‹ Mémoires posthumes (volume 3)Chapitre 30 sur 31 · SAVOIR · texte numérisé non relu

SAVOIR

Gardes du corps, compagnie de Grammont 150

—, — deCroy 187

— — de Noailles 144

— — de Luxembourg 200

''. '^ V ^ reporter 68i

Report 681

Lanciers 550

Dragons 560

Chasseurs 600

Hussards 469

Artillerie (40 pièces de canon) oOO

Gendarmerie d'élite 370

— de Paris

Train des équipages et de rétat-major 400

1er Grenadiers à cheval 105

2e Grenadiers 545

18» Chasseurs de la ligne 700

Sire,

Sur la demande du prince de Polignac, nous nous sommes rendus à sa prison ; il ne nous a lait aucune communication qui soit d'un intérêt général, il ne nous a entretenus que de sa position particulière et de ses moyens de justification. Nous nous sommes assurés qu'aucune rigueur inutile n'était employée envers lui, que les mesures prises par l'administration municipale n'étaient exactement que celles nécessitées pour la propre sûreté du prince. Il importe que son séjour à Saint-Lô ne se prolonge pas longtemps encore: le choix de cette ville pour le licenciement des quatre compagnies des gardes, le voisinage de l'ancien théâtre de la chouannerie où, dit-on, quelques prêtres et quelques individus s'agitent, exigent peut-être que la translation du prisonnier s'effectue le plus tôt possible ; tel est, au reste, le vœu que nous ont exprimé les autorités de la ville et qu'elles nous ont chargé de répéter à Votre Majesté.

Après avoir arrêté le décompte pour solde à payer aux gardes et délégué au général Gresseau les pouvoirs nécessaires pour faire la répartition à chacun de ce qui lui rêve-

nait; délivrer les feuilles de route; recueillir le matériel et placer les chevaux dans les dépôts de Caen et d'Alençon, nous partirons pour Caen où nous allons coucher et de cette \ille nous nous dirigerons sur Paris; à moins d'incident extraordinaire, cette dépêche est la dernière que nous adresserons à Votre Majesté.

Nous sommes avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté les très-humbles et très-fidèles sujets.

Paris, le 28 décembre 1830.

SlRE,

Lorsque Votre Majesté a daigné me confier la préfecture de la Seine, elle a bien voulu ajouter que c'était à titre de dévouement que je devais accepter ces fonctions, dont je sentais l'importance et prévoyais toutes les difficultés; elle m'a fait espérer que ma mission ne durerait pas plus longtemps que la nécessité qui la motivait ; je crois que le moment de rentrer dans mes travaux habituels est arrivé ; le gouvernement de Votre Majesté a constaté sa force, il n*a pas besoin à l'Hôtel de ville d'un homme politique : un bon administrateur lui suffira. Je remets ma démission entre les mains de Votre Majesté, et je ne lui demande pour prix des services que j'ai pu lui rendre, que devoir des rapports de confiance et de bienveillance qui m'ont été si chers survivre à nos rapports officiels. En toute circonstance, Votre Majesté peut compter sur moi, comme sur le plus dévoué de ses sujets.

Signé : Odilon Barrot.

MM. Laffitte, Odilon Barrot et Arago, s'étant rendus aux Tuileries, le 6 juin 1832, furent reçus par le roi et eurent

avec lui une conversation d'une heure et demie dont ce qui suit reproduit fidèlement les principaux traits.

M. Odilon Barrot. Notre démarche auprès de Votre Majesté sera, nous le savons, calomniée; mais forts de nos intentions et assurés que vous nous rendrez justice, nous venons vous entretenir des déplorables événements qui ensanglantent la capitale. Notre démarche est entièrement ignorée du public : ainsi, ce ne sont ni des conditions, ni des remontrances que nous vous apportons; nous venons seulement déposer dans le cœur de Votre Majesté l'anxiété, la douleur de bons citoyens qui vous sont sincèrement dévoués. Nous devons aussi vous supplier de ne pas prêter l'oreille aux mesures de violence qui vous seront suggérées. Dans cette route. Sire, permettez-nous de vous le dire avec franchise, il est difficile de s'arrêter quand on y est entré. Vous allez triompher de la rébellion, au nom de la loi; et toutefois ce triomphe sera cruel, car il sera acheté par du sang français.

Le roi. A qui la faute? qui doit répondre de ce sang?... Quelques misérables ont profité des obsèques du général Lamarque pour attaquer à force ouverte mon gouvernement, pour fusiller la garde nationale et la troupe de ligne!... Mon devoir n'était-il pas tracé ? Je ne sais au surplus quels renseignements vous avez pu recueillir. Quant à moi, je crois que la résistance va cesser. Le canon que vous entendez est celui qu'on a fait avancer pour forcer sans perdre trop de monde le Cloître Saint-Merry dans lequel les factieux se sont renfermés.

