‹ Mémoires posthumes (volume 3)Chapitre 23 sur 31 · MINISTÈRE DU 11 JUIN 1846. — M. GUIZOT, PRÉSIDENT DU CONSEIL · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DU 11 JUIN 1846. — M. GUIZOT, PRÉSIDENT DU CONSEIL

Cependant de graves événements étaient survenus à l'étranger depuis la fin de la dernière session : l'élection d'un nouveau pape en juin, puis la confiscation de la république de Cracovie au profit de l'Autriche, enfin les mariages espagnols.

Le nouveau pape, Pie IX, avait, dès le début de son gouvernement, manifesté des tendances libérales : il avait accordé une amnistie générale à tous les exilés ou condamnés politiques. Ce premier acte, qui en faisait présager d'autres encore plus significatifs, avait eu un grand retentissement en Italie. Le roi du Piémont, de son côté, avait donné à ses États le bienfait des institutions constitutionnelles et représentatives ; et à Florence, on parlait de pareilles concessions que le grand-duc se disposait à faire à son peuple. L'Autriche s'était vivement émue de ce mouvement dont elle craignait d'autant plus la contagion pour ses provinces lombardo-vénitiennes, qu'aux idées de réforme libérale qui agitaient les populations de ses provinces, se joignait le sentiment d'une nationalité

italienne qui commençait à s'emparer fortement des esprits : le cabinet autrichien menaçait l'Italie de son intervention armée ; la position que nous faisait une telle intervention fut discutée à notre tribune.

Messieurs, disais-je, répondant à M. Guizot, j'éprouve le besoin de placer à côté de l'éloge que le représentant de la politique française a fait de la modération autrichienne, et à côté de l'interprétation qu'il a présentée des traités de 48io, d'énergiques protestations... Est-ce que vous croyez arrêter l'ItaHe dans ce besoin qui l'entraîne de participer à son gouvernement, de régler librement la perception et l'emploi de ses impôts? Ce besoin couvait depuis longtemps dans ce berceau de la civilisation, et l'avènement du pape Pie IX n'a été, que l'occasion qui l'a fait éclater. (Approbation à gauche.) L'Italie, dans ses aspirations vers la liberté, vers l'indépendance, rencontrera la résistance de l'Autriche, mais elle trouvera aussi la protection de la France. Je ne veux pas pousser l'Italie aux témérités; je crains pour elle les fausses tentatives et les avortements, mais je ne veux pas non plus qu'on lui dise que jamais la France ne s'associera à ses généreuses tentatives... Non, si la France tout entière était assemblée et que cette question lui fût posée: Étes-vous pour ou contre la liberté et l'indépendance de l'Italie? renoncez-vous pour toujours à l'aider dans son désir de reconquérir sa nationalité? je ne crains pas de le dire, il n'y aurait ici ni radicaux, ni conservateurs, et d'une voix unanime la France répondrait : Non, la France ne s'enchaîne pas sur une telle question : elle se réserve sa pleine liberté d'agir, selon ses intérêts et ses sympathies; et quant à l'intervention armée de l'Autriche prenant pour prétexte les institutions libres que voudrait se donner tel ou tel État italien, ici il ne s'agit plus de simples réserves pour l'avenir, mais d'un devoir et d'un devoir d'honneur actuel : il faudrait s'opposer à tout prix, et au besoin par les armes, à une telle intervention ! (Vive adhésion à gauche.)

Cette question italienne vint bientôt se compliquer d'un nouveau conflit avec la Suisse. Il ne s'agissait plus de l'asile que la Confédération helvétique accor-

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dait à quelques-uns de nos exilés ou réfugiés ; cette fois , c'était une tout autre cause qui troublait les rapports des deux États. La Confédération Suisse se compose de cantons catholiques et protestants. Les premiers conservent religieusement leurs anciennes mœurs et leurs vieilles traditions; les seconds subissent davantage l'influence des idées modernes ; les uns se rattachaient obstinément à leur autonomie cantonale et n'en voulaient rien céder; les autres sentaient le besoin de fortifier le lien fédéral en modifiant quelques-unes des conditions de la souveraineté cantonale. De là, des querelles intestines envenimées encore par les différences de religion qui divisaient les cantons et par leur intolérance réciproque ; les petits cantons catholiques s'étaient réunis et avaient formé une sorte de contre-fédération, appelée le Sunderbund; les cantons protestants avaient armé à leur tour et combattu cette ligue: le sang avait déjà coulé; l'Autriche et la Prusse avaient naturellement pris parti pour le Sunder-bund et l'appuyaient de toute leur influence : ce n'est pas sans surprise et sans indignation que le parti libéral, en France, vit que notre gouvernement de Juillet, démentant de nouveau son origine et méconnaissant ses véritables intérêts, suivait la même voie que l'Autriche et la Prusse et appuyait les petits cantons catholiques, non-seulement par ses notes diplomatiques, mais aussi en leur faisant passer clandestinement des armes prises dans nos arsenaux : ce sentiment ne pouvait pas ne pas faire explosion et dans la presse et à la tribune.

