CHAPITRE V
A la suite de ma démission de la préfecture de la Seine et bien que j'eusse encore conservé, sur les instances du roi, le titre de conseiller d'État, je me considérais comme rentré dans ma pleine indépendance de député.
Ainsi s'ouvrait devant moi cette perspective de servir mon pays dans un parlement libre : ce qui avait été le rêve de toute ma vie. Elle s'ouvrait une ou deux années avant l'époque où, d'après l'ancienne Charte, j'aurais pu y entrer, n'ayant pas encore atteint l'âge de quarante ans ; mais j'étais prêt. La nature de mes travaux à la Cour de cassation, mon esprit naturellement gênéralisateur, une certaine ténacité dans mes convictions, tout, jusqu'à l'état de ma fortune acquise à force de travail, et qui, bien que modeste, suffisait à mes besoins et me mettait au-dessus de toute préoccupation d'argent, tout m'y avait préparé.
Je trouvais devant moi, sur le banc des ministres, ce même M. Laffitte avec lequel je m'étais ouvertement expliqué sur la ligne politique que je me proposais de suivre et qu'il avait approuvée.
Malheureusement, il n'avait gardé du pouvoir que les apparences. Le roi lui avait persuadé d'accepter pour collègues quelques jeunes gens, libéraux ardents avant 4830, mais qui, par une de ces transformations trop communes dans notre pays, étaient devenus des courtisans raffinés, depuis que la perspective des grandes positions s'était ouverte pour eux.
H. Laffitte avait d'excellentes qualités publiques et privées : il était bon, généreux même jusqu'à l'excès ; mais il était trop de son pays pour n'avoir pas une assez forte dose de vanité, et il s'était persuadé que sa présence dans le cabinet, quelle qu'en fut d'ailleurs la composition, suffirait pour maintenir le gouvernement dans la voie franchement libérale dans laquelle il était entré lui-même. Il ne s'apercevait pas que, depuis les démissions de Lafayette et de Dupont (de l'Eure), et par suite de la disposition où étaient les jeunes collègues qu'on lui avait donnés, il était tombé entièrement à la disposition du roi.
D'un autre côté, son libéralisme, plutôt instinctif que raisonné, était suspect à la majorité des députés: car, dans le scrutin qui avait eu lieu, au lendemain même de la révolution, pour désigner des candidats à la présidence de la Chambre, il n'avait obtenu que 460 voix, tandis que 174 suffrages avaient été donnés à Casimir Périer, et ce n'est qu'au refus de ce dernier qu'il avait .eu l'honneur d'occuper le fauteuil de la présidence.
Que pouvait-il faire avec des collègues d'avance acquis à la direction qu'il plairait au roi de leur donner, et une Chambre dont la majorité avait sa personnification vraie dans M. Casimir Périer? Il était d'avance frappé d'impuissance : il aurait dû le sentir et se retirer ; je me serais retiré avec lui. 11 s'obstina à rester, et ne réussit qu'à se survivre à lui-même et à prolonger quelques jours de plus une situation fausse
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et dont il ne paraissait même pas comprendre les difficultés.
Pour dominer cette situation, il aurait fallu se mettre franchement à la tête du parti qui non-seulement admettait la révolution de 1830, mais voulait lui faire produire ses plus larges conséquences, ne permettre à la majorité des députés, débris de l'ancienne Chambre de la Restauration, que de voter les mesures indispensables pour faire cesser l'interrègne, et, par une dissolution devenue nécessaire, faire tout de suite appel aux forces vives de la nation ; il aurait dû enfin se mettre hardiment à la tête de la révolution pour la diriger, au Heu de se laisser traîner à sa remorque.
Sa conduite fut tout autre, et cependant les avertissements ne lui manquèrent pas.
Dès le 11 novembre 1830, M. Guizot, se posant comme le représentant et l'organe du parti conservateur dans la Chambre, sous le prétexte d'expliquer les causes qui l'avaient déterminé, lui et ses amis, à sortir du cabinet, dirigea contre la politique qui avait prévalu et que représentait le ministère actuel une attaque en règle.
