‹ Mémoires posthumes (volume 4)Chapitre 21 sur 50 · PROCÈS RELIGIEUX · texte numérisé non relu

PROCÈS RELIGIEUX

m'apporta l'affaire, la recommandant à tout mon zèle au nom des protestants de France.

11 s'agissait tout à la fois de triompher de l'influence du gouvernement et de faire revenir la Cour de cassation d'une décision récente : l'œuvre était difficile; elle n'était possible qu'à la condition d'élever la question, de la généraliser et de la passionner en faisant ressortir avec éclat tout ce qu'elle renfermait de menaçant pour la liberté religieuse ; j'avertis M. Boissy d'Anglas que tel serait mon plan de défense et que si ses convenances personnelles (il était pair de France et assez bien en cour) ou celles de ses coreligionnaires s'opposaient à une lutte aussi ouverte avec les tendances de la politique du jour, je ne pouvais me charger de la cause, car je regardais l'échec comme certain; que si, au contraire, mon plan lui convenait, il fallait qu'il me vint en aide, en y intéressant tous les dissidents et tous les organes de la publicité ; qu'à cette condition seule le succès était possible ou du moins qu'on pouvait le tenter.

M. Boissy d'Anglas partageant ma manière de voir, chacun de nous se mit résolument à l'œuvre, et lorsque la cause fut appelée à la Cour de cassation, la question n'était plus celle qu'elle avait cru juger, c'est-à-dire une simple question de police municipale, c'était la liberté religieuse tout entière ; c'étaient les rapports de l'Église et de l'État; c'était le principe fondamental de la séparation des pouvoirs ; c'était enfin la Révolution dans sa plus* précieuse conquête en lutte avec la prétention la plus rétrograde de la Légitimité qui se dressait devant elle en la plaçant en face des sentiments les plus profonds, des idées les plus consacrées, des passions les plus vives de notre société moderne.

Je ne voulus pas même traiter la question au point de vue restreint du droit des protestants et des cultes dissidents reconnus.

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Ma cause, à ce point de vue, eût été peut-être plus facile, car les synodes avaient maintes et maintes fois déclaré, pour le cas spécial des processions catholiques, que ces processions étaient des actes d'idolâtrie, et que s'y associer volontairement était un sacrilège, s'y laisser contraindre par la force, une trahison de sa foi religieuse et de plus une lâcheté.

C'est le thème qu'adopta M. le baron Mourre, procureur général près la Cour de cassation, lorsque l'affaire revint pour la troisième fois devant la Cour de cassation, chambres réunies.

Je le rejetai comme consacrant en quelque sorte la violation du principe que je voulais faire triompher : ce n'est pas, disais-je, comme protestants, c'est corfime citoyens français que nous revendiquons le droit de juger jusqu'à quel point telle ou telle participation à une cérémonie religieuse intéresse notre foi.

Devant la loi française, il n'y a ni protestants ni catholiques, il n'y a que des citoyens. À quel signe reconnaitra-t-elle le protestant ou le catholique, à moins de faire des sacrements ou des professions de foi religieuse, des actes légaux ou obligatoires ? La loi en France protège toutes les croyances, tous les cultes, elle ne s'identifie avec aucun : le jour où elle s'identifiera avec l'un d'eux, il y aura une religion de l'État, et les autres cultes pourraient bien encore être tolérés, ils ne seraient plus libres; la liberté, c'est l'égalité dans le droit,- c'est la neutralité de la loi.

Je tirais de cette thèse générale la conséquence que les ordonnances de police qui contraignaient des citoyens non à respecter les cérémonies d'un culte, mais à s'y associer, sortaient du domaine de la protection pour entrer dans celui de la contrainte au profit d'un culte spécial, substituaient le principe de la persécution religieuse à celui de la liberté et vio-

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laicnt ainsi le principe fondamental de nos lois; que, des lors, ces ordonnances qui, pour recevoir une sanction pénale, avaient besoin de s'appuyer sur une loi et d'en viser le texte, n'avaient pu servir de base à une condamnation judiciaire, puisque, loin d'être l'exécution de la loi , elles en étaient la violation flagrante.