M. Odilon Barrot. Nous n'avons jamais considéré comme vraiment dangereuse, ni pour Votre Majesté, ni pour son gouvernement, l'entreprise criminelle de quelques fana tiques faite au nom de la république et avec le symbole du terrorisme. Nous ne doutons pas que l'ordre matériel ne soit bientôt rétabli: c'est pour cela que je me permettrai d'engager de nouveau Votre Majesté à se défier des mesures réactionnaires qui lui seront proposées. Sa victoire a été trop complète pour que la clémence qu'elle montrera puisse prendre aux yeux de personne la couleur de la faiblesse. Tant que la rébellion était flagrante, il fallait la vaincre, ce n'était pas le moment des concessions et nous ne vous en aurions pas proposé; mais lorsque le gouvernement a

triomphé, l'instant est favorable pour réparer les fautes commises. On agit alors librement, avec dignité, et sans compromettre sa force. Voilà ce que la raison et la sagesse conseillent; mais il est rare qu'on opère ainsi. On se laisse enivrer par la victoire ; on entre dans des voies de réaction qui, malheureusement, ensuite ne permettent plus de reculer. C'est là un écueil que nous signalons à Votre Majesté. Il ne manquera pas de gens qui chercheront à la pousser à des mesures de violence: qu'elle se défie de leurs conseils, ils nous conduiraient à une catastrophe.

Le roi. Je ne devine pas ce qui peut vous faire supposer qu'on me conseillera des mesures violentes. Durant la promenade que je viens de faire dans Paris, j'ai souvent entendu crier: Sire, une prompte justice!... En rentrant, j'ai informé Barthe de ce désir de la population. Il m'a répondu qu'en faisant des assises extraordinaires, les accusés pourraient être devant le jury en moins de quinze jours : cela suffit, je crois; la justice aura donc son cours régulier, sans violence d'aucune espèce.

3f. Laffitte. Il ne suffit pas de punir les coupables; il faut aviser à calmer l'irritation générale; ce n'est pas seulement par la force matérielle qu'un gouvernement peut marcher; c'est aussi par la force morale, par l'affection de la nation !

Le roi. Je ne vois rien dans ma conduite qui ait dû me faire perdre l'affection du pays. Je sais bien que la presse travaille chaque jour à me démolir; mais c'est à l'aide du mensonge ; y a-t-il jamais eu, je vous le demande, une personne contre laquelle on ait vomi plus de calomnies?

M. Arago. Sire, notre démarche, devant inévitablement nous amener à demander à Votre Majesté un changement de système, deviendra, comme le disait tout à l'heure M. Barrot, l'occasion de nouvelles calomnies. J'entends déjà nos ennemis s'écrier : Vous le voyez, l'opposition n'a qu'un seul but, qu'une seule pensée; elle veut à tout prix, à toute occasion s'emparer du pouvoir ; elle est insatiable de places, d'honneurs, de richesses. Je désire, en ce qui me concerne, échapper une fois pour toutes à d'aussi ignobles soupçons. Je déclare donc qu'il ne sera au pouvoir de Votre Majesté, ni demain, ni dans un an, ni jamais, de rien faire pour moi ; que jamais, et je donne à ce terme le sens le plus étendu, je n'accepterai aucun des emplois grands ou petits,;

dont le gouvernement dispose ; qu'aussitôt que l'état du pays me permettra de quitter sans déshonneur les fonctions législatives auxquelles la confiance de mes concitoyens m'a appelé, je me livrerai sans partage aux travaux scientifiques que j'eusse dû peut-être ne pa^ abandonner et dans lesquels je n'ai rien à attendre que de mes propres efforts. Après une déclaration aussi positive, Votre Majesté ne pourra voir dans mon langage que l'expression sincère et désintéressée des sentiments d'un citoyen qui voit avec la plus profonde douleur la patrie déchirée par la main de ses enfants.

Sire, dans le mois d'août 1830, la France, sauf une minorité presque imperceptible, avait adopté toutes les conséquences de la révolution de Juillet. Elle croyait qu'un gouvernement monarchique, mais franchement constitutionnel, amènerait sans secousses le développement des libertés qu'elle venait de conquérir au prix de son sang. Ceux-là mêmes qui sont républicains par principes s'étaient soumis sans arrière-pensée. Ils avaient été forcés de convenir, car c'était alors l'opinion à peu près unanime de la capitale et des départements, que des institutions purement républicaines jetteraient dans le pays d'inépuisables germes de discorde dont les étrangers ne manqueraient pas de profiter pour nous attaquer. De là, cette immense popularité qui, dès l'origine, entoura Votre Majesté, et que tous les bons citoyens caressaient avec bonheur, car elle était à leurs yeux une barrière contre laquelle devaient venir se briser en même temps et les factions de l'intérieur et les machinations de nos ennemfs du dehors. La presque totalité des membres de l'opposition n'avait pas d'autres sentiments.

M. Laffitte. Dites l'opposition tout entière, monsieur Arago; ne faites pas d'exception, car aujourd'hui même, au moment où la guerre civile est allumée, si quelque désaccord a percé parmi nous, il n'a pas porté sur la question fondamentale de savoir si la royauté de Juillet doit être défendue et conservée.

Le roi. Je suis vraiment charmé d'apprendre que MM. Cabet et Garnier-Pagès pensent de cette manière.

