjà utilement employé à la rédaction du Recueil de Jurisprudence de J. B. Sirey, lorsque je débutais dans la carrière. Nous étions nés tous les deux dans la Lozère , et cette circonstance établissait un lien naturel entre nous. Arrivé à Paris, seul, sans appui et sans fortune, mais doué d'une grande énergie de volonté, il avait pu se suffire à lui-même, se créer par sa plume des moyens honorables d'existence, tout en se livrant à des études approfondies de la législation et de l'économie politique. Son extérieur était rude, mais son cœur excellent et son âme élevée. L'austérité de son caractère, le sérieux de sa vie m'inspirèrent tout de suite une grande estime. Ses conversations, ses exemples fortifièrent et épurèrent en moi le sentiment de libéralisme dont mon éducation et mon origine m'avaient donné le germe.
Tels sont ceux de mes contemporains avec lesquels j'ai commencé et passé une partie de ma vie ; ils ont été acteurs comme moi et avec moi dans ce grand drame dont je vais décrire les péripéties : il n'était donc pas inutile de les faire connaître.
Napoléon, en quittant la France en i814, pour aller occuper à l'ile d'Elbe le lieu de retraite que les rois de la Sainte-Alliance lui avaient assigné, laissait après-
lui, en France, deux espèces d'auxiliaires qui deyaient travailler efficacement pour lui. C'étaient d'abord tous les débris de l'Empire qui, depuis le maréchal, blessé par les prétentions de la vieille noblesse, jus* qu'au soldat, regrettaient la chute de Napoléon et iaspiraient à son retour. C'étaient, en second lieu, les émigrés dont on disait avec tant de raison qu'ils n'avaient rien appris ni rien oublié. Ils se persuadaient qu'ils avaient conquis la France', et la traitaient en vain- ■cue, au lieu de s'accommoder tant bien que mal avec cette société nouvelle qui s'était entièrement renouvelée dans ses lois comme dans ses mœurs pendant leur absence. Cette noblesse était d'ailleurs divisée : la partie jeune et virile avait cherché un asile dans nos armées. Là, dans la communion du drapeau et sous la sanction de la gloire, ils s'étaient réconciliés avec la Révolution et en avaient pour la plupart adopté les principes ; plus tard, ils s'étaient attachés à l'Empire, qui leur avait généreusement rendu leurs biens, et qui, en règle avec la Révolution, avait pu faire pour eux ce que la Restauration ne pouvait faire sans éveiller de terribles susceptibilités et sans préparer des orages.
II ne restait donc dans l'armée du vieux régime que des hommes revenant de l'étranger, inconnus à la génération nouvelle, dont l'âge, les manières, le costume même prêtaient au ridicule. En même temps la prétention qu'ils affichaient de rentrer dans leurs biens et d'accaparer les places et les hommes dans toutes les branches du gouvernement froissait tous les sentiments et alarmait tous les intérêts nés de la Révolution.
Les acquéreurs de biens nationaux, qui couvraient la surface de la France et qui exerçaient une grande influence, étaient particulièrement dansiine profonde anxiété ; les propriétaires des biens qu'ils détenaient
étaient là, à côté d'eux, revendiquant leur ancien patrimoine au même titre, à un titre plus sacré que celui auquel le roi légitime avait recouvré sa couronne; ils faisaient appel à l'équité naturelle et se prévalaient même de leur dévouement et de leurs malheurs, i Tout l'esprit, toute l'expérience de Louis XVIIl ne pouvaient triompher d'une situation aussi difficile. Vainement il avait ouvert aux passions politiques cette puissante diversion du gouvernement représentatif ; les passions prirent la concession et s'en servirent comme d'une arme plus redoutable pour combattre et renverser. La presse, la tribune devinrent autant de foyers où toutes les anxiétés, toutes les haines que ce passage de la Révolution à la Restauration devait soulever, vinrent s'alimenter et s'exalter. La diversion ne fut qu'une aggravation du mal ; il est surprenant que, ni dans les conseils des deux grands corps de l'État, ni dans ceux de la royauté restaurée, on n'ait mesuré les difficultés, les impossibilités de cette situation, et que les uns et les autres se soient abandonnés avec une confiance aveugle au cours forcé des circonstances.
Il est vrai que la facilité avec laquelle la Restauration avait paru acceptée par l'universalité des citoyens pouvait faire illusion et éloigner toute prévision d'un danger imminent. C'est plus d'une fois que, dans le cours de ma vie, j'ai vu se produire cette illusion : elle tient à l'effet inévitable de notre système administratif. Lorsque le gouvernement, par un événement, par un accident même, est changé, ce système pèse d'un tel poids sur le reste du pays qu'il décourage et paralyse , par le fait même, toute résistance partielle ou locale, et donne une fausse apparence d'unanimité à un changement qui n'a souvent pour lui qu'une très-minime partie de la population : nous aurons plus d'une fois occasion, dans ces Mé-
moires, de revenir sur cet effet à peu près forcé de l'abus de la centralisation.
Deux passions agitaient alors la France : l'une était celle de l'orgueil national blessé, les regrets et les douleurs que le renversement de l'Empire avait laissés après lui ; l'autre était celle de la liberté politique rétablie. L'impérialisme avec ses regrets dupasse, le libéralisme avec ses aspirations vers l'avenir : ces deux éléments ^tant naturellement opposés l'un à l'autre pouvaient dans les mains d'un gouvernement habile se neutraliser l'un par l'autre. Louis XVIÏI avait trop d'esprit pour ne pas comprendre et suivre cette politique, mais il ne le fit pas avec assez de résolution ; il croyait a\oir du temps devant lui, et il se trompait. La première de ses fautes, très-grave, parce qu'elle renfermait en germe toutes les autres, fut de dater son règne de dix-neuf ans, et plus encore de reprendre les couleurs de la vieille monarchie. C'était nier le fait même d'une grande révolution qui avait renouvelé la société, et qui, malgré de cruels excès, avait élevé la nation à un haut degré de gloire et de civilisation; c'était se séparer tout d'un coup et violemment de la nouvelle génération qui, née depuis 1789, connaissait à peine de nom les princes de la famille restaurée ; c'était encourager les dangereuses prétentions de toutes ces familles qui, dépouillées ou ruinées par la Révolution, entendaient, elles aussi, avoir leur Restauration ; c'était de prime abord partager la nation en deux , et la partie la plus forte en nombre, en énergie, en courage, n'était pas du côté du trône restauré.
Une discussion malheureuse sur l'interprétation à donner à l'article de la Charte relatif à la presse, et dans laquelle le gouvernement s'efforçait de confondre la prévention avec la répression, vint jeter du doute, même sur la sincérité de cette Charte et sur la possi-
bilité de retenir par la ruse ce que la politique avait concédé. La lettre imprudente, par laquelle Louis XVIII déclarait qu'après Dieu c'était au régent d'Angleterre qu'il devait sa couronne, ajoutait encore au mécontentement public. Ces paroles malheureuses n'auraient dû être prises que pour l'expression courtoise de reconnaissance envers un souverain allié ; mais elles rencontraient une irritabilité excessive du sentiment national, et elles produisirent le plus funeste effet, celui de constater par le témoignage personnel du roi une corrélation entre la Restauration et nos défaites, que la plus simple politique commandait à la monarchie restaurée de contester ou tout au moins de faire oublier.
Les premiers symptômes d'agitation sérieuse se manifestèrent au sujet de ces nombreux officiers de la grande armée qui, licenciés et en demi- solde, voyaient se fermer une carrière que la plupart d'entre eux avaient déjà scellée de leur sang ; ils étaient en proie à l'exaltation la plus fiévreuse ; ils remplissaient les lieux publics de la capitale, assiégeaient les journaux de leurs doléances, et cette activité, cette énergie que la patrie ne pouvait plus employer, se tournait en complots et en projets de renversement.
Le maréchal Soult, ministre de la guerre, crut devoir, dans un intérêt de sûreté publique, les éloigner de Paris ; ils résistèrent au nom de leurs droits en prétendant qu'ils n'étaient plus sous la discipline de l'armée.
L'un d'entre eux, le général Excelmans, fut, à raison de cette résistance aux ordres du ministre de la guerre, traduit devant un conseil de guerre ; mon ami Charles Comte accepta la défense du brave général dont la cause devint bientôt celle de l'armée et de la Révolution. Les esprits étaient livrés à la plus violente fermentation. Une réaction s'opérait, même dans les
campagnes, en faveur de Napoléon, de ce même homme qui, naguère, avait été obligé de se déguiser pour traverser la France. C'était le résultat à peu près inévitable des sottes prétentions du vieux régime.
A La Fère, se trouvaient les frères Lallemand, tous deux généraux d'artillerie, qui avaient ourdi une conspiration militaire, non précisément en faveur de Napoléon, mais contre la légitimité restaurée. La conspiration avait même reçu un commencement d'exécution, quand la nouvelle du débarquement de Napoléon tomba comme un coup de foudre.
L'effet de cette terrible nouvelle fut bien différent dans les différentes classes delà population française. Chez les partisans de ia légitimité, ce fut un sentiment de terreur et de colère tout à la fois ; dans la masse des ouvriers et des paysans, ce fut, au contraire, l'ivresse de la joie et de l'enthousiasme ; la double passion de la gloire et de l'égalité les portait audevant de Napoléon, en qui cette passion se personnifiait.
A côté de ces deux partis opposés se trouvaient des hommes qu'agitaient des sentiments contraires. Les officiers qui, soit à raison de leur origine, soit à raison de leurs grades élevés, occupaient de hautes positions dans le nouvel ordre de choses et goûtaient avec délices les biens d'une paix depuis si longtemps désirée, quoiqu'entrainés par leurs souvenirs ou leurs sympathies vers leur glorieux général, ne voyaient pas sans terreur un retour qui les rejetait dans les hasards d'une guerre désespérée. Les vieux libéraux qui n'avaient pas déserté leurs principes, les jeunes hommes qui avaient salué avec ivresse le retour de la liberté et de la vie politique, se trouvaient partagés entre leur animadversion pour les projets contre-révolutionnaires du parti légitimiste et la crainte d'un retour au despotisme militaire de l'Empire. Ce dernier parti
était nombreux et puissant dans le Corps législatif, dans la presse, dans la jeunesse studieuse. J'en étais, et c'est sous l'inspiration du désir bienvif que j'éprouvais alors d'éloigner de mon pays les désastres d'une tentative de restauration impériale, aussi funeste à la liberté qu'à l'indépendance de mon pays, que je rédigeai une sorte de manifeste ou adresse que mon père proposa et fit adopter dans le Corps législatif: ce fut là mon début dans la vie politique, et j'éprouve quelque fierté à pouvoir dire que, dans une carrière de plus d'un demi-siècle, je n'ai pas un seul jour dévié de cette ligne ^.
Le but de ce manifeste était de séparer la cause de l'Empire de celle de la Révolution ; de rattacher celleci par le sentiment de la liberté à la défense de la constitution et du gouvernement représentatif contre l'Empire.
Louis XVIII sentit, de son côté, que là était son salut ; dans son adresse aux Chambres il était prodigue de promesses et de garanties ; mais il était trop tard. Mot fatal que, dans ma vie, j'ai entendu trois fois résonner à mes oreilles, au moment suprême marqué pour la chute des empires : le mouvement était déjà imprimé aux esprits et il était inévitable.
Les régiments que l'on envoyait au-devant de Napoléon, à peine en sa présence, saluaient son aigle aux cris de : Vive V Empereur ! et faisaient volte-face en formant son avant-garde sur Paris. Parmi les officiers,, les uns se laissaient entraîner, les autres prenaient l'initiative et donnaient l'impulsion : peut-être était-ce mettre à une trop forte épreuve la loyauté de ces hommes que des liens si récents et si puissants attachaient à Napoléon dont le prestige irrésistible avait été augmenté plutôt qu'affaibli par le malheur.
Le maréchal Ney était parti des Tuileries plein de foi et de sincérité, résolu à servir courageusement le gouvernement qui invoquait son épée ; il avait même mêlé à ses protestations de ces paroles soldatesques qui attestaient son extrême confiance dans le succès : Je veux vous le ramener dans une cage! avait-il dit à Louis XVIII en parlant de Napoléon, et il était de bonne foi, dans ce moment d'épreuve ; pour moi, je n'en ai jamais douté. Seulement la tête de cet homme si brave sur les champs de bataille était faible et ses impressions mobiles.
Autre était l'impression à laquelle il obéissait en présence de la cour, loin de Napoléon, lorsqu'il prononçait ces bravades ; autre fut celle qu'il éprouva lorsqu'au milieu de son corps d'armée en révolte, séparé par quelques lieues seulement de l'homme qui avait exercé si longtemps sur lui l'ascendant du génie et l'influence du commandement, il recevait les communications ou plutôt les ordres de Napoléon par le général Bertrand, son compagnon d'armes. Ses résolutions alors s'évanouirent tout à coup ; les traditions de toute une vie de gloire et de dangers l'emportèrent sur l'engagement d'un moment ; la passion étouffa le devoir et même l'honneur, car le maréchal Ney, impuissant à dominer l'insurrection de ses troupes, et ne pouvant les disputer à Napoléon, pouvait, devait même se retirer, plutôt que de fausser son serment. Je raconterai plus loin le procès à la suite duquel il expia par la perte de la vie une faute, qui était plutôt celle de l'entraînement tout-puissant des circonstances, que celle de l'homme.
La nouvelle de la défection des troupes vint redoubler l'alarme et le trouble des hommes qui dirigeaient, le gouvernement: le comte d'Artois et le duc d'Orléans furent envoyés en toute hâte à Lyon, le duc d'Angoulême dans le midi, la duchesse à Bordeaux;.
