CHAPITRE XIV
Après cette dernière et vaine tentative de réforme, nous nous étions réunis chez l'un de nous, M. Duvergier de Hauranne, pour aviser au meilleur moyen de mettre le pays en demeure de se prononcer sur la réforme. Quelques députés influents de la gauche et du centre gauche assistaient à cette conférence : l'objection de M. Duchâtel y fut rappelée.
S'il est vrai, comme l'a prétendu ce ministre, disions-nous, que le public soit en effet indifi*érent sur cette question de réforme, alors c'est le ministre qui a raison contre nous, et il faut renoncer à la poursuivre. Il importe donc d'être édifiés sur ce point : le public veut-il ou ne veut-il pas d'une réforme?
La session allait finir. Nous fûmes unanimement d'avis qu'il fallait, dans l'intervalle des deux sessions, interroger l'opinion par la voie la plus usitée, celle des banquets ; il fut convenu que nous y convierions les électeurs et les citoyens notables de chaque cité, en ayant soin que ces réunions se tinssent dans des lieux privés, afin d'éviter ainsi les dispositions prohibitives de la loi contre toute réunion publique non auto-
risëe; que là se poserait la question de la réforme. Il fut également arrêté entre nous que toutes les opinions qui se renfermaient dans le cercle de la Constitution, à quelques nuances qu'elles appartinssent, seraient admises dans ces réunions, et qu'en seraient exclues seulement celles qui appelaient une révolution. Le mot d'ordre général devait être celui-ci : Une réforme, pour éviter une révolution! Nous laissions à chaque réunion à régler les toasts, pourvu qu'on ne s'écartât pas de ce mot d'ordre ; celui Au roi ne fut ni exclu, ni imposé.
M. Thiers approuva la manifestation publique, mais il ne jugea pas convenable de s'y associer personnellement, soit qu'il se défiât de sa popularité, soit qu'il trouvât qu'il était trop rapproché du pouvoir pour lui livrer un pareil assaut. M. Dufaure s'abstint aussi, mais par d'autres motifs qu'il énonça dans une lettre à ses électeurs de la Charente.
L'effet de ces abstentions fut fâcheux : non que l'éïiergie de la manifestation en pût être diminuée, mais il devenait maintenant plus difficile pour nous de conserver à notre démonstration le caractère de modération que nous tenions à lui imprimer ; cette abstention d'une partie du centre gauche nous exposait à pencher davantage vers l'extrême gauche, ce que nous voulions surtout éviter.
Je ne ferai pas l'historique de cette longue série de démonstrations, dont la première eut lieu en juillet 1847, dans le premier arrondissement de Paris, au banquet du Château-Rouge, et dont la dernière devait avoir lieu le 22 février, dans le douzième arrondissement, et ne fut interrompue que par la révolution : il me suffira de dire que le parti conservateur, qui avait d'abord affecté un grand mépris pour ces réunions (ses journaux étaient remplis de sarcasmes contre nos banquets), changea bientôt de langage lorsqu'il vit
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que l'agitation gagnait de ville en ville, et que plus de cinquante cités importantes y avaient déjà pris part.
En effet, nous ne nous étions pas trompés lorsque nous avions soutenu que l'indiftërence dont se prévalait M. Duchâtel n'était qu'apparente, et nous ne tardâmes pas à nous en apercevoir à la rapidité avec laquelle le mouvement une fois commencé se communiqua dans toutes les parties de la France. Je reçus de toute part des députations qui me pressaient d'aller présider ces réunions civiques; je me rendis à presque toutes : j'attachais une grande importance à ce que cette agitation ne sortit pas des voies constitutionnelles, et je ne m'y épargnai pas.
Ici, je rappelais les espérances trompées de notre révolution de juillet; là, je traçais à la classe moyenne ses devoirs envers la patrie commune; dans tel lieu, je faisais ressortir les conséquences fâcheuses du système de corruption et d'intimidation sur lequel s'appuyait le gouvernement; dans tel autre, j'attaquais cette centralisation excessive dont le pouvoir faisait un si grand abus; partout, j'avertissais les électeurs que le salut de la France était dans leurs mains, et que, s'ils le voulaient résolument, nous obtiendrions une réforme qui épargnerait à notre pays les dangereux hasards d'une révolution. J'insistais, partout où j'étais présent, pour que le toast au roi constitutionnel fût porté, et je rencontrai rarement de la résistance : là même où ce toast était omis, les convenances étaient au moins gardées.
Une seule fois, l'élément radical et révolutionnaire tenta d'intervenir et de mêler son drapeau au nôtre : c'était à Lille. Les députés de ce riche et populeux arrondissement appartenaient tous à l'opposition modérée et dynastique; ils avaient organisé le banquet réformiste et, d'accord avec un comité où s'étaient malheureusement glissés quelques radicaux, ils en
avaient arrêté le programme sans toutefois fixer les toasts à porter; puis une députation était venue m'inviter à présider la manifestation, m'assurant que tout s'y passerait dans les conditions d'une stricte et rigoureuse légalité : sur cette assurance, je m'étais rendu dans cette ville ; mais quelques heures avant que le banquet eût lieu, nous apprîmes que M. Ledru-Rollin devait y paraître. Le coup avait été monté en arrière de mes collègues qui, pris par surprise, résolurent de s'abstenir de paraître au banquet, si le toast : Au roi constitutionnel^ ne précédait tous les autres. Ils crurent devoir, cette fois, produire cette exigence, comme garantie, contre les violences que la présence de M. Ledru-Rollin leur faisait pressentir.
La condition fut refusée ; alors l'abstention de mes collègues et la mienne fut signifiée au comité.
A cette nouvelle, grande émotion dans la population ; on se réunit en tumulte à l'hôtel de ville ; des menaces sont proférées contre les abstenants. J'y parais, je suis entouré; j'explique nos motifs d'abstention : «Nous ne voulons tromper personne, dis-je à haute voix au milieu de cette foule très-animée : nous ne poursuivons la réforme que pour éloigner tout danger de révolution ; nous acceptons le concours de tous ceux qui veulent se rallier franchement, loyalement à cette devise ; mais nous sommes bien résolus à nous séparer de ceux qui, au contraire, ne feraient de la question de réforme qu'un prétexte pour renverser le gouvernement. Depuis quand la franchise et le courage des opinions seraient-ils un crime aux yeux des hommes qui se disent libéraux? » Et, en prononçant ces paroles, je fixais du regard les groupes menaçants qui se pressaient autour de moi : je fus respecté ; je me retirai. Le banquet eut lieu, et M. Ledru-Rollin y développa tout à son aise ses thèses révolutionnaires et socialistes : il n'eut pas de contradicteur.
Mais, dès le lendemain, je présidais les banquets d'Avesnes, et là, j'affirmais avec une nouvelle énergie notre résolution de poursuivre une réforme libérale et modérée par les seules voies légales : d'autres manifestations de même nature se succédèrent immédiatement après à Cambrai et autres villes du Nord, et l'impression fâcheuse qu'avait produite l'incident de Lille fut bientôt effacée.
Cette scission éclatante que nous avions faite avec le parti révolutionnaire eut même ce résultat favorable de mieux faire ressortir aux yeux de la classe moyenne le caractère modéré et strictement constitutionnel de l'agitation réformiste que nous poursuivions, et de nous donner par cela même une nouvelle force.
Ce que voyant, les radicaux avisèrent une autre tactique ; ils avaient d'abord commencé par chercher à tourner en dérision, à l'imitation des conservateurs, nos manifestations , puis à les troubler par leur intervention : déjoués dans cette double manœuvre, ils se mirent alors à organiser des banquets entre eux et ils y professèrent leurs doctrines sans aucun ménagement. Il y eut de ces banquets à Châlons, Dijon, Autun et autres villes; au radicalisme le plus absolu, le plus anti-constitutionnel, souvent même le plus anti-social, se mêlaient des attaques directes contre notre opposition constitutionnelle et contre moi personnellement.