M. Arago. Quoi qu'il en soit, les dispositions si favorables que je rappelais se sont malheureusement bien affaiblies depuis quinze mois. Maintenant, trois opinions se partagent le pays. La marche du ministère du 13 mars apporte

600 MÉMOIRES D'ODILON EARROT.

chaque jour de nouvelles forces au parti républicain. Nous ne pourrions pas, je crois, lui adresser un plus sanglant reproche : car à notre avis, avec la disposition actuelle des esprits, \a. république amènerait l'anarchie, la guerre civile, la guerre étrangère et peut-être pour un certain temps l'anéantissement de la nationalité française. Le sort du pays, au contraire, ne sera plus incertain, le jour où la nation et le roi cesseront d'être [divisés. Ce jour n'est pas éloigné, je crois pouvoir l'assurer, si Votre Majesté imprime à son gouvernement une marche plus libérale à l'intérieur et moins entachée de faiblesse et de condescendance envers les étrangers. En jetant ce coup d'œil sur notre triste position, je n'ai parlé ni des malheurs qui pourraient atteindre le roi personnellement, ni des malheurs qui pourraient frapper sa nombreuse famille. Toutes mes pensées se sont portées sur l'avenir gros d'orages qui menace la patrie, et je crois avoir rendu ainsi hommage aux sentiments de Votre Majesté.

Le roi. Vous venez de dire, Monsieur, que ma popularité a été ébranlée. Il y a là quelque chose de vrai; mais ce n'est pas aux fautes de mon gouvernement qu'il faut s'en prendre : c'est le résultat des calomnies sans nombre dont je suis continuellement l'objet; c'est la conséquence des manœuvres haineuses soit du parti républicain, soit des carlistes, et par lesquelles ils veulent me démolir. Tous les jours la presse m'attaque avec une violence sans exemple. Quand j'ai vu que j'étais à chaque instant si cruellement outragé, si peu ou si mal défendu, j'en ai pris mon parti. Fort du témoignage de ma conscience, je suis persuadé que toutes ces attaques iront se briser contre le rocher du bon sens public, N'a-t-on pas été jusqu'à prétendre que je sympathisais avec les carlistes? Ceux qui ont répandu un semblable mensonge n'y croient pas ou ignorent complètement l'histoire. Remontez jusqu'à l'origine delà maison d'Orléans, et vous trouverez parmi ses ennemis constants les ancêtres de ceux qui, aujourd'hui, sont les meneurs du parti carliste ; rappelez-vous avec quel acharnement ces mêmes individus ont poursuivi la personne et la mémoire de mon père, qui était cependant un honnête homme. Ses intentions furent toujours pures comme les miennes, et il ne se dirigea jamais que par les sentiments d'un patriotisme ardent et désintéressé. Mes ennemis me représentent à toute occasion

comme un ambitieux aspirant à un pouvoir sans limites ; comme un homme qui ne saurait se passer d'un entourage nombreux, d'une cour brillante ; comme insatiable de richesses.

J'ai passé, Messieurs, par tous les étages de la vie, et je pourrais m'écrier avec Racine :

Heureux qui, satisfait de son humble fortune, etc.

Je ne suis devenu roi que parce que moi seul je pouvais sauver la France du despotisme et de l'anarchie. Mais maintenant il y a de la démence à supposer que moi, qui ai toujours été opposé aux Bourbons de la branche aînée; moi, qui suis leur ennemi le plus mortel, j'aie la pensée de transiger avec eux. On a beaucoup parlé d'un programme de l'Hôtel de ville : c'est un infâme mensonge l J'en appelle, sur ce point, à M. Laffitte.

(M. Laffitte garde le silence; il ne donne point de signe d'assentiment, parce qu'il n'a aucune connaissance personnelle de ce qui a été dit de part et d'autre sur le programme de l'Hôtel de ville.)

Il est faux que j'aie jamais fait aucune promesse; aussi c'est avec indignation que j'ai vu aujourd'hui, dans un discours prononcé aux funérailles du général Lamarque, par une personne que je ne connais pas, qu'on y a parlé à! engagements solennellement acceptés, lâchement oubliés depuis. La révolution de 1830 s'est faite aux cris de: Vive la charte! c'est la charte que le peuple demandait, c'est la charte améliorée par la suppression de l'article 14 dont il jouit. En droit, je n'avais donc rien à promettre ; en fait, je n'ai rien promis.

Dès mon arrivée au trône, j'adoptai une marche qui me parut bonne, qui me semble bonne encore aujourd'hui. Prouvez-moi que je me trompe, et je changerai. Jusque-là, je dois persister; je suis un homme de conscience et de conviction : on me hacherait comme chair à pâté dans un mortier plutôt que de m'entraîner dans une voie dont on ne m'aurait pas démontré la convenance. Ce ne sont pas là les effets de l'influence de ce prétendu entourage dont on parle tant. Je vous le dis avec franchise, un entourage!,., je ne m'en connais point.

Peut-être est-ce l'effet de mon amour-propre; mais je

crois pouvoir ajouter que personne n'a pris sur moi un ascendant qui, dans les grandes ou même dans les petites affaires, me soumette à ses volontés. Mon système de gouvernement, je le répète, me paraît excellent; je n'en changerai point tant que vous ne m'aurez point prouvé qu'il est mauvais.

