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SUITE DE LA COALITION

Après cet avortement de la coalition, bien des combinaisons furent essayées et presque aussitôt abandonnées : c'était tantôt le maréchal Soult, donnant l'exclusion à M. Thiers ; tantôt M. Thiers ne pouvant se résoudre à subir la présidence du maréchal. Il y avait cependant un député qui était de toutes les combinaisons et qui se montrait quelque peu ridicule dans son empressement à accepter tout ministère quelconque pourvu qu'il y trouvât une place: c'était M. Sauzet, avocat de Lyon, d'une faconde remarquable, qui s'était fait beaucoup d'honneur dans la défense de M. de Chantelauze, lors du procès des ministres de Charles X ; un de ces hommes de grand talent, mais de caractère effacé, qui sont toujours certains de parvenir, surtout lorsque les forces des partis se balancent, parce qu'ils n'ont d'aspérités pour aucun et offrent des facilités à tous.

Cependant la crise se prolongeait : le public s'en inquiétait et la tribune fut enfin saisie.

M. Guizot eut le courage de prendre l'initiative des explications, non pour se justifier, mais pour nous ^

attaquer, nous ses alliés de la veille. C'était, de sa part, une nouvelle volte-face opérée avec une certaine audace : il nous reprochait d'être un parti anti-gouvernemental, opposé à tous principes conservateurs, exclusif de sa nature, étroit dans sa politique, alarmant pour tous les amis de l'ordre et de la paix, etc., et tout cela, parce que nous avions fait quelque objection à ce qu'il fût ministre de l'intérieur. L'intention trop évidente de cette sortie était d'opérer entre les centres et lui une réconciliation dont nous ferions les frais. Cette tactique ne lui réussit pas : les coups portés si récemment par lui dans les luttes de la coalition avaient laissé une impression trop profonde et trop récente pour être sitôt oubliés, et l'orateur, lorsqu'il s'annonça comme parlant au nom du parti conservateur, subit l'humiliation d'un éclatant désaveu.

L'attaque de M. Guizot m'appela à la tribune : j'aurais pu l'écraser par le seul récit de ce qui s'était passé entre nous, depuis le jour où il était entré dans mon cabinet, pour unir ses efforts aux miens contre le gouvernement personnel de Louis-Philippe, jusqu'à celui où, dans la discussion de l'Adresse, j'avais été obligé de modérer la violence de ses attaques ; je préférai laisser de côté les personnes pour ne m'occuper que de la situation. Après avoir donné un démenti très-net et très-catégorique à cette assertion, que ma nomination comme président de l'assemblée avait été stipulée comme condition de notre concours, et avoir rappelé ma déclaration écrite que, si ce projet de nomination faisait obstacle à la formation du ministère centre-gauche, nous n'hésitions pas à lever cet embarras par une renonciation complète et absolue, m'adressant cette fois à l'habileté et à l'ambition de M. Guizot, je lui posai cette question :

Est-il bien habile pour un homme qui n'a pas renoncé à

régir les destinées de son pays; qui se croit appelé, qui est appelé en effet par sa haute capacité à tenir un rang considérable dans la représentation nationale, de jeter ainsi une exclusion systématique à tout un grand parti , et cela sans aucune considération pour les temps, pour les circonstances et pour cette tendance si marquée des esprits à se rapprocher, à s'unirdans les voies d'une sage liberté? Est-ce que ce rapprochement, si rassurant pour l'avenir de notre pays et auquel vous donniez naguère un si éclatant concours, serait devenu tout à coup pour vous un danger et un sujet de frayeur ? (Vive adhésion à gauche.) Ah ! vous devriez bien plutôt reconnaître que c'est dans cette réunion des opinions libérales et progressives qu'est la force et l'avenir du gouvernement constitutionnel. Vous me reprochez d'être exclusif, reproche que nous pourrions à bien plus juste titre renvoyer à ceux qui nous dénoncent au monde comme étant à tout jamais incompatibles avec tout gouvernement d'ordre et de paix. Non, nous n'avons jamais voulu frapper d'une exclusion systématique des hommes d'une valeur incontestable et incontestée : nous ne voulons pas en priver le gouvernement et laisser en dehors du pouvoir des forces aussi nécessaires; mais, lorsque nous avons fait cette concession aux hommes, ne nous demandez pas davantage. Vous vouliez entrer dans le gouvernement comme parti, enseigne déployée ! Pouvions-nous oublier alors que sur cette enseigne étaient inscrits toutes les lois, tousles actes que nous avons le plus vivement combattus? Je me reprocherais ces explications, si elles devaient ajouter aux incertitudes de la situation pohtique ; mais ces incertitudes ne tiennent qu'à quelques prétentions personnelles : si on pénètre dans le fond des choses, on reconnaît qu'il y a dans cette Chambre une grande et imposante majorité: il suffirait de la chercher loyalement et de l'interroger de bonne foi. (Très-bien ! ) Si je fais la décomposition de ce qu'on appelle le parti conservateur, j'ai déjà montré qu'une grande fraction de ce parti ne s'était ralliée au ministère Mole que sous la double influence de l'amnistie et de la renonciation au système d'intimidation... faites le dénombrement des voix, et dites-moi combien dans cette Chambre dénieront le programme et les tendances politiques du centre gauche. — Ah ! je ne crains pas, moi, d'être désavoué, alors que je dis qu'il n'y aurait pas delà part de cette fraction du parti conservateur d'opposition i. 22

