Ceei ajouté à la formule de la main de M. SébaaUaçl
mettre de me faire délivrer des passeports par le ministère
des affaires étrangères, et, en vous le rappelant et vous offrant
mes remerciements, je viens vous prier de les faire adresser
à M. le ministre de France à La Haye. Je désirerais en avoir
un pour moi avec deux domestiques et un autre pour M. le
lieutenant-colonel baron de La Rue, mon aide de camp, qui
m'accompagne.
Veuillez agréer, Messieurs, l'assurance de ma plus haute
considération.
Signé : Le maréchal duc de Ragdse.
Août. Cherbourg.
Les commissaires au Boi.
Siqk,
Nous avons reçu la dépêche par laquelle Votre Majesté, précisant déplus en plus ses précédentes instructions, étend à tout le royaume des Pays-Bas l'exclusion qui, d'après les ordres adressés au préfet maritime de Cherbourg, ne s'étendait qu'à la Belgique seulement. Nous avions devancé les ordres de Votre Majesté à cet égard, et, dans un supplément d'instruction donné au capitaine Dumont d'Urville, qui doit commander les deux bricks, nous avions formellement interdit tout débarquement sur les cotes du royaume des Pays-Bas. Nous avions même fait part au roi Charles X de nos dispositions à cet égard, et il nous a répondu que, s'il en était ainsi, il opérerait son débarquement à Hambourg. Il ne paraît cependant pas que ses résolutions soient bien définitivement arrêtées à cet égard, puisqu'il doit se rendre dans la rade de Spithead, et là, attendre la réponse à la lettre adressée par M. le duc de Luxembourg au gouvernement anglais, lettre dont nous avons donné communication à Votre Majesté dans une de nos précédentes dépêches. Les relations qui existent entre les deux gouvernements et dont Votre Majesté a la bonté de nous faire part ne laissent pas supposer que le gouvernement anglais autorise le passage par la Hollande, alors que les ordres de Votre Majesté y sont formellement opposes. Nous avons disposé la corvette la Seine, pour éclairer la
588 MÉMOIRES D'ODILON BÀRROT.
marche des deux bricks, les suivre, constater leur arrivée dans la rade de Spithead, les suivre dans la direction ultérieure qu'ils pourront suivre ; cette corvette sera suivie d'un autre bâtiment, le Rôdeur, qui recevra ses signaux et les transmettra tout de suite au port le plus voisin, afin que Votre Majesté soit instruite de la direction des deux bateaux et du point de leur débarquement. M. le préfet maritime a donné des ordres en conséquence de nos instructions au capitaine Dumont d'Urville et aux deux autres capitaines qui devront correspondre avec lui.
Nous avons ce soir, à huit heures, une entrevue avec le roi, et nous retardons l'envoi de cette dépêche jusqu'à cette heure, pour y ajouter les documents nouveaux qui pourront résulter de cette entrevue.
Le roi Charles X nous avait d'abord annoncé qu'il n'emmènerait pour escorte à Cherbourg qu'une centaine de chevaux; mais le corps entier des gardes nous a fait prier, à titre de faveur, de lui permettre d'accomplir jusqu'au dernier terme du voyage le devoir de fidélité qu'ils ont contracté. Nous n'avons pas cru devoir rejeter cette demande qui, d'ailleurs, ne nous offre aucun inconvénient réel, les gardes ne devant pas séjourner à Cherbourg et devant revenir coucher à Valognes, pour de là se rendre à Saint-Lô, où le licenciement s'opérera.
Le nombre des personnes qui s'embarquent est toujours de soixante à soixante-dix* Sept à huit voitures ; les deux bâtiments que nous avons visités avec le plus grand soin sont disposés de la manière la plus convenable. Une surabondance d'approvisionnements s'y trouve; nous avons donné satisfaction au roi Charles X relativement à la cocarde. Les deux bâtiments ne seront montés que par des marins américains, qui n'ont aucun signe capable de blesser le roi; quant aux deux autres bâtiments qui escortent, ils porteront le pavillon et les couleurs de la nation.
Dans notre première dépêche, nous espérons adresser à Votre Majesté le procès-verbal de l'embarquement.
Nous avons l'honneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre Majesté, Sire, les très-humbles et très-fidèles sujets.
MÂCES JUSTIFICATIVES* 58
Messieurs,
Le roi est informé que le roi Charles X persiste à vouloir débarquer à Ostende. Vous avez déjà reçu les instructions formelles du roi à ce sujet; elles ont été également adressées au commandant des bâtiments sur lesquels le roi Charles X ne doit débarquer ni à Ostende, ni dans aucun port du royaume des Pays-Bas. La convenance de cette interdiction est si évidente, que les étrangers eux-mêmes la reconnaissent : l'ambassadeur d'Angleterre, lord Stuart, s'en est expliqué avec le roi, et il envoie un courrier à Douvres pour que, si les vaisseaux y touchent, le roi Charles X soit informé que ni le gouvernement anglais ni celui des Pays- Bas ne peuvent consentir à son débarquement à Ostende, et qu'il faut qu'il se décide à aller à Hambourg, si c'est dans le nord de l'Allemagne qu'il veut fixer sa résidence. Vous êtes autorisés à répéter ce que dit lord Stuart. Nous pensons que le roi Charles X se décidera à ne pas insister.
Agréez, je vous prie, Messieurs, l'assurance de ma haute considération.
Signé : Guizot.
Paris, 14 août 4830.
Ordre du jour»
Vous venez, Messieurs, de remplir avec zèle et un dévouement au-dessus de tout éloge les devoirs de fidèles serviteurs du prince qui vous a rassemblés auprès de lui ; toutes les récompenses qu'il pourrait appeler sur vous sont méritées; j'espère qu'elles vous seront accordées; il en est une, Messieurs, stérile pour les âmes qui ne sont pas élevées, la première de toutes pour nous: cette récompense nous appartient, cette récompense est à nous; aucune puissance ne peut nous en ôter la gloire, et j'espère qu'il n'en est pas d'assez injuste pour ne pas l'apprécier; nous devons être contente d'avoir rempli notre devoir, et je compte comme ma seule
et unique consolation, comme votre chef et comme votre frère d'armes, les peines que je partage avec vous.
Valognei, le U août 1830.