Vous avez révélé le véritable motif de votre conduite, disais-je aux ministres : vous ne vous opposez à la modification devenue nécessaire du pacte fédéral, que parce que c'est le parti libéral qui en a pris l'initiative. Si c'eût été le parti conservateur, vous seriez, comme en 1833, pleins de mansuétude et de l3on vouloir pour la mesure ; non-seule-

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ment vous auriez encouragé ces modifications, mais vous auriez engagé l'Autriche à ne pas s'en mêler. Pour apprécier une politique, il faut en envisager les dernières conséquences ; transportez-vous au moment où, passant des notes menaçantes aux actes, les drapeaux autrichiens et prussiens entreraient en Suisse ; supposez, ce qui n'est que la vérité, qu'il se trouvât dans ce pays un peuple assez brave pour ne pas vouloir se laisser faire la loi par des étrangers ; dites quel effet produirait dans une telle guerre la présence de notre drapeau tricolore à côté de ces drapeaux de l'absolutisme. Calculez le retentissement qu'aurait dans notre France une telle complicité, et si vous êtes vraiment conservateurs, arrêtez, croyez-moi, arrêtez le gouvernement sur cette penle fatalî^ ,f ' ^

La rapidité et l'énergie avec lesquelles le gouvernement fédéral dissipa et réprima la ligue des petits cantons enleva heureusement à notre gouvernement la possibilité de se compromettre plus avant dans cette funeste politique ; mais de cette diplomatie qui faisait toujours de notre gouvernement l'auxiliaire des gouvernements absolus et l'adversaire des aspirations libérales des peuples, il restait dans l'opinion publique une pénible impression qui aggravait la situation et la tendait de plus en plus.

La confiscation de la république de Varsovie et surtout les mariages espagnols devinrent aussi le sujet de vifs débats.

Les puissances qui nous avaient imposé les traités de 1815 en prenaient à leur aise avec ces traités : elles avaient grand soin de nous les opposer au moindre mouvement que nous faisions pour nous en affranchir ; mais pour elles, et toutes les fois qu'elles y avaient quelque intérêt, ces traités étaient lettres mortes.

C'est ainsi qu'un beau jour le monde apprit que la république de Cracovie avait été, du consentement de la Russie et de la Prusse, absorbée par l'Autriche : le

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prétexte donné pour cet abus de la force et cette violation flagrante des traités, c'est que, dans ce petit État, régnait une agitation qui, disait-on, était dangereuse pour ses voisins. Or, cette agitation qui, dans aucun cas, n'eût justifié un tel acte, n'était que le résultat des intrigues du gouvernement autrichien luimême qui avait armé les paysans contre les grands propriétaires du pays, et qui se faisait ainsi un titre de ses propres machinations. C'est ainsi que la Russie en; avait agi autrefois avec la malheureuse Pologne. Notre gouvernement se contenta de protester : nous trouvâmes que ce n'était pas assez, et je demandai, lors de la discussion de l'Adresse, que la France déclarât solennellement qu'elle ne reconnaissait plus des traités que les autres puissances ne respectaient pas, et qu'à partir de ce jour elle se considérait comme entièrement libre dans son action. M. Guizot combattit cet amendement, prétendant que, plus les autres puissances violaient ces traités, plus nous devions y tenir et apporter d'insistance à revendiquer leur conservation.

M. Dupin aîné proposa une espèce de transaction entre ces deux opinions, laquelle, à raison même de son insignifiance, eut l'assentiment de la majorité.

Quant aux mariages espagnols, ils eurent des résultats plus significatifs.

11 est étonnant de voir combien la diplomatie est routinière et asservie à ses vieilles traditions. Depuis la guerre de succession sous Louis XIV, l'Angleterre et la France se disputent à qui aura, en Espagne, une influence dominante. Les événements ont eu beau montrer combien cette lutte était vaine et sans intérêt sérieux, en donnant d'éclatants démentis à toutes les prévisions des hommes d'État des deux pays ; vainement on avait vu, presque au lendemain du jour où Louis XIV avait proclamé que désormais il n'y avait

plus de Pyrénées, la guerre éclater entre son petit-fils et la France ; vainement, lors de notre révolution, avait-on vu la branche espagnole assister avec assez d'indifférence aux désastres de la branche aînée de France, et ensuite rechercher avec ardeur l'alliance de Napoléon : en dépit de tous ces avertissements, les deux gouvernements anglais et français, continuant cette lutte traditionnelle, se surveillant l'un l'autre, remplissaient la Péninsule de leurs intrigues pour savoir lequel des deux entraînerait dans son orbite la cour de Madrid. Ainsi, lors de la proclamation de la constitution des Cortès, on avait vu le gouvernement de la Restauration prendre parti contre les Cortès, et l'Angleterre pour. On se rappelle les discours trèséloquents, mais aussi très-menaçants, de Canning à ce sujet. Plus récemment encore, le régent Espartero avait été appuyé par ce gouvernement, combattu par le nôtre.

Le mariage imminent de la jeune reine Isabelle et de l'infante sa sœur ne pouvait qu'ouvrir un nouveau champ à cette compétition : c'était à qui de la France ou de l'Angleterre donnerait un mari à ces princesses. Louis-Philippe intriguait pour ses fils, lord Palmerston pour les Cobourg ; et ces deux adversaires se retrouvaient en présence et en rivalité sur ce terrain. Il avait été convenu, pour prévenir les suites d'une querelle, que l'exclusion serait donnée aux d'Orléans comme aux Cobourg, et que les mariages des deux sœurs se feraient avec des infants d'Espagne ; mais on n'était de bonne foi ni de part ni d'autre : car, malgré cette convention, les intrigues continuaient ; c'était à qui des deux contendants surprendrait l'autre. La querelle en était à son paroxysme, lorsqu'on apprit tout à coup que la reine Isabelle épousait son oncle, et que sa sœur se mariait au duc de Montpensier, le dernier fils du roi. Cette fois, c'était lord Palmerston

qui perdait la partie. Les Tuileries firent grand bruit de cette victoire matrimoniale.