M. Arago» Les systèmes politiques peuvent être envisagés sous des points de vue très-différents; et s'il avait fallu se prononcer, il y a un an et demi, entre le système que vos ministres adoptèrent et celui auquel nous nous sommes rattachés, je conçois que la discussion aurait pu être longue et peu concluante. Mais aujourd'hui nous n'en sommes plus à une question de pure théorie. L'expérience a prononcé en notre faveur, et malheureusement d'une manière trop évidente. Le carlisme levant audacieusement la tête sur tous les points de la France , les haines politiques portées à un degré de violence sans exemple, la guerre civile dans l'Ouest, la guerre civile dans la capitale, ne sont-ce pas là des condamnations péremptoires du système du d3 mars? Qui oserait soutenir que, depuis un an, notre position n'a pas beaucoup empiré? Les jeunes gens exaltés qui, aujourd'hui, ont essayé d'imposer leur système au pays par la violence, eussent-ils espéré, il y a quinze mois, trouver le moindre appui dans aucune classe de cette population parisienne qui se précipitait alors sur les pas de "Votre Majesté avec tant d'empressement et de joie?

Le roi. Je viens de traverser tout Paris ; vous ne sauriez vous figurer comment j'y ai été reçu. Jamais je n'ai entendu des cris plus unanimes et plus vifs de : Vive le roi! Jamais la garde nationale ne m'a paru plus dévouée.

M. Aragfo. Lorsque j'appris, mardi, à sept heures du soir, à l'Observatoire, les scènes déplorables dont le faubourg Saint-Antoine était le théâtre, je me rendis sur-le-champ à la municipalité du douzième arrondissement pour offrir mes services à M. le maire. Dans cette course, dans celle que je fis avec l'un des adjoints à la place du Panthéon, je rencontrai un bon nombre de gardes nationaux : tous se montrèrent vivement disposés à combattre à outrance le mouvement insurrectionnel qui venait d'éclater, soit qu'il eût une couleur carliste ou républicaine; mais en même temps, la plupart, je dois le dire, me paraissaient désirer qu'après le succès le gouvernement essayât si une marche

PIÈCES JUSTIFICATIVES. 609sî

en harmonie avec la révolution de Juillet ne mettrait pas enfin le pays à l'abri de ces perturbations sans cesse renaissantes, qui finiraient par anéantir complètement le commerce. Je ne suis donc pas surpris que des cris à peu près • unanimes de : Vive le roi! soient sortis des rangs de la garde nationale. Ces cris, s'il m'est permis de les traduire, exprimaient la ferme volonté de conserver votre dynastie sur le trône, de repousser la république et la restauration; mais on se tromperait, je crois, si on voulait y voir une approbation implicite du système du 13 mars : ce n'est là, au reste, que l'opinion d'un simple garde national. Je regrette aujourd'hui, pour la première fois, de ne pouvoir pas donner à mes paroles l'autorité qu'elles auraient eue en sortant de la bouche d'un colonel.

Le roi. Je comprends, monsieur Arago, le sens de ces dernières paroles, et j'avoue que je n'ai jamais deviné par quel caprice Périer s'opposa obstinément à ce qu'on écoutât le vœu de la 12^ légion.

J'ai remarqué, Messieurs, que vous appelez tous mon système de gouvernement le système du 13 mars. Cette dénomination, je dois vous en avertir, est tout à fait impropre. Le système que nous suivons aujourd'hui est celui que j'adoptai, après de sérieuses réflexions, en montant sur le trône; c'est aussi, de point en point, celui qui dirigeait le ministère dont M. Laffitte était le président.

M. Laffitte. Que Votre Majesté me permette de lui dire qu'elle se trompe. Je regarde comme un devoir de repousser toute assimilation entre les vues qui ont guidé M. Périer et les miennes; mais ce ne serait ici ni le lieu ni le moment d'expliquer en détail comment il est arrivé que diverses mesures de ces deux ministères si dissemblables ont eu, contre ma volonté, plus de ressemblance que je ne l'eusse désiré. Pour caractériser la différence, il me suffira de rappeler les discours que j'ai prononcés à la tribune au nom du conseil et avec l'approbation du roi.

Le roi» Les vues, je le répète, étaient absolument identiques. Depuis que je suis sur le trône, le gouvernement a toujours marché dans la même ligne, parce que cette hgne avait été adoptée après de mûres réflexions, parce qu'elle était la seule convenable. Au reste, vous avez voulu faire le dénombrement des fautes qu'a amenées ce prétendu système du 13 mars, vous avez publié un compte rendu : eh bienl

je VOUS le dis avec sincérité : j'ai lu attentivement cette pièce et je n'y ai rien trouvé, absolument rien.,.