Le capitaine de» gardée de service,
Signé : Le duc de Luxembourg.
Ordre du jour*
Le roi, en quittant le sol français, voudrait pouvoir don* ner à chacun de ses gardes du corps et à chacun de MM. les officiers, sous-officiers et soldats qui l'ont accompagné jusqu'à son vaisseau, une preuve de son attachement et de son souvenir.
Mais les circonstances qui affligent le roi ne lui laissent pas la possibilité d'écouter le vœu de son cœur; privé des moyens de reconnaître une fidélité si touchante, S. M. s'est fait remettre les contrôles des compagnies de ses gardes du corps, de même que l'état de MM. les officiers généraux, supérieurs et autres, ainsi que des sous-officiers et soldats qui l'ont suivi; leurs noms, conservés par M. le duc deBor deaux, demeureront inscrits dans les archives de la famille royale, pour attester à jamais et les malheurs du roi, et les consolations qu'il a trouvées dans un dévouement si désintéressé.
Valognes, le 15 août 1830.
Signé: Charles.
Pour copie conforme :
Le major général,
Signé : Maréchal doc de Ragusk.
Le roi Charles X vient de nous exprimer avec beaucoup d'effusion ses remerciements pour la manière dont nous avons accompli notre mission à son égard. U espérait pouvoir se rendre à Amsterdam pour éviter la longue
PlèCES JUSTIFICATIVES. 501
traversée jusqu'à Hambourg ; nous avons dû le désabuser à cet égard, en lui donnant lecture de notre dernière dépêche très-explicite sur ce point : il nous a priés de recommander à Votre Majesté les pensions, se montant à environ cinq millions, qu'il faisait sur sa liste civile à des vieillards pour la plupart anciens émigrés ruinés par la révolution, et auxquels l'indemnité n'a pas profité, et de plus d'autres pensions sur sa cassette se portant à peu près à deux millions, accordées à des indigents dignes d'intérêt; nous avons promis de transmettre à Votre Majesté cette recommandation. Charles X se félicite de la décision prise à l'égard de ses biens et de ses fonds placés, parce que, dit-il, ces ressources le mettront dans le cas de n'avoir rien à recevoir de l'étranger.
N° 31 bis.
Dépêche.
Compte rendu de l'embarquement du roi.
Impossibilité d'embarquer le maréchal (marquis Maison) ;
Dispositions nouvelles à faire et trop tard;
D'ailleurs, engagement pris avec le roi ;
Pas de cocarde nationale sur son. bord ;
Le maréchal ne peut la quitter, représentant son souverain et la France, en présence d'un équipage étranger ;
D'ailleurs, la présence du maréchal ne serait plus à titre de sauvegarde, mais à titre de surveillant;
Or, telle n'est pas notre mission ;
Nous n'avons accepté que le rôle de sauvegarde ;
Nous ne nous sommes présentés à Charles X qu'avec ce caractère.
Le vaisseau est un lieu d'asile et de liberté, a été choisi étranger, comme tel le roi doit y être entièrement libre*
Si cet ordre de choses était tout à coup changé, résistance, hautement annoncée ;
Dès lors conflit, qui ne peut être vidé que par la force» la population et les gardes nationales:
Catastrophe. — Le fruit de tous nos efforts perdu ;
Dans ces circonstances, cédant à la plus impérieuse des
lois, la nécessité, et nous conformant, d'ailleurs, à la première de nos instructions qui est d'éviter tout emploi de la force, nous avons pensé, unanimement , qu'il convenait de remplacer la personne du maréchal Maison sur le bâtiment par des mesures qui fussent encore plus efficaces pour atteindre le but proposé qui est de s'assurer que le roi Charles X et sa famille ne déviera pas de la direction tracée.
En conséquence nous avons donné au capitaine Dumont d'UrvilJe une nouvelle instruction portant :
Instruction au capitaine Ddkont d'Urville.
Le capitaine se mettra en rapport de signaux avec la corvette et le Rôdeur, qui sont mis sous ses ordres.
La corvette mouillera à vue des deux bàtimeuts.
Elle s'opposera, pendant le trajet, à ce qu'aucun membre de la famille passe sur d'autres bâtiments.
Elle suivra les bâtiments dans la nouvelle direction qu'ils pourront prendre en sortant de la rade de Spitkead ; elle s'opposera également à tout débarquement même partiel sur les côtes de France ou du royaume des Pays-Bas;
Le commandant du bâtiment n'emploiera la force qu'autant que ses avertissements préalables seraient restés sans effet, et que tout autre moyen serait impuissant;
Aussitôt que les bâtiments seront arrivés au lieu définitif de leur destination, il en donnera de suite avis, et la mission des deux bâtiments sera terminée.
Au moyen de ces dispositions, la présence du maréchal Maison serait sans objet et les dangers seront évités.
Mon cher ami, vous êtes nommé, en effet, préfet de la Seine, et j'espère bien que cela vous conviendra. Vous ne trouveriez nulle part, dans votre carrière de jurisconsulte, un poste où vous pussiez faire autant de bien, et si promptement. Je compte donc tout à fait sur vous. Vous comprendrez sans peine que, pour moi, rien ne m'importe davantage que de vous avoir là.
Je suis charmé de voir que votre mission touche à sa fin. Il est temps. Revenez en hâte. Nous avons besoin d'être tous ensemble.
Tout à vous.
Samedi, 14 août 1830.
Signé : Guizot.
[Au quartier général de Saint-Là, le 16 août 1830, a 4 heures après-midi.
Messieurs les commissaires du gouvernement,
J'ai l'honneur de vous informer, par estafette de gendarmerie, que le prince de Polignac est à Saint-LÔ. Il vient d'y être conduit par le maire de Granville, un détachement Je gardes nationales de cette ville et la gendarmerie.
Je l'ai vu, lui ai parlé, et l'ai renfermé sous la protection •de la loi jusqu'au cours de la justice.
Il a été pris ce matin à deux heures, prêt à s'embarquer avec une dame de Saint-Fargéau, dont il se disait domestique, sous le nom de Pierrot.
Je suis, avec respect et une haute distinction, votre trèshumble serviteur.
Le maréchal de camp,
Vicomte Proteau.
