‹ Mémoires posthumes (volume 3)Chapitre 25 sur 31 · Allusion au banquet des Vendanges de Bourgogne, en · texte numérisé non relu

Allusion au banquet des Vendanges de Bourgogne, en

ont aussi prouvé que l'immense majorité du pays, môme dans les opinions dissidentes, leur est inviolablement attachée.

Le commentaire dont M. Darblay fit suivre son amendement valait mieux que l'amendement luimême. Après avoir rappelé les promesses de réforme du ministère et sévèrement qualifié le refus de les réaliser, il posait au ministère ce dilemme :

Ou les lois, ainsi que l'a prétendu M. le garde des sceaux, prohibent les réunions et alors les ministres sont coupables au premier chef d'avoir, pendant trois mois, permis les banquets et laissé l'agitation se propager dans toute la France ; ou elles autorisent les réunions, et alors pourquoi y résister aujourd'hui, et tendre tous les ressorts du gouvernement au risque de les briser ?... Voyez ! le gouvernement a déjà perdu sa force morale et tout moyen de conciliation , et la majorité successivement réduite se borne aujourd'hui à un groupe fort restreint : l'intérêt du ministère est d'irriter; celui de la couronne, d'apaiser; le premier de ces intérêts est bien peu de chose, tandis que l'intérêt du pays et des institutions est tout pour nous. C'est cependant entre ces deux intérêts que vous avez à choisir; votre commission a déjà senti le besoin d'une légère modification à la crudité des paroles mises dans la bouche du roi; à ces mots : c'est au milieu des agitations que fomentent les passions ennemies ou aveugles, elle a substitué ceux-ci : les agitations qui sortent des passions ennemies ou des entraînements aveugles. Faites un pas de plus; acceptez mon amendement.

L'intention de M. Darblay était excellente; mais nous ne pouvions accepter son amendement qui, malgré les atténuations qu'il apportait à la crudité de la censure proposée contre nous, n'en contenait pas moins la reconnaissance implicite de ce droit de censure que nous contestions à la majorité.

C'est ce que je déclarai :

Je voudrais, dis-je, pouvoir m'associer à l'amendement de M. Darblay , dont j'honore hautement lés intentions et le

courage; mais cet amendement reconnaît à la majorité un droit de blâme que nous lui contestons; cette majorité n'a pas le droit de condamner un seul de ses membres , car chacun de nous est ici représentant de la nation au même titre : il n'y a pas de juges là où il n'y a que des égaux, et tout au plus des contradicteurs. Je le répète, j'aurais voulu donner une adhésion de sympathie et d'estime aux paroles courageuses de l'auteur de l'amendement; la logique et les principes s'y opposent. (Approbation à gauche.)

M. Blanqui, autre membre de la majorité au moment du vote, se lève et déclare, avec une certaine solennité, qu'il ne consent pas à proclamer qu'il y a cent de ses collègues qui sont des ennemis : « Assumez sur vous cette dictature, dit-il, j'en refuse ma part. J'adjure la majorité dont je fais partie de supprimer de V Adresse^ dans l'intérêt de la paix publique, les deux mots : passions aveugles ou ennemies» » Cette déclaration fit une assez vive sensation, même sur le centre, qui n'en rejeta pas moins l'amendement.

Alors M. Desmousseaux de Givré vint à son tour faire une dernière tentative ; il propose l'amendement suivant :

Comptez, Sire, sur la raison publique éclairée par nos libres discussions et par la manifestation libre de toutes les opinions légitimes.

Cet amendement pouvait être accepté par nous, car il faisait disparaître de Y Adresse toute censure de la minorité par la majorité ; aussi le débat se ranima-t-il avec une nouvelle vivacité.

C'est, dit Torateur de l'amendement, dans l'intérêt seul de la majorité à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir et dont je me suis séparé avec tant de regret, que je viens vous supplier de renoncer à cette condamnation de la minorité par la majorité. — Les manœuvres coupables, que dénonçait Charles X, en 1830, à quoi ont-elles servi? à motiver les ordonnances et à amener sa chute. Est-ce que ce sont des

conservateurs qui appuient le gouvernement dans cette voie? Non, Messieurs, ce sont des doctrinaires; cette secte dont la devise est: que tout s'abîme plutôt que notre église. (Approbation à gauche.) M. le président va tirer au sort la grande députation, chargée de porter l'Adresse au roi: je vous demande si quelques-uns de ces députés que vous nous proposez de stigmatiser sont désignés, pouvez-vous attendre d'eux qu'ils aillent porter aux Tuileries leur propre stigmate?

M. le comte de Morny prétend que nous avons tort de nous regarder comme insultés, puisque la majorité nous déclare qu'elle n'en a pas l'intention ; que nous devons, dès lors, nous tenir, comme dans les querelles privées, pour satisfaits.

M. de Lamartine dit « que c'est bien plus le pays qui est frappé dans son droit de se manifester que l'opposition. Cette urne contient la loi, mais elle ne renferme pas l'opinion; cette opinion, qui est l'air vital du gouvernement représentatif et dont on ne peut comprimer les manifestations sans asphyxier la Constitution elle-même : qui vous autorise à venir ainsi mettre la main de la police sur la bouche de la France? Avezvous donc oublié que le Jeu de Paume n'était qu'une réunion qu'on a voulu fermer et qu'il en est sorti une révolution? »

On peut juger de l'impression que faisaient de telles paroles, et sur les centres qu'elles irritaient, et sur les masses qu'elles exaltaient de plus en plus.