La Cour de cassation, revenant sur sa précédente décision, consacra ces principes et cassa les jugements de condamnation.

On peut juger de la colère qui éclata dans le monde politique et religieux. La tribune et la presse retentirent d'imprécations contre un arrêt qui , aux yeux d'un certain parti, n'était qu'un scandaleux 6acrilége. L'abbé de Lamennais, déjà célèbre par son livre de r Indifférence en matière de religion, mais qui a conquis depuis une bien autre illustration, était alors un des écrivains les plus fougueux du parti catholique ultram on tain. Il me prit personnellement à partie dans un journal qui s'intitulait le Conservateur; il raisonnait ainsi :

« M. Odilon Barrot a osé plaider en pleine Cour de cassation que la loi française était neutre entre toutes les religions; qu'elle les protégeait toutes et ne s'associait à aucune. La loi n'est donc d'aucune religion ; elle est donc athée. » — Le mot était détourné de son sens, car Y athéisme est encore une croyance, bien que négative; et ma thèse était précisément que toutes les croyances, négatives ou positives, sont hors du domaine de la loi. Mais il y a tant d'esprits qui se plaisent à accepter un jugement tout formulé, que bien longtemps après et auprès de beaucoup de gens encore, je passe pour un athée qui a eu le cynisme de proclamer en face du plus haut tribunal Y athéisme comme constituant la religion de la loi.

La formule était trouvée et l'anathème lancé; la

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deux directions contraires s'étaient produites dans le gouvernement, ou plutôt doux gouvernements avaient apparu : l'un au pavillon Marsan * l'autre au pavillon de Flore. Le dernier de ces pavillons était habité par le roi) et l'autre par son frère ; les influences et les courtisans se partageaient; un jeune magistrat, M. Decazes, qui, lors de la seconde restauration des Bourbons, avait été nommé préfet de police, avait capté la faveur du vieux roi. Admirablement doué physiquement et moralement, pour jouer le rôle d'homme de cour, H. Decazes n'avait pas tardé à obtenir sur son maître une grande influence; par contre, il était devenu bientôt odieux aux courtisans du comte d'Artois.

M. Decazes, profitant habilement de l'antagonisme qui s'était établi entre les deux frères, avait provoqué, en 4816, la fameuse ordonnance du 5 septembre qui mettait un frein à la réaction et avait inauguré une autre politique. Cette ordonnance suffit pour honorer la vie d'un homme d'État; elle a été la première expérience heureuse du jeu des institutions libérales; elle a opéré dans la marche du gouvernement une révolution légale, pacifique et féconde; elle a prévenu une guerre civile imminente; elle a assuré à la France de longs jours de repos et de prospérité, et si la fatalité n'avait pas ramené ati gouvernement une politique diamétralement opposée, elle eût épargné au pays les douleurs et les hasards de bien des révolutions. C'est de cette époque que datent les premiers essais de véritable liberté pratique en France, et spécialement notre législation de 1819 sur la presse.

Les livres et les journaux furent affranchis de toute censure préventive, et le gouvernement prit toutes les allures d'un gouvernement libre et pondéré. Deux hommes d'un mérite éminent et d'un caractère élevé eurent une grande part à ce progrès; leur mémoire sera consacrée et la France les nommera dans sa re-

connaissance tant qu'elle appréciera une liberté sage et régulière, ce sont MM. Royer-Collard et le duc de Rroglie. Le premier avait été le correspondant de Louis XVUI pendant le temps de l'émigration ; il appartenait à cette école de philosophie spiritualiste qui s'efforçait de rendre à la société des croyances que la philosophie sceptique de Voltaire et des encyclopédistes avait à peu près détruites. Indépendant par caractère, libéral par sentiment et par principe, il avait foi dans la possibilité d'établir en France, sous une monarchie constitutionnelle, le gouvernement représentatif dans toute sa vérité.

Cette foi paraissait un peu affaiblie dans les derniers temps de sa vie ; mais il s'y dévoua d'abord avec* ardeur; ses discours se faisaient surtout remarquer par l'élévation et la précision de la pensée; ils étaient moins abondants, moins véhéments, moins entraînants que ceux de Mirabeau ; mais ils avaient plus de profondeur, plus de philosophie et surtout plus d'honnêteté.