C'eût été à M. Laffitte, président du ministère, à prendre l'initiative des explications que le changement de cabinet appelait : n'était-ce pas à lui, en effet, qu'il appartenait de rendre compte des vraies causes qui avaient décidé MM. Guizot et Casimir Périer à se retirer, et plus tard MM. Lafayette et Dupont (de l'Eure) à se démettre? et, puisque ces modifications en sens contraire du ministère jetaient quelque incertitude sur la marche future du gouvernement, n'était-ce pas au chef des ministres qu'il appartenait de la tracer avec fermeté et sans ambages ?
il loin de là, ce lut M. Guizot qui se chargea de s doux politiques différentes entre lesquelles
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le pouvoir se débattait; et, comme j'avais été la cause de la crise ministérielle, je fus aussi le principal objet de l'attaque : il semblait avoir attendu le jour où je siégerais sur les bancs de la Chambre et où je venais de prêter serment, pour reprendre à la tribune ce conflit d'opinions qui avait déjà éclaté entre nous dans son cabinet.
Il débuta par poser ainsi la question :
Qui, dit-il, de nous ou de nos adversaires, comprend véritablement la révolution? qui est dans son mouvement? qui l'a continuée comme elle a commencé ? Je dis que ce sont nos adversaires qui ne comprennent pas la révolution de Juillet, et qui, au lieu de la continuer, la pervertiraient ; je dis que c'est nous qui sommes dans le mouvement de notre belle révolution. Elle a changé une dynastie, mats en resserrant ce changement dans les plus étroites limites : elle a cherché le remplaçant aussi prés d'elle qu'elle pouvait. L'ûistinct du pays l'a poussé à restreindre ce changement dans les plus étroites limites possibles... (Sensation.) Là réside la différence réelle entre nos adversaires et nous. Ce que je viens de dire établit pourquoi nous avons cru devoir sortir des conseils du prince lorsqu'il nous a paru que nous ne pouvions y faire prévaloir nos opinions et nos désirs. (Sensation prolongée. —Mouvement très-prononcé d'adhésion.)
H. de Salverte avait demandé la parole pour répondre ; sur les instances de toute la gauche, il me la céda. J'étais pris à l'improviste et j'avais à répondre à un discours étudié, qui avait rencontré les vives sympathies de la majorité. Cependant je n'hésitai pas à répondre à H. Guizot : ma conviction était plus forte que mon amour-propre, et j'ai toujours plus écouté l'une que l'autre.
Oui, sans doute, dîs-je, après avoir demandé l'indulgence de l'assemblée pour mon improvisation, il importe de bien connaître le principe et la portée de notre révolution : car toute erreur sur ce point serait funeste. Un homme plus
puissant que vous a cruellement expié une erreur pareille. Lorsqu'en 4815, Napoléon, à son retour de l'Ile d'Elbe, après quelques mois passés hors de la France, y revint, et que, ne tenant aucun compte de l'immense révolution qui s'était opérée dans les esprits en son absence, il crut qu'il n'avait qu'à reprendre les traditions impériales et fit paraître le fameux Acte additionnel aux constitutions de l'empire, il ne parvint qu'à soulever contre lui ce nouvel esprit de la révolution, qui, après l'avoir rappelé, le rejeta et le tua bien plus sûrement que ne le firent les armes de l'étranger. (Sensation.) C'est aussi pour notre nouveau gouvernement une question de vie ou de mort que l'appréciation de la portée de la révolution de 4830. Eh bien, je le dis en toute franchise, je crois que les membres du cabinet qui se sont retirés ont eu le tort de se méprendre sur le principe et la portée de cette révolution, et c'est pour cela qu'avec des éléments immenses de force ils n'ont pu la diriger. (Mouvement en sens divers.) Lorsqu'on vous a dit que la dynastie nouvelle n'avait été choisie que parce qu'elle était la plus rapprochée de celle qui occupait avant elle le trône, on a révélé tout le système qui tend à ne voir dans le