' Louis-Philippe trouvait assurément dans cette alliance une vive satisfaction comme père ; mais on voulait nous y faire voir une force pour la France et une éclatante revanche contre l'Angleterre. Mon excellent ami de Tocqueville s'y laissa prendre, lui qui avait tant de discernement ; mais, égaré par le besoin qu'il éprouvait de montrer qu'il ne faisait pas de l'opposition absolue et systématique, il allait proclamant partout que ce mariage du duc de Montpensier suffisait à lui seul pour compenser et effacer toutes les humiliations de notre politique : son opinion resta isolée.

Nos liens avec l'Espagne tenaient à la communauté d'origines, d'institutions et d'intérêts des deux gouvernements : le mariage du duc de Montpensier à une infante n'y ajoutait rien; seulement Louis-Philippe avait prouvé une fois de plus combien la fortune de sa famille dominait en lui même les habitudes réservées de sa politique. Il avait refusé de concourir dans une action commune avec l'Angleterre lorsqu'il s'agissait de défendre le principe même de son gouvernement, et il se brouillait avec elle pour un simple intérêt de famille: nous ne pouvions, en vérité, lui en savoir beaucoup de gré. Pour cet intérêt tout personnel, il avait compromis notre alliance avec l'Angleterre et s'était donné aux yeux de l'Europe un vernis de mauvaise foi. Il n'y avait là aucun sujet pour la France de glorifier son gouvernement : aussi toute la gauche, écho fidèle de l'opinion publique, restât-elle froide et indifférente à ce grand succès de famille, malgré les dithyrambes de M. Guizot et de ses amis.

Le gouvernement anglais se considéra, de son côté, comme joué. Lord Palmerston, déjà fort mal disposé pour Louis-Philippe, lui en garda un profond ressen-

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timent, dont on retrouvera les suites dans la conduite ultérieure de cet homme d'État.

A l'intérieur, les symptômes les plus sinistres se manifestaient : deux récoltes successives avaient été mauvaises ; la cherté des grains provoqua des soulèvements dans différentes parties de la France, notamment à Busançais, où des répressions sanglantes eurent lieu. Un ambassadeur, celui de Naples, M. Bresson, se suicida, par suite des reproches que le roi lui aurait adressés; un autre ambassadeur, celui de Turin, M. Mortier, devint fou. L'horizon s'assombrissait, et pourtant M. Duchâtel écrivait à M. Dupin, à la date du 15 août 1847 : « Il n'y a rien de nouveau; c'est le moment où tout dort. » Le réveil devait être terrible.

Cependant cette confiance n'était pas partagée par tous les membres de la famille royale.

Le 7 novembre 1847, le prince de Joinville écrivait à son frère, le duc de Nemours, une lettre bien remarquable, qui a été publiée par un journal de l'Algérie, VAkbar. Elle commençait par ces mots :

On nous mène à une révolution : je suis troublé par les événements que je vois s'accumuler de tous les côtés. Je commence àm'alarmer sérieusement... Le roi est inflexible; il n'écoute plus aucun avis, il faut que sa volonté l'emporte sur tout. Cette volonté inflexible, un homme d'État, lorsqu'il ne peut la vaincre, n'a plus d'autre ressource que le suicide (allusion à la mort du comte Bresson). On ne manquera pas de relever ce que je regarde comme un danger, l'action que le •père exerce sur tout. Il me paraît difficile que le débat dans la Chambre ne revienne pas sur cette situation anormale qui a effacé la fiction constitutionnelle et a mis le roi en cause sur toutes les questions : il n'y a plus de ministres, leur responsabilité est nulle ; tout remonte au roi. Le roi est arrivé à cet âge où l'on n'accepte plus les observations; il est habitué, il aime à montrer que c'est lui qui gouverne. Notre situation n'est pas bonne; l'état de nos finances, après dix-sept ans de paix, n'est pas brillant. A l'extérieur où nous aurions pu

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chercher quelques-unes de ces satisfactions si chères à notre pays, nous ne brillons pas non plus. L'avènement de lord Palmerston, en éveillant les défiances passionnées du roi, nous a fait faire la campagne espagnole et nous a revêtu d'une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de l'Angleterre et au moment des affaires d'Italie, nous n'avons pu y prendre une part active, qui eût été d'accord avec les principes que nous n'aurions pas dû abandonner, car c'est par eux que nous sommes».. Tout cela est l'œuvre du roi seul : le résultat de la vieillesse d'un roi qui veut gouverner^ mais à qui les forces manquent pour prendre une résolution virile... Je ne vois pas de remède : ce n'est certes pas en faisant en Suisse une intervention austro- française, qui sera pour nous ce que les campagnes de 1823 ont été pour la Restauration.... Ces malheureux mariages espagnols... nous n'avons pas encore épuisé le réservoir d'amertume qu'ils contiennent. Je me résume : En France, les finances délabrées; au dehors, placés entre une amende honorable et lord Palmerston au sujet de l'Espagne, ou la nécessité de faire cause commune avec l'Autriche pour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels, tout cela reporté au roi, au roi seul, qui a faussé nos institutions constitutionnelles : Je trouve tout cela trèssérieux... Tu me pardonneras cette épître : nous avons besoin de nous serrer les coudes ; tu me pardonneras ce que je dis du père : tu connais mon respect et mon affection pour lui. Mais il m'est impossible de ne pas regarder dans l'avenir ; il m'effraye un peu.