M. Vitet, le rapporteur, ayant dit dans sa réponse que nous avions reconnu, lors du vote porté contre les légitimistes pour leur voyage à Belgrave-Square, le droit de l'Assemblée de censurer les actes auxquels des députés avaient concouru, je lui opposai un démenti formel, que je justifiai, en lisant dans le Moniteur la protestation imprimée que j'avais, au nom de mon parti, formulée dans ce débat.

« Jamais, disais-je , jamais les grands pouvoirs

politiques ne dévient impunément de la ligne qui leur est tracée par la Constitution, et ce débat en est un grand et solennel exemple ; puisse la leçon nous profiter!... Il paraît, ajoutais- je aux applaudissements de la gauche, qu'elle ne vous a pas profité. »

M. de Rémusat : « On attaque les personnes et non les actes, car les actes n'ont pas de passion; c'est donc une censure de la minorité par la majorité qu'on vous propose, et cette censure on l'a mise dans la bouche du roi, en disant qu'il fallait bien que la royauté attaquée vînt se revendiquer elle-même et demander réparation. C'est là ce que j'appellerais une politique irréconciliable qui peut faire durer le cabinet, mais qui est pleine de dangers pour la couronne. C'est àvous de voir si, au moment où vous aurez besoin peut-être de réunir toutes les forces vives, tous les dévouements pour faire tête à l'orage qui nous menace, il est prudent d'élever une barrière peut-être infranchissable entre le gouvernement et les hommes qui ont le plus d'autorité sur les masses. »

M. Duchâtel prétend que le ministère n'a pas une politique irréconciliable; qu'il n'aurait pas mieux demandé que de voir ses adversaires se rallier à sa politique; mais qu'on lui demande de livrer la majorité en holocauste à la minorité et qu'il n'a pu y consentir. Quant au banquet du douzième arrondissement, il persistait à l'interdire, et lui et ses collègues préféraient assumer sur eux les difficultés et les périls d'une telle résolution, pourvu que la stabilité des institutions fût assurée.

Étrange manière, en effet, d'assurer des institutions que d'en forcer ainsi tous les ressorts.

M. Dufaure clôt enfin ce débat par une vigoureuse réplique :

Rehsez le discours de la couronne, dit-il, vous y verrez la 1. 32

couronne face à face avec tous ceux qu'elle traite d'aveugles ou ennemis; voilà la faute fo ad amen taie commise par le cabinet, je voudrais pouvoir accepter les paroles plus conciliantes qui ont été dites à la fin de ce débat, mais elles sont tardives ; vous voudriez reculer ( Au centre : Non ! non !...) que vous ne le pourriez pas. Un de vos amis, lors des interpellations de M. Odilon Barrot sur l'affaire Petit, disait que ces interpellations avaient pour objet de retarder le jour où les opposants auraient à rendre eux-mêmes leurs comptes et d'accusateurs deviendraient accusés. Vous le voyez bien, il s'agit d'accusation et par conséquent d'un vote de condamnation , c'est-à-dire d'affaiblir l'autorité morale d'une grande partie du parlement ; c'est une immense faute. Rendez l'homme respectable à l'homme, disait M. Duport à l'Assemblée constituante; et moi, je vous dirai; rendez le député respectable au député, si vous voulez que le corps entier soit respecté.

Cette honnête éloquence était perdue pour les centres qui, impatients de se donner une satisfaction de plus, mais qui devait être la dernière, repoussèrent l'amendement de M. Desmousseaux de Givré par 228 voix contre î85, et votèrent ce paragraphe fatal par 223 suffrages. Toute l'opposition s'abstint.

Quand on cherche à se rendre compte des causes qui portaient le gouvernement et les centres à pousser ainsi les choses à l'extrême, il faut, sans doute, faire la part de l'amour-propre blessé et des positions menacées; mais la peur, cette mauvaise conseillère des gouvernements, qui les fait presque toujours sombrer par les moyens mêmes qu'ils emploient pour conjurer le danger., la peur était pour beaucoup dans cette politique à outrance du roi et du parti conservateur; les uns et les autres, depuis 1830, voyaient la révolution dans toute réforme, dans tout déplacement du pouvoir de droite à gauche. Le roi Louis-Philippe ne disait-il pas, même après la catastrophe et lorsqu'il était sur la terre d'exil, à des gardes nationaux qui lui

reprochaient de s'être trop pressé d'abdiquer : « Ce que j'ai fait, je le ferais encore : plutôt abdiquer que d'accorder ces réformes et de faire arriver au pouvoir l'opposition ; c'eût été la fin'^e toute chose. » (Voir le récit de M. Lemoyne dans le Journal des Débats.)

Mais, ce qui est étrange, c'est que cette peur qui les aveuglait se combinait chez eux avec une confiance excessive dans leurs forces et avec un certain mépris de leurs adversaires; c'est qu'en même temps que, par peur, ils résistaient à outrance à toute concession, par le mépris qu'ils avaient des forces de l'opinion, ils croyaient n'avoir rien à redouter de l'agitation des masses. — J'entends encore le maréchal Bugeaud, dans nos conversations du couloir, nous dire insolemment : Ah! messieurs les libéraux, vous voulez engager faction, eh bien! commencez et nous vous donnerons une bonne leçon !