systématique contre un ministère centre gauche; j'affirme qu'elle donnerait, au contraire, à un tel ministère son appui énergique sans arrière-pensée, obéissant en cela à Tintérêt du pays. (Très-bien ! très-bien! — Interruption.) La crise actuelle n'est pas de 40 jours, comme le disait tout à l'heure M. Thiers; elle est de deux années : elle remonte à la formation du ministère du d5 avril. Alors je suis monté à cette tribune, demandant que le pouvoir fût remis, non aux hommes qui avaient imaginé et soutenu les mesures illibérales que la Chambre avait repoussées, mais à ceux qui les avaient combattues. Je n'ai pas été écouté : forcé d'abandonner les choses, on a voulu conserver les hommes, et la première condition du gouvernement représentatif a été faussée; alors a commencé cette longue crise, toute remplie d'incertitudes et de combats. Comment la terminera-t-on? Par où l'on aurait dû commencer, c'est-à-dire en faisant aujourd'hui ce qu'on aurait dû faire alors. Il y aura eu deux années perdues, il est vrai; mais elles ne l'auront pas été complètement pour l'éducation politique du pays. (Adhésion.) Messieurs, nous assistons à une grande épreuve : les gouvernements qui se modifient sans révolution, par les voies légales et parlementaires, ce sont ceux qui sont en possession du grand bienfait du gouvernement représentatif. Deux dissolutions successives, une éclatante manifestation électorale avaient assez appris de quel côté étaient les tendances de l'opinion et entre quelles mains il fallait placer le pouvoir. On ne l'a pas fait, on a résisté, et par cela même on a forcé tous les ressorts du gouvernement représentatif. C'est avec bonheur que j'ai entendu ceux qui ont été mêlés aux négociations mijiistérielles déclarer que la Couronne avait tout cédé, hommes et choses: ce ne sont donc pas les institutions qui ont manqué au pays, ce sont les hommes qui ont manqué aux institutions. (Très-bien ! ) Des dissentiments que je ne peux pas définir, des défiances qui ne s'expHquent par rien de sérieux, ont tenu en échec les destinées de notre pays. C'est que si parfois nous déprécions trop nos hommes politiques, parfois aussi nous les exaltons trop, et par là nous excitons chez eux un orgueil indomptable. (Mouvement.) Il y a dans notre société moderne un mai qui mérite toute votre sévérité : c'est cette personnalité orgueilleuse qui se décerne de beaux titres, qui s'appelle dignité personnelle, comme si la vraie dignité n'était pas dans l'abnégation et le sacrifice,

bien plutôt que dans des prétentions exagérées. (Rumeur sur les bancs des amis de M. Guizot, qui demande la parole.) Je n'en dirai pas davantage : la responsabilité est bien grande pour ceux qui ont ainsi subordonné à leur personnalité les intérêts d'une patrie qui les a faits si grands, si illustres, et qui certes ne les a pas -élevés si haut pour qu'au jour des grandes crises ils sacrifient ses intérêts à leurs prétentions personnelles. (Très-bien ! très-bien ! )

La leçon était sévère , mais méritée , et j'avais acquis le droit de la donner. Je rencontrai une approbation générale sur tous les bancs de la Chambre. Le Moniteur constate qu'en descendant de la tribune je fus félicité par un grand nombre de membres. C'est qu'en effet j'avais signalé la vérité de la situation, en même temps que j'avais indiqué la seule solution raisonnable , celle que tout le monde appelait, en affirmant ce qui était alors vrai, qu'un ministère du centre gauche, avec son programme de réformes libérales, rallierait toutes les opinions. Les soldats dans chaque parti montraient en effet plus de raison et de vrai sens politique que leurs chefs, et cela se comprend : les uns avaient bien pu se laisser égarer par leurs préjugés politiques, mais les autres obéissaient à des préoccupations personnelles, et il est toujours plus facile de rectifier les erreurs du jugement que de régler les écarts de l'orgueil humain.

Aussi plusieurs des amis de M. Guizot, et des plus considérables, MM. de Rémusat , Duvergier de Hauranne, Jaubert, Piscatory, etc., ne le suivirent-ils pas dans sa défection : ils avaient pris trop au sérieux les principes en faveur desquels ils venaient de combattre, pour changer ainsi subitement de front et de drapeau. Ils auraient sans doute désiré qu'on fit à leur chef une part plus considérable dans le pouvoir ; mais ils ne virent pas dans un tel incident une raison suffisante de se faire les auxiliaires du gouvernement person-

nel, après s'en être montrés les adversaires si prononcés.