nouvel état de choses qu'une sorte de continuation de la Restauration. (Voixà gauche: Oui, oui ! c'est cela ! — Dénégations au centre.) Eh bien, ma conviction est toute contraire : c'est par ses dissemblances et non par ses ressemblances que cette nouvelle dynastie s'est emparée de la confiance et de l'amour du pays... (Bravo ! bravo 1 Vif mouvement d'adhésion.) Mais ce n'est» pas seulement dans le chef de la dynastie que doivent être les dissemblances; c'est aussi, et surtout, dans les principes de son gouvernement... Ainsi, sous l'ancien gouvernement, toute liberté n'était qu'une concession du roi; dans le nouveau, la liberté, c'est le droit commun, et les restrictions qui peuvent y être opposées ne sont que des exceptions, lesquelles ne sauraient trouver leur justification que dans une nécessité démontrée. C'est d'après ce principe que j'ai pensé que toutes ces entraves qu'on veut apporter à la liberté de la presse, telles que les cautionnements, les droits de timbre, etc., ne me paraissant pas nécessaires, ne devaient pas être maintenues. Je suis bien loin de contester l'exagération de certains journaux; je déplore tout autant que M. Guizot certaines théories, qui, si eues prévalaient, nous conduiraient droit à l'anarchie : mais, selon
moi, la véritable garantie contre les écarts de la presse est dans le jeu loyal des institutions et dans le bon sens du pays* N'avez-vous pas vu récemment la population de Paris, par un mouvement tout spontané, prendre l'initiative sur ses magistrats et maintenir Tordre quand il était menacé? C'est, au reste, un symptôme très-rassurant que, quel que soit le parti auquel on appartienne (j'ai tort, il n'y a pas de partis dans cette Chambre), quel que soit le côté où l'on siège (très-bien 1), on éprouve le besoin de fortifier le pouvoir et de lui donner de larges bases. Mais nous commençons à différer avec nos adversaires sur l'espèce de force quo nous devons lui apporter : ils prétendent, eux, lui apporter les forces de la Restauration, avec ses restrictions et sos peurs, (Voix au centre : Non, non ! A gauche : Oui, oui ! c'est bien cela 1) Nous, au contraire, nous prétendons lui donner les foroos vives de la nation; nous voulons l'appuyer surtout sur cette classe moyenne qui a toujours couvert, défendu et fécondé le sol de la patrie; c'est cette classe que nous voudrions retrouver partout, dans le jury, dans la garde nationale, dans le corps électoral, dans les administrations municipales et départementales : car, en définitive» c'est en elle qu'est la vraie force du pays. (Bravo 1 bravo!) Quelques hommos s'en séparent aujourd'hui; ils boudent dans leurs manoirs contre notre révolution, et croient par là en compromettre les destinées : mais ils se lasseront de leur isolement; ils se rattacheront tôt ou tard à la masse de la nation; ils finiront par reconnaître qu'il y a même pour eux un noble rôle à jouer dans nos libres institutions, qu'on peut oncore y trouver une légitime aristocratie : celle du bien à faire, des intérêts populaires à défendre, de l'impulsion à donner à toutes les entreprises qui peuvent contribuer à l'amélioration des hommes. Tôt ou tard ils s'apercevront qu'il y a quelque chose de préférable dans ce monde aux faveurs de cour et à tous ces colifichets dont se repatt la vanité : c'est cette juste et universelle considération qui entoure le citoyen utile ; c'est, après une longue carrière, de pouvoir mesurer le bien qu'on laisse après soi et d'arriver ainsi à sa dernière demeure accompagné des regrets et des hommages de son pays. (Bravo !) Quant au parti républicain, dont on nous fait un monstre et qui sert à motiver les mesures restrictives qu'on vous propose, c'est à vous à le désintéresser, et cela dépend de vous : vous pouvez
