QUESTIONS ÉCONOMIQUES
C'est surtout du mouvement politique qui a précédé la chute du gouvernement de Louis-Philippe que je fais l'histoire; je n'ai que peu de chose à dire du mouvement administratif, financier et économique qui a caractérisé ce gouvernement.
Seulement, je dois faire la remarque qu'il portait dans les questions économiques la même timidité, la même résistance à toute innovation, qu'il opposait aux progrès politiques.
S'agissait-il des chemins de fer, de la puissance de l'association, de la liberté du commerce, des banques, de la réduction de la rente, il manifestait toujours et partout le même esprit de résistance : il fallait que la civilisation le traînât, pour ainsi dire, à sa remorque. C'est à grand'peine que nous parvînmes à faire prévaloir pour la confection des chemins de fer le système des associations privées, et le mauvais vouloir que le gouvernement opposa jusqu'au dernier jour contre ce système fut en grande partie la cause des embarras et des lenteurs que la réalisation de notre réseau national éprouva ; c'est grâce à ces résistances que notre France resta longtemps en arrière des autres pays par ses chemins de fer. De même pour les canaux, de même pour la modification des tarifs de la poste.
Nous ne pûmes pas faire comprendre à nos ministres, malgré l'exemple que venait de nous en donner l'Angleterre, que dans l'abaissement de ces tarifs il y
aurait tout & la fois accroissement du revenu, grand profit pour les affaires, pour nos relations de toute espèce, et justice rendue aux provinces éloignées.
La question de l'émancipation des esclaves nous offrit un autre exemple de cet excès de timidité: l'Angleterre nous avait encore devancés sur ce terrain, et nous pouvions mettre à profit son expérience en l'imitant. Le gouvernement ne le voulut pas ; il nous proposait des mesures qui, tout en alarmant les colonies, laissaient encore en suspens la redoutable question de l'émancipation. L'affaire traina en longueur, et la révolution de 1848 vint bientôt la trancher avec beaucoup d'autres d'une manière toute radicale.
C'est surtout à l'occasion de la conversion des rentes, que le gouvernement montra ses répugnances invincibles pour toute innovation quelconque ; elles étaient aussi aveugles qu'opiniâtres.
La question était cependant bien simple : grâce aux développements de notre crédit, la rente avait de beaucoup dépassé le pair ; le gouvernement pouvait, en payant 4 pour 100, rembourser un capital dont il payait 5 pour 100 ; il trouvait ainsi le moyen très-facile et très-légitime de réduire considérablement sa dette et en même temps d'exercer une influence favorable sur l'intérêt des capitaux, ce qui était considérable. Il ne le voulut pas; il alléguait pour s'y refuser que la dette publique fondée à 5 pour 100 avait été appelée, dans la loi qui instituait le grand-livre, dette perpétuelle ; très-pauvre argument, qui ne reposait que sur une misérable équivoque ; car cette qualification de dette perpétuelle n'avait été donnée à cette partie de la dette que pour la distinguer de celle qui était simplement viagère. Comment l'État se serait-il interdit à jamais le droit de rembourser sa dette, alors qu'il établissait comme un principe général et absolu que
tout engagement perpétuel, même privé, était soumis à remboursement, et que toute clause contraire était comme non avenue. En vain, à trois reprises différentes, la majorité de l'assemblée s'était prononcée en faveur du remboursement; rien ne put vaincre la résistance du roi, qui trouva dans ses ministres des instruments dociles de son obstination. Il est difficile d'expliquer une telle conduite autrement que par des motifs intéressés peu avouables.
D'un autre côté, il n'y eut jamais possibilité de faire consentir nos ministres à permettre à la Banque de France d'émettre des billets au-dessous de 500 francs; ils auraient cru tout perdu si, lorsque nous eûmes à renouveler le privilège de cet établissement, nous y avions inséré la faculté, ainsi que je le demandais dans la commission, d'émettre des coupures de 400 francs.
Ce n'est pas seulement dans l'ordre économique et financier que nous eûmes à subir les effets de cette résistance opiniâtre : nous la rencontrâmes dans les traités de commerce, et là elle avait des conséquences encore plus graves.
La Belgique, depuis qu'elle s'était séparée de la Hollande, gravitait naturellement vers nous; ses sympathies, comme ses besoins et ses intérêts , la poussaient invinciblement dans cette direction : le roi avait refusé pour un de ses fils la couronne belge, et cela par une timidité, selon moi, excessive. Nos voisins nous sollicitaient de les relier du moins à nous par un traité de commerce qui établirait entre les deux nations une communauté d'intérêts.
La politique la plus simple nous conseillait de céder à ces instances vives et réitérées. La Prusse, par l'organisation de son Zollverein, travaillait dans ce moment à se rattacher les petits États allemands, et nous donnait un exemple que tout aurait dû nous
porter à suivre. Eh bien, non ! Louis-Philippe et ses ministres se refusèrent opiniâtrement à consentir un pareil traité. Il est vrai que quelques manufactures du Nord, quelques propriétaires de houillères, craignant la concurrence belge, repoussaient tout traité qui aurait abaissé les tarifs protecteurs ; mais le gouvernement aurait bien facilement triomphé de cette résistance, s'il l'avait voulu. Il ne le voulut pas, soit par cette timidité qu'il apportait dans toute sa politique étrangère, soit par la crainte de s'aliéner quelques influences électorales dont il avait besoin.
« Pour diriger et servir avec intelligence les intérêts matériels, disais-je à ce sujet, il faut pouvoir les dominer et ne pas s'asservir à toutes leurs exigences. Mais, pour cela, il faut avoir une situation politique très-forte et qui vous mette au-dessus de tous les petits calculs électoraux. »
Ce que le gouvernement ne pouvait empêcher, c'est qu'à défaut de traité d'union la facilité et la rapidité des communications ne rendissent les relations des deux pays de plus en plus intimes.