Itê MIÊMOIRES D'ODILON BARROT.
puis le comte d'Artois, de retour, passa en revue la garde nationale de Paris et invita les hommes dévoués qui voulaient servir comme volontaires la cause de la monarchie à sortir des rangs : un assez petit nombre obéit à cet appel. Je ne faisais pas alors partie de la garde nationale, et , loin de sortir de ses rangs pour me faire volontaire, je me fis porter sur ses contrôles avec plusieurs de mes camarades d'études, espérant bien que Paris ne se livrerait pas sans résistance à celui dont les folies lui avaient déjà valu, après un long despotisme militaire, l'horrible malheur de l'invasion étrangère. Le 19 mars, je montais la garde, comme soldat de la 14® légion, dans les appartements des Tuileries : l'esprit de cette légion, le dévouement éprouvé de son colonel, M. Alcocq, lui valaient probablement l'honneur de garder les Tuileries dans ce jour de danger.
Dans la journée du 19, la place du Carrousel était remplie d'une population immense, pressée autour du palais des Tuileries et qui paraissait animée du plus vif enthousiasme pour la cause des Bourbons. Nos patrouilles, qui circulaient au milieu de cette foule, entendaient partout retentir le cri de : Vive le Roi. Cependant nous rencontrions quelques détachements de soldats qui se dirigeaient vers le camp de Saint- Denis, et qui nous montraient les pièces d'argent qu'ils venaient de recevoir en affectant de nous faire voir la face de Napoléon, ce qui était d'un triste augure. ' "lï^i:.
C'est au milieu des mouvements divers de crainte et d'espérance dont cette foule était agitée, selon les nouvelles contradictoires qui arrivaient de tous côtés, que s'écoula cette soirée du 19 mars. Bientôt le vide et le silence se firent dans cette vaste place du Carrousel, théâtre de tant de catastrophes ; la compagnie de garde nationale dont je faisais partie prit son poste
dans la salle des maréchaux. A peine étions-nous étendus sur les banquettes et sur quelques matelas apportés pour notre bivouac, qu'un certain mouvement se manifesta parmi les gens de service, et bientôt nous vîmes Louis XVIII en habit de voyage, soutenu par deux de ses serviteurs, sortir lentement de ses appartements ; nous eûmes bientôt l'explication de cette sortie. Le roi venait d'apprendre la défection de toutes les troupes, même de celles de Saint-Denis ; ih jugeait inutile de livrer un combat dans les rues de Paris et il se décidait à abandonner momentanément la capitale à Napoléon. Il marchait difficilement ; je vois encore ce vieillard, dont la vie avait été si cruellement éprouvée, descendre péniblement l'escalier du pavillon de Flore : je le suivis en silence avec mes camarades, nous lui offrîmes de l'escorter. « Non, mes enfants, nous dit-il, en montant en voiture ; c'est inutile, réservez-vous pour de meilleurs jours... » La nuit se passa en tristes réflexions. A peine le jour avait-il paru, que la nouvelle du départ du roi commençait à se répandre parmi les gens du château qui n'avaient pas été mis dans le secret du départ : le bruit, la confusion, les sanglots , les imprécations de toute cette fourmilière de serviteurs empressés à faire leurs paquets, avaient un côté bien triste. Il y en avait beaucoup dont la vie entière s'était écoulée dans les douleurs de l'exil et qui, à peine rentrés dans la patrie, voyaient avec terreur se rouvrir pour eux les portes de l'émigration. Mais il faut bien peu de chose à la jeunesse, après les premiers moments donnés à la pitié, pour la ramener à sa disposition rieuse et inconsidérée; quelques visages que le désordre de la nuit, la précipitation d'un déménagement un peu brusque rendaient plus étranges encore suffirent, je l'avoue, pour faire succéder à nos impressions pénibles un rire fou et assurément déplacé. Nous reçûmes d'un de ces ser-
viteurs, encore plus grotesque que les autres, une leçon sévère et bien méritée, qui nous rappela bientôt à nous-mêmes. « Riez bien, messieurs, nous dit ce vieux serviteur, demain vous pleurerez des larmes de sang. » Nous lui fîmes humblement nos excuses.
Cependant le jour avait paru; les Tuileries et la place du Carrousel s'emplissaient insensiblement de cette même foule qui, la veille, les faisait retentir de ses cris en faveur des Bourbons. Nous avions l'ordre de garder le silence sur la retraite du roi, et nous répondions évasivement aux questions qui nous étaient faites ; l'enthousiasme était encore tel pour le roi et sa famille qu'un général, je crois que c'est le général Brayer, s' étant hasardé à paraître dans le jardin des Tuileries avec une cocarde tricolore, fut entouré, pressé par la foule, et que nous eûmes toutes les peines du monde à l'arracher à la mort. Nous le déposâmes dans notre corps de garde, d'où il sortait quelque temps après en triomphateur.
Notre légion avait été rangée le long du palais des Tuileries faisant face à la place du Carrousel ; un moment nous crûmes que le feu était au château, une fumée épaisse sortait des cheminées ; on nous rassura : c'étaient des papiers que les partants jugeaient prudent de brûler. Bientôt nous vîmes arriver des officiers tout couverts de poussière, de vieux soldats avec leur uniforme de la garde impériale, nous annonçant que l'empereur approchait. Pendant ce temps, la foule du matin avait fait place à une autre foule non moins compacte, mais animée de sentiments tout contraires; les cris de : Vive JSapolêon! succédaient aux cris de : Vive le Roi! Enfin, un groupe d'officiers à demi-solde, entrant avec une sorte d'impétuosité dans la cour des Tuileries, nous laissa voir au milieu d'eux Napoléon, fatigué et soucieux, qui venait d'accomplir l'acte le plus surprenant de sa vie, celui qui
s'offre peut-être aux yeux de l'histoire avec le caractère le plus prestigieux, à raison de l'audace de l'entreprise, de la sûreté du coup d'œil, et de la rapidité du succès ; mais aussi l'acte le plus criminel, car il rouvrait des blessures qui commençaient à se cicatriser, nous replaçait en face de la coalition et livrait ainsi une seconde fois la nationalité française aux hasards d'une lutte désespérée. Et ce n'était pas pour déchirer des traités humiliants et donner ainsi une satisfaction éclatante à l'orgueil national blessé. Non, car le premier mot de Bonaparte débarquant à Cannes fut qu'il reconnaissait et acceptait ces traités : c'est donc par un pur sentiment d'égoïsme et d'ambition personnelle qu'il remettait ainsi en question les destinées de sa patrie, et c'est ce qui m'autorise à appeler un grand crime le fait que tant d'autres ont glorifié.
Notre poste étant relevé, je me retirai triste et préoccupé des conséquences trop probables du drame qui venait de s'accomplir sous mes yeux.
La situation de Napoléon était, malgré sa facile victoire, des plus périlleuses. A l'intérieur, il se trouvait en face de ce même libéralisme que les gloires de l'Empire n'avaient fait qu'éblouir un instant, mais qui s'était réveillé plus vif que jamais, lorsque le prestige de la victoire avait fait place à l'humiliation de la défaite et aux désastres d'une invasion ; il avait tout à la fois à satisfaire aux exigences de la guerre qui aurait nécessité la plus grande concentration de pouvoir, et à satisfaire aux aspirations d'un parti qui venait d'éprouver ses forces dans les lattes de la presse et de la tribune contre la Restauration.
A l'intérieur. Napoléon était menacé par une formidable coalition qu'il avait bien pu surprendre par l'audace et la rapidité de son retour, mais qui n'était pas dissoute et qui ne pouvait tarder à se réunir pour l'écraser.
Il lui aurait fallu une véritable dictature militaire, car sa situation n'admettait ni hésitation, ni division, ni détournement de forces ; mais alors c'eût été tout au moins un despotisme momentané, et il s'était annoncé comme le vengeur de la liberté. Obligé plus que jamais de compter avec le sentiment libéral et de se défendre contre toute pensée de despotisme, il se trouvait ainsi dans la nécessité d'affaiblir son pouvoir et de le laisser discuter par une tribune libre et par une presse émancipée, alors que tout débat était mortel à sa cause. Il aurait pu satisfaire à cette double exigence, s'il eût franchement déclaré à la nation que la question des institutions devait être ajournée jusqu'à ce que la question extérieure fût vidée et que la France eût recouvré sur la Sainte -Alliance et sa liberté d'action, c'est-à-dire le droit de disposer d'elle-même, et ses frontières naturelles, le Rhin et les Alpes, que jusque-là il ne se considérait que comme général en chef des armées françaises investi de la mission momentanée d'atteindre ce double résultat; mais que, dès qu'il serait réalisé, il résignerait son commandement, et qu'alors une assemblée constituante réglerait dans sa pleine indépendance la constitution du pays. Une pareille déclaration eût à la vérité rencontré bien des doutes, bien des défiances, surtout dans les classes élevées, mais le sentiment de nationalité était si vif chez les masses que les oppositions eussent été entraînées par les premiers élans; mais pour cela il ne fallait pas perdre un instant, il fallait, après avoir rallié à la hâte les débris de son armée, se porter tout de suite à la rencontre d'un ennemi dispersé et surpris... Et surtout un premier succès eût devancé l'action et prévenu toute discussion !
Ses premières proclamations, datées de Cannes et de Lyon, contenaient bien quelque chose de cette
pensée, mais une fois à Paris et installé aux Tuileries, entouré de toute cette clientèle officielle qui disparaît et qui se reforme si vite dans notre pays autour du gouvernement, il se fit illusion, caressa l'idée qu'il pouvait encore diviser la coalition, entamer des négociations et perdit un temps précieux. Napoléon, dans cette circonstance, oublia trop le général pour y empereur. C'est alors que, suivant un système mixte, c'est-à-dire le plus dangereux de tous, il concédait au libéralisme une tribune et une presse libres, en même temps qu'il reprenait à l'Empire ses sénatus-consultes organiques, dans l'espoir bien téméraire de réconcilier l'Empire avec la liberté, la guerre la plus formidable avec les discussions les plus passionnées. Il entreprenait l'impossible, et il est étonnant que son grand génie ne l'eût pas de suite pressenti.
L'Acte additionnel aux sénatus-consultes de l'Empire inaugura ce système de conciliation et produisit le plus détestable effet. On dit que Benjamin Constant en fut l'inspirateur; ce n'est pas le seul exemple d'un grand écrivain se montrant un fort pauvre politique ; nous en verrons bien d'autres et non moins •funestes dans le cours de ce récit.
La France consentait bien à suivre Napoléon comme général sur les champs de bataille ; elle n'était pas également disposée à lui servir de marche-pied pour reconstituer l'Empire ; elle avait repris goût à la liberté, et elle ne voulait pas y renoncer, aussi l'opposition soulevée par cet acte fut-elle vive et presque universelle. Les registres ouverts dans les communes pour recevoir les adhésions et les refus, quoique présentant comme toujours une majorité imposante d'adhésions en faveur du fait accompli, offraient aussi de nombreux et d'importants refus. Enfin, cet acte eut l'effet de nous diviser avant l'action contre l'étranger; ce fut une faute irréparable.
Les élections de la Chambre des représentants s'en ressentirent; le parti libéral constitutionnel y fut en- Toyé en grande majorité. La Fayette y reparut environné de tout le prestige de son passé , et il n'avait rien abdiqué de ses principes ni de ses sentiments. — Là, reparurent d'anciens membres des assemblées de la Révolution : tels que Lanjuinais, Barrère ; d'anciens conseillers d'État de l'Empire : Regnault de Saint- 'ean-d'Angély, Boulay (de la Meurthe) et quelques hommes de la nouvelle génération qui s'étaient déjà fait un nom, soit dans la presse, soit dans le barreau : Manuel, Dupin figuraient parmi ces derniers. Lanjuinais fut choisi pour présider l'Assemblée; ce choix était par lui-même très-significatif. Comme membre du Sénat il avait fait constamment de l'opposition, ou plutôt il avait été longtemps le seul opposant... Il n'avait du moins pas attendu les désastres de nos armées pour apprécier et condamner la politique de l'Empereur.
Les partis ne tardèrent pas à se dessiner. Le premier acte de l'Assemblée fut de mettre à l'écart les sénatus-consultes de l'Empire et de décréter qu'elle avait mission de donner une Constitution à la France. Il était trop tard pour entamer une lutte de pouvoir et de prérogative.iNapoléon le sentit : il partit pour aller prendre le commandement de son armée, confiant dans son étoile et sachant bien que la victoire lui donnerait raison tout à la fois de ses ennemis de l'extérieur et des opposants à l'intérieur.
Les libéraux avaient de leur côté le pressentiment de cette position; ils prenaient leurs sûretés contre une telle éventualité : aussi, lorsque la nouvelle de la catastrophe de Waterloo arriva, au lieu de faire trêve à toute opposition et d'armer de tous les pouvoirs que réclamait la situation critique de la France celui qui, après tout, était le seul en état de
la préserver du dernier des malheurs , une invasion triomphante, ce fut la défiance qui inspira les membres de la majorité libérale. Même vaincu, Napoléon les effrayait plus que l'étranger avec lequel ils se croyaient d'ailleurs en mesure de pouvoir traiter. Prenant au sérieux les manifestations de la coalition qui signalaient Napoléon comme la seule cause de la guerre et le seul obstacle à la paix, ils ne songèrent donc qu'à désarmer l'homme en qui ils n'avaient cessé de voir l'ennemi de toute liberté. Le mot d'abdication fut prononcé, et, après de violents orages parlementaires, une députation fut envoyée à l'Elysée pour demander à l'Empereur l'abandon de son pouvoir ; une commission gouvernementale fut nommée pour remplir l'intérim, et des députés partirent pour le quartier général des puissances étrangères avec mission de traiter de la paix. Fouché, l'ancien conventionnel, terroriste, puis ministre de la police de l'Empire, puis disgracié pour quelques intrigues suspectes, puis repris par Napoléon, qui savait cependant qu'il ne pouvait avoir confiance en lui, mais qui ne croyait pouvoir se passer de son habileté, Fouché (duc d'Otrante) fit si bien qu'il fut nommé président de cette commission, c'est-à-dire en mesure de précipiter un dénouement auquel il travaillait déjà depuis longtemps en secret. Carnot faisait sous lui partie de cette commission. La Fayette se trouvait parmi les commissaires envoyés au camp ennemi. Ces hommes de moralité si différente, de sentiments et d'opinions si opposés, se trouvaient cependant concourir au môme résultat, l'un le sachant,'les autres ne le sachant pas ; l'un par corruption, les autres par un patriotisme pur, mais peu élevé. Vainement Napoléon, retiré à la Malmaison, maison de campagne dans laquelle il avait passé les beaux jours du Consulat, apprenant un faux mouvement des armées alliées, fit-il offrir au gouvernement I. 3
de reprendre le commandement pour un jour seulement, s'engageant à le déposer après la victoire. Il reçut pour toute réponse l'intimation de presser son départ. Sa présence près de Paris et de l'armée était le motif que les puissances alliées donnaient pour refuser de traiter et pour continuer leur marche sur Paris. Lui éloigné, il n'y aurait plus, disait-on, de prétexte à la continuation de la guerre. Les membres de la commission gouvernementale, l'Assemblée presque tout entière, une grande partie du public parisien le croyaient ; il fallut enfin partir. Le général Becker, vieux soldat plein d'honneur, fut, en qualité de commissaire, chargé de veiller à ce que l'Empereur ne s'éloignât pas de l'itinéraire qui lui était tracé jusqu'à Rochefort, où il devait s'embarquer pour l'Amérique.
