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CHAPITRE XI

MINISTÈRE DU 5 NOVEMBRE 1840. — M. GUIZOT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES SOUS LA PRÉSIDENCE DE M. LE MARÉCHAL SOULT. — ÉLECTIONS DE 1842 ET I84G.

La position était néanmoins pleine de difficultés pour M. Guizot : jusqu'alors il avait paru sur la scène politique, tantôt sous le patronage de M. le duc de Broglie, tantôt sous celui de M. Mole, d'autres fois avec le concours puissant de M. Thiers ; mais, cette fois, il était le principal ministre : car le maréchal Soult n'était qu'un nom ; ses autres collègues, Martin (du Nord), Humann, l'amiral Duperré, Cunin-Gridaine, Villemain, ne pouvaient songer à lui disputer la prééminence; ils n'étaient, à vrai dire, que des comparses. Il allait donc assumer sur lui seul la direction et la responsabilité du gouvernement, et il arrivait à cette situation dans les plus mauvaises conditions.

Ambassadeur de la France à Londres au moment où s'y traitait la question d'Orient, il avait eu avec son ministre, M. Thiers, de ces rapports nécessairement confidentiels qui, entre des hommes qui se respectent, établissent une véritable solidarité. Dans ce rem-

placement du ministre par l'ambassadeur, il y avait donc déjà quelque chose de choquant; mais cette inconvenance prenait un nouveau caractère de gravité alors que le chassé croisé entre l'ambassadeur et le ministre avait précisément pour cause une négociation malheureuse dans laquelle l'action de ces deux hommes avait été nécessairement commune. Ces considérations n'avaient pu balancer dans l'âme de M. Guizot la satisfaction de prendre une éclatante revanche contre ceux qui l'avaient naguère méconnu et écarté du pouvoir, et cette joie orgueilleuse de se trouver arbitre, au moins apparent, des destinées de son pays!

Il y avait au fond de cette situation qu'il affrontait d'autres difficultés bien autrement sérieuses. M. Guizot allait se trouver en face de toute cette opposition grossie du centre gauche et même d'une grande partie du centre droit qui s'était successivement détachée du parti conservateur : en nombre, le chiffre des opposants atteignait presque la majorité; en talents et en caractères, la balance était au moins égale. C'est donc contre une aussi formidable armée que M. Guizot, avec son impopularité, allait commencer sa campagne.

Il est vrai qu'il avait pour lui l'appui du roi ; et cet appui lui assurait les votes aveuglément complaisants de tous ces conservateurs obstinés qui auraient cru manquer à un grand devoir si, dans une seule occasion, ils s'étaient permis de voter dans un sens contraire à la volonté royale.

Mais ce concours du roi et de la majorité conservatrice, de quel prix M. Guizot les payait-il? Il entrait au pouvoir, non comme un ministre qui s'impose à la suite d'un mouvement d'opinion, ou comme représentant les forces d'un parti, ainsi qu'il y serait entré si la coalition n'eût pas avorté, mais comme un

transfuge amnistié qui avait beaucoup à se faire pardonner ^ I

En outre, ayant brisé à jamais avec ses anciens amis, il n'avait plus de retraite à espérer hors du pouvoir, et le roi le savait bien. Cette position créait à M. Guizotl une sorte d'abnégation fatale et aveugle, à laquelle il ne s'est que trop obstinément soumis jusqu'au dernier jour.

Les explications parlementaires qui suivirent la formation de ce ministère furent embarrassées. M. Guizot se justifia assez mal d'avoir entretenu son prédécesseur dans la fausse assurance que le gouvernement anglais ne se réunirait jamais à la Russie contre la France : « J'ai affirmé^ dit-il, et on ne ma pas cru! » Il glissait légèrement sur le fait d'avoir consenti à remplacer au ministère des affaires étrangères le ministre dont il avait contribué à égarer et à compromettre la politique.

M. Thiers, de son côté, à qui l'on reprochait d'avoir dépensé quatre à cinq cents millions pour arriver à une humiliation, en était réduit à s'excuser sur ce qu'il avait été trompé et sur les forces de Méhémet- Ali, et sur la persévérance du roi dans ses résolutions guerrières, et spécialement sur les dispositions de l'Angleterre : triste rôle, pour un homme d'État, d'avoir été trompé par tout le monde! sa chute était «ruelle, sans doute, mais il la ressentit trop vivement. J'intervins pour le couvrir et le relever.

« Les hommes qui tombent pour avoir pris trop à cœur l'honneur de leur pays et avoir eu trop de confiance en lui sont rares, dis-je : il faut les honorer, et non les accabler. »

t. Inutile de rappeler les articles du Journal des Débats. On signifiait simplement à M. Guizot qu'on pouvait lui donner ses votes, mais sou estime, jamais 1

Le débat fut sans élévation et sans dignité, comme l'avait été l'avortement qui y donnait lieu; quant au vote, il ne pouvait être douteux. L'adresse, après quelques modifications que nous obtînmes de la pudeur de la majorité, et qui tendaient à rendre moins crues et moins honteuses, après les menaces qui nous avaient été faites, nos protestations en faveur de la paix, fut votée par 247 voix contre 161 : la majorité conservatrice se trouvait de nouveau reconstituée, et par conséquent toute réforme indéfiniment ajournée.

Peu de temps après l'adresse, nous fûmes saisis du projet de loi sur l'importante question des fortifications de Paris. Lorsque précédemment cette question avait été, comme subrepticement, glissée dans une disposition du budget, j'avais critiqué cette manière incidente d'introduire un si grave débat ; mais, tout en critiquant la forme, j'avais formellement réservé mon opinion sur le fond de la question, et cette opinion était entièrement favorable aux fortifications de Paris, malgré l'espèce de défaveur publique qui s'y attachait.

Deux fois dans ma vie j'avais eu la douleur de voir Paris tomber, presque sans combat, au pouvoir de l'étranger, et toute la France suivre sans résistance le sort de sa capitale : je ne pouvais rester indifférent devant un projet qui avait pour but de prévenir le retour de pareils malheurs. Aussi, lorsque ce projet nous fut présenté dans un projet séparé, n'hésitai-je pas à l'appuyer.

Les fortifications de Paris étaient fort peu populaires en France : on savait que Louis-Philippe tenait beaucoup à environner Paris de forts détachés, et les défiances qu'il inspirait faisaient que le peuple rattachait, bien à tort sans doute, à ce projet, des pensées d'oppression : je savais donc qu'en appuyant ce projet je risquais jusqu'à un certain point ma popularité ;

mais j'ai toujours pensé que la popularité n'est bonne, comme toute force, qu'à être dépensée utilement et à propos : j'appuyai mon opinion en faveur des fortifications de Paris sur cette considération, qui était décisive pour moi, à savoir que, par l'effet de notre centralisation, Paris étant le cœur de la France, et toute la vie du pays étant concentrée dans ce point, il fallait au moins le protéger contre les premiers coups de l'étranger, par une cuirasse.

Si je vivais en Espagne, disais-je,ou même en Allemagne, ou dans tout autre pays où une telle centralisation n'existe pas, je regarderais encore comme important d'empêcher que le siège du gouvernement, avec toutes ses ressources, toutes ses influences, ne pût être trop facilement enlevé par l'ennemi. Mais cette importance serait bien moins vitale pour ces pays qu'elle ne l'est pour la France. En Espagne, la capitale étant prise, tout n'est pas désespéré : un centre de résistance peut encore être établi dans chaque ville; partout des juntes peuvent s'organiser, correspondre, se relier ensemble... Mais dans la France, telle que nos institutions et nos mœurs l'ont faite, en est-il de môme? Ne nous faisons pas illusion, la résistance nationale serait profondément compromise, comme elle l'a été déjà deux fois, le jour où Paris serait tombé!... Comment en serait-il autrement dans un pays où vous avez tout désagrégé pour tout concentrer sur un seul point? Quoi 1 vous vous efl'rayez, comme d'une monstruosité, de ce que deux petites communes pourraient correspondre entre elles à l'occasion d'un chemin vicinal ; et vous vous étonnerez que, Paris étant tombé dans les mains de l'ennemi, le reste de la France se soumette !... Oui, il faut fortifier Paris. C'est à toi, peuple héroïque, que nous donnons ces remparts; c'est à ta loyauté, à ton courage, que nous les confions : avec ces remparts, tu pourras être appelé un jour à sauvegarder, non-seulement ta liberté, mais celle du monde. (Vive approbation.)