Le chemin de fer de Paris à Bruxelles, qui reliait la Belgique à la France, venait enfin d'être terminé : c était un véritable événement pour ces deux peuples ; et, le 45 juin 1846, l'inauguration s'en fit dans la capitale belge avec une grande solennité. Le monde officiel des deux gouvernements s'y trouvait : princes, ambassadeurs, ministres, y faisaient foule ; les députés de l'opposition y avaient été également convoqués, et je n'avais pas manqué de m'y rendre. Le soir, tout ee monde fut réuni dans un vaste banquet, où les toasts d'usage, aux rois des deux pays, à leur famille, aux ministres, etc., furent portés. J'assistais en simple et très-silencieux spectateur à cette mise en scène, qui. comme tout ce qui est officiel, avait quelque chose de froid et de guindé, lorsque M. Rogier, chef de Toppo-
sition libérale dans le parlement belge, s'avisa tout à coup et sans m'en avoir prévenu de porter ma santé en ces termes : A l'illustre orateur, Tune des glorieuses fsertonnifications de la Chambre française/ Il était curieux de voir l'espèce de stupéfaction que ce toast causa dans toute cette réunion de hauts fonctionnaires ; il semblait que la Révolution en personne fût venue planter son drapeau au milieu d'eux : on se regardait, on murmurait. Cependant, malgré mon propre embarras et ne pouvant m'empêcher d'en vouloir un peu à mon ami du tour qu'il venait de me jouer, je m'étais levé et m'apprêtais à répondre. La musique continuait toujours à remplir la salle du fracas de ses instruments, sur l'ordre qui lui avait été probablement donné de m'empêcher de parler; mais les cris de: Silence à la musique/ poussés par les libéraux nombreux qui se trouvaient mêlés à cette armée de fonctionnaires, l'emportèrent enfin : les instruments s'arrêtèrent, et je pus parler. Je remerciai d'abord M. Rogier de l'honneur inattendu et très-peu justifié qu'il m'avait fait, et je félicitai les deux pays du nouveau lien que le chemin de fer qui venait d'être inauguré établissait entre eux. Je m'en tins à ces lieux communs, soulageant ainsi la partie officielle de l'auditoire, de la crainte d'une excursion compromettante de ma part dans la politique générale; mais, par contre, je désappointais un peu l'autre partie des convives, qui s'attendait à un discours plein d'allusions à nos. luttes parlementaires. Je me suis trouvé quelquefois, dans une pareille situation, provoqué ainsi à exprimer hors de mon pays mes opinions sur son gouvernement. Je m'y suis toujours refusé; je suis un peu comme la femme de Sganarelle : je veux bien (lire à mes concitoyens toutes leurs vérités, mais entre nous et chez nous. Quand je suis à l'étranger, je n'éprouve plus qu'un seul sentiment et un besoin unique, celui de les
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défendre si on les attaque et de les louer quand môme l.
Un incident d'une tout autre nature me mit en rapport momentanément avec le roi et ses ministres.
Louis-Napoléon, après avoir séjourné assez peu de temps en Amérique, avait rompu son ban et était venu en Angleterre. Avait-il manqué en cela à une'promesse donnée et qui aurait été la condition de la grâce que Louis-Philippe lui avait faite à la suite de la tentative de Strasbourg ? Les journaux ministériels l'ont affirmé; le prince Ta formellement nié : il importe peu de vérifier qui est dans la vérité. Quoi qu'il en' soit, le prince avait repris dans ce nouvel asile ses projets de restauration impériale, et, sous les apparences d'une vie légère et plus que dissipée, il poursuivait sa pensée fixe avec toute l'opiniâtreté d'un homme qui a une pleine foi dans sa destinée. Je me rencontrai, vers cette époque, accidentellement avec lui à Londres chez madame Ch. Laffitte, Anglaise d'origine, qui m'avait invité à diner, quoique je ne la connusse que par mes relations avec la famille de son mari: elle voulait apparemment me faire rencontrer avec le prince* J'étais venu faire à cette dame ma visite d'ex-
1 . C*esl ce qui m'est arrivé également à l'inauguration du chemin de fer de Yevay, en Suisse. Le préfet d'un des départements voisins s'était avisé de comparer la démocratie suisse à la démocratie française et de s'appuyer beaucoup sur cette analogie prétendue des deui peuples. Un des convives suisses m'avait porté un toast, apparemment pour me donner l'occasion de répondre. J'avais bien envie de faire justice de cette étrange assimilation entre une démocratie qui se gouverne parfaitement elle-même et notre démocratie, qui se croit perdue dès qu'elle n'a pas ses préfets et ses gendarmes à ses côtés; entre une démocratie qui, au milieu des agitations de la liberté, sait respecter les lois et les faire respecter par le pouvoir, et cette autre démocratie qui ne sait que briser ses gouvernements au lieu de les réformer, qui a besoin d'être sauvée de ses propres excès tous les douze ou quinze ans : le thème était beau et bien séduisant ; mais il me répugnait d'accuser mon pays en face de l'étranger, et je m'abstins*
cuse et de départ, car je retournais en France le lendemain, lorsqu'au moment où je me retirais je fus suivi par une personne qui m'arrêta dans l'antichambre et me témoigna le désir d'avoir avec moi une conférence de quelques heures. Cette personne se nomma : c'était Louis-Napoléon. Je ne l'avais jamais vu, quoique nous eussions correspondu à l'occasion de son affaire de Strasbourg. Je déclinai son invitation en lui annonçant que j'étais à la veille de mon départ; mais, pressentant bien le sujet de l'entretien qu'il voulait avoir avec moi, je lui adressai ces quelques paroles : « Mon prince, vous êtes un prétendant, et, comme tous les prétendants, vous devez être entouré d'intrigants et d'ambitieux qui spéculent sur votre avenir; ils ne manqueront pas de vous pousser à quelque nouvelle folie : défiez-vous-en. Je ne sais quelles destinées vous sont réservées ; mais, croyez-moi, si elles doivent se réaliser, ce sera par la force des événements. Tout ce que vous feriez pour les précipiter ne ferait que les entraver et les compromettre. Nous passerions des jours et des mois ensemble, que je n'aurais pas autre chose à vous dire. » Et, là-dessus, je le quittai. — Quelques jours après, il faisait sa ridicule expédition de Boulogne. Dans son manifeste, il désignait M. Thiers pour le président de son ministère. Ayant été arrêté à la suite de son échauffourée, il ne s'adressa plus à moi, comme après l'affaire de Strasbourg, pour le dé-* fendre ; il choisit Berryer : il avait deviné que je n'étais rien moins que bonapartiste, et en cela il me rendait justice.