Le dénouement de cette glorieuse destinée n'est pas un des traits les plus honorables des assemblées de l'Angleterre : toute l'Europe, en s'employant à river sur un rocher lointain cet homme qui avait dominé le monde et qui, sous beaucoup de rapports, lui avait donné une salutaire impulsion, cette réaction violente de l'Europe contre un seul homme n'a pas peu contribué à donner à Napoléon cette sorte de. consécration que le malheur seul peut donner. Napoléon, citoyen d'Amérique, pouvait mourir, sinon oublié, au moins bien amoindri; Napoléon, à Sainte- Hélène, prisonnier et martyr de l'Europe coalisée, mourait avec tout le prestige de sa gloire, et c'est ce qui explique le sentiment en quelque sorte superstitieux qu'il a laissé dans l'âme des peuples, sentiment qui, après plus de trente ans, vient de se manifester tout à coup par un de ces actes éclatants qui prouvent au moins que le peuple sait garder le souvenir, le culte des grandes choses ; cette fois comme toujours, la peur et la haine furent de mauvaises conseillères.
J'ai déjà dit avec quel sentiment j'avais accueilli ce retour de Tile d'Elbe; je n'hésitai pas à inscrire sur le registre ouvert au Palais de Justice mon refus d'adhé sion à l'Acte additionnel. Ainsi que je l'ai raconté, le chancelier Dambray, dans les premiers jours de la première restauration, en réorganisant le conseil d'État, avait consenti à substituer à M. Mailhe le jeune avocat que celui-ci avait lui-même destiné à lui succéder; mais, au retour de l'île d'Elbe, un décret impérial rétablissant les choses dans leur état primitif, j'avais rendu à M. Mailhe ses anciennes fonctions et je continuai à travailler avec ardeur sous sa direction.
J'avais continué mon service dans la garde nationale, j'avais môme été nommé officier, lieutenant-rapporteur, faveur que je devais à mon oncle le général Borelly, qui était, je crois, major- général de la garde nationale de Paris. C'est en cette qualité d'officier que j'assistai à quelques scènes qui sont restées profondément empreintes dans ma mémoire. Ainsi, le jour de la consécration des drapeaux au Champ de Mai, j'étais près de l'estrade sur laquelle avait été dressé le trône de Napoléon. Je me demandais avec surprise pourquoi, dans une circonstance si grave par elle-même, on n'avait pas évité cette pompe, cette mise en scène, ces oripeaux, tout au plus convenables dans des jours heureux. Il me semblait que Napoléon, avec son simple uniforme de général des chasseurs de la garde impériale, eût paru plus grand, eût excité un enthousiasme plus vrai qu'avec le costume si étrange sous lequel il nous apparaissait et qui nous faisait sourire. Le Champ de Mars dans ce moment était le péristyle du champ de bataille sur lequel allaient se décider les destinées du monde. Tout y devait être sérieux et grave, comme l'était la disposition générale des esprits dans l'attente d'un grand événement.
Il n'y eut de vrai et d'intéressant dans cette solennité que l'aspect des députations de ces régiments qui, déjà réunis sur la frontière, envoyaient chercher leurs drapeaux; la vue de ces hommes couverts de cicatrices, leur attitude résolue, leur enthousiasme qui éclatait lorsqu'ils venaient à reconnaître leur général sous les ornements dont on l'avait si mal à propos surchargé; tant de braves qui retournaient dans la soirée même à la frontière et qui pouvaient dire, eux aussi, en passant devant Napoléon : Morituri te salittant ^ Cœsar; tout cela faisait un spectacle qui, à part la reproduction assez inopportune des pompes de l'Empire, formait un tableau profondément émouvant.
J'assistai quelques jours plus tard à la revue que Napoléon passa, la veille de son départ pour l'armée, de la garde nationale et des fédérés ; je vois encore cette longue procession d'ouvriers s'avançant en colonnes, divisés par corps d'état, et saluant l'Empereur de leurs cris enthousiastes. La garde nationale, au contraire, froide et réservée. J'ai encore présente devant moi la figure de cet homme qui allait jouer sa dernière et suprême partie; j'étais très-rapproché de lui et l'observais attentivement; un embonpoint qui commençait à être excessif lui avait enlevé un peu de sa distinction, et une blancheur mate recouvrait ses traits ; mais sous une apparente impassibilité se trahissaient les anxiétés inévitables d'une position qu'il savait lui-même désespérée ; ses mouvements mêmes me paraissaient avoir quelque chose de brusque et d'incertain.
Il parut d'abord, entouré de grenadiers à pied et l'arme au bras qui suivaient en courant le galop de son cheval ; il les éloigna un peu, et s'avançant devant la garde nationale, il lui adressa d'une voix émue et brisée quelques mots pour lui annoncer qu'il allait
CENT JOURS (1815). û7
partir pour rarmée. Cette allocution commençait, je m'en souviens, par cette qualification : Soldats de la garde nationale, etc Elle était justifiée par les circonstances, car le moment était venu où la patrie étant menacée d'une seconde invasion, tout citoyen devait s'honorer d'être appelé soldat. Hé bien, telle était la préoccupation des esprits, que ces mots provoquèrent quelques murmures dans les rangs. On croyait y voir la prétention toute impériale d'absorber dans l'armée l'institution civique de la garde nationale.
Ainsi, César, quand il était mécontent de ses soldats, les châtiait par le titre de citoyens. Napoléon blessait, au contraire, les citoyens de la garde nationale en les appelant soldats.
Tout dans ce monde est affaire d'opportunité. J'étais de service le jour de la capitulation qui ouvrait les portes de Paris à l'armée coalisée; la veille, j'avais parcouru, grâce à mon uniforme, les lignes de nos braves soldats, qui s'étendaient en avant de Vanves et de Montrouge. Le coup de main heureux du général Excelmans à lîoquencourt, près Versailles, avait un peu relevé les courages; les soldats paraissaient joyeux et bien préparés dans leurs bivouacs. Je dois même dire que, dans les rangs de la garde^nationale, toute division d'opinion cédait au sentiment national et qu'elle eût appuyé l'armée avec vigueur.
Au moins tel était le sentiment dominant dans la légion dont je faisais partie, et qui était d'ailleurs signalée pour son attachement aux Bourbons.
Je ne parle pas des fédérés, ils demandaient des armes que la commission gouvernementale leur refusait.
Nous nous attendions tous à une action pour le lendemain, et je passai la nuit à la tête d'un détachement de la onzième légion qui faisait des patrouilles dans les quartiers menacés. Au milieu de la nuit nous
Sar* MÉMOIRES B'ODILON BARROT.
reçûmes l'avis que l'armée faisait un mouvement de retraite, et que des détachements allaient traverser Paris. Et, en effet, bientôt après nous assistâmes à cette douloureuse opération. La discipline, comme on le pense bien; était fort ébranlée. Quelques cris « à la trahison » se faisaient entendre parmi les soldats; les officiers avaient peine à contenir les rangs, et cependant ils parvinrent à comprimer tout désordre grave. Le lendemain les troupes de la coalition entraient dans Paris.
Une proclamation des généraux étrangers chargeait la garde nationale de maintenir l'ordre : la prophétie de mon vieil émigré venait de se réaliser ; la France expiait cruellement la folle témérité du 20 mars.
Pendant cette période de cent jours si remplie de catastrophes, mon père, fatigué de. la vie publique, s'était retiré à Planchamp, me laissant le rôle et les devoirs de chef de famille. J'avais eu quelques rapports avec M. Laisné, avocat de Bordeaux, que la nouvelle restauration plaçait naturellement au sommet de la faveur et du pouvoir ; il avait été le collègue de mon père et avait conçu pour lui beaucoup d'estime. Il me proposa de le faire comprendre dans la réorganisation des tribunaux du département de la Seine ; j'y consentis sans toutefois consulter mon père, pensant que cette honorable retraite après une vie aussi agitée lui conviendrait. Je me trompais. Mon père, nommé au tribunal civil de la Seine, résista aux instances que je lui adressais pour venir prendre possession de son siège.
Le charme de ses montag«oes, le calme de sa retraite, l'y retenaient invinciblement : pendant ce temps, la réaction légitimiste, d'abord timide, éclatait avec violence; les députés nommés sous l'entraînement de cette réaction arrivaient des départements animés par les passions les plus vives ; ils attribuaient,
le succès de ce qu'ils appelaient la conspiration du 20 mars aux ménagements que Louis XVIII avait eus envers la Révolution ; ils étaient bien résolus à faire prévaloir un système politique tout contraire, et leur première exigence fut de faire un grand exemple de tous les conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI.
La trop fameuse loi de 1816, appelée comme par dérision Loi d'amnistie, frappait ces hommes, la plupart sur le déclin de l'âge, d'un exil perpétuel, et les contraignait à vendre leurs biens situés en France dans un délai de six mois ; cette loi frappait mon patron M. Mailhe, elle menaçait mon père. L'un avait voté pour la mort du roi ; l'autre avait voté contre, mais il avait repoussé par son vote le sursis.
Le premier se résignait assez facilement à son sort, il en avait redouté un plus rigoureux, et surtout il éprouvait quelque soulagement à voir enfin cesser cette cruelle anxiété qui, depuis la seconde rentrée des Bourbons, troublait ses jours et ses nuits.
Quant à mon pauvre père, tranquille au milieu de ses rochers, entouré d'une population dont il était le bienfaiteur et l'ami, il était bien loin de se douter des violents orages soulevés dans le monde politique à son occasion ; sa nomination comme juge au tribunal du département de la Seine devint le texte d'attaques ardentes contre le nouveau garde des sceaux, M. Barbé- Marbois : faire siéger sur les fleurs de lis un conventionnel, n'était-ce pas un horrible scandale? et que ferait-on pour les vieux et fidèles serviteurs de la monarchie, si on récompensait, si on honorait ainsi ses ennemis, etc....?
Tel était le thème que le parti qui s'efforçait de pousser le gouvernement dans les voies d'une réaction violente avait choisi et développait sans cesse dans les conférences des députés, dans les journaux royalis-
tes. Les magistrats eux-mêmes s'en émurent. Si mon père fut venu à Paris lorsque je l'en priais, il eût été compris dans l'installation du tribunal et eût prêté serment avec ses collègues ; la haine et la passion politique n'eussent probablement pas essayé de revenir sur un fait consommé. Mais son absence prolongée rendait nécessaire une installation et une prestation de serment séparée et individuelle.
On m'a assuré, je n'ai jamais su au juste ce qu'il en était, que la Cour royale et le tribunal, cédant à l'entraînement des passions qui dominaient alors, peutêtre même au désir secret de plaire et de faire du zèle, avaient délibéré une protestation contre la nomination de mon père et l'avaient envoyée au garde des sceaux. La situation était critique : devions-nous céder à la tempête ou la braver ? si la question nous touchait personnellement, elle n'intéressait pas moins le gouvernement, car il s'agissait d'un de ses actes; il avait à décider jusqu'à quel point il lui convenait de résister à ce mouvement de réaction qui se manifestait avec une telle violence.
Je posai la question au garde des sceaux : je le trouvai faible, hésitant. C'est de M. Barbé-Marbois que Talleyrand de Périgord disait : c'est un roseau peint en fer. Je vis bien qu'il ne se souciait pas d'engager une bataille avec la réaction royaliste.
Mon père seul, privé de l'appui très-décidé du gouvernement, ne pouvait entreprendre de lutter : une crainte m'avait d'ailleurs saisi, c'était que, pour dénouer la difficulté, le minisire de la police ne vînt à comprendre mon père sur la liste des votants exilés.
C'eût été une interprétation fausse et abusive de la loi : d'abord, parce que mon père avait, au péril de sa vie, voté contre la compétence de la Convention, contre la mort, pour l'appel au peuple, et ne pouvait être à aucun titre compris dans la catégorie des
votants ; d'autre part, depuis la rentrée des Bourbons, il n'avait accepté aucune fonction du gouvernement de Napoléon.
Mais que n'avions-nous pas à craindre de la passion d'un parti alors tout-puissant et des nécessités politiques d'un gouvernement faible? Aucun recours d'ailleurs ne se fût ouvert pour nous contre l'inscription sur cette fatale liste de proscription : je conseillai à mon père de céder et d'envoyer sa démission, ce qu'il fit.
Un homme d'un cœur excellent, quoique la passion politique l'ait entraîné à des actes qui pouvaient ressembler à de la dureté, M. Bellart, s'était intéressé à mes premiers essais dans le barreau; il voulut bien m'aider de ses conseils dans cette circonstance si critique ; c'est alors que j'écrivis ce mémoire dans lequel je faisais valoir la motion de mon père au Corps législatif lors du débarquement de Cannes, mes propres .'.entiments contre l'essai de restauration de l'empire, lit m'efforçais même, en chargeant^un peu les couleurs, de conjurer ainsi le danger qui menaçait mon père. C'est dans ce mémoire, qui est un des actes pieux de ma vie et dont le souvenir satisfait le plus ma conscience, que le parti ministériel avait le bon goût dans les derniers jours du gouvernement de Louis-Philippe de chercher des armes contre moi. Les journaux ministériels et les journaux rouges se concertaient à merveille pour me présenter comme un légitimiste d'origine, un volontaire de Gand ; il y fut même une fois fait allusion à la tribune, et j'en profitai, ne voulant pas répondre à des journaux, pour donner un démenti à cette assertion : « Je rectifie un fait erroné, disais-je,ye ne me justifie pas, car alors que j'aurais cru devoir prendre les armes en 1814 pour défendre mes opinions, je ne croirais pas avoir à me justifier. » Mais une fois que la polémique passionnée et déloyale des partis s'est emparée d'un fait, elle ne lâche pas si facilement.
