CHAPITRE XII
Ce fut dans l'automne de 1846 que je fis mon voyage d'Orient.
J'étais curieux de voir de plus près cet Orient dont nous avions naguère agité à la tribune les destinées, et qui renferme encore dans ses flancs le terrible problème dont la solution peut, d'un moment à l'autre, bouleverser le monde.
J'avais, pendant plusieurs années, reçu chez moi, lorsqu'il était ambassadeur de la Porte Ottomane en France, le célèbre Reschid-Pacha qui, devenu grand vizir, me pressait beaucoup de faire le voyage de Constantinople. Je m'y rendis après la session, en passant par la Grèce.
Je m'arrêtai un jour à Athènes; je visitai les ruines de l'Acropole, et mon guide, en me racontant les péripéties du siège que les ruines de cette citadelle avaient soutenu contre les Turcs, me montrait encore la pierre où notre colonel Fabvier, qui s'était voué courageusement à l'affranchissement de 6e brave peuple, avait établi sa résidence habituelle. J'assistai à une séance de la Chambre des députés et me fis déi. 27
418 MÉMOIRES D'ODILON BARROt.
signer tous les hommes qui avaient joué un rôle dans la guerre de l'indépendance : ils conservaient, même sous l'habit du législateur, le caractère et les allures de chefs de bande. Je visitai et n'admirai pas le palais du roi, construit en entier en très-beau marbre blanc, mais qui, par la lourdeur et la vulgarité de son architecture, jure avec les chefs-d'œuvre de l'art antique dont les ruines l'entourent. Le contraste choquant qu'offre ce palais, vraie caserne de soldats allemands, avec les vestiges qui rappellent la belle Grèce, répond assez bien d'ailleurs à l'énorme bévue que les puissances ont commise en imposant une monarchie allemande à ce peuple dont le génie est si vif et le caractère si pétulant ; bévue dont une autre conséquence a été de donner à la nation grecque des aspirations et des ambitions qu'elle ne peut pas satisfaire. La resserrer dans des limites si étroites, tout en lui faisant une monarchie, n'était-ce pas lui inoculer le besoin incessant de les franchir et de se jeter sur ses voisins? Ce sont autant de contre-sens qui expliquent les agitations de ce peuple et l'impossibilité d'y asseoir rien de fixe. — J'en raisonnais avec le président du conseil, que j'avais connu à Paris, le général Coletti : il se désolait des embarras contre lesquels il luttait courageusement, mais en vain ; il me disait que tel était encore le caractère primitif de ce peuple grec, qu'on n'y pouvait lever les impôts en argent, mais seulement en nature : ce qui, selon lui, suffisait k motiver la détresse financière de ce pays et l'impossibilité où il était de faire honneur à ses engagements envers les puissances protectrices. En entrant chez lui et en en sortant, j'eus à traverser une foule de palicares étendus sur les escaliers; oisifs et armés. Cela me rappelait notre ile de Corse, où la vie du clan et de la tribu domine encore.
Après avoir relâché à Smyrne et y avoir passé qtiel-
VOYÀGB EN ORIENT. 419
ques heures, très-suffisantes pour visiter les environs de cette ville et ses riches bazars, je me rembarquai, traversai l'Ànti-Bosphore, passai devant les rivages troyens et arrivai enfin à Constantinople par le plus beau soleil couchant.
J'étais fort prévenu en faveur du magnifique panorama qu'offre Constantinople lorsqu'on y aborde par la pointe du Vieux-Sérail ; mais la réalité dépassa mon attente, à la différence de la rade de Naples, que j'ai trouvée au-dessous des récits que j'en avais lus. Rien n'est plus imposant que cette masse de dômes et de minarets qui s'élèvent des deux côtés de laCorne-d'Or, alors surtout qu'ils sont étincelants des rayons d'un beau soleil couchant. Un Anglais a dit qu'après ce premier coup d'œil il fallait bien se garder d'entrer dans la ville ; et il avait raison, car, une fois engagé dans ces rues montantes et tortueuses, toutes remplies d'ordures et qui ne sont jamais nettoyées que par des chiens errants et des vautours, rien ne répond à votre première impression. Le vieux sérail, la mosquée de Sainte-Sophie, quelques palais de plaisance du Grand Seigneur sur les rives du Bosphore et deux à trois cimetières méritent cependant d'être visités. Mais je n'écris pas pour reproduire des descriptions que tant de voyageurs ont déjà faites : ce n'est pas en touriste, c'est en observateur et en homme politique que je visitais ces lieux.
Dès mon arrivée, je reçus les visites et les invitations du grand vizir et de tout ce qu'il y avait d'éminent dans le monde officiel. Le Grand Turc daigna m'adresser, avec son nicham, des présents magnifiques, dont je fus très-embarrassé. Mon premier mouvement fut de renvoyer tout cela ; mais on me fit observer que ce serait mal répondre à des témoignages de bienveillance. Notre ambassadeur, M. de Bourqueney, m'expliqua d'ailleurs que l'espèce d'affectation que le
Grand Ti^rc apportait dans cette réception toute princière faite à un simple particulier, que recommandaient tout au plus quelques discours de tribune, tenait à des considérations politiques que je devais me garder de contrarier. La Porte Ottomane était alors, en effet, en grande délicatesse avec la Russie, qui, se prévalant du secours qu'elle avait amené aux portes de Constantinople, lorsque cette capitale était menacée par Ibrahim-Pacha, affectait une sorte de droit de suzeraineté dans les États du Grand Seigneur, y favorisait les intrigues grecques et arméniennes, et se préparait, par un protectorat insolent, à y exercer bientôt une domination absolue. De là, une réaction très-prononcée de la Porte Ottomane contre l'influence russe, réaction que la France et l'Angleterre, cette fois parfaitement d'accord, encourageaient de toute leur force. Me trouvant à Constantinople dans ces circonstances, c'était le représentant du libéralisme d'Occident que le Grand Turc affectait d'honorer en moi, pour faire échec aux prétentions du despotisme moscovite. Je me laissai donc faire, un peu surpris de me voir en si grand honneur auprès du plus absolu des gouvernements.