Cependant six années s'étaient écoulées depuis qu'il expiait, au fort de Ham, sa criminelle folie, lorsque je feçus de lui une lettre dans laquelle il me priait d' appuyer la demande qu'il avait faite au gouvernement du roi, pour obtenir la permission de sortir de sa prison, afin d'aller fermer les yeux de son père,
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alors retiré à Florence et au moment de mourir. 11 s'engageait d'ailleurs à se reconstituer prisonnier aussitôt qu'il aurait accompli ce devoir pieux. J'en parlai à MM. Guizot et Duchâtel, qui se montrèrent assez disposés à conseiller au roi d'accorder au condamné une libération non pas seulement temporaire, comme il la demandait, mais définitive, sous la seule condition qu'il ferait acte de soumission au roi et lui demanderait cette faveur en prenant des engagements pour l'avenir. Je n'avais pas d'objection sérieuse à faire à cette exigence toute naturelle des ministres de Louis-Philippe ; et cependant, sentant combien il répugnerait au prince de demander grâce, je lui avais envoyé un projet de lettre au roi, dans laquelle j'avais tourné, autant que possible, la difficulté, en mettant sur le compte du père le vœu que le fils exprimait. Louis-Napoléon me répondit, dans une lettre qui n'est pas sans noblesse, que mon projet était, après tout et malgré les ménagements que j'y avais mis, une demande en grâce ; qu'il ne pouvait se résoudre à s'humilier jusqu'à faire une telle demande; que je comprendrais mieux que personne les susceptibilités du malheur. Je n'avais rien à répliquer à une telle lettre, et je croyais cette affaire terminée, lorsque mon ami, M. Vatout, qui était lié à la famille Bonaparte (il avait dans le temps occupé, je crois, le poste de secrétaire des commandements auprès de la mère du premier Napoléon), vint me trouver pour reprendre, sous une autre forme, la tentative qui avait échoué. Il avait imaginé, pour concilier la répugnance que le prince avait à demander grâce avec son désir de sortir de prison, de lui faire écrire une lettre dans laquelle, supposant la faveur qu'il sollicitait accordée, il en remerciait le roi, protestant de sa reconnaissance et de sa résolution de prouver cette reconnaissance en s'abstenant désormais de toute attaque contre un gou-
vernement qui se montrait aussi généreux à son égard. 11 y avait, il faut en convenir, quelque chose de puéril dans cette tournure. Le prince faisait après ce qu'il refusait de faire avant la grâce accordée ; cependant, comme il déclarait son orgueil satisfait par cette distinction, je reçus en dépôt cette lettre de remerciment et me chargeai de la montrer au roi.
Ma conversation avec Louis-Philippe fut des plus étranges. Comme je lui représentais que la détention de Louis-Napoléon durait depuis six ans ; que cette détention, en se prolongeant, finirait par appeler l'attention et même l'intérêt sur celui qui en était l'objet, et qu'une saine politique conseillait peut-être d'y mettre un terme, le roi m'interrompit. « Son oncle, me dit-il, a traité bien plus cruellement mon cousin, le duc d'Enghien, qui était bien loin d'être aussi coupable. — Ah! Sire, lui répondis-je avec vivacité, quel exemple!... Si quelque chose caractérise votre gouvernement et l'honore, c'est certainement la générosité, parfois même excessive, qu'il a montrée vis-àvis de ses ennemis. 11 n'y a, Dieu merci, aucune comparaison à établir entre les deux gouvernements... — Vous plaidez bien chaleureusement, me dit le roi avec une certaine ironie, la cause de ce fou : quelles raisons avez-vous donc de vous intéresser autant à lui?... — Pas d'autre, Sire, lui répondis-je froidement, que l'intérêt que je porte à l'honneur de votre règne : l'occasion se présente d'écraser ce prétendant sous votre générosité, il me parait bon de la saisir. D'ailleurs, ce ne sera pas à lui, c'est à son père, dont la conduite a mérité 1 estime et les respects de l'Europe, que vous accorderez cette grâce, et cela ne pourra que vous faire honneur. — Au reste, ajouta le roi en terminant l'entretien, parlez-en à mes ministres : c'est eux que cela regarde. — Non, Sire : dans de pareilles questions de délicatesse et de générosité,
c'est à vous à prononcer. » Et je me retirai, ne répondant pas même aux protestations banales du roi, qui, voyant qu'il m'avait blessé, me disait « qu'il n'avait pas oublié les services de son cher ancien préfet. »
Huit jours après cet entretien, Louis-Napoléon, prenant les habits d'un maçon qui travaillait à quelques réparations du château, trompait ses gardiens et sortait de sa prison. On a supposé dans le public que Louis-Philippe avait facilité sa fuite : on en peut juger par le récit que je viens de faire.
Plus le gouvernement s'entêtait dans sa politique, plus les ressorts se tendaient. Le roi et les ministres, uniquement occupés de ce qui se passait dans le petit cercle du pays légal, croyaient tout sauvé par cela seul qu'ils retenaient à grand'peine dans les Chambres une majorité qui diminuait de jour en jour. Pour prolonger cette situation, ils usaient toutes les ressources, toutes les forces de leur administration, et ils ne voyaient pas qu'ils révoltaient ainsi de plus en plus la conscience publique par le scandale et l'immoralité de leurs moyens. Plus ils faisaient d'efforts pouî* retenir leur douteuse majorité, plus ils s'aliénaient la masse de la nation, qu'ils avaient eu l'imprudence de laisser en dehors de ce pays légal qui, pour eux, était toute la France.
De mon côté, à mesure que je voyais l'orage approcher, je me croyais obligé de redoubler mes avertissements et de les rendre plus significatifs.
