MINISTÈRE DE CASIMIR PÉRIER
Dans ce moment de crise ministérielle, je me rencontrai avec Casimir Périer chez le président de la Chambre. Au sortir de table, il me prit à part, et, après m'avoir exposé la situation du Trésor et l'état de la place de Paris, il me dit : Il est impossible que les choses continuent ainsi ; nous marchons tout droit à une terrible catastrophe financière : il faut absolument qu'un nouveau ministère établisse Tordre et la confiance dans nos affaires : or la question est entre vous et moi1. » — Je l'arrêtai : Non, lui dis-je ; c'est vous, et vous seul, qui devez être appelé. Le premier, le plus Urgent besoin, c'est le rétablissement de nos finances: or votre capacité financière éprouvée, votre autorité, Votre fermeté bien connue, vous désignent d'avance pour une telle mission, et nul autre ne peut la mieux remplir que vous : acceptez donc le pouvoir et comptez sur mon appui. Je ne vous demande que de réserver votre opinion sur ces questions d'organisa-
1 . Plusieurs journaux, s1 occupant de la composition du ministère, avaient annoncé que le roi m'avait Tait appeler : ce qui était inexact.
tion intérieure dont la solution a été renvoyée à la Chambre future. D'ici là, peut-être, parviendronsnous à nous entendre sur la meilleure solution à leur donner, et alors vous aurez mon plein concours. » Il me le promit, et, le lendemain, paraissait dans le Moniteur le nouveau cabinet dont il était le président.
Malheureusement, survinrent presque aussitôt des complications qui rendirent cet accord impossible.
Par les traités de 1815, toutes les puissances signataires de ces traités s'étaient solidairement obligées à maintenir en France le gouvernement de la branche ainée des Bourbons. Notre révolution avait déchiré cette clause ; le désir de faire vis-à-vis de ces puissances acte d'indépendance avait même été pour beaucoup dans la chute de cette branche ainsi imposée : aussi s'attendait-on généralement à ce que le défi jeté à l'Europe coalisée serait relevé par elle; on croyait généralement que le jour d'une nouvelle guerre nationale et à outrance était arrivé.
C'était l'attente universelle de nos populations, qui, bien loin de s'en effrayer, s'y préparaient bravement : la reconnaissance précipitée de notre nouveau gouvernement par l'Angleterre, l'élan irrésistible d'enthousiasme qui s'était tout d'abord manifesté dans ce pays et dans le reste de l'Europe pour une cause où le droit et la liberté venaient de triompher contre la force brutale, avaient bien pu donner dans les régions gouvernementales l'espoir que le changement de dynastie opéré en France aurait un dénoûment pacifique. Mais, dans les masses, le sentiment du danger subsistait toujours et y entretenait une exaltation qui pouvait être une cause de salut en cas de guerre, mais qui, pour le gouvernement qui comptait sur la paix, devenait un gros embarras.
D'ailleurs, la Russie, malgré les protestations et les déclarations plus que modestes de notre gouverne-
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ment, gardait une attitude menaçante : elle avait intimé Tordre à tout Russe de quitter la France et même rappelé son ambassadeur. Déplus, toutes les informations qui venaient de ce pays annonçaient qu'une armée organisée en Pologne était destinée à former l'avant garde des forces destinées à nous mettre h la raison.
A ces causes d'une conflagration générale en Europe, était venu, sous le ministère Laffltte, se joindre le soulèvojnent de la Belgique contre la domination hollandaise et l'offre faite au (ils puîné de Louis-Philippe, le duo do Nemours, de la couronne belge : c'était un autre anneau de cette chaîne que la Sainte-Alliance avait eu tant de peine à forger qui se brisait. Mais cette fois ce n'était plus seulement la Russie, la Prusse et l'Autriche, qui étaient alarmées ; c'était l'Angleterre elle-même qui commençait à craindre que les contrecoups de cette révolution, qui avait eu d'abord toutes ses sympathies, ne vinssent jusqu'à compromettre sa propre sécurité en nous donnant Anvers et tous les ports de l'Escaut situés en face de ses côtes.
Notre gouvernement, de $on côté, malgré les concessions qu'il était décidé à faire k l'Angleterre et les probabilités de paix qu'il entrevoyait, n'était pas si complètement rassuré qu'il ne nous demandât un orédit de cent millions pour parer aux éventualités de la guerre.
C'est dans ces circonstances et sous l'impression des dangers qui menaçaient notre honneur et notre indépendance que se forma, d'abord h MeU et dans les provinces de l'Est les plus menacées, cette association qu'on a appelé YAuQciation nationale association dont le but, hautement proclamé par ceux qui en avaient pris l'initiative, n'était autre que d'apporter aux forces organisées dont notre gouvernement pouvait disposer l'appui toujours puissant de l'enthousiasme libre et spontané du peuple tout entier.
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Les hommes les plus conservateurs, les plus dévoués à la dynastie d'Orléans, avaient non-seulement consenti à faire partie de cette association , mais plusieurs d'entre eux l'avaient ouvertement provoquée : un aide de camp du roi, H. de Laborde, en était un des promoteurs les plus ardents ; quarante députés l'avaient signée, et j'étais du nombre.
Mes amis et moi y avions adhéré, dans la persuasion que la guerre était inévitablo et que le grand mouvement national qu'elle provoquerait serait moins dangereux si les hommes modérés de l'opposition le dirigeaient, que si on l'abandonnait aux passions de la démagogie.
Le gouvernement eut un moment d'hésitation sur l'attitude qu'il devait prendre vis-à-vis de cet élan de l'opinion publique : si les puissances étrangères oussent passé des menaces à l'action, il eût probablement suivi les exemples que lui avaient donnés l'Angleterre , l'Allemagne et la Russie elle-même en pareille occurrence, et il eût été trop heureux de s'appuyer sur cette force libre qui lui était offerte.
