Pièce justiflcaUre n° I
Le maréchal Ney était parti des Tuileries plein de foi et de sincérité, résolu à servir courageusement le gouvernement qui invoquait son épée ; il avait même mêlé à ses protestations de ces paroles soldatesques qui attestaient son extrême confiance dans le succès : Je veux vous le ramener dans une cage ! avait-il dit à Louis XVIII en parlant de Napoléon, et il était de bonne foi, dans ce moment d'épreuve; pour moi, je n'en ai jamais douté. Seulement la tête de cet homme si brave sur les champs de bataille était faible et ses impressions mobiles.
Autre était l'impression à laquelle il obéissait en présence de la cour, loin de Napoléon, lorsqu'il prononçait ces bravades ; autre fut celle qu'il éprouva lorsqu'au milieu de son corps d'armée en révolte, séparé par quelques lieues seulement de l'homme qui avait exercé si longtemps sur lui l'ascendant du génie et l'influence du commandement, il recevait les communications ou plutôt les ordres de Napoléon par le général Bertrand, son compagnon d'armes. Ses résolutions alors s'évanouirent tout à coup ; les traditions de toute une vie de gloire et de dangers l'emportèrent sur l'engagement d'un moment ; la passion étouffa le devoir et même l'honneur, car le maréchal Ney, impuissant à dominer l'insurrection de ses troupes, et ne pouvant les disputer à Napoléon, pouvait, devait même se retirer, plutôt que de fausser son serment. Je raconterai plus loin le procès à la suite duquel il expia par la perte de la vie une faute, qui était plutôt celle de ï'entrainement tout-puissant des circonstances, que celle de l'homme.
La nouvelle de la défection des troupes vint redoubler l'alarme et le trouble des hommes qui dirigeaient le gouvernement : le comte d'Artois et le duc d'Orléans furent envoyés en toute hâte à Lyon, le duc d'Angoulême dans le midi , la duchesse à Bordeaux ;
puis le comte d'Artois, de retour, passa en revue la garde nationale de Paris et invita les hommes dévoués qui voulaient servir comme volontaires la cause de h monarchie h sortir des rangs ; un assez petit nombre obéit à cet appel. Je ne faisais pas alors partie dt la garde nationale, et , loin de sortir de ses rangs pour me faire volontaire , je me fis porter sur se* contrôles avec plusieurs de mes camarades d'études, espérant bien que Paris ne se livrerait pas sans résistance à celui dont les folies lui avaient déjà valu, après un long despotisme militaire, l'horrible malheur de l'invasion étrangère. Le 19 mars, je montai^ la garde, comme soldat de la 11e légion, dans les appartements des Tuileries ; l'esprit de cette légion, le dévouement éprouvé de son colonel, M. Alcocq, lui valaient probablement l'honneur de garder le* Tuileries dans ce jour de danger.
Dans la journée du 19, la place du Carrousel était remplie d'une population immense, pressée autour du palais des Tuileries et qui paraissait animée du plus vif enthousiasme pour la cause des Bourbons, Nos patrouilles, qui circulaient au milieu de cette foule, entendaient partout retentir le cri de : Vive le Roi, Cependant nous rencontrions quelques détachementde soldats qui se dirigeaient vers le camp de Saint- Denis, et qui nous montraient les pièces d'argent qu'ils venaient de recevoir en affectant de nous faire voir la face de Napoléon, ce qui était d'un triste augure.
C'est au milieu des mouvements divers de crainte et d'espérance dont cette foule était agitée, selon les nouvelles contradictoires qui arrivaient de tous côtés, que s'écoula cette soirée du 19 mars, Bientôt le vide et le silence se firent dans cette vaste place du Carrousel, théâtre de tant de catastrophes; la compagnie de garde nationale dont je faisais partie prit son poste
dans la salle des maréchaux. A peine étions-nous étendus sur les banquettes et sur quelques matelas apportés pour notre bivouac, qu'un certain mouvement se manifesta parmi les gens de service, et bientôt nous vîmes Louis XVIII en habit de voyage, soutenu par deux de ses serviteurs, sortir lentement de ses appartements; nous eûmes bientôt l'explication de cette sortie. Le roi venait d'apprendre la défection de toutes les troupes, môme de celles de Saint-Denis ; il jugeait inutile de livrer un combat dans les rues do Paris et il se décidait à abandonner momentanément la capitale à Napoléon. Il marchait difficilement ; je vois eneore ce vieillard, dont la vie avait été si cruellement éprouvée, descendre péniblement l'escalier du pavillon de Flore : je le suivis en silence avec mes camarades, nous lui offrîmes de l'escorter. « Non, mes enfants, nous dit-il, en montant en voiture ; c'est inutile, réservez-vous pour de meilleurs jours... » La nuit se passa en tristes réflexions. A peine le jour avait-il paru, que la nouvelle du départ du roi commençait à se répandre parmi les gens du château qui n'avaient pas été mis dans le secret du départ :1e bruit, la confusion, les sanglots , les imprécations de toute cette fourmilière de serviteurs empressés à faire leurs paquets, avaient un côté bien triste, Il y en avait beaucoup dont la vie entière s'était écoulée dans les douleurs de l'exil et qui, à peine rentrés dans la patrie, voyaient avec terreur se rouvrir pour eux les portes de l'émigration. Mais il faut bien peu de chose à la jeunesso, après les premiers moments donnés à la pitié, pour la ramener à sa disposition rieuse et inconsidérée; quelques visages que le désordre de la nuit, la précipitation d'un déménagement un peu brusque rendaient plus étranges encore suffirent, je l'avoué, pour faire succéder à nos impressions pénibles un rire fou et assurément déplacé. Nous reçûmes d'un de ces ser-
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viteurs, encore plus grotesque que les autres, une leçon sévère et bien méritée, qui nous rappela bientôt à nous-mêmes. « Riez bien, messieurs, nous dit ce vieux serviteur, demain vous pleurerez des larmes de sang. » Nous lui fîmes humblement nos excuses.
Cependant le jour avait paru ; les Tuileries et la place du Carrousel s'emplissaient insensiblement de cette môme foule qui, la veille, les faisait retentir de ses cris en faveur des Bourbons. Nous avions Tordre de garder le silence sur la retraite du roi, et nous répondions évasivement aux questions qui nous étaient faites ; l'enthousiasme était encore tel pour le roi et sa famille qu'un général, je crois que c'est le général Brayer, s'étant hasardé à paraître dans le jardin des Tuileries avec une cocarde tricolore, fut entouré, pressé par la foule, et que nous eûmes toutes les peines du monde à l'arracher à la mort. Nous le déposâmes dans notre corps de garde, d'où il sortait quelque temps après en triomphateur.