Combien de fois les journaux ministériels ne nous avaient-ils pas annoncé que toutes les dispositions étaient d'avance prises pour avoir promptement raison de toute insurrection ; que les postes étaient d'avance désignés d'après un plan savamment combiné et qu'on n'avait rien à redouter d'un soulèvement populaire '.

Le neveu du général Valazé me racontait, qu'accompagnant le roi Louis -Philippe en sa qualité d'officier d'ordonnance, sur la terrasse des Tuileries du bord de l'eau, le 21 ou le 22 février, ils s'étaient avancés jusqu'au bout de cette terrasse qui fait face au Palais-Bourbon ; que là, le roi s'était arrêté et lui avait dit, en lui montrant le palais : Vous voijezce lieu, on s'y agite beaucoup en ce moment y on y fait bien du

1. Encore une ressemblance avec ce qui s'était passé en 1830. La Quotidienne, à la veille même de la lutte, écrivait cette insolence: Les vilains, oignez-les, ils vous poindront; p oignez- les, ils vous oindront.

bruit : c'est une tempête dans un verre d'eau. C'était cependant à ce même moment, qu'effrayés des suites du conflit qui nous paraissait de plus en plus imminent, nous risquions tout pour l'éviter, jusqu'à notre popularité.

Cependant quelques conservateurs qui votaient VAdresse ne partageaient pas cette confiance et ils crurent devoir faire encore une tentative pour obtenir du ministère au moins une promesse de réforme qui vînt faire cesser cette fermentation générale qui devenait inquiétante.

M. Sallandrouze de Lamornaix proposa d'insérer après la phrase : des passions aveugles ou ennemies, déjà votée, un paragraphe ainsi conçu :

Au milieu des manifestations diverses, votre gouvernement saura reconnaître les vœux réels et légitimes du pays : il prendra, nous l'espérons, l'initiative de réformes sages et modérées que réclame l'opinion publique, parmi lesquelles il faut d'abord placer la réforme parlementaire. Dans une monarchie constitutionnelle, l'union des gretnd s pouvoirs de l'État perj?iet de suivre sans danger une politique de progrès et de satisfaire à tous les intérêts moraux et matériels du pays.

Cette proposition fut vivement appuyée comme une dernière planche de salut par les quelques conservateurs qui, moins engagés que leurs collègues et plus prévoyants qu'eux, sentaient la nécessité de conjurer la catastrophe qui devenait de moment en moment plus imminente.

M. Desmousseaux de Givré leur disait : « La victoire que vous avez remportée dans le vote précédent est une de ces victoires fatales dont il n'en faudrait pas beaucoup de semblables pour achever de dissoudre tout à fait le parti conservateur; vous avez voulu, disiez-vous, résister à des exigences de vos

adversaires; accordez maintenant à vos amis les réformes nécessaires; n'attendez pas d'être obligés d'opter entre une faiblesse et une folie : c'est l'avertissement d'un conservateur loyal et convaincu'. »

A cet appel si loyal et si politique tout à la fois, M. Goulard, au nom des centres, répondit : « Que le moment de proposer une réforme était mal choisi, alors que, par des sentiments d'ambition et de rancune, certains hommes préparaient le renversement du ministère. »

M. Sallandrouze de Lamornaix se défendit avec indignation contre ce reproche d'avoir obéi à des rancunes ou à des vues ambitieuses. « Quoi que fasse le ministère, s'écrie-t-il, la réforme s'accomplira avec lui ou contre lui. » (Très-bien!)

M. Clapier, autre conservateur : « L'agitation règne dans le pays et vous en faites un motif pour refuser la réforme; mais qui vous dit que cette agitation ne sera pas plus grande l'année prochaine? La désaffection gagne tous les jours et la couronne s'en ressent. Vous pouvez apaiser tout cela par une simple espérance donnée, et vous la refusez : c'est là peut-être de la profonde politique, mais ce n'est certainement pas du bon sens. » (Mouvements en sens divers.)

M. le comte de Morny : « Il ne faut pas céder actuel-

1. Pareil avertissement avait été donné par les députés de la majorité qui, s'étant réunis, avaient décidé qu'ils porteraient au ministère le vœu qu'ils formaient pour que les réformes demandées fussent enfin concédées par lui. M. Guizot, après avoir lu l'espèce d'adresse que les députés lui apportaient, leurayant demandé si elle contenait une opinion bien arrêtée de leur part et s'ils seraient disposés à l'appuyer de leurs signatures , tous s'étaient empressés de signer. Le ministre se serait empressé de porter leur écrit au roi qui, après l'avoir lu, l'aurait froissé dans ses mains et foulé aux pieds avec colère en s'écriant : Hé bien, puisque ces messieurs veulent des réformes, qu'ils passent à la gauche!.... Que ne l'ont-ils pris au mot, ils l'eussent sauvé! Ce fait m'a été attesté par M. Chambolle qui le tient d'un des signataires de l'adresse, M. André Kœchlin.

lement. » Mais il ajoute qu'une réforme est devenue nécessaire et que s'il croyait le ministère opposé à la réforme parlementaire et résolu à ne pas la présenter dans la session prochaine, il se séparerait de lui à l'instant même.

