‹ Mémoires posthumes (volume 4)Chapitre 28 sur 50 · PROCES DES MINISTRES · texte numérisé non relu

PROCES DES MINISTRES

compromis pour longtemps les agents de la force publique et brisé les ressorts du gouvernement en en abusant. Il n'y avait plus possibilité de montrer un gendarme dans les rues : on fut obligé de déguiser la gendarmerie de Paris sous un autre nom et sous un autre uniforme, et, même pour la gendarmerie départementale, nous nous vîmes forcés de remplacer les shakos par des bonnets à poils; quand on se hasardait à faire sortir une patrouille de troupe de ligne, c'était en la mettant à la suite d'un piquet de garde nationale, et jamais seule.

Les choses ont bien changé depuis, je le sais, et l'on serait plus disposé à mettre la garde nationale à la suite des soldats de ligne ou des gendarmes ; mais il faut se reporter à la fin de 1830, et personne ne niera la vérité du tableau que je trace.

C'est dans cette situation que le procès des ministres arriva. La question fut aussi mal engagée que possible par les doctrinaires et leurs amis : ils s'avisèrent de demander l'abolition de la peine de mort, ne dissimulant pas que ce n'était pas une vue philanthropique qui les dirigeait, mais le désir de sauver les ministres accusés. Sur cette intervention officieuse d'un parti peu populaire, le peuple, qui jusqu'alors était calme et qui paraissait disposé à respecter les arrêts de la justice, s'émeut; des cris : A bas les ministres! se font entendre ; une sédition plus forte est annoncée pour le lendemain; le conseil des ministres s'assemble à la Chancellerie, place Vendôme ; on m'envoie chercher dans la nuit; on me demande une proclamation pour le lendemain au lever du jour; j'offris de la rédiger sous les yeux des ministres, qui, pressés de se retirer, me dirent qu'ils s'en rapportaient a moi.

Rentré à l'Hôtel de ville, j'y rédige à l'instant même cette proclamation, dans laquelle j'annonce qu'une démarche inop* portent (je désignais l'Adresse delà Chambre) n'empêcherait pas que la justice n'eût son cours; je qualifie de lâcheté toute violence commise sur des accusés. Cette proclamation produit son effet : le premier jour, le Journal des Débats en fait l'éloge; le lendemain, on se ravise, on attaque l'expression inopportune. Je m'insurge, dit -on, contre la Chambre. J'offre ma démission à M. Guizot. Dupont (de l'Eure), le général Lafayette déclarent qu'ils me suivront. 11 fallait traverser la crise du procès pendant devant la Chambre des pairs. On

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reconnaît qu'il n'y a que des hommes populaires qui peu* vent sauver le gouvernement, et Guizot se retire,

L'événement est trop rapproché de nous pour que je puisse tout dire ; mais il faut avoir vu avec quelle indignation le général Lafayette accueillit devant moi des ouvertures contraires à ses devoirs et qui auraient pu cependant flatter son ambition s'il en avait eu d'autre que celle de préserver notre révolution d'une souillure, pour apprécier toute la noblesse, toute la grandeur de ce caractère. Je sais très-bien qu'on reprochera au général de n'avoir pas fait arrêter celui qui lui faisait ces ouvertures, comme on m'a reproché, à moi, d'avoir averti le gouvernement du danger qu'il courait, sans dénoncer ceux qui m'avaient révélé ce danger.

Il y a cependant d'autres devoirs dans ce monde que des devoirs de police : un honnête homme peut bien se faire tuer pour défendre le poste qui lui est confié, sans avoir le courage de trahir un ami qui se livre à sa foi.

Dans le récit de M. Pépin, il y a une chose qui m'a frappé : c'est l'importance donnée au service qu'a rendu M. de Montalivet en escortant à cheval les accusés, soit lors de leur arrivée de Vincennes, soit à leur retour. C'est une satisfaction bien innocente que cette petite ovation qu'on se fait décerner dans les salons de la cour ou dans sa petite coterie, et personne en vérité n'autait le courage de troubler cette joie, si, enhardis par notre silence, les agents d'un parti n'avaient été jusqu'à contester au général Lafayette l'influence décisive qu'il a eue sur l'heureux dénoûment de ce procès.

11 faut le dire, la garde nationale était au moins partagée sur la conduite qu'il y avait à tenir dans cette circonstance : la très-grande majorité ou du moins la partie énergique et active de cette garde demandait que le sang versé en juillet fût expié par du sang. Il fallut plus que du courage au général Lafayette pour prendre sous l'égide de son immense popularité les accusés et les juges. Il n'hésita cependant pas; les dispositions qu'il prit furent précises.

Ses exhortations rallièrent la garde nationale. Je l'aï aidé de ma faible influence; je fis paraître une première proclamation dans laquelle je déclarais que tout citoyen qui tirerait sur ses concitoyens serait considéré comme assassin; parce que défense était faite de riposter, et, en effet, on refusa des cartouches. Tout eût été perdu si le feu se fût engagé, si le

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