Notre légion avait été rangée le long du palais des Tuileries faisant face à la place du Carrousel ; un moment nous crûmes que le feu était au château, une fumée épaisse sortait des cheminées ; on nous rassura : c'étaient des papiers que les partants jugeaient prudent de brûler. Bientôt nous vîmes arriver des officiers tout couverts de poussière, de vieux soldats avec leur uniforme de la garde impériale, nous annonçant que l'empereur approchait. Pendant ce temps, la foule du matin avait fait place à une autre foule non moins compacte, mais animée de sentiments tout contraires; les cris de : Vive Napoléon! succédaient aux cris de : Vive le Roi! Enfin, un groupe d'officiers à demi-solde, entrant avec une sorte d'impétuosité dans la cour des Tuileries, nous laissa voir au milieu d'eux Napoléon, fatigué et soucieux, qui venait d'accomplir l'acte le plus surprenant de sa vie, celui qui
CENT JOURS (1815). ï?9
s1 offre peut-être aux yeux de l'histoire avec le caractère le plus prestigieux, à raison de l'audace de l'entreprise, de la sûreté du coup d'oeil, et de la rapidité du succès ; mais aussi l'acte le plus criminel, car il rouvrait des blessures qui commençaient à se cicatriser, nous replaçait en face de la coalition et livrait ainsi une seconde fois la nationalité française aux hasards d'une lutte désespérée. Et ce n'était pas pour déchirer des traités humiliants et donner ainsi une satisfaction éclatante à l'orgueil national blessé. Non, car le premier mot de Bonaparte débarquant à Cannes fut qu'il reconnaissait et acceptait ces traités : c'est donc par un pur sentiment d'égoïsme et d'ambition personnelle qu'il remettait ainsi en question les destinées de sa patrie, et c'est ce qui m'autorise à appeler un grand crime le fait que tant d'autres ont glorifié.
Notre poste étant relevé, je me retirai triste et préoccupé des conséquences trop probables du drame qui venait de s'accomplir sous mes yeux.
La situation de Napoléon était, malgré sa facile victoire, des plus périlleuses. A l'intérieur, il se trouvait en face de ce même libéralisme que les gloires de l'Empire n'avaient fait qu'éblouir un instant, mais qui s'était réveillé plus vif que jamais, lorsque le prestige de la victoire avait fait place à l'humiliation de la défaite et aux désastres d'une invasion ; il avait tout à la fois à satisfaire aux exigences de la guerre qui aurait nécessité la plus grande concentration de pouvoir, et à satisfaire aux aspirations d'un parti qui venait d'éprouver ses forces dans les luttes de la presse et de la tribune contre la Restauration.
A l'intérieur, Napoléon était menacé par une formidable coalition qu'il avait bien pu surprendre par l'audace et la rapidité de son retour, mais qui n'était pas dissoute et qui ne pouvait tarder à se réunir pour l'écraser.
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Il lui aurait fallu une véritable dictature mi li tain*, car sa situation n'admettait ni hésitation, ni division, ni détournement de forces ; mais alors c'eût été tout au moins un despotisme momentané, et il s'était annoncé comme le vengeur de la liberté. Obligé plu< que jamais de compter avec le sentiment libéral et d» se défendre contre toute pensée de despotisme, il s< trouvait ainsi dans la nécessité d'affaiblir son pouvoir et de le laisser discuter par une tribune libre et par une presse émancipée, alors que tout débat était mortel à sa cause. Il aurait pu satisfaire à cette douhh exigence, s'il eût franchement déclaré à la nation que la question des institutions devait être ajourne jusqu'à ce que la question extérieure fût vidée et qu? la France eût recouvré sur la Sainte -Alliance et sa liberté d'action, c'est-à-dire le droit de disposer d'elle-même, et ses frontières naturelles, le Rhin < les Alpes, que jusque-là il ne se considérait qn comme général en chef des armées françaises invest de la mission momentanée d'atteindre ce double re sultat; mais que, dès qu'il serait réalisé, il résignerai: son commandement, et qu'alors une assemblée constituante réglerait dans sa pleine indépendance la constitution du pays. Une pareille déclaration eût .• la vérité rencontré bien des doutes, bien des défiance surtout dans les classes élevées, mais le sentiment ri. nationalité était si vif chez les masses que les oppositions eussent été entraînées par les premiers élans, mais pour cela il ne fallait pas perdre un instant, i fallait, après avoir rallié à la hâte les débris de sor armée, se porter tout de suite à la rencontre d'iu ennemi dispersé et surpris.*. Et surtout un premier succès eût devancé l'action et prévenu toute discussion 1
Ses premières proclamations, datées de Cannes <■ de Lyon, contenaient bien quelque chose de ccii
pensée, mais une fois à Paris et installé aux Tuileries, entouré de toute cette clientèle officielle qui disparait et qui se reforme si vite dans notre pays autour du gouvernement, il se fit illusion, caressa l'idée qu'il pouvait encore diviser la coalition, entamer des négociations et perdit un temps précieux. Napoléon, dans cette circonstance, oublia trop le général pour l'empereur. C'est alors que, suivant un système mixte, c'est-à-dire le plus dangereux de tous, il concédait au libéralisme une tribune et une presse libres, en même temps qu'il reprenait à l'Empire ses sénatus-consultes organiques, dans l'espoir bien téméraire de réconcilier l'Empire avec la liberté, la guerre la plus formidable avec les discussions les plus passionnées. Il entreprenait l'impossible, et il est étonnant que son grand génie ne l'eût pas de suite pressenti.
L'Acte additionnel aux sénatus-consultes de l'Empire inaugura ce système de conciliation et produisit le plus détestable effet. On dit que Benjamin Constant en fut l'inspirateur; ce n'est pas le seul exemple d'un grand écrivain se montrant un fort pauvre politique ; nous en verrons bien d'autres et non moins funestes dans le cours de ce récit.
La France consentait bien à suivre Napoléon comme général sur les champs de bataille; elle n'était pas également disposée à lui servir de marche-pied pour reconstituer l'Empire ; elle avait repris goût à la liberté, et elle ne voulait pas y renoncer, aussi l'opposition soulevée par cet acte fut-elle vive et presque universelle. Les registres ouverts dans les communes pour recevoir les adhésions et les refus, quoique présentant comme toujours une majorité imposante d'adhésions en faveur du fait accompli, offraient aussi de nombreux et d'importants refus. Enfin, cet acte eut l'effet de nous diviser avant l'action contre l'étranger ; ce fut une faute irréparable.
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Les élections de la Chambre des représentants sYl ressentirent; le parti libéral constitutionnel y fut envoyé en grande majorité. La Fayette y reparut environné de tout le prestige de son passé , et il n'avai: rien abdiqué de ses principes ni de ses sentiments — Là, reparurent d'anciens membres des assemblée de la Révolution : tels que Lanjuinais, Barrère ; d'anciens conseillers d'État de l'Empire : Regnault de Saint Jcan-d'Angély, Boulay (de la Meurthe) et quelquehommes de la nouvelle génération qui s'étaient déj: fait un nom, soit dans la presse, soit dans le barreau: Manuel, Dupin figuraient parmi ces derniers. Lanjuinais fut choisi pour présider l'Assemblée; ce choh était par lui-même très-significatif. Comme meinbn du Sénat il avait fait constamment de l'opposition, <»' plutôt il avait été longtemps le seul opposant... 1. n'avait du moins pas attendu les désastres de noarmées pour apprécier et condamner la politique d< l'Empereur.
Les partis ne tardèrent pas à se dessiner. Le pr< mier acte de l'Assemblée fut de mettre à l'écart lr sénatus-consultes de l'Empire et de décréter qu'ell' avait mission de donner une Constitution à la France 11 était trop tard pour entamer une lutte de pouvoir et de prérogative. Napoléon le sentit : il partit pour aller prendre le commandement de son armée, confiant dans son étoile et sachant bien que la victoirlui donnerait raison tout à la fois de ses ennemis d< l'extérieur et des opposants à l'intérieur.