Le duc d'Aumale partageait les vues du prince de Joinville et éprouvait les mêmes pressentiments.

Le duc d'Orléans, s'il eût vécu, eût été peut-être encore plus loin; et quant à la duchesse d'Orléans, suspecte à Louis-Philippe, qui faisait épier ses moindres démarches et se faisait apporter tous les soirs la liste des personnes qui l'avaient visitée dans la journée, elle ne pouvait que gémir : elle n'avait pas même le droit de donner un avis.

La sœur du roi, la princesse Adélaïde, tout influencée qu'elle était par l'espèce, de culte aveugle

qu'elle avait pour son frère, manifestait cependant aussi ses inquiétudes et les communiquait à son confident, le maréchal Sébastiani, pour qu'il les reportât au roi. La reine Amélie elle-même commençait à concevoir des doutes sur la politique représentée par M. Guizot, et parlait à son mari de la nécessité de le changer. Comment s'est-il donc fait que, lorsque la vérité approchait si près du trône et l'entourait de toutes parts, elle n'ait pas pu y pénétrer ? C'est que Louis-Philippe était trop infatué de lui-même pour écouter aucun avis : ainsi que le disait le prince de Joinville, il accueillait fort mal tous ceux qui tentaient de lui ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient; il retenait loin de la France ces deux princes, dont il connaissait et redoutait l'opinion ; il ne tolérait auprès de lui que ceux qui s'absorbaient en lui et qui n'avaient d'autre pensée que la sienne.

Ces causes de perturbation s'aggravaient malheureusement par une série inouïe de scandales qui se succédèrent pendant les années orageuses du ministère Guizot.

J'avais dit, dans un de mes précédents discours, que la morale publique et la morale privée étaient inséparables, et que la corruption exercée sur les électeurs et sur les députés par les places conduirait fatalement à la corruption par l'argent. Cette prévision ne devait pas tarder à se réaliser.

Ce fut d'abord un ancien ministre des travaux publics, M. Teste, qui nous fut dénoncé comme ayant reçu de l'argent pour accorder une concession ; le général de Cubières, pair de France, qui avait été, lui aussi, ministre du roi, et un ancien receveur général nommé Pellaprat, étaient ses complices. Les charges étaient trop fortes pour que le gouvernement pût se dispenser d'ordonner une instruction, et la cour des pairs fut saisie. M. Teste, en sortant du ministère, avait

reçu la croix de grand officier de la Légion d'honneur et avait été nommé président de chambre à la Cour de cassation ; il occupait une des plus hautes positions de l'ordre judiciaire : on peut donc juger de l'étonnement que jeta dans le public une telle accusation. M. Teste la repoussa d'abord avec indignation et se défendit avec une audace bien plus coupable à mes yeux que l'acte même dont il était accusé. Confondu par la production d'une preuve matérielle qui ne laissait plus de ressource à ses moyens de défense, il se déclara vaincu et cessa de lutter contre l'évidence ; il fut condamné, ainsi que ses complices. Cette condamnation contre des personnages si haut placés laissa dans les esprits une impression des plus fâcheuses ; le peuple fut plus frappé des conséquences d'un système qui avait conduit à de tels scandales, qu'il ne le fut de l'énergie de ces institutions qui ne laissaient impuni aucun criminel, quelqu'élevé et quelque puissant qu'il fut. D'autres affaires de même nature, dans lesquelles les ministres actuels étaient plus directement engagés, vinrent envenimer encore le sentiment public.

M. Emile de Girardin, dans son journal, ayant imputé au ministère d'avoir livré pour de l'argent la promesse d'un siège à la pairie, fut accusé d'offense, non envers les ministres, ce qui eût été naturel, mais envers la Chambre des pairs, ce qui enlevait la connaissance de l'affaire aux tribunaux ordinaires et spécialement au jury : cependant, comme le prévenu était député, il devint nécessaire de soumettre la poursuite à notre autorisation.

Il s'ensuivit un débat plein de révélations compromettantes pour le pouvoir. Presque en même temps une autre accusation sortait d'un procès engagé devant les tribunaux : il était affirmé et non dénié qu'une somme de 100,000 francs avait été payée pour acheter une concession de théâtre ; il est vrai aue ces cent mille I. 29

,^. francs étaient destinés, disait-on, à faire vivre un .^ journal dont la mission était d'injurier grossièrement ^. tous les jours l'opposition.

Je demandai que la question fût soumise à une in- ,, formation judiciaire ou à une enquête parlementaire. ^, Les ministres déclinèrent toute instruction contradic- ^^ ^ toire et aimèrent mieux s'abriter derrière un vote com- ,^ plaisant delà majorité.

1^ Quoi! leur disais-je, vous ne reconnaissez pour toute Justice que le vote d'une majorité qui vous appuie? c'est '* faire à la justice régulière du pays et à cette majorité elle- ^ ■ même une véritable injure. Et vous, comment donc en- -*' tendez-vous l'honneur, lorsque vous placez le vôtre, non >; sous la garantie des formes et des conditions de cette justice .,? régulière qui protège l'honneur des autres citoyens, mais ^, lorsque vous en faites une de ces questions de parti qui se .! vident par un coup de majorité?... Eh bien, soit! que cette majorité assume sur elle-même la responsabilité de tous ces '"'■-'■■ faits honteux. {Voix au centre: Nous la prenons. — A gauche: K- - Oui, vous la porterez.) Quoi! il est déclaré itérativement, à la face du pays, qu'une honteuse négociation s'est con- „. sommée, qu'une somme de 80,000 francs a été payée en ^ i échange d'un siège à la Chambre des pairs... Un autre fait surgit presque en même temps dans le sein de la justice ellemême: il est plaidé, affirmé, non dénié, que 100,000 francs ' ont été donnés pour acheter d'un ministre une concession f< de théâtre, que cette somme a été versée dans la caisse d'un journal qui reproduit sous notre gouvernement les violences du Drapeau blanc de la Restauration, et vous gardez le silence!