Et plus bas, au-dessous de la signature :
Excusez mon barbouillage : je suis si pressé de vous annoncer cette nouvelle que ma plume ne répond pas à mon zèle.
Saint- Lô, le 16 août 1830, 11 heures du soir.
Monsieur le maréchal,
Nous nous empressons de vous informer qu'on a arrêté à Grandville et conduit devant nous un individu qui s'est
avoué et a été reconnu être M. de Polignac , ex-président du conseil des ministres ; nous l'avons fait déposer dans la maison d'arrêt de cette ville, où il est sous bonne garde, en attendant les ordres du ministre de l'intérieur, auquel nous avons aussitôt dépêché une estafette.
Nous ne pourrons pas les recevoir avant votre retour, selon toute probabilité; ne craindrez-vous point que la présence d'un tel personnage dans une aussi petite ville que la nôtre et qui n'a que deux cents hommes de troupes de ligne, avec quelques fusils seulement pour une garde nationale tout nouvellement organisée, et Je rapprochement des gardes du corps et des troupes royales qui doivent être licenciés ici, ne produisent de fâcheux effets?
Ne serait-il point plus prudent de diriger ces corps sur un autre point? Ne serait-il point convenable de faire promptement venir quelques nouvelles troupes de ligne pour assurer la garde du prisonnier?
Nous vous prions, monsieur le maréchal, de vouloir bien en conférer avec la commission que vous présidez et de nous informer du parti que vous croirez devoir prendre, ainsi que de nous indiquer les mesures que nous aurions à prendre nous-mêmes dans toutes les suppositions possibles.
Agréez, monsieur le maréchal, l'expression du profond respect avec lequel nous sommes
Les membres de la Commission départementale- protrisoin.
Signé : Feuillet, président, Hodyvkt, secrétaire.
Note des troupes qui ont campé dans le parc du château de Rambouillet vendant le séjour de Charles X, en juillet 1830.
savoir :
Gardes du corps, compagnie de Grammont 450
— — deCroy 487
— — de Noailles 144
— — de Luxembourg 200
Areporter 681
Report 681
Lanciers 550
Dragons 560
Chasseurs 600
Hussards 469
Artillerie (40 pièces de canon) 500
Gendarmerie d'élite 370
— de Paris
Train des équipages et de l'état-major 400
i*T Grenadiers à cheval iOo
2e Grenadiers 545
18e Chasseurs éde la ligne 700
StBE,
Sur la demande du prince de Polignac, nous nous sommes rendus à sa prison ; il ne nous a fait aucune communication qui soit d'un intérêt générai, il ne naus a entretenus que de sa position particulière et de ses moyens de justification. Nous nous sommes assurés qu'aucune rigueur inutile n'était employée envers lui, que les mesures prises par l'administration municipale n'étaient exactement que celles nécessitées, pour la propre sûreté du prince. Il importe que son séjour à Saint-Lô ne se prolonge pas longtemps encore: le choix de cette ville pour le licenciement des quatre compagnies des gardes, le voisinage de l'ancien théâtre de la chouannerie où, dit-on, quelques prêtres et quelques individus s'agitent, exigent peut-être que la translation du prisonnier s'effectue le plus tôt possible ; tel est, au reste, le vœu que nous ont exprimé les autorités de la ville et qu'elles nous ont chargé de répéter à Votre Majesté.
Après avoir arrêté le décompte pour solde à payer aux gardes et délégué au général Gresseau les pouvoirs nécessaires pour faire la répartition à chacun de ce qui lui rêve-
nait ; délivrer les feuilles de route ; recueillir le matériel et placer les chevaux dans les dépôts de Caen et d'AIençon , nous partirons pour Caen où nous allons coucher et de cette ville nous nous dirigerons sur Paris; à moins d'incident extraordinaire, cette dépêche est la dernière que nous adresserons à Votre Majesté.
Nous sommes avec le plus profond respect, Sire, de Votre Majesté les très-humbles et très-fidèles sujets.
Paris, le 28 décembre 1830.
SlRE,
Lorsque Votre Majesté a daigné me confier la préfecture de la Seine, elle a bien voulu ajouter que c'était à titre de dévouement que je devais accepter ces fonctions, dont je sentais l'importance et prévoyais toutes les difficultés; elle m'a fait espérer que ma mission ne durerait pas plus longtemps que la nécessité qui la motivait ; je crois que le moment de rentrer dans mes travaux habituels est arrivé ; le gouvernement de Votre Majesté a constaté sa force, il n'a pas besoin à l'Hôtel de ville d'un homme politique : un bon administrateur lui suffira. Je remets ma démission entre les mains de Votre Majesté, et je ne lui demande pour prix des services que j'ai pu lui rendre, que de voir des rapports de confiance et de bienveillance qui m'ont été si chers survivre à nos rapports officiels. En toute circonstance, Votre Majesté peut compter sur moi, comme sur le plus dévoué de ses sujets.
Signé : Odilo* Barbot.
MM. Laffitte, Odilon Barrot et Arago, s'étant rendus aux Tuileries, le 6 juin 1832, furent reçus par le roi et eurent
avec lui une conversation d'une heure et demie dont ce qui suit reproduit ûdèlement les principaux traits.
M. Odilon Barrot. Notre démarche auprès de Votre Majesté sera, nous le savons, calomniée; mais forts de nos intentions et assurés que vous nous rendrez justice, nous venons vous entretenir des déplorables événements qui ensanglantent la capitale. Notre démarche est entièrement ignorée du public : ainsi, ce ne sont ni des conditions, ni des remontrances que nous vous apportons; nous venons seulement déposer dans le cœur de Votre Majesté l'anxiété, la douleur de bons citoyens qui vous sont sincèrement dévoués. Nous devons aussi vous supplier de ne pas prêter l'oreille aux mesures de violence qui vous seront suggérées. Dans cette route, Sire, permettez-nous de vous le dire avec franchise, il est difficile de s'arrêter quand on y est entré. Vous allez triompher de Ja rébellion, au nom de la loi ; et toutefois ce triomphe sera cruel, car il sera acheté par du sang français.