M. Guizot était, par cette déclaration d'un des hommes qui traduisaient le plus exactement la pensée de la majorité, placé dans une situation délicate. Il avait à choisir entre le roi dont il savait bien la résistance à toute réforme, et ses insurmontables amis qui

^ M signifiaient que leur patience était à bout et que la fin des atermoiements était arrivée.

Voici comment ce ministre se tira de ce pas difficile :

Il commença par déclarer « qu'en présence de l'état

. de la France et de l'Europe, il manquerait à tous ses devoirs s'il proposait une réforme qui amènerait la dissolution de l'Assemblée; qu'il ne ferait pas non plus de promesse, car en pareille matière, promettre, c'était plus que faire. (Voilà pour le roi.) Il ajoutait

r cpour ses amis impatients, qu'il ne méconnaissait pas tl'état des esprits, ni dans la Chambre, ni dans le pays, et qu'il en tenait compte : que s'il parvenait à rallier le parti conservateur tout entier à l'idée de la réforme, la transaction aurait lieu; sinon qu'il laisserait à

r d'autres la triste tâche de présider à la désorganisation de ce grand parti. »

C'était fort adroitement éluder la réponse ; mais ce

r n'était pas une réponse. Aussi, M. Sallandrouze de •Lamornaix ne put-il s'empêcher, malgré sa réserve

\ et sa timidité habituelles, de s'écrier : « Que cela ai'était pas sérieux ! et que si le ministre ne prenait pas nettement et sans embage l'engagement de présenter l'année prochaine la réforme, il maintiendrait son amendement. »

M. Guizot ayant gardé le silence, l'amendement fut

maintenu par son auteur et rejeté à la même majorité de 222 voix contre 189.

V Adresse fut ensuite votée après quelques paroles de MM. Thiers et Rémusat, qui firent remarquer que le ministère capitulait sur la question de réforme et que, dans une telle situation, on avait été bien coupable de faire tant de bruit et de jouer si gros jeu, pour obtenir un répit de quelques mois.

Le 46 février 1848, M. Sauzet portait aux Tuileries cette Adresse si laborieusement enfantée, et à cette phrase, qui devait être si vite et si cruellement démentie : Sire, vous affermissez chaque jour l'édifice que nous avons fondé avec vous, le roi répondait par ses banalités ordinaires. Je n'ai pas besoin de dire que l'opposition entière dans toutes ses nuances s'était abstenue de paraître à cette jcérémonie.

Le gouvernement s'était flatté d'atténuer l'effet des banquets par celui de la discussion de V Adresse, et eia cela il s'était étrangement abusé. Le débat si vif, si prolongé et dans lequel, il faut bien le dire, les ministres et leurs orateurs, après avoir assez fièrement débuté, finissaient assez péniblement par une sorte de capitulation, avait étendu et accru l'agitation à un degré qui commençait à nous faire réfléchir nousmêmes.

Quant au roi, il persistait plus que jamais à fermer les yeux sur le danger ; les avertissements ne lui manquaient pourtant pas de la part de personnes qui avaient toute espèce de droit à sa confiance.

Le maréchal Sébastiani, qui l'avait loyalement servi, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, et qui était resté l'ami de la famille royale et particulièrement de la princesse Adélaïde, crut, lui aussi, pour répondre à la recommandation que cette princesse lui avait faite à son lit de mort, devoir adresser à Louis- Philippe quelques observations sur les conséquences

dangereuses que pourrait avoir son obstination à garder le ministère Guizot. « Le vide se fait autour de vous, sire; vous voilà acculé à un seul homme, à une seule combinaison. Vous avez perdu la liberté de vos mouvements; c'est une position bien fausse et bien dangereuse, pour un roi constitutionnel... )> — A ces observations aussi loyales que vraies, le roi répondait par une injure : On voit bien que nous vieillissons, maréchal... — Injure qui fut vivement ressentie par celui à qui elle s'adressait; car il ne parut pas aux Tuileries dans la journée du 24 février.

M. Sallandrouze de Lamornaix, interrogé par le roi sur ce qui se passait dans le monde des affaires, crut devoir répondre qu'il y régnait une vive inquiétude et qu'il serait temps d'aviser et d'apaiser les esprits par une réforme. Vendez-vous bien vos tapis, M. Sallandrouze? lui ditironiquementLouis-Philippe.

Ainsi l'obstination du roi était arrivée jusqu'à l'insolence vis-à-vis de ses propres amis.

Sur quoi pouvait donc reposer sa confiance? il obtenait encore, il est vrai, des votes complaisants de la majorité ; mais il savait mieux que personne à quel prix et combien était laborieuse pour lui et pour ses ministres la tâche de retenir cette majorité et de l'empêcher de se dissoudre.