Oui, Messieurs, le mal a grandi, disais-je à la Chambre. Si vous pouviez vous constituer en grand jury et que tous eussiez à répondre en votre àme et conscience à cette question : Est-il vrai que l'administration, abdiquant son caractère de haute impartialité, au lieu de protéger les citoyens dans l'exercice de leurs droits politiques, s'immisce dans l'exercice de ces droits, pour les fausser? — Est-il vrai que la principale pensée, le grand but, le but presque unique
de toute l'administration dans ce pays, c'est de faire prévaloir à tout prix, dans les élections , ses candidats sur ceux d'une autre opinion, et que tous les services publics sont subordonnés à cette pensée? — J'affirme que, sur cette question ainsi posée, la déclaration de cette Chambre serait affirmative à une très-grande majorité. (Pas de réclamations, môme sur les bancs ministériels.) Nous avons vu les électeurs perdre jusqu'à la conscience de leur mission politique; ils ne se sont plus considérés comme appelés à donner des représentants à la France entière, mais seulement à nommer des délégués auprès du gouvernement pour soigner leurs petits intérêts de localité : dans la plupart des collèges, au jour de l'élection, la pensée politique est absente. (A gauche : C'est vrai!) On ne demande plus au député quelle est son opinion, mai9 ce qu'il peut rapporter; et cet égoïsme local s'est développé avec une telle énergie, qu'aujourd'hui le gouvernement n'a plus même de grands efforts à faire pour l'exploiter au profit de sa politique : on va au-devant de son action. On a souvent dit que l'électeur corrompait le député, et cela est devenu malheureusement vrai. Si le député s'avisait, dans un esprit d'indépendance, de résister au pouvoir et de se fermer ainsi la source des faveurs administratives, il verrait bientôt son mandat menacé. Je pourrais vous en attester tous : ne se trouve-t-il pas parmi vous un grand nombre de députés qui se sentent un peu humiliés de l'obligation où ils sont de satisfaire à toutes ces exigences de l'intérêt local ou privé? et, s'il en est ainsi, la représentation nationale ne doit-elle pas elle-même en subir un grand discrédit? Lorsqu'on aura réduit nos institutions à ne plus être que l'exploitation du budget par quelques hommes , croyez-vous qu'aux jours d'épreuves ce gouvernement en sera plus assuré ?... Vous tendez à former au seindu pays une espèce d'oligarchie qui se partage tous les avantages du pouvoir sans être tenue d'aucune obligation ; croyez-vous qu'une telle exploitation puisse se soutenir longtemps devant la publicité et qu'elle ne finisse pas par soulever, si ce n'est au sein de cette assemblée, très-certainement au dehors et dans les masses, de telles répulsions, que tôt ou tard il en sera fait éclatante justice? Alors, ces belles et glorieuses institutions, que nous avons si chèrement payées, à force d'être dégradées et perverties, tomberaient en un jour devant la réaction du mépris public (Vive approbation à
gauche.) Il est encore temps de prévenir ce malheur; mais il faut se hâter: demain il serait peut-être trop tard. 11 y a des moments critiques dans la vie des nations : il faut savoir les saisir. Combien de gouvernements sont tombés devant nous, qui ont reconnu qu'ils avaient fait des fautes! ils l'ont malheureusement reconnu le lendemain, jamais la veille, et alors il était trop tard. (Sensation.) Je fais appel à tous les sentiments honnêtes et vraiment patriotiques de cette Chambre: oublions nos dissentiments passés, n'offrons plus à la France, en face de pareils dangers, le triste, le douloureux spectacle de nos divisions ; ne nous jetons plus à la tête nos antécédents , mais réunissons-nous dans un effort commun pour réaliser ces réformes, qui seules, peuvent arrêter le mal et en prévenir les fatales conséquences. Je ne m'adresse pas à ceux qui, se plaçant en dehors de la Constitution, ne croient pas à la possibilité de fonder en France la monarchie constitutionnelle: car, pour ceux-là, les déviations que je signale sont une bonne fortune, qui tend à la réalisation de leurs espérances. (M. Ledru-Rollin demande la parole.) Mais j'adjure tous ceux qui veulent fonder et consolider nos institutions, à quelque parti qu'ils aient appartenu, je les appelle à former comme une sainte ligue contre la corruption qui nous perd : ce ne sera pas trop de tous nos efforts réunis pour en triompher; bien des difficultés nous attendent, bien des reproches de coalition nous seront adressés: qu'importe? il n'y a que cela d'honnête et d'utile à faire.
Ce discours fut suivi, dit le Moniteur, d'une longue agitation ; mais les partis étaient pris, et mes avertissements restèrent inutiles.
J'en fis bientôt l'épreuve dans un débat qui s'éleva à l'occasion d'une violation flagrante de la loi sur la garde nationale : cette loi autorisait le roi à dissoudre les légions de là garde nationale, mais sous la condition expresse de les réorganiser dans l'année ; or plusieurs années s'étaient écoulées depuis la dissolution par ordonnance royale des gardes nationales de plusieurs grandes villes, sans que le gouvernement son-
geât à les réorganiser : la violation de la loi était flagrante et donna lieu à des interpellations. Les ministres n'avaient rien à opposer à un texte précis et à un fait avoué ; ils se jetèrent dans la voie des récriminations, nous reprochant de nous être montrés plus tolérants pour les ministres du centre gauche.