Le démenti, quoique bien donné et fait avec assez de solennité, est laissé de côté et l'assertion est journellement reproduite. On voit, par le récit exact de tous les actes de ma vie dans ces jours, quelle est la vérité. Assurément, j'avais vu avec anxiété le retour de l'île d'Elbe ; j'aurais très-résolument combattu avec la partie de la garde nationale qui partageait mon sentiment contre ce retour: je n'avais même pas hésité à voter contre le rétablissement de l'Empire, au risque de perdre ma carrière ; mais c'était une étrange méprise que d'attribuer le sentiment qui m'animait au culte de la légitimité. C'était au contraire, comme ami de la liberté, comme partisan des principes de notre grande Révolution que je pensais et agissais ainsi, et je n'étais pas le seul. Aussi, bien loin d'avoir un seul instant la pensée de quitter la France et d'émigrer comme volontaire à la suite des Bourbons,, j'étais tout prêt à donner ma vie pour repousser l'étranger lorsqu'il s'avançait vers Paris. Je me souviens très-bien de mes impressions d'indignation, lorsque j'appris la capitulation, et de ma douleur lorsque j'assistai à la retraite de notre armée et vis entrer à Paris les uniformes étrangers : je ne crois pas que ces sentiments, quoique divers, fussent contradictoires.
M. Mailhe, frappé d'exil, m'avait laissé son double titre d'avocat au conseil et à la Cour de cassation ; j'avais alors à peine vingt-trois ans et cette transmission prématurée me chargeait d'un fardeau que, dans mes prévisions et dans le cours ordinaire des choses, je ne devais être appelé à porter que cinq à six ans plus tard.
Je sentais que j'étais écrasé si je ne faisais un grana effort; je redoublai donc d'ardeur et de travail. Ma jeunesse intéressa les magistrats, mes vieux confrères me vinrent en aide ; mon prédécesseur, avant de partir pour l'exil, m'avait recommandé en termes tou-
chants à ses nombreux correspondants des départements. D'un autre côté, le rétablissement ou -plutôt le premier établissement sérieux du gouvernement représentatif sous une monarchie constitutionnelle ouvrait pour la France une ère nouvelle et apportait de graves modifications non-seulement dans le monde politique, mais même dans le caractère des débats judiciaires.
Peut-être aurais-je été bien moins préparé à comprendre ces modifications, si j'eusse été plus âgé. Je remarquai, en eft'et, un certain embarras dans nos vieux avocats, lorsqu'ils avaient à traiter quelques questions se rattachant au jeu des institutions constitutionnelles; ils étaient pour ainsi dire déroutés, et même la plupart d'entre eux avaient une répugnance instinctive pour les affaires de cette nature et les abandonnaient volontiers aux jeunes avocats contemporains de ces institutions, qui les aimaient et s'étaient facilement initiés à leur esprit. Je n'hésite pas à assigner à cette circonstance la principale cause de mes premiers succès au barreau. Ainsi ma jeunesse, au lieu de m'être un obstacle, me fut un avantage.
Quoique la plus heureuse et la plus belle partie de ma vie se soit écoulée au barreau, cependant, comme ceux qui liront ces mémoires y chercheront bien plus l'homme politique que l'avocat et le jurisconsulte, je ne parlerai que de ceux de mes travaux judiciaires qui ont eu quelques relations avec les événements politiques de mon pays.
Dès les premiers jours de la seconde restauration, la lutte s'engagea, ardente, passionnée, entre les hommes de la Révolution et de l'Empire et les partisans de la légitimité.
Lors de la première restauration, il n'y avait eu aucun conflit entre les partis : les Bourbons s'étaient trouvés substitués , comme par la force des choses , à
l'empereur vaincu, et la France, épuisée, avait pour ainsi dire laissé faire : lorsque les révolutions se font ainsi, leur lendemain n'est en général marqué par aucune violence; alors qu'il n'y a eu ni combat, ni résistance, les passions n'ont pour ainsi dire pas d'aliment, les vengeances pas de prétexte. Mais il en avait été autrement pour la seconde restauration. La lutte avait été ardente pendant les cent jours, le sang avait coulé dans différentes parties de la France, et le parti qui venait de triompher par la défaite de nos armées avait soif de vengeance.
Ce furent d'abord les chefs du parti impérial qui furent, pour ainsi dire, d'avance dévoués au bourreau; il fallait, disait-on hautement dans le monde politique, de grandes et illustres victimes expiatoires.
Le maréchal Ney fut désigné pour l'armée. Lavalette pour l'ordre civil. Le crime de ce dernier était d'avoir repris possession de l'administration des Postes dont il était chargé sous l'Empire, quelques heures avant que Napoléon fût réinstallé aux Tuileries : c'était puéril et odieux. La culpabilité pouvait consister dans le fait d'avoir conspiré pour préparer le 20 mars et non dans celui d'avoir cédé à l'entraînement général qui, à l'approche de Napoléon des murs de la capitale, s'était déclaré dans presque toute la population.
Lavalette n'en fut pas moins condamné à mort, et son échafaud était déjà dressé sur la place de Grève, lorsque sa courageuse femme, aidée par un généreux étranger que j'aime à nommer, le général sir Robert \yilson, parvint à soustraire son mari au bourreau qui l'attendait.
Le maréchal Ney n'eut pas le même bonheur. Traduit d'abord devant un conseil de guerre composé de maréchaux, parmi lesquels il comptait certains de ses compagnons d'armes, ses avocats lui inspirèrent
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la fatale idée de récuser une juridiction que le sentiment de l'honneur, la solidarité de gloire et de danger, lui rendaient inévitablement favorable. Et, en effet, le conseil de guerre se déclara incompétent au risque d'encourir la disgrâce de la cour.
Le même sentiment qui commanda l'arrêt d'incompétence eût rendu impossible un arrêt de mort.
Le vieux maréchal Moncey qui, comme doyen des maréchaux de France, présidait le conseil de guerre, fut mis aux arrêts pour cet acte de courage et d'indépendance; et cependant, en se déclarant incompétent, ce brave et loyal soldat ne se doutait pas qu'il venait de livrer son camarade au bourreau.
C'est ainsi que, dans les révolutions, persécutés et persécuteurs s'abusent bien souvent : les uns,- dans leurs moyens de vengeance; les autres, dans leurs voies de salut, et que ce qui devait sauver tue, et vice versa.
J'étais simple assistant à ce procès, admis comme jeune avocat, et j'occupais une des places réservées au barreau : j'ai pu suivre ce drame judiciaire dans tous ses détails et ses cruelles péripéties.
Bellart occupait le siège du ministère public; il avait passé sa vie dans les luttes du barreau où il portait une grande fougue de caractère et une chaleur de cœur qui, dans la défense des accusés, était une qualité, mais qui, dans l'exercice du redoutable ministère dont il était investi, était plus qu'un défaut.
On se souvenait, d'ailleurs, que, comme membre du conseil municipal de Paris, en 1814, c'était lui qui avait pris l'initiative de la déchéance de Napoléon, et qu'à raison de ce fait, lors du 20 mars, il avait dû quitter la France. Dans cette situation, ses emportements ressemblaient trop à la vengeance : j'avais une véritable affection pour lui, et je souffrais de voir ses qualités mêmes ainsi perverties par le rôle que son
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dévouement aux Bourbons et sa haine contre l'empereur lui avaient seuls fait accepter.
Berryer père était chargé du rôle principal de la défense, et s'était adjoint Dupin aîné; il devait cet honneur à une vieille réputation acquise dans la pratique des affaires commerciales, c'est-à-dire que, si sa réputation l'avait d'avance désigné comme défenseur du maréchal Ney, les causes de cette réputation le rendaient complètement impropre à l'accomplissement de cette difficile mission. Il n'y avait pas dans tout le jeune barreau un seul avocat qui n'eût mieux compris ou plutôt mieux senti cette défense. Au lieu de se traîner sur les exceptions et les fins de non-recevoir, comme s'il se fût agi d'une cause civile ordinaire,- il fallait mettre l'accusé sous la protection de ses glorieux services; l'homme qui, par un dévouement héroïque, avait sauvé toute une armée au passage de la Bérésina, devait-il périr par la main du bourreau pour n'avoir pas su résister à un entraînement que toute l'armée avait partagé ? N'était-ce pas aussi une épreuve trop forte pour l'humanité que de mettre ainsi des soldats en contact avec leur empereur de la veille qui, pendant si longtemps, leur avait donné la gloire et à qui ils devaient tout ce qu'ils étaient?
Ces sentiments eussent trouvé de nombreux échos dans cette Chambre des pairs où siégeaient un grand nombre de vieux serviteurs de l'Empire, et où ceux-là mêmes qui appartenaient au parti légitimiste n'étaient pas insensibles à la gloire de nos armées. Le cardinal de Retz l'a dit, et cela est profondément vrai : toute assemblée, de quelques éléments qu'elle soit composée, pour peu qu'elle soit un peu nombreuse, est peuple, et obéit plutôt à la passion qu'à la raison.
Devant un tribunal composé de quelques juges, on peut chercher à éveiller les scrupules du juriste et
saurer son client par des moyens de droit; mais la cour des pairs, avec la prétention d'être un tribunal, n'était qu'une assemblée politique très-passionnée. Le défenseur du maréchal Ney, pour l'avoir méconnu, resta au-dessous de sa mission ; en plaidant ses moyens préjudiciels avec des développements et une insistance qui ne produisirent sur toute l'assistance, juges et auditeurs, qu'une impression pénible, il avait réussi à dégrader son client et à lui enlever même le prestige de son passé et l'intérêt de sa situation présente. Il en était même arrivé, dans ses habitudes du métier et ses préoccupations malheureuses de patrociner, jusqu'à vouloir exciper de la qualité d'étranger de son client^. C'était trop fort A ce moment le maréchal Ney imposa silence à son défenseur et se leva; ses paroles sont consignées dans tous les journaux du temps. Il revendiquait, avec une noble fierté, ce titre de Français qu'il s'était efforcé pendant toute sa vie de rendre si glorieux. Du reste, il renonçait à toute défense ultérieure et se déclarait prêt à mourir. Ces quelques paroles, dites avec simplicité et résignation, produisirent plus d'émotion que les plaidoiries de ses avocats ; mais elles mettaient un terme au débat et le débat n'avait rien produit qui pût détruire cette charge accablante de la proclama-
is Je me rappelle un détail bien puéril, mais qui me frappa péniblement : au milieu de son plaidoyer et dans la partie la plus animée, Berryer père, s'interrompant, appelle l'huissier, lui désigne une fenêtre ouverte qui le plaçait dans un courant d'air dangereux et l'invite à la fermer; puis il reprend sa période, et le maréchal Ney était à ses côtés, et il était chargé de disputer au bourreau cette tète qu'avait épargnée le fer ennemi dans vingt batailles, et tous les yeux d« la France, tous les cœurs des patriotes étaient suspendus à sa parole, et le malheureux songe au courant d'air I... Ah ! me disais-je, tout haletant d'émotion, si j'étais à sa place on pourrait bien tirer le canon à mes oreilles que je ne l'entendrais pas ; et je suis bien sûr que son fils en eût dit tout autanL
tion du maréchal Ney à ses soldats en faveur de Napoléon, alors qu'il était parti avec la mission de le combattre, f
Le seul moyen de droit qui fût sérieux était dans la capitulation de Paris, par laquelle la vie de tous ceux • qui avaient combattu contre l'armée coalisée était garantie. Or, ce moyen fut à peine énoncé. Il est vrai que c'était surtout aux généraux de cette armée, au général Wellington particulièrement, à le faire valoir. Leur intervention dans cette circonstance eût été un devoir d'humanité envers d'intrépides adversaires, alors même que la stipulation formelle de la capitulation dans laquelle ils avaient engagé leur foi n'en eût pas fait un devoir d'honneur; sollicités par la famille, par les amis, par les compagnons d'armes du malheureux maréchal, ils se refusèrent à réclamer l'exécution de la capitulation. L'histoire dira si, en cela, ils n'ont pas manqué tout à la fois à l'humanité et à l'honneur.
La condamnation à mort fut votée à une grande majorité, et dès le lendemain^ à la pointe du jour, l'arrêt recevait son exécution dans l'avenue qui sépare l'Observatoire du Luxembourg. L'opinion des contemporains ne pouvait être que partiale pour ou contre cette condamnation : les uns la flétrissant comme un assassinat, les autres l'exaltant comme un acte de jus- , tice évidente; les uns proclamant le maréchal Ney' martyr, les autres le représentant comme un traître ' qui avait justement expié son crime; les uns appelant l'exécration publique sur le coupable, les autres de- ï mandant une éclatante réhabilitation de la victime. L'histoire sera plus juste; elle reconnaîtra que le ma- ' réchal Ney, en tournant contre le gouvernement qu'il représentait les armes et le commandement qu'il avait reçus de lui, s'était rendu coupable d'un crime que les lois de toute société organisée ont reconnu digne de
la peine capitale ; mais elle admettra aussi l'atténuation résultant des circonstances plus fortes que notre humanité, et dans lesquelles le devoir semblait ne pouvoir lutter contre d'inévitables sentiments. Elle reconnaîtra surtout que c'était aux vainqueurs à faire respecter la capitulation qui avait fait cesser le combat, et à s'interposer entre leurs adversaires et le bourreau : c'est sur ceux-là surtout qu'elle fera peser la responsabilité de la mort violente du maréchal Ney.