Il avait, il est vrai, placé ses fils à la tête de tous les grands commandements : le duc de Nemours dirigeait le ministère de la guerre ; le duc d'Aumale était gouverneur de l'Algérie ; le prince de Joinville commandait la flotte; le duc de Montpensier, l'artillerie à Vincennes. Il avait placé au fauteuil de la présidence de la Chambre M. Sauzet, incapable de lui causer aucun ombrage, mais aussi de faire face à aucun péril sérieux; il l'avait préféré àDupin qui était moins facile à manier. Il avait confié le commandement de la première division militaire au général Tiburce Sébastian!,

un (le ces militaires insignifiants qui ne prennent rien sur eux. Le commandement de la garde nationale de Paris avait été donné au général Jacqueminot, beaupère de M. Duchâtel : c'était, on se le rappelle, mon ancien compagnon dans l'expédition de Rambouillet, excellent militaire, poussant même la bravoure jusqu'à la témérité, mais parfaitement incapable de comprendre et de manier une milice raisonnable comme l'était la garde nationale de Paris. Enfin, la préfecture de police, cette fonction si importante en tous temps et surtout dans un moment de grande crise politique, il l'avait confiée à M. Gabriel Delessert, frère des banquiers de ce nom, fort honnête homme, mais bien plus propre à présider quelque association philanthropique qu'à diriger la police de Paris. Je ne parle pas du préfet du département de la Seine, M. de Rambuteau, qui lui avait donné des avertissements exacts sur la disposition de la bourgeoisie de Paris, mais n'avait pas été écouté ; il n'avait d'ailleurs que bien peu d'autorité.

Si c'est sur un tel entourage que se basait la confiance du roi, il se trompait étrangement, car là où il croyait avoir acquis des forces, il s'était, au contraire, créé des causes de faiblesse; tous ces grands ressorts du pouvoir concentrés, les uns dans la personne de ses fils, les autres confiés à des mains débiles ou à des caractères effacés, devaient lui manquer au moment de la crise suprême : c'était encore là une des conséquences, en même temps que l'expiation de cette manie qu'il avait de n'avoir autour de lui que des instruments dociles de sa propre volonté.

Malheureusement le roi, ses ministres et le parti conservateur ne s'abusaient pas seuls, ils étaient parvenus à nous tromper nous-mêmes sur les forces réelles dont ils croyaient pouvoir disposer. Ils étaient parvenus à nous faire partager jusqu'à un certain point

leur fausse sécurité ; ils nous rendirent par cela même moins défiants des suites de l'agitation que nous avions dû provoquer pour répondre à leur défi.

Tout en pressentant le danger, en multipliant nos avertissements, nous étions cependant très-éloignés de soupçonner avec quelle facilité ce gouvernement qui se disait si fort serait renversé.

Aussi, les ministres nous ayant dénié le droit de réunion, même dans des locaux privés, et nous ayant défié de faire juger la question par les tribunaux, nous n'hésitâmes pas à relever et à accepter ce nouveau défi.

Revenant sur notre précédent refus, nous consentîmes à assister au banquet du 12^ arrondissement qui fut dès lors repris à la condition, toutefois, que les détails de la manifestation seraient réglés par nous.

En conséquence, nous avions arrêté que le lieu du banquet serait aussi éloigné que possible des grands centres de la population ouvrière. On l'avait relégué au fond des Champs-Elysées, dans un terrain vague que nous avait prêté M. Nitot. 11 fut convenu que le jour choisi pour ce banquet ne serait pas un jour férié et que la liste des personnes conviées serait arrêtée en commission : l'exclusion avait été donnée par M. Garnier-Pagès lui-même à M. Ledru-Rollin et à ses coreligionnaires. Circonstance singulière, et qui prouve combien notre confiance à tous était grande, les ministres eux-mêmes avaient délégué deux de leurs amis, MM. de Morny et Vitet, pour s'entendre avec nous sur le programme de la journée. Il avait été convenu entre nous et nos commissaires, que le jour du banquet, les députés de l'opposition partiraient du lieu ordinaire de leur réunion qui était vis-à-vis de l'église de la Madeleine, et que, précédés et suivis de détachements de gardes nationaux sans armes, ils se rendraient à pied etprocessionnellementau lieu du

banquet, en traversant la place de la Concorde et en remontant les Champs-Elysées; qu'arrivés au rendezvous, je prendrais la parole (on voulait bien s'en rapporter à moi pour le texte du discours), qu'aussitôt que j'aurais cessé de parler, un commissaire de police se présenterait, dresserait procès-verbal de notre contravention à l'arrêté du préfet de police, et nous sommerait de nous séparer. Qu'alors, j'annoncerais aux assistants que. la justice étant saisie, nous n'avions plus qu'à attendre sa décision avec une confiance respectueuse et à nous retirer.

Il y avait bien peut-être quelque puérilité de part et d'autre à espérer que, dans l'état d'exaltation où étaient arrivés les esprits, tout se passerait selon le programme. Cela prouve du moins combien les ministres eux-mêmes étaient loin de redouter l'épreuve de cette agitation légale. Il ne vint dans la pensée d'aucun de nous que cette manifestation ainsi livrée à elle-même pût dégénérer en une révolution; et je crois encore aujourd'hui que ministres et opposants ne se trompaient pas dans leurs prévisions, et que les choses se fussent passées comme nous l'avions prévu, si le programme convenu eut été maintenu jusqu'au bout; tel était du moins le sentiment que nous exprimaient, même après la rupture de cet accord, MM. le comte de Morny et Vitet, qui avaient été auprès de nous les porteurs de parole du ministère.