Le roi et tout le parti militaire voulaient les forts détachés, pour avoir hors de Paris des points d'appui contre l'ennemi du dehors, et peut-être aussi contre

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les adversaires de l'intérieur ; et nous, nous voulions l'enceinte continue, qui ne pouvait jamais être pour les citoyens de Paris qu'une protection et non une menace. Les deux opinions se rapprochèrent et se concilièrent : le gouvernement nous accorda l'enceinte continue, et nous lui concédâmes les forts détachés, à la condition toutefois qu'ils seraient ouverts à la gorge et assez rapprochés des remparts pour ajouter à leur force défensive, pas assez pour inquiéter Paris. Il fut en conséquence écrit dans la loi, tant la défiance était grande ! que les travaux des remparts et ceux des forts seraient faits simultanément. Dans ces conditions, cette mesure, que l'on devait compléter plus tard en étendant la limite de Paris jusqu'aux fortifications, fut votée à une assez forte majorité. Elle a été amèrement critiquée ; et pourtant elle a une utilité préventive incontestable, alors même, ce qui est fort à désirer, qu'elle ne devrait jamais être mise à l'épreuve ^.

Quelle que fût la réaction que l'avortement de la coalition et la triste campagne de M. Thiers en Orient eût opérée dans la Chambre, ce n'en était pas moins la même qui avait été élue à la suite du grand mouvement libéral et progressif imprimé au corps électoral en 1839. De plus, le moment où tout le monde dans cette Chambre semblait converti à la nécessité de quel-

1. On nous opposait, lors de la discussion des fortifications, entre autres objections, celle tirée d'une impossibilité prétendue de trouver dans les carrières des environs de Paris une assez grande quantité de matériaux pour suffire à un travail aussi colossal. Dans tous les cas, nous disait-on, ces matériaux, par leur épuisement ou leur excessive cherté, rendraient toute autre construction dans Paris dé- Bormais impossible. Eh bien, il est arrivé, contrairement à ces prévisions, que j'appuyais, il faut bien le reconnaître, sur des calculs assez plausibles, que l'ouvrage des fortifications, ayant provoqué et facilité de nouvelles exploitations, bien loin de diminuer la masse des matériaux de construction, les a augmentés dans une énorme proportion. Nous citons le fait pour apprendre à se méfier des apparences et des probabilités en matière de calculs économiques.

ques réformes était trop récent pour qu'au moins par pudeur et par prudence les ministres ne fussent pas obligés pendant quelque temps encore de louvoyer sur ces questions de réforme.

Les difficultés de cette situation se trahirent dès le début de la session.

M. JoufFroy ayant, dans le débat de l'adresse, posé catégoriquement la question de savoir si le ministère était du parti de la résistance ou de celui des concessions^ les ministres éludèrent la question et se refusèrent obstinément à se prononcer. Mais cette réponse, elle était dans leur refus même de répondre. Il était bien évident, en effet, que les ministres résisteraient à toute réforme, tant que le roi n'en voudrait pas; c'était trop exiger d'eux. que de les forcer à le dire tout haut, il suffisait que cela fût entendu : les centres le comprirent et votèrent en masse pour le nouveau ministère, en dépit et peut-être à cause de ses réticences.

Mais une proposition de réforme parlementaire formulée par M. Gaugnier vint bientôt renouveler les embarras du ministère, qui prit encore le parti d'éluder. M. Guizot objectait à cette réforme qu'elle venait trop tôt et qu'elle infirmerait l'autorité morale de la Chambre. « Il n'y a pas, disait-il, un homme d'honneur qui, après avoir mis en question l'existence d'une grande partie de ses collègues, voulût laisser une partie de la Chambre sous le coup d'une pareille décision, etc. »

Je montai à la tribune pour déjouer cette tactique et pour forcer les ministres à confirmer ou à rétracter la promesse que leurs prédécesseurs nous avaient faite d'une réforme parlementaire.

La proportion, disais-je , des fonctionnaires dans la Chambre tend à s'élever du tiers aux deux cinquièmes : or une constitution dans laquelle le pouvoir ne serait contrôlé

que par ses propres agents ne serait plus une vérité, mais un indigne mensongne... (Applaudissements à gauche.) Si la liste des candidats ministériels avait passé tout entière dans les dernières élections, ce mensonge se serait complètement réalisé : car sur cette liste il n'y avait que des fonctionnaires. Vous dites qu'en ce moment les fils de famille font leur éducation politique, et qu'en attendant qu'elle soit achevée il faut que le cadre politique soit rempli par les fonctionnaires. Ainsi, voilà la perspective que vous présentez au pays ; une Chambre composée en grande partie de fonctionnaires, avec une réserve de jeunes hommes de loisir pour les remplacer un jour 1 Ce n'est pas ce que la révolution de juillet promettaità la France. Malheureusement, nos mœurs publiques tendent à aggraver le mal bien plus qu'à y porter remède ; toutes nos tendances, toutes nos habitudes, je dirai même tous nos besoins, nous portent vers le pouvoir. Nous en sommes encore à cette époque de l'Empire où ne pas être fonctionnaire, c'était n'être rien, c'était se trouver en quelque sorte en dehors de la société active et vivante. Cette tendance n'a malheureusement rien perdu de sa puissance : les uns arriveront à la députation pour devenir fonctionnaires; les autres, parce qu'ils le sont et que la qualité de député décuple leurs chances d'avancement. Si une réaction se prononçait un jour contre cette tendance, ne craignezvous pas qu'elle ne nous jette dans un excès contraire, celui des incompatibilités absolues ou des mandats impératifs (prophétie qui s'est réalisée)? Au reste, ce ne sont pas les raisonnements qui font défaut à la proposition; ce sont les temps qui lui sont contraires. Nous sommes condamnés à traverser les vicissitudes les plus diverses : tantôt celles où domine un esprit libéral et progressif; tantôt celles où règne un esprit rétrograde et de résistance aveugle. (Vive rumeur au centre.) Et cependant un cabinet qui n'appartient pas à notre opposition, composé des éléments les plus modérés de cette Chambre , d'hommes qui avaient donné le plus de gages de leur amour de l'ordre et de leur éloignement pour toutes les innovations dangereuses, avait pris l'engagement solennel d'appuyer cette réforme, la considérant comme étant arrivée à maturité... Les temps sont changés, je le reconnais : il ne faut plus parler de progrès; il faut dire anathème à toute réforme et faire la théorie de l'immobilité, pour être écouté avec faveur et obtenir les applau-

disscments de la majorité. Ehbien, soit, Messieurs! que du moins les positions se tranchent nettement. Je n'adresserai qu'un seul mot à une partie considérable de cette majorité : je la conjure de se souvenir de ce beau mouvement de l'opinion publique dont elle est sortie, de ne pas déserter un drapeau sous lequel elle a vigoureusement combattu, et qui ferait encore sa gloire et sa force. (Marques d'une vive approbation à gauche.)

La proposition, vivement combattue par le ministère, qui s'enhardissait peu à peu à rejeter le programme du centre gauche, fut repoussée ; et la politiaue du gouvernement, à partir de ce moment, prit une allure plus prononcée et plus hardie dans la voie de la résistance à toute réforme quelconque.

Une question étrangère vint soumettre à une nouvelle épreuve la situation équivoque du ministère.

Nos rapports avec l'Espagne avaient tout à coup changé de caractère : il ne s'agissait plus de savoir, comme sous le ministère de M. Thiers, si on appuierait la révolution espagnole par des actes ou par de simples vœux; il s'agissait cette fois d'une rupture ouverte avec cette révolution, et cela parce que le général Espartero avait été nommé régent pendant la minorité de la reine Isabelle.

M. de Salvandy, ayant été envoyé comme ambassa- , deur à Madrid, avait reçu du roi l'instruction formelle de ne remettre ses lettres de créance qu'à la reine en personne, quoique mineure, et non au régent, le général Espartero : c'était tout à la fois adresser un outrage au régent et attaquer ouvertement la constitution de l'Espagne; c'était, il faut en convenir, pour un roi issu d'une révolution populaire, porter bien loin la haine des parvenus et les susceptibilités du sang royal.

Le gouvernement espagnol, bien entendu, se refusa à recevoir dans de telles conditions l'ambassadeur de

la France. Les puissances absolues du continent nous approuvaient fort d'avoir ainsi revendiqué, au risque de nous brouiller avec une nation amie, les droits des familles régnantes; quanta l'Angleterre, tantôt approuvant notre conduite, tantôt proclamant le droit des Cortès de régler et d'interpréter à leur gré leur constitution, elle se riait des embarras que nous nous forgions ainsi à plaisir et s'apprêtait tout doucement à en profiter, soit pour faire accepter son traité de commerce, auquel elle tenait par-dessus tout, espérant soumettre l'Espagne à la même condition que le Portugal, soit pour préparer le mariage de la reine avec un Cobourg.