A quoi M. le comte Duchâtel se bornait à répondre que « les grands débats politiques ne pouvaient se vider que dans l'enceinte des assemblées législatives. «

Il était, en effet, plus commode d'emporter le vote d'une majorité toujours prompte à se déclarer satisfaite, que de subir les chances d'un débat contradictoire, après une enauête régulière poursuivie, soit

dans le parlement, soit devant la justice ordinaire du pays!

Une autre fois, c'étaient les maîtres de poste qui avaient déposé une somme de 200,000 francs contre la promesse d'un projet de loi leur assurant une indemnité pour la dépréciation que leurs relais de poste avaient essuyée par suite de l'établissement des chemins de fer.

Nous ne parlons pas d'une foule de malversations, telles que celle de Rochefort, dans les magasins de la marine ; celle d'un sieur Bénier, dans les fournitures de la guerre, et de cent faits semblables qui s'accumulaient et s'aggravaient les uns par les autres.

Ces révélations tombaient coup sur coup sur le ministère ; la presse en était remplie, la tribune en retentissait tous les jours; la majorité s'en irritait; et au lieu de dégager sa responsabilité de celle d'une administration ainsi compromise, elle semblait, au contraire, redoubler d'ardeur à la couvrir et se solidariser de plus en plus avec elle. Aussi l'opinion publique avait-elle fini par confondre dans la même réprobation et le ministère et le parlement, et nous en verrons bientôt les fatales conséquences.

Enfin, un horrible drame privé vint jeter une dernière et sombre lueur sur tout cet ensemble de faits déplorables.

Un pair de France, porteur d'un grand nom, M. le duc de Praslin, gendre du maréchal Sébastiani, assassina sa femme, avec les circonstances les plus atroces : arrêté, traduit devant la cour des pairs, il s'empoisonna pour éviter la honte de l'échafaud.

Les masses s'en émurent doublement, et à raison de Vénormité du crime et surtout par la facilité donnée ^ ce grand seigneur d'échapper à une exécution publique, facihté qu'elles ne manquèrent pas d'attribuer au gouvernement.

Un tel état de choses était bien de nature à causer de vives appréhensions à tous ceux qui se préoccupaient de l'avenir ; d'autant plus que le roi vieillissait et que, d'un jour à l'autre, la France pouvait se trouver en plein interrègne, au milieu de tous les ressentiments passionnés que cette série inouïe de fautes et de méfaits avait accumulés. \

C'est pourquoi nous résolûmes de faire un suprême effort, afin d'arracher à la majorité une réforme qui, en détendant la situation, eût dissipé ces nuages précurseurs d'une terrible tempête et fait surgir pour tous un rayon d'espérance.

Pour assurer le succès de cette tentative, qui était notre dernier moyen de salut, nous nous attachâmes à ménager le plus possible les sentiments de la majorité : ainsi, nous eûmes le soin de choisir pour éditeurs de notre double proposition et sur les incompatibilités et sur le droit électoral, des hommes qui autrefois avaient appartenu à cette même majorité, et lui avaient donné le plus de gages de leur amour de l'ordre.

C'était M. de Rémusat, naguère encore ministre de l'intérieur de Louis-Philippe, qui était chargé de présenter le projet sur les incompatibilités; quant à la réforme électorale, c'était M. Duvergier de Hauranne qui fut chargé de la présenter : il avait été sous les deux précédents ministères un des champions les plus courageux du système de la résistance. Quant à la portée des réformes en elles-mêmes, il était impossible de se montrer plus modeste et moins exigeant quenûus»

Ainsi, quant aux incompatibilités parlementaires, nous y avions compris les aides , de camp et autres personnes attachées à la cour et salariées; nous avions été frappés du rôle que ces personnages jouaient parmi nous : on les voyait, les jours où quelque question importante se débattait à la Chambre, s'agiter pour recevoir et transmettre sur les bancs des centres les ordres du roi, comme s'ils eussent eu à manœuvrer une armée; ils compromettaient ainsi tout à la fois, par leur présence, et le roi et le parlement, et n'étaient pas vus sans une forte suspicion même par leurs collègues : sur ce point, bon nombre de membres de la majorité auraient voté avec nous, s'ils l'eussent osé.

La partie principale de notre projet de réforme électorale était l'adjonction de la seconde liste du jury qui avait été proposée dès 183i, par le gouvernement lui-même, et n'avait échoué que par une fausse manœuvre de Mâuguin : certes, après dix-huit ans de pratique du gouvernement représentatif, ce n'était pas se montrer bien exigeant.

Enfin, ces propositions si modérées étaient présentées après des promesses solennelles faites et renouvelées par deux ou trois ministères successifs, le ministère Dufaure-Passy, le ministère Thiers, et après l'engagement que M. Guizot lui-même venait de prendre vis-à-vis de ses électeurs et dont la France entière avait pris acte.