M. Arago. En ce cas, Sire, de bien petites causes auraient produit de bien grands eflets; car ce sont incontestablement les fautes que nous avons signalées qui ont amené la désaffection du pays. Mais est-il vrai, par exemple, que le licenciement systématique des gardes nationales les plus patriotes, des gardes nationales des villes frontières, n'ait pas été une faute, que ce n'ait été rien? Je ne parlerai pas de celui de ces actes qui m'est personnellement connu, du licenciement de la garde nationale de Perpignan. Eh bien! je déclare que rien ne le motivait, qu'il n'existait pas même Tombre d'un prétexte; qu'en saisissant, pour l'effectuer, le lendemain d'une émeute dirigée contre les droits réunis, qu'en essayant ainsi de faire croire que la milice citoyenne n'avait pas désapprouvé ces désordres ou s'était refusée à les réprimer, on a brisé bien des sympathies...

Le roi. Mais il me semble cependant que la garde nationale de Perpignan avait... (le roi cherche dans sa mémoire) avait...

M. Arago. Depuis sa réorganisation, cette garde nationale n'avait été convoquée et réunie que pour célébrer l'anniversaire de la révolution de Juillet. Elle a été licenciée parce que tel a été le bon plaisir de M. Maurice Duval; parce que M. Périer ne contrariait jamais les désirs de tous ceux qui vantaient son système comme une œuvre de génie.

Le roi. Au surplus, le licenciement de la garde nationale de Perpignan est un événement qui a fait bien peu de bruit.

M. Odilon Barrot. On n'en saurait dire autant des troubles de Grenoble. Or, là, les fautes du gouvernement auraientelles pu être plus nombreuses, plus inexcusables?

Le roi. Les événements de Grenoble ont été la conséquence des manœuvres d'un parti. La mascarade républicaine, première cause du désordre, avait été préparée et organisée par Bastide.

M. Odilon Barrot. Nous avons cru devoir signaler comme une faute grave le système de transactions et de ménagements dont on a usé envers le parti carliste. Pendant neuf mois, nous avons demandé au gouvernement d'appliquer rigoureusement les lois dans les départements de TOuest,

de purger l'administration de tous les hommes attachés à la royauté déchue. Comment nous a-t-on répondu? En donnant des sauf-conduits aux chefs de bande.

Le roi. Il n'a jamais été donné de sauf-conduit.

M. Odilon Barrot. Vos ministres l'ont avoué à la tribune.

Le roi. Ils ont dit ce qu'ils ont voulu. Je persiste à soutenir qu'il n'a pas été donné de sauf-conduits. On en a demandé , mais ils ont été refusés.

M, Odilon Barrot. Au reste, en m'en tenant aux ménagements dont je parlais et qu'on ne saurait nier, quel en a été le résultat? L^bligation de mettre quatre départements en état de siège et de dépasser, pour répondre aux défiances des patriotes, les mesures de rigueur dans lesquelles, d'abord, avec plus de fermeté, il eût été permis de se renfermer.

Le roi. On parle toujours de la présence des carlistes dans les administrations. Mais me suis-je jamais opposé aux mesures qui m'ont été proposées à ce sujet? Peut-on supposer que M. Dupont (de l'Eure) les ait épargnés pendant la durée de son ministère? Je ne crois pas qu'il y en ait dans l'armée. Il en est resté quelques-uns dans les administrations dépendantes de M. Louis; mais M. Laffitte pourra vous dire lui-même combien les changements sont dangereux et difficiles dans tout ce qui tient aux finances...

(M. Laffitte se tait et ne donne aucun signe d'assentiment.)

De toutes les accusations dont j'ai été l'objet, aucune ne m'a plus surpris que celle de carlisme. J'espère qu'on n'y reviendra plus, quand on songera que l'émigration ne m'a jamais pardonné de ne m'être pas joint à elle, d'avoir refusé de porter les armes contre la France; quand on consentira à réfléchir sur les dispositions rigoureuses adoptées dans les départements de l'Ouest. J'ai vu dans votre compte rendu le reproche relatif au retard apporté dans la sanction de la proposition Bricqueville. Eh bien! je conviens que j'avais une vive répugnance à signer un acte de confiscation de 600,000 francs de rente appartenant à une famille proscrite. Il est de l'honneur de la France que cette famille ne soit pas à l'aumône de l'étranger. Cela ne m'a pas empêché de donner les ordres les plus précis pour que la duchesse de Berry, qui est la nièce de la reine, fut arrêtée. J'adopterai même à cet égard tout ce qui paraîtra convenable,

60ft MEMOIRES D'ODILON BARROT.

pourvu qu'on ne prétende pas arriver à un dénoùment sanglant. Je me suis toujours rappelé le mot de Kersaint : « Charles I^r eut la tête tranchée, et l'Angleterre vit son fils remo'nter sur le trône. Jacques II ne fut que banni, et sa race s'est éteinte sur le continent. » Mon père, malgré mes prières, commit la faute, en votant la mort de Louis XVI, de vouloir donner des gages sanglants à la révolution. Je n'entends pas l'imiter.

M. Arago. En rappelant Tun des griefs consignés dans notre compte rendu, je n'hésiterai pas à dire que ce qui a le plus indisposé la nation, c'est le manque de dignité du ministère du 13 mars dans ses relations avec les étrangers; c'est sa pusillanimité, c'est le peu de souci qu'il a pris de l'honneur de la France. Depuis la révolution de Juillet, le gouvernement fit entendre une fois les paroles nobles et fermes qui convenaient à sa position, et les Prussiens n'osèrent pas franchir les frontières de la Belgique. Les Autrichiens n'auraient certainement pas envahi la Romagne si, comme ils le devaient, vos ministres leur avaient parlé sur le même ton. Maintenant, nous aurions en Italie, au lieu d'ennemis, des alliés.