Cette situation, qui n'est ni la paix ni la guerre, disaisje dans le débat auquel cet incident donna lieu, ne peut se prolonger sans compromettre gravement les intérêts de la France. Avez-vous oublié que l'Angleterre, qui est certainement très-scrupuleuse sur l'étiquette monarchique, mais qui l'est encore plus sur ce qui touche à ses intérêts commerciaux, est là, envenimant sous des apparences de bienveillance la querelle entre les deux gouvernements, joyeuse intérieurement de la division qui a éclaté entre nous, s'apprêtant à l'exploiter et vous voyant avec plaisir jouer le jeu de sa politique. (A gauche : Très-bien î très-bien ! )

Il est une autre éventualité que je ne ferai qu'indiquer : ^ le moment approche où toutes les diplomaties de l'Europe auront à se préoccuper d'un mariage qui fixera, selon elles, pour tout un règne, l'influence à exercer sur l'Espagne, soit en faveur de la France, soit dans l'intérêt de ses adversaires : une grande responsabilité pèse sur le gouvernement. La Chambre n'est pas encore engagée; mais, si elle continuait à approuver implicitement, par son silence, cette politique, elle aurait sa grande part dans cette responsabilité. Je demande à la Chambre de se souvenir un peu de ces nobles élans qui l'inspiraient à son origine et lui traçaient d'avance la carrière législative qu'elle avait à parcourir; aux hommes qui naguère combattaient avec nous dans une lutte mémorable et qui se trouvent en majorité dans le cabinet, je rappellerai ce que nous disions alors : ils proclamaient bien haut alors

avec nous qu'il ne fallait pas que la Chambre se désintéressât complètement de la marche de notre diplomatie ; que, lorsque cette marche inclinait trop vers des affections de famille qui se concilient mal avec les intérêts de notre révolution, il était bon qu'elle intervînt, ne fût-ce que pour redresser les erreurs et réparer les fautes de cette diplomatie avant que leurs conséquences fussent irréparables. (Nombreuses marques d'approbation.)

On le voit, je ne négligeais aucune occasion de rappeler à l'Assemblée quels avaient été, à son origine, ses sentiments et ses tendances; comme aussi les ministres ne négligeaient rien pour les lui faire oublier, et ils n'y réussirent que trop.

Cependant l'année suivante, en 1842, un membre influent du centre gauche, M. Ganneron, ayant fait une proposition pour étendre les incompatibilités, cette proposition ne fut rejetée que par une majorité de 8 voix : 198 contre 190; — et M. Ducos, ayant demandé l'admission des capacités dans la liste électorale, obtint une minorité imposante de 1 93 voix.

Il y eut même une occasion, celle du droit de visite, où la Chambre parut se souvenir un moment de son origine.

En 1831 et 1832, notre gouvernement, comme pour sceller ce qu'on appelait alors la rentrée de la France dans le concert européen, avait assez légèrement concédé à l'Angleterre le droit de visiter en mer nos vaisseaux marchands, sous le prétexte de supprimer plus efficacement la traite des esclaves. Il est vrai que le même droit nous était attribué à l'égard des vaisseaux anglais; mais ce droit, qui pour nous était à peu près illusoire et sans application, était au contraire pour les Anglais, à raison du nombre et de l'extension de leurs croiseurs, un puissant moyen d'exercer sur les mers cette police universelle qui a été de tout temps l'objet de leurs prétentions et le

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but de leurs efforts. De nombreuses vexations subies par nos vaisseaux marchands avaient éveillé l'opinion sur les dangers de ces traités ; et néanmoins M. Guizot, comme pressé de renouer avec l'Angleterre et de se faire pardonner les torts qu'elle avait eus envers nous dans la question d'Orient, signa, le 20 décembre 4841, im nouveau traité qui non-seulement confirmait, mais étendait les droits que le traité précédent avait donnés aux croiseurs anglais : c'est par cette porte qu'il déclarait rentrer dans le concert européen.

Cette fois, ce fut le parti conservateur qui prit luimême l'initiative de l'attaque : un amendement de M. J. Lefebvre, banquier et conservateur ardent, demanda hautement que notre commerce fût replacé sous la surveillance et la protection exclusives de notre pavillon. Cet amendement, malgré la résistance de M. Guizot, qui prétendait que, si la Chambre l'adoptait, elle le placerait entre une faiblesse et une folie, fut néanmoins voté par la presque unanimité du parlement. M. Guizot se trouvait par là dans un cruel embarras, placé qu'il était entre la nécessité de faire honneur à sa signature et la crainte de se brouiller avec la majorité. Il crut pouvoir s'en tirer en annonçant qu'il demanderait et obtiendrait des modifications au traité ; la majorité lui répondit très-brutalement, par l'organe de M. Dupin, qu'il ne s'agissait pas de modifier un traité essentiellement vicieux et qui constituait les Anglais gendarmes de la mer, mais quil fallait y renoncer tout à fait et même négocier pour rapporter l'ancien traité. Force fut bien de céder, et M. Guizot dut refuser de ratifier le traité qu'il avait consenti. Il biffa pour ainsi dire lui-même sa propre signature.

Pour un homme qui eût moins tenu au pouvoir, il y avait là un motif péremptoire de remettre son portefeuille : c'est bien le moins, en effet, qu'un ministre

mette l'honneur de sa signature sous la garantie de sa démission. Mais M. Guizot avait fait trop de sacrifices au désir d'arriver à la situation qu'il occupait, pour la sacrifier à de telles susceptibilités ; seulement, averti par ce retour de la majorité vers ses souvenirs d'indépendance, il fit prononcer la dissolution de la Chambre, et, le 10 juillet 1842, eurent lieu les élections.

MM. Guizot et Duchâtel apportèrent dans cette lutte électorale la même ardeur qu'ils avaient déployée dans la lutte précédente contre M. Mole ; mais les rôles étaient complètement intervertis : cette fois, ils ne combattaient pas contre le gouvernement personnel du roi ; ils étaient devenus ses auxiliaires dévoués ; ils n'étaient plus nos alliés , mais nos adversaires déclarés; ils n'avaient plus à dénoncer ou menacer les préfets qui se permettraient d'exercer une pression illégitime sur les électeurs, mais au contraire à les y encourager; ils se servaient de l'arme si puissante de la centralisation avec une audace et une violence que ne s'étaient jamais permises leurs prédéceseurs. L'un des traits les plus saillants du caractère politique de M. Guizot, c'est cette facilité qu'il a montrée dans les difterentes circonstances de sa vie publique à se porter brusquement et à peu près sans transition d'une extrémité à l'autre.

Déjà nous l'avions vu avant la révolution de 1830, au sortir presque des bureaux du chancelier Dambray, se jeter dans l'opposition la plus vive, et ne pas craindre de venir présider notre société Aide-toi, le ciel f aidera ; i^uis se jeter ensuite dans le parti conservateur le plus extrême ; puis quitter ce parti pour la coalition; puis, de la coalition contre le gouvernement personnel, se livrer sans transition, corps et âme, à la défense la plus opiniâtre de ce môme système de gouvernement.

« Il faut s'habituer à rencontrer chez les hommes

prédestinés au gouvernement une conviction si profonde et si naïve de leur droit de commander aux autres, que, pour eux, l'intérêt de leur puissance se confond avec l'intérêt public et qu'ils croient rendre service à l'État en satisfaisant leur ambition. Il est juste qu'ils soient les maîtres ; tout est permis pour qu'ils le deviennent : il y a du César, c'est-à-dire du tyran chez eux tous. »

Lorsque M. de Rémusat écrivait ces réflexions dans la Bévue des Deux Mondes au sujet de M. Pitt, je suis assuré qu'il songeait un peu à son ancien ami M. Guizot.

Quoi ! dira-t-on, comparer un professeur ambitieux à César? Et pourquoi pas? on peut se croire prédestiné à la domination d'un pays sans avoir fait la conquête des Gaules, et l'orgueil du professeur peut égaler celui d'un César. N'est-ce pas Tacite qui a dit des doctrinaires de son temps : Professoriâ linguâ rerum humanarum dominationem expostulantes ?

De notre côté, nous soutînmes la lutte électorale avec vigueur; nous n'avions aucune raison de nous décourager, car nous n'avions rien à nous faire pardonner par le pays. D'ailleurs, bon nombre des anciens amis de M. Guizot, et de ceux qui avaient le plus de valeur, étaient restés avec nous, entre autres MM. Duvergier de Hauranne et de Rémusat; et pas un des membres influents du centre gauche, sauf M. Sauzet, dont les conservateurs avaient fait le président de la Chambre, ne nous avait fait défaut.

La nouvelle Chambre qui sortit de cette lutte perdit quelques membres de l'opposition ; et cependant la majorité ministérielle y restait assez douteuse pour dépendre d'une vingtaine de voix à déplacer : aussi le débat qui eut lieu à l'occasion de la vérification des pouvoirs fut-il des plus vifs.

M. Galos, ami de M. Guizot, s'avisa de dénoncer le

concert des oppositions dans l'élection, comme constituant, selon lui, une grande immoralité^ oubliant que son patron, hautement et à la face du pays, venait de pratiquer cette immoralité prétendue dans la lutte de la coalition..