Le roi. A qui la faute? qui doit répondre de ce sang?... Quelques misérables ont profité des obsèques du général Lara arque pour attaquer à force ouverte mon gouvernement, pour fusiller la garde nationale et la troupe de ligne!... Mon devoir n'était-il pas tracé? Je ne sais au surplus quels renseignements vous avez pu recueillir. Quant à moi, je crois que la résistance va cesser. Le canon que vous entendez est celui qu'on a fait avancer pour forcer sans perdre trop de monde le Cloître Saint-Merry dans lequel les factieux se sont renfermés.
M. Odilon Barrot. Nous n'avons jamais considéré comme vraiment dangereuse, ni pour Votre Majesté, ni pour son gouvernement, l'entreprise criminelle de quelques fana tiques faite au nom de la république et avec le symbole du terrorisme. Nous ne doutons pas que Tordre matériel ne soit bientôt rétabli: c'est pour cela que je me permettrai d'engager de nouveau Votre Majesté à se défier des mesures réactionnaires qui lui seront proposées. Sa victoire a été trop complète pour que la clémence qu'elle montrera puisse prendre aux yeux de personne la couleur de la faiblesse. Tant que la rébellion était flagrante, il fallait la vaincre, ce n'était pas le moment des concessions et nous ne vous en aurions pas proposé ; mais lorsque le gouvernement a
triomphé, l'instant est favorable pour réparer les fautes commises. On agit alors librement, avec dignité, et sans compromettre sa force. Voilà ce que la raison et la sagesse conseillent; mais il est rare qu'on opère ainsi. On se laisse enivrer par la victoire ; on entre dans des voies de réaction qui, malheureusement, ensuite ne permettent plus de reculer. C'est là un écueil que nous signalons à Votre Majesté. Il ne manquera pas de gens qui chercheront à la pousser à des mesures de violence: qu'elle se défie de leurs conseils, ils nous conduiraient à une catastrophe.
Le roi. Je ne devine pas ce qui peut vous faire supposer qu'on me conseillera des mesures violentes. Durant la promenade que je viens de faire dans Paris, j'ai souvent entendu crier : Sire, me prompte justice!.*. En rentrant, j'ai informé Barthe de ce désir de la population. 11 m'a répondu qu'en faisant des assises extraordinaires, les accusés pourraient être devant le jury en moins de quinze jours : cela sufût, je crois; la justice aura <fonc son cours régulier, sans violence d'aucune espèce.
M. Laffitte. il ne sufût pas de punir les coupables; il fout aviser à calmer l'irritation générale; ce n'est pas seulement par la force matérielle qu'un gouvernement peut marcher; c'est aussi par la force morale, par l'affection de la nation 1
Le roi. le ne vois rien dans ma conduite qui ait dû me faire perdre l'affection du pays. Je sais bien que la presse travaille chaque jour à me démolir; mais c'est à l'aide du mensonge ; y a-t-il jamais eu, je vous le demande, une personne contre laquelle on ait vomi plus de calomnies?
M. Arcgo. Sire, notre démarche, devant inévitablement nous amener à demander à Votre Majesté un changement de système, deviendra, comme le disait tout à l'heure M. Barrot, l'occasion de nouvelles calomnies. J'entends déjà nos ennemis s'écrier : Vous le voyez , l'opposition n'a qu'un seul but, qu'une seule pensée; elle veut à tout prix, à toute occasion s'emparer du pouvoir ; elle est insatiable de places, d'honneurs, de richesses. Je désire, en ce qui me concerne, échapper une fois pour toutes à d'aussi ignobles soupçons. Je déclare donc qu'il ne sera au pouvoir de Votre Majesté, ni demain, ni dans un an, ni jamais, de rien faire pour moi ; que jamais, et je donne à ce terme le sens le plus étendu, je n'accepterai aucun des emplois grands ou petits,
dont le gouvernement dispose; qu'aussitôt que l'état du pays me permettra de quitter sans déshonneur les fonctions législatives auxquelles la confiance de mes concitoyens m'a appelé, je me livrerai sans partage aux travaux scientifiques que j'eusse dû peut-être ne pas abandonner et dans lesquels je n'ai rien à attendre que de mes propres efforts. Apres une déclaration aussi positive, Votre Majesté ne pourra voir dans mon langage que l'expression sincère et désintéressée des sentiments d'un citoyen qui voit avec la plus profonde douleur la patrie déchirée parla main de ses enfants.
Sire, dans le mois d'août 1830, la France, sauf une minorité presque imperceptible, avait adopté toutes les conséquences de la révolution de Juillet. Elle croyait qu'un gouvernement monarchique, mais franchement constitutionnel, amènerait sans secousses le développement des libertés qu'elle venait de conquérir au prix de son - sang. Ceux-là mêmes qui sont républicains par principes s'étaient soumis sans arrière-pensée. Us avaient été forcés de convenir, car c'était alors l'opinion à peu près unanime de la capitale et des départements, que des institutions purement républicaines jetteraient dans le pays d'inépuisables germes de discorde dont les étrangers ne manqueraient pas de profiter pour nous attaquer. De là, cette immense popularité qui, dès l'origine, entoura Votre Majesté, et que tous les bons citoyens caressaient avec bonheur, car elle était à leurs yeux une barrière contre laquelle devaient venir se briser en même temps et les factions de l'intérieur et les machinations de nos ennemis du dehors. La presque totalité des membres de l'opposition n'avait pas d'autres sentiments.
M. Laffitte. Dites l'opposition tout entière, monsieur Àrago; ne faites pas d'exception, car aujourd'hui même, au moment où la guerre civile est allumée, si quelque désaccord a percé parmi nous, il n'a pas porté sur la question fondamentale de savoir si la royauté de Juillet doit être défendue et conservée.
Le roi. Je suis vraiment charmé d'apprendre que MM. Cabet et Garnier-Pagès pensent de cette manière.