Cependant, comme la masse de la population de Paris, accrue de toutes les députations des départements voisins, se préparait à prendre part à la nanifestation et que nous prenions sur nous, dans cette circonstance, une très-grosse responsabilité , voici les précautions que nous avions jugées nécessaires pour éviter toute perturbation : au lieu de laisser cette foule à elle-même, et afin d'y introduire quelque ordre, nous étions convenus que tous ceux des assistants qui

feraient partie de la garde nationale revêtiraient leur uniforme, sans autre arme que le sabre ; qu'ils se réuniraient par numéro de légion, afin que, se connaissant entre eux, la surveillance fût plus facile : même décision pour les écoles qui devaient se réunir chacune sous sa bannière, ainsi que pour les députations des départements. Chaque corps était appelé ainsi à exercer sur lui-même une discipline qui, pour être volontaire, n'en devait être, selon nous, que plus efficace.

Jusque-là, nous avions affaire à la bourgeoisie ou à la jeunesse instruite de Paris; mais M. Guinard vint nous demander d'admettre les classes ouvrières qui désiraient, elles aussi, faire partie de la manifestation ; il nous répondait d'ailleurs de la parfaite tranquillité. On me fit juge de la question, et ce n'est pas sans quelque hésitation que je me décidai à admettre les ouvriers, à la même condition que celles que nous avions établies pour les autres classes de citoyens, à la condition de se réunir par état et sous des bannières distinctes, afin que tous ceux qui composeraient ces divers groupes répondissent les uns des autres et pussent se contenir réciproquement. Je jugeai, d'ailleurs, qu'il était plus prudent d'admettre ces classes ouvrières satisfaites et désireuses de répondre à la confiance qu'on leur montrait, que de les laisser en dehors, inquiètes, mécontentes et abandonnées à leurs passions : nous comptions aussi et principalement, pour le maintien de l'ordre dans cet immense rassemblement, sur cet instinct si sur et si intelligent du peuple de Paris ; averti par cet instinct que le plus léger trouble nuirait à l'effet politique de la manifestation, il eût fait sa police lui-même, et au besoin réprimé très-energiquement les perturbateurs.

Pour rendre la chose plus assurée, nous avions répandu et fait adopter ce mot d'ordre, que tout individu qui troublerait l'ordre serait considéré comme un

agent provocateur et immédiatement chassé des rangs.

Un programme devait annoncer toutes ces mesures de prudence, et rappeler aux masses l'immense intérêt que tous les patriotes avaient à donner au gouvernement cette preuve de sagesse en même temps que d'énergie.

C'est ce programme que nous eûmes le tort d'abandonner à larédaction des journalistes qui faisaient partie de la Commission, croyant qu'il suffisait d'en avoir bien expliqué l'esprit et les principales dispositions pour qu'ils s'y conformassent dans la publicité qu'ils lui donneraient.

M. Armand Marrast, rédacteur en chef du journal le National, sans altérer cependant le fond des dispositions qui avaient été convenues, crut devoir revêtir ces préparatifs d'une sorte de caractère semi-officiel et parler un peu comme l'aurait fait un préfet de police en exercice.

Ce tort de forme qui était, d'ailleurs, celui d'une simple rédaction de journal, n'était pas de nature à motiver la rétractation de l'accord intervenu entre le gouvernement et nous ; nous avions même offert de substituer une rédaction plus modeste à celle un peu ambitieuse de Marrast, rédaction dont les délégués des ministres s'étaient montrés satisfaits. Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que des hommes politiques responsables moralement d'une si grande réunion d'hommes prissent les mesures nécessaires pour y maintenir l'ordre?

Mais si cet article du journal le National ne fut pas le motif, il fut le prétexte de la mesure de rétractation qui vint tout à coup nous frapper. La veille du jour indiqué pour le banquet, alors que les masses étaient déjà pour ainsi dire en mouvement, MM. le comte de Morny et Vitet vinrent nous annoncer avec tristesse

que le ministère retirait le consentement qu'il avait donné dans lestermes que j'ai dits.

Les troupes, au lieu de rester consignées dansleurs casernes, devaient occuper la voie publique et dissiper au besoin par la force toute agglomération ; on nous permettait, d'ailleurs , de nous rendre isolément au banquet, ^i cela nous convenait.

La vraie cause de cette résolution si tardive et si inopportune était dans les immenses -proportions que prenait la manifestation: en effet, les chemins de fer versaient dans les gares des masses de provinciaux qui venaient apporter leur concours aux Parisiens, et de plus, bien que le général de la garde nationale eut fait afficher une proclamation dans laquelle il prévenait les gardes nationaux qu'il leur était défendu de prendre part à la manifestation afin^ disait-il, d'épargner charitablement à ceux qui devaient s y rendre le déplaisir de se voir en si petit nombre, en dépit de cette charité fort suspecte, l'immense majorité de la garde nationale se préparait à se rendre en uniforme à ce banquet : on peut juger de l'eff'et politique que le simple fait de la présence de 20 à 30,000 gardes nationaux aurait produit sur l'opinion. Le ministre sentit bien qu'après une telle manifestation , il lui serait impossible de continuer sa politique et de rester au pouvoir ; ce fut là, je dois le dire, la cause réelle de la détermination des ministres; sans quoi leur conduite ne se comprendrait pas ; ils se seraient montrés aussi légers , aussi inconsidérés en interdisant la manifestation sur* une simple rédaction inconvenante d'un journaliste , qu'ils l'avaient été en la permettant sans en prévoir les plus inévitables conséquences essentielles, spécialement les mesures d'ordre que devaient nécessairement prendre ceux sur qui pesait la responsabilité du banquet.