De même dans les centres, le plus grand nombre, cédant à l'évidence, avait fini par comprendre que le pouvoir n'était désormais, possible que dans les mains d'hommes à idées libérales et progressives: ils appelaient un ministère du centre gauche fortement constitué ; et un tel ministère , s'il avait pu se former, eût trouvé au moins pour quelques années dans les centres un appui non douteux. Malheureusement ce ministère ne put parvenir à se constituer. Ce n'était pas seulement l'antipathie existante entre M. Thiers et le maréchal Soult qui empêchait cette solution : c'étaient Dufaure et Thiers, qui, amis d'abord et très -capables à eux seuls de donner une grande consistance à un cabinet, se divisaient sur quelques propos de salon, plus ou moins légers, de la part de Thiers; c'était, en outre, M. Passy, qui donnait raison au roi contre M. Thiers sur la question espagnole, et rendait la combinaison tiers-parti de plus en plus impossible; puis c'était Dupin, qui, désigné par une sorte de transaction comme président d'ordre du cabinet, en avait décliné l'honneur, revendiquant fièrement une présidence réelle et non simplement nominale.

La Chambre ayant eu, pendant toutes ces négociations avortées, à nommer son président, les centres, par une très-habile manœuvre, désignèrent pour leur candidat M. Passy, qui eut ainsi les voix du centre gauche et de plus celles des doctrinaires défectionnaires : il ne l'emporta cependant sur moi que de quelques voix.

Cependant la Chambre s'irritait de la prolongation de la crise ministérielle ; les interpellations se succédaient à la tribime; les passions hostiles fermentaient au dehors : quelques fanatiques crurent que le mo-

ment était favorable pour attaquer à force ouverte ce gouvernement ainsi embarrassé dans sa marche.

Barbes, un de ces démagogues qui joignaient à un grand courage de sombres haines contre tout état social raisonnable ; Barbes, que nous verrons plus tard jouer un rôle principal dans les perturbations qui ont suivi la révolution de 1848, s'avisa d'arborer en plein jour et au milieu d'une population qui y était bien peu préparée le drapeau de l'insurrection : accompagné de quelques complices, il marcha contre le poste de soldats qui gardait le Palais de justice, le sommant de rendre ses armes ; l'officier de ce poste, s'étant avancé pour demander compte de cette attaque si étrange et si imprévue, tomba blessé mortellement. Les coupables furent aussitôt arrêtés et condamnés à mort ; le roi leur fit grâce de la vie, malgré l'opposition de son conseil.

Il ne fallut pas moins que cette échauffourée pour précipiter la formation d'un ministère dont la composition se ressentit de cet enfantement un peu ]3rusque.

Le maréchal Soult était président du conseil des ministres; MM. Dufaure, Passy, Villemain, Duchâtel et Teste en faisaient partie.

Non-seulement M. Thiers n'y figurait pas, mais, se considérant comme joué et trahi par ses anciens amis du centre gauche, il conserva contre eux un vif ressentiment.

Ce ministère, dans lequel figuraient des hommes animés des meilleurs sentiments, dont plusieurs étaient même aussi puissants par leurs talents que considérés par l'honorabilité de leur caractère, n'était cependant pas né viable. C'était bien un ministère du centre gauche, mais décapité et n'ayant pas une autorité suffisante pour s'imposer tout à la fois au roi et aux partis.

Je crois, leur disais-je dans le débat auquel donna lieu cette solution de la crise ministérielle, je crois à vos protestations en faveur du gouvernement parlementaire; mais, pour réaliser ce gouvernement dans toute sa vérité, il ne suffit pas d'en exprimer la volonté dans une Adi^esse, de récrire même dans les colonnes du Moniteur : il faut être grand effort pour couvrir la Couronne, d'autant plus grand et plus fort, que celui qu'on veut couvrir est plus grand, plus fort lui-même. (Mouvement.)

C'est précisément cette force qui manquait au nouveau ministère, qui se trouva tout d'abord aux prises avec les plus graves difficultés.

La guerre de la Porte Ottomane contre le vice-roi d'Egypte et les victoires de ce dernier venaient de soulever d'une manière menaçante pour la paix du monde la question d'Orient : Méhémet-Ali, soldat de fortune, après avoir détruit les mamelucks en Egypte, s'était assuré dans ce pays une domination absolue, bien qu'il n'en fût que le gouverneur pour le compte de l'empire ottoman. Des dissentiments ayant amené une rupture, et par suite une guerre en règle entre lui et son suzerain, deux victoires signalées remportées par son fils Ibrahim-Pacha, à qui ses expéditions en Grèce avaient déjà donné une éclatante célébrité, avaient mis à peu près à sa discrétion l'empire turc.

Ainsi menacé, le gouvernement ottoman avait eu l'imprudence d'appeler le secours de son redoutable voisin ; le czar, trop heureux de saisir l'occasion qui lui était offerte, s'était hâté d'envoyer une armée qui campait sur le rivage d'Asie, en vue même de Constan tinople. L'Angleterre, alarmée de son côté, nous avait proposé d'unir notre flotte à la sienne , de forcer ^^ rentrée du Bosphore et de venir nous opposer aux entreprises du gouvernement russe. Cette offre, comme celle qu'avait précédemment faite l'Angleterre à l'occasion des affaires d'Espagne, fut repous-

sée. Nous semblions avoir résolu de rejeter toute action commune avec le gouvernement anglais, qui se le tint pour dit.