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réduire cette question de la république à n'être plus qu'une question de mots. La république est là où la loi est souveraine, là où le gouvernement est établi dans l'intérêt de tous et où tous y concourent dans la proportion et sous les conditions déterminées par les lois. (M. Audry de Puyraveau et autres membres de la gauche : Nous ne l'entendons pas autrement.) Envisagez donc et de sang-froid et sans vous laisser troubler par de vaines terreurs la véritable position. Notre révolution ne date pas seulement des trois grandes journées ; elle remonte bien plus haut : elle a commencé le jour où l'élément aristocratique privilégié a été détruit en France. Il n'est pas en votre pouvoir de le reconstituer : les aristocraties ne se font pas à volonté; lorsqu'elles existent, on traite avec elles ; mais, lorsqu'elles n'existent pas, il faut bien chercher ailleurs d'autres éléments de force sociale, (Sensation.) Messieurs, ces matières sont bien graves pour être traitées ainsi inopinément, et j'ai vraiment à demander pardon à la Chambre de les avoir abordées. (Non, non!) Porté comme par une secousse imprévue à cette tribune, et voyant les principes qui m'ont dirigé et me dirigeront toute ma vie attaqués, j'ai dû les défendre. Je compte sur l'indulgence de la Chambre. Ce que je puis lui garantir, c'est que de simples dissentiments d'opinions n'altéreront en rien les sentiments d'estime que jeporte à des hommes dont je ne mets en doute ni la sincérité ni la bonne foi. Je combattrai avec une indomptable énergie leurs tendances, que je crois dangereuses , tout en leur concédant cette large tolérance d'opinion qui est dans nos mœurs en général, aussi bien que dans mes habitudes particulières. (Mouvement très-marqué d'adhésion.)
Tel fut mon début à la tribune : il rencontra la faveur de l'opinion libérale ; et, quoi qu'il contrariât les vues du parti conservateur, il fut accueilli par lui avec une certaine bienveillance.
Entre ces deux opinions formulées par M. Guizot et par moi, une troisième, qui plus tard prit une grande importance sous le titre de tiers parti ou centre gauche, se dessinait déjà par l'organe de M. Dupin. Rectifiant cette phrase de H. Guizot : qu'on avait choisi
33S MEMOIRES D'ODII.ON BÀRROT.
à dessein la nouvelle dynastie parce qu'elle était le plvt prêt de l'ancienne, il dît:
Entre Louis-Philippe et le trône il y avait assez d'intervalle pour que son avènement ne fût pas celui de l'hérédité. (Bravo! bravo !) On l'a choisi, ajôuta-l-il, non parce qu'il était de la famille, mais quoiqu'il fût de la famille: à la charge, non pas de lui ressembler, mais d'en différer essentiellement (Nouveau mouvement d'adhésion..)
Après ce jeu de mots sur le quoique ou le parce que. qui était à l'adresse des doctrinaires et qui eut un grand succès dans le public français, l'orateur donna son coup de bascule, selon son habitude, et nous attaqua.
Il ne faut pas, dit-il, se laisser abuser par une fausse popularité, qui a été un écueil pour tant d'hommes habiles et purs : le peuple a ses flatteurs comme les rois. Ceux-là le flattent qui lui supposent une capacité que lui-même ne réclame pas. 11 est plus franc de dire aux masses : Vous n'y entendez rien: laissez le commandement à qui a servi, étudié; de môme que, si vous entrez dans leurs ateliers et que vous prétendiez manier leurs outils, ils vous diront fort bien : Laissez cela, vous n'y entendez rien , vous allez vous blesser. (Marques d'approbation.)
A ces généralités je n'avais rien à répondre : car je ne recherchais pas une vaine popularité et je n'avais nulle envie de céder aux pressions de la rue, ni même de descendre jusqu'au suffrage universel, bien persuadé que ce serait le chemin du despotisme hien plus que celui de la liberté; mais M. Dupin, avec l'intention évidente de m'attaquer personnellement, ajouta :
Vainement la télé délibère là où le bras n'agît pus...,. vainement le ministre de l'iutiiriiw combinerai! un s» p.système d'administration, h Ips pryrtilsn'aglsaenl p** •' conformité, etc..