C'est, en effet, une grande immoralité, lui répondis-je, dans un pays de liberté, en face d'un pouvoir qui concentre dans ses mains les plus immenses attributions, qui dispose arbitrairement de la plus grande somme en argent, en places et en faveurs de toute espèce, qu'aucun gouvernement du monde ait jamais eue à sa discrétion, et qui en dispose ouvertement pour le succès de ses candidats, que de voir les opinions dissidentes se réunir contre un tel abus de la puissance centralisatrice. Le gouvernement fait appel à toutes les passions égoïstes; et vous ne voulez pas que l'opposition fasse appel à toutes les passions généreuses, à toutes les convictions indépendantes! Ah! Ja partie serait trop belle pour vous, Messieurs, administrateurs de tous grades, fonctionnaires de toutes catégories, bureaucrates de tous régimes, si, alors que vous couvrez la France de vos mille et mille agents, que vous l'enlacez tout entière dans l'immense réseau de vos influences, vous ne trouviez en face de vous que des opposants fractionnés, divisés, se combattant les uns les autres. Ce qui est immoral, je vais vous le dire à la face de mon pays: c'est de se servir, pour corrompre les consciences, des moyens que la loi a confiés au gouvernement pour protéger tous les droits, tous les intérêts, sans exception de personne ni d'opinion, et sans autre mobile que celui de la justice. (Vive adhésion à gauche.) Ce qui est immoral, c'est de faire servir jusqu'au signe de l'honneur pour récompenser les apostasies politiques. (Très-bien ! très-bien ! ) Ce qui est immoral, c'est d'abuser de la justice elle-même, oui, de la sainte justice, comme d'un instrument pour influencer les élections. Ce qui est immoral, c'est de briser les magistrats qui ont eu le courage de résister et de faire leur devoir. Voilà ce qui est immoral; et cette immoralité, ce n'est pas nous qui la proclamons, c'est la grande voix du pays!... Ce mal, il va s'aggravant toujours : on a renchéri en 1839 sur ce qui s'était fait en i 837, et en 1 842 sur ce qui avait déjà révolté l'opinion en 1837. (A gauche : Oui! oui!...) C'est que plus la

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corruption s'étend, plus le gouvernement s'affaiblit, et plus par conséquent l'arme de la corruption devient nécessaire. C'est ainsi que, d'action en réaction, par une progression fatale, on arrive aux abîmes! (Applaudissements à gauche.) Maintenant, je vous ai avertis, j'ai averti mon pays; quanta toutes les colères individuelles que j'ai soulevées dans l'accomplissement de mon devoir, je les méprise toutes! (Vive approbation à gauche. — Agitation prolongée.)

M. Galos étant remonté à la tribune pour insister sur le prétendu mensonge que commettait un député de la gauche et un de la droite, lorsqu'ils s'unissaient pour faire triompher une même candidature, comme si, ainsi que le faisait remarquer M. de la Rochejaquelein, des députés en dissidence sur certaines conditions du gouvernement ne pouvaient pas s'accorder sur des points qui intéressent également leur honneur et leur liberté commune, sans se rendre coupables de mensonge, je me bornai à jeter à M. Galos de mon banc la citation suivante :

Sai connu naguère , disait un orateur dont les paroles ont une grande autorité pour vous, beaucoup d'horûmes qui se disaient dévoués au gouvernement; fai vu beaucoup de gouvernements défendus par ces prétendus amis dévoués... (mouvement) ; fen ai vu peu, je n'en ai pas vu qui aient été renversés par des ennemis loyaux : oui, il y a des dévouements qm sont funestes au gouvernement de juillet, comme il y en a eu qui Vont été au gouvernement qui l'a précédé. Toutes les fois que j'aurai à choisir entre ces dévouements funestes et des oppositions loyales et consciencieuses, je n'hésiterai pas!

(A gauche : C'est de M. Guizot !...)

Ces paroles étaient en effet de lui : cette fois l'écolier maladroit se courba sous la leçon du maître et garda le silence.

A la suite de ces débats orageux, une enquête parlementaire fut demandée sur trois élections qui avaient été ajournées. Une difficulté de forme était soulevée

par ceux qui s'opposaient à cette enquête : ils soutenaient que l'enquête ne pouvait être ordonnée que dans les formes tracées par le règlement pour les propositions individuelles, c'est-à-dire après renvoi dans les bureaux. 11 ne me fut pas difficile d'établir la différence qu'il y avait entre la proposition faite par un député, n'ayant d'autre autorité que celle de son opinion particulière, et la nécessité de vider un ajournement ordonné par toute l'assemblée : je faisais remarquer, d'ailleurs, que l'examen de toute proposition de député suppose une assemblée déjà constituée ; tandis que l'enquête nécessitée par l'ajournement prononcé au milieu de la vérification des pouvoirs n'était qu'un des incidents de cette vérification même. La grande majorité de l'assemblée se prononça dans ce sens : le droit d'enquête fut ainsi consacré avec toutes ses conséquences: celles d'appeler et d'entendre des témoins; de leur déférer le serment, etc.. Je faisais partie de la commission qui fut nommée pour exercer ce pouvoir, et je m'attachai surtout à donner à ce précédent toute l'importance qu'il comportait.

Mais la mort du duc d'Orléans, survenue quelques jours après l'élection, imposait à la nouvelle Chambre, dès les premiers jours de sa réunion, des devoirs si importants, qu'ils firent une diversion forcée à nos querelles de parti.

Ce prince, au moment de partir pour l'Algérie, voulant recevoir les derniers adieux de sa mère, se rendait à Neuilly, lorsque les chevaux de sa voiture s'emportèrent : se fiant à son agilité et à son adresse dans les exercices gymnastiques, il sauta à terre ; mais il tomba si malheureusement, qu'il mourut presque instantanément. A peine la nouvelle de cette catastrophe fut-elle connue dans Paris, que la consternation y fut générale. Je fus des premiers à aller porter au roi et à la reine mes tristes et bien sincères condoléances ,

d'autant plus sincères que je pressentais tout ce que notre établissement de Juillet et la cause de la liberté perdaient en perdant ce jeune prince , qui, lui, avait épousé bien sincèrement et bien loyalement notre révolution de 1830 et qui n'en avait pas peur comme son père.

On peut dire que ce fut le parti libéral qui ressentit le plus vivement et le plus profondément ce coup funeste : il venait de perdre en effet la seule chance qui lui fût donnée de sauver ce gouvernement de 1 830 en le rajeunissant.

Le duc d'Orléans laissait après lui deux fils en bas âge, que leur noble mère élevait dans ses propres sentiments de vrai libéralisme et de dévouement à la France.

Louis-Philippe, dès les premiers instants de la mort de son fils, s'était préoccupé de la régence ; il ne perdit pas un instant pour faire prévaloir ses vues personnelles sur cette régence, vues où dominaient beaucoup plus ses affections de famille que les grands intérêts de l'État : il agit auprès des hommes influents de l'Assemblée, MM. Thiers, Dufaure, etc., et il leur persuada assez facilement que d'abord il importait de ne pas attendre l'avènement d'une minorité devenue malheureusement trop probable, pour régler l'importante question de la régence ; qu'il était prudent de ne rien livrer aux hasards de l'avenir ; que la régence devait appartenir de droit au prince le plus proche du trône , c'est-à-dire au duc de Nemours , et qu'on laisserait la garde de l'enfant royal à sa mère. Un projet de loi consacrant ces idées nous fut présenté.

De très-vives instances furent faites auprès de moi pour me rallier à cette pensée du roi. Je m'y refusai péremptoirement, par des raisons que les événements ne se sont que trop chargés de justifier.

Dans le débat qui fut porté à la Chambre sur cette

question, des orateurs importants et plusieurs ministres avaient déjà parlé lorsque je montai à la tribune.

Le ministre de Finstruction publique avait commis la haute inconvenance de dire : « Qu'il y aurait un grave inconvénient à préférer pour la régence une personne digne de tous les respects, mais qu'on appellerait étrangère. »

Cette parole, aussi imprudente qu'injuste (car la patrie d'adoption est souvent plus chère que celle que donne le hasard de la naissance, et c'était bien le cas pour la duchesse d'Orléans), excita de violents murmures et provoqua des cris : A tordre! sur tous nos bancs. C'est à ce ministre que je répondis :

Nous sommes en présence d'un acte de prévoyance nationale; nous anticipons sur l'avenir, nous allons au-devant de cette grande épreuve, toujours dangereuse pour tous les gouvernements, celle de la transition d'un règne à un autre... Nous qui désirons bien sincèrement et sans aucune arrièrepensée (et ce n'est pas de ma part, on le sait, une précaution oratoire) la conservation de notre dynastie nationale, nous voudrions pouvoir vous apporter le concours de nos votes et réaliser cette unanimité qu'on désire et qui serait incontestablement une force. Nous refoulerions bien volontiers pour cela et nos préférences et nos préventions personnelles; mais il nous est impossible d'accepter le principe sur lequel vous avez fondé votre loi. (Approbation à gauche.) Le ministre qui descend de la tribune disait que ce qu'on nous demandait, c'était non pas de déférer, mais de reconnaître un droit 'préexistant. (A gauche : C'est cela ! ) C'est-à-dire qu'on nous demande de décréter une régence fondée sur le droit de naissance; ce n'est pas un choix individuel que vous nous proposez, c'est une institution que vous voulez ajouter à la Charte : c'est donc entre cette nouvelle légitimité qu'on prétend établir pour la régence et l'appréciation libre et intelligente du roi et du parlement , entre le hasard aveugle de la naissance et le choix judicieux des pouvoirs de l'État, que vous avez à vous prononcer.