« M. Odilon Barrot a beau faire^ disait l'un de leurs orateurs, il rC arrêtera pas le char de la révolution ; il en sera écrasé. » On vit avec surprise M. de Lamartine, qui avait successivement appartenu à l'extrême droite, au parti Mole et à notre opposition modérée, prendre part à cette campagne des radicaux : son orgueil blessé l'avait jeté dans le parti extrême et révolutionnaire. Il venait même de publier son Histoire des Girondins^
qu'il aurait mieux fait d'intituler : Béhabilitaiion et même glorification du régime de la Terreur. Ce livre, écrit avec tout l'éclat d'un style admirable, fit dans le public une très-vive impression; les masses déjà émues s'en emparèrent, elles s'enivrèrent de l'esprit révolutionnaire qui y était dépeint sous les couleurs les plus séduisantes : avant de frapper le dernier coup en faveur de la révolution comme député, M. de La* martine l'avait préparé comme écrivain : il a donc pu se vanter, à juste titre, d'en être un des principaux auteurs.
Dans ce temps , le second arrondissement de la ville de Paris eut à remplacer son maire ; d'après la loi alors en vigueur, les électeurs avaient le droit de présenter à la couronne un certain nombre de candidats, parmi lesquels celle-ci était obligée de faire son choix. Or, l'animosité de cette bourgeoisie, naguère si dévouée, était si grande que, parmi les candidats présentés, il n'y en avait pas un seul que le gouvernement pût choisir, et force fut à l'administration de subir M. Berger. Ceci se passait dans ce même quartier, tout peuplé de marchands et d'hommes d'affaires, où le parti de la résistance dans les premiers temps qui suivirent 1830 trouvait ses plus énergiques auxiliaires : on voit combien la désaffection avait fait de chemin dans cette classe et quel avertissement l'autorité eût dû puiser dans ce seul fait, si elle n'avait été comme frappée d'aveuglement.
Au milieu de cette atmosphère brûlante, il était fort à craindre que l'armée elle-même n'en reçût les influences, et c'est à quoi le ministère, qui semblait fermer les yeux sur tous ces symptômes alarmants, ne fit nulle attention.
Il était devenu évident pour tous, excepté pour les ministres et pour le roi, que deux courants d'opinions s'étaient formés : l'un, poussant à une réforme ; l'autre
à une révolution, et qu'il n'y avait plus de choix qu'entre les deux.
11 semble que les ministres auraient dû appuyer le premier, ne fût-ce que pour contrebalancer le second; c'est tout le contraire qu'ils firent. Si on se reporte aux journaux de ce temps, à celui particulièrement qui était l'organe le plus accrédité de la politique officielle , au Journal des Débats , on y verra , non sans surprise, que, rendant compte des banquets, il n'avait que des outrages contre nos manifestations qui étaient cependant strictement légales et constitutionnelles, et que des éloges pour celles des radicaux : il félicitait ces derniers de ce qu'ils s'occupaient des intérêts positifs du peuple, et ne se perdaient pas comme nous dans les théories politiques. Il est vrai que les radicaux attaquaient la monarchie et même l'ordre social, et que nous, nous ne menacions que leur situation ministérielle. D'ailleurs, M. Guizot et ses amis croyaient alors que le danger était plus sérieux pour les ministres qu'il ne l'était pour la dynastie ; ils frappaient là où ils voyaient le péril le plus imminent et aussi le plus personnel.
C'est dans ces circonstances que s'ouvrit la session : M. Guizot, au mois de septembre , avait remplacé le maréchal Soult comme président du conseil. Qu'allait faire le gouvernement en présence d'un mouvement si universel, si énergique de l'opinion et en face de ces passions révolutionnaires qui se réveillaient et dont les premières menaces se faisaient déjà entendre?
A l'imitation du gouvernement anglais , aurait-il la sagesse de céder et d'accorder la réforme demandée : ou bien, irrité plutôt qu'averti par ces manifestations, jetterait-il un défi imprudent à l'opinion déjà si excitée et mettrait-il le feu à la mine? C'est ce dernier parti qu'il eut la fatale inspiration de choisir, et pour en aggraver encore la haute imprudence, c'est de la
bouche même du roi, et du haut du trône, qu'il fit tomber ce téméraire délî.
Le discours de la couronne contenait cette phrase : <( Au milieu de r agitation que fomentent des passions ennemies ou aveugles, une conviction m'anime et me soutient... )) A peine ces mots furent-ils prononcés, qu'un frémissement parcourait tous nos bancs, sinistre pressentiment de ce qu'un tel outrage renfermait de tempêtes.
Lorsque le roi descendit de son trône et passa devant nous, saluant, selon son habitude, un silence glacial remplaça les acclamations accoutumées : il avait mis dix-huit ans à creuser l'abîme qui nous séparait; mais cette fois , il l'avait rendu infranchissable.
Toutes les fractions de l'opposition, droite, centre gauche, gauche républicaine, gauche dynastique, se réunirent sous ma présidence dans une sorte de convention, pour régler notre conduite dans une pareille occurrence.
Quelques membres, mon ami Chambolle entre autres, ouvrirent l'avis de donner nos démissions en masse, et de provoquer ainsi le pays à se prononcer avec éclat entre l'opposition et l'espèce d'anathème que le roi venait de prononcer contre elle ; M. Emile de Girardin appuya vivement cet avis qui ne fut pas celui de la majorité : la généralité des députés présents représentèrent qu'une démission générale de notre part n'aurait d'autre résultat que celui de renouveler dans chacun des collèges des démissionnaires cette lutte électorale dans laquelle le gouvernement central, avec ses faveurs et ses intimidations, avait tant d'avantages contre nous ; que la chance la plus favorable pour les opposants serait d'être tous réélus, ce qui laisserait encore dans le parlement une majorité acquise à la politique ministérielle : que si, ce qui n'était que trop probable, quelques-uns des
démissionnaires venaient à n'être pas réélus, alors lé ministère ne manquerait pas d'en faire un sujet de triomphe, et que l'opinion publique pourrait recevoir de fâcheux contre-coups de ces échecs partiels : on ajoutait qu'en France on n'aimait pas les abstentions, qu'on les considérait comme des désertions et qu'elles seraient mal accueillies par l'opinion publique; que, d'ailleurs, le moment où s'agitaient à l'intérieur et à l'extérieur tant de questions vitales et brûlantes était mal choisi pour abandonner le champ de bataille à nos adversaires.
Cette dernière opinion prévalut. Cependant M. Emile de Girardin persista et donna sa démission, déclarant, dans une lettre qu'il m'adressa, qu'il ne craignait pas d'être seul dans sa résolution.
Le combat fut donc accepté ; chacun avait la conscience des graves conséquences qui pouvaient en sortir : la couronne, la majorité, le ministère allaient être engagés dans une lutte brûlante en face d'une opinion publique déjà très-surexcitée : nous voulions du moins que cette lutte se concentrât désormais dans le parlement, et malgré les vives instances qui nous furent faites, nous refusâmes très-nettement d'assister à un banquet que le Comité des électeurs de Paris avait organisé dans le douzième arrondissement, sous la présidence et sous les auspices du maire de cet arrondissement, M. Boissel, notre collègue : nous •donnâmes pour motifs de notre refus, que la tribune nous étant désormais ouverte, il était convenable que les manifestations du dehors cessassent. Ce refus fut d'abord mal accueilli, car la population parisienne s'était par degrés fort animée en faveur de la réforme et des manifestations réformistes; les commissaires nous avaient même annoncé que le banquet se ferait sans nous; mais, ayant réfléchi que notre absence enlèverait à cette manifestation toute sa signification,
ils y avaient renoncé : tel était l'état des choses lors- -qu'C le débat s'ouvrit sur l'Adresse.