Le roi. Nos menaces produisirent le résultat que vous venez de dire, mais ces menaces étaient une véritable gasconnade, car savez-vous combien nous avions de troupes alors? Nous avions alors 78,000 hommes en comptant l'armée d'Alger: 78,000 hommes, pas davantage!...

M. Arago. Le gouvernement français, quand il jouit de la confiance générale, peut parler, aux étrangers séparés ou réunis, avec dignité, avec force, avec énergie, sans craindre qu'au besoin les effets ne répondissent pas aux paroles. Ce sentiment est commun aux citoyens de toutes les opinions, aussi le langage vraiment inqualifiable de M. de Saint-Aulaire et l'arrogante réponse du cardinal Bernetti ont excité dans le pays une désapprobation à peu près unanime. Chacun se sentait blessé au cœur en apprenant qu'un des ambassadeurs du ministère du 13 mars n'avait pas cru manquer à son devoir en demandant grâce pour le roi des Français. Eh ! quel était encore le souverain devant lequel on s'humiliait ainsi? Ce puissant monarque, c'était le pape!

M. Arago avait prononcé ces dernières paroles avec beaucoup de feu ; le roi l'interrompit en lui disant : Monsieur^ n'élevez pas tant la voix. Voulait-il par là témoigner Iqu'il

désapprouvait ]a susceptibilité patriotique dont M. Arago n'avait pu maîtriser l'expression ; voulait-il seulement empêcher que la conversation ne parvînt aux oreilles du nomiîreux état-major qui remplissait le salon voisin? C'est ce qu'il nous serait impossible de décider.)

Le roi. Je conviens qu'il paraissait y avoir quelque chose à critiquer dans le langage que M. de Saint-Âulaire a tenu. On lui en a même fait la remarque. Eh bien ! si on vous montrait sa réponse, vous verriez qu'il a prouvé clairement qu'on ne pouvait arriver d'une autre manière au résultat qu'il a obtenu : le blâme de notre diplomatie, inséré dans votre compte rendu, porte complètement à faux, car on nous a concédé tout ce que nous voulions, car les puissances étrangères ont été amenées à faire ce qu'elles ne voulaient pas. Les affaires de la Belgique vont être complètement terminées d'ici à peu de jours, et il faudra bien que le roi de Hollande, bon gré, mal gré, souscrive à un arrangement. Sur cette question si délicate, n'avons-nous pas amené l'empereur de Russie à adhérer à la séparation de la Belgique et de la Hollande i quoiqu'à l'origine il eût déclaré très-positivement qu'il n'y consentirait jamais ?

M. Arago. Mais, Sire, ce consentement a été obtenu à un prix immense

(Le roi continuant à parler de plus en plus haut, M. Arago ne peut achever sa phrase qu'il avait commencée et dans laquelle il voulait rappeler l'abandon de la Pologne.)

Le roi (continuant et parlant très-haut). Ainsi l'affaire de la Belgique est comme finie. Je ne vois pas aussi clair dans celle d'Italie. Je ne sais même quel dénoûment elle pourra avoir, car il n'est pas aisé de rendre un pape raisonnable.

M. Odilon Barrot. Le problème de rendre un pape libéral semble en effet entouré de bien des difficultés.

Le roi. Ce serait déjà beaucoup qu'il fût raisonnable. Au reste toutes les nations de l'Europe sont dans une position moins favorable que la nôtre. Chez toutes il existe des éléments de révolution et elles n'ont pas Vêtoffe d'un duc d'Orléans pour les terminer. La France et l'Angleterre ne peuvent être gouvernées qu'avec la liberté de la presse. Je sais tous les inconvénients qui en résultent, je sais que l'indulgence du jury fait quelquefois beaucoup de mal; mais il n'y a pas de remède possible. Aussi, me suis-je constamment opposé aux mesures d'exception que Périer me proposait

603 MÉMOIRES D'ODILOX EARROT.

souvent quand il était dans ces accès de colère qui nous ont nui plus d'une fois. Il y a maintenanten Allemagne plusieurs princes qui sont en pleine lutte avec la presse. Ilsveulentla censure et les populations la repoussent. Je les attends au dénoûment.

M. Odilon Barrot. Nous craignons d'abuser des moments de Votre Majesté.

Le roi. Non, Messieurs. Il est du devoir d'un roi constitutionnel d'écouter tout le monde. Je reçois tous ceux qui demandent à me parler. Moi qui ai donné audience à MM. Mauguin et Cabet, comment ne verrais-je pas avec plaisir trois personnes avec lesquelles j'ai eu anciennement des relations privées et par la bouche desquelles la vérité m'arriverait avec moins d'amertume ?

M. Odilon Barrot. Votre Majesté n'aperçoit aucune faute dans le système de gouvernement suivi jusqu'à ce jour. Nous avons une opinion difierente : notre conversation pourrait donc se prolonger longtemps sans utilité.