Si encore ces condamnations contre les quelques sommités du parti vaincu avaient pu désintéresser la vindicte publique et désarmer les ressentiments du parti victorieux? Mais il n'en fut pas ainsi; la mort du maréchal Ney ne fut que le signal d'une réaction qui sévit avec fureur dans toute la France et particulièrement dans le Midi. Cette partie du territoire avait été le théâtre, sinon de combats bien sérieux, au moins de rencontres entre les troupes que conduisait le duc d'Angoulême et celles qui avaient repris le drapeau de l'empereur.
La duchesse d'Angoulême, après avoir montré à Bordeaux un caractère digne de la petite-fille de Marie- Thérèse, avait dû se retirer, la douleur et l'humiliation dans le cœur, devant la défection des troupes qui tenaient la garnison de cette ville. Il avait suffi au général Clauzel, à la tête de quelques soldats réunis à la hâte, de se présenter de l'autre côté du pont de Bordeaux le drapeau tricolore à la main.
Dans l'Ouest, une armée légitimiste s'était formée et avait essayé de renouveler la guerre de la Vendée ; les vieux noms les plus honorés de l'ancienne guerre contre la république y figuraient : les Larochejaquelin, les Lescure, etc. ; mais les temps étaient bien changés, plus de vingt années s'étaient écoulées depuis la pacification de ces contrées. Pendant ce temps la vente des biens des émigrés et de ceux de l'Église,
les partages de successions, y avaient créé de nouveaux intérêts. L'infiltration des idées et des principes de la Révolution, par suite des communications rendues plus faciles, une administration éclairée, respectueuse pour les croyances et pleine de déférence pour les traditions de ces populations ; une sorte de partialité même en leur faveur dans la distribution des travaux publics ; la conscription elle-même, qui avait été le signal de la première insurrection, tout cela avait contribué à rendre une seconde prise d'armes plus difficile; les soldats libérés du service étaient revenus successivement, pendant cette période de vingt ans, dans leurs foyers, après avoir reçu l'éducation du régiment. Ils avaient rapporté dans leurs familles leurs habitudes militaires, leurs sentiments, leurs idées, et avaient profondément modifié autour d'eux les populations au milieu desquelles ils vivaient; ensuite les intérêts et les mœurs étaient changés, et les chefs, lorsqu'ils donnèrent, en 1814, le signal de la prise d'armes, s'en aperçurent bientôt.
Vainement, dans le pressentiment d'une catastrophe, le premier gouvernement des Bourbons avait-il tout fait pour organiser en quelque sorte, par avance, dans ce pays une nouvelle Vendée; les cadres avaient été formés à grands frais, mais au jour de la prise d'armes ces cadres restèrent à peu près vides. L'état-major était nombreux, mais l'armée insurrectionnelle l'était fort peu. Aussi le général Lamarque en triompha-t-il aisément ; tout était pacifié dans le Midi et l'Ouest, lors de la funeste journée de Waterloo, mais dans le cœur des vaincus fermentaient la honte et la douleur de la défaite.
Des cours prévôtales furent organisées pour rendre la justice plus expéditive contre tous ceux qui seraient reconnus coupables de participation à la conspiration du 20 mars; mais cette justice militaire paraissait
encore trop lente au gré des passions ; des massacres ensanglantèrent la plupart des villes du Midi : Nîmes, Montpellier, Toulouse, Marseille, Avignon, Bordeaux.
Des bandes qui s'étaient secrètement organisées pour combattre l'Empire, mais qui avaient été promptement comprimées, se trouvèrent toutes prêtes pour accomplir d'atroces vengeances.
Les partis extrêmes n'ont rien à se reprocher en France; ils ont successivement atteint, dans leur cruelle émulation, le dernier terme de la frénésie et de la férocité! 1815 peut servir de contre-partie à 1793, et la terreur blanche n'a pas grandement différé de la terreur rouge.
Ce devrait être une raison pour les partis d'éviter ces récriminations violentes qu'ils s'adressent journellement; encore si, en évoquant ces sinistres souvenirs, c'était pour les détester et rendre le retour de ces représailles atroces impossible ; mais non, c'est pour raviver les passions, rouvrir le cercle fatal des accusations et des vengeances.
Comme avocat, j'ai vu de près la partie judiciaire de ce drame sanglant, et c'était la plus odieuse, car, lorsque la violence et la vengeance revêtent le masque hypocrite de la justice , elles n'en sont que plus hideuses.
Ces malheureux que poursuivait la passion politique devant les cours prévôtales essayaient tous de décliner cette terrible juridiction, qui n'admettait aucun recours, et s'adressaient à moi pour contester devant la Cour de cassation la compétence de ces cours.
Je citerai, entre autres, le colonel de Chambure ; il avait été mon camarade au Prytanée de Saint-Cyr, et en était sorti pour entrer dans la grande; armée , où il avait servi avec la plus haute distinction.
Il commandait au siège de Dantzick une troupe d'élite que les assiégés avaient surnommée la troupe
infernale, titre qui l'honorait et qu'elle avait bien mérité, car elle s'était signalée par les actions les plus inouïes d'audace. Un jour, une bombe étant tombée dans la casemate où se tenait cette compagnie, Chambure, après l'explosion, en ramasse quelques débris et dit à ses soldats : « Mes amis, à ce soir la réponse. » Au milieu de la nuit, ces braves, dirigés par leur chef, se glissent à travers les avant-postes de l'armée assiégeante, surprennent les soldats et les canonniers de la batterie, tuent les uns, dispersent les autres, et Chambure dépose dans le mortier même qui leur avait envoyé la bombe un billet de sa main, avec les débris de cette bombe.
Sur le billet étaient écrits ces mots : Lne politesse en vaut bien une autre. Hé bien, cet homme si brave et si Français à la fois, tout mutilé de blessures, avait été, pour ainsi dire, contraint par Napoléon de quitter le service et d'accepter un emploi civil. Mais l'invasion du territoire par l'étranger ne pouvait le trouver paisible spectateur. Il avait levé un corps franc en Bourgogne et fait tout le mal qu'il avait pu à l'armée autrichienne : soit qu'il n'eut pas eu connaissance de la capitulation de Paris et de l'ordre du gouvernement de cesser les hostilités, soit qu'entraîné par son patriotisme et son courage il espérât que la résistance pouvait être utilement prolongée dans les départements, même après cette capitulation de Paris, il avait continué ses hostilités et fait prisonnier quelques officiers étrangers qu'il avait d'ailleurs traités avec les plus grands égards.
C'est là un fait de guerre qui relevait du droit des gens et non du Code pénal. Mais la haine et la violence des partis n'admettent pas de telles distinctions; il y avait un certain raffinement dans la vengeance à frapper par le bourreau des hommes dont on n'avait pu se défaire par l'épée : tuer son ennemi, c'est quelque
chose; mais le dégrader, c'est encore mieux pour certains partis. On se contenta donc de condamner le brave colonel Chambure à la peine des travaux forcés à perpétuité.
Ainsi, un homme qui, dans tous les temps, dans tous les partis, en dehors de toutes différences d'opinions, devait être honoré pour son courage et son patriotisme, allait être flétri, marqué par la main du bourreau et envoyé au bagne, au milieu du plus vil rebut de la société : voilà ce qu'on appelle la justice politique.
La famille de Chambure vint à moi, me raconta le sort qui menaçait mon pauvre camarade. Je me sentis saisi d'une indignation qui ne contribua pas peu à me faire prendre, dès ce moment, avec moi-même la résolution de combattre partout et toujours à outrance toute juridiction exceptionnelle. Je réussis, d'incidents en incidents, d'abord à faire suspendre l'exécution de l'arrêt inique, puis à gagner du temps, ce qui en révolution est tout; puis enfin, j'eus le bonheur d'assister à la libération de mon ami.
Je ne relaterai pas ici tous les procès de même nature où j'eus à intervenir comme avocat à la Cour de cassation. A Montpellier c'étaient de malheureux artisans qui, pour avoir défendu leur vie contre des chevaliers dits du Brassard, étaient, les uns condamnés et exécutés avec une rapidité qui ne permettait pas même le recours en cassation ; les autres, condamnés aux travaux forcés à perpétuité, marqués sur l'épaule immédiatement, mais qui, du moins, pouvaient encore invoquer des juges et des formes tutélaires. C'était, à Nîmes, toute la population protestante d'une commune qui, menacée du pillage, de l'incendie et de la mort par des bandes catholiques, pour avoir repoussé la violence par la force, passa presque tout entière par la main du bourreau. C'était la cruelle et
fatale affaire de Grenoble contre les conséquences sanglantes de laquelle le recours en cassation fut tardif et impuissant, le télégraphe ayant marché plus vite que les courriers et abrégé les délais du pourvoi. C'étaient d'autres affaires où l'absurde le disputait à l'odieux : un malheureux militaire qui, par mégarde, avait conservé sur son uniforme un vieux bouton sur lequel l'aigle impérial était empreint, fut condamné à une peine infamante.
Au moment où j'écris ces lignes mes souvenirs sont devenus plus incertains, mes impressions se sont affaiblies, et j'ai peut-être à me reprocher de n'avoir pas consacré quelques jours, lorsque ma vie était remplie du soin de défendre ces malheureux, et lorsque j'étudiais leurs dossiers avec une attention si anxieuse, à dresser le tableau de tous ces excès de la justice humaine; ce tableau n'eût pas été sans intérêt, il eut éclairé d'un jour bien hideux cette sanglante époque, et surtout il aurait eu son utilité, car il eût appris à détester de plus en plus les violences judiciaires par lesquelles les partis achèvent lâchement, après le combat, avec la hache d'un bourreau les blessés et les vaincus des partis contraires.
Un autre procès, celui de Wilfrid Regnaud, eut bien plus de retentissement.
On se ferait une très-fausse idée de l'état des esprits à cette époque si on en jugeait par comparaison avec ce qu'ils sont de nos jours. Autant est profonde aujourd'hui l'indifférence de chacun pour les actes d'injustice ou d'oppression arbitraire qui ne le touchent pas directement et personnellement, autant on se renferme dans son égoïsme et sa personnalité, autant à cette époque, au contraire, l'opinion était éveillée et facile à exciter pour tout ce qui paraissait blesser ou même seulement menacer les garanties communes. Tous vivaient pour ainsi dire dans chacun, et cette so-
lidarité qui protégeait les plus obscurs des citoyens était certainement un des meilleurs symptômes de notre liberté naissante.
Quand on compare ces deux époques, les différences sont si grandes qu'on se demande parfois si c'est bien le même peuple ; le procès de Wilfrid Regnaudnous en offre un mémorable exemple.
Une vieille femme avait été assassinée dans une petite bourgade de la Normandie; dans ce même bourg vivait un homme d'âge déjà mûr occupé de son petit commerce d'épicerie, nommé Wilfrid Regnaud. C'était un de ces coqs de village, grands raisonneurs, se piquant de philosophie, qui ont le verbe haut et se posent en détracteurs du pouvoir et de la société ; d'ailleurs très-bon voisin et qui n'avait jamais fait tort à personne. Une espèce de fou, mendiant et vagabond, s'avise de le dénoncer comme auteur de l'assassinat, et, sur cet unique témoignage, d'ailleurs repoussé par toutes les impossibilités physiques et morales dont l'instruction offrait les preuves les plus saisissantes, "Wilfrid Regnaud avait été condamné à mort.
Je vois encore les parents de ce malheureux, avec leur costume de paysans normands et leur figure honnête, entrer dans mon cabinet, me demander tout éplorés de sauver leur parent dont ils attestaient sur leur grand Dieu la parfaite innocence.
J'examinai le dossier avec attention, non pas seulement au point de vue de l'observation des formes lé^ gales, mais aussi à celui des charges contre le condamné ; je vis avec surprise que, parmi les charges, était le reproche d'avoir figuré parmi les Septembriseurs. Je m'informai et j'acquis la certitude que c'était là une misérable calomnie et que Wilfrid Regnaud n'était pas à Paris lors de cette horrible tuerie ; cela me rendit de plus en plus attentif. En feuilletant mi-
nutieusement tout le dossier, je vins à découvrir un tout petit billet écrit à la main, et adressé à MM. les jurés, mais non signé. La substance de ce billet portait que l'accusé, sur le sort duquel les jurés avaient à prononcer, était un buveur de sang qui avait figuré dans les massacres de septembre, et qu'ainsi on ne pouvait dans tous les cas que lui faire bonne justice en lui faisant expier sur l'échafaud ses anciens crimes : ce billet fut pour moi un trait de lumière.
Je me reportai à la liste des jurés et j'y vis qu'elle était aux trois quarts conposée de chevaliers de Saint- Louis et d'anciens émigrés. Je m'expliquai l'effet qu'avait dû produire sur de tels hommes l'idée qu'ils avaient devant eux un septembriseur et ne m'étonnai plus que la déposition d'un homme notoirement fou eut pu prévaloir sur toutes les graves présomptions qui éloignaient de Wilfrid Regnaud toute idée de culpabilité.
Malheureusement la procédure était régulière et mes efforts devant la Cour de cassation pour faire casser l'arrêt de mort devaient être impuissants. J'avais la conviction entière qu'un meurtre judiciaire allait se commettre, et la loi me refusait tout moyen de l'empêcher ; quant au recours à la clémence royale, il n'offrait aucune chance de succès; je le tentai cependant, j'entamai même ma procédure en faux témoignage, le tout pour gagner un temps que je mis à profit pour m'adresser à un souverain dont la puissance venait de naître avec la liberté, ce qui, pour n'être défini dans aucune loi, n'en avait pas moins son efficacité ; je fis appel à l'opinion publique ; je plaçai mon malheureux client sous son égide ; on n'avait pas encore abusé de la publicité ; elle avait l'attrait de la jeunesse et en avait encore la pureté. Je donnai des notes à mon ami Charles Comte, à M. de Jouy ; l'un, dans son Censeur, journal austère, tant soit peu républicain»
l'autre, dans son Hermite de la Chaussée d'Antin, revue charmante, alors fort en vogue dans les hautes classes de la société, émurent tous les cœurs au récit du drame judiciaire dont un nouveau Calas allait être victime. Benjamin Constant enviait à Voltaire, et c'était là un fait très-honorable, la gloire d'avoir consacré sa plume à la défense de ce martyr des préjugés religieux. Il vint à moi, me demanda quelques explications, se fit même remettre tout le dossier, l'étudia avec soin et m'adressa une série de lettres imprimées, dans lesquelles il démontrait avec toute la vigueur de sa dialectique et tout le charme de son style inimitable l'innocence de Wilfrid Regnaud.