Mais Louis-Philippe vit tout de suite qu'en refusant la couronne belge il pouvait désintéresser l'Angleterre, tandis que la Russie serait tenue en échec par le soulèvement de la Pologne qui venait d'éclater ; que, grâce à ce concours de circonstances, il n'avait plus à craindre une guerre européenne ; dès lors l'association formée en dehors de son gouvernement no lui présentait plus que des dangers et il prescrivit de la dissoudre : en conséquence, une circulaire ministérielle, après avoir signalé cette association comme une vaste conspiration, intima l'ordre à tous les fonctionnaires ou agents du gouvernement de s'en retirer, sous peine de destitution.
Je ne pouvais désavouer un mouvement d'opinion que j'avais, sinon provoqué, au moins approuvé ; d'ail-
leurs, je n'étais pas dans le secret de la politique de Louis-Philippe : je ne savais pas les concessions qu'il était disposé à faire aux puissances étrangères, à l'Angleterre particulièrement ; et, si je les avais connues , il est peu probable que je les eusse approuvées. Je persistais à croire à une guerre européenne ; mes amis politiques partageaient ma conviction : je dus donc, dans le débat qui s'ouvrit à cette occasion, soutenir et l'utilité et la légitimité de l'Association nationale, tout en protestant que cette association avait pour but hautement avoué, non de remplacer Faction du gouvernement, mais de la fortifier par l'accession des forces spontanées de la nation.
Les membres du cabinet, disais-je à cette occasion, ont combattu comme nous et avec nous pour le principe qui a triomphé en juillet. Nous no mettons pas en doute leur dévouement à la révolution; mais nous ne pouvons partager leurs illusions sur la possibilité d'éviter la guerre : s'ils ont sur ce point une conviction contraire bien assurée, pourquoi nous demandent-ils un crédit de cent millions pour parer aux éventualités qui nous menacent ? Que le gouvernement ne repousse donc pas la force que nous lui offrons. Toute force a ses dangers, sans doute; mais contre ces changera le gouvernement a la garantie des hommes sages qui, sans autre vue que celle de l'indépendance nationale, ont consenti à faire partie de l'association : quarante de vos collègues l'ont signée. Pour moi, je le déclare, si quarante députés, pris n'importe sur quels bancs de cette Chambre, venaient me garantir la loyauté d'une association dont ils feraient partie, je ne me permettrais pas de garder un sentiment de doute et de défiance.
Le président du conseil ayant cru devoir, dans la vivacité de sa réplique, revenir sur l'affaire de l'église Saint-Germain-rAuxerrois , je renouvelai les explications que j'avais déjà données, ce qui n'était pas nécessaire, et je terminai par ces mots :
Je ne sais à quel dessein M, le président du conseil a cru
devoir me mettre personnellement en scène : c'était déjà trop pour l'assemblée de s'être occupée une première fois de cette sotte affaire ; aurait-il voulu me rappeler que je tiens encore à l'administration par un dernier lien ? il dépend de lui de le rompre !...
Cette nouvelle démission, donnée du haut de la tribune, acheva de rompre tous mes rapports officiels avec le gouvernement. Cependant je fus sondé à plusieurs reprises sur les dispositions où je pouvais être d'entrer dans une combinaison ministérielle. Mon ancien camarade Vatout, qui recevait les confidences du roi, dont il était le bibliothécaire, se faisait souvent l'interprète du désir que, selon lui, son maître conservait de me rattacher à son gouvernement. — A quoi je répondais, pour que cela fût répété aux Tuileries, « que j'étais bien loin, comme plusieurs de mes amis, de me faire une sorte de point d'honneur et un moyen de popularité de rejeter toute participation au pouvoir ; que je savais trop combien était puissant ce levier dans notre pays, et que je me regarderais comme le plus inconséquent des hommes, si, voulant avec toute l'énergie de mes convictions certaines réformes politiques, je rejetais le seul instrument avec lequel il était possible de les réaliser ; mais qu'autant j'étais disposé à entrer dans un cabinet comme le représentant de certains principes et d'une opinion bien déterminée, dont j'apporterais les forces au pouvoir, autant je répugnais à n'y représenter autre chose que la faveur personnelle du souverain. »
Cette explication mit fin à ces sortes de communications confidentielles. D'ailleurs, chaque incident venait élargir de plus en plus la distance qui me séparait de la politique du roi. L'insurrection lyonnaise, qui eut lieu quelques mois plus tard, fut un de ces incidents.
L'éternelle question du tarif des salaires s'agitait
entre les fabricants et les ouvriers de Lyon. Un préfet eut l'imprudence d'intervenir et de fixer ce tarif : les fabricants protestèrent ; leurs ouvriers revendiquèrent au contraire le bénéfice de cette taxation comme constituant pour eux un droit : — des rassemblements tumultueux d'abord, puis un recours aux armes furent les fruits de ce conflit. La garde nationale, dans laquelle la classe ouvrière était entrée en grando majorité, se trouvait paralysée par ce mélange, et les troupes qui formaient la garnison de la ville avaient été obligées de l'évacuer. A la première nouvelle de cet événement, je montai à la tribune pour demander que, d'un accord unanime, la Chambre donnât au gouvernement tous les moyens de faire rentrer la ville de Lyon sous l'empire des lois, réservant mon jugement sur les causes de ce conflit ; proposition qui fut applaudie de tous les côtés de l'Assemblée, Le maréchal Soult, accompagné du duc d'Orléans, se mit à la tète d'une petite armée, et n'eut pas beaucoup de peine à faire rentrer dans l'ordre les insurgés. Le ministère crut pouvoir se prévaloir de cet heureux dénoûment pour se décerner des éloges outrés qu'il était loin de mériter. Je dus rappeler que l'origine de toute cette échauffourée avait été dans l'impru* dence des agents de l'administration, qui avaient voulu résoudre d'autorité une de ces questions dont la solution doit toujours être abandonnée à la liberté des transactions, et que, bien loin de mériter des couronnes, l'administration mériterait plutôt un blâme. Casimir Périer, dont le caractère naturellement irritable devenait de jour en jour plus impatient de toute résistance, s'emporta beaucoup contre moi, et notre séparation devint de plus en plus absolue.