Dès le lendemain de mon arrivée, j'assistai, dans une place choisie, à la revue que le sultan passait de ses troupes: je fis peu de remarques sur les soldats, qui paraissaient manœuvrer ass'ez bien, grâce à des instructeurs français fort distingués, avec lesquels je ne tardai pas à me lier ; je fus seulement frappé du sansfaçon avec lequel en agissaient les généraux ottomans: l'un d'eux, qui commandait l'artillerie, se fit tout simplement apporter sur le terrain des manœuvres un coussin, sa pipe et son café, et se mit tranquillement à boire et à fumer, accroupi sur son divan, pendant que son artillerie faisait rage.
Je vis arriver bientôt, du lieu où j'étais placé et qui
dominait le champ de manœuvre, une longue file de chars ou arabas traînés par des bœufs aux cornes dorées et enrubanées ; une escorte de cavaliers précédait et suivait ce convoi qui s'avançait lentement vers nous. J'étais fort intrigué de savoir ce que renfermaient ces voitures si bien escortées, et j'avais placé, selon une vieille habitude, mon lorgnon sur mon nez dans une position inverse , ce qui , plus d'une fois , même à Paris, m'a attiré les plaisanteries des badauds. Aussitôt que les chars s'approchèrent, les rideaux qui les couvraient s'agitèrent et j'entendis partir des éclats de rire : c'étaient les dames du sérail qui s'égayaient à mes dépens et pour qui mon lorgnon était un sujet d'hilarité. Je ne demandais pas mieux que de leur fournir cette petite récréation, et je restais imperturbable ; mais un Anglais indiscret (rien n'est sacré pour un touriste) se permit de tirer son album et d'y crayonner la scène dont nous étions témoins. Le chef des eunuques vint alors nous prier très-poliment de nous reculer de quelques pas.
Je vis, le lendemain, le sultan sortir de la mosquée et fus frappé du caractère noble et un peu mélancolique de sa figure ainsi que du respect religieux avec lequel la foule de ses sujets l'accueillait; il est pour eux le représentant du prophète, et les croyances de ce peuple se sont très-peu altérées au contact de notre civilisation : c'est tout à la fois une force et un obstacle. Si on veut civiliser les musulmans, il faudra commencer par détruire cet obstacle sans être bien assuré de remplacer la force qui en dérive par une autre force équivalente. Là est la grande difficulté de la régénération de l'empire turc.
J'en causais souvent avec Reschid-Pacha , très-dévoué à son pays, mais aussi peu croyant que possible, affranchi qu'il était de tous préjugés par la tendance philosophique de son esprit,
« Vous luttez, lui disais-je un jour, contre des difficultés qui me paraissent insolubles; si vous aviez une statistique bien faite dans votre pays, elle vous apprendrait probablement que la population musulmane va tous les ans décroissant en nombre, en richesse et en lumières; tandis que les populations grecques, arméniennes, juives, suivent une progression toute contraire; d'où ce résultat fatal, qu'au bout d'un certain temps la disproportion deviendra telle, qu'il faudra bien que la domination se déplace et aille là où sont la richesse, le travail, le nombre et l'intelligence. Déjà, votre empire ne vit qu'artificiellement et doit son existence plutôt aux rivalités des autres puissances qu'à sa vitalité propre; je n'ai, d'ailleurs, pas besoin de statistique pour voir que votre population est en déclin : les enfants que je rencontre sont, pour la plupart, malingres et mal venus; cela pourrait bien tenir à la manière dont la famille est constituée chez vous et à la difficulté d'y vivre ; je ne vois pas dans les rues de Constantinople le moindre fonctionnaire, sans qu'il soit accompagné de cinq ou six serviteurs, l'un portant sa pipe, l'autre son parasol, l'autre ses armes, un quatrième son portefeuille, etc.; ajoutez à cela les femmes nombreuses qu'il entretient : comment voulez-vous que cet être ne dévore pas à lui seul la substance d'une foule de ses semblables, et cela en tarissant les sources de la reproduction?»
Le grand vizir convenait de la vérité de mes observations, mais il soutenait que le remède à ce mal notait pas impossible : d'abord, le Coran ne prescrivait pas, me disait-il, d'avoir plusieurs femmes, il se bornait à les tolérer, et il se citait comme exemple; il n'avait, lui, qu'une femme, et s'en vantait. Pourquoi n'aménerait-on pas la nation entière à répudier les harems, pour s'en tenir à une seule femme légitime?