Au reste, chacun de ces deux orateurs, si différents par le caractère, avait au plus haut degré le génie de sa mission ; l'un était appelé à détruire une vieille organisation sociale ; c'était le bélier qui, dans la main de la Providence, était destiné à démolir un édifice depuis longtemps condamné ; l'autre, au contraire, venait après une longue série de convulsions politiques pour apprendre à notre nation les conditions et les bienfaits de la véritable liberté. L'un était un tribun, l'autre un professeur; l'un fulminait, l'autre enseignait.

Mirabeau, en 1810, aurait sans doute été encore un homme puissant; mais il n'eût pas été l'homme providentiel de l'époque, et Royer-Collard, en 1791, eût à peine été compris de quelques esprits d'élite ; tant il est vrai que chaque époque produit à peu près

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l'homme qui répond le mieux au besoin dominant de cette époque.

Quant à M. le duc de Broglie, il vit encore et j'en parlerai avec plus de réserve. Petit-fils de l'ancien maréchal de Broglie, il avait épousé la fille de madame de Staël, personne pleine de distinction par les qualités de l'esprit, mais beaucoup plus femme que sa mère par les qualités privées; noble d'origine, et encore plus de sentiments, il aurait figuré honorablement dans la haute aristocratie anglaise dont il a les idées, les principes, et môme un peu les mœurs.

Il arrivait à l'âge viril lorsque, avec la Restauration et la Charte de 1844, commençait pour la France l'ère du gouvernement représentatif; il y était merveilleusement préparé par de fortes études, par la haute indépendance de sa fortune et de son caractère, et par un amour raisonné de la liberté, que servait une admirable lucidité d'esprit.

Nous nous groupâmes naturellement autour de lui, et, lorsque la liberté de la presse était en question, il concourut, en 1817, à former une association, dite de la Liberté de la Presse, dont il fut le président.

C'est, je crois, la première tentative de résistance légale par l'association qui ait eu lieu en France.

Le gouvernement s'en alarma , un procès eut lieu en 1819; M. de Broglie se retira et l'association fut dissoute.

Ces deux hommes, par leurs exemples, par l'autorité de leur caractère, par leurs études étendues et profondes, par leurs talents oratoires, auraient dû exercer sur leur temps plus d'influence qu'ils n'en ont réellement exercé. Est-ce leur faute, ou celle du milieu dans lequel ils se sont trouvés? C'est un peu l'une et l'autre.

Leur esprit trop porté vers l'abstraction et les généralités de la politique ne se pliait pas assez à la

puissance des faits et ne comptait pas assez avec les personnes, leurs intérêts et leurs passions.

On attribue à M. Royer-Collard un mot qui, s'il n'est pas vrai, a du moins le mérite de le dépeindre assez bien. « // ny a rien, aurait-il dit dans une discussion animée, que je méprise comme un fait. » Aussi, lorsque le fait se produisait avec ses désordres et son despotisme, cet esprit fin et abstrait se repliait sur lui-même et se contentait de l'anathématiser.

M. de Broglie, un peu moins professeur, un peu plus homme politique, avait plus de considération pour la puissance des faits ; mais la fierté tout à la fois et la timidité de son caractère le rendaient assez impropre à manier une assemblée, à diriger ses passions; il n'avait, pour cela, ni assez de souplesse, ni assez de résolution dans l'esprit.

Disons-le aussi, les mœurs et les habitudes constitutionnelles de notre pays n'étaient pas assez avancées pour se trouver en harmonie avec de tels caractères. Le vieux levain révolutionnaire dominait trop encore dans notre France; le générai Foy, le général Lamarque, Benjamin Constant, par quelques paroles à effet, qui remuaient la fibre révolutionnaire, exerçaient un plus grand ascendant.