Une autre occasion de conflit entre le ministère et moi fut fournie par des troubles qui avaient éclaté à Grenoble à la suite d'une mascarade où la personne
royale avait été grossièrement caricaturée. Un préfet, M. Maurice Duval1, emporté par son zèle, au lieu d'employer l'intervention de l'autorité municipale pour faire cesser cette inconvenante plaisanterie, crut devoir lancer les troupes de la garnison contre la foule, ce qui coûta la vie à de nombreuses victimes. La population était exaspérée par ce procédé violent et inutile, qui reçut cependant l'approbation officielle du Moniteur. Do mon côté, un tel procédé blessait trop mes idées sur les droits de l'autorité municipale ot sur la nécessité de ne recourir à la force armée que lorsque cette autorité est impuissante, pour approuver la conduite de l'administration, Je formulai un blâme dans un discours auquel, aujourd'hui même, jo n'aurais rien à retrancher. J'y signalais comme cause de cette sanglante collision « la funeste habitude où l'on est en France de faire intervenir le pou* voir central, avec tout son appareil armé, même dans les objets les plus minimes, au lieu d'employer préalablement l'entremise de l'autorité municipale. Est-ce parce que le système est attaqué au cœur, ajoutai-je, que les ministres poussent ainsi aux moyens de ré* pression les plus violents? » .
On peut bien penser que de telles paroles n'étaient pas de nature à calmer l'irritation de Casimir Périer et à nous rapprocher.
Un autre incident, qui ne tirait son importance que de la nécessité où chaque parti était de bien caractériser sa politique, naquit du mot sujet, qu'avait employé M. de Montalivet dans une de ses circulaires. Le parti libéral se souleva tout entier contre cette expression dans laquelle il voyait un retour aux prin-
1 . 11 s acquit depuis une certaine célébrité par l'arrestation de madame la duoheeae de Berry ; il avait été promu à la préfecture de la Lolre»I nférieure et préaidait à cette arrestation lorsqu'elle eut lieu.
cipes de la Restauration. Je fus chargé de rédiger une protestation, dans laquelle il était dit que, depuis que la couronne était portée, non par la grâce de Dieu, mais par la volonté du peuple, et qu'un roi des Français avait remplacé le roi de France, il n'y avait plus que des citoyens en France. Cette protestation reçut la signature de toute l'opposition de gauche.
Tout cela, vu à distance, ne peut que paraître assez puéril, mais s'explique mieux si Ton se reporte à ces temps où l'opinion publique était profondément divisée et agitée entre deux systèmes, dont l'un s'efforçait de rapprocher le nouveau gouvernement de la Restauration, et dont l'autre s'attachait, au contraire, à l'en éloigner.
Cependant le jour de la discussion des lois sur les conditions de l'éligibilité et de l'électorat était venu. Le gouvernement et la majorité ne pouvaient retarder davantage sans de graves dangers l'appel d'une nouvelle Chambre. D'ailleurs, les ministres jugeaient, non sans quelque raison, que les violences de la démagogie, la peur qu'elles avaient inspirée à la classe moyenne, et de plus les perspectives d'une paix devenue probable, agiraient d'une manière qui lui serait favorable sur le choix des nouveaux députés : la dissolution fut donc résolue, et dès lors il n'y avait plus de motif de retarder encore le vote de ces lois.
Sur la première, celle relative à l'éligibilité, voici comment je m'exprimai sur le cens de 500 francs qu'elle exigeait :
Vous cherchez dans un cens une garantie contre de mauvais choix : cette garantie est impuissante, injuste et dangereuse... Il y a déjà dans notre société une tendance trop forte à tout rattacher à l'argent; il faut la combattre, au lieu de la favoriser : si vous la favorisez par vos lois, si vous subordonnez à la fortune les avantages auxquels les hom-
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mes attachent le plus de prix, alors l'argent sera le dieu auquel tous sacrifieront. (Adhésion.) Votis voulez, comme vos prédécesseurs l'ont tenté, arrêter l'élément démocratique ; vous le voulez dans des circonstances bien moins favorables que celles où ils se trouvèrent : car, en 1814, le gouvernement recueillait une nation épuisée de sang et d'argent, ayant depuis longtemps perdu jusqu'au sentiment de la vie politique ; tandis qu'aujourd'hui vous êtes en face d'une nation ardente dans ses besoins intellectuels et ses désirs de vie politique: et vous voulez lui imposer ces mêmes restrictions qui se sont trouvées impuissantes sous l'ancien ordre de choses ! vous voulez les lui imposer à la veille peutêtre d'une guerre générale, où vous aurez à demander à chaque père de famille son enfant ou son dernier écu pour sauver l'indépendance du pays1! Ne craignez pas d'étendre les droits politiques de cette classe des petits propriétaires en France ; ne craignez pas de la saturer, si je puis m'expriraer ainsi, de libertés civiles, municipales et politiques: la propriété, lorsqu'elle est appelée à défendre le privilège, peut-être impuissante; mais, lorsqu'elle se défend elle-même, au nom du droit, de la justice, de la liberté commune, elle est et sera toujours toute-puissante !... Bien des difficultés, je le sais, se dressent devant nous. Avant qu'un meilleur système d'éducation ait dirigé les facultés de notre jeunesse ▼ers une existence moins spéculative et plus positive, avant que nous ayons appelé tous les citoyens payant une contribution à concourir à l'élection des pouvoirs municipaux et fait la part de ces pouvoirs aussi large, aussi libre que possible, à côté de celle du gouvernement central ; avant qu'il y ait plus de fixité dans les existences et qu'on ait découragé toutes les ambitions subalternes , nous aurons bien des agitations à surmonter, et il faudra que ceux qui seront au timon de l'État aient le cœur et la main bien fermes. Mais toutes ces difficultés, quelque graves qu'elles soient, ne sont pas du moins insolubles; avec un souverain choisi par la nation, qui lui inspire toute confiance et lui
1 . Ces paroles firent grand scandale dans le parti conservateur : comme si proclamer qu'une nation qui se respecte ne doit reculer devant aucun sacrifice pour maintenir son indépendance, n'était pas la plus incontestable des vérités et en quelque sorte le plus vulgaire des lieux communs.
offre toute garantie, avec un tel élément de force, nous triompherons de nos embarras !...