« Oui, lui répondis-je, mais il faudrait que le sultan en donnât l'exemple. Le peut-il? le Coran ne s'y oppose-t-il pas? et tant que le chef de l'État aura des centaines de femmes, l'abus sera indestructible et ses conséquences se feront sentir. »
Reschid-Pacha reconnut, avec moi, que là était le nœud de la difficulté, indépendante de l'influence du climat et de la puissance des habitudes : il avouait que le Coran ne saurait admettre que le représentant du prophète prît pour compagne et élevât jusqu'à lui une femme qui, dans la loi religieuse, est réputée d'un ordre inférieur à l'homme. Celui qui ne mange jamais en public et n'admet personne à sa table, de peur que quelqu'un ne voie qu'il a les mêmes besoins que les autres hommes, ne saurait faire asseoir sur son trône, à côté de lui, une femme légitime.
Mais, pour le reste des musulmans, il serait possible, ajouta-t-il, à l'aide des ulémas qui sont dans les mains du gouvernement, de faire parler le Coran et de prescrire l'unité dans le mariage, comme en Occident.
« Je crains, lui répliquai-je, que, même sur ce point, vous ne vous fassiez illusion : en dehors du corps des ulémas, c'est-à-dire de votre clergé officiel, n'avezvous pas une foule de sectateurs fanatiques qui ont sur les masses bien plus d'influence que vos ulémas et auxquels vous auriez affaire? »
Reschid-Pacha se recueillit, et au bout de quelques moments: « Oui, me dit-il, la difficulté est grande; mais là oh il y a une question de vie ou de mort, il n'est pas permis de mesurer les obstacles. »
Quelques jours après, je fus à même de me confirmer dans mon objection : j'étais assis à côté du grand vizir, sur son divan, dans le cabinet qu'il occupait dans les vastes bâtiments de la Porte Ottomane; il était entouré de plusieurs grands fonctionnaires. Un officier de service vint lui annoncer tout bas la
présence d'un Turc qui demandait à lui parler ; aussitôt, je vis le grand vizir se lever, aller au-devant du visiteur et se confondre en saluts et salamalecs envers lui : ce Turc était un vieillard couvert de haillons, mais portant le turban vert; lorsque je demandai à Reschid l'explication de cette réception extraordinaire et de cette dérogation à toutes les lois de la hiérarchie, si rigoureusement observées en Turquie, il m'avoua que cet homme qu'il avait reçu avec tant de distinction était un des derviches les plus fanatiques, mais aussi les plus révérés par le peuple, et que c'était un homme à ménager : « Vous voyez donc bien, lui dis-je, que vos ulémas ne sont pas les seuls à convertir, et que la difficulté est plus grande que vous ne le disiez. »
A quelques jours de là, je fus admis à l'audience du sultan, qui m'adressa une espèce de compliment en turc, mais où se glissaient quelques mots de la langue française, qu'il apprenait en ce moment, et parmi lesquels je saisis celui de civilisation ; j'en fis le thème de ma réponse, louant les efforts qu'il faisait pour introduire la civilisation dans son pays; je le félicitai surtout d'avoir eu le courage d'introduire la vaccine dans son empire, et d'avoir bravé ce préjugé oriental qui commande une résignation passive à tous les fléaux comme venant de Dieu.
Le corps diplomatique était présent, et l'audience était vraiment imposante. Je m'en tirai de mon mieux; seulement, comme il est d'étiquette qu'on sorte à reculons, en me conformant à cet usage, je manquai de renverser une table chargée de riches porcelaines, ce qui fit rire le Grand Seigneur lui-môme, et par conséquent toute l'assistance '.
1 . Voici comment le journal le Siècle, dans le numéro du 6 novembre 1846, rendait compte de cette audience :
« Nous ligona dans la correspondance de ConsUnlinople du 19 oc-
Au diner du sultan, les ministres et les ambassadeurs étaient également conviés : nous partîmes, l'ambassadeur de France, celui d'Angleterre et moi, de la maison de plaisance de l'ambassade anglaise qui est
tobre : « ... M. Odilon Barrot, qui avait assisté dans la foule à l'inau-
« guralion do l'École polytechnique par le sultan, n'a pu garder
« l'espèce d'incognito qu'il voulait s'imposer. L'honorable député est
« devenu l'objet de l'empressement de tous les hauts fonctionnaires
« turcs; la juste considération dont il jouit en France, la haute et
« importante position qu'il y occupe, auraient suffi pour lui assurer
« ici une brillante réception ; mais comme il connaît d'ailleurs, de
« longue date, plusieurs des membres du cabinet : le grand vizir,
« Reschid -Pacha ; le ministre des affaires étrangères, Ali-Effendi;
« Fethy-Ach met-Pacha, etc., aussi a-t-on pour lui les plus grandes
« prévenances. Nous dirions qu'on veut l'enguirlander, si ce mot dont
« on se sert en Russie pour indiquer tous les moyens auxquels on a
« recours dans le but de tromper les étrangers sur le compte du gou-
« vernement et l'état du pays pouvait s'appliquer dans cette circon-
« stance. Le ministère turc no veut qu'une chose, c'est de bien per-
■ suader M. Odilon Barrot de ses bonnes intentions et le convaincre « des progrès qui, quoi qu'on en dise, se sont réalisés à l'ombre de t la paix, avec un sultan qui veut le bien et grâce souvent à l'inter-
• vention bienveillante des gouvernements occidentaux. Samedi ,