Toutefois, ils ont été, ils sont encore les modèles et les guides de cette jeunesse laborieuse et studieuse qui conserve sa foi dans le gouvernement représentatif; et si jamais notre nation arrive à posséder les mœurs et les conditions de cette forme de gouvernement, ce sera un grand honneur pour ces hommes de Yy avoir puissamment préparé.

Je reprends le récit des événements.

Cette nation qu'on dit si profondément antipa thique aux idées et aux mœurs de la liberté constitutionnelle paraissait, au contraire, se les approprier avec une heureuse facilité. La presse et la tribune

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étaient puissantes: le déèat politique tenait le pays attentif, les maximes dfc droit constitutionnel et parlementaire se répandaient et devenaient comme des vérités reçues par tous, le progrès se faisait dans les mœurs et les idées lorsqu'un fatal événement vint in* terrompre tout à fait ce progrès.

Le 13 février 1820, le plus jeune des fils du frère du roi, le due de Berry, sortait de l'Opéra, lorsqu'un homme se glisse auprès de lui et le frappe d'un long stylet ; le prince a la force de désigner son assassin qui est bientôt arrêté : la blessure était mortelle et le duc de Berry expira à l'Opéra même où Louis XVIII et toute la famille étaient accourus, à la première nouvelle du funeste événement. II expira, puisant dans le sentiment chrétien qui ranimait la force de recommander son assassin à la clémence du roi, son oncle.

Pourquoi le duc de Berry, qui n'avait à peu près aucune action sur la politique du gouvernement, avait-il été choisi comme victime de préférence au roi et au comte d'Artois, son père?

Interrogé, Louvel (c'est le nom do l'assassin) répond avec le calme du fanatisme qu'il Ta choisi parce qu'il était seul susceptible d'avoir des enfants, et qu'en lui il extirpait la souche même d'une race que lui, Louvel, avait condamnée à mort depuis qu'elle avait servi de drapeau à l'invasion étrangère.

Son langage et son sang-froid ne se démentirent pas un seul instant, il les conserva même sur l'échafaud.

Le contre-coup de cet assassinat ne pouvait qu'être funeste au parti qui luttait avec succès contre la réaction.

Des journaux libéraux, le Constitutionnel entre autres, avaient été trouvés au domicile de Louvel; il n'en fallut pas davantage pour rendre les idées libé-

raies et toute l'opposition complices du crime de Louvel. Le déchaînement fut si violent que le ministre Decazes, celui qui avait conseillé la fameuse ordonnance de dissolution de la Chambre de 1815, fut dénoncé à la tribune, comme complice moral de l'assassinat. « Son pied, écrivait AI. de Chateaubriand dans le Conservateur, a glissé dans le sang. »

La menace de le tuer dans le cabinet du roi et sous les yeux de son maître lui fut adressée. Il fit quelque temps tète à l'orage avec un courage qu'on ne saurait trop admirer : mais, à la fin, il dut céder et se retira pour faire place à un ministère qui, sans être tout h fait sympathique à la réaction, ne lui était cependant pas hostile et formait une sorte de lien entre les deux frères.

Alors commença une série de mesures violentes, d'abord contre la presse, puis contre la liberté individuelle ; la réaction se laissa emporter, sous le règne suivant, jusqu'à la loi du sacrilège, confondant ainsi le crime et le péché, et renversant la distinction fondamentale de nos lois entre le dogme et la loi. Il fallait bien prouver que la loi n'était pas athée! Une tentative en faveur du rétablissement du droit d'ainesse vint enfin échouer devant la résistance de la Chambre des pairs, qui par cet acte de vigueur et d'indépendance marquait un temps d'arrêt à cette prétention insensée de reconstituer la vieille société.

J'étais resté étranger à ces luttes politiques dont la tribune et la presse étaient principalement le théâtre. Mon nom ne s'y était rattaché assez vivement qu'à raison de l'arrêt rendu en faveur de la liberté religieuse et du prétendu athéisme de la loi. Mais une circonstance toute fortuite et parfaitement indépendante de ma volonté vint m'y rattacher d'une manière plus intime et en même temps plus menaçante pour ma liberté et pour ma carrière.