Ces lettres furent dévorées par le public ; l'opinion fortement remuée dans ses passions politiques et dans ses sentiments d'humanité prit feu pour le condamné : elle s'interposa entre lui et le bourreau, et par un acte de sa toute-puissance arrêta invinciblement le glaive qui allait frapper ; ce fut au point que le garde des sceaux d'alors, M. Pasquier, étonné lui-même de ce mouvement d'opinion qui s'était prononcé avec tant de puissance et qui arrêtait depuis plusieurs mois le cours de la justice , me fit appeler dans son cabinet et se plaignit des moyens extra-légaux que j'avais employés pour m'opposer à l'exécution d'un arrêt souverain : « Il faut bien cependant que la loi s'exécute, me dit le ministre de la justice avec sévérité.
— Il ne dépend malheureusement pas de moi de l'empêcher, répondis-je froidement.
— Ah ! répliqua-t-il avec vivacité, vous avez si bien fait que l'exécution est aujourd'hui impossible !
— Je le savais bien, et c'est ce qui me donnait cette assurance. »
Quelques jours plus tard , la peine de mort était commuée, et un des plus beaux jours de ma vie a été celui où, au lendemain de la révolution de 1830, je vis
entrer dans mon cabinet (j'étais alors préfet du département de la Seine) un vieillard à cheveux blancs qui, avec une figure sereine et un air joyeux, se jeta dans mes bras; c'était Wilfrid Regnaud. Sa bonne conduite dans les prisons lui avait valu l'emploi d'infirmier et sa longue détention ne l'avait ni flétri, ni corrompu.
Cette bonne action me porta bonheur ; à partir de ce moment ma réputation et mon rang au barreau furent marqués.
L'affaire des protestants vint bientôt y ajouter une nouvelle consécration.
L'Église catholique avait subi le sort de la monarchie, elle était tombée avec elle. Comme elle, elle avait eu ses persécutions et ses martyrs ; il paraissait donc naturel que la restauration de la monarchie légitime emportât comme conséquence forcée la reconstitution de l'Église catholique, sinon comme religion exclusive, au moins comme religion dominante. D'ailleurs, l'opinion à peu près universellement reçue dans le parti légitimiste était que la chute du trône n'était due qu'à l'affaiblissement de l'Église, et tous les écrits de ce parti, comme tous les discours et tous les actes de ses hommes politiques, tendaient à rétablir une alliance intime et solidaire entre l'Église et l'État et à confondre, pour ainsi dire, le trône et l'autel dans une unité indivisible.
Il fallait, pour cela, bouleverser la législation en vigueur depuis 1789, laquelle est tout entière fondée sur le principe contraire de la séparation profonde, absolue, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.
La difficulté ne pouvait arrêter des hommes qui avaient la force en main, et qui étaient consciencieusement convaincus que, dans le succès de leur entreprise, était le salut de la France : aussi la lutte entre les principes et les sentiments contraires de la légiti-
mité et de la révolution ne fut-elle nulle part si passionnée et si persévérante que sur ce terrain.
D'abord, des ordonnances prescrivaient la suspension de tout travail pendant les jours fériés de l'Église catholique, ce qui parut une première tentative dans cette voie de la restauration d'une religion d'État.
De la part d'un gouvernement autre que celui de la légitimité, ces ordonnances eussent pu n'être considérées que comme des actes de pure administration, fondés sur la nécessité de marquer des repos dans la vie laborieuse d'un peuple. Mais de la part d'un gouvernement qui semblait vouloir régner par et pour l'Église catholique, elles éveillèrent toutes les inquiétudes et provoquèrent toutes les résistances du parti qui voulait maintenir le grand principe consacré par la Révolution de la séparation de l'Église et de l'État.
Le clergé catholique était poussé par un zèle religieux irréfléchi dans la môme voie que le gouvernement ; heureux de pouvoir s'affranchir de ces étreintes légales qui le retenaient dans le sanctuaire, il en sortait triomphant ; ses processions, si longtemps retenues dans les églises, se produisaient au dehors avec éclat ; il semblait qu'il reprît possession de la vieille France.
La police, on le pense bien, n'avait garde de rappeler les dispositions de certaines lois encore en vigueur, qui interdisaient ces processions dans les villes où se trouvaient des croyances mélangées ; ces lois n'avaient-elles pas disparu avec la Révolution qui les avait enfantées ? mais ce n'était pas assez de triompher, il fallait encore traîner pour ainsi dire les vaincus enchaînés au char du triomphateur; il fallait forcer tous les dissidents à s'associer à ces solennités catholiques, au moins par une soumission apparente.
C'est dans cette pensée qu'une ordonnance près-
crivit à tous les habitants de tendre leurs maisons, selon les vieux usages de la monarchie, sur le passage des processions du Saint-Sacrement.
S'il ne se fût agi que d'un acte de déférence extérieure, l'ordonnance n'eut rencontré probablement aucune résistance sérieuse, mais dans la circonstance cette prétention de la police et du clergé avait un tout autre caractère ; c'était la consécration solennelle de la domination de l'Église catholique sur tous les autres cultes ; c'était l'État mettant sa force à la disposition des exigences du clergé, en forçant les citoyens, au nom de la loi, à s'associer aux cérémonies du culte officiel et dominant.
Aussi les refus d'obéir ne se firent-ils pas attendre. C'était surtout dans les départements qui avaient été le théâtre des guerres de religion que les prétentions du clergé étaient les plus exorbitantes, mais aussi que les résistances étaient les plus vives.
Les protestants des départements du Gard, de l'Hérault, refusèrent de se soumettre aux exigences de l'ordonnance. Traduits pour ce refus devant les tribunaux, ils furent condamnés à des amendes ; ils se pourvurent en cassation, mais un premier arrêt avait rejeté leur pourvoi, en se fondant sur ce que des ordonnances de police sont exécutoires pour tous les citoyens, et sans examiner le caractère légal de ces ordonnances. Ils n'en persistèrent pas moins, et, comme il arrive toujours en pareille circonstance, la résistance se généralisa : les consistoires prirent parti pour leurs coreligionnaires et la question prit les proportions d'une question tout à la fois politique et religieuse.
De nouvelles condamnations intervinrent contre les récalcitrants, et cette fois le vénérable Boissy d'Anglas, le même qui s'illustra dans la séance du 20 mai 1795 par son attitude pleine de courage et de dignité,
PROCÈS RELIGIEUX {1815-18'iO). 61
m'apporta l'affaire, la recommandant à tout mon zèle au nom des protestants de France.
11 s'agissait tout à la fois de triompher de l'influence du gouvernement et de faire revenir la Cour de cassation d'une décision récente : l'œuvre était difficile; elle n'était possible qu'à la condition d'élever la question, de la généraliser et de la passionner en faisant ressortir avec éclat tout ce qu'elle renfermait de menaçant pour la liberté religieuse; j'avertis M. Boissy d'Anglas que tel serait mon plan de défense et que si ses convenances personnelles (il était pair de France et assez bien en cour) ou celles de ses coreligionnaires s'opposaient à une lutte aussi ouverte avec les tendances de la politique du jour, je ne pouvais me charger de la cause, car je regardais l'échec comme certain; que si, au contraire, mon plan lui convenait, il fallait qu'il me vînt en aide, en y intéressant tous les dissidents et tous les organes de la publicité ; qu'à cette condition seule le succès était possible ou du moins qu'on pouvait le tenter.
M. Boissy d'Anglas partageant ma manière de voir, chacun de nous se mit résolument à l'œuvre, et lorsque la cause fut appelée à la Cour de cassation, la question n'était plus celle qu'elle avait cru juger, c'est-à-dire une simple question de police municipale, c'était la liberté religieuse tout entière ; c'étaient les rapports de l'Église et de l'État; c'était le principe fondamental de la séparation des pouvoirs ; c'était enfin la Révolution dans sa plus précieuse conquête en lutte avec la prétention la plus rétrograde de la Légitimité qui se dressait devant elle en la plaçant en face des sentiments les plus profonds, des idées les plus consacrées, des passions les plus vives de notre société moderne.
Je ne voulus pas même traiter la question au point de vue restreint du droit des protestants et des cultes dissidents reconnus.
ea MÉMOIRES D'ODILON BÂRROT.
Ma cause, à ce point de vue, eût été peut-être plus facile, car les synodes avaient maintes et maintes fois déclaré, pour le cas spécial des processions catholiques, que ces processions étaient des actes d'idolâtrie, et que s'y associer volontairement était un sacrilège, s'y laisser contraindre par la force, une trahison de sa foi religieuse et de plus une lâcheté.
C'est le thème qu'adopta M. le baron Mourre, procureur général près la Cour de cassation, lorsque l'affaire revint pour la troisième fois devant la Cour de cassation, chambres réunies.
Je le rejetai comme consacrant en quelque sorte la violation du principe que je voulais faire triompher : ce n'est pas, disais-je, comme protestants, c'est comme citoyens français que nous revendiquons le droit de juger jusqu'à quel point telle ou telle participation à une cérémonie religieuse intéresse notre foi.
Devant la loi française, il n'y a ni protestants ni catholiques, il n'y a que des citoyens. A quel signe reconnaîtra-t-elle le protestant ou le catholique, à moins de faire des sacrements ou des professions de foi religieuse, des actes légaux ou obligatoires ? La loi en France protège toutes les croyances, tous les cultes, elle ne s'identifie avec aucun : le jour où elle s'identifiera avec l'un d'eux, il y aura une religion de l'État, et les autres cultes pourraient bien encore être tolérés, ils ne seraient plus libres; la liberté, c'est l'égalité dans le droit, c'est la neutralité de la loi.
Je tirais de cette thèse générale la conséquence que les ordonnances de police qui contraignaient des citoyens non à respecter les cérémonies d'un culte, mais à s'y associer, sortaient du domaine de la protection pour entrer dans celui de la contrainte au profit d'un culte spécial, substituaient le principe de la persécution religieuse à celui de la liberté et vio-
laient ainsi le principe fondamental de nos lois ; que, dès lors, ces ordonnances qui, pour recevoir une sanction pénale, avaient besoin de s'appuyer sur une loi et d'en viser le texte, n'avaient pu servir de base à une condamnation judiciaire, puisque, loin d'être l'exécution de la loi, elles en étaient la violation flagrante.
La Cour de cassation, revenant sur sa précédente décision, consacra ces principes et cassa les jugements de condamnation.
On peut juger de la colère qui éclata dans le monde politique et religieux. La tribune et la presse retentirent d'imprécations contre un arrêt qui, aux yeux d'un certain parti, n'était qu'un scandaleux sacrilège. L'abbé de Lamennais, déjà célèbre par son livre de V Indifférence en matière de religion^ mais qui a conquis depuis une bien autre illustration, était alors un des écrivains les plus fougueux du parti catholique ultramontain. Il me prit personnellement à partie dans un journal qui s'intitulait le Conservateur; \\ raisonnait ainsi :
« M. Odilon Barrot a osé plaider en'pleine Cour de cassation que la loi française était neutre entre toutes les religions; qu'elle les protégeait toutes et ne s'associait à aucune, La loi n'est donc d'aucune religion; elle est donc athée. » — Le mot était détourné de son sens, car Vathéisme est encore une croyance, bien que négative ; et ma thèse était précisément que toutes les croyances, négatives ou positives, sont hors du domaine de la loi. Mais il y a tant d'esprits qui se plaisent à accepter un jugement tout formulé, que bien longtemps après et auprès de beaucoup de gens encore, je passe pour un athée qui a eu le cynisme de proclamer en face du plus haut tribunal Vathéisme comme constituant la religion de la loi.
La formule était trouvée et l'anathème lancé; la
tribune, la presse s'en emparèrent et en vécurent longtemps : la Cour de cassation était fort mal notée dans un certain parti. N'était-elle pas une institution révolutionnaire, et l'occasion était belle de fulminer contre elle l'accusation d'irréligion; je ne me laissai pas effrayer de tout ce bruit, et les nouveaux tribunaux, saisis après une première cassation, ayant jugé comme les premiers, je me présentai devant toutes les chambres réunies en robes rouges, sous la présidence du garde des sceaux, alors M. de Serre, et là, je reproduisis ma thèse de la neutralité de la loi entre toutes les croyances religieuses avec une nouvelle précision. — Puis, relevant le reproche d'athéisme qui m'avait été adressé par M. l'abbé de Lamennais: «Oui, m'écriai-je, la loi est athée et elle doit l'être^ si vous appelez athéisme la neutralité ; car elle ne peut cesser d'être neutre sans s'exposer à devenir persécutrice. »
A ces mots, je vis certains magistrats s'agiter sur leurs bancs, notamment M. de Sèze, le courageux et éloquent défenseur de Louis XVI que la Restauration avait pris dans le barreau pour le porter à la présidence de la Cour de cassation, homme estimable, mais trop passionné pour remplir toutes les conditions du magistrat et dont le cœur, d'ailleurs, était plus chaud que la tête n'était forte ; puis il adressa billets sur billets au garde des sceaux. Je voyais l'orage se former et n'en continuai pas moins ma discussion lorsque M. le ministre de la justice m'interrompit et affectant, lui aussi, de se méprendre sur le sens et la portée de mes paroles, il crut devoir m'adresser un avertissement en protestant bien inutilement que la loi n'était pas athée.
Je continuai ma plaidoirie et la Cour entra dans la salle du conseil. L'avertissement que m'avait adressé M. de Serre ne parut pas assez sévère à M. de Sèze, > qui proposa de m'appliquer, au nom de la Cour et par
arrêt, une mesure de discipline, telle que la suspension ou au moins la censure. Il fallait, disait-il, une solennelle expiation pour le scandale qui venait de se produire.