Puis vint la discussion de la loi sur les conditions électorales : la nouvelle constitution avait sagement abandonné ces CQnditions aux variations que le progrès de la civilisation et les nécessités de la politique pourraient commander.
Le projet de loi du ministère doublait les collèges en y appelant les plus imposés; il y ajoutait certaines capacités, telles que les membres des conseils généraux des départements, les maires et adjoints des villes de plus de 3,000 âmes : mais la commission renversa ce système et proposa un cens fixe de 240 francs ; elle admettait aussi le principe des capacités, mais elle rejetait celles du projet pour en admettre d'autres, telles que les juges, les notaires, les professeurs, les avocats et les avoués, même non licenciés. Le ministère abandonna son projet pour se rallier à celui de la commission, qui fut seul discuté. Il n'y eut pas à proprement parler de débats sur la quotité du cens. H. de Salverte avait dans une proposition précédente demandé qu'il fût fixé à 300 francs; et M. Mauguin, dans un discours où il se préoccupait plus de la destitution des fonctionnaires de la Restauration , pour les remplacer par des hommes nouveaux, que des intérêts sérieux de la liberté, avait déclaré que, si la France obtenait rabaissement du cens à 200 francs, elle serait le pays le plus libre du monde : déclaration irréfléchie et qui engageait jusqu'à un certain point l'opposition. D'un autre côté, une forte minorité de la commission s'était prononcée pour ce cens de 200 francs, et il nous eût été difficile de nous placer sur un autre terrain. L'assemblée, à une grande majorité, se prononça pour ce cens de 200 francs. Et c'était l'extrême limite de ses concessions : il est plus que douteux qu'on
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eût obtenu d'elle un abaissement plus considérable; au reste, il ne fut pas même demandé, tant les députés même les plus avancés se montraient modérés dans leurs prétentions.
Mais le débat fut plus vif sur le principe de l'adjonction des capacités.
Peut-on, disais-je dans une des séances, déclarer qu'il n'existe (Vautre capacité électorale présumée, que celle qui résulte d'une certaine quotité d'impôt ? Les conditions essentielles de cette capacité sont Vintèrét et l'intelligence i toute intelligence vive et énergique que vous laissez en dehors de l'action de nos institutions est un danger; si vous Vy rattachez, au contraire, a sera une force.
Dans un autre discours, j'insistais sur la même idée.
J'admets le principe des capacités, car il existe même pour l'exercice des droits civils. Si vous rencontrez les conditions de la capacité électorale ailleurs que dans l'impôt, vous ne devez pas hésiter aies reconnaître : en cela vous ne créerez pas des électeurs différents de ceux qui le deviennent par les impositions; vous ne ferez en réalité que reconnaître des électeurs au même titre, car ce n'est pas l'impôt qui fait l'électeur, mais la capacité que suppose cet impôt : la capacité est le remède à la restriction trop grande du cens électoral. H sufQt d'observer la marche des sociétés humaines pour voir que si, danB leur enfance, la propriété est la principale souree du pouvoir (et c'est pour cela que la féodalité en a fait sa base), plus la civilisation chemine, plus cette influence exclusive de la propriété diminue, ou plutôt, plus elle se partage avec d'autres influences; et ces influences, l'Etat, lorsqu'il règle les droits politiques, est obligé de les prendre en considération: car il faut bien nous persuader que toute influence que nous laissons en dehors du jeu de nos institutions est inévitablement une cause de perturbation, tandis que, si nous la faisons concourir à ces institutions, elle sera pour vous un moyen de force et de sécurité. (Rumeur assefc bruyante aux centres.) 11 me semble que je ne dis là rien qui puisse irriter la Chambre. (Non I non l parlez ! )
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Et, en effet, si j'insistais tant sur le principe des capacités et ne craignais même pas de me répéter, c'est que j'y voyais le plus sûr moyen de donner au droit électoral une élasticité nécessaire pour qu'il pût s'étendre à mesure que l'intelligence et l'éducation politique des masses se répandraient, et en même temps pour rattacher à nos institutions toutes les influences réelles qui se produiraient dans la société. Ainsi, le principe une fois accepté, il eût été facile de faire arriver successivement au droit électoral les syndics des caisses d'épargne, les prud'hommes et autres chefs de travailleurs, et de faire entrer ainsi par voie de représentation dans l'exercice actif des droits politiques foule la classe ouvrière, de manière à la faire participer au gouvernement du pays sans aucun danger, seul moyen raisonnable de réaliser le suffrage universel et surtout de le concilier avec un gouvernement vraiment libéral et bien pondéré. Ces idées, je les ai reproduites en 1846, lors de notre agitation réformiste, et j'y persiste plus que jamais aujourd'hui surtout que les événements leur ont donné une éclatante sanction.
Le principe fut admis; et c'était là une précieuse conquête, dont bien peu de membres, même sur nos bancs, comprirent toute la portée : pourquoi faut-il que, par le plus déplorable malentendu, provoqué par les plus misérables considérations, il ait avorté ?
