‹ Mémoires posthumes (volume 3)Chapitre 5 sur 31 · MINISTERE MARTIGNAC · texte numérisé non relu

MINISTERE MARTIGNAC

défendant les principes et les garanties de la Révolution, en désavouait les crimes, voyait se former et s'avancer l'orage. Peut-être eût-il pu le détourner ou du moins le conjurer encore longtemps, si, plus poitique et moins impatient, il eût résolument soutenu . e ministère auquel M. de Martignac a donné son nom, — ministère dont les opinions étaient sincèrement constitutionnelles et qui était plutôt toléré qu'accepté par la cour.

Au lieu de cela, l'opposition engagea une lutte avec ce ministère sur l'organisation municipale et départementale dont le gouvernement avait pris l'initiative dans un sens vraiment libéral.

La droite ne manqua pas de profiter de cette faute ; elle se réunit à la gauche et le ministère Martignac tomba sous cette coalition d'opinions, non-seulement si différentes, mais si hostiles l'une à l'autre.

Charles X, libre alors de s'abandonner tout à la fois à ses vieilles et immuables affections et à ses indestructibles préjugés, choisit son confident et favori le prince de Polignac pour son premier ministre. Ce choix était un éclatant défi à la Révolution ; c'était le gage de bataille.

Comme pour mieux caractériser cette provocation, M. le comte de Bourmont fut adjoint à M. de Polignac comme ministre de la guerre. Cet officier général avait commencé sa carrière militaire comme chef de Vendéens, puis il était entré dans l'armée impériale, à la recommandation et sous le patronage des maréchaux Ney et Gérard ; la veille de la bataille de Ligny il avait passé à l'ennemi, emportant les plans de campagne de l'armée française.

Si Charles X eût été un peu plus le roi de la France et un peu moins le roi de l'émigration, il se fût gardé de faire un tel choix; il eût senti que, quel que fût le mérite personnel de M. de Bourmont, il ne pouvait

en faire un ministre de la guerre sans insulter l'armée et sans blesser le sentiment le plus vif et en même temps le plus légitime de l'honneur national. Mais Charles X était un de ces hommes qui vivent exclusivement avec leur propre pensée; hommes marqués par le destin, et qui, lorsqu'ils sont à la tête d'un empire, le conduisent fatalement à quelque grande catastrophe.

La nouvelle de la composition de ce ministère fut comme un coup de tocsin dans toute la France; chacun désormais prévoyait une guerre à mort entre la Révolution, ses principes, ses conquêtes, et la légitimité.

Les hommes les plus modérés, les plus dévoués à la famille des Bourbons, sentirent eux-mêmes que leur devoir était de donner à la couronne un de ces avertissements solennels qui précipitent la chute d'un gouvernement s'il les méprise, qui le sauvent s'il les écoute.

L'histoire a enregistré la célèbre Adresse des 221 . Elle avait été rédigée sous l'inspiration de l'homme peut-être le plus loyalement, le plus sincèrement dévoué à la famille régnante, M. Royer-Collard. Elle exprimait avec une respectueuse fermeté le sentiment universel de défiance qu'inspirait le nouveau ministère, et annonçait très-explicitement que la Chambre des députés lui refuserait son concours; c'était poser nettement la question du gouvernement parlementaire, où la volonté personnelle du chef de l'État est subordonnée à la puissance de l'opinion publique représentée par deux assemblées.

C'était, à l'abus le plus extrême du gouvernement personnel, répondre par la plus extrême conséquence de la monarchie constitutionnelle; la conciliation était difficile, il fallait que le roi cédât et changeât son ministère, ou qu'il prononçât la dissolution de la Chambre.

Reculer devant cette assemblée qui venait de porter l'insolence révolutionnaire jusqu'à prétendre forcer le roi à renvoyer des ministres avant même qu'ils eussent fait aucun acte, et d'attaquer ainsi la prérogative royale dans son essence même, c'était trop attendre d'un homme tel que Charles X; c'était mettre son intelligence du gouvernement représentatif à une trop forte épreuve ; il ne vit dans l'Adresse des 221 qu'un acte d'insurrection, et toujours poursuivi par ses souvenirs de la Révolution, faisant abstraction de la différence des temps, des mœurs, des situations; persuadé que son malheureux frère ne s'était perdu que par ses concessions, il crut que le salut était dans la résistance ; il prononça la dissolution de l'Assemblée, dénonçant, dans une sorte de manifeste adressé à la France entière, les auteurs et signataires de l'Adresse comme des rebelles, et déclarant que ceux qui voteraient pour eux ou leurs adhérents seraient considérés comme ennemis personnels du roi.

Ainsi, la guerre déjà déclarée entre le roi et le parlement était étendue au corps électoral qui était appelé à se prononcer, non pour ou contre tels ou tels ministres, mais pour ou contre le roi; il était impossible de pousser plus imprudemment une nation, malgré elle, dans des voies de révolution.

La nomination de M. le prince de Polignac avait déjà exalté les passions politiques du pays, la dissolution de la Chambre des députés leur donnait un but, la réélection des 221 ; ce mouvement de l'opinion était d'autant plus formidable qu'il s'alimentait de sentiments divers, contraires même, mais qui, cette fois, se fondaient ensemble dans un effort commun.

Ainsi, le vieux jacobinisme que la monarchie constitutionnelle était loin de satisfaire, le bonapartisme qui poursuivait dans la lutte tout autre chose que le

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triomphe de la liberté parlementaire; en outre, tous les sentiments froissés, toutes les ambitions déçues, tout cela se jetant dans la mêlée, se couvrant du drapeau constitutionnel et aux cris sincères pour les uns, hypocrites pour les autres, de Vive la Charte! ! f agissait avec un accord redoutable.

La légitimité, comme cela lui arrivera toujours lorsqu'elle gardera toutes ses prétentions et ne tiendra compte d'aucun progrès, se trouvant seule en face de tous les partis réunis contre elle, le résultat du combat ne pouvait être douteux.

Notre société Aide-toi, le ciel t'aidera, acquérait dans cette circonstance une haute importance politique. Lorsque la lutte se concentrait principalement dans les Chambres, elle avait borné son action à la surveillance de la formation des listes électorales; elle avait formé à cet effet un vaste réseau de correspondances qui s'étendait sur toutes les parties de la France. Tout citoyen lésé dans son droit pouvait s'adresser à elle, il était assuré de trouver conseil, direction et secours d'influence et d'argent ; au besoin nous mettions à sa disposition la publicité de nos journaux et une défense énergique devant les tribunaux.

Tout l'effort des administrations se portait sur la composition ou plutôt sur la falsification des listes électorales. Notre effort, par contre, consistait à assurer la sincérité de ces listes, et à provoquer ainsi l'inscription des ignorants ou des indifférents, tout en empêchant les radiations arbitraires.

La mission de refaire chaque année la liste des électeurs donnait au pouvoir d'immenses facilités pour pratiquer des fraudes. Une loi récente qui assurait la permanence des listes en même temps qu'elle déférait à l'autorité judiciaire le jugement des contestations nous était d'un grand secours ; loi de liberté sérieuse

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