Le roi. Elle ne serait utile que si vous me démontriez que la marche adoptée est mauvaise. Pour moi, je la crois excellente et je le répète, jusqu'à la preuve du contraire, je n'en changerai pas. Mes intentions sont pures ; je veux le bonheur de la France : jamais je ne me suis armé contre elle. La difficulté de notre position tient à ce qu'on ne me rend pas assez justice, à ce que la malveillance cherche à me démolir. Je la vois surgir de tous côtés. Voyez ce Ledieu que j'ai logé, nourri dans ma maison, voyez combien et quelles calomnies il publie sans cesse contre moi.

Si j'assiste au conseil des ministres, l'État est perdu, au dire de tous les journalistes ; dès ce moment, il n'y a plus de [gouvernement constitutionnel, et cependant, dans ce conseil dont on veut me tenir éloigné, ce n'est certainement pas par mon influence qu'on prendra des déterminations illibérales.

Ce matin, par exemple, il y avait des avis pour la mise en état de siège et je m'y suis formellement opposé : les lois suffisent; je ne veux régner que par les lois. On ne me fera jamais dévier de cette règle de conduite.

Les trois députés ensemble. Nous félicitons Votre Majesté de ces sages dispositions.

Le roi. A propos, je disais tout à l'heure que je n'avais rien trouvé dans votre compte rendu, je me trompais. Je

me rappelle que vous y avez consigné une des opinions de mes ennemis les plus acharnés : que vous m'accusez d'être insatiable de richesses.

MM. Odilon Barrot et Arago, ensemble. Sire, cela ne se trouve point dans le compte rendu, nous en sommes certains.

M. Laffitte (à voix basse). Messieurs, n'insistez pas, cela s'y trouve; vous Tavez oubhé.

Le roi (avec une satisfaction visible). Vous voyez que M. Laffitte s'en souvient, vous voyez donc que vous m'avez accusé de vouloir entasser richesses sur richesses.

M. Arafjo. Nous avons dit seulement que les ministres avaient demandé pour Votre Majesté une liste civile trop forte. Telle a été notre intention.

Le roi. Les intentions, je ne les connais pas; je me tiens au fait que M. Laffitte vient de confirmer.

M. Odilon Barrot. Nous avons voulu et nous avOns dû signaler les fautes graves que le ministère a commises en présentant la liste civile.

(Un aide de camp entre dans le salon et annonce au roi qu'un officier envoyé par le général Tiburce Sébastian! apporte des nouvelles. Le roi répond : « Dites-lui d'attendre. »

M, Odilon Barrot. Les moments de Votre Majesté sont précieux et nous ne voudrions pas en abuser. Je me contenterai donc de la supplier, en finissant, de chercher avec soin les causes de cette irritation toujours croissante qui se manifeste de mille manières, de la désaffection, du découragement des patriotes, de l'audace des carlistes, et ces causes une fois connues, d'y porter remède. Il est temps encore peut-être ; il y a même opportunité après un acte de force qu'une agression coupable avait légitimé. Vous voyez devant vous, Sire, trois hommes qui ne sont inspirés que par l'attachement qu'ils portent à la France et à Votre Majesté. M. Arago est un homme de science, il avait trouvé le bonheur et la gloire dans l'étude, et il maudit la politique qui l'empêche de se livrer à ses occupations favorites. M. Laffitte a assez goûté du pouvoir pour en être désenchanté; et quant à moi. Sire, je suis prêt à signer de mon sang la renonciation absolue à toute place quelconque, trop heureux de pouvoir rentrer dans mon cabinet et de me livrer sans distraction à des travaux qui m'ont donné 1 indépendance et le bonheur.

Le roi, en frappant avec force sur la cuisse de M. Odilon Barrot. Je n'accepte pas, monsieur Barrot, la renonciation que vous m'offrez.

M. Odilon Barrot. Sire, ne voyez dans notre langage que celui d'hommes désintéressés qui vous traduisent l'opinion de patriotes sincères et modérés, c'est-à-dire de la plus grande partie de la population éclairée et influente. N'oubliez pas que vous êtes condamné à gouverner ce pays par 1 a liberté, avec la liberté, et qu'il faut accepter toutes les conséquences de cette position.

Le roi. Telle est, ,en eff'et, mon intention, et c'est précisément ce que je fais. Au reste, je vousl'ai déjàrépété,je ne change jamais de système qu'après qu'on m'a démontré que celui que j'avais adopté est mauvais. Je ne me suis écarté qu'une seule fois de cette règle de conduite depuis que je suis roi; c'était à l'occasion de mes armes. Je tenais aux fleurs de lys, "parce qu'elles étaient miennes, parce qu'elles n'étaient pas plutôt la propriété de la branche aînée que celle de la branche d'Orléans, parce que de temps immémorial elles ornaient nos écussons de père en fils. Eh bien ! le public a voulu qu'on les supprimât; j'ai résisté longtemps malgré les sollicitations de M. Laffitte; mais enfin la violence a été telle que j'ai cédé à une demande qui m'a toujours paru une véritable folie.