• M. Odilon Barrot s'est rendu à la Porte, où il a successivement « visité le grand vizir, le président du conseil suprême de justice et « le premier drogman de la Porte Ottomane. Partout il a été accueilli « comme un homme qu'on a plaisir à voir, pour lequel on a une « extrême considération, dont on tient infiniment à se concilier la « bienveillance. L'illustre orateur sera présenté au sultan un de ces « jours ; il assistera avec le corps diplomatique à un grand dîner que
■ Sa Hautesse doit donner au prince Léopold de Bavière. L'ambas-
• sadeur de France lui-même s'est mis en frais pour M. Odilon
• Barrot : M. le baron de Bourqueney s'est empressé de mettre à la « disposition du chef de la gauche dynastique des personnes de son « ambassade, chargées de l'accompagner partout et de lui servir « d'interprètes. »
Plus tard, dans son numéro du 23 novembre, le même journal décrivait ainsi, d'après le Journal des Débats, l'audience que le sultan avait daigné me donner : « S. M. (. le Sultan, qui n'ignorait pas la haute réputation de l'illustre député français qui se trouve en ce moment à Gonstantinople, M. Odilon Barrot, a daigné lui faire, le 21 octobre, au palais de Tchéragan, un accueil dont M. Barrot a été touché et dont il gardera longtemps le souvenir. S. M. I. lui a dit :
« Je suis enchanté de vous voir : j'ai beaucoup entendu parler de
au fond du Bosphore, près de son embouchure dans la mer Noire : le bateau à vapeur qui nous portait rencontra, en route, celui sur lequel était l'ambassadeur russe , et nous le dépassâmes à la grande joie
« vous ; je connais vos sympathies pour mon empire. J'espère que « l'opinion publique, en France, me tiendra compte de mes eflorti * en faveur de la civilisation. » (Le sultan a prononcé ce net en français.)
« M. Odilon Barrot a répondu : ' « Sa Majesté Impériale me par* i donnera l'émotion que j'éprouve en ta présence. J'étais loin de « m'attendre à l'honneur d'être admis devant Elle, honneur dont je « suis redevable à la sincérité des vœux que je forme pour qn'Elle « réussisse dans l' accomplissement de la grande et difficile mission « que son père a commencée et qu'Elle est chargée d'accomplir. La « puissanee de l'empire ottoman importe non-seulement à la Tor- « quie, mais elle intéresse(à un haut degré l'indépendance des autres t peuples et la paix du monde aussi ; sur ce point il n'y a qu'une « opinion en France, et je suis heureux de pouvoir en donner Fassu- « ranee en toute sincérité à Sa Hauteese, sans être gêné par aucune c convenance officielle. »
a Le sultan a repris : « Je connais les vieux sentiments de la Frwmee, « et je compte sur son appui, »
« Ensuite S. H. 1. le Sultan demanda si M. Odilon Barrot avait visité Gonstantinople et ses nouveaux établissements ? — M. Odilon Barrot répondit t s Qu'il avait admiré toutes les merveilles que la c Providence s'est plu à réunir sur ce point du globe ; mais que ce c qui ayait le plus excité son intérêt, c'étaient les progrès que le « sultan avait déjà réalisés; que déjà il avait triomphé de deux « fléaux qui désolaient ces contrées et décimaient son peuple : la peste c et la petite vérole ; que l'Europe n'avait pas vu sans admiration « le concours que S. M. I. a daigné accorder à la propagation de la c vaccine ; que de tels bienfaits envers son pays et l'humanité dec vaient lui donner confiance et l'encourager à persévérer dans cette « noble voie. »
« Le sultan a invité M. Odilon Barrot à assister au banquet que Sa Hautesse donnait ce jour-là à S. A. R. le prince Léopold de Bavière. L'illustre orateur a reçu du sultan des témoignages nombreux d'estime et de considération.
c Le 39, il s'est rendu à Thérapla pour prendre congé de l'ambassadeur de France, après avoir fait une excursion jusqu'à Belgrade où il a visité les aqueducs et les beaux réservoirs d'eau du sultan Sélim et du sultan Mahmoud. 11 part aujourd'hui pour Alexandrie sur le bateau égyptien que S. A. Méhémet-Ali, pacha d'Egypte, a mis à sa disposition par l'organe de S. E. Artim-Bey. »
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des Anglais, qui poussèrent des hourras en l'honneur de ce puéril triomphe. La table, chez le sultan, était splendidement servie, les grands officiers étaient derrière chaque convive, faisant l'office d'échansons ; du reste, des vins de toutes provenances étaient prodigués, ce qui annonçait un certain relâchement dans l'observance de la loi musulmane. Le sultan n'était pas présent; il était représenté par le grand vizir qui porta sa santé avec un grand verre de vin de Champagne qu'il avala en l'honneur du représentant du prophète ; et nous l'imitâmes. Après le dîner, on se réunit dans une grande salle entourée de divans : le café et les pipes furent apportés, et bientôt nous fûmes environnés d'un nuage qui laissait à peine la faculté de respirer, ce qui me força à sortir avant les autres convives.
Du reste, la conversation, quoique très-réservée, porta à peu près exclusivement sur les affaires d'Europe : le parti de la réforme était alors en grande faveur à la Porte, et presque tous les membres du vieux parti turc avaient été exilés ou disgraciés ; aussi, bien des palais sur les bords du Bosphore étaient-ils fermés du côté de la mer, et lorsque j'en demandais la raison, on me répondait que, lorsqu'un Turc a le malheur de tomber dans la disgrâce du Grand Seigneur, il doit s'interdire la lumière.