On le voit, il était impossible que cette grande question de la réforme électorale et parlementaire se produisit dans des termes plus doux, plus rassurants et dans des conditions plus favorables. L'histoire croira à peine qu'il se soit trouvé un roi doué d'un grand esprit, des ministres d'une haute intelligence et une majorité prise après tout dans la partie la plus riche et supposée la plus éclairée du pays, pour repousser

de telles réformes, et pour jouer à ce jeu insensé la plus belle couronne!

Le débat fut sérieux, modéré, digne de la grandeur du sujet et de la gravité de la situation : les partis extrêmes ne vinrent pas cette fois le troubler, comme cela leur était arrivé alors que, par l'organe d'Arago, ils avaient jeté à la traverse d'un projet de loi de réforme électorale leur système absolu et très-peu libéral du suffrage universel ; ils laissèrent cette fois aux opinions parlementaires la direction de la discussion, comme ils leur en avaient laissé l'initiative.

MM. Duvergier de Hauranne, Thiers, Dufaure, firent ressortir, cbacun à leur point de vue, avec une grande énergie, la nécessité delà réforme; il échappa même à M. Dufaure de définir le système électoral existant comme constituant une exploitation y par quelques hommes, des ressources du pays.

Les adversaires de la proposition lui opposaient surtout son inopportunité; ce n'était pas, disaient-ils, dans la deuxième année d'une législature qu'il était opportun de mettre en question son existence, en changeant les conditions de la loi électorale dont elle était sortie. Au fond, on soutenait que la proposition, motivée sur les vices de la législation et sur les facilités qu'elle donnait à la corruption, était un outrage à la majorité. S'il y a dans notre système quelques imperfections, ajoutait-on, elles disparaîtront peu à peu devant le progrès de nos mœurs politiques. D'ailleurs, le nombre des électeurs n'est-il pas destiné à s'accroître par le seul fait de l'élévation des charges publiques et de l'accroissement de la richesse nationale? Puis enfin, et c'était l'argument capital de M. Guizot :

Que se propose le législateur, disait le ministre, dans une loi électorale? c'est que tous les intérêts soient repré-

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sentes et défendus. Or , depuis l'abolition des classes privilégiées, il n'y a plus d'intérêts distincts dans la société : les 200,000 électeurs ont les mêmes intérêts que tous les autres citoyens. Il n'est donc pas nécessaire d'appeler d'autres représentants, d'autres défenseurs de ces intérêts: le corps électoral actuel y suffit parfaitement. ■■a:

A ces arguments, M. Duchâtel en joignait un pius direct. Il nous disait ironiquement, non sans une apparence de vérité :

Vous nous citez l'exemple de l'Angleterre, au sujet de la réforme de 1832; mais où sont ces milliers de pétitions portées à la barre du parlement anglais sur des chariots? Nous ne voyons rien de semblable : vous êtes quelques hommes qui vous agitez pour cette réforme, pour laquelle la nation est parfaitement indifférente, parce qu'elle est heureuse et prospère... Ne comparez donc pas, à la grande manifestation de la nation anglaise en faveur d'une réforme, l'agitation factice que vous essayez de faire dans cette enceinte: votre projet n'est, à vrai dire, que la spéculation de quelques ambitieux qui veulent des porte-^ feuilles..., •

En attendant la réponse de fait que nous devions faire à ce dernier argument, réponse dont la terrible signification devait dépasser de beaucoup et nos prévisions et celles du ministère, voici comment je réfutai à la tribune toute cette argumentation par laquelle le ministère éludait ses promesses :

Votre remède , disais-je , contre les abus que nous vous signalons est, selon vous, dans l'action et l'influence de nos institutions parlementaires. Mais pour constituer un gouvernement parlementaire, il faut commencer par former un parlement; et là où les élections seraient, non l'expression des convictions politiques de chacun, mais le résultat d'un marché où les intérêts seuls auraient été pris en compte, il n'y aurait plus de parlement proprement dit, il y aurait seulement une réunion de spéculateurs politiques. Il faut donc tout d'abord chasser les marchands du Temple

et faire que les calculs de l'intérêt ne viennent pas pervertir le verdict du pays, ce grand jury qui est appelé à prononcer entre le ministère et l'opposition. Voilà ce que le parti parlementaire, ce que le centre gauche tout entier a fini par reconnaître. (Très-bien!)

Quant à l'argument tiré de ce qu'attaquer la loi électorale, c'était injurier la majorité, je répondais :

Que si l'argument pouvait avoir quelque force, toute réforme électorale deviendrait à jamais impossible, car elle serait frappée d'avance d'une fin de non-recevoir qui se reproduirait toujours; alors le système de résistance deviendrait immuable, ce serait la borne faite Dieu, en quelque sorte. (Sensation prolongée.) Le pays est indifférent, dites-vous, pour nos réformes ; la foule ne s'agite pas aux portes de cette enceinte : eh! grand Dieu! si la foule s'agitait à vos portes, vous diriez r II ne faut pas céder à la violence. Tantôt c'est parce que le peuple est calme, et tantôt parce qu'il est agité , qu'il faut résister à toute réforme. (Approbation générale.) Vous pourriez d'ailleurs vous tromper étrangement sur l'état des esprits; vous ne seriez pas le premier gouvernement qui aurait commis une telle méprise et l'aurait cruellement expiée. La France n'est pas un pays habitué aux démonstrations politiques : cela est vrai, je m'en plains souvent : c'est une défaillance de nos mœurs politiques, mais aussi les lois ne sont-elles pas complices de cette défaillance? En effet, par votre législation sur les associations, sur les réunions publiques, n'avezvous pas tout fait pour supprimer les manifestations de l'opinion publique qui, chez nos voisins, font en toutes circonstances éclater les vœux du pays? M. le ministre de l'intérieur et ses amis nous demandent ironiquement quel est le nombre des signatures qui appuient la réforme. Messieurs, il y avait sous la Restauration une loi électorale, celle du double vote; on veut bien la reconnaître mauvaise, aujourd'hui qu'une révolution en a fait justice. Eh bien ! que M. le ministre de l'intérieur se fasse rendre compte du nombre des pétitions qui étaient alors présentées pour en demander la réformation. L'état moral du pays était alors ce qu'il est aujourd'hui: on ne sait pas en France dépenser son courage en tentatives qu'on sait d'avance devoir être