Les ministres avaient cru devoir demander aux Chambres une loi de circonstance par laquelle ils étaient armés du pouvoir exorbitant d'arrêter et de détenir tout citoyen sur un ordre signé par trois ministres.

Cette loi avait été l'objet d'une très-vive opposition dans la Chambre des députés. Les membres les plus éloquents de la gauche, désespérant de lutter contre un parti pris de la majorité, s'étaient du moins efforcés de frapper vivement l'opinion publique de l'odieux de cette loi; ils parlaient, comme on l'a dit et pratiqué depuis, par la fenêtre. Des amendements furent successivement présentés pour faire ressortir chacune des atteintes que cette loi portait à la justice et même à l'humanité, et chaque amendement était le sujet de véhémentes accusations contre le ministère. Si ces efforts furent vains dans le sein de l'Assemblée, ils ne le furent pas au dehors et l'opinion fut vivement excitée.

Le jour même où, après le rejet de tous les amendements, la loi fut votée, les membres de l'opposition se réunirent, dressèrent une sorte de manifeste dans lequel ils reprenaient tous les griefs qu'ils avaient fait valoir dans la discussion et annonçaient qu'un comité formé de députés et de citoyens pris dans les notabilités libérales de toutes les professions était formé pour procurer des secours, des conseils et des défenseurs à tous ceux qui seraient atteints par cette loi.

On me fit l'honneur de me comprendre dans ce comité, comme représentant le barreau de la Cour de cassation. Je me souviens que le général Pajol, le vieux Gévaudan, homme fort riche et fort connu pour ses principes libéraux et ses bonnes actions, Mérilhou enfin m'étaient adjoints : l'un, pour l'armée ; l'autre, pour le commerce; le dernier, pour le barreau de la Cour royale de Paris.

C'était sans doute un grand honneur pour moi, mais peut-être eût-il été convenable de me consulter avant d'engager ainsi mon nom dans un acte ouvertement agressif et qui me plaçait en dehors des privilèges de ma profession.

On pensa apparemment que mon consentement allait de soi et ce ne fut que lorsque la chose était consommée que je l'appris par mon journal. J'étais occupé à le lire, lorsque le secrétaire du ministre de la justice, Germain, mon camarade de collège, entra chez moi, l'air tout consterné, il avait un Moniteur à la main.

« Quelle imprudence tu as faite ! me dit-il, quoi, tu rs avocat au Conseil d'État et à la Cour de cassation, tu réussis dans ta carrière, et voilà que tu compromets tout cela et ton avenir pour faire partie d'un com ilé politique dont le ministre regarde la formation comme un acte flagrant d'hostilité contre le gouvernement du roi? — Que veux-tu, lui répondis-je, je viens de 1 apprendre par mon journal, et s'il y a imprudence, elle n'est du moins pas de mon fait.

« Mais tu ne sais donc pas que le conseil des ministres vient de délibérer que tous les membres de ce comité seraient traduits devant la Cour d'assises, comme coupables de provocation à la désobéissance aux lois. — Que veux-tu que je fasse? — Désavouer ceux qui se sont permis d'abuser ainsi de ton nom , dégager ta responsabilité. — Merci, mon ami, de ta bonne intention. Avant de savoir que les poursuites Étaient résolues, j'aurais pu hésiter, car je t'avoue que je suis vivement contrarié de me voir, malgré moi, jeté en dehors des devoirs de ma profession dans lesquels j'étais résolu à me renfermer : mais à ce moment et par peur des poursuites, désavouer mes amis, re serait me déshonorer. — Mais il y va de ton état. — Hé bien, soit, j'en courrai la chance, car une fois

déshonoré, H ne me resterait plus qu'à balayer tes bureaux. »

Quelques heures après, je recevais une assignation devant la Cour d'assises, et à quelques jours de là, je m'asseyais avec mes honorables complices sur le banc des accusés.

Les sommités du barreau s'étaient partagé notre défense: Tripier, Darrieux, Dupin aine, étaient au banc des avocats.