Mon attention fut particulièrement frappée par un de ces magnifiques palais qui bordent le Bosphore, et qui donneraient une grande idée de la richesse de ce peuple, si on ne savait pas que derrière ce rideau de riches habitations, et à quelques centaines de mètres à peine, règne le désert et se déroule une contrée à peu près inculte, où les routes ne sont pas autrement tracées que par le piétinement des chevaux et des chameaux : c'était celui de la sœur du sultan, et ce n'est pas sans étonnement que j'appris que c'était là
que s'élevaient et étaient préparées, pour le sérail, les jeunes filles qui, un jour, se disputeraient les faveurs du maître : c'était aussi dans ce palais que, pour assurer la succession et prévenir les guerres civiles , les nouveaux-nés étaieht présentés au sultan sur un plat d'argent et immédiatement étranglés. Quels usages et quelles mœurs!
Le vice-roi d'Egypte, ayant appris que j'étais à Constantinople, avait fait avec mon frère Adolphe, alors consul général de France en Egypte, ce singulier marché : J'enverrai chercher votre frère à Constantin nople par un de mes bateaux à vapeur; il viendra au Caire, et là 9 je le retiendrai pendant quinze jours ; après quoi, je le rendrai à sa liberté, et mettrai à sa disposition, pour remonter le Nil et visiter la Haute-Egypte, et mes bateaux et mes serviteurs. — J'acceptai et me voilà voguant vers Alexandrie par une assez mauvaise mer et sur un petit bateau à vapeur en fer, manœuvré par des Arabes. Lorsque la nuit je montais sur le pont, au milieu des vagues qui souvent balayaient tout le navire, les marins couverts de leurs capuchons bruns m'apparaissaient, ressemblant plus à des esprits infernaux qu'à des humains : toutefois, je dois leur rendre cette justice, qu'ils étaient beaucoup plus attentifs à remplir leurs devoirs religieux que nous autres chrétiens. Ils ne manquaient jamais de se prosterner matin et soir, le visage tourné vers la Mecque, et ils avaient tous de gros chapelets à la main : j'aurais souvent désiré qu'ils s'occupassent un peu plus de leurs manœuvres, et un peu moins de leurs dévotions.
Nous arrivâmes à Alexandrie pour entendre le fatal coup de canon qui annonçait la fermeture du port, et nous fûmes obligés de stopper toute la nuit, ballottés par les vagues, ce qui est une position fort désagréable.
Je ne dirai rien d'Alexandrie, qui ressemble fort à Marseille par ce mélange étrange de toutes les races, cette confusion de tous les costumes, de toutes les langues du monde qu'on retrouve dans ces deux ports de mer. Alexandrie est assez peu orientale ; la colonne de Pompée n'est qu'une ruine et un souvenir mélancolique. Le palais du vice-roi est vaste, admirablement situé, mais n'a pas de cachet particulier.
Mon frère m'attendait : nous fîmes quelques visites dans les environs , entre autres au fils de Méhémet- Ali, Saïd-Pacha, qui devint lui-même vice-roi, après la mort de son frère aîné Ibrahim. Il était relégué dans un palais d'été fort élégant, où il menait joyeuse vie : son père, après avoir payé deux ou trois fois ses dettes, lui avait imposé cette espèce d'exil. Enfin, j'arrivai au Caire : le profil lointain des Pyramides qui se dessinent à l'horizon ; l'immensité du désert, dont les sables mordent sur le Nil ; les palmiers, les processions de chameaux chargés ; les derviches à barbes blanches, portés gravement sur des ânes ; les fortes senteurs des plantes aromatiques ; le cri aigu des marchands ; le grincement des sacquias, espèces de pompes à l'aide desquelles on fait monter l'eau du Nil pour arroser les terres riveraines ; .tout jusqu'aux misérables huttes de boue des fellahs , leurs haillons hideux et trop souvent leurs yeux affectés d'ophthalmies, tout vous avertit que vous êtes entré en plein Orient.
Dès mon arrivée au Caire, je fus présenté à Méhémet-Ali à Schoubra, pavillon d'été, où il passait régu-
fièrement toutes les matinées : il me fit le meilleur accueil, et tout de suite commença dette série de questions et d'informations qui devaient durer quinze jours. Son esprit ardent et curieux était avide de connaître toutes les particularités de notre organisation française.
La conversation à la turque, avec les repos que l'usage de la pipe et l'intervention d'un interprète rendent nécessaires, a quelque chose de grave et de réfléchi qui ne me déplaisait pas. Je vois encore ce vieillard, avec sa figure expressive, ses regards habituellement doux et presque paternels, mais prenant parfois des reflets fauves qui inspiraient une sorte de terreur : je le vois encore nous racontant le massacre des mamelucks et celui des janissaires, et se soulevant à moitié de son divan pour revendiquer tout l'honneur de ce dernier fait ; je vois ce même homme avec son expression bien différente et pleine de bonté, nous invitant, mon frère et moi, à prendre place à côté de lui sur son divan ; puis les esclaves nous apportant, l'un le café, l'autre des pipes magnifiques dont je me servais, par parenthèse, assez gauchement d'abord, mais auxquelles j'avais fini par m'habituer. Le ministre des affaires étrangères, Artim-Bey , nous servait d'interprète : il se tenait humblement à quelques pas de distance, attentif à recueillir et traduire nos paroles. Il serait trop long de reproduire tous nos entretiens, qui roulaient surtout sur la politique, sur l'administration et sur les événements contemporains: je n'en ai pas, d'ailleurs, tenu note; je le regrette, car ils offraient presque toujours un grand intérêt.