If. Arago, Quoi qu'il en soit, les dispositions si favorables que je rappelais se sont malheureusement bien affaiblies depuis quinze mois. Maintenant, trois opinions se partagent le pays. La marche du ministère du 13 mars apporte
chaque jour de nouvelles forces au parli républicain. Nous ne pourrions pas, je crois, lui adresser un plus sanglant reproche : car à noire avis, avec la disposition actuelle des esprits, la république amènerait l'anarchie, la guerre civile, la guerre étrangère et peut-être pour un certain temps l'anéantissement de la nationalité française. Le sort du pays, au contraire, ne sera plus incertain, le jour où la nation et le roi cesseront d'être [divisés. Ce jour n'est pas éloigné, je crois pouvoir l'assurer, si Votre Majesté imprime à son gouvernement une marche plus libérale à l'intérieur et moins entachée de faiblesse et de condescendance envers les étrangers. En jetant ce coup d'œil sur notre triste position, je n'ai parlé ni des malheurs qui pourraient atteindre le roi personnellement, ni des malheurs qui pourraient frapper sa nombreuse famille. Toutes mes pensées se sont portées sur l'avenir gros d'orages qui menace la patrie, et je crois avoir rendu ainsi hommage aux sentiments de Votre Majesté.
Le roi. Vous venez de dire, Monsieur, que ma popularité a été ébranlée. Il y a là quelque chose de vrai; mais ce n'est pas aux fautes de mon gouvernement qu'il faut s'en prendre : c'est le résultat des calomnies sans nombre dont je suis continuellement l'objet; c'est la conséquence des manœuvres haineuses soit du parti républicain, soit des carlistes, et par lesquelles ils veulent me démolir. Tous les jours la presse m'attaque avec une violence sans exemple. Quand j'ai vu que j'étais à chaque instant si cruellement outragé, si peu ou si mal défendu, j'en ai pris mon parti. Fort du témoignage de ma conscience, je suis persuadé que toutes ces attaques iront se briser contre le rocher du bon sens public, N'a-t-on pas été jusqu'à prétendre que je sympathisais avec les carlistes ? Ceux qui ont répandu un semblable mensonge n'y croient pas ou ignorent complètement l'histoire. Remontez jusqu'à l'origine de la maison d'Orléans, et vous trouverez parmi ses ennemis constants les ancêtres de ceux qui, aujourd'hui, sont les meneurs du parti carliste; rappelez-vous avec quel acharnement ces mêmes individus ont poursuivi la personne et la mémoire de mon père, qui était cependant un honnête homme. Ses intentions furent toujours pures comme les miennes, et il ne se dirigea jamais que par les sen timents d'un patriotisme ardent et désintéressé. Mes ennemis me représentent à toute occasion
comme un ambitieux aspirant à un pouvoir sans limites ; comme un homme qui ne saurait se passer d'un entourage nombreux, d'une cour brillante ; comme insatiable de richesses.
J'ai passé, Messieurs, par tous les étages de la vie, et je pourrais m'écrier avec Racine :
Heureux qui, satisfait de son humble fortune, etc.
Je ne suis devenu roi que parce que moi seul je pouvais sauver la France du despotisme et de l'anarchie. Mais maintenant il y a de la démence à supposer que moi, qui ai toujours été opposé aux Bourbons de la branche aînée; moi, qui suis leur ennemi le plus mortel, j'aie la pensée de transiger avec eux. On a beaucoup parlé d'un programme de l'Hôtel de ville : c'est un infâme mensonge ! J'en appelle, sur ce point, à M. La f fit te.
(M, Laffitte garde le silence; il ne donne point de signe d'assentiment, parce qu'il n'a aucune connaissance personnelle de ce qui a été dit de part et d'autre sur le programme de l'Hôtel de ville.)
Il est faux que j'aie jamais fait aucune promesse; aussi c'est avec indignation que j'ai vu aujourd'hui, dans un discours prononcé aux funérailles du général Lamarque, par une personne que je ne connais pas, qu'on y a parlé d'enr gagements solennellement acceptés, lâchement oubliés depuis. La révolution de 1830 s'est faite aux cris de: Vive la charte! c'est la charte que le peuple demandait , c'est la charte améliorée par la suppression de l'article 14 dont il jouit. En droit, je n'avais donc rien à promettre ; en fait, je n'ai rien promis.
Dès mon arrivée au trône, j'adoptai une marche qui me parut bonne, qui me semble bonne encore aujourd'hui. Prouvez-moi que je me trompe, et je changerai. Jusque-là, je dois persister; je suis un homme de conscience et de conviction : on me hacherait comme chair à pdté dans un mortier plutôt que de m'entratner dans une voie dont on ne m'aurait pas démontré la convenance. Ce ne sont pas là les efîets de l'influence de ce prétendu entourage dont on parle tant. Je vous le dis avec franchise, un entourage!... je ne m'en connais point.
Peut-être est-ce l'effet de mon amour-propre; mais je
crois pouvoir ajouter que personne n'a pris sur moi un ascendant qui, dans les grandes ou même dans les petites affaires, me soumette à ses volontés. Mon système de gouvernement, je le répète, me paraît excellent; je n'en changerai point tant que vous ne m'aurez point prouvé qu'il est mauvais.
M . Arago* Les systèmes politiques peuvent être envisagés sous des points de vue très-différents; et sjil avait fallu se prononcer, il y a un an et demi, entre le système que vos ministres adoptèrent et celui auquel nous nous sommes rattachés, je conçois que la discussion aurait pu être longue et peu concluante. Hais aujourd'hui nous n'en sommes plus à une question de pure théorie. L expérience a prononcé en notre faveur, et malheureusement d'une manière trop évidente. Le carlisme levant audacieusement la tête sur tous les points de la France , les haines politiques portées à un degré de violence sans exemple, la guerre civile dans J 'Ouest, la guerre civile dans la capitale, ne sont-ce pas là des condamnations péremptoires du système du 13 mars? Qui oserait soutenir que, depuis un an, notre position n'a pas beaucoup empiré? Les jeunes gens exaltés qui, aujourd'hui, ont essayé d'imposer leur système au pays par la violence, eussent-ils espéré, il y a quinze mois, trouver le moindre appui dans aucune classe de cette population parisienne qui se précipitait alors sur les pas de Votre Majesté avec tant d'empressement et de joie?
Le roi. Je viens de traverser tout Paris; vous ne sauriez vous figurer comment j'y ai été reçu. Jamais je n'ai entendu des cris plus unanimes et plus vifs de : Vive le roi! Jamais la garde nationale ne m'a paru plus dévouée.