Se défendre par des récriminations, leur répondis-je, c'est mal se défendre, surtout quand ces récriminations n'ont rien de juste ni de vrai. Je ne nie pas l'appui que j'ai prêté à des ministres qui s'annonçaient comme devant déplacer le pouvoir et le rapprocher des conditions de son origine : ils avaient pris l'engagement solennel de nous accorder de grandes et éclatantes réparations ; la première, qui devait nous être accordée était la restitution au jury, dépouillé par les lois de Septembre, de ses attributions constitutionnelles : l'opposition ne donnera jamais son appui que sous la condition de cette réparation (adhésion à gauche); la seconde est due à la garde nationale. Ainsi que le disait le général Foy : pour qui veut mesurer la liberté politique dont jouit un pays, il n'a qu'à considérer le plus ou moins de respect qu'on y porte à ces deux grandes institutions, le jury et la garde nationale: là où ces institutions sont violées, ou corrompues, ou éludées, ne dites pas qu'il y a les réalités de la liberté politique ; il n'y en a, tout au plus, que les vaines apparences. Or, pour la garde nationale, la loi est ouvertement violée, vous n'en disconviendrez pas; vous ne prenez pas même rengagement ou de l'exécuter à l'avenir ou de la faire abroger. Non ; vous vous bornez à répondre : Nous aviserons!.... Vous aviserez! alors qu'il s'agit d'exécuter une loi impérative? Mais il n'y a pas à aviser. Aviser, c'est se réserver de faire ou de ne pas faire : c'est donc subordonner à votre convenance, à votre bon plaisir, l'exécution d'une loi fondamentale de l'Etat... Messieurs, le jour où vous laisserez des ministres qui ont violé la loi organique d'une aussi grandeinstitution que celle de la garde nationale, vous donner pour toute satisfaction ces mots : Nous aviserons ! le jour où vous approuveriez par vos votes un pareil mépris de nos lois fondamentales, ah 1 Dieu veuille que le peuple ne cherche pas ailleurs que dans le parlement une sanction plus efficace à ses droits ! (Vive approbation à gauche.)
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C'était, en effet, un symptôme bien inquiétant que cette défiance, cette hostilité de notre gouvernement contre la garde nationale; ce gouvernement devait sa naissance à l'effort sublime de la bourgeoisie armée, c'est-à-dire de la garde nationale, et il avait si bien fait, que non-seulement il désobéissait à la loi, craignant de réorganiser la garde nationale dissoute dans plusieurs grandes villes; mais, depuis près de quatre ans, Louis- Philippe n'osait plus passer une revue de cette garde dans Paris : ce fait seul était une accusation pour le passé et un terrible pronostic pour l'avenir.
Cependant le terme de la législature approchait; le combat électoral qui allait se livrer devait être décisif, et de son issue dépendrait la ruine de ce système qui, battu en brèche en 1839 par M. Guizot lui-même, restauré par lui en 4840, ne se soutenait depuis six ans que par les moyens les plus forcés et les plus dangereux.
Par un accord tacite, avant de se séparer pour cette suprême lutte, on se donna rendez-vous pour s'expliquer à la tribune.
C'est à cette occasion que je fis un grand discours qui embrassait tout l'historique des différentes phases qu'avait traversées la politique du gouvernement et des Chambres depuis 1830 : c'était le manifeste de mon parti ; en voici quelques passages :
Je ne remonterai pas si haut que les deux orateurs qui ont commencé le débat (MM. Guizot et Duchfttel) : ils ont distingué trois périodes dans la politique depuis 1890, et fait remarquer que dans la première , qui s'est passée au milieu des agitations de la rue et des attentats, il n'y avait point eu de dissentiment dans la majorité : M. Thiers et M. Guizot étaient en effet alors unis dans un effort commun. Quant à nous, savez-vous pourquoi nous combattions, dès ce moment, cette politique? C'est qu'elle renfermait déjà en elle le germe de la politique aetuelle. (Vire approbation à
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gauche.) On nous a reproché d'avoir trop tôt averti le pouvoir et le pays : Dieu veuille que ceux qui nous font un tel reproche ne s'aperçoivent pas un jour que c'est trop tard qu'ils ont, eux, vu le mal et songé sérieusement à y porter remède!.... (Très-bien I ) Je prendrai la politique à une époque plus rapprochée de nous, et marquée, de l'aveu de tous, par un changement notable dans les esprits, t'était après le rejet de la loi d'apanage et de disjonction; à ce moment, un libéralisme modéré parut avoir reconquis la faveur du parlement. C'est à cette époque que, par une première concession, l'amnistie fut proclamée ; malheureusement le pouvoir, au lieu de s'avancer dans cette voie, s'arrêta tout à coup : alors se forma la coalition dont les principes furent hautement proclamés, éloquemment soutenus par les membres dirigeants du ministère actuel. Ces principes, ai-je besoin de les rappeler? ils se résument en ceci : Pour que la paix soit durable, il faut qu'elle soit digne, et elle ne peut l'être lorsqu'elle est achetée au prix de concessions qui blessent l'orgueil légitime de la nation: à l'intérieur, il ne suffit pas pour un gouvernement de vivre, de grouper autour de lui une majorité quelconque, ou même d'assister à une sorte de prospérité matérielle. Non : ce gouvernement est en outre obligé de prévoir, d'étudier attentivement l'action des institutions ; de voir si elles ne sont pas faussées par quelque vice radical, afin d'y pourvoir. C'était là le cri universel de toutes les oppositions d'alors, et elles étaient dans le vrai : aussi rencontrèrent-elles les sympathies générales du pays; la passion politique de la France se ranima : passion légitime, car elle .était excitée par les plus nobles sentiments, par l'amour de nos institutions et par le besoin impérieux alors et généralement senti de relever la moralité publique ainsi que l'honneur de la nation. Quoique arrivés au pouvoir par suite d'un accident de la politique étrangère, vous vous deviez à vous-mêmes età votre pays de garder quelque souvenir de ces sentiments, de ces passions dont vous aviez vous-même puissamment contribué à remplir tous les cœurs. On ne se joue pas impunément d'un grand pays. (Adhésion à gauche.) Six ans se sont écoulés depuis; vous êtes le seul ministère qui ait duré six ans. Le ciel est serein, dites-vous, le calme règne partout... Le pouvoir, croyez-moi, a ses illusions, et elles sont bien autrement dangereuses que celles de l'opposition : car les
illusions du pouvoir, l'histoire nous l'enseigne, se soldent par des révolutions. (A gauche : C'est vrail) Eh bien, qu'estce que depuis six ans le pouvoir a fait pour relever la dignité de votre politique extérieure ? qu'a-t-il fait, soit en faveur de la liberté intérieure, soit pour le soulagement des charges publiques, et même pour le bon gouvernement de ces intérêts matériels dont il vit et qui devaient être son triomphe... ?