Les libéraux avaient de leur côté le pressentiment de cette position; ils prenaient leurs sûreté contre une telle éventualité : aussi, lorsque la nouvelle de la catastrophe de Waterloo arriva, au liei de faire trêve à toute opposition et d'armer de toutes pouvoirs que réclamait la situation critique de h France celui qui, après tout, était le seul en état d<
la préserver du dernier des malheurs , une invasion triomphante, ce fut la défiance qui inspira les membres de la majorité libérale. Même vaincu, Napoléon les effrayait plus que l'étranger avec lequel ils se i croyaient d'ailleurs en mesure de pouvoir traiter, i Prenant au sérieux les manifestations de la coalition qui signalaient Napoléon comme la seule cause de la ' guerre et le seul obstacle à la paix, ils ne songèrent donc qu'à désarmer l'homme en qui ils n'avaient cessé i de voir l'ennemi de toute liberté. Le mot d'abdica- ! tion fut prononcé, et, après de violents orages parlei mentaires, une députation fut envoyée à l'Elysée pour demander à l'Empereur l'abandon de son pouvoir ; une commission gouvernementale fut nommée pour remplir l'intérim, et des députés partirent pour le quartier général des puissances étrangères avec mission de traiter de la paix. Fouché, l'ancien conventionnel, terroriste, puis ministre de la police de l'Empire, puis disgracié pour quelques intrigues suspectes, puis repris par Napoléon, qui savait cependant qu'il ne pouvait avoir confiance en lui, mais qui ne croyait i pouvoir se passer de son habileté, Fouché (duc d'O- ; trante) fit si bien qu'il fut nommé président de cette i commission, c'est-à-dire en mesure de précipiter un dénouement auquel il travaillait déjà depuis longtemps en secret. Carnot faisait sous lui partie de cette commission. La Fayette se trouvait parmi les com- , missaires envoyés au camp ennemi. Ces hommes de moralité si différente, de sentiments et d'opinions si . opposés, se trouvaient cependant concourir au même résultat, l'un le sachant, les autres ne le sachant pas ; l'un par corruption, les autres par un patriotisme pur, mais peu élevé. Vainement Napoléon, retiré à la Malmaison, maison de campagne dans laquelle il avait passé les beaux jours du Consulat, apprenant un faux mouvel nient des armées alliées, fit-il offrir au gouvernement
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de reprendre le commandement pour un jour seulement, Rengageant à le déposer après la victoire. I: reçut pour toute réponse l'intimation de presser sol départ. Sa présence près de Paris et de l'armée était le motif que les puissances alliées donnaient pour refuser de traiter et pour continuer leur marche m Paris. Lui éloigné, il n'y aurait plus, disait-on, dt prétexte à la continuation de la guerre. Les membre de la commission gouvernementale, l'Assembla presque tout entière, une grande partie du publk parisien le croyaient ; il fallut enfin partir. Le généra Becker, vieux soldat plein d'honneur, fut, en qualik de commissaire, chargé de veiller à ce que l'Empereur ne s'éloignât pas de l'itinéraire qui lui était tracé jusqu'à Rochefort, où il devait s'embarquer pour l'Ame* rique.
Le dénouement de cette glorieuse destinée n'es pas un des traits les plus honorables des assemblée de l'Angleterre : toute l'Europe, en Remployant à river sur un rocher lointain cet homme qui avait dominé le monde et qui , sous beaucoup de rapports lui avait donné une salutaire impulsion, cette réactioL violente de l'Europe contre un seul homme n'a pa« j>eu contribué à donner à Napoléon cette sorte <k consécration que le malheur seul peut donner. Napoléon, citoyen d'Amérique, pouvait mourir, sinon oublié, au moins bien amoindri; Napoléon, à Sainte- Hélène, prisonnier et martyr de l'Europe coalisée mourait avec tout le prestige de sa gloire, et c'est o qui explique le sentiment en quelque sorte superstitieux qu'il a laissé dans l'âme des peuples, sentimen: qui, après plus de trente ans, vient de se manifester tout à coup par un de ces actes éclatants qui prouvée: au moins que le peuple sait garder le souvenir, I' culte des grandes choses : cette fois comme toujours la peur et la haine furent de mauvaises conseillères
J'ai déjà dit avec quel sentiment j'avais accueilli ce retour de l'ile d'Elbe; je n'hésitai pas à inscrire sur le registre ouvert au Palais de Justice mon refus d'adhésion à l'Acte additionnel. Ainsi que je l'ai raconté, le chancelier Dambray, dans les premiers jours de la première restauration, en réorganisant le conseil d'État, avait consenti à substituer à M. Mailhe le jeune avocat que celui-ci avait lui-même destiné à lui succéder; mais, au retour de l'ile d'Elbe, un décret impérial rétablissant les choses dans leur état primitif, j'avais rendu à M. Mailhe ses anciennes fonctions et je continuai à travailler avec ardeur sous sa direction.
J'avais continué mon service dans la garde nationale, j'avais même été nommé officier, lieutenant-rapporteur, faveur que je devais à mon oncle le général Borelly, qui était, je crois, major- général de la garde nationale de Paris. C'est en cette qualité d'officier que j'assistai à quelques scènes qui sont restées profondément empreintes dans ma mémoire. Ainsi, le jour de la consécration des drapeaux au Champ de Mai, j'étais près de l'estrade sur laquelle avait été dressé le trône de Napoléon. Je me demandais avec surprise pourquoi, dans une circonstance si grave par elle-même, on n'avait pas évité cette pompe, cette mise en scène, ces oripeaux, tout au plus convenables dans des jours heureux. Il me semblait que Napoléon, avec son simple uniforme de général des chasseurs de la garde impériale, eût paru plus grand, eût excité un enthousiasme plus vrai qu'avec le costume si étrange sous lequel il nous apparaissait et qui nous faisait sourire. Le Champ de Mars dans ce moment était le péristyle du champ de bataille sur lequel allaient se décider les destinées du monde. Tout y devait être sérieux et grave, comme l'était la disposition générale des esprits dans l'attente d'un grand événement.
Il n'y eut de vrai et d'intéressant dans cette solen nité que l'aspect des députations de ces régimentqui, déjà réunis sur la frontière, envoyaient chereli^ leurs drapeaux; la vue de ces hommes couverts <icicatrices, leur attitude résolue, leur enthousiasme qi éclatait lorsqu'ils venaient à reconnaître leur généra sous les ornements dont on l'avait si mal à prop« surchargé ; tant de braves qui retournaient dans i. soirée môme à la frontière et qui pouvaient dire, ev aussi, en passant devant Napoléon : Morituri te soi tant) Cœsar; tout cela faisait un spectacle qui, . part la reproduction assez inopportune des pomp<* de l'Empire, formait un tableau profondément émoi vant.
J'assistai quelques jours plus tard à la revue que Ni poléon passa, la veille de son départ pour l'armée, ii la garde nationale et des fédérés ; je vois encore cet: longue procession d'ouvriers s' avançant en colonnr ' divisés par corps d'état , et saluant l'Empereur ii ' leurs cris enthousiastes. La garde nationale, au <vi ' traire, froide et réservée. J'ai encore présente dt -i vant moi la figure de cet homme qui allait joi; sa dernière et suprême partie; j'étais très-rappr i ché de lui et l'observais attentivement; un emb«!j point qui commençait à être excessif lui avait enlf , un peu de sa distinction , et une blancheur mate r-| couvrait ses traits; mais sous une apparente impasv bilité se trahissaient les anxiétés inévitables d'u:> position qu'il savait lui-môme désespérée ; ses niouvr ments mômes me paraissaient avoir quelque chose <i brusque et d'incertain.