Je me rappelle qu'il témoignait un assez grand mépris pour le gouvernement turc. « Ce sont des enfants, répétait-il souvent, ils ne savent pas gouverner, ils perdent l'empire ottoman. » Comme je me permettais d'objecter que cependant le sultan Mahmoud,
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ui avait conçu et exécuté la destruction des janisiires, ne pouvait guère être traité d'enfant / Ce n'est as /ut, c'est root, s'écria-t-il, qui ai tout dirigé d'ici: sans toi il h* eût rien pu faire. Ses yeux lançaient des éclairs, tje retrouvais alors en lui l'homme qui, après avoir éuni les mamelucks dans la citadelle du Caire, avait roidement donné Tordre de les massacrer tous.
Une autre fois, nous parlions de la guerre de la îrèce dans laquelle son fils Ibrahim et les troupes égyptiennes avaient joué un rôle principal, et je me permettais de vanter le courage des Grecs et leur patriotisme. — Il m'interrompit : « Ce ne sont pas des hommes, me dit-il, ils sont plus forts en vanterie qu'en action ; je leur ai fait dire, un jour, d'avoir à se souvenir que j'étais de la race et du pays de Pyrrhus et d'Alexandre et que je les traiterais comme l'avaient fait mes ancêtres. » — Il était, en effet, né en Épire : entré au service de la Turquie, il avait fait son chemin à force de courage et d'intelligence ; plus tard, il avait été envoyé en Egypte à la tête d'une troupe de soldats recrutés dans son pays ; il avait combattu et vaincu les mamelucks et rétabli la domination turque, qu'il était parvenu à faire tourner à son profit : c'était, en effet, une très-vive intelligence et surtout un caractère de fer.
S'il n'avait aucun des préjugés des Turcs, il en avait du moins l'orgueil . Il m'avait invité à visiter la mosquée dans laquelle il faisait d'avance préparer son tombeau, et le lendemain il me demanda l'impression que ce monument m'avait laissée. — « J'en ai fort admiré, lui répondis-je, la situation ; elle est, en effet, dans la partie supérieure de la citadelle et domine la ville du Caire et ces belles campagnes arrosées par le Nil; les pyramides et le désert forment le fond du tableau ; les matériaux en sont admirables (elle est tout entière construite en albâtre), mais l'architec-
ture en est déplorable. » — Et comme il manifestait sa surprise : — « Oui, lui dis-je, comment, vous avez sous les yeux, tout autour de vous, des spécimens de cette architecture arabe, si svelte, si riche, si variée! et c'est l'architecture bysantine si lourde, si écrasée, que vous allez choisir? je ne vous comprends pas. — Quoi, vous ne voyez pas, me répondit-il, que cette architecture arabe, que vous vantez tant, est l'architecture des vaincus...? »
Après les conversations du matin, nous nous retrouvions le soir à la citadelle où nous dinions ensemble; et en passant, je dirai que sa table était assez mal servie, bien qu'il eut la prétention d'avoir le meilleur cuisinier du monde. Je me rappelle qu'il était trèsfier de me présenter des pommes assez médiocres et que je l'humiliai fort en lui disant que, dans mon pays, on en donnait de pareilles aux animaux; ou voit que je le ménageais peu.
Un jour de gala auquel ses fils et ses grands fonctionnaires avaient été invités, il s'avisa de me demander à brûle-pourpoint, en présence de tout ce monde, ce que je pensais de l'esclavage. La question était délicate, et je lui demandai s'il me permettait de dire toute ma pensée. — « Oui! oui! s'écria-t-il. — Eh bien, dis-je, je sais que généralement vous traitez bien vos esclaves; qu'ils font, en quelque sorte, partie de la famille, et que vous prenez même quelquefois parmi eux vos fonctionnaires. Il y aurait cependant encore beaucoup à dire, même à ce point de vue, car je ne crois pas que les moyens que vous employez pour recruter vos marchés d'esclaves (j'en avais visité un la veille, et j'y avais fort remarqué deux pauvres abyssiniennes qui n'avaient pas l'air d'être là par le fait de leur volonté) soient des moyens de douceur. Mais je ne veux envisager l'esclavage qu'au point de vue de l'influence qu'il exerce sur les maîtres : lors-
VOYAGE BN EGYPTE. , 433
que nous parlons ensemble des réformes qu'il serait bon d'introduire dans votre gouvernement , vous m'objectez toujours que les hommes vous manquent. Je le crois bien ! Et comment pourriez-vous avoir des hommes avec l'éducation que reçoivent vos enfants? Ils s'élèvent dans vos harems, au milieu d'esclaves, et ils s'y corrompent avant même qu'ils aient atteint l'âge viril. Pourquoi êtes-vous devenu, vous, Altesse, un grand homme?... C'est parce que vous êtes né dans un pays où la famille se compose d'êtres libres et où les enfants apprennent de bonne heure à lutter contre les difficultés de la vie. Tant que vous maintiendrez l'esclavage, n'espérez pas faire sortir de vos harems autre chose que des hommes manques et ignorants. » Pendant et après cette allocution qui dura quelque temps,* tous les visages étaient composés et vous eussiez entendu voler une mouche.