(Agitation. — M. de Lamartine: C'est précisément la question!...) Eh bien! notre choix, à nous, ne saurait être douteux : nous ne voulons pas livrer aux hasards de la naissance la désignation d'un régent, car ce hasard pourrait fort bien ne pas répondre aux nécessités politiques que cette grande et dangereuse mission exigera. (Nouvelle approbation à gauche.) C'est une prétention nouvelle que celle d'établir nxiQ régence de droit; c'est en plein parlement que sous l'ancienne monarchie le dernier régent, le duc d'Orléans, venait demander et recevoir le titre de régent du royaume : l'arrêt de cette compagnie souveraine, tel était son titre, et non sa simple généalogie. Voulez-vous donc être plus monarchiques que notre vieille monarchie? voulez-vous être moins parlementaires que ne l'étaient nos pères? (Vive adhésion à gauche.) Sous l'Empire, l'empereur appelait d'abord ses frères à la régence, et, en 1813, c'était l'impératrice même qu'il désignait : par cette contradiction môme, il rendait hommage à l'empire irrésistible que les circonstances exercent sur de pareilles mesures (vive approbation à gauche); et cependant Napoléon, tout en posant une règle qu'il avait ia prétention de faire absolue, se réservait encore le droit, comme correctif, de choisir une autre personne, selon les circonstances. Mais vous, qu'est-ce que vous faites? Quelque chose de bien plus absolu que ce que le plus absolu des gouvernements avait imaginé. Vous écartez même le discernement du père de famille, du chef de l'État ; vous ne lui réservez même pas le droit de faire un choix en dehors du droit absolu de naissance, que vous établissez; vous n'admettez pas même ce tempérament à ce qu'aura de fatal et d'aveugle la règle que vous allez établir. Bien plus, vous voulez faire aujourd'hui ce que ni la Charte de 1814 ni la Constitution de 1830 n'ont voulu faire. Croyez-vous que ce soit par un simple oubli que leurs auteurs ont omis de fixer par des règles anticipées les droits à la régence ? Non: c'est parce qu'ils ont pensé qu'il est impossible dérégler, môme par anticipation, ce qui est essentiellement variable et circonstanciel de sa nature. On ne peut leur reprocher ni imprévoyance ni imprudence ; c'est tout simplement de leur part un hommage au bon sens. Vous voulez faire aujourd'hui ce que vous n'avez pas voulu faire en 1830, alors que vous étiez investis d'un pouvoir constituant que vous Il avez plus! (Mouvement.)

Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les limites de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités du temps. Vous prétendez que c'est au profit de la dynastie et dans son intérêt que vous établissez cette régence héréditaire : vous voulez, dites-vous, que cette hérédité collatérale vienne au secours de l'hérédité de la Couronne;... vous voulez montrer la dynastie dans toutes les grandes situations. Mais ce droit héréditaire, vous le créez au profit du successeur; de celui qui, selon l'impulsion trop souvent irrésistible des passions humaines, sera le plus disposé et le plus intéressé à violer le dépôt que vous lui aurez aveuglément confié. (Bruit.)— M. de Lamartine vous rappelait qu'en Angleterre, sur 28 régents, 23 avaient conservé pour eux la couronne ; et il vous disait avec raison que les institutions parlementaires, bien loin de mettre obstacle à ces usurpations, y avaient aidé et les avaient toutes sanctionnées. [A gauche : Très-bien î très-bien 1 ) Mais, dites-vous, si les circonstances devenaient trop impérieuses, le parlement resterait toujours libre de déroger à la règle que vous posez : étrange situation que vous faites au parlement ! il ne s'agirait plus pour lui de choisir librement la personne la plus capable, dans les circonstances données, d'accomplir cette difficile mission, mais de dégrader celui qui aurait été d'avance investi de la régence. Par votre loi, le parlement ne pourrait pourvoir aux nécessités de l'État qu'en soulevant une question d'indignité personnelle, en détrônant, pour ainsi dire, votre dynastie de régents... et cela, au risque de provoquer des résistances, des conflits et d'allumer une guerre civile; et vous appelez cela de l'ordre, et vous croyez garantir ainsi la sécurité de l'avenir 1... Ah ! plutôt que d'exposer la minorité d'un roi à de telles perturbations, réservez à la Couronne et au parlement toute liberté d'apprécier les circonstances et les nécessités du moment et de choisir le régent en coniîéquence. Ne craignez pas ce que vous appelez les orages d'une élection ; ne calomniez pas nos successeurs : pourquoi ne se montreraient-ils pas aussi sages que nous? Vous le voyez, c'est dans le calme le plus parfait que nous faisons l'acte le plus grave, le plus exorbitant dans ses conséquences actuelles et futures : car ce que nous délibérons en ce moment, ce n'est pas même un choix individuel pour un

378 MÉMOIRES D'ODILON EARROT.

cas donné, c'est l'avenir indéfini que nous nous proposons de régler; et cependant je ne vois pas que les amitiés du prince de Galles ou les dissidences de Fox et de Pitt viennent troubler notre délibération! Pourquoi n'attendrionsnous pas de nos successeurs le même calme, le même sentiment du bien public qui nous anime?... D'ailleurs, l'initiative du roi, du père de famille, du chef de l'État, n'aura-t-elle pas toujours sur le vote parlementaire, en pareille circonstance, une influence irrésistible, nécessaire, je dirai presque légitime? Qu'avez-vous donc à craindre? Vous dites que, par ce choix parlementaire du régent, l'équilibre des pouvoirs serait rompu au profit de la Chambre des députés, qui serait prépondérante dans un tel choix. Vous avez donc bien peur de cette prépondérance? D'ailleurs, est-ce que nous vous demandons pour cette Chambre un pouvoir dictatorial, révolutionnaire? Non : nous vous demandons le concours libre et régulier, dans la désignation du régent, des trois pouvoirs de l'État... Mais vous, dans votre culte aveugle pour ce que vous appelez l'extension du principe monarchique, qu'est-ce que vous faites?... Ce n'est pas seulement le parlement, c'est le chef de la famille, c'est le chef de l'État lui-même que vous dépouillez par avance. Quoi ! le roi régnant, sentant sa fin approcher et voulant pourvoir aux dangers d'une minorité, connaîtra une personne éprouvée, investie de toute la confiance du pays et revêtue par conséquent de cette force morale nécessaire pour accomplir la difficile mission de la régence; il sera convaincu qu'en choisissant pour régent cette personne, il préservera sa dynastie et son pays de tous les orages d'une minorité ; il aura cette confiance et fera son choix en conséquence. Eh bien! non: il ne pourra faire ce choix que lui dictera la prévoyance, qu'à la condition de dégrader le régent préexistant que vous aurez investi d'avance; votre règle l'enchaînera. (Approbation à gauche.) Et tout cela, pour faire violence à la nature des choses : car enfin toute régence n'a d'autre objet que de suppléer à l'incapacité d'un roi mineur ou interdit, par la capacité d'un régent; et vous, vous placez comme supplément d'une capacité non encore développée ou perdue, quoi? une capacité du hasard! (Sensation.) A côté de l'enfant de quatre ans, vous vous exposez à placer comme régent un vieillard tombé lui-même dans l'enfance; ou bien, selon lescaprices delanaissance, aujeune roi de dix-sept ans

VOUS VOUS exposez à donner pour tuteur un jeune homme de vingt et un ans, de manière que le pays aurait delà difficulté à reconnaître quel est le pupille, quel est le tuteur. Et toutes ces bizarreries ne seraient que les conséquences possibles de votre règle aveugle et absolue. (Très-bien ! très-bien ! )

Certes, notre opinion personnelle sur les avantages qu'il y aurait à déférer à la mère du roi mineur, à celle qui est déjà investie de la garde de son enfant, le dépôt et l'exercice de la régence, est bien arrêtée. C'est notre vieille religion de croire qu'on gouverne surtout ce pays par les sentiments généreux; et selon nous il y aurait plus de force, croyez-le bien, dans un berceau confié aux mains d'une mère courageuse, que dans des mains viriles, fassent-elles armées d'une puissante épée. Il serait plus facile de traverser les mauvais jours et les grandes épreuves d'une minorité, alors que la faiblesse d'un enfant, d'une femme, aurait pour appui la grandeur et la générosité de la nation, qu'avec ce que l'un de vous appelait une régence à cheval. (Très-bien ! ) Cette conviction est profonde chez moi. Eh bien ! j'en aurais fait le sacrifice : j'aurais voté avec vous pour telle ou telle désignation personnelle et actuelle, que du moins nous aurions pu préalablement juger et apprécier. Mais vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente; vous ne voulez pas que nous choisissions tel ou tel prince pour régent, soit parce qu'il aurait été élevé au milieu de nos enfants, soit parce qu'il aura conquis ses grades sur les champs de bataille et au milieu de nos soldats, soit parce que nous l'aurions depuis longtemps éprouvé... Non! vous voulez créer un droit pour l'inconnu, sans savoir ni qui exercera cette redoutable mission ni dans quelles circonstances il l'exercera; vous voulez faire ce qui n'a jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles, comme le hasard ! Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un danger que vous créez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous accorder. (Vive approbation à gauche.)