Il parut d'abord, entouré de grenadiers à pied t l'arme au bras qui suivaient en courant le galop ù son cheval ; il les éloigna un peu, et s'avançant devii) la garde nationale, il lui adressa d'une voix émutii brisée quelques mots pour lui annoncer qu'il altfi
partir pour Farinée. Cette allocution commençait, je m'en souviens, par cette qualification : Soldats de la garde nationale, etc Elle était justifiée par les circonstances, car le moment était venu où la patrie étant menacée d'une seconde invasion, tout citoyen devait s'honorer d'être appelé soldat. Hé bien, telle était la préoccupation des esprits, que ces mots provoquèrent quelques murmures dans les rangs. On croyait y voir la prétention toute impériale d'absorber dans l'armée l'institution civique de la garde nationale.
Ainsi, César, quand il était mécontent de ses soldats, les châtiait par le titre de citoyens. Napoléon blessait, au contraire, les citoyens de la garde nationale en les appelant soldats.
Tout dans ce monde est affaire d'opportunité. J'étais de service le jour de la capitulation qui ouvrait les portes de Paris à l'armée coalisée; la veille, j'avais parcouru, grâce à mon uniforme, les lignes de nos braves soldats, qui s'étendaient en avant de Vanves et de Montrouge. Le coup de main heureux du général Excelmans à Roquencourt, près Versailles, avait un peu relevé les courages; les soldats paraissaient joyeux et bien préparés dans leurs bivouacs. Je dois même dire que, dans les rangs de la garde^nationale, toute division d'opinion cédait au sentiment national et qu'elle eût appuyé l'armée avec vigueur.
Au moins tel était le sentiment dominant dans la légion dont je faisais partie, et qui était d'ailleurs signalée pour son attachement aux Bourbons.
Je ne parle pas des fédérés, ils demandaient des armes que la commission gouvernementale leur refusait.
Nous nous attendions tous à une action pour le lendemain, et je passai la nuit à la tête d'un détachement de la onzième légion qui faisait des patrouilles dans les quartiers menacés. Au milieu de la nuit nous
reçûmes l'avis que l'armée faisait un mouvement d? retraite, et que des détachements allaient traverser Paris. Et, en effet, bientôt après nous assistâmes à cette douloureuse opération. La discipline, comme on le pense bien; était fort ébranlée. Quelques cris « à la trahison » se faisaient entendre parmi les soldats ; le> officiers avaient peine à contenir les rangs, et cependant ils parvinrent à comprimer tout désordre grave. Le lendemain les troupes de la coalition entraient dans Paris.
Une proclamation des généraux étrangers chargeai; la garde nationale de maintenir Tordre : la prophétie de mon vieil émigré venait de se réaliser ; la Franc? expiait cruellement la folle témérité du 20 mars.
Pendant cette période de cent jours si remplie <ir catastrophes, mon père, fatigué de la vie publique, s'était retiré à Planchamp, me laissant le rôle et les devoirs de chefjde famille. J'avais eu quelques rapports avec M. Laisné, avocat de Bordeaux, que la nouvelle restauration plaçait naturellement au sommet de la faveur et du pouvoir ; il avait été le collègue de mon père et avait conçu pour lui beaucoup d'estime. Il me proposa de le faire comprendre dans la réorganisation des tribunaux du département de la Seine ; j'y consentis sans toutefois consulter mon père, pensant que cette honorable retraite après une vie aussi agitée lui conviendrait. Je me trompais. Mon père, nommé au tribunal civil de la Seine, résista aux instances que je lui adressais pour venir prendre possession de son siège.
Le charme de ses montagnes, le calme de sa retraite, l'y retenaient invinciblement : pendant ce temps, la réaction légitimiste, d'abord timide, éclatait avec violence ; les députés nommés sous l'entraînement de cette réaction arrivaient des départements animés par les passions les plus vives ; ils attribuaient
la succès de ce qu'ils appelaient la conspiration du 20 mars aux ménagements que Louis XVIII avait eus envers la Révolution ; ils étaient bien résolus à faire prévaloir un système politique tout contraire, et leur première exigence fut de faire un grand exemple de tous les conventionnels qui avaient voté la mort de Louis XVI.
La trop fameuse loi de 1816, appelée comme par dérision Loi d'amnistie, frappait ces hommes, la plupart sur le déclin de l'âge, d'un exil perpétuel, et lea contraignait à vendre leurs biens situés en France dans un délai de six mois ; cette loi frappait mon patron M. Mailhe, elle menaçait mon père. L'un avait voté pour la mort du roi ; l'autre avait voté contre, mais il avait repoussé par son vote le sursis.
Le premier se résignait assez facilement à son sort, il en avait redouté un plus rigoureux, et surtout il éprouvait quelque soulagement à voir enfin cesser cette cruelle anxiété qui, depuis la seconde rentrée des Bourbons, troublait ses jours et ses nuits.
Quant à mon pauvre père, tranquille au milieu de ses rochers, entouré d'une population dont il était le bienfaiteur et l'ami, il était bien loin de se douter des violents orages soulevés dans le monde politique à son occasion ; sa nomination comme juge au tribunal du département de la Seine devint le texte d'attaques ardentes contre le nouveau garde des sceaux, M. Barbé- Marbois : faire siéger sur les fleurs de lis un conventionnel, n'était-ce pas un horrible scandale? et que ferait-on pour les vieux et fidèles serviteurs de la monarchie, si on récompensait, si on honorait ainsi ses ennemis, etc....?
Tel était le thème que le parti qui s'efforçait de pousser le gouvernement dans les voies d'une réaction violente avait choisi et développait sans cesse dans les conférences des députés, dans les journaux royalis-
tes. Les magistrats eux-mêmes s'en émurent. Si mon père fût venu à Paris lorsque je l'en priais, il eût été compris dans l'installation du tribunal et eùi prêté serment avec ses collègues ; la haine et la passion politique n'eussent probablement pas essayé de revenir sur un fait consommé. Mais son absence prolongée rendait nécessaire une installation et une prestation de serment séparée et individuelle.
On m'a assuré, je n'ai jamais su au juste ce qu'il en jetait, que la Cour royale et le tribunal, cédant à l'entraînement des passions qui dominaient alors, peutêtre même au désir secret de plaire et de faire du zèle. avaient délibéré une protestation contre la nomination de mon père et l'avaient envoyée au garde de? sceaux. La situation était critique : devions-nous céder à la tempête ou la braver ? si la question nous touchait personnellement, elle n'intéressait pas moins le gouvernement, car il s'agissait d'un de ses actes: il avait à décider jusqu'à quel point il lui convenait de résister à ce mouvement de réaction qui se manifestait avec une telle violence.
Je posai la question au garde des sceaux : je le trouvai faible, hésitant. C'est de M. Barbé-Marbois qiu Talleyrand de Périgord disait : c'est tin roseau peint ta fer. Je vis bien qu'il ne se souciait pas d'engager une bataille avec la réaction royaliste.
Mon père seul, privé de l'appui très-décidé du gouvernement, ne pouvait entreprendre de lutter : un? crainte m'avait d'ailleurs saisi, c'était que, pour dénouer la difficulté, le ministre de la police ne vint à comprendre mon père sur la liste des votants exilés.
C'eût été une interprétation fausse et abusive de la loi : d'abord, parce que mon père avait, au péril de ss vie, voté contre la compétence de la Convention, contre la mort, pour l'appel au peuple, et ne pouvait être à aucun titre compris dans la catégorie des
votants ; d'autre part, depuis la rentrée des Bourbons; il n'avait accepté aucune fonction du gouvernement de Napoléon.