En retournant au Caire, Artim-Bey qui m'accompagnait me disait : « Ah ! qu'avez-vous dit à Son Altesse? Si j'en avais dit seulement la dixième partie, j'aurais été bien sûr qu'on aurait vu le lendemain ma peau accrochée aux créneaux de la citadelle. » Mes paroles avaient, en effet, produit quelque impression sur le vice-roi, car, le lendemain matin, lorsque je vins à Schoubra pour déjeuner, selon l'usage, avec lui, il m'aborda avec un air préoccupé et me salua par ces mots : Vous m'avez empêché de doi%mir. Quelque temps après, les marchés d'esclaves furent supprimés pour le public. J'avais fait naître en lui la pudeyr, et c'était déjà un progrès.
Au reste, cet homme, dont la vie avait été marquée par des drames si terribles et qui inspirait à tous ceux qui l'environnaient une telle crainte, qu'Ibrahim luimême, son fils aine, le chef d'armées victorieuses, ne s'approchait jamais de lui qu'en tremblant, avait pour moi des bontés toutes paternelles, en dépit et peut-
être à cause des vérités que je lui disais. Cela lui paraissait si nouveau 1
Après dîner, et lorsque nous avions pris le café et épuisé la conversation, il nous conduisait, mon frère et moi, à un billard qu'il avait fait monter à côté de la grande salle de réception. Il suivait notre partie avec intérêt et se fâchait tout de bon contre mon frère, prétendant qu'il n'avait pas le droit de gagner son aine en âge et en science.
Un jour, il nous donna, dans la citadelle même, un bien singulier spectacle, celui des tableaux vivants; il s'en trouvait de fort peu pudiques. Une partie des soldats de la garnison remplissait le parterre, et je ne pouvais m'empêcher de m'étonner que, dans un pays où une femme se croirait déshonorée à jamais si elle laissait apercevoir so*n visage par un étranger, de telles nudités fussent seulement tolérées. Ce spectacle se donnait à quelques pas de la cour où avaient été égorgés les malheureux mamelucks, non loin du puits biblique de Joseph.
Méhémet-Ali tenait beaucoup à me persuader que la propriété privée était parfaitement établie et garantie en Egypte; elle l'était, en effet, en principe, mais, dans le fait, elle n'existait réellement pas. L'impôt qui pesait sur les fellahs était si élevé, que ces malheureux pouvaient rarement le payer; alors tel village, telle contrée en retard, était livré à un des seigneurs ou k un des banquiers de la cour qui en usait à discrétion, s'emparait des récoltes, les faisait vendre pour son compte et finissait par en tirer le double, le triple et quelquefois plus, de la somme qui était originairement due au fisc. Le despotisme n'a pas besoin des leçons du socialisme pour trouver le moyen, par l'impôt, de neutraliser les droits de la propriété I
Enfin, les quinze jours de conversation convenus étant écoulés, un magnifique bateau à vapeur tout
installé, monté par les gens de la maison du vice-roi, fourni de vivres en abondance, nous emporta, mon frère, sa femme et moi, jusqu'aux premières cataractes en remontant le Nil.
Nous visitâmes successivement toutes les ruines dont les rives de ce fleuve sont parsemées.. Je ne dirai rien des incidents de ce voyage, qui ressemble trop à celui de tous les touristes qui ont grand soin de communiquer au public leurs impressions. Seulement, il nous arriva que notre bateau s'étant engravé, nous vîmes, au bout de peu de temps, arriver une foule de pauvres fellahs qui se jetèrent à l'eau, et, à force d'efforts, nous remirent à flot. Je doute qu'ils fussent là par le seul fait de leur bonne volonté, et que le fouet de nos cavas ne fût pour rien dans leur zèle.
Je ne saurais trop engager ceux qui visitent les ruines des temples célèbres dont les rives du Nil sont semées, à ne pas se contenter de les voir à la lumière du soleil,* mais à les visiter de nouveau au clair de la lune. L'impression toute différente de ces monuments vus à travers les clartés un peu voilées de cet astre semble se ranimer et se peupler de fantômes. J'en ai fait l'expérience pour les ruines de Thèbes, pour le temple de Karnac spécialement.
Après avoir touché à l'île de Philœ et déjeuné sur les blocs gigantesques dont se composent les ruines du temple, où une inscription rappelle la visite du général Desaix et de ses braves soldats, nous revînmes sur nos pas, et, cédant au caprice de ma belle-soeur, nous commîmes l'imprudence de descendre la cataracte en bateau, au risque d'être brisés contre les rochers dont cette cataracte est semée et contre lesquels, nous précipitait un courant furieux.
Près de l'ile de Philœ, nous rencontrâmes une pauvre femme qui conduisait son enfant par la main ; les yeux de cet enfant étaient littéralement couverts
de mouches, et comme nous reprochions à la mère de laisser ainsi dévorer son enfant : « Bah ! nous répondit-elle, ne voyez-vous pas que ces mouches mangent le mal ! » L'ignorance, la superstition, la misère, voilà ce que ni Méhémet-Ali, ni ses successeurs, malgré leur puissance et leurs bonnes intentions, ne parviendront facilement à vaincre dans ce pays.