M. de Lamartine parla dans le même sens que moi; il déclara que ses sympathies étaient acquises aux idées du chef de la gauche, et il termina son discours trèséloquent, et cette fois très-sensé, par cette phrase : « Votre loi est mauvaise ; ce n'est pas une loi conser-

vatrice : elle chasse la mère du berceau, et y place le compétiteur et le rival. »

La discussion était épuisée. M. Thiers avait fait un long discours en faveur du projet de loi ; la Chambre allait passer au vote, lorsque M. Dufaure, qui siégeait en face de la gauche, se leva, et, s'adressant personnellement à moi, m'adjura d'une voix émue de me réunir au vote de la majorité, afin de donner à une mesure destinée à assurer l'avenir de la dynastie la haute sanction de l'unanimité.

Je serai toujours disposé, lui répondis-je de mon banc, avec tristesse, mais avec fermeté, à recevoir les conseils même de mes adversaires, à plus forte raison ceux qui me viennent d'un des hommes pour lesquels je ressens le plus de sympathie et d'estime. C'est au nom de l'avenir de notre dynastie de Juillet que M. Dufaure m'adjure de voter le projet de loi sur la régence; et c'est dans l'intérêt de cette dynastie aussi, à laquelle nous sommes dévoués de toute la puissance de nos affections et de nos convictions, que je vous adjure à mon tour de ne pas vous créer, pour des éventualités que vous ne pouvez prévoir, des liens qu'il vous serait ensuite bien difficile , bien dangereux même de briser. .. Réservez-vous le droit de faire, pour les circonstances qui se présenteront au moment de la transmission de la couronne, ce qui sera le plus favorable au pays et à la royauté de Juillet. Ah! ne soyez pas téméraires à force de timidité et de défiance, et n'essayez pas d'appliquer une règle fixe à des nécessités essentiellement variables. Le vote n'est pas encore acquis à la loi; il en est encore temps: je vous supplie de vous souvenir des leçons de l'histoire, de ne pas vous exposer à voir votre œuvre démentie, brisée par la force des événements.

En prononçant ces paroles, j'étais comme inspiré par une vue anticipée de l'avenir. Il semblait que le livre du destin fût ouvert devant mes yeux et que j'y lusse ce triste et cruel épisode de la journée du 24 février, où les démagogues et les légitimistes

réunis devaient m'opposer cette loi fatale pour repousser la régence de la duchesse d'Orléans.

Melerai-je à ces récits le plus cruel de mes souvenirs? Ce fut à cette époque que ma fille unique me fut presque subitement enlevée : elle était notre joie, notre bonheur, notre vie! J'espérais qu'elle et ses enfants m'aideraient à vieillir; et, en attendant, elle jetait sur mes rudes labeurs je ne sais quel doux apaisement. Eh bien! un seul jour a suffi pour détruire tout ce bonheur intérieur!... Une indisposition, qui paraissait légère d'abord et qui ne nous laissait aucune inquiétude, se transforma tout à coup en une terrible fièvre typhoïde, et mon enfant fut foudroyée en une seule nuit. Je m'étais couché plein de sécurité: au milieu de la nuit, je fus appelé auprès d'elle ; elle luttait contre une cruelle agonie, et les derniers mots qu'elle prononça furent pour appeler son père : cri déchirant et qui retentit encore après plus de trente ans dans mon cœur!

Je dus recueillir tout mon courage pour soutenir celui de ma pauvre femme et de ma belle-mère. Le temps, les devoirs, les agitations de la vie publique, ont transformé cette douleur sans l'atténuer; et même, plus j'avance dans la vie, et plus se fait amèrement sentir cette mort prématurée qui me condamne à un cruel isolement.

Tous mes amis vinrent à Andilly me porter leurs doléances ; la Chambre suspendit sa séance. Je reçus de toutes parts des témoignages de sympathie : la grandeur de mon infortune avait dominé même les ressentiments de la politique...

Qu'on pardonne au père de famille cet épanchement de ses douleurs privées, et revenons aux devoirs du citoyen.

La position que les derniers votes de la précédente Chambre sur le droit de visite avait faite au minis-

tère fut, dans le nouveau parlement, l'objet d'une vive discussion.

Oui, disais-je dans la discussion de l'Adresse et à propos de ce vote, si sur une question importante se manifeste un dissentiment profond entre la pensée des Chambres et celle du ministre, la conséquence est écrite d'avance dans notre Constitution : c'est la nécessité de rétablir l'accord des pouvoirs ou par la retraite des ministres ou par un appel au pays. (A gauche : C'est cela! )

M. Guizot faisait la sourde oreille; il ne me répondit pas.

Dans le débat qui suivit, sur les fonds secrets, je revins à la charge; je pus, sans être contredit, m' exprimer ainsi :

C'est pour la seconde fois qu'en présence d'une Chambre partagée, le pouvoir est ainsi disputé entre deux grandes fractions dont les forces se balancent à peu près. Chacun sent combien il est déplorable qu'au début d'une législature, la Chambre, au lieu de présenter une majorité puissante, incontestable, non douteuse, en pleine sympathie d'estime, de confiance, d'affection avec le ministère, ne présente qu'une majorité douteuse, flottante, incertaine. Une telle situation, si elle se prolongeait pendant toute la durée de cette législature, lui offrirait pour perpective un état de tiraillement, d'incertitude, et en quelque sorte une longue agonie. Croyez-moi, un tel état de choses offre aux opinions flottantes et incertaines trop d'encouragements; la prime qui peut leur être offerte est trop forte : ce n'est là ni une école du pouvoir ni surtout une école de moralité. (Trèsbien ! ) Lors de la coalition, il y avait devant nous une majorité qui se serrait autour du ministère, qui lui était sympathique et ne lui avait jamais donné ni désaveu ni démenti. Dans la Chambre actuelle, au contraire, nous sommes en face d'un ministère auquel la majorité a donné un éclatant démenti, effaçant en quelque sorte la signature qu'il avait apposée au bas d'un traité, et, malgré ses protestations au nom de l'honneur delà Couronne, le forçant à notifier à l'Angleterre un refus de ratification! Ce n'est pas tout : sous uq

bruit de désarmement, la Chambre, prenant résolument l'initiative d'une réponse non demandée par les ministres, leur a imposé, en ajoutant un crédit au budget de la marine, le devoir de réarmer la flotte. Est-ce assez de dissentiments, assez de témoignages de défiance?... Déjà trois fois, depuis que le calme est rétabli dans les rues, depuis 1835, il a été fait effort pour modifier la marche du gouvernement dans un esprit de progrès et de liberté; et, par trois fois, cet effort a avorté !... L'œuvre est donc bien difficile? Eh bien, Messieurs, lorsqu'à trois reprises différentes de pareilles tentatives ont été faites, et que, malgré la puissance des hommes qui s'en étaient chargés, elles ont successivement avorté, lorsque, malgré des élections faites dans le sens des réformes progressives, le premier acte du ministère qui est devant nous est de déclarer qu'il ne réalisera aucune de ces réformes et que son programme politique, c'est l'invariable statu quo (réclamations au centre), on doit se demander où est la cause d'un si triste phénomène politique... Une seule fois, sous la Restauration, le gouvernement avait paru vouloir s'arrêter, se modifier et entrer dans la voie du progrès et de la liberté : c'était sous le ministère de M. de Martignac; mais cette tentative a bientôt avorté, et bientôt après cet avortement le gouvernement a glissé sur la pente fatale ! (Sensation.) Que chacun de nous y réfléchisse et mesure la difficulté qu'il y a dans notre pays à opérer une réforme libérale quelconque par les voies pacifiques et régulières. Ce serait peu qu'un tel résultat, selon M. Guizot, ce serait, au contraire, à mes yeux une bien grande chose : car ce serait le premier exemple qui serait donné dans notre pays, d'une réforme opérée sans révolution; ce serait rendre à la France, par un tel exemple, un peu de foi dans la force de ses institutions. Que si la Chambre, méconnaissant nos avertissements, s'obstinait à maintenir ce ministère, eh bien, qu'elle s'arme de courage, qu'elle se résigne à dépenser tout ce qu'elle a de jeunesse, de vigueur et d'avenir, à faire vivre d'une vie précaire et forcée ce ministère avec lequel elle se sera identifiée. Pour nous, qui pressentons le dénoûment, nous n'en aurons pas du moins la responsabilité !...