Il nous parut plus politique de nous porter médiateurs entre le gouvernement ottoman et Méhémet-Ali, et d'arrêter le vainqueur, en stipulant pour lui, à titre de dédommagement, le gouvernement héréditaire de l'Egypte et celui de la Syrie.

C'était trop ou trop peu. Si on croyait pouvoir et devoir conserver la puissance turque, afin de ne pas ouvrir cette succession dans laquelle la Russie s'apprêtait à prendre la part du lion, il ne fallait pas affaiblir encore cet empire en le mutilant ; si, au contraire, on jugeait que l'établissement turc, avec ses vices organiques, ne pouvait être maintenu, alors il ne fallait pas repousser l'occasion qui s'offrait de le rajeunir en quelque sorte ; il fallait ne pas craindre de le voir passer sous une direction aussi intelligente, aussi énergique que celle de Méhémet-Ali. Dans ce cas, bien loin de retenir le vainqueur, il eût été politique de précipiter sa marche et de le pousser sur Constantinople. Or, cette fois, comme toujours, ce fut une politique à expédients qui fut préférée par Louis Philippe. On vint nous demander un crédit de 10 mil lions pour appuyer notre médiation.

Ce crédit ne pouvait être contesté au fond et fut voté à l'unanimité ; mais il fut l'occasion d'un grand et solennel débat, dans lequel la question d'Orieni fut examinée, non pas seulement dans ses rapports avec la querelle survenue entre le gouverneur de l'Egypte et son suzerain, mais sous ses aspects les plus généraux. MM. de Tocqueville, Lamartine, Guizot, y exposèrent chacun la solution vers laquelle ils inclinaient.

M. de Lamartine déclara l'empire ottoman mort et sa succession ouverte : il avait, disait-il, dans son

voyage en Orient, touché ce cadavre, et il ne s'agissait plus que de régler le partage de sa succession.

C'est surtout cette opinion que je m'attachai à combattre :

Pourquoi, disais-je dans la séance du 3 juillet 1839, sommes-nous si alarmés du conflit qui existe entre la Turquie et l'Egypte et y attachons-nous un intérêt européen? C'est uniquement parce que ce conflit amène l'intervention armée de la Russie : car, supposez que cette intervention soit rendue impossible, alors il n'y a plus dans toute cette affaire qu'une querelle domestique entre un vassal puissant et son suzerain, querelle qu'on pourrait abandonner à elle-même. C'est donc de l'intervention et du protectorat russe qu'il s'agit : c'est là, et là seulement, qu'est le danger auquel il faut pourvoir.

Et pour cela, je voudrais réunir, non-seulement toutes les forces de mon pays, mais encore celles de l'Europe occidentale entière : je voudrais qu'il se formât entre ces puissances, non un lien d'intérêt et d'égoïsme, comme celui qui n'a dominé que trop longtemps leur politique, mais un lien de protection du faible contre le fort, et de conservation du droit contre l'abus de la force; je voudrais entre ces puissances, non la complicité d'un partage immoral, mais celle de la conservation et de la défense des nationalités.

On voit que je traçais, par anticipation, les conditions de l'alliance qui, plus tard, a produit la guerre de Crimée.

Sur la question de la vitalité de l'empire turc, voici ce que je disais :

On a dit qu'il y avait un vice intérieur qui travaillait l'empire ottoman et le condamnait fatalement à une dissolution lente mais inévitable; que toute sa force vitale était dans son fanatisme religieux, et que, ce fanatisme venant à s'évanouir, avec lui s'éteignait aussi le principe de vitalité de cet empire; que c'était là un fait fatal qu'il fallait bien subir.

Je ne crois pas, Messieurs, que le sentiment religieux,

dans lequel la nationalité turque puise en effet sa lorce, soit bien affaibli dans ce pays. Les temps ne sont pas éloignés où nous avons vu des musulmans mourir pour leur religion. Or, quand un peuple se fait tuer pour ses croyances et pour sa patrie, c'est que le sentiment de la nationalité est loin d'y être éteint. Que l'Europe cesse de saisir toutes les occasions d'affaiblir, de mutiler la Turquie, et la Turquie vivra. Quant aux intérêts de la civilisation, la question n'est pas posée entre la civilisation russe et la civilisation turque, mais bien entre la civilisation occidentale et la civilisation russe ; et c'est pour que cette dernière n'envahisse pas et n'absorbe pas la première, que nous devons à tout prix empêcher que le gouvernement russe n'absorbe l'empire ottoman et n'occupe Gonstantinople.

Ici je démontre que toutes les puissances de l'Occident, sauf la Russie, sont unies dans un intérêt commun, et que c'est à la France précisément, parce que son intérêt est encore plus moral que politique, de prendre l'initiative de cette alliance défensive contre cette nouvelle invasion des barbares.