Avant ce débat, et comme lui servant de prolégomène, je réussis à faire mettre à l'ordre du jour des interpellations sur l'affaire Petit, dont je vais rendre compte.
Les détails de cette affaire m'avaient été révélés par un mémoire rédigé pour la justice qui en était saisie, par notre collègue M. Bethmont.
M. Guizot avait besoin d'une place de conseiller maître à la cour des comptes pour la donner, disait-on, au frère de M. Passy (nous nous hâtons de dire que ce dernier, si connu par sa haute probité, était entièrement étranger à cette espèce de marché). Comme il n'y avait pas dans ce moment de place vacante à cette cour, un des amis de M. Guizot fut chargé par ce ministre d'aller trouver un de ces solliciteurs qui sont toujours en quête de quelque emploi, et que mon ami M. Reybaud a décrits avec tant d'esprit dans son Jérôme Paturot, et de lui persuader d'acheter d'un des titulaires de la cour des comptes sa démission, promettant en échange de cette démission de lui assurer une place de référendaire dans cette même cour. La démission fut en effet achetée moyennant la somme de trente mille francs Qi portée au ministère des affaires étrangères. Mais, dans l'intervalle, les choses s'étant arrangées autrement, on n'avait plus besoin de la démission acquise par M. Petit et il s'agissait de la rendre; mais celui-ci ne voulut pas la reprendre et persistait à demander la réalisation de son marché : de là, grand embarras du ministre.
Il s'ensuivit une correspondance fort compromettante : M. Petit se rendit enfin et reprit la malencontreuse démission. Mais une autre négociation ne tarda pas à s'engager entre lui et M. Génie, secrétaire et iactotum de M. Guizot. C'était sur la recette particu-
lière de Corbeil que notre solliciteur avait jeté cette fois son dévolu. Pour désintéresser le titulaire de cette place, il fallait acheter de nouveau une démission à la cour des comptes; elle fut achetée moyennant une rente viagère assise sur la tête du démissionnaire. La négociation eut le résultat désiré : le sieur Petit devint receveur de Corbeil.
Ce qui donnait plus de gravité à ce honteux tripotage, c'est que la première de ces négociations ayant été dénoncée aux Chambres, M. Guizot avait fait une espèce d'amende honorable et avait solennellement promis que de pareils faits ne se reproduiraient plus. Il avait même fait présenter un projet de loi pour interdire ces ventes de places et les frapper d'une peine ; et c'est au mépris de ces promesses et en violation de la loi présentée par son collègue des finances qu'il était tombé dans cette récidive.
Tout cela était clairement et compendieusement expliqué dans le mémoire de Bethmont. Après en avoir pris communication, ainsi que des documents fournis à l'appui, et avoir reçu de la partie intéressée et de son avocat la permission de m'en prévaloir, je portai l'affaire à la tribune.
Le point précis, dis-je, après avoir exposé les faits, sur lequel portent mes interpellations, c'est la part directe et personnelle d'un ministre dans les honteux tripotages et dans les coupables marchés que je viens de rappeler; ces actes, d'après la loi même dont vous nous avez saisis, constitueraient une complicité dans le délit de péculat et seraient punis d'une peine très-sévère. Or, cette participation directe et personnelle est-elle démontrée?... Gomment en douter ? Sur quoi M. Bertin de Vaux, l'intermédiaire du ministre dès le premier marché, motivait-il la nécessité d'acheter la démission d'un des magistrats de la Cour des comptes? sur un engagement contracté lors delà formation du ministère : cette démission, une fois achetée, pourquoi est-elle portée au ministère des affaires étrangères et non
à celui des finances, de qui ressortit la Cour des comptes ? pourquoi ces longues et pénibles négociations pour faire sortir cette démission des mains de M. Guizot, qui en était le détenteur? Voilà pour la première négociation.
La compromission du ministre est bien plus marquée encore dans la seconde négociation. C'est le secrétaire de son cabinet particulier qui se fait le provocateur, l'entremetteur, l'agent actif du marché ; cette fois, M. Petit, qui a de nouveau acheté et livré au ministre une démission, reçoit en échange une place de receveur des finances : le marché est complet et, de plus, consommé ! Si M. Génie a abusé de la confiance de son ministre, je m'étonnerais alors et toute la Chambre s'étonnerait avec moi, que justice éclatante n'eût pas déjà été faite de cet homme... Hé bien, non-seulement M. Génie n'a pas été désavoué ; bien loin de là, je vois dans le Moniteur qu'il a été décoré de la croix de commandeur de la Légion d'honneur. Et, en efi'et, il ne pouvait être désavoué, il avait été trop évidemment l'instrument obéissant de son ministre. Lorsqu'après avoir conclu ce marché, dans lequel un vieillard ne voulait se dessaisir de sa démission que contre la remise d'un titre de rente viagère réversible sur la tête de sa femme, M. Génie portait cette démission au ministère des affaires étrangères, puis annonçait à M. Petit que la commission qui le nommait receveur à Corbeil allait être immédiatement signée; il fixait même la date au 11 décembre : et, en effet, à cette date précise, le fait est venu confirmer sa déclaration... IN'y a-t-il là qu'une coïncidence fortuite, un jeu de hasard? ou n'est-il pas évident que M. Génie n'était que le porte-parole de M. Guizot?... Messieurs, quand de tels faits sont dénoncés à la tribune, je ne connais que deux solutions possibles : ou une éclatante réparation à faire au ministre calomnié, si les faits sont faux; ou une solennelle expiation à accorder à la morale publique et à l'honneur de nos institutions, s'ils sont vrais.. (Très-bien! très -bien !)
Pendant que je formulais ce dilemme, la majorité était agitée et anxieuse; M. Guizot, seul, affectait une grande confiance et souriait; il ne daigna pas descendre à une justification qui, d'ailleurs, était impossible.
« On recueille, dit-il, dans un procès, des petits faits, dès circonstances accessoires, on les groupe, on en grossit, on en aggrave le fait principal qui occupe la Chambre, et l'on attend de deux choses l'une, ou que j'accepterai cette responsabilité ainsi aggravée et dénaturée, ou que j'entrerai dans la discussion de ces faits pour expliquer, atténuer ma part de responsabilité, et grossir celle des autres; je n'en ferai rien!... etc. »
Le dédain qui avait réussi à M. Guizot quand la gauche lui reprochait de se glorifier d'avoir émigré à Gand était tout à fait déplacé alors qu'il s'agissait d'une accusation si précise de péculat portée contre lui; aussi la majorité, si liée qu'elle fût à ce ministre par la passion et l'orgueil, sentait-elle instinctivement que la compromission devenait de jour en jour plus forte et une vague inquiétude commençait à la gagner.
Le chef du cabinet seul ne s'apercevait pas de ces symptômes ; il ne voyait que deux choses, la volonté du roi à satisfaire et une majorité telle quelle à retenir à tout prix; tout le reste, c'est-à-dire et la désaffection croissante des masses et la dégradation du pouvoir, et même les anxiétés de ses amis, tout lui était indifférent.
On avait vu, sous la Restauration, M. de Villèle venir dire un jour au roi Charles X : Je vous apporte ma démission, sire^ parce qu aujourd'hui elle peut encore servir à détendi^e la situation; plus tard il ne serait plus temps, et ce rCest pas un ministère^ c'est la couronne qui serait enjeu.
.M. Guizot était trop aveuglé par son amour du pou- Vôir et par ce qu'il appelle lui-même sa disposition optimiste pour se résoudre à une pareille démarche. Il est dans sa nature de voir les choses, non telles qu'elles sont, mais telles qu'il désire qu'elles soient. Je ne répondrais pas que, même aujourd'hui et après
î'écroulement de la monarchie, il ne soit persuadé qu'il a bien fait de s'obstiner à garder le pouvoir, et que si le roi ne l'eût pas renvoyé, il n'y aurait pas ett de révolution.
Je lui laisse ses illusions, je dirai même presque que je les lui envie.