Mais que n'avions-nous pas à craindre de la passion i d'un parti alors tout-puissant et des nécessités politiques d'un gouvernement faible? Aucun recours d'ailleurs ne se fût ouvert pour nous contre l'inscription sur cette fatale liste de proscription : je conseillai à i mon père de céder et d'envoyer sa démissionne qu'il fit.
Un homme d'un cœur excellent, quoique la passion politique l'ait entraîné à des actes qui pouvaient ressembler à de la dureté, M. Bellart, s'était intéressé à mes premiers essais dans le barreau ; il voulut bien >m'aider de ses conseils dans cette circonstance si critique ; c'est alors que j'écrivis ce mémoire dans lequel je faisais valoir la motion de mon père au Corps législatif lors du débarquement de Cannes, mes propres sentiments contre l'essai de restauration de l'empire, et m'efforçais même, en chargeant un peu les couleurs, de conjurer ainsi le danger qui menaçait mon père. C'est dans ce mémoire, qui est un des actes pieux de ma vie et dont le souvenir satisfait le plus ma conscience, que le parti ministériel avait le bon goût dans les derniers jours du gouvernement de Louis-Philippe de chercher des armes contre moi. Les journaux ministériels et les journaux rouges se concertaient à merveille pour me présenter comme un légitimiste d'origine, un volontaire de Gand ; il y fut même une fois fait allusion à la tribune, et j'en profitai, ne voulant pas répondre à des journaux, pour donner un démenti à cette assertion : « Je rectifie un fait erroné, disais-jeje ne me justifie pas, car alors que j'aurais cru devoir prendre les armes en 1814 pour défendre mes opinions, je ne croirais pas avoir à me justifier. » Mais une fois que la polémique passionnée et déloyale des partis s'est emparée d'un fait, elle ne lâche pas si facilement.
Le démenti, quoique bien donné et fait avec assei'i solennité, est laissé de côté et l'assertion est jour nellement reproduite. On voit, par le récit exact <i tous les actes de ma vie dans ces jours, quelle est vérité. Assurément, j'avais vu avec anxiété le retor de l'ile d'Elbe ; j'aurais très-résolument combatt avec la partie de la garde nationale qui partagea mon sentiment contre ce retour: je n'avais môme pa hésité à voter contre le rétablissement de l'Empirr au risque de perdre ma carrière ; mais c'était ur étrange méprise que d'attribuer le sentiment qui m\ nimait au culte de la légitimité. C'était au contraire comme ami de la liberté, comme partisan des prir cipes de notre grande Révolution que je pensais r agissais ainsi, et je n'étais pas le seul. Aussi, bjen lu: d'avoir un seul instant la pensée de quitter la Frai) et d'émigrer comme volontaire à la suite des Bourboi * j'étais tout prêt à donner ma vie pour repousser 1tranger lorsqu'il s'avançait vers Paris. Je me souvie'* très-bien de mes impressions d'indignation, lorsqi; j'appris la capitulation, et de ma douleur lorsque j'as>> tai à la retraite de notre armée et vis entrer à Par les uniformes étrangers : je ne crois pas que ces seu ments, quoique divers, fussent contradictoires.
H. Mailhe, frappé d'exil, m'avait laissé son doul» titre d'avocat au conseil et à la Cour de cassation j'avais alors à peine vingtorois ans et cette transmi* sion prématurée me chargeait d'un fardeau que, da;* mes prévisions et dans le cours ordinaire des chost» je ne devais être appelé à porter que cinq à six ar plus tard.
Je sentais que j'étais écrasé si je ne faisais un grar effort; je redoublai donc d'ardeur et de travail. îl jeunesse intéressa les magistrats, mes vieux confrère me vinrent en aide ; mon prédécesseur, avant de par tir pour l'exil, m'avait recommandé en termes w
chanta à ses nombreux correspondants des départements. D'un autre côté, le rétablissement ou plutôt lo premier établissement sérieux du gouvernement représentatif sous une monarchie constitutionnelle ouvrait pour la France une ère nouvelle et apportait de graves modifications non-seulement dans le monde politique , mais même dans le caractère des débats judiciaires.
Peut-être aurais-je été bien moins préparé à corn** prendre ces modifications, si j'eusse été plus âgé. Je remarquai, en effet, un certain embarras dans nos deux avocats, lorsqu'ils avaient à traiter quelques questions se rattachant au jeu des institutions constitutionnelles; ils étaient pour ainsi dire déroutés, et même la plupart d'entre eux avaient une répugnance instinctive pour les affaires de cette nature et les abandonnaient volontiers aux jeunes avocats contemporains de ces institutions, qui les aimaient et s'étaient facilement initiés à leur esprit. Je n'hésite pas ï assigner à cette circonstance la principale cause de mes premiers succès au barreau. Ainsi ma jeunesse, iu lieu de m'étre un obstacle, me fût un avantage.
Quoique la plus heureuse et la plus belle partie de ma vie se soit écoulée au barreau, cependant, comme 3eux qui liront ces mémoires y chercheront bien plus l'homme politique que l'avocat et le jurisconsulte, je ic parlerai que de ceux de mes travaux judiciaires jui ont eu quelques relations avec les événements politiques de mon pays.
Dès les premiers jours de la seconde restauration, ta lutte s'engagea, ardente, passionnée, entre les hommes de la Révolution et de l'Empire et les partiians de la légitimité.
Lors de la première restauration , il n'y avait eu aucun conflit entre les partis : les Bourbons s'étaient trouvés substitués , comme par la force des choses , à
l'empereur vaincu, et la France, épuisée, avait pm ainsi dire laissé faire : lorsque les révolutions se fo: ainsi, leur lendemain n'est en général marqué p* aucune violence ; alors qu'il n'y a eu ni combat, résistance, les passions n'ont pour ainsi dire pas d ai ment, les vengeances pas de prétexte. Mais il en au été autrement pour la seconde restauration. La lu: avait été ardente pendant les cent jours, le sang au coulé dans différentes parties de la France, et le par qui venait de triompher par la défaite de nos arnir avait soif de vengeance.
Ce furent d'abord les chefs du parti impérial <f. furent, pour ainsi dire, d'avance dévoués au bourrea il fallait, disait-on hautement dans le monde putique, de grandes et illustres victimes expiatoires.
Le maréchal Ney fut désigné pour l'armée, Lav lette pour l'ordre civil. Le crime de ce dernier eu d'avoir repris possession de l'administration ù Postes dont il était chargé sous l'Empire, quelqn heures avant que Napoléon fût réinstallé aux Tuil ries : c'était puéril et odieux. La culpabilité pouu consister dans le fait d'avoir conspiré pour prépar le 20 mars et non dans celui d'avoir cédé à rente nement général qui, à l'approche de Napoléon d murs de la capitale, s'était déclaré dans presqi toute la population.
Lavalette n'en fut pas moins condamné à mof et son échafaud était déjà dressé sur la place > Grève, lorsque sa courageuse femme, aidée par u généreux étranger que j'aime à nommer, le génér sir Robert Wilson, parvint à soustraire son mari 2 bourreau qui l'attendait.