Le roi continuant. Enfin, Messieurs, que me proposeriezvous ?

x¥. Arago. Ma proposition sera formulée en deux mots ; je désirerais que votre gouvernement se plaçât dans un juste milieu entre le système du 13 mars et la république proprement dite, dont la France ne veut pas.

Le roi. Le mot de juste milieu est de moi et vous savez qu'il n'a pas fait fortune.

M. Arago. Ce que je propose est le seul moyen de le réhabiliter.

M. Odilon Barrot. Une proclamation dans laquelle Votre Majesté, en faisant part à la France des graves événements de ces deux jours, exprimerait de nouveau et franchement ses sympathies pour les principes de la révolution de Juillet me semblerait devoir produire un excellent effet.

Le roi. Un roi constitutionnel ne peut malheureusement pas s'expliquer à la tribune: je ne puis faire connaître personnellement mes sentiments que quand je voyage, et vous

aurez remarqué que je ne laisse jamais échapper ces occasions sans en profiter.

M. Laffitte (d'un ton pénétré). Je me retire pénétré de la plus profonde douleur, parce que je crois à la sincérité des convictions qui rendent de plus grands malheurs inévitables. Je les redoute pour la France et plus encore pour le roi. Le mal vient de la manière différente de juger la révolution de Juillet. Les uns n'y ont vu que la charte de 1814 un peu améliorée et un simple changement de personne; le plus grand nombre, tout ce qu'il y a du moins d'hommes énergiques, le triomphe du principe populaire et l'anéantissement complet de la restauration.

Depuis longtemps la presse a protesté contre le système du \ 3 mars. Elle a protesté aussi par sa présence, cette foule immense qui s'est portée au convoi du général Lamarque : cette foule composée de tous les rangs, de toutes les fortunes; militaires, bourgeois, jeunesse, peuple, garde nationale; et si le lendemain quinze à vingt mille de ces soldats-citoyens sont venus prêter leur appui au gouvernement, c'est que son existence même était menacée; on a oublié le système du 13 mars pour ne songer qu'à la royauté de Juillet.

Le roi. Monsieur Laffitte, je vous crois de bonne foi ; mais vous vous trompez : le système du i 3 mars, comme vous persistez à l'appeler, n'a contre lui que les républicains ou les carlistes. (Le roi répète longuement à cette occasion et à peu près dans les mêmes termes ce qu'il nous avait déjà dit sur la presse, sur ses ennemis personnels, sur l'inimitié qui l'avait toujours séparé des Bourbons de la branche aînée, sur la haine que lui portent leurs partisans, et termine en disant de nouveau que le système du 13 mars n'a pour antagonistes que des carlistes et des républicains.)

M, ^ Laffitte. Mais ce système, en nous conduisant à la guerre civile, fait ainsi lui-même sa propre condamnation. Lors même que la minorité seule lui serait opposée, il faudrait tenir compte de l'énergie de cette minorité ; ne pas oublier que les forces morales garantissent aujourd'hui les gouvernements mieux que les canons et les baïonnettes dont, au reste, on n'a pas eu besoin, avant l'adoption du déplorable système que nous combattons. Nous désirerions que le roi, sortant du cercle qui l'entoure et lui cache la vérité, vît par lui-même les plaies de l'État, le deuil et la misère des familles, les collisions qui, chaque jour, éclatent

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et s'étendent, et jugeât enfln si, au milieu de telles circonstances, les bons citoyens peuvent se défendre des plus vives inquiétudes pour une royauté qui leur est chère, et que compromet un système qui n'aura jamais la sympathie du pays.

M. Odilon Barrot. Vous savez, Sire, que dès l'origine la lutte s'est engagée sur ce terrain : Louis-Philippe est-il un roi quasi -légitime ou un roi légitimé par le vœu national? A-t-il été choisi comme Bourbon ou quoique Bourbon ? Je désirerais que vous fussiez plus personnel, qu'au lieu de suivre les errements de la restauration, vous voulussiez que tous les corps de l'État, toutes les institutions eussent la même origine que vous, que votre dynastie se fût identifiée avec un ordre de choses entièrement nouveau ; c'est comme cela qu'elle serait forte de toute la force de la révolution à laquelle, en échange, elle apporterait pleine sécurité pour l'avenir. En un mot, il y aurait alors mariage entre la France et la maison d'Orléans, sans divorce possible et avec communauté absolue de bien et de mal. C'est ainsi que je conçois votre gouvernement. Vous pensez autrement: eh bien! continuons l'expérience; mais les amis du pays et de Votre Majesté ne pourront y assister qu'avec une douloureuse anxiété.

Les députés se retirent.

MM. Laffîtte, Odilon Barrot et Arago ne s'étaient pas dissimulé la gravité de la démarche qu'ils venaient de faire ; ils avaient prévu que la malveillance ne manquerait pas de la dénaturer. Pour se mettre à l'abri de fausses interprétations, ils se sont décidés à signer en triple expédition le procèsverbal qui précède. Ils ont arrêté, au surplus, que ce procès-verbaJ ne sera rendu public que dans le cas où les trois signataires le jugeraient indispensable.

Signé: F. Arago.

Odilon Barrot. J. Laffîtte.

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