M. Mauguin, par je ne sais quelle puérile prévention contre les juges, demanda qu'ils fussent retranchés delà liste des capacités appelées à l'électoral. Il y réussit, et cela par suite d'une manu'uvrc machiavélique des conservateurs, quJH^reut celle exclusion. mais qui, à leat tour, iIvjm IkHU et obtinrent la suppression uuuj Hh«t ainsi de suite
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payer un impôt de 400 francs ; ce qui réduisait ce grand principe de l'adjonction des capacités à un véritable non-sens.
Il faut le dire, notre opposition n'avait encore ni discipline ni programme politique bien déterminé : elle se décidait presque toujours par l'impression irréfléchie du moment, bien plus que par le calcul et par le raisonnement. Combien de fois n'a-t-elle pas plus tard regretté cet avortement, que l'imprudence de l'un des siens et l'inexpérience de tous avaient amené î
Ces lois votées, il n'y avait plus aucun motif pour retarder la dissolution de la Chambre, et les collèges électoraux furent convoqués.
Je fus élu dans quatre collèges : à Chauny (Aisne), à Brionne (Eure), à Verneuil et à Strasbourg (Bas- Rhin): ce qui prouve que mes idées avaient trouvé plus de faveur chez les électeurs, qu'aux Tuileries et au Palais-Bourbon.
La nouvelle assemblée, dans ses premières opérations, montra même une tendance peu favorable au ministère : dans le scrutin qui eut lieu pour la présidence de la Chambre, malgré la pression du gouvernement et le vote d'avance acquis de plus de cent fonctionnaires, le candidat du gouvernement, M. Girod (de l'Ain), ne l'emporta sur M. Laffitte, porté par l'opposition, que d'une seule voix; ce qui donnait même la majorité numérique à notre candidat, car les élections multiples et les absences étaient toutes de notre coté. M. Casimir Périer le sentit et donna immédiatement au roi sa démission.
Mais, sur ces entrefaites, arriva la nouvelle que l'armée duroi de Hollande s'avançait vers le territoire belge. M. Périer prit tout de suite la résolution de faire marcher l'armée française, pour l'opposer à l'envahissement de la Belgique : aussitôt ministres et oppo-
sants firent trêve à tout débat, les ministres retirèrent leur démission, les opposants suspendirent leurs attaques, et chacun se prépara pour la grande épreuve à laquelle chacun de nous croyait que notre révolution de 1830 allait être soumise.
J'eus l'occasion dans ce momentd' expliquer la manière dont j'entendais notre politique étrangère : cela était d'autant plus nécessaire, que deux députés de la gauche , MM. Mauguin et le général Lamarque , qui avaient Jusqu'alors exercé sur l'opposition une grande influence et s'en étaient constitués les organes officieux, avaient affiché hautement à la tribune un programme de défi à l'Europe et de propagande révolutionnaire, qui effrayait ajuste titre la partie raisonnable et modérée du pays ; ils proclamaient la nécessité absolue de la guerre et voulaient que la France en prit au besoin l'initiative, afin, disaient-ils, de rendre à la France ses frontières naturelles : les Alpes, les Pyrénées et le Rhin.
L'opinion que je développai consistait, au contraire, à accepter l'arrangement des territoires et les possessions existantes, comme des faits accomplis; mais à maintenir résolument, même par les armes, djms la sphère de notre influence et dans la mesure de nos possibilités, le droit pour chaque nation de se donner, à notre exemple, des institutions libres : delà, le principe de non-intervention, dont je faisais la base de notre politique étrangère.
C'est cette opinion qui a fini par prévaloir dans notre opposition, bien que ces mots, les faits accomplis, m'aient été souvent reprochés par la gauche extrême; et elle y était si bien acceptée, que nous avons vu, après la révolution radicale de 1848, M. de Lamartine prendre le même thème pour base de son manifeste au nom du gouvernement provisoire. La dissidence entre le gouvernement du roi et nous sur les affaires exté-
ricures ne tenait donc pas à des principes différents , mais seulement au plus ou moins de fermeté dans T observation de ces principes et au plus ou moins de confiance dans les forces de notre révolution. On verra dans le cours de ce récit qu'il se présenta deux ou trois circonstances décisives, où, par excès de prudence ou de défiance, Louis-Philippe laissa échapper d'admirables occasions de faire prévaloir cette politique dans le monde.
Mais sur les questions intérieures la dissidence était plus profonde ; et d'abord elle éclata surtout à l'occasion de l'institution de la pairie.
Trois combinaisons se présentaient pour cette institution : ou bien ne rien changer à l'état de choses établi par la Charte de 4814, c'est-à-dire conserver la pairie dans son personnel comme dans ses conditions constitutives, sauf l'élimination des pairs qui avaient refusé de prêter serment; ou bien tout refaire à nouveau, le personnel comme les attributions de l'institution ; ou bien enfin conserver le personnel, mais abolir l'hérédité et laisser au roi le choix des nouveaux pairs. Cette dernière combinaison, comme on le pense bien, était celle du roi : car elle mettait la pairie entièrement à sa discrétion, et cela était fort de son goût. Le ministère aurait de beaucoup préféré l'hérédité ; mais, par une déférence assez difficile à expliquer, surtout de la part de Casimir Périer, il adopta comme projet de loi la pensée du roi, sans dissimuler ses préférences pour l'hérédité. Quant à nous, opposition, nous nous prononcions sans hésitation en faveur du système électif, reconnaissant toutefois que les conditions de l'élection des pairs devaient être tout autres que celles de l'élection des députés.
Avant que le débat sur cette importante question fût porté à la tribune, Casimir Périer réunit dans
son cabinet les députés les plus influents de la Chambre, comme dans un conseil privé, et prit leur avis.