Le jury était alors choisi par les préfets, et celui qui nous jugeait avait encore été épuré par les récusations du ministère public; c'était la première épreuve un peu sérieuse de ma vie. Je fus asseï satisfait de moi, j'envisageais toutes les éventualités qui me menaçaient avec assez de ealme. Il n'en était pas de même de ce qui m'entourait et surtout d'une jeune femme qui, avant d'être mariée, avait conçu pour moi un sentiment qu'elle s'était peut-être dissimulé à elle-même et dont le danger que je courais lui arracha l'aveu.

Elle est morte aujourd'hui, j'ai peut-être contribué à jeter quelque amertume dans sa vie ; mais je suis bien assuré que son noble cœur me l'aura pardonné.

Le général Lafayette, qui probablement avait été le premier à désigner mon nom pour faire partie de ce malencontreux comité, me faisait dire naïvement que je n'eusse pas à m'inquiéter, qu'un de ses amis, capitaine de vaisseau, était sur le point de partir du Havre pour l'Amérique, qu'il me recommanderait à lui et à ses amis et que je serais bien reçu dans le nouveau monde.

Ce bon général n'imaginait pas qu'on pût se plaindre quand on avait le bonheur d'aller en Amérique. Pour moi, qui n'étais pas tout à fait de son avis, et qui n'avais pas fait la guerre de l'Indépendance, ce ne fut pas sans un certain plaisir, que j'entendis le chef du

i jury répondre le bienheureux non coupable sur la question qui me concernait : ma joie fut cependant aussitôt troublée par la déclaration de culpabilité des journalistes dont tout le crime était d'avoir inséré dans leurs feuilles le manifeste ou programme par lequel avait été notifiée la formation de notre comité.

Parmi ces journalistes était mon ami Ch. Comte, et l'injustice qui allait frapper les simples organes de la publicité, quand les auteurs du fait publié étaient, les uns couverts de leur inviolabilité de députés, les autres acquittés, me blessa profondément. Nous ne devions, du reste, notre acquittement qu'au partage des voix, six contre six.

Comme on le voit, il tint à fort peu que je profitasse des recommandations de l'illustre et vénérable ami de Washington.

Mon pauvre stmi Comte préféra l'exil à la prison et passa cinq ans en Suisse, puis en Angleterre; j'allai successivement le voir dans ces deux pays où il avait su gagner d'honorables amitiés.

Je ne m'arrêterai pas autant sur les différents procès politiques dans lesquels je fus engagé : la marche du gouvernement, ses défis jetés à la révolution avaient provoqué la formation des sociétés secrètes ; les plus dangereuses étaient celles qui s'étaient formées dans l'armée. L'une d'elles parut assez formidable pour être déférée à la Cour dos pairs. La défense d'un sieur Dumoulin me fût confiée ; la vie de cet homme est assez curieuse, c'est une suite d'aventures de la nature la plus singulière.

Il était fabricant de gants à Grenoble et il y faisait d'assez bonnes affaires, lorsque l'empereur y passa à son retour de l'Ile d'Elbe: il se prit d'un subit enthousiasme pour Napoléon, lui offrit un capital de 400,000 francs, offre qui, au début d'une entreprise dont les chances étaient incertaines, n'était pas sans

valeur pour celui qui la faisait et pour celui qui l'acceptait. Dumoulin ayant témoigné le désir de s'attacher à la personne et à la fortune de l'empereur, celuici l'avait fait son officier d'ordonnance, et le marchand de gants, peu au fait des habitudes militaires, fut longtemps un sujet de plaisanterie pour ses camarades.

Après le retour des Bourbons, notre officier improvisé s'était jeté dans les spéculations de la Bourse ; il y avait d'abord été heureux et un gain de plusieurs millions avait un instant jeté quelque éclat sur lui : mais cet instant, hélas ! n'avait été qu'un éclair et les millions s'en étaient allés par où et comment ils étaient venus : pour se consoler et .pour satisfaire l'activité brûlante de son esprit en môme temps que pour payer son tribut au culte impérial, auquel du reste, je dois le dire à son honneur, il est resté fidèle toute sa vie, Dumoulin s'était fait conspirateur. Il était assez gravement compromis dans ce procès.