M. Arago. Lorsque j'appris, mardi, à sept heures du soir, à l'Observatoire, les scènes déplorables dont le faubourg Saint-Antoine était le théâtre, je me rendis sur-le-champ à la municipalité du douzième arrondissement pour offrir mes services à M. le. maire. Dans cette course, dans celle que je fis avec l'un des adjoints à la place du Panthéon, je rencontrai un bon nombre de gardes nationaux : tous se montrèrent vivement disposés à combattre à outrance le mouvement insurrectionnel qui venait d'éclater, soit qu'il eût une couleur carliste ou républicaine; mais en même temps, la plupart, je dois le dire, me paraissaient désirer qu'après le succès le gouvernement essayât si une marche
en harmonie avec la révolution de Juillet ne mettrait pas enfin le pays à l'abri de ces perturbations sans cesse renaissantes, qui finiraient par anéantir complètement le commerce. Je ne suis donc pas surpris que des cris à peu près unanimes de : Vive le roi! soient sortis des rangs de la garde nationale. Ces cris, s'il m'est permis de les traduire, exprimaient la ferme volonté de conserver votre dynastie sur le trône, de repousser la république et la restauration; mais on se tromperait, je crois, si on voulait y voir une approbation implicite du système du 13 mars : ce n'est là, au reste, que l'opinion d'un simple garde national. Je regrette aujourd'hui, pour la première lois, de ne pouvoir pas donner à mes paroles l'autorité qu'elles auraient eue en sortant de la bouche d'un colonel.
Le roû Je comprends, monsieur Arago, le sens de ces dernières paroles, et j'avoue que je n'ai jamais deviné par quel caprice Périer s'opposa obstinément à ce qu'on écoutât le vœu de la 12e légion.
J'ai remarqué, Messieurs, que vous appelez tous mon système de gouvernement le système du 13 mars. Celte dénomination, je dois vous en avertir, est tout à fait impropre. Le système que nous suivons aujourd'hui est celui que j'adoptai, après de sérieuses réflexions, en montant sur le trône; c'est aussi, de point en point, celui qui dirigeait le ministère dont M. Laffitte était le président.
M. Laffitte. Que Votre Majesté me permette de lui dire qu'elle se trompe. Je regarde comme un devoir de repousser toute assimilation entre les vues qui ont guidé M. Périer et les miennes; mais ce ne serait ici ni le lieu ni le moment d'expliquer en détail comment il est arrivé que diverses mesures de ces deux ministères si dissemblables ont eu, contre ma volonté, plus de ressemblance que je ne l'eusse désiré. Pour caractériser la différence, il me suffira de rappeler les discours que j'ai prononcés à la tribune au nom du conseil et avec l'approbation du roi.
Le roi. Les vues, je le répète, étaient absolument identiques. Depuis que je suis sur le trône, le gouvernement a toujours marché dans la môme ligne, parce que cette ligne avait été adoptée après de mûres réflexions, parce qu'elle était la seule convenable. Au reste, vous avez voulu faire le dénombrement des fautes qu'a amenées ce prétendu système du 13 mars, vous avez publié un compte rendu : eh bien!
je vous le dis avec sincérité : j'ai lu attentivement cette pièce et je n'y ai rien trouvé, absolument rien..,
M. Arago. En ce cas, Sire, de bien pelites causes auraient produit de bien grands effets; car ce sont incontestablement les fautes que nous avons signalées qui ont amené la désaffection du pays. Mais est- il vrai, par exemple, que le licenciement systématique des gardes nationales les plus patriotes, des gardes nationales des villes frontières, n'ait pas été une faute, que ce n'ait été rien? Je ne parierai pas de celui de ces actes qui m'est personnellement connu, du licenciement de la garde nationale de Perpignan. Eh bien! je déclare que rien ne le motivait, qu'il n'existait pas même l'ombre d'un prétexte; qu'en saisissant, pour l'effectuer, le lendemain d'une émeute dirigée contre les droits réunis, qu'en essayant ainsi de faire croire que la milice citoyenne n'avait pas désapprouvé ces désordres ou s'était refusée à les réprimer, on a brisé bien des sympathies...
Le roi. Mais il me semble cependant que la garde nationale de Perpignan avait... (le roi cherche dans sa mémoire) avait...
M. Arago. Depuis sa réorganisation, cette garde nationale n'avait été convoquée et réunie que pour célébrer l'anniversaire de la révolution de Juillet. Elle a été licenciée parce que tel a ét£ le bon plaisir de M. Maurice Duval; parce que M. Périer ne contrariait jamais les désirs de tous ceux qui vantaient son système comme une œuvre de génie.
Le roi. Au surplus, le licenciement de la garde nationale de Perpignan est un événement qui a fait bien peu de bruit.
M. Odilon Barrot. On n'en saurait dire autant des troubles de Grenoble. Or, là, les fautes du gouvernement auraientelles pu être plus nombreuses, plus inexcusables?
Le roi. Les événements de Grenoble ont été la conséquence des manœuvres d'un parti. La mascarade républicaine, première cause du désordre, avait été préparée et organisée par Bastide.
M. Odilon Barrot. Nous avons cru devoir signaler comme une faute grave le système de transactions et de ménagements dont on a usé envers le parti carliste. Pendant neuf mois, nous avons demandé au gouvernement d'appliquer rigoureusement les lois dans les départements de l'Ouest,
de purger l'administration de tous les" hommes attachés à la royauté déchue. Comment nous a-t-on répondu? En donnant des sauf-conduits aux chefs de bande.
Le roi. Il n'a jamais été donné de sauf-conduit.
Af. Odilon Barrot. Vos ministres l'ont avoué à la tribune.
Le roi. Ils ont dit ce qu'ils ont voulu. Je persiste à soutenir qu'il n'a pas été donné de sauf-conduits. On en a demandé , mais ils ont été refusés.
M. Odilon Barrot. Au reste, en m'en tenant aux ménagements dont je parlais et qu'on ne saurait nier, quel en a été le résultat? L'obligation de mettre quatre départements en état de siège et de dépasser, pour répondre aux défiances des patriotes, les mesures de rigueur dans lesquelles, d'abord, avec plus de fermeté, il eût été permis de se renfermer.
Le roi. On parle toujours de la présence des carlistes dans les administrations. Mais me suis-je jamais opposé aux mesures qui m'ont été proposées à ce sujet? Peut-on supposer que M. Dupont (de l'Eure) les ait épargnés pendant la durée de son ministère? Je ne crois pas qu'il y en ait dans l'armée. Il en est resté quelques-uns dans les administrations dépendantes de M. Louis; mais M. Laffitte pourra vous dire lui-même combien les changements sont dangereux et difficiles dans tout ce qui tient aux finances...