Il commença par déplorer l'isolement dans lequel il se trouvait, puis il déclara qu'il abandonnait à regret l'hérédité et qu'il considérait comme seulement transitoire l'organisation qu'il proposait dans le projet de loi, ajoutant que c'était le pouvoir royal qu'il fallait surtout fortifier. Interpellé personnellement par lui sur l'opinion que j'avais de la nature de nos pouvoirs dans cette question, je n'hésitai pas à lui répondre que ces pouvoirs étaient les mêmes que ceux que la Chambre de 4830 avait exercés alors que seule elle avait choisi un roi et fait une constitution : qu'il s'agissait, en effet, de compléter cette constitution dans une de ses parties les plus importantes, et que notre mission, en ce point, était donc essentiellement constituante ; que cependant nous consentions à ne soulever cette question qu'au cas où la Chambre des pairs, refusant son adhésion à nos résolutions, en rendrait la solution nécessaire.
Lorsque la discussion vint à la Chambre, je motivai mon opinion en faveur du principe électif par les raisons suivantes :
Après une révolution telle que celle qui vient de s'accomplir, dis-je, tous les pouvoirs doivent dater de cette révolution ; il ne faut pas que l'un des trois grands pouvoirs de l'État puisse se dire plus ancien et en quelque sorte plus légitime que les deux autres, ce qui arriverait si la pairie de la Restauration survivait à ce gouvernement : car elle primerait, au moin? en date, les deux autres pouvoirs; ce serait une sorte de continuation de la légitimité. D'ailleurs, se contenter des éliminations que le refus de serment, c'est-àdire un acte de conscience et d'honneur, a provoquées, c'est conserver une institution d'avance mutilée et frappée de discrédit. Quant aux conditions de cette nouvelle pairie, le titre héréditaire est impossible; il est repoussé par nos mœurs : on ne fera jamais en France, pays essentiellement
logique et égal i taire, qu'on puisse y naître tout à la fois législateur et juge. L'hérédité est sans contredit une garantie de force et d'indépendance; mais encore faut-il que cette force ait ses sources et ses points d'appui dans l'opinion des masses, et cette opinion est évidemment répulsive de l'hérédité. — Que représenterait d'ailleurs cette hérédité, dans notre société française ? Je n'y reconnais pas cette grande aristocratie territoriale à laquelle se rattache la pairie héréditaire de l'Angleterre. Avec le partage égal des patrimoines et l'abolition des substitutions et des majorats, on a détruit à jamais les sources naturelles d'une pairie héréditaire en France, Prenons notre démocratie telle qu'elle est, cherchons-y les éléments d'ordre, et il y en a beaucoup; mais n'affichons pas la folle et impuissante prétention de ressusciter uq passé qui est bien mort. Quant à la nomination des pairs par le roi, c'est la plus mauvaise des combinaisons : l'institution de la pairie, pour remplir cette mission de pouvoir pondérateur et modérateur que nous lui deslinons, doit être forte par elle-même ; si c'est le roi qui la compose, elle ne sera qu'un reflet de la puissance royale, elle deviendra un instrument de gouvernement et non une véritable institution politique, elle ne sera pas un contre-poids sérieux aux entraînements des deux autres pouvoirs, ni môme un appui pour eux. Je ne vois que l'élection, faite dans des conditions différentes de celles qui président à la nomination du corps législatif, qui puisse donner à cette institution la force propre dont elle a besoin; et, dans tous les cas, je préférerais môme l'hérédité au choix de la couronne, car c'est de la force et de l'indépendance qu'il faut surtout à ce troisième pouvoir. Je voudrais faire sortir notre nouvelle pairie des grandes influences territoriales et industrielles ; et nous arriverons à ce résultat par des élections à divers degrés, faites par ce pouvoir municipal que vous devez élever à la hauteur d'une institution : car c'est là qu'on rencontre les habitudes pratiques, le sentiment intelligent des intérêts les plus vitauxdu pays; intérêts que vous pouvez opposer utilement aux tendances théoriques vers lesquelles toute démocratie est plus ou moins entraînée. Qui de vous n'a été frappé du vice organique des constitutions que nous entassons depuis 40 ans, vice provenant de ce que les pouvoirs, y étant toujours posés en l'air, sont exposés à crouler subitement, par un seul coup frappé au
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point central ? Ne sentez-vous pas la nécessité de leur donner enfin des racines qui plongent dans le sol ? n'êtes-vous pas las de ne vous occuper qua orner votre édifice et à en surcharger le faite ? ne croyez- vous pas qu'il serait temps de lui donner de plus sol ides fondements? Et quel fondement plus solide pourriez-Vous donner à ce pouvoir modérateur de la pairie, qu'en le rattachant par une élection indirecte à cette grande et puissante organisation municipale qui représentera les intérêts les plus vivacesdu pays entier? Votre pairie aurait alors ses ramifications jusque dans le plus modeste village ; elle serait tout à la fois le résumé et le couronnement de ces forces vives qui, même dans les démocraties, naissent des intérêts organisés du pays. Àh ! croyezmoi, vous trouverez là un point d'appui, une puissance de résistance bien autrement efficace que celle que vous chercherez vainement dans l'embryon d'aristocratie héréditaire qu'on vous propose de constituer.
Ce discours, dont je ne donne que le résumé trèssommaire, car il remplit toute une séance, reçut, dit le Moniteur, des marques prolongées d'approbation et fut suivi d'une longue agitation, que le président eut beaucoup de peine à calmer ; mais il produisit un résultat malheureux: car les partisans de l'hérédité, désespérant de faire triompher le système héréditaire, se rejetèrent tous, en désespoir de cause, vers la pensée du projet, celle du choix des pairs par le roi, et firent ainsi triompher la plus impolitique et la plus illibérale des trois combinaisons.
Louis-Philippe put, dans ce moment, s'applaudir de son triomphe ; mais le jour où, sérieusement menacé, il cherchait autour de lui des forces résistantes sur lesquelles il pût s'appuyer pour ne pas tomber tout d'une pièce, il put reconnaître qu'il avait commis une faute énorme en refusant à la pairie une origine indépendante et une force propre : il y a des victoires qui sont funestes1.