Cette rétractation tardive du ministère nous faisait une situation très- difficile.

Le rendez-vous était donné au peuple ; y manquerions-nous? et d'un autre côté, en y allant, encouragerions-nous la population à s'y rendre, en masse, malgré les défenses de l'autorité, et prendrions-nous ainsi sur nous la responsabilité duconflit sanglant qui ne pouvait manquer d'en être la suite?

Telle était la redoutable question qui se dressait devant nous.

Elle fut agitée dans une réunion où étaient nonseulement ceux de mes collègues qui s'étaient plus particulièrement occupés des banquets, mais tous les membres du comité électoral parisien.

« Il n'y a pas à délibérer, disaient les uns, notre honneur est engagé. Nous avons donné rendez-vous au peuple, il nous attend!... Manquer à ce rendezvous, c'est perdre en un instant cette popularité si lentement et si laborieusement acquise, et alors la direction des événements nous échappe. — Mais ne voyez-vous pas, répondaient les autres, que si nous allons au banquet, les masses déjà en mouvement nous y suivront, qu'elles se heurteront avec la troupe armée qui a la consigne de les dissoudre et que le conflit est inévitable. Or, qui peut en prévoir de sangfroid toutes les conséquences? Encore si nous partagions le péril commun ; mais notre inviolabilité nous protège. Ce n'est pas notre sang qui sera versé, ce sera celui des citoyens que nous aurons, pour ainsi dire, poussés dans cette lutte inégale. »

Cette dernière considération fortement appuyée par les républicains les moins suspects, MM. Marie, Bethmont et autres, fit impression, et le parti de l'abstention l'emporta. La majorité déclara qu'il valait mieux risquer notre popularité que de courir les hasards de la guerre civile.

La réunion se tenait chez moi, et je la présidais. Je ne crus pas devoir prendre part à la délibération, je me

faisais un scrupule d'influencer une résolution dans laquelle chacun jouait son honneur et peut-être sa vie ; mais j'étais de l'avis qui prévalut. Plusieurs députés, MM. de Lamartine, Lherbette, entre autres, déclarèrent qu'ils ne se considéraient pas comme liés par la majorité, et qu'ils se rendraient au banquet s'il avait lieu. Mais les commissaires de ce banquet, et M. Armand Marrast le premier, reconnurent que la manifestation, sans nous, perdait toute son importance politique, et l'abstention devint générale.

A peine cette décision fut-elle prise, que la nouvelle en fut répandue dans Paris. Une réunion d'officiers de la garde nationale avait lieu au même moment dans les bureaux du journal le Siècle. MM. Duvergier de Hauranne et Chambolle furent chargés d'aller expliquer à cette réunion les motifs de notre résolution qui fut fort mal accueillie, et nos amis parvinrent très-difficilement à calmer l'irritation que cette nouvelle fit éclater parmi ces officiers.

Une nombreuse députation des écoles vint même jusqu'à mon domicile m'adresser de vifs reproches, pour ce qu'ils appelaient une désertion en présence de Venncmi. Je leur répondis sévèrement qu'ils étaient bien jeunes, pour juger des hommes qui avaient fait depuis longtemps leurs preuves de courage et de patriotisme, et je les congédiai. La fermentation était grande et les efforts mêmes que nous faisions pour éteindre l'incendie paraissaient n'avoir d'autre résultat que de le rendre plus violent.

On en jugeait autrement aux Tuileries : au lieu de considérer notre renonciation au banquet comme le signal le plus certain d'un danger imminent et de s'en effrayer autant et même plus que nous, le roi, dès qu'il fut informé de notre résolution, se laissa emporter à un accès de joie, comme s'il avait victoire gagnée : du plus loin qu'il aperçut M. de Salvandy

qui venait faire sa visite aux Tuileries, et c'est de lui que je tiens ce détail, il courut au-devant de lui, et lui cria avec une sorte d'exaltation : « Hé bien^ Salvandiji vous nous disiez hier que nous étions sur un volcan; — il est beau, votive volcan/ — Ils renoncent au banquet, mon cher; omï, ils y renoncent; je vous avais bien dit que tout cela s'évanouirait en fumée... — Je n'avais cependant pas tort, répond le ministre, en fm courtisan, il ne leur manque, pour faire une révolution^ quun duc d'Orléans. » — Il venait de toucher une corde sensible : car, plus d'une fois, le roi, dans nos conversations, m'avait exprimé cette même pensée, et m'avait dit en parlant des insurrections qui avaient avorté en Italie et en Espagne, i^ Bah! ils ne réussiront à rien; ils n ont pas un duc d'Orléans! » Son amour-propre flatté vint encore ajouter à son entrain, et s'adressant à la reine : « Tu viens d'entendre Salvandy, ma chère Amélie; il dit qu'ils nont pas un duc d'Orléans. Je le crois bien; aussi les voUà qui reculent. »

Il y avait quelque chose de triste dans cette folle gaieté que devait suivre de si près une cruelle agonie. Comment Louis-Philippe, qui, certes, ne manquait pas d'intelligence, ne comprenait-il pas que pour que nous nous fussions décidés à renoncer à ce banquet malgré un engagement solennel, il fallait que le danger fût bien grand et bien imminent ! Notre résolution aurait dû être, pour lui, un sinistre avertissement de ce qui nous menaçait tous.