(M. Laffitte se tait et ne donne aucun signe d' assentiment.)
De toutes les accusations dont j'ai été l'objet, aucune ne m'a plus surpris que celle de carlisme. J'espère qu'on n'y reviendra plus, quand on songera que l'émigration ne m'a jamais pardonné de ne m'ètre pas joint à elle, d'avoir refusé de porter les armes contre la France; quand on consentira à réfléchir sur les dispositions rigoureuses adoptées dans les départements de l'Ouest. J'ai vu dans votre compte rendu le reproche relatif au retard apporté dans la sanction de la proposition Bricqueville. Eh bien! je conviens que j'avais une vive répugnance à signer un acte de confiscation de 600,000 francs de rente appartenant à une famille proscrite. Il est de l'honneur de la France que cette famille ne soit pas à l'aumône de l'étranger. Cela ne m'a pas empêché de donner les ordres les plus précis pour que la duchesse de Berry, qui est la nièce de la reine, fût arrêtée. J'adopterai même à cet égard tout ce qui paraîtra convenable,
souvent quand il était dans ces accès de colère qui nous ont nui plus d'une fois. Il y a maintenanten Allemagne plusieurs princes qui sont en pleine lutte avec la presse. Ils veulent la censure et les populations la repoussent. Je les attends au dénoùment.
M. Odilon Barrot. Nous craignons d'abuser des moments de Votre .Majesté.
Le roi. Non, Messieurs. Il est du devoir d'un roi constitutionnel d'écouter tout le monde. Je reçois tous ceux qui demandent à me parler. Moi qui ai donné audience à MM. Mauguin et Cabet, comment ne verrais-je pas avec plaisir trois personnes avec lesquelles j'ai eu anciennement des relations privées et par la bouche desquelles la vérité m'arriverait avec moins d'amertume ?
M. Odilon Barrot. Votre Majesté n'aperçoit aucune faute dans le système de gouvernement suivi jusqu'à ce jour. Nous avons une opinion différente : notre conversation pourrait donc se prolonger longtemps sans utilité.
Le roi. Elle ne serait utile que si vous me démontriez que la marche adoptée est mauvaise. Pour moi, je la crois excellente et je le répète, jusqu'à la preuve du contraire, je n'eu changerai pas. Mes intentions sont pures; je veux le bonheur de la France : jamais je ne me suis armé contre elle. La difficulté de notre position tient à ce qu'on ne me rend pas assez justice, à ce que la malveillance cherche kme démolir. Je la vois surgir de tous côtés. Voyez ce Ledieu que j'ai logé, nourri dans ma maison, voyez combien et quelles calomnies il publie sans cesse contre moi.
Si j'assiste au conseil des ministres, l'État est perdu, au dire de tous les journalistes ; dès ce moment, il n'y a plus de gouvernement constitutionnel, et cependant, dans ce conseil dont on veut me tenir éloigné, ce n'est certainement pas par mon influence qu'on prendra des déterminations illibérales.
Ce matin, par exemple, il y avait des avis pour la mise en état de siège et je m'y suis formellement opposé : les lois suffisent; je ne veux régner que par les lois. On ne me fera jamais dévier de cette règle de conduite.
Les trois députés ensemble. Nous félicitons Votre Majesté de ces sages dispositions.
Le roi. A propos, je disais tout à l'heure que je n'avais rien trouvé dans votre compte rendu, je me trompais. Je
me rappelle que vous y avez consigné une des opinions de mes ennemis les plus acharnés : que vous m'accusez d'être insatiable de richesses.
MM. Odilon Barrot et Arago, ensemble. Sire, cela ne se trouve point dans le compte rendu, nous en sommes certains.
M. Laffitte (à voix basse). Messieurs, n'insistez pas, cela s'y trouve; vous l'avez oublié.
Le roi (avec une satisfaction visible). Vous voyez que M. Laffitte s'en souvient, vous voyez donc que vous m'avez accusé de vouloir entasser richesses sur richesses.
If. Arago. Nous avons dit seulement que les ministres avaient demandé pour Votre Majesté une liste civile trop forte. Telle a été notre intention.
Le roi. Les intentions, je ne les connais pas; je me tiens au fait que M. Lafûtte vient de conûrmer.
M. Odilon Barrot. Nous avons voulu et nous avons dû signaler les fautes graves que le ministère a commises en présentant la liste civile.
(Un aide de camp entre dans le salon et annonce au roi qu'un officier envoyé par le général Tiburce Sébastiani apporte des nouvelles. Le roi répond : « Dites-lui d'attendre. » M. Odilon Barrot. Les moments de Votre Majesté sont précieux et nous ne voudrions pas en abuser. Je me contenterai donc de la supplier, en unissant, de chercher avec soin les causes de cette irritation toujours croissante qui se manifeste de mille manières, de la désaffection, du découragement des patriotes, de l'audace des carlistes, et ces causes une fois connues, d'y porter remède. Il est temps encore peut-être ; il y a même opportunité après un acte de force qu'une agression coupable avait légitimé. Vous voyez devant vous, Sire, trois hommes qui ne sont inspirés que par l'attachement qu'ils portent à la France et à Votre Majesté. M . Arago est un homme de science, il avait trouvé le bonheur et la gloire dans l'étude, et il maudit la politique qui l'empêche de se livrer à ses occupations favorites. M. Laffitte a assez goûté du pouvoir pour en être désenchanté; et quant à moi, Sire, je suis prêt à signer de mon sang la renonciation absolue à toute place quelconque, trop heureux de pouvoir rentrer dans mon cabinet et de me livrer sans distraction à des travaux qui m'ont donné l'indépendance et le bonheur.
Le roi, en frappant avec force sur la cuisse de M. Odilon Barrot. Je n'accepte pas, monsieur Barrot, la renonciation que vous m'offrez.
M. Odilon Barrot. Sire, ne voyez dans notre langage que celui d'hommes désintéressés qui vous traduisent l'opinion de patriotes sincères et modérés, c'est-à-dire de la plus grande partie de la population éclairée et influente. N'oubliez pas que vous êtes condamné à gouverner ce pays par la liberté, avec la liberté, et qu'il faut accepter toutes les conséquences de cette position.