1 . Je relisais, il y a quelques jours, les derniers procès- verbaux
Je dois mentionner aussi, parmi les travaux législatifs importants auxquels je pris part, le règlement de la liste civile du nouveau roi : je faisais partie de la commission ; c'est même moi qui fixai et fis adopter le chiffre de douze millions. J'insistai aussi pour faire comprendre dans la dotation immobilière du roi le palais de Versailles, dont on voulait faire une succursale des Invalides. Lorsque Louis-Philippe nous en fit les honneurs, après l'avoir transformé en un musée où tous les souvenirs de notre histoire ancienne et moderne se trouvent reproduits, je ne pus que m'applaudir de lui avoir facilité cette œuvre si patriotique et qui honore son règne.
Mes collègues voulaient me nommer rapporteur ; je refusai cette mission, n'étant pas du même avis que la majorité sur une question capitale, celle de la confusion des biens personnels de Louis-Philippe avec ceux de la couronne. Mon opinion sur ce point s'appuyait sur la vieille maxime de la monarchie française, qui ne permettait pas que le roi régnant eût des intérêts distincts de ceux de sa couronne; ce que les vieux jurisconsultes appelaient : le mariage absolu de la personne royale avec V Etat, A l'objection qu'on tirait de ce que la royauté de Louis-Philippe était tout autre que celle de son prédécesseur, qu'elle était née en quelque sorte d'un accident qui n'avait pu être prévu, je répondais que plus que personne je reconnaissais cette différence, et que je m'étais fait assez de querelles à ce sujet pour qu'on n'en doutât pas;
de cette pairie ainsi constituée sous le bon plaisir du roi, et j'y voyais à quel point mes prévisions s'étaient réalisées. Lors de la crise suprême du 24 février, ce pouvoir modérateur, qui devait être d'un si grand secours pour la Couronne, fut tellement oublié do tous, que son président, M. Pasquier, demandait partout ce qui se faisait dans l'autre Chambre au moment où s'y accomplissait une révolution, et y envoyait un message pour en être informé.
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mais que cette différence était précisément mon principal motif pour insister sur le maintien de la vieille maxime monarchique : que plus le mariage nouveau était contesté, menacé, plus il en fallait rendre les liens puissants et indissolubles. J'aurais voulu que Louis-Philippe n'eût pas une espérance ou même unipréoccupation en dehors de sa couronne. Mon opinion ne Tayant pas emporté, je ne pouvais me charger du rapport. C'est M. le baron de Schonen qui 1** fit. Nous avions du moins fait introduire dans notre projet une clause qui n'était que la conséquence juste et obligée en quelque sorte de la décision par laquelle nous laissions au roi son patrimoine privé: c'était l'obligation pour lui de doter ses enfants sur ce patrimoine et de ne recourir à l'État qu'au cas d'insuffisance justifiée. On verra plus tard que le roi, tout en gardant ses biens propres, prétendait se soustraire à la condition sous laquelle ils lui avaient été laissés, et que nous dûmes la lui rappeler durement '.
Cependant, si les intérêts commençaient à se calmer, à l'étranger l'horizon se chargeait de plus en plus. L'Espagne avait fini par reconnaître notre gou-
1. Celle dérogation a la vieille maxime de la monarchie française a fourni plus tard un prétexte aux odieux décrets par lesquels le roi et ses enfanls ont été dépouillés de leur patrimoine. Louis-Philippe eût mieux fait sans doute de tout mettre dans cette grande partie qu'il consentait à jouer, et peut-être alors l'eùt-il mieux jouée. Comment d'ailleurs ne calculait- il pas que, s'il gardait sa couronne, il serait toujours assez riche, lui et ses enfants; que si, au contraire, il la perdait, il était plus que probable qu'il perdrait tout en mime temps? Mais, le pacte ayant élé librement conclu entre le roi et ic» représentants de la révolution de 1830, il a paru souverainement inique que Louis-Napoléon se permit de déchirer le pacte, d'en supprimer les clauses réciproquement consenties, et de refaire les conditions sous lesquelles la couronne de Juillet avait élé donnée et acceptée. C'est une des plus grosses iniquités du second empire. Je n'ai pas besoin de dire que je l'ai combattue de toutes mes forces, et que j'avais pour cela quelque titre, ayant assislé et concouru au contrat.
vernement, qui, de son côté, s'était empressé de rappeler les agents qu'il avait envoyés dans la péninsule espagnole pour la révolutionner. Mais la succession à la couronne d'Espagne allait s'ouvrir et allumer dans ce pays une guerre civile qui devait nous faire une situation dangereuse ; de plus, la séparation de la Belgique était loin d'être consommée : la Hollande, persistant à vouloir la retenir sous sa domination, occupait toujours la citadelle d'Anvers, et bombardait la ville. Sur un autre point, la malheureuse Pologne, après des efforts héroïques, succombait, et le général Sébastiani venait nous annoncer froidement que tordre régnait à Varsovie!... La France ressentit profondément le contre-coup de ce désastre d'un peuple ami, qui, après s'être associé si longtemps à notre bonne comme à notre mauvaise fortune, venait encore, en se sacrifiant, de nous sauver d'une invasion russe. Le mouvement d'opinion à ce sujet fut très-vif et à peu près universel : le gouvernement n'eût rien perdu à le ménager davantage. Loin de là, il crut devoir nous présenter un projet de loi qui frappait les malheureux débris de cette révolution polonaise de mesures d'une rigueur exceptionnelle, telles que l'internement, l'obligation de se présenter à la police, etc., et il eut de plus la haute imprudence de déclarer qu'en cela il obéissait aux exigences de l'étranger ; ce qui donna lieu à un long et très-vif débat, auquel je pris part. C'est à partir de ce moment que s'est formé entre l'émigration polonaise et moi un lien que les malheurs de cette nation et son courage indomptable n'ont fait que fortifier ; c'est aussi dès cette époque que commença cette série de protestations que je faisais adopter à chaque session, comme pour interrompre la prescription de ce grand crime du partage de la Pologne. Le vénérable prince Czartoryski était mon intermédiaire avec l'émigration polonaise. Jamais
plus noble et plus sympathique figure n'a mieux représenté la résignation dans le malheur. Ministre, ami même du czar Alexandre Ier, il avait sacrifié une des plus hautes positions qu'un homme puisse ambitionner à ses devoirs envers sa malheureuse patrie. Après avoir vainement essayé d'obtenir du gouvernement russe la réparation des griefs de la Pologne, il avait partagé les hasards de l'insurrection polonaise ; et pendant plus de vingt ans nous l'avons vu en subir chez nous, au milieu des douleurs de l'exil, les plus cruelles conséquences, sans que sa sérénité et son imperturbable confiance dans le droit en fussent un seul moment troublées1.