Cette allusion à mes diss.'iiiinienisM^JL Gui*«i.
quand il était mon ministre, me força à rentrer dans le débat. Je tenais à dissiper dès mon entrée dans la Chambre tous ces nuages qui avaient été accumulés sur mon administration comme préfet du département de la Seine, et je crus devoir entrer dans quelques détails.
Ainsi j'expliquai comment, dans l'état de complète désorganisation de la police et de la force armée, il avait été nécessaire d'y suppléer par les influences morales ; que ce n'était pas volontairement, mais sur les incitations mêmes du gouvernement et sous l'empire des plus impérieuses nécessités, que je m'étais vu forcé de faire une sorte de police officieuse et d'intervenir plusieurs fois dans les troubles pour les apaiser:
Pourquoi, dis-je, simple édile de la cité, n'ayant aucune des attributions delà puissance répressive, a-t-on cependant, en plusieurs graves circonstances, fait appel à ma magistrature ? C'est qu'elle représente cette autorité municipale reléguée depuis longtemps comme une suspecte , mais qui depuis la révolution a recouvré de fait, sinon encore de droit, une partie de la force qui lui appartient naturellement, force que les citoyens reconnaissent, car c'est la leur, et à laquelle ils] obéissent d'autant plus volontiers qu'elle est tout à la fois protectrice et répressive
Ici je raconte ce que j'ai fait dans les différentes occasions où la paix publique était sérieusement menacée : j'avais été appelé à intervenir, pour maintenir Tordre par mon influence toute morale.
S'il paraissait préférable d'employer la force matérielle, ajoutai-je, il fallait s'adresser aux magistrats qui en disposent; vous saviez bien, en vous adressant à moi , que je n'avais qu'une force morale à vous donner
J'aborde ensuite le sujet si délicat pour la Chambre de son Adresse en faveur de l'abolition de la peine de
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mort et de l'allusion que j'y avais faite dans ma proclamation au peuple de Paris, en qualifiant cette Adreite de démarche inopportune ; j'explique comment, ayant été appelé au conseil des ministres très-tard dans la nuit, et n'ayant que quelques instants pour rédiger et faire afficher cette proclamation, qu'on me demandait pour le lendemain, j'avais offert de la rédiger tout de suite et de la soumettre au contrôle du conseil des ministres, qui avait déclaré s'en rapporter à moi ; que, livré ainsi à mes propres appréciations, j'avais jugé que le plus sûr moyen de calmer rémotion populaire était d'aborder franchement la cause qui l'avait produite ; et que, cette cause n'étant pas autre que la supposition qu'il y avait eu un concert entre la Chambre et le roi pour sauver les ministres signataires des ordonnances, j'avais regardé comme indispensable de démentir cette supposition et d'affirmer que la justice aurait son libre cours, malgré la démarche inopportune qui avait été faite auprès du roi. Je fais remarquer qu'après avoir ainsi enlevé tout prétexte à l'anxiété des masses, je n'avais pas hésité à qualifier de lâches ceux qui persisteraient à leur tour à se substituer à l'action régulière de la justice. Puis, après ces explications, je rappelle que H. Guizot m" ayant dit que, par ces mots : démarche inopportune, je l'avais compromis vis-à-vis de la Chambre, je lui avais offert ma démission pour le dégager de cette responsabilité; démission qui avait provoqué la crise ministérielle. Je termine ainsi :
Telle a été ma conduite, le le déclare hautement, un magistrat qui désobéirait à son supérieur dans l'exécution des lois serait indigne de toute confiance; il ne pénétrerait dans cette enceinte que précédé d'une prévention qui infirmerait d'avance l'autorité de sa parole etde ses opinions, alors qu'il parlerait pour la liberté et les intérêts du peuple. (Nouvelle marque d'adhésion.) Jamais on ne me verra prêter
mon appui à la violation des lois : ma conviction, je peux dire ma religion politique, est de tout attendre de la libre discussion et du jeu régulier de nos institutions; je ne crains pas de déclarer criminels ceux qui voudraient introduire dans nos débats la violence. (Sensation prolongée et marques d'adhésion»)