Le roi. Telle est, en effet, mon intention, et c'est précisément ce que je fais. Au reste, je vous l'ai déjà répété, je ne change jamais de système qu'après qu'on m'a démontré que celui que j'avais adopté est mauvais. Je ne me suis écarté qu'une seule fois de cette règle de conduite depuis que je suis roi ; c'était à l'occasion de mes armes. Je tenais aux fleurs de lys, parce qu'elles étaient miennes, parce qu'elles n'étaient pas plutôt la propriété de la branche atnée que celle de la branche d'Orléans, parce que de temps immémorial elles ornaient nos écussons de père en fils. Eh bien! le public a voulu qu'on les supprimât; j'ai résisté longtemps malgré les sollicitations de M. Lafûtte; mais enfin la violence a été telle que j'ai cédé à une demande qui m'a tours paru une véritable folie.
Le roi continuant. Enfin, Messieurs, que me proposeriezvous ?
M. Arago. Ma proposition sera formulée en deux mots: je désirerais que votre gouvernement se plaçât dans un juste milieu entre le système du 13 mars et la république proprement dite, dont la France ne veut pas.
Le roi. Le mot de juste milieu est de moi et vous savez qu'il n'a pas fait fortune.
M. Arago. Ce que je propose est le seul moyen de le réhabiliter.
M. Odilon Barrot. Une proclamation dans laquelle Votre Majesté, en faisant part à la France des graves événements de ces deux jours, exprimerait de nouveau et franchement ses sympathies pour les principes de la révolution de Juillet me semblerait devoir produire un excellent effet.
Le roi. Un roi constitutionnel ne peut malheureusement pas s'expliquer à la tribune: je ne puis faire connaître personnellement mes sentiments que quand je voyage, et voua
aurez remarque que je ne laisse jamais échapper ces occasions sans en profiter.
M. Laffitte (d'un ton pénétré). Je me retire pénétré de la plus profonde douleur, parce que je crois à la sincérité des convictions qui rendent de plus grands malheurs inévitables. Je les redoute pour la France et plus encore pour le roi. Le mal vient de la manière différente de juger la révolution de Juillet. Les uns n'y ont vu que la charte de 1814 un peu améliorée et un simple changement de personne; le plus grand nombre, tout ce qu'il y a du moins d'hommes énergiques, le triomphe du principe populaire et l'anéantissement complet de la restauration.
Depuis longtemps la presse a protesté contre le système du 13 mars. Elle a protesté aussi par sa présence, cette foule immense qui s'est portée au convoi du général Lamarque : cette foule composée de tous les rangs, de toutes les fortunes; militaires, bourgeois, jeunesse, peuple, garde nationale; et si le lendemain quinze à vingt mille de ces soldats-citoyens sont venus prêter leur appui au gouvernement, c'est que son existence même était menacée; on a oublié le système du 13 mars pour ne songer qu'à la royauté de Juillet.
Le roi. Monsieur Laffitte, je vous crois de bonne foi ; mais vous vous trompez : le système du 13 mars, comme vous persistez à l'appeler, n'a contre lui que les républicains ou les carlistes. (Le roi répète longuement à cette occasion et à peu près dans les mêmes termes ce qu'il nous avait déjà dit sur la presse, sur ses ennemis personnels, sur l'inimitié qui l'avait toujours séparé des Bourbons de la branche aînée, sur la haine que lui portent leurs partisans, et termine en disant de nouveau que le système du 13 mars n'a pour antagonistes que des carlistes et des républicains.)
M. Laffitte. Mais ce système, en nous conduisant à la guerre civile, fait ainsi lui-même sa propre condamnation. Lors même que la minorité seule lui serait opposée, il faudrait tenir compte de l'énergie de cette minorité ; ne pas oublier que les forces morales garantissent aujourd'hui les gouvernements mieux, que les canons et les baïonnettes dont, au reste, on n'a pas eu besoin, avant l'adoption du déplorable système que nous combattons. Nous désirerions que le roi, sortant du cercle qui l'entoure et lui cache la vérité, vtt par lui-même les plaies de l'État, le deuil et la misère des familles, les collisions qui, chaque jour, éclatent
61* MEMOIRES DODILON BARROT.
et s'étendent, et jugeât enfin si, au milieu de telles circonstances) les bons citoyens peuvent se défendre des plus vives inquiétudes pour une royauté qui leur est chère, et que compromet un système qui n'aura jamais la sympathie du pays.
A/. Odilon Darrot. Vous savez, Sire, que dès l'origine la lutte s'est engagée sur ce terrain : Louis-Philippe est-il un roi quasi-légitime ou un roi légitimé par le vœu national ? A-t-il été choisi comme Bourbon ou quoique Bourbon ? Je désirerais que vous fussiez plus personnel, qu'au lieu de suivre les errements de la restauration, vous voulussiez que tous les corps de l'État, toutes les institutions eussent la même origine que vous, que votre dynastie se fût identifiée avec un ordre de choses entièrement nouveau ; c'est comme cela qu'elle serait forte de toute la force de la révolution à laquelle, en échange, elle apporterait pleine sécurité pour l'avenir. En un mot, il y aurait alors mariage entre la France et la maison d'Orléans, sans divorce possible et avec communauté absolue de bien et de mal. C'est ainsi que je conçois votre gouvernement. Vous pensez autrement: eb bienl continuons l'expérience; mais les amis du pays et de Votre Majesté ne pourront y assister qu'avec une douloureuse anxiété.
Les députés se retirent.
MM. Lafûtte, Odilon Barrot et Arago ne s'étaient pas dissimulé la gravité de la démarche qu'ils venaient de faire ; ils avaient prévu que la malveillance ne manquerait pas de la dénaturer. Pour se mettre à l'abri de fausses interprétations, ils se sont décidés à signer en triple expédition le procèsverbal qui précède. Ils ont arrêté, au surplus, que ce procès-verbal ne sera rendu public que dans le cas où les trois signataires le jugeraient indispensable.
Signé : F. Arago.
Odilon Barrot.
J. Laffittk.
FIN DU TOME PRKJI1KR