La récompense d'une telle politique, disais-je en terminant, ne serait pas un accroissement de territoire, je le sais, mais une influence assurée en Europe. Vous feriez passer le rôle de puissance conservatrice en Europe, des mains de la Russie, qui l'a usurpé depuis 1815, dans celle de la France ; avec cette différence que la Russie s'en servait comme moyen d'oppression des libertés et des nationalités, et que vous, vous la ferez tourner au profit de la liberté et de la vraie civilisation européenne : c'est là le rôle qui vous appartient; mais vous élèverez-vous à la hauteur d'une telle mission? Si vous l'entrepreniez sans être bien résolus à la poursuivre dans toutes ses conséquences, même en y consacrant les ressources de votre pays, elle vous écraserait. Dans cette pensée, vous pressentez bien que je ne vous conteste pas le crédit de dix millions que vous demandez; je suis même tenté de le trouver insuffisant, et de vous rappeler cette réponse d'un célèbre banquier à Napoléon, qui voulait lui emprunter quarante millions seulement : — Je suis prêt à vous prêter, non quarante millions seulement, mais deux

cents: car alors vous pourrez vous sauver et me rembourser; tandis que le prêt que vous me demandez ne serait qu'un argent p^rdu. (Approbation générale.)

Mais, connue je le disais, il était plus facile de voter dix millions que de voter de la grandeur et de la résolution.

Le ministère trouva moyen de choisir entre l'opinion de M. de Lamartine et la mienne, c'est-à-dire ^ntre la Turquie à partager et la Turquie à faire vivre en la protégeant énergiquement, une espèce de juste milieu. Il ne s'expliqua pas devant la Chambre ; mais il commença par remplacer notre ambassadeur à Londres, le général Sébastiani, qui passait pour trèsfroid à l'égard de Méhémet-Ali, par M. Guizot, qui, dans la discussion, s'était au contraire déclaré grand protecteur de la nationalité arabe et très-confiant dans les destinées futures de cet empire dont, selon lui, le gouvernement égyptien posait les premiers fondements.

C'est ainsi que la question d'Orient fut engagée par le ministère dans une fausse voie où nous devions un jour trouver toutes les forces de l'Europe occidentale coalisées contre nous.

Le roi , qui ne perdait jamais de vue ses petits intérêts de famille, voulut mettre à profit ce ministère à couleur libérale pour obtenir une dotation en faveur du duc de Nemours, qui allait épouser une princesse de Saxe-Cobourg. Il ne réussit qu'à précipiter la chute de ce malheureux ministère. Voici comment la chose se passa ; c'est un des plus étranges épisodes de notre histoire parlementaire.

On se rappelle que, dans la commission de la liste civile, j'avais vainement insisté pour que les biens propres du roi fussent confondus avec ceux de la liste civile. L'influence du roi l'avait emporté; et la loi qui réglait sa liste civile et la dotation de la couronne, si

€lle avait permis au roi de conserver tous ses biens propres, avait imposé au père la condition bien naturelle de doter ses enfants avec ces mêmes biens et de ne recourir à l'État qu'au cas où ils seraient insuffisants. Lors donc que, dans la commission nommée sur le projet de dotation du duc de Nemours, le ministre ^es finances, M. Passy, se présenta pour justifier cette dotation, en ma qualité de président de cette commission, « je lui demandai s'il nous apportait la justification de l'insuffisance des biens laissés au roi pour doter ses enfants, lui faisant remarquer que ce n'était qu'au cas où cette insuffisance nous serait prouvée, que nous pourrions proposer à la Chambre d'y suppléer par une dotation ; que telle avait été la condition expresse de la dérogation à l'appropriation à la couronne de tous les biens propres du roi lors de son avènement au trône, et que, cette condition, il ne nous était pas possible de ne pas la faire respecter. »

Le ministre éluda la question, en nous disant qu'il existait à cet égard une notoriété dont nous devions nous contenter. — Je le pris à part et lui dis confidentiellement que ce que la commission désirait, c'était que la loi fût au moins respectée dans sa lettre ; que, s'il nous fournissait une justification quelconque de l'insuffisance des biens du roi, nous ne nous montrerions pas très-difficiles sur cette justification. M. Passy me laissa comprendre que le roi ne voulait fournir à aucun prix la preuve que nous lui demandions, voulant garder le bénéfice de la loi qui lui avait conservé ses biens, sans en remplir les conditions. — Alors la commission conclut au refus de la dotation ; ce refus passa dans l'assemblée, au grand ébahissement des ministres, à une assez forte majorité, et cela sans discussion contradictoire. Il avait été convenu entre les diverses oppositions qu'on s'interdirait tout débat, et que les orateurs ministériels resteraient sans con-

tradicteurs. Aussi, disait-on assez plaisamment de ce malheureux ministère : Qu'il avait été étranglé entre deux portes par des muets.

A la suite de la démission des ministres, M. Thiers fut appelé par ordonnance du 1" mars 1840. Cette fois, il était maître de la situation : personne ne lui disputait ni la présidence du conseil ni le portefeuille des affaires étrangères. Il composa son ministère de ceux de ses amis du centre gauche qui n'avaient pas irrévocablement rompu avec lui : MM. Dufaure et Passy restèrent en dehors de la combinaison. Il n'apportait donc pas avec lui au pouvoir toutes les forces du centre gauche, dont il s'était aliéné les hommes les plus considérables. Quant au parti conservateur, le nouveau ministre ne pouvait compter que sur ces hommes qui, dans toute assemblée, sont d'avance acquis au gouvernement. L'appui de M. Guizot et de ses amis était plus que douteux : on peut donc dire, sans aucune exagération, que ce ministère, malgré le talent et l'ascendant de son chef, était condamné dès sa naissance à vivre de notre appui. Pour le lui accorder, nous avions stipulé certaines réformes, telles que l'extension du droit électoral aux citoyens déjà portés sur la liste du jury; quelques incompatibilités destinées à réduire le nombre des fonctionnaires dans le parlement, et enfin, la restitution au jury de l'attribution générale et absolue en matière de délits politiques. Nous laissions d'ailleurs au ministère le soin de choisir le moment le plus opportun pour la réalisation de ces réformes.