C'est après ce triste préambule que commença cette bataille gigantesque de VAdresse^ qui remplit de longues séances.
Les conservateurs prétendaient d'abord que nous voulions éluder cette bataille. M. de Peyramont s'était même écrié que l'affaire Petit n'était, de notre part, qu'une diversion inventée pour ajourner le débat accusateur, qui devait, selon lui, nous écraser. On va voir si c'est en accusés que nous sommes entrés dans cette mémorable lutte.
La chambre des pairs, selon l'usage, nous avait devancés dans la rédaction de son Adresse. La discussion dans cette chambre, d'ordinaire fort insignifiante, avait présenté cette année une certaine animation.
Des pairs, appartenant par tout leur passé au parti conservateur, MM. Mesnard, Pelet (de la Lozère), Cousin, vinrent tour à tour parler en faveur de la réforme.
L'état des esprits estloin d'être aussi calme, aussi rassurant qu'il l'était dans les précédentes sessions, disait M. Mesnard, conseiller à la Cour de cassation, récemment élevé à la dignité de pair; la dernière session était pleine de promesses et d'espérances ; elle a été stérile, infidèle à toutes ses promesses. — Le ministère dit que la question de réforme n'est qu'un thème d'opposition ; je crois pouvoir affirmer qu'il se trompe : c'est l'expression fidèle des vœux et des besoins qui préoccupent vivement ce pays et qui a un écho dans la pensée des amis les plus sincères du gouvernement. Au moment où nous sommes, les réformes demandées ne sont encore que des réformes; plus tard, elles pourraient devenir ce qu'il y a de pis en politique : je veux dire des
concessions forcées. Est-il digne, est-il prudent de se laisser acculer à ce point extrême où il ne reste plus à dire que ce mot fatal : J^ est trop tard! (Vif mouvement d'approbation sur plusieurs bancs.) Supposez, ajoute l'orateur, dans une réplique assez vive à M. Duchâtel qui lui avait opposé ses arguments habituels d'inopportunité, supposez quelquesuns de ces événements imprévus que la Providence tient en réserve; que fera le gouvernement avec des finances en désordre et avec les germes de discorde qui existent dans Je pays ?
M. Pelet (de la Lozère) à cette même objection de l'inopportunité répondait : « Pourquoi n'avez-vous pas fait la réforme à la dernière année de la précédente législature? C'était, dites-vous, trop tard; et aujourd'hui, cest trop tôt!... »
M. Cousin prenait l'engagement formel de présenter lui-même un projet de réforme au début de la session prochaine, si le ministère lui-même n'en prenait pas l'initiative.
Et enfin le rapporteur, M. Beugnot, laissait entrevoir dans son rapport que la réforme était devenue une nécessité à laquelle il fallait que le gouvernement songeât sérieusement à pourvoir.
M. de Boissy ayant dans le cours de la discussion interpellé M. Duchâtel sur l'interdiction du banquet du IS"* arrondissement par la police, et le ministre lui ayant répondu que ce n'était que par tolérance que les banquets précédents avaient eu lieu, et que le ministère était résolu à user de son droit en interdisant désormais de pareilles manifestations, M. de Boissy s'était écrié que les paroles du ministre étaient grosses d'une révolution.
Bon nombre de pairs avaient la conscience de ce danger, et cependant ils votèrent Y Adresse, à la majorité de 144 votants contre 13 opposants seulement, et cette Chambre prétendait exercer quelque influence
sur les destinées du pays ! Ce n'est pas ainsi que les aristocraties qui veulent soutenir et conserver un pouvoir se conduisent : aussi verrons-nous bientôt à quel misérable rôle cette pairie de Louis-Philippe allait être réduite.
Mais le débat auquel le public tout palpitant encore des émotions des banquets s'associa ardemment, fut celui qui eut lieu à la Chambre des députés.
Nous venons de le relire, ce grand et solennel débat dans lequel tous les talents, tous les caractères ayant quelque valeur dans le parlement se sont produits. Si les convictions qui m'animaient alors n'ont rien perdu de leur énergie, et se sont encore fortifiées des leçons de l'expérience, mes passions, du moins, se sont bien calmées. Or, je ne crains pas d'assurer que tout juge impartial, après avoir pesé les raisons présentées de part et d'autre et s'être rendu compte du point qui se débattait entre les deux partis au début comme à la fm de la lutte, trouvera que Louis-Philippe et ses ministres ont joué dans cette circonstance une bien belle couronne pour bien peu, et ont surtout bien mal conduit leur jeu.
Je vais retracer l'analyse sommaire de cette discussion dans laquelle je vois presque tous mes amis manifester les qualités qui leur étaient propres.
Berville ouvre le débat : caractère doux et ferme, libéral modéré et par cela même très-persévérant, devenu magistrat après avoir paru avec un certain éclat au barreau.
La garde nationale, en 1830, dit-il en s'adressant aux ministres, était votre force ; vous aimiez à la réunir, à vous en entourer ; aujourd'hui, dans Paris môme, vous ne la réunissez plus et vous êtes obligés de la dissoudre dans les autres grandes villes. Ainsi, après dix-sept ans, les conditions de force et de durée sont moindres qu'au point de départ! Je ne veux pas que la réaction qui se fera un jour et qui peut-
être est déjà commeucée passe par-dessus la tête de Topposition et qu'elle aille un jour frapper trop haut et trop loin. (Adhésion à gauche.)
^' M. Ducos, un des successeurs de cette députation célèbre de la Gironde, mort ministre du second empire, mais alors combattant dans les rangs du parti libéral modéré, adressa aux centres ces paroles trop justifiées :
Quels sont les aveugles? Ceux qur poussent le gouvernement dans une voie où le moindre des dangers est de se voir contraint un jour de choisir ses ministres parmi les hommes qu'il accuse aujourd'hui d'inimitié ou d'aveuglement. (Approbation à gauche.)
C'est une chose bien grave, s'écriait Jules de Lasteyrie, digne petit-fils de Lafayette, que cette déconsidération des classes gouvernantes aux yeux des classes pauvres, qui voient se dérouler devant elles tant de scandales. Cette cause d'ébranlement est aggravée par la situation embarrassée de nos finances, et c'est vouloir se faire d'étranges illusions que de s'imaginer que les créanciers des caisses d'épargne ne sont pas des créanciers, parce qu'ils ne demandent jamais leur remboursement ; vienne la crise et on verra ! nof. 'iml liofiiioo Um
~ Mon illustre ami> M. de Tocqueville, dans un de ses meilleurs discours, je dirai même le meilleur, retraçait avec une haute éloquence les dangers de la situation. ^,^ ,^^^^ ,
' Depuis quinze ans, disait-il, pour la première fois, j'éprouve une véritable crainte : un certain malaise a envahi les esprits. L'instinct de l'instabilité, ce sentiment précurseur des révolutions, et qui, quelquefois, les fait naître; ce sentiment existe à un degré très-grave dans le pays : une maladie qui nous emportera tous, c'est la profonde altération des mœurs publiques. Quel effet pensez-vous que produise la dépravation de ces mœurs sur ces classes qui, n'ayant pas de droits politiques à exercer, nous regardent agir? Pour moi, je m'en effraye. On dit qu'il n'y a point de
péril, parce qu'ir n'y a pas d'émeute; vous vous trompez!... Si le désordre n'est pas encore dans les faits, il existe bien profondément dans les esprits : regardez ce qui se passe au sein des classes ouvrières qui paraissent si tranquilles; elles ne sont pas tourmentées, elles, par les passions politiques; mais ne voyez-vous pas que, de politiques, les passions sont devenues sociales. Il se répand dans leur sein des idées qui vont jusqu'à ébranler la société sur ses bases : on y dit que tout ce qui se trouve au-dessus d'elles est incapable et indigne de gouverner; que la répartition des biens au profit de quelques-uns est injuste... Quand de telles idées prennent racine, elles amènent tôt ou tard, je ne sais quand, les révolutions les plus redoutables. Nous nous endormons sur un volcan. C'est surtout l'abus des influences qui a amené cette démoralisation : je sais que, dans aucun temps, dans aucun pays, le pouvoir n'a eu autant de moyens de corruption et, par conséquent, une tentation plus forte d'user de ces moyens... Il a suffi au ministère d'exister huit ans pour que ce que nous voyons se soit inévitablement produit. L'ancienne monarchie était plus forte que vous, par la tradition, parles mœurs; pourquoi est-elle tombée?... Ce n'est ni le serment du Jeu de Paume, ni Mirabeau, ni Lafayette ; elle est tombée parce que la classe qui gouvernait était alors devenue, par son égoïsme et par ses vices, indigne de gouverner... Est-ce que vous n'apercevez pas que le sol tremble de nouveau? Que dirai-je, un vent de révolution souffle, la tempête est à l'horizon. (Interruption au centre.) Je me mettrais devant vous à genoux, pour vous supplier de prévenir ces malheurs. »
Vaines supplications, éloquence perdue : ce grand esprit ne parvint pas à ébranler la majorité.