Ici, je passe en revue les actes de la politique extérieure du ministère : le droit de visite concédé et lïnviolabilité du pavillon sacrifiée aux exigences de l'Angleterre, et cela au lendemain de l'outrage sanglant que nous avait infligé lord Palmerston ; notre prise de possession des îles Marquises bientôt suivie du désaveu de l'amiral Dupetit-Thouarset de l'indemnité payée à Pritchard; puis la déception du traité du Maroc, d'autant plus douloureuse, qu'elle contraste plus tristement avec les victoires de nos marins et de nos soldats; enfin, notre étrange intervention dans l'affaire du Texas.
Pour justifier cette intervention, dis-je, on a imaginé la grande théorie de l'équilibre américain. Ainsi voilà l'équilibre américain qui paraît dans le monde politique; c'est l'honorable M. Guizot qui lui a donné le baptême. (Il ne se doutait guère qu'un jour un Napoléon la reprendrait pour son compte à ses risques et périls à l'occasion du Mexique.) Vous vous dites engagés à résister à cette ten- • dance inévitable de l'Amérique, qui, dans son système flexible du fédéralisme, absorbe successivement tous les États qui sont en contact avec elle; mais cette tendance n'est qu'une conséquence forcée de l'influence irrésistible qu'exerce toujours une civilisation pleine de vie et de jeunesse sur une civilisation caduque et mourante. Vous vous faites une loi d'employer les forces de votre pays à combattre cette extension forcée de la grande république américaine, qui, il faut bien le dire, loin d'être un danger pour la France est au contraire une espérance. (Agitation.) Politique insensée, que repousse le peuple dans son admirable bon sens :
le public français sait bien que sur les mers l'équilibre ne peut s'obtenir que par l'union des forces américaines aux forces françaises; il sait bien qu'au jour de la lutte, plus l'Amérique sera forte, plus la France le sera et plus son action sera indépendante. (A gauche : C'est vrai ! très-bien ! ) Vous nous parlez des éloges que vous recevez des chancelleries des gouvernements absolus; quoi, vous, ministres d'un gouvernement issu d'une révolution populaire, vous vous gloriûez des suffrages de la coalition 1 Ah! ne vous en vantez pas trop, car si votre orgueil personnel en est flatté, votre pays n'a aucune raison d'en être fier. (Approbation à gauche.) Que dirai-je maintenant de ces réformes modérées et libérales qui formaient le programme que les hommes môme les plus conservateurs se disaient naguère prêts à signer des deux mains (mot d'un des conservateurs les plus enragés dans le parti de la résistance)? qu'est devenue cette disposition générale qui se traduisait par ce cri poussé sur tous les bancs, même des centres conservateurs :Ilya quelque chose à faire, quelque chose sur les incompatibilités, sur l'adjonction des capacités, sur le jury, sur la presse. Qu'avez-vous fait de toutes ces promesses? D'abord, défiants de votre majorité, vous avez cru qu'il était prudent de désavouer le programme d'immobilité de votre ami M. Jouffroy; mais vous vous êtes bientôt rassurés, et alors, à toutes ces réformes, vous avez opposé un veto formel, systématique. Il s'est cependant trouvé dans votre majorité quelques membres qui, plus préoccupés que vous des dangers de la corruption, ont voulu y porter remède; vous les avez repoussés. Sachez qu'il n'y a pas de véritable immobilité en politique: quand on n'avance pas on recule. (Très-bien ! ) Vous vous faites un titre de n'avoir pas employé la violence; la violence, après tout, suppose une certaine force de conviction que tout le monde n'a pas; la violence, disait Royer-Collard, est une immoralité moins odieuse que la fraude, et il avait raison : la violence a quelquefois ses réactions généreuses, elle peut retremper les caractères; la fraude les énerve et les dégrade...
Ici, je passe en revue toutes les grandes institutions de la France, et j'accuse le ministère d'avoir imprimé sur chacune d'elles les stigmates de la fraude.
Ainsi, le triage arbitraire des jurés par les préfets; le jury dépouillé de ses attributions constitutionnelles et par l'attribution faite à la Cour des pairs et par le droit reconnu aux juges civils de punir, par de fortes condamnations pécuniaires, les écrivains que les jurés ont acquittés; la presse périodique indépendante ruinée par les subventions payées à certains journaux et par le privilège des annonces accordé à d'autres. Enfin, pour résumer toute votre administration dans une phrase, vous avez tout accordé à l'étranger et vous avez tout refusé à l'intérieur. (A gauche : Très-bien ! ) Passons aux finances. Vous auriez dû profiter de l'état de paix, de la prospérité matérielle, de l'accroissement des revenus qu'il amène pour réduire la dette publique et soulager la France d'un fardeau qui sera bien lourd pour elle au jour du danger (prévision qui devait bientôt se réaliser), la conversion des rentes vous en offrait les moyens; toutes les voix vous la demandaient, vous ne l'avez pas voulu. C'est un spectacle déplorable que celui des subterfuges que vous avez employés pour éluder, sur ce point, la volonté persévérante de la Chambre... Quant aui intérêts matériels..., vous les avez flattés au gré de toutes leurs exigences..., vous leur qvez cédé tantôt la fortune publique, comme par le rejet de la conversion des rentes; tantôt notre puissance, comme par votre refus du traité de commerce réclamé par la Belgique : c'est que pour gouverner les intérêts d'une manière intelligente, il faudrait les dominer; et, pour cela, il serait nécessaire de prendre son point d'appui en dehors de ces intérêts eux-mêmes, c'est-àdire sur des forces morales ou politiques que vous repoussez. Croyez-vous que sir Robert Peel, s'il n'avait pas été le représentant nécessaire des sentiments politiques de son pays, eût pu faire ces lois sur les céréales qui blessaient si profondément les intérêts des grands propriétaires fonciers, et qu'il aurait eu le courage de jeter ce défi si hardi à la haute aristocratie de l'Angleterre ? Non , quand on ne puise sa force que dans les concessions fai tes aux exige n ces de l'intérêt privé on en devient l'esclave, on en accepte le despotisme capricieux et égoïste; et c'est ce qui est arrivé. Ëtonnez-vous, après cela, que le cercle se soit successivement rétréci autour de vous ; que les homme* même les plus prononcés de votre majorité s'en soient séparés. La môme chose est arrivée sous la Restauration, on a vu successivement se détacher d'elle des hommes éminenls