Que M. Thiers ait apporté une complète loyauté dans ces conventions, je n'en doute pas; et cependant M. de Remilly, un des membres les plus modérés du centre gauche, ayant proposé une réforme tendant à créer certaines incompatibilités contre les députés fonctionnaires, un des ministres, M. le comte Jaubert,

ministre des travaux publics, s'avisa d'écrire à un de ses amis, M. de Vatry, la lettre suivante :

Mon cher collègue,

Nous voudrions enterrer la proposition Remilly dans la commission même qui sera nommée demain. Permettez-moi, dans ce but, que je crois aussi le vôtre, de vous recommander la candidature de M. Ganneron dans votre bureau.

Je crois que M. Thiers n'avait ni approuvé ni même connu cette étrange démarche de son collègue , lequel, dans tous les cas, s'était fort mal adressé : car M. de Vatry était conservateur, mais très-loyal ; et, au lieu de se faire le complice de cette manœuvre, il la dénonça à la tribune.

Un pareil procédé aurait suffi pour rompre l'accord qui s'était formé entre le ministère et nous, et pour nous autoriser à refuser notre concours à des ministres qui se jouaient ainsi de leurs engagements. Le mouvement en faveur des réformes libérales se prononçait d'ailleurs de plus en plus, et le ministère n'imagina rien de mieux, pour donner satisfaction à ce mouvement de l'opinion ou plutôt pour y faire diversion, que de remuer les souvenirs de l'Empire et d'en exalter les gloires. Louis-Philippe se prêta à ce jeu : il ne croyait avoir à craindre que les réformes libérales ; tout ce qui tendait à en éloigner les esprits lui paraissait bon.

Et alors nous vîmes une série de démonstrations toutes napoléoniennes : la statue de l'empereur fut d'abord replacée avec pompe sur son ancien piédestal de la colonne de la place Vendôme; des discours furent prononcés, des revues passées en son honneur, etc. : rien ne fut négligé pour donner le plus grand éclat à cette sorte d'apothéose. Ce n'est pas tout : le gouvernement obtint des ministres anglais la

permission de transporter les dépouilles de Napoléon de Sainte-Hélène en France, pour y être déposées sous le dôme des Invalides. Un fils du roi, le prince de Joinville, fut même chargé d'aller chercher lui-même ces précieuses reliques et de les escorter à travers les mers jusqu'en France. Un crédit à cet effet nous fut demandé à la Chambre et voté à peu près sans contradiction. Les conservateurs, comme le roi et les ministres, y voyaient une utile diversion, et pour nous c'était une nouvelle occasion de protester contre les actes de la Sainte-Alliance, qui nous étaient odieux.

Lamartine combattit cependant la mesure. Croyant qu'il allait se placer sur le terrain de la légitimité, je demandai la parole après lui; mais, à ma grande surprise, c'est au nom de la liberté, foulée aux pieds par celui dont on voulait glorifier la mémoire, qu'il s'opposa au projet de. loi. Je me sentis alors bien embarrassé, car sur ce terrain je n'avais pas à le contredire; heureusement, il me tira d'embarras en citant, à la fin de son discours, l'exemple de Thémistocle, dont les cendres étaient restées, disait-il, sur la terre d'exil. — « Oui, m'écriai-je, les restes de Thémistocle ont été laissés en Asie ; mais c'étaient ses concitoyens qui l'y avaient exilé, après l'avoir condamné : ce n'était pas le fait de l'étranger. »

J'ai assisté, comme député, à la cérémonie dans laquelle le roi reçut l'épée de Napoléon et la déposa sur sa tombe : c'était un des jours les plus froids d'un hiver extrêmement rigoureux. Rien ne pouvait être plus faux que cette scène, car personne ne s'y trouvait dans son rôle naturel ; le roi surtout y paraissait déplacé. Qu'y avait-il, en effet, de commun entre lui et Napoléon? On l'appelait bien, quand on voulait le flatter, le Napoléon de la paix ; mais c'était par contraste et non par ressemblance. Et puis, comment pouvait-il être sincère dans l'hommage rendu à la

mémoire de celui qui avait fait fusiller le duc d'Enghien, son cousin? Aussi l'enthousiasme populaire était-il tout entier pour l'illustre mort : la légende napoléonienne revivait dans toute sa puissance ; les vivants ne paraissaient que d'assez pauvres comparses, appelés à jouer un rôle secondaire dans cette comédie. On avait cru faire diversion aux sentiments de la liberté ; on n'avait réussi qu'à ressusciter les souvenirs de l'Empire et à se préparer un successeur

Mais à ce moment la question d'Orient arrivait à sa crise suprême, et nous entraîna à la suite du ministère dans les plus graves et les plus dangereuses complications extérieures.