inutiles. On faisait sous la Restauration ce qu'on fait aujourd'hui : on attendait. Était-ce de l'inditlérence? Non, mais c'était le sentiment de l'impuissance de vaincre par les moyens purement parlementaires; et cependant, alors comme aujourd'hui, fermentaient au sein des masses ces passions qui ne tardèrent pas à tout emporter. — Je crois. Messieurs, que vous vous trompez à cette apparente indifférence du pays. Si vous consultiez l'opinion avec le désir sincère de vous éclairer, alors les avertissements salutaires vous arriveraient de toutes parts, et vous pourriez reconnaître combien. est générale et violente, même dans les masses, cette réaction que le tableau de la corruption hautement pratiquée dans la politique a provoquée! Oh, alors , vous ne nous parleriez plus de l'indifférence des populations !....

Passant ensuite aux arguments du fond :

Le vice du système électoral actuel, ajoutais-je , peut être signalé par un seul fait. Est-il vrai que du nord au midi , de l'est à l'ouest de la France, le thème universel de tous les agents électoraux est celui-ci : Il faut nommer wi député agréable au pouvoir , afin qu'il en obtienne pour vous plus de

faveurs. (Oui, oui, c'est vrai! ) Or cela veut dire ceci :

Vous, vous êtes père de famille, vous avez besoin du gouvernement pour élever gratuitement vos enfants, il vous donnera des bourses. Vous, vous êtes riche, vous avez d'autant plus besoin de distinctions: le gouvernement vous en donnera de toute espèce. Vous, vous n'êtes ni riche ni pauvre, mais il vous faut une décoration , parce que tel de vos voisins en porte une. Ainsi, tous les sentiments les plus légitimes comme les plus honteux, la tendresse du père de famille comme les besoins de la vanité, l'orgueil de la richesse comme les nécessités de la pauvreté, tout est exploité , et quelle en est la conséquence? Comme on ne cherche dans son député qu'un délégué auprès du pouvoir pour en tirer le plus d'avantages personnels possibles, on le prend de préférence parmi les propres agents de ce pouvoir, et c'est pour cela que vous voyez le nombre des fonctionnaires aller toujours s'accroissant dans le parlement: la force des choses le veut ainsi. Vous prétendez qu'il faut s'en rapporter aux progrès de nos mœurs politiques du soin d'arrêter

cette effrayante progression. Qu'ont-elles produit ces mœurs, depuis dix ans? Elles ont servi à porter de 150 à 180 le nombre des députés fonctionnaires de la Chambre, et voilà tout. Que si vous ajoutez à ce chiffre celui des députés qui , n'étant pas encore fonctionnaires, veulent le devenir, vous arriverez bientôt à ce résultat, que le budget sera voté par ceux qui le dépensent. Je viens de parler de la corruption; parlerai-je de TintiraidationV Lorsque vous prenez un député fonctionnaire et que vous le destituez avec éclat, ainsi que vous venez de le faire, pour avoir voté silencieusement, selon sa conscience, ne donnez-vous pas à vos préfets un exemple à suivre? Ce que vous avez fait contre un député votant librement , ne sont-ils pas autorisés, et encouragés même, à le faire contre l'électeur qui se permet, lui aussi, de désobéir dans le choix d'un député? (A gauche ; Très-bien! Voilà le fait.) Mais les conséquences de ce système ne devaient pas s'arrêter là : la corruption par les places a amené et provoqué la corruption par l'argent. (Ici je faisais allusion à l'élection de Quimperlé, ouvertement achetée à prix d'argent et que la Chambre venait d'annuler.) Ces deux corruptions étaient filles du même système : un jour elles se sont trouvées face à face et se sont livré cet ignoble combat qui vous a inspiré un si profond dégoût. (Très-bien I très-bien ! ) Les censures de l'opinion contre de tels faits sont devenues impuissantes : elles aboutissent tout au plus à forcer ceux qui se livrent à ces actes coupables à y mettre plus de réserve et plus d'habileté; mais lorsque se traduisent à cette tribune ces dénonciations de la pudeur publique, elles rencontrent invariablement dans cette Chambre les mêmes votes approbatifs. Alors une sorte de fatigue et de dégoût s'empare des esprits : les uns se résignent, les autres se condamnent au silence; d'autres, et ils sont toujours nombreux, se mettent à chercher des explications et des excuses à des faits qu'ils ne peuvent empêcher, et alors se forme peu à peu la théorie de la corruption! N'est-il pas bien naturel, dit-on, que l'électeur se préoccupe de ses intérêts? et, si le gouvernement est complaisant pour lui, ne faut-il pas à son tour qu'il fasse quelque chose pour son bienfaiteur? Tout cela paraît légitime et naturel. C'est ainsi que peu à peu la conscience publique se pervertit, que le sens moral s'affaiblit dans le pays. (Vif assentiment à gauche.) Ceci ne nous regarde pas seulement, nous, pppo-