Après ce discours si élevé, si vrai, si touchant, il en vint un de M. Billault, riche de fait, impitoyable de logique.
L'orateur rappelle, entre autres circonstances, qu'a^ près l'indigne tripotage de l'affaire Petit, M. Génie, agent de ce honteux marché, bien loin d'être désavoué par son ministre, M. Guizot, a reçu la décoration de commandeur de la Légion d'honneur.
480 MEMOIRES D'ODILON EARROT.
M. de Malleville, homme d'esprit et de cœur, il Ta bien prouvé, compatit ironiquement aux douleurs de la majorité; il lui reproche ses faiblesses. « Elle pense comme nous, dit-il, car il y a des choses sur lesquelles les hommes d'honneur ne peuvent pas être en dissentiment; mais elle cède à l'entraînement de la solidarité politique, elle n'ose pas le dire : on a destitué M. de Salvandy ou plutôt on l'a forcé à se démettre pour avoir voté contre la flétrissure; on a destitué M. Drouyn de Lhuys pour un vote silencieux contre un amendement ministériel, et c'est par l'auteur de ce même amendement, M. de Carné, qu'on l'a remplacé. Vous avez beau dire que vous êtes satisfaits de tout cela, le pays vous estime assez pour ne pas vous croire. »
M. Dufaure porte le défi aux centres de trouver dans l'histoire de notre gouvernement constitutionnel une période pendant laquelle on ait vu éclater autant de scandales.
M. de Lamartine, transportant le débat sur le terrain de la pohtique étrangère, dit :
« Le jour où vous avez engagé votre politique en Espagne, tout a été à contre-sens dans vos actions; il a fallu que la France, à l'inverse de ses traditions, en opposition à tous ses intérêts, devînt Gibeline à Rome, Sacerdotale à Berne, Autrichienne en Piémont, Russe à Cracovie, Française nulle part, contre-révolutionnaire partout. » (Acclamations, applaudissements.) Ce sont des mots qui tuent.
M. Guizot répond par des généralités et comme un homme qui est bien sur d'avance de sa majorité. « Les craintes qu'on a apportées à cette tribune sont excessives, dit-il, elles seront déjouées par la politique du juste milieu comme elles l'ont été déjà tant de fois. Tenez pour certain, ajoute-t-il, en se redressant et avec son ton de professeur, que tant que la politique qui a
prévalu depuis d830 prévaudra et qu'elle sera pratiquée par les hommes qui sont sur ces bancs, ni rordre, ni la liberté^ ni la paix ne périront dans notre pays. »
Comme il avait dit dans son discours que le gouvernement anglais était d'accord avec celui de la France dans la garantie assurée à l'Autriche pour la possession de la Lombardie, je lui demandai de communiquer à l'Assemblée le document qui contenait une pareille garantie. Il répondit qu'il n'y avait pas eu de dépêche écrite, mais une simple communication verbale.
M. Thiers reprend la revue critique de notre diplomatie en Suisse et en Italie. C'est dans ce discours qu'il prononça ces mots qui sont restés : Les traités de 1815, il faut les observer et les détester. Et ceux-ci, à propos du pape : Courage.^ Saint-Père., courage!
Sur la question suisse, il se montra encore plus incisif : « Votre politique, dit-il, c''est la contre-révolution vivante! n
M. Guizot se défend mollement; à l'égard de l'Italie, il prétend qu'il n'y a entre la politique de M. Thiers et celle du gouvernement qu'une nuance. — Quant à la Suisse, il soutient que la France abienfait de s'entendre avec l'Autriche et la Prusse pour soutenir la cause du Sunderbund ; il glisse sur l'envoi aux petits cantons d'armes prises dans nos arsenaux.
Sa discussion, sur ces divers points, avait été faible; mais il se releva bientôt après et obtint un vrai succès de tribune, dont M. Lherbette lui fournit l'occasion par une attaque assez impolitique contre les divers commandements confiés aux princes.
Là se termine la discussion générale qui n'était qu'une brillante passe d'armes : la lutte corps à corps ne commença que lorsqu'on en vint à la fameuse phrase du discours de la couronne sur les passions ennemies ou aveugles; alors on entrait dans le vif de la situation.
482 MÉMOIRES D'ODILOÎÎ BARROT.
M. Duvergier de Hauranne porta les premiers coups, non en accusé qui se défend, mais en accusateur qui attaque, et cela, avec toute la vigueur, toute la confiance que lui inspirait la certitude désormais acquise que l'opinion publique était avec nous.
«Au delà, au-dessus de la Chambre, dit-il, il y a le pays près duquel la minorité a toujours le droit de se pourvoir... C'est ce que nous avons fait et continuerons de faire. Que cela soit bien compris; nous ne venons pas plaider devant la majorité contre le ministère; mais contre le ministère et sa majorité, devant le pays... »
Il était difficile d'annoncer plus nettement qu'on allait parler par les fenêtres : cela était hardi et même peu parlementaire, j'en conviens; mais qui l'avait rendu nécessaire?...
L'orateur soutint la légalité des banquets.