M. Thiers, prenant cette question au point où ses prédécesseurs l'avaient laissée, celui d'une médiation entre la Turquie et l'Egypte et des promesses faites à Méhémet-Ali, insistait auprès de l'Angleterre et des autres gouvernements pour la réalisation de ces promenés; mais il rencontrait, de la part du cabinet anglais surtout, une résistance obstinée. Il avait en vain fait jouer tous les ressorts de la diplomatie et essayé de diviser les quatre puissances, afin d'attirer tantôt l'une, tantôt l'autre, à la politique de la France ; il y avait échoué. Il avait alors tenté d'un autre moyen, celui de l'intimidation : des préparatifs de guerre avaient été faits avec un certain éclat. Louis-Philippe s'était prêté, au moins en apparence, à cette politique : dans un discours à Boulogne, il avait parlé de l'honneur national et de sa résolution bien arrêtée de le soutenir même par les armes. Une scène de famille était même venue confirmer ces dispositions guerrières : la reine avait félicité ses fils de leur courage et de leur patriotisme , leur disant qu'à l'exemple des mères Spartiates, elle aimerait mieux les voir rapportés morts sur leurs boucliers que de les voir déshonorés; et la nation, qui prenait au sérieux ces dé-

monstrations, s'y était associée avec enthousiasme. Tout se préparait donc pour la guerre; les deux flottes anglaise et française étaient en présence dans les eaux du Bosphore et s'observaient: les canons, comme on disait alors, étaient prêts à partir tout seuls. Le commandant de notre flotte était l'amiral de Lalande, un de mes amis, homme de mer de la plus haute distinction, qui avait exercé et discipliné ses équipages avec un grand soin ; il déclarait pouvoir répondre de la victoire au moins dans les premières rencontres.

Je me rappelle que M. Bulwer, attaché à l'ambassade anglaise à Paris et un des clients intimes de lord Palmerston, venait presque tous les jours dans mon cabinet, pour me sonder sur les dispositions de notre opposition; et je lui répondais invariablement que la nation entière non-seulement applaudissait aux paroles du roi et de ses ministres, mais qu'elle était disposée à aller plus loin qu'eux et ne pardonnerait jamais à l'Angleterre de s'associer à nos ennemis communs pour nous infliger une humiliation.

Cependant je conservais quelques doutes, d'abord sur la sincérité des rapports de notre ambassadeur à Londres, que je soupçonnais ne pas se soucier d'aplanir les difficultés que pourrait rencontrer la politique de son rival, M. Thiers; j'éprouvais également quelques appréhensions sur la sincérité des sentiments belliqueux manifestés par le roi : je pris donc un jour le parti d'aller m'en expliquer avec M. Thiers. Je me rendis un matin à Auteuil, où il avait sa résidence d'été ; il mit un grand soin à me rassurer sur l'un et l'autre objet de mes défiances. « M, Guizot, me dit-il, est parfaitement sincère; et il m'offrait de mettre sous mes yeux sa correspondance. Quant au roi et à sa famille, si vous aviez assisté, me disait-il, à la scène qui a eu lieu hier à Saint-Cloud, vous ne douteriez pas un seul instant, ajouta-

t-il, de leur sincérité. » Et alors il me raconta ce qui s'était passé entre le roi, la reine et leurs fils : je me retirai à peine convaincu.

Lord Palmerston avait des raisons particulières d'être encore moins crédule que moi : on sait que la diplomatie du roi était toujours double; à côté de la correspondance officielle, qui se poursuivait par les dépêches échangées entre les ministres, il y en avait une confidentielle, la seule sérieuse, qui émanait directement du roi. C'est probablement dans cette dernière correspondance que lord Palmerston avait puisé l'assurance que toutes ces démonstrations belliqueuses de Louis-Philippe n'avaient rien de sérieux. On cite de lui un mot insolent que la France ne lui a jamais pardonné ; on lui parlait des menaces de guerre de Louis-Philippe : « Lui, aurait-il dit, faire la guerre ! vous plaisantez ! sachez bien que, quand je le voudrai, je le ferai passer par le trou d'une aiguille. »

Et, en effet, cette prédiction ne devait que trop se vérifier : les quatre puissances ayant résolu d'exécuter le pacte conclu entre elles pour régler, sans la France, et au besoin contre elle, le différend entre le gouvernement ottoman et Méhémet-Ali, le roi changea tout à coup d'attitude et de langage : « Puisqu'ils ne cèdent pas, il faut bien que je cède, » disait-il, avec cet air dégagé, plus italien que français, qu'il prenait souvent. Il céda : en effet, notre flotte reçut Tordre de s'éloigner des côtes de l'Asie ; l'Angleterre s'empara de Saint-Jean d'Acre ; l'armée d'Ibrahim-Pacha al3andonna la Syrie en toute hâte et rentra à grand'peine en Egypte.