Enfin, après avoir assisté à un carrousel que le général de la cavalerie , officier venu de France et
entré au service du vice-roi, nous donna ; après avoir été faire une visite aux Pyramides sur lesquelles nous montâmes, non sans l'aide des Arabes et sans avoir éprouvé en descendant une sorte de vertige, je songeai à quitter- l'Egypte ; Ja saison s'avançait et, l'ouverture de la session s'approchant, mes amis me pressaient de revenir à Paris.
J'acceptai cependant avant de partir une invitation d'Abbas-Pacha, un des fils de Méhémet-Ali, celui dans lequel il avait le plus de confiance et dont il avait fait son ministre de l'intérieur. Ce prince avait, à quelques lieues du Caire, dans le désert, un haras dont il était fort jaloux et qu'il ne laissait voir à aucun étranger, craignant, disait-il, le mauvais œil. Apparemment que mes yeux ne lui paraissaient pas dangereux, car, par une faveur toute particulière, il me pressa de venir déjeuner dans sa campagne pour voir son haras. Nous traversâmes en voiture les sables du désert, et, après avoir vu les chevaux et visité tout l'établissement, Abbas-Pacha nous proposa de monter à cheval et d'aller voir les ruines d'Héliopolis (la ville du soleil), où on était occupé à déterrer un magnifique obélisque. Nous acceptâmes la partie; on nous amena de très-beaux chevaux ornés de selles à la turque tout étincelantes de broderies et de pierres précieuses, et, chemin faisant, nous nous arrêtâmes dans une petite oasis rafraichie par une source et au milieu de laquelle
s'élève un platane monstrueux ; ses racines sont sorties de terre et forment autant de troncs qui surgissent à plus de vingt pieds au-dessus du sol : c'était, selon la tradition du pays, l'arbre sous lequel Joseph et Marie s'étaient reposés avec le Christ dans leur voyage de Palestine en Egypte. Aussi ce malheureux arbre estil mutilé par les pèlerins qui passent par là pour aller à Jérusalem et qui ne manquent jamais d'en détacher quelques morceaux pour en faire des reliques. Je m'aperçus de cette mutilation et je priai Abbas-Pacha de protéger ce malheureux arbre contre cet excès de vénération qui finirait par lui être funeste. J'ai su depuis qu'il l'avait fait entourer d'une barrière. Le prince poussa la bonne grâce jusqu'à choisir un des plus beaux chevaux de son haras, qu'il m'offrit comme souvenir de sa bienveillante hospitalité. Les embarras du transport me décidèrent à le laisser à mon frère.
Enfin, je pris congé de Méhémet-Ali, et le remerciai de toutes ses bontés, lui faisant promettre que, s'il venait en Europe, ainsi qu'il m'en avait manifesté l'intention, il permettrait que je lui servisse de cicérone ! Il y vint, en effet; mais ayant appris en route la révolution de février, il en fut comme foudroyé, et son intelligence n'y résista pas; il fut ramené en Egypte où il est mort fou.
Dans cette audience de congé, une vieille demoiselle anglaise fut introduite. « Vous allez donc parcourir les déserts (elle allait en Syrie) seule et sans protection : vous êtes donc bien courageuse? lui dit le vice-roi, avec une certaine coquetterie. — Votre Altesse sait bien, répondit la vieille demoiselle, que je ri ai pas besoin d autre protection que celle que m assure partout la terreur que la sévère justice de Votre Altesse a inspirée aux méchants. »
On ne pouvait pas lui faire un compliment qui le flattât davantage.
Au moment de nous quitter, le vice-roi qui avait, d'ailleurs, pourvu avec un soin minutieux à tous les détails de mon voyage, poussa ses bontés jusqu'à me faire donner un panier d'oranges de Malte cueillies dans ses jardins de Schoubra, ce qui me fut très-agréable pendant ma traversée.
Enfin, au moment de nous séparer, il me dit finement : «Je devrais bien rendre un grand service à mon ami Guizot. — Et lequel, Altesse? — Ce serait de vous retenir ici, près de moi. » Et, en effet, allait commencer à mon retour en France cette terrible session de 1847 qui devait être comme le précurseur de la fatale révolution de 1848 : le vice-roi la pressentait.
Je retournai à Paris par Trieste, pour éviter la quarantaine de Marseille; surpris par une tempête furieuse dans la mer Adriatique, et une des roues de notre bateau ayant été brisée,* nous fûmes forcés de relâcher dans la célèbre rade de Navarin ; lorsque nous débarquâmes sur les quais de Trieste, une foule anxieuse était sur la jetée : le bruit s'était répandu que notre bâtiment s'était perdu, et nous fûmes accueillis avec des témoignages d'un vif intérêt. Je passai par Vienne où je séjournai trois jours et vins traverser le Rhin devant Coblentz ; ce fleuve charriait dans ce moment d'énormes glaçons, et il y avait quelque danger à le traverser ; mais, étant pressé d'arriver sur l'autre bord, je me confiai à une petite barque montée par deux hommes, dont l'un était occupé à écarter les glaçons à l'aide d'une longue perche, lorsque l'autre dirigeait le bateau. J'arrivai à Paris à temps pour prendre part à la discussion de l'Adresse.