M. Guitot crut devoir me répliquer. Sans contester la vérité de mes affirmations, il cherchait à les éluder, disant, par exemple, qu'il aurait mieux valu dissiper par la force les jeunes gens des écoles que de recevoir à l'Hôtel de ville, comme je l'avais fait, les bustes quiU voulaient placer violemment au Panthéon ; mais il n'indiquait pas où il aurait pris cette force répressive ; si c'était dans la troupe, qui n'existait pas, ou dans la garde nationale, dont l'appui dans cette circonstance eût été au moins douteux ; et surtout il n'expliquait pas pourquoi lui, ministre de l'intérieur, et qui, en cette qualité, pouvait requérir la force publique, il n'avait pas cru devoir recourir à ce moyen. Il blâmait I allusion que j'avais faite dans ma proclamation à l'Adresse des députés, tout en reconnaissant que le Moniteur lui-même avait désavoué cette Adresse* Il est vrai qu'il blâmait également ce désaveu; mais il ne disait pas pourquoi il ne s'était pas retiré plutôt que d'y consentir. Enfin, pour échapper à ces explications embarrassées, il déclarait qu'au surplus nos dissentiments remontaient plus haut, sans cependant rien préciser. Il ne voulait pas avouer que c'était surtout dans l'idée toute différente que nous nous faisions de la nature et de l'étendue du pouvoir municipal qu'avaient d'abord éclaté ces dissentiments ; enfin il annonçait qu'il s'était retiré du pouvoir alors qu'il avait vu que ses idées sur la portée de la révolution n'avaient pas la majorité dans le conseil ; et, en ce point, il n'était pas complètement dans la vérité : car la majorité du cabinet partageait pleinement ses opinions;
et la preuve, c'est que le nombre des ministres sortants était plus considérable [que celui des ministres restants. Ajoutez que le roi et la majorité dans les Chambres étaient d'accord avec lui sur la nécessité de restreindre à ses strictes limites les conséquences de notre révolution. Si la cause qu'il assignait à sa retraite eût été la vraie, c'eût été à Laffitte et à Dupont (de l'Eure) à se retirer, et non à leurs collègues . H eût été plus digne et plus conforme à la vérité d'avouer que, la veille du procès des ministres, le gouvernement avait plus que jamais senti le besoin de cette force morale et populaire qui était en nous et que M. Guizot, le danger passé, paraissait tant dédaigner: cette force semblait alors tellement indispensable au salut du nouveau gouvernement, que les ministres qui la représentaient avaient dû, en dépit de toute autre considération, garder le pouvoir, quoiqu'étant en minorité dans le conseil, sauf à ceux qui se retiraient à prendre leur revanche lorsque la crise serait traversée ; ce qu'ils ne manquaient pas de faire dans ce moment même.
On est en droit de se demander ce que faisaient M. Laffitte et ses collègues pendant que se poursuivait ce grand et solennel débat, qui devait décider de la direction que suivrait le gouvernement: ils restaient muets sur leur banc, et le combat se livrait par-dessus leur tête. Seulement, à la fin de la séance, le général Sébastiani annonça que le lendemain le ministère parlerait.
Et le lendemain, au lieu de tracer vigoureusement la nouvelle politique qu'il comptait suivre, M. Laffitte se borna à déclarer dans quelques phrases timides et embarrassées :
Que des dissentiments s'étaient en effet élevés sur la manière d'apprécier et de diriger la révolution de 1830; qu'on ne croyait pas généralement qu'elle dût dégénérer
sitôt en anarchie, qu'il fallût sitôt se précautionner contre elle et lui montrer de la défiance et de l'hostilité; que, sauf cette disposition générale, aucune dissidence fondamentale ne séparait les membres du dernier cabinet. D'accord sur Je fond des choses, la différence n'existait que dans le plus ou le moins de confiance des uns et des autres : que les uns et les autres auraient donc pu saisir le pouvoir,.. Mais, ajoute le président du .conseil, on nous a dit, on nous a répété, on nous a obligés de croire que la confiance dans cette révolution était un meilleur titre, une meilleure condition, pour la diriger. Peut-être valait-il mieux en effet, pour la bien comprendre, la bien maîtriser, ne pas la craindre, ne pas s'en effrayer ; peut-être les idées d'ordre, les vraies maximes de gouvernement pourraient devenir plus populaires avec certains noms qu'avec d'autres : mal" gré nous, on a cru que seuls nous pouvions faire triompher l'ordre ; on nous a obligés de l'essayer à nos risques et périls.