sition ; mais les députés conservateurs peuvent eux-mêmes en être atteints. Il en est plus d'un qui en a déjà fait l'épreuve, et qui, après une carrière entière de dévouement et de persévérance , a été brisé avec mépris et sacrifié à des hommes à dévouement plus jeune, plus ardent et dont on espérait tirer plus de profit. (Â gauche ; Très-bien ! très-bien!) J'ai entendu, à ce sujet, ce raisonnement formulé par M. Guizot ; « Cet échange de services entre l'électeur et le député ne constitue, selon lui, qu'un patronage dont il faut se féliciter, bien loin de s'en plaindre. » Messieurs, c'est faire une étrange confusion entre les choses les plus difi'érentes. Oui, il a existé chez les Romains un patronage qui a pu être pour ce peuple une cause de puissance; mais ce patronage s'exerçait sans dégrader ni les patrons ni les clients: il consistait pour le patron à précéder ses clients au combat, à leur donner l'exemple de tous les dévouements, à défendre leurs libertés communes, à les couvrir de sa protection contre toute oppression. Ah ! je comprends un tel patronage : il avait sa grandeur; il a pu trouver place même dans une société puissante et libre; et cependant, comme il est dans les conditions des choses humaines de s'altérer avec le temps, ce noble patronage a fini par dégénérer et par s'éteindre dans le servilisme de l'empire. (Très-bien ! très-bien !) Un autre patronage plus moderne, plus près de nous, a aussi sa force : quand les barons de l'Angleterre scellèrent de leur sang sur les champs de bataille la grande Charte de leur pays; quand on a vu leurs successeurs, fidèles à cette glorieuse tradition, se placer à la tête de toutes les nobles entreprises, ne déserter jamais la cause des garanties communes, mais se montrer les premiers à les défendre de leur bourse et même de leur sang, ah! on peut revendiquer avec orgueil un. pareil patronage. Mais comment établir quelques similitudes entre un pareil patronage et cette sollicitation obscure qui s'exerce par l'intermédiaire d'un député et qui ne lui coûte que des votes complaisants? Certes, ce n'est ni avec leur fortune ni avec leur sang que ces patrons, d'une étrange et nouvelle espèce, satisfont leurs clients : c'est tantôt avec une place donnée aux dépens de vieux serviteurs, tantôt avec une grâce accordée aux dépens de la justice, ou avec le signe de l'honneur accordé aux dépens de l'honneur. (Trèsbien 1 très-bien !) Je ne peux voir là ni patronage ni aristocratie digne de ce nom : je n'y trouve pas autre chose qu'une

exploitation ignoble et qu'une association d'intérêts bas et égoïstes. (Nouvelle approbation à gauche.) Il vient un jour, dont la misère publique est presque toujours le précurseur, un jour où le gouvernement a besoin de toutes les forces morales du pays pour résister; ce jour-là, qu'est-ce qui lui répond? l'égoïsme et le calcul. Or, l'égoïsme et le calcul sont toujours merveilleusement inspirés, non pour prévenir les révolutions, mais pour les devancer et les exploiter. (A gauche : Très-bien !) Ce n'est pas, croyez-moi, au moment de la catastrophe, quand l'insurrection frapperait à ces portes, qu'il serait temps de s'occuper de réforme : alors il serait trop tard. C'est maintenant, alors que vous êtes encore calmes et libres dans vos délibérations, qu'il faut aviser et aviser sérieusement à détendre la situation par la réforme si modérée que nous vous demandons.

Le projet de réforme fut repoussé à la majorité de 252 voix contre 154; mais, indépendamment de l'intimidation exercée sur un grand nombre de fonctionnaires, cette majorité était due surtout à la promesse que les ministres avaient faite lors des élections d'appuyer eux-mêmes la réforme.

Aussi, lorsque l'aide de camp de Louis-Philippe courut aux Tuileries pour annoncer à son maître le résultat du scrutin, il crut devoir ajouter qu'un certain nombre de députés n'avaient rejeté la proposition de réforme que sur la promesse que les ministres avaient faite d'apporter eux-mêmes à la Chambre une réforme qui leur serait propre. Ah! ils ont dit cela, mes ministres, s'exclama le roi ; mais, moi, je nai rien promis : jamais je ne consentirai à une réforme! Tenez-levous pour dit.

Ce vote fut le dernier coup porté à notre monarchie de Juillet; il fut dès ce moment démontré pour le pu^ blic qu'il n'y avait plus aucun progrès, aucune amélioration à attendre du jeu libre et régulier des institutions, et les idées de révolution commencèrent à se répandre.

Nous-mêmes nous ne pouvions plus guère espérer vaincre par la tribune la résistance obstinée de la Couronne et l'obéissance systématique de la majorité ; nous n'avions plus d'espoir que dans un appel à l'opinion publique.

D'ailleurs, il fallait répondre à cet argument de M. Duchâtel tiré de l'indifférence prétendue de la France pour toute réforme : une manifestation éclatante du pays pouvait seule donner un démenti à cette assertion.

Telle a été l'origine de cette campagne des banquets, dont Je n'eus pas le premier la pensée mais dans laquelle je dus prendre un rôle principal.

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