‹ Mémoires posthumes (volume 3)Chapitre 6 sur 31 · ÉLECTIONS · texte numérisé non relu

ÉLECTIONS

et pratique du même caractère et de la même origine que la loi de 1819 sur la liberté de la presse.

Ces deux lois appartiennent aux beaux jours de notre histoire parlementaire, elles sont une preuve de plus entre tant d'autres, que les véritables progrès sont ceux qui se font par la discussion libre et régulière et par l'influence successive et pacifique de l'opinion publique, bien plus que par des révolutions violentes.

J'étais naturellement chargé de la plupart des pourvois en cassation auxquels les nombreuses réclamations électorales donnaient lieu.

Il faut le dire, la justice, malgré les influences de toute nature qui l'assiégeaient, se montra, en général, impartiale, et à une loi libérale répondit une jurisprudence libérale. Toutefois, et tant que la passion publique ne fut pas vivement excitée par les défis imprudents de la couronne , nous luttions en vain contre l'apathie des populations et surtout contre l'influence des intérêts locaux que l'administration seule a tant de moyens de satisfaire, et qui, en temps ordinaire, .dominent de bien haut les opinions. Je me rappelle le découragement qui régnait dans nos réunions électorales en 1824.

Pour juger de l'état des esprits alors, il suffit d'un fait.

On se rappelle qu'en 1823, Manuel, par un abus monstrueux du pouvoir de la majorité, avait été dépouillé de son mandat législatif et violemment arraché de son banc par la main d'un officier de gendarmerie.

Cette violence était motivée sur ce que, dans un discours qui retraçait les circonstances dans lesquelles s'était opérée la première restauration, il avait dit que les Bourbons avaient été reçus en France avec répugnance; il était impossible de commettre un -plus grossier attentat sous un plus futile prétexte.

g8 MÉMOIRES D'ODILON EARROT.

Chaque électeur devait se sentir blessé dans son droit par un pareil acte; car enfin, dans la personne de Manuel, c'était le droit de l'électorat tout entier qui avait été insolemment et brutalement foulé aux pieds par le législateur.

Nous pensions, nous espérions que le nom de Manuel allait sortir de l'urne électorale de vingt collèges électoraux, comme une protestation éclatante contre la violence dont il avait été l'objet. Hé bien ! il ne se trouva pas un seul collège, pas même celui qui l'avait nommé une première fois, pour le faire rentrer dans le sein du Corps législatif. Manuel mourut quelque temps après dans l'isolement et le découragement. Une jeunesse enthousiaste se pressait à son convoi et semblait vouloir le venger de l'indifférence coupable des électeurs. Pour nous, découragés, nous en étions à nous demander si le pays, même légal, comprenait nos institutions, et s'il ne vaudrait pas mieux faire <ïrier dans la rue : Vive le pain à deux sous que Vive la Charte!...

Mais il s'opéra dans l'opinion même du corps électoral un changement complet et subit du jour où la couronne prit à son tour le rôle agressif contre les institutions, et où des symptômes éclatants annoncèrent qu'une contre-révolution se préparait dans les hautes régions du pouvoir.

Alors, ce n'est plus nous qui avions à donner l'impulsion, nous la recevions nous-mêmes du mouvement spontané des esprits ; alors se rapprochaient de nous les hommes qui s'en étaient éloignés. M. Guizot revenait prendre part à nos travaux, il se faisait remarquer par l'énergie de ses résolutions, et nous lui déférions la présidence de la société. Le danger n'était plus dans la mollesse et l'indifférence, il était dans une surexcitation dont les partis violents, qui n'avaient fait que s'effacer momentanément, ne pouvaient manquer de

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