qui avertissaient le gouvernement et le pays, avertissement dont elle n'a pas voulu profiter ci dont vous ne profiterez pas plus qu'elle. (Écoutez i écoulez !) Messieurs, l'empire a pu séduire le pays, mais il ne le corrompait pas; ce sont les petits gouvernements qui corrompent. (Vive approbation à gauche.) Chacun a sa vie propre; les gouvernements qui n'ont pas la gloire, qui ne donnent pas la liberté, cherchent ailleurs leurs moyens de vivre, ils les trouvent dans cette misérable pratique de la corruption : or, la corruption appelle la corruption, car il est impossible d'éteindre cette soif ardente une fois qu'on l'a allumée, et tout gouvernement qui vit de la corruption périra inévitablement par la corruption. (Vive adhésion à gauche.) Croyez-vous que lorsqu'on a surexcité jusqu'au délire dans un pays le sentiment de l'intérêt sordide et de l'égoïsme, les conséquences ne s'en feront pas sentir jusque dans les mœurs privées : je n'ai pas besoin de fouiller dans le drame vivant des Cours d'assises pour apercevoir la relation fatale qui existe entre l'immoralité publique et l'immoralité privée. En outre, le propre d'une administration réduite à de pareils moyens, c'est de tout compromettre avec elle , c'est de ne pas craindre de risquer même l'avenir de tout un pays, et cela pour prolonger de quelque temps une misérable vie ministérielle... Quand j'entendais toutà l'heure M.Guizot(écoutez! écoutez ! ) se vanter de son effacement et faire remonter à la couronne tout le bien qui, selon lui, se faisait dans le pays, je me demandais si je n'étais pas dupe de quelque mirage et si celui qui parlait ainsi était bien ce même homme qui, naguère à cette tribune, en face d'une majorité soulevée d'indignation contre lui, dénonçait le ministre Mole comme ne couvrant pas assez la couronne. (Mouvements divers.) Les grands ministres, tels que Pitt, Chatam, tels que Casimir Périer dont j'ai été l'adversaire politique, mais dont j'ai toujours hautement apprécié le caractère, n'ont été vraiment grands que parce qu'ils ont eu cet orgueil intelligent de s'interposer sérieusement et de couvrir la royauté. (Vive approbation à gauche.) Ils ne permettaient pas que la responsabilité des actes du gouvernement remontât jamais jusqu'au roi, même en mettant sur ces actes cette étiquette de flatteur que vous y mettez. [A gauche : Très-bien 1 très-bien ! ) Mais ne savez-vous pas que ce qui est bien pour vous est mal pour d'autres, et que ce qui vous paraît bien aujourd'hui à vous-mêmes peut,
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selon les éventualités de la politique, vous paraître funeste dans quelque temps? Attribuer à la couronne ce bienrelatif, c'est donc charger le roi de la responsabilité de tous les événements. (A gauche: Très-bien! très-bien!) Quant à moi, quoique résolu à remplir dans toute son étendue mon devoir de loyal député, je ne veux pas être exposé à rencontrer le roi dans nos luttes. Non, je ne veux même pas avoir raison sur lui. (Très-bien! très-bien ! ) La politique que vous suivez, vous l'appelez imprudemment : la pensée du régne, et vous avez mis ces paroles si compromettantes dans le discours de la couronne, et puis vous nous dites que la monarchie est difficile à établir dans ce pays; je le crois bien; dans de pareilles conditions, elle n'est pas seulement difficile, elle est impossible. Ou bien la monarchie constitutionnelle se renfermera dans son suprême arbitrage, planant sur nos débats sans y prendre part : elle ne rencontrera, dans ce cas, que des respects (très-bien ! très-bien ! ) ; ou bien, elle rencontrera des ministres que vous caractérisiez si justement naguère par une citation brûlante de Tacite, que vous ne répéteriez pas aujourd'hui (rires approbatifs à gauche); de ces ministres qui mettent leur gloire à s'effacer, à faire remonter à la couronne la responsabilité de toute une politique qu'il leur plaît d'appeler bonne, et alors dans les luttes que cette politique provoquera, c'est elle qui se trouvera en butte aux attaques. Comme les dieux d'Homère, qui se mêlaient aux combats des mortels, elle s'exposera à recevoir des blessures, et s'il arrive que, par une de ces réactions de l'opinion qui sont dans les conditions de tout gouvernement représentatif, ce que vous considérez comme bien soit aux yeux du public un mal; que, par exemple, cette paix honorable dont vous vous vantez ne soit à ses yeux qu'une suite de concessions déshonorantes ; que ce que vous appelez le libre jeu des institutions ne soit, dans son opinion, qu'une pratique ouverte et permanente de fraudes et de corruptions? Ah! si une telle réaction se produit, que du moins elle ne dépasse pas ces bancs. (Très-bien ! très-bien ! ) Les prestiges du droit divin, de la tradition même se sont évanouis; si la main du roi se laisse apercevoir dans la lutte et si c'est elle qui frappe les coups dont souffre l'opinion, elle ne sera, croyez-moi, ni honorée, ni bénie ! (Assentiment à gauche.) Je suis profondément dévoué à la monarchie constitutionnelle de mon pays; je l'ai considérée et je la considère toujours comme