Le maréchal Ney n'eut pas le môme bonheur. Tr. duit d'abord devant un conseil de guerre composé i maréchaux, parmi lesquels il comptait certains ^ ses compagnons d'armes, ses avocats lui inspirère
la fatale idée de récuser une juridiction que le sentiment de l'honneur, la solidarité de gloire et de danger, lui rendaient inévitablement favorable. Et, en effet, le conseil de guerre se déclara incompétent au risque d'encourir la disgrâce de la cour.
Le même sentiment qui commanda l'arrêt d'incompétence eût rendu impossible un arrêt de mort.
Le vieux maréchal Moncey qui, comme doyen des maréchaux de France, présidait le conseil de guerre, fut mis aux arrêts pour cet acte de courage et d'indépendance ; et cependant , en se déclarant incompétent, ce brave et loyal soldat ne se doutait pas qu'il venait de livrer son camarade au bourreau.
C'est ainsi que, dans les révolutions, persécutés et persécuteurs s'abusent bien souvent : les uns, dans leurs moyens de vengeance; les autres, dans leurs voies de salut, et que ce qui devait sauver tue, et vice versa.
J'étais simple assistant à ce procès, admis comme jeune avocat, et j'occupais une des places réservées au barreau : j'ai pu suivre ce drame judiciaire dans tous ses détails et ses cruelles péripéties.
Bellart occupait le siège du ministère public; il avait passé sa vie dans les luttes du barreau où il portait une grande fougue de caractère et une chaleur de cœur qui, dans la défense des accusés, était une qualité, mais qui, dans l'exercice du redoutable ministère dont il était investi, était plus qu'un défaut.
On se souvenait, d'ailleurs, que, comme membre du conseil municipal de Paris, en 1814, c'était lui qui avait pris l'initiative de la déchéance de Napoléon, et qu'à raison de ce fait, lors du 20 mars, il avait dû quitter la France. Dans cette situation, ses emportements ressemblaient trop à la vengeance : j'avais une véritable affection pour lui, et je souffrais de voir ses qualités mêmes ainsi perverties par le rôle que son
40 MÉMOIRES DODILON BARROT.
dévouement aux Bourbons et sa haine contre l'empt reur lui avaient seuls fait accepter.
Berryer père était .chargé du rôle principal dei défense, et s'était adjoint Dupin aine ; il devait c honneur à une vieille réputation acquise dans la pn tique des affaires commerciales, c'est-à-dire que. * sa réputation l'avait d'avance désigné comme déferseur du maréchal Ney, les causes de cette réputati< le rendaient complètement impropre à l'accomplisment de cette difficile mission. Il n'y avait pas dan< tout le jeune barreau un seul avocat qui n'eût mieir. compris ou plutôt mieux senti cette défense. Au lie. de se traîner sur les exceptions et les fins de non-iv cevoir, comme s'il se fût agi d'une cause civile ord. naire, il fallait mettre l'accusé sous la protection d ses glorieux services; l'homme qui, par un dévouf»ment héroïque, avait sauvé toute une armée au passage de la Bérésina, devait-il périr par la main di bourreau pour n'avoir pas su résister à un entraînement que toute l'armée avait partagé ? N'était-ce p* aussi une épreuve trop forte pour l'humanité que e; mettre ainsi des soldats en contact avec leur empereur de la veille qui, pendant si longtemps, leur ava: donné la gloire et à qui ils devaient tout ce qu'il* étaient ?
Ces sentiments eussent trouvé de nombreux écho* dans cette Chambre des pairs où siégeaient un gran<: nombre de vieux serviteurs de l'Empire, et où ceux-L mêmes qui appartenaient au parti légitimiste n'étaier pas insensibles à la gloire de nos armées. Le cardin^ de Retz l'a dit, et cela est profondément vrai : touu assemblée, de quelques éléments qu'elle soit composée, pour peu qu'elle soit un peu nombreuse, es peuple, et obéit plutôt à la passion qu'à la raison.
Devant un tribunal composé de quelques juges, or. peut chercher à éveiller les scrupules du juriste o;
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sauver son client par des moyens de droit; mais la cour des pairs, avec la prétention d'être un tribunal, n'était qu'une assemblée politique très-passionnée. Le défenseur du maréchal Ney, pour l'avoir méconnu, resta au-dessous de sa mission ; en plaidant ses moyens préjudiciels avec des développements et une insistance qui ne produisirent sur toute l'assistance, juges et auditeurs, qu'une impression pénible, il avait réussi à dégrader son client et à lui enlever même le prestige de son passé et l'intérêt de sa situa* tion présente. Il en était même arrivé, dans ses habitudes du métier et ses préoccupations malheureuses de patrociner, jusqu'à vouloir exciper de la qualité d'étranger de son client l. C'était trop fort. A ce moment le maréchal Ney imposa silence à son défenseur et se leva; ses paroles sont consignées dans tous les journaux du temps. Il revendiquait, avec une noble fierté, ce titre de Français qu'il s'était efforcé pendant toute sa vie de rendre si glorieux. Du reste, il renonçait à toute défense ultérieure et se déclarait prêt à mourir. Ces quelques paroles, dites avec simplicité et résignation, produisirent plus d'émotion que les plaidoiries de ses avocats ; mais elles mettaient un terme au débat et le débat n'avait rien produit qui pût détruire cette charge accablante de la proclartia-
1. Je me rappelle un détail bien puéril, mais qui me frappa péniblement : au milieu de son plaidoyer et dans la partie la plus animée, Berryer père, l'interrompant, appelle l'huissier, lui désigne une fenêtre ouverte qui le plaçait dans an courant d'air dangereux et liDTiic à U fermer; puis il reprend sa période, et le maréchal Ney hait à ses côtés, et il était chargé de disputer au bourreau cette tête qo'auit épargnée le fer ennemi dans vingt batailles, et tous les yeux te 1a France, tous les cœurs des patriotes étaient suspendus à ta parole, et le malheureux songe au courant d'air !.. . Ah t me diaais-Je, tout haletant d'émotion, si j'étais à sa place on pourrait bien tirer le canon à mes oreilles que Je ne l'entendrais pas ; et je suis bien sûr que ion 01a en eût dit tout autant.
tion du maréchal Ney à ses soldats en faveur de Napoléon, alors qu'il était parti avec la mission de le combattre.
Le seul moyen de droit qui fût sérieux était dans la capitulation de Paris, par laquelle la vie de tous ceux qui avaient combattu contre l'armée coalisée était garantie. Or, ce moyen fut à peine énoncé. Il est vrai que c'était surtout aux généraux de cette armée, au général Wellington particulièrement, à le faire valoir. Leur intervention dans cette circonstance eût été un devoir d'humanité envers d'intrépides adversaires, alors même que la stipulation formelle de la capitulation dans laquelle ils avaient engagé leur foi n'en eût pas fait un devoir d'honneur; sollicités par la famille, par les amis, par les compagnons d'armes du malheureux maréchal, ils se refusèrent à réclamer l'exécution de la capitulation. L'histoire dira si, en cela, ils n'ont pas manqué tout à la fois à l'humanité et à l'honneur.