A ces dangers de l'extérieur vinrent se joindre des tentatives de guerre civile.
La branche aînée avait préparé avec grand soin les cadres d'une armée insurrectionnelle dans l'Ouest, et cette armée venait de lever son drapeau ; la duchesse de Berry était accourue d'Italie et elle parcourait les campagnes de la Bretagne, s' efforçant d'animer le zèle de ses partisans. De leur côté, les Bleus — c'est ainsi que se désignaient entre eux les partisans de la révolution — s'étaient armés et avaient formé une vaste fédération, dont les principales villes de l'Ouest, Rennes, Nantes, Brest, étaient les centres. Le sang avait déjà coulé: un La Rochejaquelein avait succombé. Ajoutez à ces crises et à tant de motifs d'inquiétude le terrible fléau jusqu'alors inconnu dans
1 . Nous devons dire cependant qne cet admirable dévouement ne fut pas apprécié par la partie ardente et fanatique de l'émigration polonaise comme il aurait dû l'être : elle s'obstinait à voir dans le prince un futur roi de la Pologne et lui faisait une guerre anticipée. 11 est vrai que ce sont les mêmes hommes que nous avons retrouvés en 1848, et plus tard, sur les barricades de Paris, mêlés à tout ce qu'il y avait de plus stupidement démagogique parmi nos insurgés. Si la sainte cause de la Pologne avait jamais pu être compromise chef nous, elle l'aurait été par ces fanatiques.
notre Occident qui venait s'abattre sur nos populations et les décimer. Casimir Périer en fut atteint à la suite d'une visite qu'il fit dans les hôpitaux, et il en mourut en avril 1832. Cette mort fut profondément ressentie par le parti conservateur et le fut même par nous, qui tenions compte à ce ministre de l'indomptable fermeté avec laquelle il avait maintenu vis-à-vis du roi sa propre responsabilité et les vraies conditions du gouvernement parlementaire. Quant à Louis-Philippe, on cite de lui un mot qui le peint tout entier : comme on lui apportait la nouvelle de la mort de son principal ministre, il se contenta de cette froide réflexion : « Est-ce vn bien ? est-ce un mal ?... » Comme si cette mort le soulageait en brisant une chaîne qui le gênait dans sa manie du gouvernement personnel 1 Des funérailles magnifiques furent faites à Casimir Périer ; u n monument lui fut élevé aux frais de l'État. Sa succession ministérielle fut dévolue au maréchal Soult, qui, après avoir essayé de gouverner avec des ministres qui n'avaient d'autres titres que les faveurs du roi, se décida enfin à se fortifier du concours de trois hommes parlementaires destinés à jouer un grand rôle sur notre scène politique : MM. de Broglie, Guizot et Thiers. C'est cette combinaison qui, sous le nom de ministère du 1 1 octobre, a organisé et pratiqué puissamment ce qu'on a appelé le système de la résistance, système vers lequel inclinait tous les jours davantage la majorité dans les Chambres, entraînée qu'elle était par les violences de la rue, autant et plus encore que par les influences de la cour. Cependant, sous le ministère intérimaire qui dura quelques mois seulement, un grave événement avait eu lieu: la mort du général Lamarque et l'insurrection qui en fut la suite. Quelques jours avant cet événement, les députés de l'opposition, préoccupés des dangers extérieurs et intérieurs qui menaçaient notre pays, se réunirent
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chez M. Laffitte, et là résolurent de publier, sous la forme d'un Compte rendu à leurs commettants, l'exposé des fautes qui avaient produit ces dangers et des moyens qu'il était urgent d'employer pour y remédier.
Je fus délégué conjointement avec M. de Cormenin pour rédiger ce Compte rendu. On en trouvera le texte même parmi les documents. Ce n'était qu'un résumé de nos débats de la Chambre. Après avoir signalé toutes les déviations qui avaient si fort éloigné le gouvernement des conditions de son origine, nous disions : « L'histoire est là pour apprendre tout ce que notre grande révolution apporte de force à ceux qui la servent et la comprennent, mais aussi tout ce qu'elle crée de dangers à ceux qui la combattent sans la comprendre. »
De plus, pressentant bien que les passions révolutionnaires pourraient abuser de notre manifeste, j'avais tenu à y insérer une profession de foi monarchique très-catégorique. « Pour tous les hommes sensés, » avais -je dit dans notre projet de rédaction, « la monarchie constitutionnelle sincèrement pratiquée est la forme qui se concilie le mieux avec tous les développements du progrès et de la liberté. » Et en cela je ne faisais pas une concession : c'était mon opinion personnelle bien arrêtée. Ce texte fut adopté avec une légère modification proposée par le général Lafayette, qui à Cabsolu formulé dans ma phrase fit substituer le relatif, objectant avec raison que ce qui était vrai pour la France et pour le temps actuel ne l'était pas pour d'autres pays et pour d'autres temps.
Cette variante, insignifiante quant à l'esprit du manifeste, n'en fournit pas moins un texte aux accusations des journaux ministériels. C'est au moment où la polémique à ce sujet était la plus vive, que le général Lamarque vint à mourir.