ORDRE DU JOUR
Messieurs les Commissaires délégués pour accompagner le roi Charles X et sa famille jusqu'à Cherbourg éprouvent le besoin, au moment où leur mission vient de se terminer, de rendre témoignage de la conduite loyale et honorable que Messieurs les gardes du corps ont tenue dans cette grave circonstance : appelés à remplir un devoir d'honneur et de fidélité, fis ont su parfaitement concilier les exigences de co devoir avec le respect dû au gouvernement établi.
Messieurs les Commissaires se plaisent à déclarer que c'est à ce sentiment de réserve et de convenance qu'ils doivent en grande partie d'avoir heureusement accompli «ne mission dont l'issue importait tant à l'honneur de la France.
Signé : Le maréchal Maison ; Le baron de Schonik ; Odilon Rahrot.
Un dernier épisode de ce grand drame politique nous attendait à Saint-Lô, comme pour compléter c( terminer notre mission. On vint nous annoncer que le prince de Polignac, arrêté sur les cotes de la Manche, au moment où sous un déguisement de domestique il allait s'embarquer, était détenu dans la prison de la ville, et qu'il invoquait notre autorité pour le faire délivrer : nous nous rendîmes aussitôt dans sn prUd| an traversant uni- foule exaspérée, qui faisait entendre de» Imprécations contre le prisonnier. Quelle île fdt pas ma surprise de voir <■.■! homme >|tii avait
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été l'instrument, sinon l'auteur, d'un cataclysme dans lequel un trône s'était abîmé, et dont la portée et les conséquences devaient être si graves pour la France et l'Europe entière, venir à nous avec un visage niaisement épanoui, nous remercier de notre visite et nous prier de donner tout de suite Tordre de son élargissement en vertu de nos pouvoirs ! « Je ne sais pas, nous disait-il avec un air de surprise réelle ou seulement jouée, pourquoi j'ai été arrêté. Il n'existe contre moi aucun mandat de justice, et on ne peut me retenir un seul instant dans cette prison, sans violer dans ma personne les droits de la liberté individuelle.
— Mais vous n'entendez donc pas les cris de la foule qui se presse aux portes de votre prison ? lui dis-je. En supposant que nous eussions le pouvoir et la volonté de vous faire sortir de prison, nous ne le ferions pas, par humanité. Ne comprenez-vous donc pas que ces murs en ce moment protègent votre vie et que vous ne pourriez en sortir sans rencontrer une mort certaine?
— Qu'ai-je donc fait pour mériter une telle haine? répliquait -il d'un air tout étonné. Dans le passé, je n'ai fait qu'obéir à des ordres sacrés pour moi ; et, quant à l'avenir, je ne demande plus qu'à me retirer à la campagne, pour y vivre loin des affaires. »
Ce dialogue aurait pu se prolonger longtemps ; je coupai court par ces mots :
« Monsieur de Polignac, lui dis-je, je vois bien qu'il faut faire cesser vos illusions. Vous avez commandé le meurtre de vos concitoyens, non pour la défense des lois, mais pour leur violation flagrante. Hé bien, d'après notre Code pénal et d'après celui de toutes les nations civilisées, un pareil crime est puni de mort. » Et, comme je voyais sur sa figure une impression de terreur, j'ajoutai : « Vous me pardonnerez la brusque franchise de cette déclaration ; vous n'avez
pas de temps à perdre pour préparer votre défense et pourvoir à votre salut. »
Alors cet homme, comme accablé par la révélation d'une situation qu'il paraissait ignorer, s'approche de nous avec une voix entrecoupée et suppliante : « Qu'y a-t-il donc à faire, Messieurs? que dois-je espérer? Je vous en conjure, aidez-moi de vos conseils et de votre influence
— Votre seule chance de salut, lui dis-je, est dans la douceur de nos mœurs, dans la générosité de notre révolution, qui ne voudra sûrement pas se tacher de sang. Nous venons de lire dans le Moniteur une proposition de M. de Tracy pour l'abolition de la peine de mort : là est peut-être votre salut...
— Oh ! fit-il avec l'accent pénétré d'un homme qui renait à l'espérance : oui , il faut appuyer cette proposition. Veuillez y employer votre influence, celle de vos amis. »
Au moment de sortir, je lui proposai de me charger des communications qu'il aurait à faire à son avocat. « Je ne sais lequel désigner : pourriez-vous me diriger dans mon choix? » me dit-il ; puis, se rapprochant de moi: « Pourrais-je espérer que vous ne me refuserez pas votre ministère ?
— Non, certainement, me hâtai-je de lui répondre; et les devoirs seuls de ma profession , vis-à-vis d'un homme qui est dans votre situation, m'interdiraient un tel refus. Mais je viens de recevoir du ministre de l'intérieur une lettre qui, à ma grande surprise, m'annonce ma nomination à la préfecture du département de la Seine. Je ne sais encore si j'accepterai ces fonctions : dans cet état d'incertitude et vu l'urgence, je vous engage à désigner tout de suite un autre avocat; il en est qui ont avec vous des rapports de sentiments et d'opinions, et qui seront heureux de se vouer à votre défense. » Je lui nommai Berryer, Hennequin...
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« Oh ! non , je ne choisirai pas dans cette couleur. »
Il fit plus tard le choix parfaitement politique et intelligent de M. de Martignac, c'est-à-dire du ministre qu'il avait si imprudemment et si témérairement remplacé. Cette dernière désignation me prouvait qu'il n'était pas aussi simple qu'il en avait l'air, et nous nous quittâmes. Je ne l'ai revu qu'au Luxembourg, où j'ai pu, ainsi qu'on le verra plus tard, concourir plus efficacement comme préfet de la Seine à lui conserver la vie que si j'eusse été son avocat.
L'état d'exaspération dans lequel nous trouvâmes à son égard les populations des villes que nous eûmes à traverser lors de notre retour à Paris, nous prouva que nous n'avions rien exagéré sur le sentiment populaire qui existait contre lui. Plus d'une fois notre voiture fut arrêtée par des groupes tumultueux qui prétendaient vérifier si elle ne renfermait pas Polignac. — « Et que lui auriez-vous donc fait à ce malheureux, si vous l'eussiez trouvé ? » disais-je à une femme qui se montrait plus animée que les autres.
— «Ah ! c'est que, voyez-vous, Monsieur, je l'aurais étranglé avec ces mains. » Et cette furie ajoutait le geste à la parole. Il semblait en effet que toute la fureur populaire se concentrât sur cet homme, peut-être moins coupable que les autres ministres, à raison de son aveugle fanatisme pour son maitre et de sa vieille habitude d'obéissance passive : le nom de Polignac résumait pour les masses le grand crime des ordonnances, et les mêmes hommes qui venaient de se ranger avec respect pour laisser passer le monarque, auteur véritable de ces ordonnances, auraient égorgé ce ministre, qui n'en était que le signataire et l'éditeur constitutionnellement responsable. Tout cruel qu'il était, ce sentiment était un progrès dans nos mœurs politiques, une consécration instinctive de l'inviola-