La condamnation à mort fut votée à une grande majorité, et dès le lendemain, à la pointe du jour, l'arrêt recevait son exécution dans l'avenue qui sépare l'Observatoire du Luxembourg. L'opinion des contemporains ne pouvait être que partiale pour ou contre cette condamnation : les uns la flétrissant comme un assassinat, les autres l'exaltant comme un acte de justice évidente; les uns proclamant le maréchal Ney martyr, les autres le représentant comme un traître qui avait justement expié son crime ; les uns appelant l'exécration publique sur le coupable, les autres demandant une éclatante réhabilitation de la victime. L'histoire sera plus juste; elle reconnaîtra que le maréchal Ney, en tournant contre le gouvernement qu'il représentait les armes et le commandement qu'il avait reçus de lui, s'était rendu coupable d'un crime que les lois de toute société organisée ont reconnu digne de
la peine capitale ; mais elle admettra aussi l'atténuation résultant des circonstances plus fortes que notre humanité, et dans lesquelles le devoir semblait ne pouvoir lutter contre d'inévitables sentiments. Elle reconnaîtra surtout que c'était aux vainqueurs à faire respecter la capitulation qui avait fait cesser le combat, et à s'interposer entre leurs adversaires et le bourreau : c'est sur ceux-là surtout qu'elle fera peser la responsabilité de la mort violente du maréchal Ney.
Si encore ces condamnations contre les quelques sommités du parti vaincu avaient pu désintéresser la vindicte publique et désarmer les ressentiments du parti victorieux? Mais il n'en fut pas ainsi; la mort du maréchal Ney ne fut que le signal d'une réaction qui sévit avec fureur dans toute la France et particulièrement dans le Midi. Cette partie du territoire avait été le théâtre, sinon de combats bien sérieux, au moins de rencontres entre les troupes que conduisait le duc d'Angoulême et celles qui avaient repris le drapeau de l'empereur.
La duchesse d'Angoulême, après avoir montré à Bordeaux un caractère digne de la petite-fille de Marie- Thérèse, avait dû se retirer, la douleur et l'humiliation dans le cœur, devant la défection des troupes qui tenaient la garnison de cette ville. Il avait suffi au général Clauzel, à la tête de quelques soldats réunis à la hâte, de se présenter de l'autre côté du pont de Bordeaux le drapeau tricolore à la main.
Dans l'Ouest, une armée légitimiste s'était formée et avait essayé de renouveler la guerre de la Vendée; les vieux noms les plus honorés de l'ancienne guerre contre la république y figuraient : les Larochejaquelin, les Lescure, etc. ; mais les temps étaient bien changés, plus de vingt années s'étaient écoulées depuis la pacification de ces contrées. Pendant ce temps la vente des biens des émigrés et de ceux de l'Église,
les partages de successions, y avaient créé de nouveaux intérêts. L'infiltration des idées et des principe de la Révolution, par suite des communications rendues plus faciles, une administration éclairée, respectueuse pour les croyances et pleine de déférence pour les traditions de ces populations; une sorte de partialité même en leur faveur dans la distribution de< travaux publics ; la conscription elle-même, qui avait été le signal de la première insurrection, tout cela avait contribué à rendre une seconde prise d'arme plus difficile; les soldats libérés du service étaient revenus successivement, pendant cette période & vingt ans, dans leurs foyers, après avoir reçu l'éducation du régiment. Ils avaient rapporté dans leurs familles leurs habitudes militaires, leurs sentiment*, leurs idées, et avaient profondément modifié autour d'eux les populations au milieu desquelles ils vivaient: ensuite les intérêts et les mœurs étaient changés, o*. les chefs, lorsqu'ils donnèrent, en 1844, le signal dla prise d'armes, s'en aperçurent bientôt.
Vainement, dans le pressentiment d'une catastrophe, le premier gouvernement des Bourbons avait-il tout fait pour organiser en quelque sorte, par avance, dans c> pays une nouvelle Vendée; les cadres avaient été formés à grands frais, mais au jour de la prise d'arme ces cadres restèrent à peu près vides. L'état-major était nombreux, mais l'armée insurrectionnelle Tétait for peu. Aussi le général Lamarque en triompha-t-il aisément ; tout était pacifié dans le Midi et l'Ouest, lor> de la funeste journée de Waterloo, mais dans le cœur des vaincus fermentaient la honte et la douleur de la défaite.
Des cours prévôtales furent organisées pour rendre la justice plus expéditive contre tous ceux qui seraient reconnus coupables de participation à la conspiration du 20 mars; mais cette justice militaire paraissait
encore trop lente au gré des passions ; des massacres ensanglantèrent la plupart des villes du Midi : Nîmes, Montpellier, Toulouse, Marseille, Avignon, Bordeaux.
Des bandes qui s'étaient secrètement organisées pour combattre l'Empire, mais qui avaient été promptement comprimées, se trouvèrent toutes prêtes pour accomplir d'atroces vengeances.
Les partis extrêmes n'ont rien à se reprocher en France: ils ont successivement atteint, dans leur cruelle émulation, le dernier terme de la frénésie et de la férocité! 1815 peut servir de contre -partie à 1793, et la terreur blanche n'a pas grandement différé de la terreur rouge.
Ce devrait être une raison pour les partis d'éviter ces récriminations violentes qu'ils s'adressent journellement; encore si, en évoquant ces sinistres souvenirs, c'était pour les détester et rendre le retour de ces représailles atroces impossible ; mais non, c'est pour raviver les passions, rouvrir le cercle fatal des accusations et des vengeances.
Comme avocat; j'ai vu de près la partie judiciaire de ce drame sanglant, et c'était la plus odieuse, car, lorsque la violence et la vengeance revêtent le masque hypocrite de la justice , elles n'en sont que plus hideuses.
Ces malheureux que poursuivait la passion politique devant les cours prévôtales essayaient tous de décliner cette terrible juridiction, qui n'admettait aucun recours, et s'adressaient à moi pour contester devant la Cour de cassation la compétence de ces cours.
Je citerai, entre autres, le colonel de Chambure ; il avait été mon camarade au Prytanée de Saint-Cyr, et en était sorti pour entrer dans la grande armée , ou il avait servi avec la plus haute distinction.
Il commandait au siège de Dantzick une troupe délite que les assiégés avaient surnommée la troupe
fatale affaire de Grenoble contre les conséquences sanglantes de laquelle le recours en cassation fut tardif et impuissant, le télégraphe ayant marché plus vite que les courriers et abrégé les délais du pourvoi. C'étaient d'autres affaires où l'absurde le disputait à l'odieux : un malheureux militaire qui, par mégarde, avait conservé sur son uniforme un vieux bouton sur lequel l'aigle impérial était empreint, fut condamné à une peine infamante.
Au moment où j'écris ces lignes mes souvenirs sont devenus plus incertains, mes impressions se sont affaiblies, et j'ai peut-être à me reprocher de n'avoir pas consacré quelques jours, lorsque ma vie était remplie du soin de défendre ces malheureux, et lorsque j'étudiais leurs dossiers avec une attention si anxieuse, à dresser le tableau de tous ces excès de la justice humaine; ce tableau n'eût pas été sans intérêt, il eût éclairé d'un jour bien hideux cette sanglante époque, et surtout il aurait eu son utilité, car il eût appris à détester de plus en plus les violences judiciaires par lesquelles les partis achèvent lâchement, après le combat, avec la hache d'un bourreau les blessés et les vaincus des partis contraires.
Un autre procès, celui de Wilfrid Regnaud, eut bien plus de retentissement.
On se ferait une très-fausse idée de l'état des esprits à cette époque si on en jugeait par comparaison avec ce qu'ils sont de nos jours. Autant est profonde aujourd'hui l'indifférence de chacun pour les actes d'injustice ou d'oppression arbitraire qui ne le touchent pas directement et personnellement, autant on se renferme dans son égoïsme et sa personnalité, autant à cette époque, au contraire, l'opinion était éveillée et facile à exciter pour tout ce qui paraissait blesser ou même seulement menacer les garanties communes. Tous vivaient pour ainsi dire dans chacun, et cette so-
lidarité qui protégeait les plus obscurs des citoyens était certainement un des meilleurs symptômes de notre liberté naissante.