Ces avertissements étaient sincères, et mes prévisions ne devaient que trop se vérifier. Mais plus le ministère

était ébranlé, plus la majorité l'embrassait d'une étreinte désespérée : c'est ainsi que tout, royauté, ministère, parlement, se compromettait et s'usait peu à peu au service de ce système de résistance à outrance, qui n'était pas seulement un démenti aux promesses de notre révolution de Juillet, mais une contradiction flagrante avec le principe essentiellement progressif de notre gouvernement. Toutefois, la majorité qui consentit à donner au ministère un vote de confiance fut peu considérable; elle parut néanmoins suffisante à M. Guizot pour se maintenir au pouvoir.

Sur ces entrefaites, le duc de Bordeaux, investi, aux yeux des légitimistes, des droits à la couronne et devenu leur roi, selon l'expression de Chateaubriand, jugea à propos d'aller à Londres recevoir leurs hommages. Ils s'y rendirent en grand nombre, et parmi eux se trouvaient tous les députés de la droite : c'est ce qu'on a appelé le pèlerinage de Belgrave-Square, du lieu de la résidence du prince.

Ce fut une occasion pour nos conservateurs de faire du zèle dynastique: ils proposèrent, en 1843, d'insérer dans Y Adresse une flétrissure contre ceux de leurs collègues qui, ayant prêté serment au roi des Français, avaient été faire acte d'obédience à un roi de droit divin. M. Guizot appuya vivement cette flétrissure, croyant faire une chose agréable à Louis- Philippe et en même temps au parti de la révolution. Il ne réussit qu'à s'attirer d'amères récriminations : on lui jeta à la tête son voyage à Gand pendant les cent jours, et il répondit que, loin de se justifier, il se glorifiait de ce souvenir. Oui,faiétéà Gand/s'écridit-il ; et, comme les murmures de la gauche l'interrompaient, il répéta jusqu'à trois fois cette exclamation. Alors un tumulte effroyable éclata dans l'assemblée : les objurgations les plus violentes étaient adressées

de droite et de gauche au ministre qui, impassible et dans un do ses beaux mouvements d'éloquence, jeta à ses adversaires ces fières paroles : « Quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on voudra ; on ne les élèvera jamais à la hauteur de mon dédain. »

Si le ministère avait compté sur notre appui dans cette circonstance, il s'était grossièrement trompé. Sans approuver la démarche des légitimistes à Belgrave-Square , nous ne pouvions reconnaître à la Chambre le droit de les juger et de les flétrir pour cette action : nous savions trop à quels excès les majorités peuvent se porter contre les minorités, lorsqu'elles s'attribuent ce droit redoutable de frapper des adversaires politiques. Et puis cette grande eft'ervescence de zèle pour la monarchie de Juillet ne nous abusait pas ; elle se conciliait trop bien chez ceux qui la manifestaient avec des dispositions très-peu libérales. Il y aurait eu, à nos yeux, un bien meilleur moyen de frapper les partisans de la légitimité que de les censurer dans une Adresse : c'eût été de rejeter bien loin toutes les traditions de cette légitimité et de s'identifier davantage avec les principes et les généreuses aspirations de notre révolution.

Je ne pouvais pas non plus laisser sans réponse cette glorification que M. Guizot venait de faire à la tribune de son émigration à l'étranger.

La moralité politique, dis-je, a besoin d'une consécration solennelle, car elle vient de recevoir une profonde atteinte. (A gauche : Très-bien ! très-bien 1 ) Je ne discuterai pas ici des biographies; mais, croyez-moi, quand vous aurez à servir la liberté constitutionnelle de votre pays (M. Guizot avait dit qu'il avait été à Gand pour y appuyer auprès de Louis XVIII le parti libéral et constitutionnel), ne prenez pas le chemin que vous avez pris. (Approbation à gauche.) cN'allez pas le servir sous les drapeaux de l'étranger; ne

886 MEMOIRES D'ODILOX BARROT.

VOUS exposez pas à revenir à travers un champ de bataille arrosé du sang de vos concitoyens î (Bravos à gauche.)

Après cet orageux débat, le blâme fut voté à une très-faible majorité, et le gouvernement de Louis- Philippe n'en fut nullement fortifié ; il vit même dans cette circonstance s'éloigner de lui des hommes qui, jusque-là, avaient été ses principaux appuis. M. de Salvandy, son ambassadeur d'abord en Espagne, puis à Turin, qui avait même été ministre et devait le redevenir, ne crut pas pouvoir voter avec la majorité, et, sur les reproches assez amers que lui en avait adressés le roi, il s'était démis de ses fonctions. Cette démission avait causé une certaine émotion et venait compliquer une situation déjà bien menacée.

A peine sorti de cette épreuve, le ministère eut à en traverser une autre bien plus redoutable : nous voulons parler de l'affaire de Taïti.

On se rendrait difficilement compte de l'importance qu'avait prise cette affaire et du retentissement qu'elle eut dans le public, si on l'isolait de ses précédents et des circonstances au milieu desquelles elle était née. En eftet, que deux grandes nations s'émeuvent et soient prêtes à en venir aux mains ; que le monde entier soit menacé d'une profonde perturbation (car toute lutte entre l'Angleterre et la France ne peut qu'ébranler le monde entier), et cela parce qu'un obscur ministre protestant, ancien apothicaire, mécontent de voir sa mission contrariée par notre protectorat sur quelques misérables îles de l'océan Pacifique, aurait essayé de soulever contre nous les indigènes, et se serait fait provisoirement séquestrer dans un blokhaus par le commandant de nos forces dans une de ces îles ; un tel fait, pris en lui-même, ne motivait certes pas la conflagration universelle dont il a manqué cependant d'être suivi. On serait tenté de se demander si ces

MINISTERE SOULT-GUIZOT. oS7

deux peuples, prêts à se battre pour une si misérable cause, n'étaient pas pris d'un accès de folie!... Mais, si on se rappelle que la France était encore frémissante de l'humiliation que l'Angleterre lui avait fait subir dans l'affaire d'Orient, que la veille encore les deux tribunes de Paris et de Londres échangeaient les plus amères récriminations à l'occasion du droit de visite, on comprendra mieux que l'affaire Pritchard, survenant dans ces circonstances, ait été comme une étincelle jetée sur un brasier à peine éteint et l'ait ranimé avec violence. On le comprendra mieux encore si on veut bien faire attention vis-à-vis de quel ministre se produisaient ces nouvelles exigences du gouvernement anglais, et dans quelles formes ces exigences, d'abord repoussées, avaient été subies : ce ministre était le même qui, oubliant trop vite les procédés de lord Palmerston, avait consenti à rentrer sans conditions dans le concert européen, le même entre les mains de qui la Chambre venait de déchirer les nouvelles stipulations sur le droit de visite, le même enfin qui venait, sur les sommations de l'Angleterre, de désavouer l'amiral Dupetit-Thouars.

De plus, la négociation à la suite de laquelle l'indemnité avait été concédée offrait des incidents des plus blessants pour notre fierté.

M. Guizot, après avoir reconnu, sur le rapport de ses agents, que la révolte armée des habitants de l'île contre notre occupation avait été provoquée par Pritchard, qui aurait mérité, il en convenait, un traitement bien plus sévère que celui qu'on lui avait infligé, venait néanmoins nous demander une indemnité pour cet homme, et cela uniquement parce que le gouvernement anglais l'avait exigée avec menaces.

On ne s'étonnera plus, si on considère toutes ces circonstances, que cette malheureuse affaire, d'ailleurs assez maladroitement exposée par M. Guizot à

la tribune, ait provoqué une explosion d'indignation dont les contre-coups ont été funestes à la monarchie de Juillet.

Conduite avec plus d'habileté, et sous tout autre ministère, cette affaire n'eût pas même provoqué un débat sérieux; grâce à la maladresse et à l'impopularité de M. Guizot, elle faillit mettre le feu à toute l'Europe.