Ce discours si peu digne de la situation, et qui d'ailleurs ne disait rien de la politique future du cabinet, eût été une véritable abdication ministérielle, alors même que cette abdication n'eût pas été commandée par d'autres circonstances toutes personnelles au président du conseil.
En effet, l'état déplus en plus critique des finances publiques et la ruine imminente de la maison de banque de H. Laffitte auraient, dans tous les cas, rendu impossible la continuation de son ministère : si en effet la révolution l'avait élevé au premier rang comme homme politique, elle le ruinait comme financier. La prospérité de sa maison avait été grande pendant l'Empire et la Restauration ; mais elle ne reposait que sur des causes accidentelles: ces causes s étant évanouies, le vide s'était faitdanslacaisse, et une suspension de payement était imminente. Le gouvernement dut se préoccuper de cette éventualité , qui, dans l'état de la place, prenait les proportions d'un grand malheur public. La Banque fit des avances
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considérables ; le Trésor consentit même à rembourser une somme de plus de quatre militons que Laffitte avait avancés à la république d'Haïti, bien que ce remboursement n'eût pas été autorisé préalablement par un vote des Chambres : ce qui nécessita un bill d'indemnité, accompagné cependant de blâme. En outre, une souscription nationale fut ouverte en sa faveur, qui atteignit un chiffre assez important. Enfin le roi consentit à lui acheter sa forêt de Breteuil , moyennant dix millions, qui servirent à parer aux besoins les plus urgents1. La position financière du président du conseil n'en restait toujours pas moins menacée, et sa position politique, par suite, très-gravement affectée.
Cependant le roi se serait difficilement décidé à se séparer de celui qui avait été , en quelque sorte. l'un des parrains de sa dynastie, si deux circonstances n'avaient forcé en quelque sorte la chute du ministère.
M. Laffitte s'était nettement prononcé contre l'intervention de l'Autriche dans l'insurrection des Romagnols, et il avait donné des instructions en conséquence à notre ambassadeur près la cour d'Autriche, M. de Saint-Aulaire. Mais le roi commençait dès lors ce jeu dangereux qu'il n'a cessé de jouer pendant toute la durée de son règne, celui d'une diplomatie double, et il avait adressé à ce même ambassadeur une dépèche qui contrariait les instructions du ministre. Celui-ci l'avait ignoré; il le regretta vivement et s'en plaignit hautement.
L'autre circonstance se produisit à l'occasion de la dissolution de l'assemblée. L'opinion se prononçait
1 • Les journaux du temps ont beaucoup retenti des plaintes de M. Laffitte contre ce marché, qu'il qualifiait d'onéreux. Ces plaintes n'étaient pas fondées t car, dans la situation donnée, ce marché l'avait sauvé d'une faillite, et il ne devait que de la reconnaissance au roi.
de plus en plus énergiquement pour cette dissolution; des groupes menaçants se formaient journellement aux portes du Palais-Bourbon, et il avait été nécessaire d'appeler des troupes pour protéger les députés. Le ministère hésitait à se prononcer ; mais enfin H. Laffitte, itérativement interpellé sur ses intentions à Fégard de cette dissolution et affectant de prendre le change sur le sens de ces interpellations et de les considérer comme l'expression d'un vœu, déclara que, puisque la Chambre était d'avis de la dissolution, il prendrait les ordres du roi. La majorité, furieuse d'avoir été ainsi jouée, ne pouvait plus donner son appui à un tel ministère ; et, d'accord avec le roi, qui de son coté voulait garder encore la Chambre, il fut résolu qu'un nouveau cabinet serait composé.