Quand on compare ces deux époques, les différences sont si grandes qu'on se demande parfois si c'est bien le môme peuple ; le procès de Wiifrid Regnaud nous en offre un mémorable exemple.
Une vieille femme avait été assassinée dans une petite bourgade de la Normandie; dans ce même bourg vivait un homme d'âge déjà mûr occupé de son petit commerce d'épicerie, nommé Wiifrid Regnaud. C'était un de ces coqs de village, grands raisonneurs, se piquant de philosophie, qui ont le verbe haut et se posent en détracteurs du pouvoir et de la société ; d'ailleurs très-bon voisin et qui n'avait jamais fait tort à personne. Une espèce de fou, mendiant et vagabond, s'avise de le dénoncer comme auteur de l'assassinat, et, sur cet unique témoignage, d'ailleurs repoussé par toutes les impossibilités physiques et morales dont l'instruction offrait les preuves les plus saisissantes, Wiifrid Regnaud avait été condamné à mort.
Je vois encore les parents de ce malheureux, avec leur costume de paysans normands et leur figure honnête, entrer dans mon cabinet, me demander tout éplorés de sauver leur parent dont ils attestaient sur leur grand Dieu la parfaite innocence.
J'examinai le dossier avec attention, non pas seulement au point de vue de l'observation des formes légales, mais aussi à celui des charges contre le condamné ; je vis avec surprise que, parmi les charges, était le reproche d'avoir figuré parmi les Septembriseurs. Je m'informai et j'acquis la certitude que c'était là une misérable calomnie et que Wiifrid Regnaud n'était pas à Paris lors de cette horrible tuerie ; cela nie rendit de plus en plus attentif. En feuilletant mi-
nutieusement tout le dossier, je vins à découvrir un tout petit billet écrit à la main, et adressé à MM. les jurés, mais non signé. La substance de ce billet portait que l'accusé, sur le sort duquel les jurés avaient à prononcer, était un buveur de sang qui avait figuré dans les massacres de septembre, et qu'ainsi on ne pouvait dans tous les cas que lui faire bonne justice en lui faisant expier sur l'échafaud ses anciens crimes : ce billet fut pour moi un trait de lumière.
Je me reportai à la liste des jurés et j'y vis qu'elle était aux trois quarts conposée de chevaliers de Saint- Louis et d'anciens émigrés. Je m'expliquai l'effet qu'avait dû produire sur de tels hommes l'idée qu'ils avaient devant eux un septembriseur et ne m'étonnai plus que la déposition d'un homme notoirement fou eut pu prévaloir sur toutes les graves présomptions qui éloignaient de Wilfrid Regnaud toute idée de culpabilité.
Malheureusement la procédure était régulière et mes efforts devant la Cour de cassation pour faire casser l'arrêt de mort devaient être impuissants. J'avais la conviction entière qu'un meurtre judiciaire allait se commettre, et la loi me refusait tout moyen de l'empêcher ; quant au recours à la clémence royale, il n'offrait aucune chance de succès; je le tentai cependant, j'entamai même ma procédure en faux témoignage, le tout pour gagner un temps que je mis à profit pour m'adresser à un souverain dont la puissance venait de naître avec la liberté, ce qui, pour n'être défini dans aucune loi, n'en avait pas moins son efficacité ; je fis appel à l'opinion publique ; je plaçai mon malheureux client sous son égide ; on n'avait pas encore abusé de la publicité ; elle avait l'attrait de la jeunesse et en avait encore la pureté. Je donnai des notes à mon ami Charles Comte, à M. de Jouy ; l'un, dans son Censeur, journal austère, tant soit peu républicain,
l'autre, dans son H ermite de la Chaussée dAntin, revue charmante, alors fort en vogue dans les hautes classes de la société, émurent tous les cœurs au récit du drame judiciaire dont un nouveau Galas allait être victime. Benjamin Constant enviait à Voltaire, et c'était là un fait très-honorable, la gloire d'avoir consacré sa plume à la' défense de ce martyr des préjugés religieux. Il vint à moi, me demanda quelques explications, se fit même remettre tout le dossier, l'étudia avec soin et m'adressa une série de lettres imprimées, dans lesquelles il démontrait avec toute la vigueur de sa dialectique et tout le charme de son style inimitable l'innocence de Wilfrid Regnaud.
Ces lettres furent dévorées par le [public ; l'opinion fortement remuée dans ses passions politiques et dans ses sentiments d'humanité prit feu pour le condamné : elle s'interposa entre lui et le bourreau, et par un acte de sa toute-puissance arrêta invinciblement le glaive qui allait frapper ; ce fut au point que le garde des sceaux d'alors, M. Pasquier, étonné lui-même de ce mouvement d'opinion qui s'était prononcé avec tant de puissance et qui arrêtait depuis plusieurs mois le cours de la justice , me fit appeler dans son cabinet et se plaignit des moyens extra-légaux que j'avais employés pour m'opposer à l'exécution d'un arrêt souverain : « Il faut bien cependant que la loi s'exécute, me dit le ministre de la justice avec sévérité.
— Il ne dépend malheureusement pas de moi de l'empêcher, répondis-je froidement.
— Ah ! répliqua-t-il avec vivacité, vous avez si bien fait que l'exécution est aujourd'hui impossible !
— Je le savais bien, et c'est ce qui me donnait cette assurance. »
Quelques jours plus tard , la peine de mort était commuée, et un des plus beaux jours de ma vie a été celui où, au lendemain de la révolution de 1830, je vis
entrer dans mon cabinet (j'étais alors préfet du département de la Seine) un vieillard à cheveux blancs qui, avec une figure sereine et un air joyeux, se jeta dans mes bras ; c'était Wilfrid Regnaud. Sa bonne conduite dans les prisons lui avait valu l'emploi d'infirmier et sa longue détention ne l'avait ni flétri, ni corrompu.
Cette bonne action me porta bonheur ; à partir de ce moment ma réputation et mon rang au barreau furent marqués.
L'affaire des protestants vint bientôt y ajouter une nouvelle consécration.
L'Église catholique avait subi le sort de la monarchie, elle était tombée avec elle. Comme elle, elle uvait eu ses persécutions et ses martyrs ; il paraissait donc naturel que la restauration de la monarchie légitime emportât comme conséquence forcée la reconstitution de l'Église catholique, sinon comme religion exclusive, au moins comme religion dominante. D'ailleurs, l'opinion à peu près universellement reçue dans le parti légitimiste était que la chute du trône n'était due qu'à l'affaiblissement de l'Église, et tous les écrits de ce parti, comme tous les discours et tous les actes de ses hommes politiques, tendaient à rétablir une alliance intime et solidaire entre l'Église et l'État et à confondre, pour ainsi dire, le trône et l'autel dans une unité indivisible.
Il fallait, pour cela, bouleverser la législation en vigueur depuis 1789, laquelle est tout entière fondée sur le principe contraire de la séparation profonde, absolue, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.
La difficulté ne pouvait arrêter des hommes qui avaient la force en main, et qui étaient consciencieusement convaincus que, dans le succès de leur entreprise, était le salut de la France : aussi la lutte entre les principes et les sentiments contraires de la légiti-