Heureusement les autres magistrats m'avaient écouté avec plus de calme et mieux compris ; ils n'eurent pas de peine à restituer à mes paroles leur véritable sens, et M. de Sèze en fut pour son zèle ; sa proposition fut repoussée; bien plus, l'arrêt qui, cette fois, fixait définitivement la jurisprudence, vint donner une haute et dernière consécration à mes principes.
Qui m'eût dit que trente ans plus tard j'exposerais, comme premier ministre de mon pays, ma liberté et peut-être ma vie pour rétablir le pape dans sa souveraineté temporelle à Rome, et que ce même M. de Lamennais, qui alors fulminait contre moi toutes les foudres de son fanatisme ultramontain, signerait ma mise en accusation pour ce fait? Lorsque je serai arrivé à cette partie de ma vie, peut-être trouvera-t-on que les actes du ministre ne sont pas autant en contradiction qu'ils le paraissent, au premier coup d'œil, avec les doctrines juridiques de l'avocat. Pour que la séparation des deux pouvoirs puisse exister dans le monde catholique, il est nécessaire qu'ils soient réunis dans les mains du chef de la catholicité, au moins pour l'État où il réside : cette réunion de pouvoirs étant le seul moyen d'assurer l'indépendance du pape et, par suite, la séparation des deux pouvoirs dans les autres États. Mais n'anticipons pas sur les événements.
La réaction avait atteint son paroxysme ; Louis XVIII y résistait; son bon sens politique s'en effrayait, et, d'ailleurs, lui aussi avait sacrifié aux idées nouvelles; il n'avait pas pour la Révolution et pour ses principes l'horreur native qu'avait conservée Charles X.
Aussi celui-ci était-il l'idole et l'espérance du parti réacteur. Dès les premiers jours de la Restauration, I. 5
66 MEMOIRES D'ODILON EARROT.
deux directions contraires s'étaient produites dans le gouvernement, ou plutôt deux gouvernements avaient apparu .'l'un au pavillon Marsan, l'autre au pavillon de Flore. Le dernier de ces pavillons était habité par le roi, et l'autre par son frère ; les influences et les courtisans se partageaient; un jeune magistrat, M. Decazes, qui, lors de la seconde restauration des Bourbons, avait été nommé préfet de police, avait capté la faveur du vieux roi. Admirablement doué physiquement et moralement, pour jouer le rôle d'homme de cour, M. Decazes n'avait pas tardé à obtenir sur son maître une grande influence; par contre, il était devenu bientôt odieux aux courtisans du comte d'Artois.
M. Decazes, profitant habilement de l'antagonisme qui s'était établi entre les deux frères, avait provoqué, en i816, la fameuse ordonnance du 5 septembre qui mettait un frein à la réaction et avait inauguré une autre politique. Cette ordonnance suffit pour honorer la vie d'un homme d'État; elle a été la première expérience heureuse du jeu des institutions libérales; elle a opéré dans la marche du gouvernement une révolution légale, pacifique et féconde; elle a prévenu une guerre civile imminente ; elle a assuré à la France de longs jours de repos et de prospérité, et si la fatalité n'avait pas ramené au gouvernement une politique diamétralement opposée, elle eût épargné au pays les douleurs et les hasards de bien des révolutions. C'est de cette époque que datent les premiers essais de véritable liberté pratique en France, et spécialement notre législation de 1819 sur la presse.
Les livres et les journaux furent aff'ranchis de toute censure préventive, et le gouvernement prit toutes les allures d'un gouvernement libre et pondéré. Deux hommes d'un mérite éminent et d'un caractère élevé eurent une grande part à ce progrès; leur mémoire sera consacrée et la France les nomm-era dans sa re-
connaissance tant qu'elle appréciera une liberté sage et régulière, ce sont MM. Royer-Collard et le duc de Broglie. Le premier avait été le correspondant de Louis XVIII pendant le temps de l'émigration ; il appartenait à cette école de philosophie spiritualiste qui s'efforçait de rendre à la société des croyances que la philosophie sceptique de Voltaire et des encyclopédistes avait à peu près détruites. Indépendant par caractère, libéral par sentiment et par principe, il avait foi dans la possibilité d'établir en France, sous une monarchie constitutionnelle, le gouvernement représentatif dans toute sa vérité.
Cette foi paraissait un peu affaiblie dans les derniers temps de sa vie ; mais il s'y dévoua d'abord avec ardeur; ses discours se faisaient surtout remarquer par l'élévation et la précision de la pensée; ils étaient moins abondants, moins véhéments, moins entraînants que ceux de Mirabeau ; mais ils avaient plus de profondeur, plus de philosophie et surtout plus d'honnêteté.
Au reste, chacun de ces deux orateurs, si différents parle caractère, avait au plus haut degré le génie de sa mission ; l'un était appelé à détruire une vieille organisation sociale; c'était le bélier qui, dans la main de la Providence, était destiné à démolir un édifice depuis longtemps condamné ; l'autre, au contraire, venait après une longue série de convulsions politiques pour apprendre à notre nation les conditions et les bienfaits de la véritable liberté. L'un était un tribun, l'autre un professeur; l'un fulminait, l'autre enseignait.
Mirabeau, en 1819, aurait sans doute été encore un homme puissant; mais il n'eût pas été l'homme providentiel de l'époque, et Royer-Collard, en 1791, eût à peine été compris de quelques esprits d'élite ; tant il est vrai que chaque époque produit à peu près
l'homme qui répond le mieux au besoin dominant de cette époque.
Quant à M. le duc de Broglie, il vit encore et j'en parlerai avec plus de réserve. Petit-fils de l'ancien maréchal de Broglie, il avait épousé la fille de madame de Staël, personne pleine de distinction par les qualités de l'esprit, mais beaucoup plus femme que sa mère par les qualités privées; noble d'origine, et encore plus de sentiments, il aurait figuré honorablement dans la haute aristocratie anglaise dont il a les idées, les principes, et même un peu les mœurs.
Il arrivait à l'âge viril lorsque, avec la Restauration et la Charte de 1814, commençait pour la France l'ère du gouvernement représentatif; il y était merveilleusement préparé par de fortes études, par la haute indépendance de sa fortune et de son caractère, et par un amour raisonné de la liberté, que servait une admirable lucidité d'esprit.
Nous nous groupâmes naturellement autour de lui, et, lorsque la liberté de la presse était en question, il concourut, en 1817, à former une association, dite de la Liberté de la Presse, dont il fut le président.
C'est, je crois, la première tentative de résistance légale par l'association qui ait eu lieu en France.
Le gouvernement s'en alarma, un procès eut lieu en 1819 ; M. de Broglie se retira et l'association fut dissoute.
Ces deux hommes, par leurs exemples, par l'autorité de leur caractère, par leurs études étendues et profondes, par leurs talents oratoires, auraient dû exercer sur leur temps plus d'influence qu'ils n'en ont réellement exercé. Est-ce leur faute, ou celle du milieu dans lequel ils se sont trouvés? C'est un peu l'une et l'autre.
Leur esprit trop porté vers l'abstraction et les généralités de la politique ne se pliait pas assez à la
puissance des faits et ne comptait pas assez avec les personnes, leurs intérêts et leurs passions.
On attribue à M. Royejp-Collard un mot qui, s'il n'est pas vrai, a du moins le mérite de le dépeindre assez bien. « Un y a rien, aurait-il dit dans une discussion animée, que je méprise comme un fait. » Aussi, lorsque le fait se produisait avec ses désordres et son despotisme, cet esprit fin et abstrait se repliait sur lui-même et se contentait de l'anathématiser.
M. de Broglie, un peu moins professeur, un peu plus homme politique, avait plus de considération pour la puissance des faits ; mais la fierté tout à la fois et la timidité de son caractère le rendaient assez impropre à manier une assemblée, à diriger ses passions; il n'avait, pour cela, ni assez de souplesse, ni assez de résolution dans l'esprit.
Disons-le aussi, les mœurs et les habitudes constitutionnelles de notre pays n'étaient pas assez avancées pour se trouver en harmonie avec de tels caractères. Le vieux levain révolutionnaire dominait trop encore dans notre France; le général Foy, le général Lamarque, Benjamin Constant, par quelques paroles à effet, qui remuaient la fibre révolutionnaire, exerçaient un plus grand ascendant.
Toutefois, ils ont été, ils sont encore les modèles et les guides de cette jeunesse laborieuse et studieuse qui conserve sa foi dans le gouvernement représentatif; et si jamais notre nation arrive à posséder les mœurs et les conditions de cette forme de gouvernement, ce sera un grand honneur pour ces hommes de l'y avoir puissamment préparé.
Je reprends le récit des événements.
Cette nation qu'on dit si profondément antipathique aux idées et aux mœurs de la liberté constitutionnelle paraissait, au contraire, se les approprier avec une heureuse facilité. La presse et la tribune ^
étaient puissantes; le débat politique tenait le pays attentif, les maximes de droit constitutionnel et parlementaire se répandaient ^et devenaient comme des vérités reçues par tous , le progrès se faisait dans les moeurs et les idées lorsqu'un fatal événement vint interrompre tout à fait ce progrès.
Le 13 février 1820, le plus jeune des fils du frère du roi, le duc de Berry, sortait de l'Opéra, lorsqu'un homme se glisse auprès de lui et le frappe^d'un long stylet; le prince a la force de désigner son assassin qui est bientôt arrêté : la blessure était mortelle et le duc de Berry expira à l'Opéra même oii Louis XVIII et toute la famille étaient accourus, à la première nouvelle du funeste événement. Il expira, puisant dans le sentiment chrétien qui l'animait la force de recommander son assassin à la clémence du roi, son oncle.
Pourquoi le duc de Berry, qui n'avait à peu près aucune action sur la politique du gouvernement, avait-il été choisi comme victime de préférence au roi et au comte d'Artois, son père?
Interrogé, Louvel (c'est le nom de l'assassin) répond avec le calme du fanatisme qu'il l'a choisi parce qu'il était seul susceptible d'avoir des enfants^ et qu'en lui il extirpait la souche même d'une race que lui, Louvel, avait condamnée à mort depuis qu'elle avait servi de drapeau à l'invasion étrangère.
Son langage et son sang-froid ne se démentirent pas un seul instant, il les conserva même sur l'échafaud.
Le contre-coup de cet assassinat ne pouvait qu'être funeste au parti qui luttait avec succès contre la réaction.
Des journaux libéraux, le Constitutionnel entre autres, avaient été trouvés au domicile de Louvel ; il n'en fallut pas davantage pour rendre les idées libé-
raies et toute l'opposition complices du crime de Louvel. Le déchaînement fut si violent que le ministre Decazes, celui qui avait conseillé la fameuse ordonnance de dissolution de la Chambre de 1815^ fut dénoncé à la tribune, comme complice moral de l'assassinat. « Son pied, écrivait M. de Chateaubriand dans le Conservateur, a glissé dans le sang. »
La menace de le tuer dans le cabinet du roi et sous les yeux de son maître lui fut adressée. Il fit quelque temps tête à l'orage avec un courage qu'on ne saurait trop admirer : mais, à la fin, il dut céder et se retira pour faire place à un ministère qui, sans être tout à fait sympathique à la réaction, ne lui était cependant pas hostile et formait une sorte de lien entre les deux frères.
Alors commença une série de mesures violentes, d'abord contre la presse, puis contre la liberté individuelle ; la réaction se laissa emporter, sous le règne suivant, jusqu'à la loi du sacrilège, confondant ainsi le crime et le péché, et renversant la distinction fondamentale de nos lois entre le dogme et la loi. Il fallait bien prouver que la loi n'était pas athée! Une tentative en faveur du rétablissement du droit d'aînesse vint enfin échouer devant la résistance de la Chambre des pairs, qui par cet acte de vigueur et d'indépendance marquait un temps d'arrêt à cette prétention insensée de reconstituer la vieille société.
J'étais resté étranger à ces luttes politiques dont la tribune et la presse étaient principalement le théâtre. Mon nom ne s'y était rattaché assez vivement qu'à raison de l'arrêt rendu en faveur de la liberté religieuse et du prétendu athéisme de la loi. Mais une circonstance toute fortuite et parfaitement indépendante de ma volonté vint m'y rattacher d'une manière plus intime et en même temps plus menaçante pour ma liberté et pour ma carrière.
f2 ^ MÉMOIRES D'ODILON BARROT.
Les ministres avaient cru devoir demander aux Chambres une loi de circonstance par laquelle ils étaient armés du pouvoir exorbitant d'arrêter et de détenir tout citoyen sur un ordre signé par trois ministres.
Cette loi avait été l'objet d'une très-vive opposition dans la Chambre des députés. Les membres les plus éloquents de la gauche, désespérant de lutter contre un parti pris de la majorité, s'étaient du moins efforcés de frapper vivement l'opinion publique de l'odieux de cette loi; ils parlaient, comme on l'a dit et pratiqué depuis, par la fenêtre. Des amendements furent successivement présentés pour faire ressortir chacune des atteintes que cette loi portait à la justice et même à l'humanité, et chaque amendement était le sujet de véhémentes accusations contre le ministère. Si ces efforts furent vains dans le sein de l'Assemblée, ils ne le furent pas au dehors et l'opinion fut vivement excitée.
Le jour même où, après le rejet de tous les amendements, la loi fut votée, les membres de l'opposition se réunirent, dressèrent une sorte de manifeste dans lequel ils reprenaient tous les griefs qu'ils avaient fait valoir dans la discussion et annonçaient qu'un comité formé de députés et de citoyens pris dans les notabilités libérales de toutes les professions était formé pour procurer des secours, des conseils et des défenseurs à tous ceux qui seraient atteints par cette loi.
On me fit l'honneur de me comprendre dans ce comité, comme représentant le barreau de la Cour de cassation. Je me souviens que le général Pajol, le vieux Gévaudan, homme fort riche et fort connu pour ses principes libéraux et ses bonnes actions, Mérilhou enfin m'étaient adjoints : l'un, pour l'armée; l'autre, pour le commerce; le dernier, pour le barreau de la Cour royale de Paris.
C'était sans doute un grand honneur pour moi, mais peut-être eût-il été convenable de me consulter avant d'engager ainsi mon nom dans un acte ouvertement agressif et qui me plaçait en dehors des privilèges de ma profession.