Je n'imaginais rien de mieux pour le sauver que de le représenter comme un homme sans importance, qu'on ne pouvait prendre au sérieux, qui avait conspiré, comme il avait joué à la Bourse, sans trop savoir ce qu'il faisait. Mon client fut mécontent de ce système de défense, se permit de m'interrompre et de revendiquer toute l'importance que je voulais lui ôter : il fut heureusement si burlesque dans les élans de sa vanité blessée, que la Cour des pairs, qui était alors dans ses jours d'indulgence , n'apercevant que le côté plaisant de ce débat entre l'avocat et le client, se prit à rire, et mon client fut acquitté.

Je ne suis pas bien sûr que cet original m'ait pardonné cet acquittement ; le 30 juillet 1830, à l'Hôtel de Ville, il s'efforçait de faire proclamer le roi de Rome et se faisait expulser par le général La Fayette. Je l'ai retrouvé le 24 février, en uniforme de colonel, porteur d'un immense drapeau qu'il essayait de planter

sur la tribune : il errait il y a quelque temps comme une ombre dans les antichambres de l'Elysée; l'héritier de Napoléon, aujourd'hui président de la République, lui a confié le gouvernement du château de Pau, à titre de retraite. Je doute qu'il en profite ; cette nature inquiète, agitée, ne peut trouver le repos que dans la tombe.

Je fus moins heureux dans une autre affaire, celle du colonel Roger: ce malheureux militaire était connu pour son exaltation politique ; la police imagina de lui tendre un piège dans lequel il tomba. Des sousofficiers, jouant l'indigne rôle d'agents provocateurs, lui proposèrent de lui livrer le régiment dont ils disaient pouvoir disposer. Un rendez-vous fut convenu : Roger s'y rendit exactement, mais au lieu du régiment qui devait le suivre, il trouva la police qui le fit prisonnier.

Quoiqu'en retraite et rentré dans la vie civile, il fut livré à un conseil de guerre, dont il déclina vainement la compétence. Condamné à mort, il se pourvut devant la Cour de cassation : tout me paraissait odieux dans cette affaire, le fond et la forme. Le fond, car le crime n'était qu'une horrible embûche ; la forme, car elle constituait un véritable attentat à la liberté de tous. Dès que la compétence militaire ne dépend plus de la qualité et de la profession de l'accusé, mais de la qualification du fait, qualification qui peut toujours être arbitrairement faite par le juge militaire lui-même, la juridiction militaire peut s'étendre à tous les citoyens indistinctement, toutes les garanties judiciaires et constitutionnelles s'évanouissent.

Mon plaidoyer était empreint de la vivacité de mes impressions et de la force du principe que je défendais. Des magistrats éminents, M. le baron Pasquier lui-même, voulurent bien trouver que je n'étais pas resté au dessous de la grandeur de la cause. Mon

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pourvoi n'en fut pas moins rejeté par l'application d'une loi révolutionnaire qui renvoyait indistinctement devant les tribunaux militaires tous les embauchées, à quelque profession qu'ils appartinssent ; il est vrai que cette loi s'était trouvée abrogée par une loi postérieure ; mais comme celle-ci à son tour avait été rapportée par le Code d'instruction criminelle, la Cour de cassation décida que la première loi, malgré son caractère exceptionnel et purement circonstanciel, avait dû ressusciter par cela seul que la loi qui l'avait abrogée avait elle-même cessé d'exister.

Cette mauvaise jurisprudence fut depuis rétractée, mais mon malheureux client n'en fut pas moins fusillé et ce souvenir m'est encore douloureux.

C'est à peu près à cette époque que se place la conspiration de Belfort, car une fièvre de conspiration semblait s'être emparée de la partie la plus virile de la société française. Cette conspiration était sérieuse ; elle avait ses ramifications dans un grand nombre de corps qui tenaient leurs garnisons dans les départements de l'Est.

Elle reçut même Un commencement d'exécution, car le général La Fayette s'était acheminé vers le lieu du rendez-vous en voiture et portant avec lui les insignes du commandement, lorsque la révélation de quelques complices fit tout avorter. La Fayette, averti à temps, put. revenir à Paris, mais sa voiture resta longtemps sous les scellés de l'autorité : elle aurait donné témoignage de la complicité du général, si des amis adroits, à l'aide d'une trappe, n'étaient pas parvenus à pénétrer dans la remise où se trouvait la voiture et à la faire disparaître pièce par pièce après l'avoir démontée.