Je le déclare hautement, dit-il, je suis tout prêt à m'associer à ceux qui, par un acte éclatant de résistance légale, voudront éprouver jusqu'à quel point, cinquante-huit ans après notre grande révolution, les droits les plus essentiels du citoyen peuvent être confisqués par un arrêté de police. (Yive approbation à gauche.) On nous reproche d'avoir nui par ces banquets à la cause de la réforme; si, lors du banquet de Lisieux, l'opposition se fût mise en frais pour démontrer à M. Guizot que cette démonstration était inopportune et nuirait à sa cause , il nous eût répondu que cela ne regardait pas l'opposition ; il me permettra de lui faire la même réponse. (Rires d'adhésion,) Quant à ce qui s'est passé dans ces banquets, il suffit de faire remarquer que sur cinquante à soixante réunions qui ont eu lieu, pas une n'a donné prise au zèle du parquet. Mais le toast au roi n'a pas été porté partout ! C'est ici un sujet délicat : Entendraiton par hasard nous faire un crime du silence que nous avons gardé lors du discours du trône? Lorsqu'on a l'imprudence de faire du roi un chef de parti et de le faire parler comme tel, on n'a pas le droit de s'étonner d'un te! silence. On a dit avec raison que le silence des peuples est
la leçon des rois ; faites donc votre profit de celui qui a été gardé dans quelques banquets, mais n'en faites pas un grief contre nous. Vous avez agité le pays, nous dit-on, pour obtenir la réforme ; cela est vrai. Mais est-ce que vous, qui nous faites une pareille objection, vous n'assistiez pas à cette séance où le ministre de l'intérieur se faisait, contre la réforme, une arme de l'indifférence apparente du pays? N'étiez-vous pas du nombre des conservateurs sur qui cet argument du ministre produisit un si grand effet? Il peut arriver, qu'au lieu de courir la chance toujours périlleuse d'une violation ouverte du pacte constitutionnel, il paraisse plus commode de fausser ce pacte et de gouverner par les élus du pays, contre le vœu du pays: alors qu'y a-t-il à faire, si ce n'est de gagner ces élus un à un et de consacrer à cette œuvre toutes les forces, toutes les ressources dont le pouvoir a été doté dans un tout autre dessein? C'est ainsi qu'on s'attache une majorité dont les exigences paraissent quelquefois gênantes, mais qu'on subit toujours. Ce n'est donc pas sans raison que l'on confond quelquefois dans les mêmes attaques le pouvoir personnel et la corruption : l'une est le but; l'autre, le moyen. (Vives adhésions à gauche.) M. Pitt ne disait-il pas, en plein Parlement, que la Chambre des communes était mère et fille de la corruption; et M. Guizotlui-même, en 1820, n'écrivait-il pas que le gouvernement représentatif était devenu le manteau sous lequel de misérables coteries faisaient leurs affaires personnelles, en paraissant faire celles de la France? Quel est donc le véritable sens de ce propos qui se répète dans tous les rangs de la majorité : Il ne faut à aucun 'prix souffrir que des élections se fassent sous un ministère de gauche ou de centre gauche. Cela ne veut-il pas dire que si l'influence du pouvoir vous était enlevée, le pays enverrait ici une toute autre majorité? Quand, à la seule pensée d'une telle épreuve, vous témoignez tant d'inquiétude, ne voyez-vous pas que vous nous donnez gain de cause? Ce qui me confond, c'est qu'il vous paraisse singulier qu'entre les classes qui gouvernent et les classes qui sont gouvernées, un abîme se creuse et que sous nos pieds des idées funestes, anti-sociales, menacent de faire explosion. Vous dites, je le sais, que ce sont nos banquets qui en sont la cause. {Au centre : Oui! oui ! ) Hé bien, nous disons, nous, que ce sont les doctrines que vous professez et les exemples que vousHonnez. La conclusion que le peuple
tire de votre résistance à outrance à toute réforme, c'est qu'il ne suffirait pas de changer quelques hommes, qu'il faut changer radicalement les institutions et enlever le pouvoir aux classes qui gouvernent. Il y a dix-sept ans y la France a fait une révolution, non pour remplacer une dynastie par une autre dynastie, mais pour remplacer le gouvernement représentatif faux par le gouvernement représentatif vrai. Au lieu de cela, il est arrivé que ceux à qui le pouvoir est dévolu, à tous les degrés, à tous les étages, se sont habitués à le considérer comme une propriété personnelle, comme un champ à exploiter. De là, ce que nous voyons : d'un côté, un égoïsme si naïf et des cupidités si contentes d'elles-mêmes; de l'autre, tant de colères et de haines. Vous nous accusez d'être mus par des passions haineuses ou aveugles; nous vous accusons, nous, de fonder sur des passions basses et cupides tout l'espoir de votre domination. (A gauche: Très-bien!...) Je l'ai dit, et je le répète, nous serions indignes de la liberté, si, forts du droit que nous donne la Constitution, nous allions reculer lâchement devant un ukase ministériel. Osez prouver une fois de plus que nous sommes, à l'intérieur comme à l'extérieur, en pleine contre -révolution; en attendant, nous sommes tous résolus à opposer l'agitation à la corruption. La majorité est maîtresse d'appuyer encore une fois cette détestable politique; bien que vaincus, nous aimons mieux notre part que la sienne.
Ce discours fit une vive sensation; la majorité s'attendait à un plaidoyer justificatif, et c'était un formidable acte d'accusation que formulait contre elle un homme qui lui avait longtemps appartenu.
M. Rouland, avocat normand, député nouveau, qui cnerchait sa voie en tâtonnant, nous reprocha de n'avoir imaginé les banquets que pour empêcher la réforme, et il suppliait les ministres de déjouer cette manœuvre diabolique en se hâtant de présenter euxmêmes cette réforme. La plaisanterie était trop forte et ne parut être du goût de personne.
M. Crémieux s'en empara : « Puisqu'il y a une majorité, dit-il, aui désire la réforme (Au centre: Pas
du tout!) il y a moyen de s'entendre et nous serions loin de nous plaindre d'être ainsi devancés par vous. »
M. de Malleville, à son tour, apporte dans le débat son esprit net et incisif.
C'est, dit-il, le calme qui a régné dans les banquets qui vous désespère. Votre Adresse est une représaille : mais comme vos injures nous auraient peu touchés, vous nous avez adressé du haut du trône des injures qu'un gouvernement ne dit jamais. Je voudrais bien savoir ce que la couronne peut gagner à servir d'instrument à vos passions? Dans tous les cas, je suis bien certain d'une chose, c'est que si jamais ce gouvernement prend peur, je sais à quels dévouements il aura recours. (L'orateur ne croyait assurément pas que sa prédiction se réaliserait si tôt.) Bolingbroke disait : « qu'une réformation exige à la fois des châtiments et des leçons, et que c'est par des calamités nationales qu'une corruption nationale doit se guérir. » Messieurs, si vous voulez vous préserver du remède, sachez vous préserver du mal. (Agitation prolongée.)
M. Duchâtel répond par des récriminations : ce genre d'argument lui était familier et manquait rarement son effet sur la majorité. Il soutint que sous le ministère de M. de Rémusat, dont M. de Malleville avait été sous-secrétaire d'État, des banquets avaient été interdits par voie de police. On lui répond que l'interdiction avait eu lieu pour des réunions qui devaient se faire dans des lieux publics. M. Duchâtel n'en persiste pas moins, il soutient que «tout lieu dans lequel on est admis pour son argent est public; et qu'au surplus, nous pouvions faire décider la question par les tribunaux, mais que pour eux ils étaient résolus à user de leur droit, quoi quon fît. »
Ainsi, le ministère lui-même semblait conspirer contre notre prudence et vouloir absolument nous forcer à revenir sur les refus que nous avions
jusqu'alors opposés aux instances des organisateurs du banquet du 12^ arrondissement; il n'y réussit que trop, car c'est à ce moment que j'intervins dans le débat. Voici dans quels termes :
orsque, relevant le défi que nous jetait dans la dernière session M. Duchâtel, nous avons dû faire un appel au pays sur la question de réforme, nous nous sommes adressés à l'élément le plus conservateur. (Interruption au centre.) Oui, le plus conservateur; et s'il était vrai, comme vous le dites, que là, se sont rencontrées des passions hostiles à la monarchie, le mal serait encore plus grand que vous ne le supposez; il serait déjà bien profond, l'abîme que vos fautes ont creusé. (Vive approbation à gauche.) Quoi, c'est dix-huit ans après notre révolution de 1 830, qu'à propos d'un appel au pays dans de telles conditions, nous rencontrons pour l'avenir l'interdiction de la police, pour le passé, les censures de la couronne ! Non, la question n'est pas seulement judiciaire, comme vient de le prétendre le ministre, elle est surtout, elle est essentiellement parlementaire ; le .droit de réunion est indispensable à l'exercice de tous nos autres droits politiques, qu'il s'agisse d'élections, ou de pétitions, rien n'est possible sans le droit de réunion concertée; c'est donc au parlement à le sauvegarder : subordonner un tel droit au bon plaisir de la police, ce serait mettre la police au-dessus de la charte. (Vive approbation.) L'arme des récriminations est toujours mauvaise; ce ne serait pas une raison parce que d'autres auraient mal fait, de mal faire soi-même àson tour : si je voulais user de cette arme, jepourrais citer les paroles de M. Guizot en 1830, alors que le pavé de Paris était encore brûlant: « Sans doute, disait-il alors, les citoyens ont le droit, le droit, entendez-vous, de se réunir pour causer entre eux des affaires publiques : il est bon qu'ils le fassent ; jamais je ne contesterai ce droit, » (Rires et mouvement à gauche.) Puisqu'on trouve piquant d'opposer M. de Rémusat à M. Duchâtel, je prierai ce dernier à mon tour de s'entendre avec son collègue M, le président du conseil. (Nouveaux rires.) Le législateur, en J790, recommandait expressément aux autorités chargées de la police de veiller à ce que les citoyens ne soient point troublés dans la faculté de se réunir paisibleme7it et sans armes, en assemblée publique, pour