Cependant, en même temps que nous avions renoncé au banquet, nous avions senti la nécessité de faire diversion aux passions populaires en essayant de les détourner sur un débat parlementaire; c'est dans cette intention que nous avions décidé, séance tenante, qu'un acte d'accusation serait porté contre le ministère : cet acte fut à l'instant même couvert de plus de 100 signatures de députés, et, le lendemain, :. 33

au commencement de la séance, je le déposai sur le bureau du président de la Chambre : on en trouvera le texte dans les documents ; cet acte n'était que le résumé des griefs signalés tant de fois dans la discussion de VAdî-esse: à savoir, corruption à l'intérieur, abaissement à l'extérieur, compromission de la couronne. Avant que ces résolutions eussent été prises par l'opposition, la veille même du jour assigné pour le banquet, la préoccupation avait été grande dans la Chambre ; malgré l'assurance affectée que montraient les centres et bien qu'ils insistassent beaucoup pour que la discussion alors entamée sur la banque de Bordeaux se continuât comme si rien ne s'agitait au dehors, il était facile de s'apercevoir de l'anxiété qui régnait sur tous les visages. Vers la fin de la séance, je demandai la parole et les députés qui^ groupés dans la salle des Pas-Perdus et des Conférences, se livraient à des conversations animées, rentrèrent en foule; il se fit tout à coup un silence profond.

Après avoir rappelé l'accord qui s'était fait entre le ministère et l'opposition pour régler les conditions du banquetdu12® arrondissement, «j'ose affirmer, dis-je, que si cet accord avait été conservé, la manifestation se serait accomplie sans aucun désordre; mais aux conseils de la prudence ont succédé d'autres inspirations. Le gouvernement a jugé à propos d'interdire tout rassemblement, et de faire intervenir la force armée: je crains bien que, sous le prétexte d'apaiser le trouble, cette mesure ne le fasse naître et que les dispositions prises par le ministre dans l'intérêt de l'ordre ne soient, au contraire, la cause d'une grave et dangereuse perturbation. (Rumeurs au centre.) Mais tout en exprimant cette crainte, si ma parole peut avoir quelque influence dans mon pays, je n'hésite pas à dire très-haut que, dans la situation

qu'on nous fait, le premier devoir de tout citoyen à quelque opinion qu'il appartienne est d'employer tout ce qu'il peut avoir d'énergie pour prévenir les malheurs que je prévois. (Très-bien!) Il n'y a pas de ministère, pas de système politique qui vaille une goutte de sang versé. (Nouvelle approbation.) Il ne dépendra pas de moi d'écarter les terribles éventualités qui se préparent. »

M. Duchâtel, tout en reconnaissant l'espèce de convention qui était intervenue entre le ministère et nous, s'excusa d'avoir rompu cette convention, sur le programme tracé par le journal le National. « C'était, disait-il, la proclamation d'un gouvernement se substituant au gouvernement régulier, un gouvernement qui se permettait de convoquer la garde nationale, de lui donner des consignes; tolérer une pareille usurpation des pouvoirs publics, c'eût été abdiquer. »

A quoi je lui répondis de mon banc :

Ce n'était pas la crainte d'une manifestation tumultueuse qui avait motivé la mesure prise par le ministère, mais bien plutôt le calme imposant et l'immense concours de citoyens paisibles qui l'avaient effrayé pour le mantien de sa politique; que l'article du National n'avait été qu'un prétexte; que cet article je n'avais eu kl'avouer ni aie désavouer..., (Et comme les centres m'interrompaient et me criaient : Avouez ou désavouez!... ) Je vous mettrai tous d'accord, leur dis-je. J'avoue hautement l'intention de cet article, j'en désavoue les expressions. (Très-bien!) Toutes les fois que des hommes politiques provoquent un grand concours du pubhc, leur devoir est de prendre les moyens officieux de prévenir tout désordre. Si, dans notre pays, il ne peut y avoir de réunion de citoyens autre que celles que la poUce aura réglementées et organisées, à la bonne heure! mais dans un pays de liberté, il faut bien s'accoutumer à ce que de pareilles manifestations se règlent par ceux qui y concourent et qui en répondent. Il faut faire ensuite que la liberté se discipline et fasse sa police elle-même : ce sont là les mœurs de tout peuple digne de la liberté. L'appel des

gardes nationaux a été fait dans cette pensée d'ordre public. (Approbation à gauche.) Cet appel était purement officieux; libre à chacun d'y répondre et il n'y a rien de sérieux dans l'assimilation que vous prétendez établir entre un tel appel et une convocation publique officielle et obligatoire. Je vous le répète, grâce à l'instinct si sûr et si intelligent de notre peuple, je vous aurais garanti la plus parfaite tranquillité. (Applaudissements à gauche. ) Tandis que les mesures de compression auxquelles vous avez recours ajouteront encore à l'exaspération des esprits et vont tendre davantage une situation déjà beaucoup trop tendue. {Au centre : Allons donc!...) Vous n'avez pas voulu de l'ordre par la liberté ; subissez donc les conséq^uences de la situation que vous avez faite... »

Sur ces paroles, prononcées avec un accent de triste et ferme conviction, je me rassis et l'assemblée se sépara. C'est à la suite de cette séance que l'opposition prit le parti de renoncer au banquet.

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