Quand on est fort de son droit et qu'on commande à une grande nation, disais-je en terminant le discours que je fis à cette occasion, on ne craint pas les menaces; et tous les saints de l'Angleterre auraient formulé un anathème contre la France pour s'être refusée à payer une indemnité à qui a voulu faire égorger nos soldats , que si j'avais l'honneur de diriger les affaires de mon pays, je ne les craindrais pas. On vous propose cependant de déclarer, dans l'Adresse, qu'il y a équité à payer cette indemnité. Non ! il n'y a ni équité ni dignité à indemniser celui qu'en même temps on reconnaît avoir été l'instigateur d'une guerre de la barbarie contre la civilisation; il n'y a pas non plus réciprocité de bons procédés et de bons vouloirs entre les deux nations, alors que l'Angleterre ne nous donne aucun dédommagement pour le sang de nos soldats versé par les armes que ses agents ont eux-mêmes fournies à ces barbares. Payer cette indemnité sous le coup de menaces de guerre, après une dépêche comme celle du 28 août et en réponse aux paroles arrogantes qui sont parties d'une autre tribune, c'est profondément blesser le sentiment national : je repousse donc cette indemnité.

Le Moniteur dit qu'en descendant de la tribune je fus entouré, félicité de toutes parts, et que l'agitation fut telle, que la séance demeura suspendue.

L'animation était en effet très-grande dans l'Assemblée, plus grande encore au dehors : c'était une goutte d'eau qui avait fini par faire déborder le vase.

Un ordre du jour proposé par M. le comte de Morny, et dans lequel la Chambre se déclarait satis-

faite des explications du ministre, fut cependant voté, mais à très-peu de voix de majorité, et sous la pression non dissimulée des ministres, qui destituèrent avec éclat un des hauts employés du ministère des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, pour avoir silencieusement voté contre l'indemnité Pritchard. C'était là encore une de ces victoires qui sont funestes à ceux qui les obtiennent.

Le coup porté au ministère par ce débat avait été terrible. Les centres, dirigés par un faux point d'honneur, et comme s'ils eussent été solidaires avec M. Guizot, crurent devoir y répondre par une démonstration collective : ils se réunirent le 29 janvier 1845, au nombre de 190 députés; et, sous la présidence d'un M. Hartmann, fabricant de l'Alsace, excellent homme, mais d'un esprit très-étroit, ils décidèrent que « la réunion ferait connaître au cabinet la résolution où elle était de maintenir intacte la politique de ces dernières années, et de prier lé ministre, au nom de cette politique à laquelle il empruntait tant d'honneur, de demeurer aussi ferme à son poste que les conservateurs étaient décidés à rester fermes au leur. » Ils nommèrent séance tenante une commission permanente, afin de donner au parti plus de force et de cohésion, tout en veillant incessamment sur ses intérêts, et ils chargèrent cette commission d'aller porter leurs résolutions au président du conseil, qui, bien entendu, les en remercia avec une grande effusion. Nous avons sous les yeux les noms des membres qui composaient cette commission : c'étaient presque tous des hommes fort honorables et très-bien intentionnés, mais qui prenaient leur ténacité et leurs irritations personnelles pour de la bonne politique ; ils croyaient soutenir un ministère aux abois, et ils ne faisaient que s'amoindrir eux-mêmes et s'annuler pour le jour de la crise suprême.

390 MÉMOIRES D'ODILON BARRCT.

Un secours bien autrement efficace vint à ce ministère de la part d'un de ses adversaires les plus prononcés, de M. Duvergier de Hauranne.

Ce député, sincèrement et courageusement parlementaire^ trop entraîné par son culte bien prononcé pour les institutions de l'Angleterre, proposa à la Chambre de décider que désormais les votes seraient publics. Cette proposition était une de celles qu'il était bien difficile à notre opposition de repousser : nous ne pouvions guère qu'approuver un projet qui tendait à mettre incessamment le député en présence de ses commettants et à le placer sous la salutaire discipline de la publicité. Cependant plusieurs d'entre nous, mieux avisés ou plus politiques, M. Vivien entre autres, combattirent par de très-bonnes raisons cette mesure, comme contraire à la vérité et à la sincérité des votes.

J'avoue que, dans cette circonstance, une fausse pruderie l'emporta chez moi sur le sens politique : je parlai en faveur du vote public.

Que l'opposition, à l'aide du secret du scrutin, dis-je, ait pu obtenir quelques avantages partiels, renverser tel ou tel ministère, ce sont là des avantages accidentels, qui ne dispensent pas de considérer si la publicité du vote n'est pas plus favorable que le vote secret à l'honneur et à l'avenir de nos institutions. La mission de l'opposition n'est pas d'obtenir par des voies secrètes et détournées quelques succès partiels sur le parti opposé; non, sa mission est plus noble, plus élevée : elle consiste avant tout à fortifier, à moraliser nos institutions par des habitudes de sincérité. (Très-bien !) On a parlé du despotisme que les passions populaires peuvent exercer sur une assemblée, et on a cité l'exemple à jamais déplorable de la condamnation de Louis XVI. Croyez bien que, dans de pareilles circonstances, une assemblée serait mal protégée par le secret des votes ; c'est par une résistance publique, s' avouant hautement, regardant l'ennemi face à face, qu'elle pourrait résister à ce despotisme,

et c'est dans cette publicité même qu'elle puiserait assez de force pour arrêter la Terreur. (A gauche : ïrès-bien ! trèsbien!) Lorsque j'ai entendu à cette tribune revendiquer la garantie du vote secret contre les honteuses corruptions pratiquées sur des hommes avides ou vaniteux, j'en ai rougi pour cette assemblée. (Très-bien!) Si nous n'avions qu'une telle garantie contre les séductions offertes aux intérêts individuels, il faudrait fermer cette Chambre et renoncer à jamais au gouvernement représentatif en France. Quant à moi, dût le ministère en recueillir plus de force et de durée, je ne m'en plaindrais pas, si nos institutions en sont plus honorées, et si dans la lutte des opinions les victoires sont dues à des convictions qui ne craignent pas de s'avouer, car de telles victoires ont au moins un lendemain. (Mouvement d'approbation.— Auxvoix!.,.) On vous parlait naguère du courage de nos soldats : qui se permettrait de nier ce courage dans le monde?... Mais, je le dis avec douleur, le courage civil n'est pas à la même hauteur. (C'est vrai!) Pour fonder le courage civil dans notre pays, il faut commencer par l'enseigner et le pratiquer dans cette enceinte. C'est pour cela que je donne hautement mon approbation à un mode de voter qui impose à chacun le courage de ses opinions en substituant au secret le devoir facile pour toute conviction honnête de se manifester ouvertement. (Trèsbien!)

Mes paroles étaient applaudies par une grande partie de mes amis de la gauche, car elles exprimaient des vérités qu'il était difficile à tout cœur honnête de désavouer; mais elles n'en étaient pas moins très-peu politiques.

Le but principal dans tout gouvernement libre étant en effet d'assurer la sincérité des votes, ce qu'il s'agissait de constater avant tout, c'était le côté d'où pouvait venir la plus grande pression sur ces votes. Or, dans une Chambre dont près de la moitié se composait de fonctionnaires ou de membres aspirant à le devenir, il était bien évident que c'était du côté du pouvoir que les influences étaient les plus grandes, et

que c'était par conséquent de ce côté qu'il fallait surtout se prémunir, ce qu'on ne pouvait faire que par le secret du vote : c'était là, au reste, une question toute de circonstance et de position; j'eus le tort d'en faire une question générale de moralité et d'honneur. Les centres ne commirent pas la même faute ; ils ne mirent pas, comme nous, le sentiment au-dessus des calculs de la politique : quelques-uns d'entre eux avaient combattu la proposition de M. Duvergier de Hauranne pour la forme; mais presque tous, obéissant à la consigne donnée en secret par les ministres, la votèrent au scrutin, et elle devint article du règlement.

A partir de ce moment, on voyait M. Guizot, dans tous les scrutins un peu importants, placé au pied de la tribune, observer avec une certaine affectation les votes de chacun.

On comprend quelle intimidation un pareil procédé devait exercer sur ces quelques fonctionnaires timides qui, ayant la conscience du danger que la politique à outrance suivie par le roi et ses ministres faisait courir à la France, auraient bien voulu, comme dans d'autres circonstances antérieures, faire échec à cette politique par une boule déposée en secret, mais qui ne l'osaient pas dès qu'ils étaient obligés de voter publiquement, sous l'œil scrutateur du ministre. Le sort de M. Drouyn de l'Huys n'était pas fait pour les encourager : il y a peu de personnes qui consentent à voir se fermer pour eux une carrière déjà avancée dans laquelle ils ont rendu de longs et honorables services.

Les quelques voix dont se composait la majorité étaient ainsi enchaînées d'avance aux volontés du pouvoir : on verra plus tard que, dans plusieurs votes décisifs, ces quelques voix eussent déplacé la majorité, si elles n'avaient été retenues par cette publicité du vote. C'est ainsi que tout poussait fatalement ce

malheureux gouvernement à sa perte : les fautes de ses amis comme les honnêtes maladresses de ses adversaires.

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