rédiger des adresses, des •pétitions. Vous le voyez, c'est plus qu'un droit, c'est uae faculté naturelle, et je dirai même nécessaire. Etrange manière d'interpréter la loi ; à la place de la 'protection, vous mettez V interdiction, et vous dites que vous exécutez les lois et vous nous menacez d'employer, au besoin, la force pour appuyer une telle exécution : je n'aime pas les défis. Il en est de bien imprudents; mais il ne dépend pas de vous de ne pas relever celui-ci ; le droit est trop certain, il importe trop à toutes nos libertés, pour que nous consentions jamais à le subordonner à la triste et ignoble nécessité d'une permission de la police. (Approbation à gauche.) Je me suis déjà expliqué lors de la flétrissure des légitimistes, sur ce dangereux pouvoir que s'arrogent les majorités de condamner les minorités : vous êtes en récidive, et même avec aggravation ; car cette fois ce n'est plus par un simple amendement de députés, c'est par le discours même de la couronne que vous vous permettez de censurer vos collègues. Vous dites que vous répondez personnellement de ce discours ; ah ! ne rendez pas trop difficile cette précieuse fiction constitutionnelle de l'inviolabilité royale, en la forçant, en la faussant : notre pays a déjà bien assez de difficultés à la comprendre ; si vous voulez que cette fiction soit respectée, et pour moi, je veux qu'elle le soit, ne faites pas parler le roi en personne, ainsi que vous avez commis la haute imprudence de le faire. Lorsque Charles X jeta son suprême défi à l'opinion soulevée, il parlait, lui aussi, d'obstacles à swmonter et d'ennemis à vaincre; il s'engageapersonnellemenf dans la lutte, lui et sa dynastie; le peuple le prit au mot. (Sensation.) Etonnez-vous après cela, que dans les manifestations réformistes que nous avons présidées, nous ayons éprouvé parfois des difficultés à séparer la royauté de votre politique, alors que vous faites tout pour établir entre vous et le roi une funeste solidarité. Après tout et si vous ne mettiez pas ainsi en danger nos institutions, nous n'aurions pas à nous plaindre de ce que vous avez élevé cette agitation réformiste qui dans le principe excitait vos sarcasmes à la hauteur d'un grand fait politique, auquel vous avez cru devoir opposer, non-seulement votre majorité, mais jusqu'à la parole royale elle-même ; vous m'accusez d'avoir été aveugle; car je ne pense pas que vous me rangiez dans la catégorie des ennemis. Hé bien, je suis plus coupable que vous ne le supposez, car il y a eu dans mon crime une prémédita-
tion bien caractérisée ;jesuis loin d'avoir cédé à un premier entraînement. Lorsque je me suis décidé à faire un appel au pays sur la question de réforme, je n'ai pas eu seulement pour but de répondre à l'objection que M. Duchàtel tirait de l'indiflérence prétendue du pays, je savais bien que cette indifférence n'était qu'apparente et je ne faisais pas à la France l'injure de supposer qu'elle fût restée indifférente au triste spectacle des scandales successifs qui se déroulent devant elle depuis quelque temps. Non, bien d'autres motifs m'ont déterminé : d'abord, la déconsidération du pouvoir qui est certainement un très-grand mal, alors surtout que les institutions y sont naissantes et que les mœurs publiques ne sont pas encore formées. Je sais bien que vous attribuez cette déconsidération aux attaques de la presse et de la tribune; est-ce que, par hasard, c'est la presse et la tribune qui ont créé tous ces faits scandaleux que des incidents judiciaires nous ont récemment révélés? C'est sur ces faits et non sur nos discours, toujours plus ou moins suspects, que la France vous juge: et ces faits vous aviez cherché à les atténuer, vous ne les avez pas niés; seulement, vous vous en fiez, dites-vous, à nos mœurs publiques du soin de corriger ces mauvaises pratiques; ah! oui, les mœurs peuvent, en effet, réagir contre le désordre moral; mais comment provoquer cette réaction, si ce n'est par la publicité! C'est en prenant les hommes un à un, que la corruption procède: eh bien, nous avons dû faire le contraire pour la combattre; nous avons réuni les hommes, nous nous sommes adressés à leurs sentiments généreux. A l'égoïsme individuel, nous avons opposé cette chaleur contagieuse du patriotisme et de l'honneur qui se rencontre presque toujours dans les nombreuses assemblées. Vous avez eu besoin de l'isolement pour séduire et corrompre; nous avons eu besoin, nous, de réunion et de publicité pour élever et purifier les caractères : chacun est resté dans son rôle. (Vif assentiment à gauche.) Mais, c'est surtout l'état du pouvoir et du parlement qui m'a décidé à faire cet appel énergique, désespéré même, si vous le voulez, à l'opinion. Ce serait une bien triste récapitulation à faire que celle de toutes les promesses de réforme qui ont été faites depuis quelques années et qui ont toutes été éludées d'abord et violées ensuite. C'est à la suite de toutes ces déceptions que nous avons acquis enfin la douloureuse conviction qu'il y avait, au-dessus même du ministère, un ob-
stacle plus absolu, plus invincible, qu'il n'est permis même de le supposer. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les ministres et moi, nous nous connaissons : nous nous sommes rencontrés ailleurs que dans des rangs opposés; nous avons eu nos rapports intimes et nous nous sommes fait nos confidences; je sais pourquoi il ne leur est pas permis de proposer des réformes qui ne leur répugneraient pas personnellement et qu'ils avaient même promises : ils subissent la condition de leur réhabilitation ministérielle. (Mouvement.) Messieurs les ministres, vous n'êtes pas arrivés au pouvoir comme représentant une opinion ; vous y êtes arrivés en sortant de la coalition encore toute palpitante, et comme des amnistiés: situation que \e Journal des Débats traduisait par cette parole peu flatteuse : nous vous rendrons nos votes ; mais nous ne vous rendrons jamais notre estime. Voilà pourquoi vous êtes condamnés à l'immobilité. Quant à la majorité, nommée presque tout entière sous l'influence de la promesse solennellement faite d'une réforme, qu'a-t-elle répondu à nos propositions réitérées ? Tantôt qu'il était trop tard ; tantôt qu'il était trop tôt. Réponses dérisoires et qui déguisaient mal un parti arrêté chez elle, de se refuser à toute amélioration de notre système électoral et parlementaire; et lorsqu'aux vices de ce système sont venus se joindre ces scandales qui ont révolté la conscience publique et qu'au lieu de rejeter toute solidarité avec de telles immoralités elle les a couvertes de ses votes complaisants, absolvant leurs auteurs sans les laver (A gauche : Très-bien!), oh! c'est alors que, n'entrevoyant plus aucun moyen dansle parlement de mettre un terme à un état de choses qui nous conduisait tout droit aux abîmes, nous nous sommes retournés vers le pays, et lui avons dit: « Il est temps de t' éveiller et de songer sérieusement à tes affaires!... » Le pays nous a répondu, il a même dépassé toutes nos prévisions; car, croyez-le bien, les banquets ne sont qu'une faible expression de l'état des esprits ; vous le savez aussi bien que nous, les manifestations d'opinions politiques rencontrent un grand obstacle dans nos habitudes de réserve timide, dans cette espèce de pudeur même qui éloigne les plus sages de se produire en public; et c'est pour cela que ce pays a trompé tous ses gouvernements : nous qui avons vu déjà bien des fois, du jour au lendemain, un calme apparent se transformer en violentes tempêtes, nous ne nous y sommes pas trompés. Oh 1 il faut que la con-
science publique ait été bien profondément soulevée, soyezen certains, pour que notre cri de réforme se soit propagé dans toute la France, avec cette puissance vraiment électrique qui vous effraye, non sans raison: une majorité vrai ment politique aurait agi tout autrement que vous ne l'avez fait, permettez-moi de vous le dire : se rappelant les engagements pris, en son nom, envers le pays, elle aurait dit aux ministres qui se refusaient obstinément à les remplir :woMé voulons bien vous donner nos votes, mais nous ne voulons pas vous livrernotre honneur. (Sensation.) Placée entre les hommes et les institutions, elle n'eut pas hésité à sacrifier les hommes aux institutions, or c'est l'inverse que vous avez fait. Lorsque plus tard, à côté des manifestations monarchiques et constitutionnelles sont venues se placer des manifestations républicaines et révolutionnaires, une administration et une majorité plus soucieuse de défendre les institutions et la société que de satisfaire de petits ressentiments personnels, eût combattu les idées subversives des démagogues par le libéralisme qui se renfermait scrupuleusement dans le cadre de la constitution. Hélas! vous avez fait l'opposé: vous avez essayé de neutraliser nos efforts en faveur de réformes modérées en encourageant les exagérations des partis extrêmes, et vos organes les plus accrédités se sont faits les échos les plus complaisants de ces exagérations. Quant aux conséquences de cette agitation, elles seront heureuses ou fatales non pas selon nos déterminations, mais selon les vôtres : quand un pays est une fois éveillé et réclame avec une pareille énergie des réformes devenues nécessaires, il n'y a que deux partis à prendre : ou donner satisfaction aux exigences de l'opinion publique, ou résister à outrance à ces exigences. Je le vois avec douleur, c'est ce dernier parti qui prévaut dans le parlement. Hé bien, au bout de cette voie, se rencontre fatalement ou un coup d'État ou une révolution; nous n'en serons pas du moins responsables. (A gauche : Très-bien ! très-bien ! — Longue agitation.)