M. Thiers avait été dupe de bien des manières : il avait été trompé par les quatre puissances qui, à son insu, s'étaient coalisées contre la France : il l'avait été par ses agents sur les forces réelles de Méhémet- Ali en Syrie, et enfin il s'était laissé abuser par les

démonstrations belliqueuses du roi. Il ne parlait pas cependant de se retirer ; il avait rédigé une Note en date du 8 octobre, dans laquelle il protestait contre Il déchéance que la Porte Ottomane avait prononcée contre son pacha rebelle : dans cette Note était formulée, comme Vultimatum de la France, l'attribution du gouvernement héréditaire de l'Egypte à Méhémet- Ali, avec transmission à sa famille ; nous renoncions pour lui à la Syrie ; mais, au lieu de renvoyer la flotte à Toulon, M. Thiers voulait qu'elle se tînt dans le port d'Alexandrie, prête à agir et comme une menace au cas où les puissances voudraient maintenir contre le protégé de la France la déchéance dont la Porte Ottomane l'avait frappé.

Cette Note du 8 octobre, qui, à vrai dire, sous une apparence de menace, concédait à l'Angleterre ce qu'elle exigeait, et faisait disparaître toute cause sérieuse de conflit entre la France et les autres puissances, avait cependant assez d'importance pour que M. Thiers crût devoir me la communiquer : il me donna à cet effet un rendez-vous au ministère des affaires étrangères, et là, en présence de quelques-uns de nos amis, il me lut la dépêche ; mais, par une étourderie que j'aurais pu prendre en fort mauvaise part, il l'avait déjà expédiée à l'étranger au moment où il semblait la soumettre à mes observations. Du reste, il n'y avait rien à changer à des conditions qu'on était bien obligé de subir. Seulement, ce n'était pas la première fois qu'il arrivait à la France, après avoir cru un moment à l'énergie de son gouvernement et répondu à son appel, de retomber dans l'humiliation d'une rétractation; et, chaque fois que cela lui arrivait, elle en gardait un profond ressentiment. f<î'<:î bi-

M. Thiers aurait voulu du moins, dans le discours de la couronne, relever par quelques fièr.es paroles cette soumission forcée de notre politique ; mais le roi n'y

consentit pas. Il voyait d'ailleurs l'occasion de se délivrer de ce dernier débris de la coalition, et il n'entendait pas la laisser échapper ; il avait fait sonder M. Guizot, qui s'était empressé d'accepter la succession de M. Thiers : celui-ci dut donc donner sa démission, et cette fois sa rupture avec le roi fut définitive.

« Je placerai mon vaisseau sur le promontoire le plus élevé du rivage, disait-il en 1846, et j'attendrai que la mer soit assez haute pour le faire flotter. »

La marée a en effet monté un jour assez haut pour mettre à flot ce vaisseau, mais aussi pour emporter tout à la fois et le navire, et le pilote, et les passagers!...

On m'a souvent reproché l'appui que j'ai prêté au ministère de M. Thiers. Ceux qui m'adressaient ce reproche ne se rendaient pas bien compte de la règle de conduite que je m'étais imposée dès mon entrée dans le parlement, et que j'ai suivie invariablement jusqu'au dernier jour de ma carrière politique : cette règle, je l'avais cependant assez souvent formulée à la tribune.

Nous savons, disais-je dans la séance du 10 janvier 1840, que les réformes chez nous sont toujours sorties delà fournaise des révolutions; et nous, nous voulons faire une réforme politique dans le calme et le silence des passions , par la seule force des convictions et sous la seule influence du parlement.

Or, pour atteindre ce but, je n'avais d'autres moyens que de me rapprocher de toutes les fractions du parlement qui montraient quelques affinités avec mes opinions, d'ouvrir nos rangs à tous ceux qui se détachaient de la majorité; d'apporter dans ce travail lent et successif un grand esprit de conciliation, et non un exclusivisme qui n'aurait laissé de place que pour les solutions violentes : tel était mon programme obligé.

356 MÉMOIRES D'ODILON EARROT.

C'est en me maintenant avec une certaine persévérance dans cette voie que j'étais parvenu à dissoudre ie parti de la résistance, ou du moins à le transformer à tel point, que sur tous les bancs se répétait ce mot si connu : Il y a quelque chose à faire.

C'est le 5 novembre 1840 que se forma le nouveau ministère, dont le vieux maréchal Soult avait consenti à être le président nominal, mais dont les membres dirigeants étaient: aux affaires étrangères, M. Guizot, qui, la veille, ambassadeur chargé de suivre et faire triompher la politique de M. Thiers, consentait, alors que cette politique avait échoué, à le remplacer au pouvoir ; et au ministère de l'intérieur, M. Duchâtel, dont l'esprit souple et facile, fécond en expédients, et toujours sûr de rencontrer la raison vulgaire qui était le plus à la portée de la majorité, corrigeait ce que le talent de M. Guizot avait de trop dogmatique et de trop abstrait.

C'était donc la partie défectionnaire de la coalition des doctrinaires qui avait la direction réelle du cabinet. C'est peut-être par ce point que cette combinaison plaisait le plus au roi : il connaissait assez le cœur humain pour être convaincu qu'il ne trouverait nulle part autant de docilité que chez des hommes qui avaient rompu avec éclat avec leurs anciens coalisés, et que son gouvernement personnel ne pouvait être mieux servi par nul autre que par ces transfuges qui se livraient à lui corps et âme après avoir brûlé leurs vaisseaux.

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