On pensa apparemment que mon consentement allait de soi et ce ne fut que lorsque la chose était consommée que je l'appris par mon journal. J'étais occupé à le lire, lorsque le secrétaire du ministre de la justice, Germain, mon camarade de collège, entra chez moi, l'air tout consterné, il avait un Moniteur à la main.
« Quelle imprudence tu as faite! me dit-il, quoi, tu es avocat au Conseil d'État et à la Cour de cassation, tu réussis dans ta carrière, et voilà que tu compromets tout cela et ton avenir pour faire partie d'un comité politique dont le ministre regarde la formation comme un acte flagrant d'hostilité contre le gouvernement du roi? — Que veux-tu, lui répondis-je, je viens de l'apprendre par mon journal, et s'il y a imprudence, elle n'est du moins pas de mon fait.
« Mais tu ne sais donc pas que le conseil des ministres vient de délibérer que tous les membres de ce comité seraient traduits devant la Cour d'assises, comme coupables de provocation à la désobéissance aux lois. — Que veux-tu que je fasse? — Désavouer ceux qui se sont permis d'abuser ainsi de ton nom , dégager ta responsabilité. — Merci, mon ami, de ta bonae intention. Avant de savoir que les poursuites étaient résolues, j'aurais pu hésiter, car je t'avoue que je suis vivement contrarié de me voir, malgré moi, jeté en dehors des devoirs de ma profession dans lesquels j'étais résolu à me renfermer : mais à ce moment et par peur des poursuites, désavouer mes amis, ce serait me déshonorer. — Mais il y va de ton état. — Hé bien, soit, j'en courrai la chance, car une fois
déshonoré, il ne me resterait plus qu'à balayer tes bureaux. »
Quelques heures après, je recevais une assignation devant la Cour d'assises, et à quelques jours de là, je m'asseyais avec mes honorables complices sur le banc des accusés.
Les sommités du barreau s'étaient partagé notre défense : Tripier, Darrieux, Dupin aîné, étaient au banc des avocats.
Le jury était alors choisi par les préfets, et celui qui nous jugeait avait encore été épuré par les récusations du ministère public; c'était la première épreuve un peu sérieuse de ma vie. Je fus assez satisfait de moi, j'envisageais toutes les éventualités qui me menaçaient avec assez de calme. Il n'en était pas de même de ce qui m'entourait et surtout d'une jeune femme qui, avant d'être mariée, avait conçu pour moi un sentiment qu'elle s'était peut-être dissimulé à elle-même et dont le danger que je courais lui arracha l'aveu.
Elle est morte aujourd'hui, j'ai peut-être contribué à jeter quelque amertume dans sa vie ; mais je suis bien assuré que son noble cœur me l'aura pardonné.
Le général Lafayette, qui probablement avait été le premier à désigner mon nom pour faire partie de ce malencontreux comité, me faisait dire naïvement que je n'eusse pas à m'inquiéter, qu'un de ses amis, capitaine de vaisseau, était sur le point de partir du Havre pour l'Amérique, qu'il me recommanderait à lui et à ses amis et que je serais bien reçu dans le nouveau monde.
Ce bon général n'imaginait pas qu'on pût se plaindre quand on avait le bonheur d'aller en Amérique. Pour moi, qui n'étais pas tout à fait de son avis, et qui n'avais pas fait la guerre de l'Indépendance, ce ne fut pas sans un certain plaisir, que j'entendis le chef du
jury répondre le bienheureux non coupable sur la question qui me concernait : ma joie fut cependant aussitôt troublée par la déclaration de culpabilité des journalistes dont tout le crime était d'avoir inséré dans leurs feuilles le manifeste ou programme par lequel avait été notifiée la formation de notre comité.
Parmi ces journalistes était mon ami Ch. Comte, et l'injustice qui allait frapper les simples organes de la publicité, quand les auteurs du fait publié étaient, les uns couverts de leur inviolabilité de députés, les autres acquittés, me blessa profondément. Nous ne devions, du reste, notre acquittement qu'au partage des voix, six contre six.
Comme on le voit, il tint à fort peu que je profitasse des recommandations de l'illustre et vénérable ami de Washington.
Mon pauvre ami Comte préféra l'exil à la prison et passa cinq ans en Suisse, puis en Angleterre; j'allai successivement le voir dans ces deux pays où il avait su gagner d'honorables amitiés.
Je ne m'arrêterai pas autant sur les différents procès politiques dans lesquels je fus engagé : la marche du gouvernement, ses défis jetés à la révolution avaient provoqué la formation des sociétés secrètes ; les plus dangereuses étaient celles qui s'étaient formées dans l'armée. L'une d'elles parut assez formidable pour être déférée à la Cour des pairs. La défense d'un sieur Dumoulin me fut confiée ; la vie de cet homme est assez curieuse, c'est une suite d'aventures de la nature la plus singulière.
Il était fabricant de gants à Grenoble et il y faisait d'assez bonnes affaires, lorsque l'empereur y passa à son retour de l'ile d'Elbe: il se prit d'un subit enthousiasme pour Napoléon, lui offrit un capital de 100,000 francs, offre qui, au début d'une entreprise dont les chances étaient incertaines, n'était pas sans
valeur pour celui qui la faisait et pour celui qui Tac ceptait. Dumoulin ayant témoigné le désir de s'attacher à la personne et à la fortune de l'empereur, celuici l'avait fait son officier d'ordonnance, et le marchand de gants, peu au fait des habitudes militaires, fut longtemps un sujet de plaisanterie pour ses camarades.
Après le retour des Bourbons, notre officier improvisé s'était jeté dans les spéculations de la Bourse ; il y avait d'alDord été heureux et un gain de plusieurs millions avait un instant jeté quelque éclat sur lui ; mais cet instant, hélas ! n'avait été qu'un éclair et les millions s'en étaient allés par où et comment ils étaient venus : pour se consoler et pour satisfaire l'activité brûlante de son esprit en même temps que pour payer son tribut au culte impérial, auquel du reste, je dois le dire à son honneur, il est resté fidèle toute sa vie, Dumoulin s'était fait conspirateur. Il était assez gravement compromis dans ce procès.
Je n'imaginais rien de mieux pour le sauver que de le représenter comme un homme sans importance, qu'on ne pouvait prendre au sérieux, qui avait conspiré, comme il avait joué à la Bourse, sans trop savoir ce qu'il faisait. Mon client fut mécontent de ce système de défense, se permit de m'interrompre et de revendiquer toute l'importance que je voulais lui ôter : il fut heureusement si burlesque dans les élans de sa vanité blessée, que la Cour des pairs, qui était alors dans ses jours d'indulgence , n'apercevant que le côté plaisant de ce débat entre l'avocat et le client, se prit à rire, et mon client fut acquitté.
Je ne suis pas bien sûr que cet original m'ait pardonné cet acquittement ; le 30 juillet 1830, à l'Hôtel de Ville, il s'efforçait de faire proclamer le roi de Rome et se faisait expulser par le général La Fayette. Je l'ai retrouvé le 24 février, en uniforme de colonel, porteur d'un immense drapeau qu'il essayait de planter
sur la tribune : il errait il y a quelque temps comme une ombre dans les antichambres de l'Elysée ; l'héritier de Napoléon, aujourd'hui président de la République, lui a confié le gouvernement du château de Pau, à titre de retraite. Je doute qu'il en profite ; cette nature inquiète, agitée, ne peut trouver le repos que dans la tombe.
Je fus moins heureux dans une autre affaire, celle du colonel Roger : ce malheureux militaire était connu pour son exaltation politique ; la police imagina de lui tendre un piège dans lequel il tomba. Des sousofficîers, jouant l'indigne rôle d'agents provocateurs, lui proposèrent de lui livrer le régiment dont ils disaient pouvoir disposer. Un rendez-vous fut convenu : Roger s'y rendit exactement, mais au lieu du régiment qui devait le suivre, il trouva la police qui le fit prisonnier.
Quoiqu'en retraite et rentré dans la vie civile, il fut livré à un conseil de guerre, dont il déclina vainement la compétence. Condamné à mort, il se pourvut devant la Cour de cassation : tout me paraissait odieux dans cette affaire, le fond et la forme. Le fond, car le crime n'était qu'une horrible embûche ; la forme, car elle constituait un véritable attentat à la liberté de tous. Dès que la compétence militaire ne dépend plus de la qualité et de la profession de l'accusé, mais de la qualification du fait, qualification qui peut toujours être arbitrairement faite par le juge militaire lui-même, la juridiction militaire peut s'étendre à tous les citoyens indistinctement, toutes les garanties judiciaires et constitutionnelles s'évanouissent. . Mon plaidoyer était empreint de la vivacité de mes impressions et de la force du principe que je défendais." Des magistrats éminents, M. le baron Pasquier lui-même, voulurent bien trouver que je n'étais pas resté au dessous de la grandeur de la cause. Mon ^
78 MÉMOIKES D'ODILON BARROT.
pourvoi n'en fut pas moins rejeté par l'application d'une loi révolutionnaire qui renvoyait indistinctement devant les tribunaux militaires tous les embaucheurs, à quelque profession qu'ils appartinssent ; il est vrai que cette loi s'était trouvée abrogée par une loi postérieure ; mais comme celle-ci à son tour avait été rapportée par le Gode d'instruction criminelle, la Cour de cassation décida que la première loi, malgré son caractère exceptionnel et purement circonstanciel, avait dû ressusciter par cela seul que la loi qui l'avait abrogée avait elle-même cessé d'exister.
Cette mauvaise jurisprudence fut depuis rétractée, mais mon malhem^eux client n'en fut pas moins fusillé et ce souvenir m'est encore douloureux.
C'est à peu près à cette époque que se place la conspiration de Belfort, car une fièvre de conspiration semblait s'être emparée de la partie la plus virile de la société française. Cette conspiration était sérieuse ; elle avait ses ramifications dans un grand nombre de corps qui tenaient leurs garnisons dans les départements de l'Est.
Elle reçut même un commencement d'exécution, car le général La Fayette s'était acheminé vers le lieu du rendez-vous en voiture et portant avec lui les insignes du commandement, lorsque la révélation de quelques complices lit tout avorter. La Fayette, averti à temps, put revenir à Paris, mais sa voiture resta longtemps sous les scellés de l'autorité : elle aurait donné témoignage de la complicité du général, si des amis adroits, à l'aide d'une trappe, n'étaient pas parvenus à pénétrer dans la remise où se trouvait la voiture et à la faire disparaître pièce par pièce après l'avoir démontée.
Quoiqu'étranger à toutes ces conspirations, je vivais dans l'intimité de ceux qui jouaient à ce terrible jeu leur liberté et même leur vie. Ils se cachaient peu de
moi, et je me rappelle l'admirable sérénité d'esprit avec laquelle La Fayette répondait aux anxiétés de notre amitié, que le plus beau jour de sa vie serait celui où il monterait sur l'échafaud pour sceller de son sang les principes de toute sa vie.
C'est sous l'inspiration de ce même sentiment, qu'il répondait avec cette impertinence toute aristocratique à M. de Peyronnet, alors garde des sceaux, qui le menaçait des poursuites de la justice : « Qu'il se féliciterait de l'occasion qui lui serait donnée d'avoir à s'expliquer en présence du public sur ses anciens rapports avec la famille des Bourbons. »
J'avais refusé de faire partie d'aucune société secrète; mais je ne refusai pas mon concours à une association formée publiquement en 1827 pour assurer la vérité et la liberté des élections : cette association, connue sous le nom de la société Aide-toi^ le ciel t'aidera, avait été fondée par de jeunes adeptes de l'École doctrinaire, ainsi nommée à raison de sa disposition à généraliser, à dogmatiser les règles de la politique.
Les jeunes hommes qui la composaient avaient pour la plupart occupé et occupaient encore à juste titre une place distinguée dans le professorat, dans la presse et dans la représentation nationale. Ils portaient peut-être dans leurs rapports habituels avec les autres partis cette assurance, cette morgue un peu pédantesque qui naît souvent de l'estime qu'on a de soi et du mépris qu'on éprouve pour les autres. Ils blessaient ainsi plus vivement les amours -propres, et si, d'un côté, par leur science, par leur moralité, par les liens qui les unissaient entre eux étroitement, ils étaient appelés à exercer une grande influence sur les affaires publiques ; d'un autre côté, par l'absolu de leurs doctrines, par la raideur de leurs manières et l'intolérance de leurs jugements, ils repoussaient plus qu'ils ne s'assimilaient les autres opinions et les autres
influences, et restaient à l'état de coterie, au lieu de constituer un parti puissant.
Ils avaient fondé en 1824 un journal intitulé le Globe, et qui, destiné à faire connaître et à propager les doctrines économiques, obtint un assez grand succès dans la jeunesse avide des idées nouvelles.
Ainsi, puissants par l'association, par un organe / accrédité de la presse, il ne manquait peut-être aux '• doctrinaires pour atteindre leur but politique qui était la réalisation du gouvernement parlementaire en France, à l'imitation de celui de l'Angleterre, que de faire servir à leurs desseins les passions qui fermentaient au sein de la société française et de s'en faire des auxiliaires.
La chose était, sinon facile, au moins très-possible ; car cette forme de gouvernement, en même temps qu'elle fournissait un aliment suffisant à ce besoin d'activité et de changement qui est inhérent à notre caractère, apportait une diversion et par conséquent un apaisement salutaire aux haines du passé.
Ils ne surent malheureusement pas s'y prendre ; et, dès les premiers travaux de cette société dont ils étaient les fondateurs, ils voulurent dominer, alors qu'ils auraient dû se contenter de diriger en employant d'habiles ménagements pour les opinions et les amours-propres ; blessés par les résistances qu'ils éprouvaient, ils crurent pouvoir en triompher de haute lutte : ils s'imaginaient que, fondateurs de l'association, elle ne pourrait vivre sans eux, ils menacèrent de se retirer, on les prit au mot, et ainsi un instrument puissant qu'ils avaient créé et qui eut plus tard une action décisive sur les événements sortit de leurs mains.
Je présidais cette société, le jour où ce petit coup d*État s'opéra : nous étions réunis chez M. Dubois, jeune professeur de l'Université, rédacteur principal