Quoiqu' étranger à toutes ces conspirations, je vivais dans l'intimité de ceux qui jouaient à ce terrible jeu leur liberté et même leur vie. Ils se cachaient peu de

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moi, et je me rappelle l'admirable sérénité d'esprit avec laquelle La Fayette répondait aux anxiétés de notre amitié, que le plus beau jour de sa vie serait celui où il monterait sur l'échafaud pour sceller de son sang les principes de toute sa vie.

C'est sous l'inspiration de ce même sentiment, qu'il répondait avec cette impertinence toute aristocratique à M. de Peyronnet, alors garde des sceaux, qui le menaçait des poursuites de la justice : « Qu'il se féliciterait de l'occasion qui lui serait donnée d'avoir à s'expliquer en présence du publie sur ses anciens rapports avec la famille des Bourbons. »

J'avais refusé de faire partie d'aucune société secrète; mais je ne refusai pas mon concours à une association formée publiquement en 1827 pour assurer la vérité et la liberté des élections : cette association, connue sous le nom de la société Aide-toi, le ciel t'aidera, avait été fondée par de jeunes adeptes de l'École doctrinaire, ainsi nommée à raison de sa disposition à généraliser, à dogmatiser les règles de la politique.

Les jeunes hommes qui la composaient avaient pour la plupart occupé et occupaient encore à juste titre une place distinguée dans le professorat, dans la presse et dans la représentation nationale. Ils portaient peut-être dans leurs rapports habituels avec les autres partis cette assurance, cette morgue un peu pédantesque qui nait souvent de l'estime qu'on a de soi et du mépris qu'on éprouve pour les autres. Us blessaient ainsi plus vivement les amours -propres, et si, d'un côté, par leur science, par leur moralité, par les liens qui les unissaient entre eux étroitement, ils étaient appelés à exercer une grande influence sur les affaires publiques ; d'un autre côté, par l'absolu de leurs doctrines, par la raideur de leurs manières et l'intolérance de leurs jugements, ils repoussaient plus qu'ils ne s'assimilaient les autres opinions et les autres

influences, et restaient à l'état de coterie, au lieu de constituer un parti puissant.

Ils avaient fondé en 1824 un journal intitulé le Globe, et qui, destiné à faire connaître et à propager les doctrines économiques, obtint un assez grand succès dans la jeunesse avide des idées nouvelles.

Ainsi, puissants par l'association, par un organe accrédité de la presse, il ne manquait peut-être aux doctrinaires pour atteindre leur but politique qui était la réalisation du gouvernement parlementaire en France, à l'imitation de celui de l'Angleterre, que de faire servir à leurs desseins les passions qui fermentaient au sein de la société française et de s'en faire des auxiliaires.

La chose était, sinon facile, au moins très-possible ; car cette forme de gouvernement, en même temps qu'elle fournissait un aliment suffisant à ce besoin d'activité et de changement qui est inhérent à notre caractère, apportait une diversion et par conséquent un apaisement salutaire aux haines du passé.

Ils ne surent malheureusement pas s'y prendre ; et, dès les premiers travaux de cette société dont ils étaient les fondateurs, ils voulurent dominer, alors qu'ils auraient dû se contenter de diriger en employant d'habiles ménagements pour les opinions et les amours-propres ; blessés par les résistances qu'ils éprouvaient, ils crurent pouvoir en triompher de haute lutte : ils s'imaginaient que, fondateurs de l'association, elle ne pourrait vivre sans eux, ils menacèrent de se retirer, on les prit au mot, et ainsi un instrument puissant qu'ils avaient créé et qui eut plus tard une action décisive sur les événements sortit de leurs mains.

Je présidais cette société, le jour où ce petit coup d'État s'opéra : nous étions réunis chez M. Dubois, jeune professeur de l'Université, rédacteur principal

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