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une nécessité absolue, et mes convictions, malgré de bien tristes déceptions, ne se sont pas affaiblies depuis 1830. Eh bien! gardons-nous de donner raison aux ennemis secrets de celte monarchie, car si elle est attaquée en bas de l'échelle sociale par l'ignorance et la passion, elle l'est plus encore peut-être dans les sommités par les préjugés. Elle n'a pas encore acquis son droit de cité dans la vieille Europe où elle n'est que subie : savez-vous ce qu'on dit dans certains cabinets? Oui, ce gouvernement révolutionnaire marche, mais cela tient à la vie d'un homme! (Mouvement.) Donnez un démenti à ces espérances de vos ennemis, comme à ces inquiétudes de vos amis; préparez la transition que la Providence nous refuse; par la vérité, la vigueur des institutions, remplissez le vide immense que ferait cette haute personnalité, le jour où Dieu l'appellerait à lui. (Mouvement prolongé.) Vous dites que vous avez fait de grands sacrifices pour reconstituer ce que vous appelez le parti conservateur?Grands, en effet, ont été vos sacrifices, car il vous a fallu franchir un bien immense espace pour, en sortant des rangs de la coalition, en venir au point où vous en êtes. Eh bien, c'est là qu'est le secret de votre impuissance à donner au pays les satisfactions qu'il réclame. Non, vous n'êtes pas libres I... Sa*ez-vous pourquoi ? Dussé-je vous blesser, je dirai ce mot P^»ce qu'il est vrai, c'est que vous êtes un ministère d'arn- /J*^****- Oui, amnistiés aux jeux de votre majorité qui a eu ^•^ueoup a vous pardonner ; on ne commande pas à ceux lui on a reçu le pardon. Au lieu de vous mettre résolu* - Ht à la léte de la petite fraction de ce parti qui aurait disposée a suivre une politique plus saine et plus libé- C, "m* rvi-ziIù von* ultarher à suivre la volonté de cette 3 faction plus nombreuse, mais ■ .si plus obstinément ""jnnér. a l'i inin-iliij 1 1.-. ;m;iiKlt-i' qu'elle est par u
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qu'il donnait un suprême avertissement pour l'avenir, tout à la fois au pays et à la couronne : malheureusement le pays légal ne le comprit que très-imparfaitement, et la couronne s'obstina de plus en plus dans ses voies.
L'élection eut lieu après ce débat, et la nouvelle Chambre fut convoquée pour le M août 1846.
Dans un banquet donné à Lisieux, M. Guizot, parlant à ses électeurs, avait prononcé ces paroles : Toutes les politiques vous promettent la réforme; mais il n'y a que celle des conservateurs qui puisse vous la donner. Ces paroles firent-elles perdre quelques voix à Topposition, nous ne pourrions pas l'affirmer. Quoi qu'il en soit, une majorité ministérielle sortit du scrutin électoral ; mais cette majorité, quoique augmentée en nombre, était devenue moins confiante dans la bonté du système politique suivi jusqu'alors : quelques doutes sur les dangers de ce système commençaient à se répandre, surtout parmi les nouveaux députés. Il arriva même un jour, à la grande stupéfaction des centres, où l'un des nôtres, M. de Maleville, obtint la majorité pour la vice-présidence : c'était encore un avertissement; il ne fut pas plus écouté que tous les autres.
La vérification des pouvoirs fut l'occasion d'un débat prolongé et très-animé :
J'admire, disais-je, autant que j'honore la courageuse persévérance de mes amis dans une lutte où les chances sont aussi inégales. Un mot échappé aux ministres expli* que leur confiance dans ces moyens de corruption que nous pensions avoir flétris et condamnés à jamais et qui cependant se sont reproduits avec plus de cynisme : l'enquête parlementaire de 1842 n'a servi à rien, a dit un de ces ministres. Elle n'a servi à rien I cela n'est que trop vrai; car ce que la législature précédente avait entendu poursuivre et réprimer en 1842 n'a fait que se reproduire en i& 46 avec une nouvelle force et une plus grande audace. Cette mesure
n'a rien préveau; elle n a servi qu'à une chose : à faire sentir aux ministres la nécessité, une fois entrés dans une pareille voie, de s'assurer à tout prix le succès, qui pour eux était l'impunité. (Approbation à gauche. — Réclamations au centre.)
M. Guizot, sans trop désavouer les procédés de corruption et d'intimidation que nous l'accusions d'avoir employés dans l'élection, cherchait ainsi à en atténuer la gravité :
Je me suis étonné et affligé, disait-il, de voir chercher pendant près de quinze jours dans tels ou tels petits incidents, telles ou telles petites causes, la véritable origine, la vraie explication de ce qui vient de se passer dans les élections dont cette Chambre est sortie... Un grand fait s'est manifesté dans les élections qui viennent -de s'accomplir : le pays a donné son adhésion sérieuse et libre à la politique qui se présente devant lui. Ne cherchez pas l'explication de ce fait dans quelques prétendues manœuvres ou misères électorales : prenez-la dans les véritables sentiments du pays, dans son intelligence, dans l'idée qu'il se fait de sa situation et de la conduite de son gouvernement. (Mouvement prolongé d'adhésion au centre.)
. Je ne demanderais pas mieux, répondis-je au ministre, que de reconnaître à nos institutions le caractère de grandeur et de moralité qu'elles devraient avoir, et si nous combattons avec quelque vivacité le ministère, c'est parce que nous sommes profondément convaincus qu'il les abaisse et les altère : nous ne demandons qu'une chose, la liberté de discussion et la loyauté dans les élections. Nous acceptons les résultats du combat, pourvu qu'il ait lieu à armes égales: or, la lutte est-elle loyale et égale, lorsque vous mettez dans un des deux plateaux de la balance toutes les faveurs dont vous disposez et que vous vous adressez, non à des opinions, mais à de vils calculs égoïstes ? Vous faussez ainsi le verdict du grand jury national; vous pervertissez jusque dans son essence le gouvernement représentatif et vous appelez cela des misères. Ah ! croyez-moi, il ne peut se produire un mal plus grand, plus dangereux pour notre pays que ces misères,
et je regrette profondément que ce mal ne soit pas ressenti comme il devrait l'être de tous les côtés de cette Chambre.
De tout ce débat il ne resta qu'un peu plus d'obstination dans le gouvernement et la majorité, et plus d'irritation dans les masses.