Le garde des sceaux, M. Hébert, me répond sur la question légale du droit de réunion, que ce droit n'ayant pas été énoncé dans la Charte n'existait pas. A quoi on lui crie que le droit de respirer n'y est pas non plus!... l'argument était en effet dérisoire
SOUS une législation dont le premier principe est que tout ce qui n'est pas défendu est permis, et alors surtout que, selon l'expression du législateur de 1790, il s'agissait d'une faculté naturelle^ bien plus que d'un droit dérivant d'un texte écrit. Le ministre continue au milieu des interruptions et des cris : Faites une loi! apportez une loi!... et il termine en déclarant que le gouvernement usera de son droit et qu'il espère, malgré les assurances contraires qui ont été portées à la tribune, qu'on ne continuera pas les banquets.
Je lui réponds de mon banc : « Vous avez tort d'en douter!.,. »
Les défis étaient ainsi échangés et le duel devint inévitable.
Comme M. Hébert avait cru devoir citer quelques paroles prononcées au banquet d'Amiens, que je présidais, pour en conclure que cette manifestation avait été anti-monarchique et révolutionnaire, je demandai et j'obtins de la Chambre la permission de lui lire l'allocution par laquelle j'avais ouvert ce banquet. Voici ces paroles, elles sont bonnes à reproduire
Messieurs, c'est un acte loyal que nous faisons, un acte constitutionnel et légal : il faut bien qu'amis et ennemis le sachent; c'est dans le cercle de la Constitution que nous nous renfermons strictement; nous demandons la sincérité du gouvernement; ce n'estpas pour y manquernous-mêmes, et pour, sous les apparences d'une opposition constitutionnelle, cacher des arrière-pensées de renversement. Non, si nous voulons réformer, c'est pour améliorer et conserver. C'est sur ce terrain que toutes les opinions libres et consciencieuses se sont donné rendez-vous, sans abdiquer, sans s'amoindrir, sans s'abaisser, parce que c'est le terrain de la liberté et des intérêts les plus chers de notre pays.
La lecture de cette allocution excita dans la Chambre une approbation unanime et une sorte d'étonnement. On était si habitué à entendre dire que nos
manifestations réformistes n'avaient été autïe chose que des provocations à une révolution !...
M. Ledru-Rollin survint; nous pouvions redouter que, comme à Lille, il ne vînt apporter au ministère l'utile diversion de ses exagérations révolutionnaires. Il n'en fit rien; il se borna à traiter la question légale et constitutionnelle du droit de réunion, avec élévation et même avec une modération relative
S'il arrivait, dit l'orateur, en terminant son discours, que l'opiniâtreté du gouvernement à interdire les réunions politiques amenât à cette occasion l'effusion du sang, la responsabilité serait telle qu'on doit y regarder de près avant de prendre sa part de responsabilité; tous, nous irons jusqu'au bout, et si nous sommes brisés dans la lutte, que le pays forme, comme en 1819, une vaste association pour le refus de l'impôt !
M.Hébert fait une réplique maladroite; il persiste dans cette thèse insoutenable, que toute faculté qui n'est pas garantie par la Charte n'existe pas. Les centres applaudissent avec frénésie à de pareilles absurdités. Je ne pus m'empêcher de pousser de mon banc cette exclamation : Mais Poiignac et Peyronnet ri ont pas parlé ainsi ! A ces paroles, que m'arrachait le souvenir du banquet des Vendanges de Bourgogne permis par les ministres de la Restauration, les centres répondent par des cris furieux : A l'' ordre!... L'agitation est extrême. M. Hébert se plaint, avec raison cette fois, de la comparaison injurieuse qu'impliquent mes paroles; mais il ajoute, avec un accent sec et cassant qui avait le don d'irriter même les débats les plus pacifiques : Que la colère qu^il a excitée lui prouve qu'il a louché la plaie., et que cette plaie ne peut être guérie que par la persévérance et la fermeté avec lesquelles seront exécutées les lois, malgré ceux qui veulent s'en écarter!,,.
« Nous acceptons la menace! » s'exclame la gauche, qui se lève tout entière de ses bancs.
Je rejette cette menace, dis-je de ma place, c'est encore une réminiscence du passé; de pareilles menaces, on le sait, ont été faites à une autre époque, on sait aussi quelles en ont été les suites... Ce droit de réunion que vous attaquez et condamnez aujourd'hui, vous, ministre d'un gouvernement issu d'une révolution populaire, vous dont le pouvoir a été scellé du sang des martyrs de la liberté, eh bien, ce droit que vous nous contestez, les ministres de la Restauration, au moment de sa crise suprême, l'avaient reconnu et respectée Oui, un droit que Polignac a respecté est violé par vous; voilà ce que j'ai ditet ce que je répète... (A gauche: Oui ! oui. — Vive agitation. L'animation dans la Chambre était devenue extrême et mes paroles étaient comme le coup de tocsin qui annonce l'incendie.)
Après ce vif débat, sont encore entendus les ministres : MM. Dumon, Duchâtel, Guizot; ce dernier, se prévalant de la doctrine anglaise sur la toute-puissance du Parlement, va jusqu'à dire que la Chambre, ayant le pouvoir d'étouffer la discussion, a bien celui de censurer des collègues. M. Thiers relève et combat cette thèse.
Puis viennent les amendements : ceux de MM. Emile de Girardin, Lherbette, de Genoude, ne sont pas appuyés. Un amendement de M. Darblay, qui empruntait de la situation de son auteur une certaine importance (il siégeait en plein centre), excita plus d'intérêt : cet amendement n'était qu'une atténuation de la phrase de VAdresse. Voici comment il était conçu :
Si les agitations qui ont eu lieu depuis la séparation des Chambres ont produit en quelques endroits des manifestations hostiles à nos institutions et à nos lois sociales, elles