‹ Mémoires posthumes (volume 4)Chapitre 7 sur 50 · AVANT-PROPOS. IX · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. IX

son visage, et l'homme de bien éloquent se révélait à tous les yeux. Quand il marquait ainsi d'un trait sanglant les honteuses pratiques sur lesquelles d'autres cherchaient à jeter un voile complaisant, on pouvait quelquefois le trouver sévère, on ne pouvait pas lui refuser l'admiration due à l'honnêteté qui se révolte. Il se plaisait aussi, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, à rappeler les conditions du pacte de 1830, et ce n'est pas sans quelque amertume qu'il en signalait les déviations ; mais personne, plus que lui, ne méprisait la politique du tout ou rien, et pour obtenir un progrès libéral, si faible qu'il lui parût, il était toujours prêt à de grands sacrifices d'influence et de popularité. C'est ainsi qu'il prêta au premier ministère de M. Thiers un concours désintéressé, sans s'inquiéter du mécontentement d'une portion de ses amis, et que, plus tard, il n'hésita pas à se joindre sans condition à d'anciens adversaires coalisés pour faire rentrer le gouvernement dans les voies parlementaires. Notre tort n'a pas été de faire la coalition, mais de la rompre , après une victoire électorale, avant qu'elle eût accompli son œuvre. Aucun de ceux qui ont pris part aux négociations de cette époque n'ignore que ce tort ne peut être imputé à M. Odilon Barrot. Il savait que, malgré son profond dévouement à la dynastie de 1830, le roi Louis-Philippe se serait cru perdu s'il avait été obligé de leprendre pour ministre et, sans s'irriter de cette injuste exclusion, il se prêta à toutes les combinaisons qui, tout en l'écartant du ministère, pouvaient assurer le

tu AVANT-PROPOS,

de ville, et pour essayer de la faire reconnaître comme régente.

M. Odilon Barrot avait foi dans le gouvernement des classes moyennes, le mieux approprié, selon lui, à l'état moral de la France ; le plus propre à donner à notre pays la plus grande somme de liberté sans compromettre Tordre public. Non, certes, qu'il méconnût les imperfections de ces classes ; mais il les regardait comme plus aptes que les classes aristocratiques ou les classes populaires à prendre la direction de la société où nous vivons. Ce n'est donc point sans une profonde douleur qu'il vit la chute imprévue du gouvernement fondé en 4 830 et qui réalisait son idéal ; mais il n'était pas homme à sacrifier la France à une forme particulière de gouvernement et, la république proclamée, il n'hésita pas à la servir loyalement. Je siégeais à côté de lui dans l'Assemblée élue en 1848, et j'ai pu connaître alors toutes ses pensées. Il n'en était pas une qui ne fût profondément libérale et patriotique. Membre élu du comité de Constitution, on ne le vit pas, comme tant d'autres, s'abandonner au courant d'une folle démocratie et refuser à la République, par entraînement ou par calcul, les institutions dont elle avait besoin pour vivre. Loin de là, il chercha autant que possible à rapprocher les institutions républicaines de ces institutions parlementaires qu'il avait aimées et défendues sous la monarchie constitutionnelle. C'est ainsi que, dans la discussion sur les deux chambres, il prononça un discours dont l'effet fut considérable, et dans lequel il combattait victorieuse-

nient la théorie étroite de l'unité législative. C'est ainsi ..encore qu'après l'envahissement du 15 mai etl'insur- . . rection de juin, il présida la commission chargée de rechercher les causes de ces funestes événements et d'en découvrir ies auteurs. Lamajoritéde l'Assemblée était fort loin de partager toutes les opinions de M. Odi- "lon Barrot; mais elle avait confiance dans son honneur, dans sa probité, et son avis était toujours d'un grand poids, parce qu'il ne s'y mêlait aucune considération personnelle. Plus d'une fois, un homme qui ' était l'honneur du parti républicain, le général Cavai gnac, voulut se mettre en rapport avec lui et obtenir publiquement son assentiment, 11 avait même été convenu dans une conférence à laquelle j'assistais avec M. le général de Lamoricière, MM. de Bémusat et de Maleville, que le chef du pouvoir exécutif ferait, du haut de ' la tribune, un appel à tous ceux qui acceptaient la ' république et que M. Barrot y répondrait par une franche adhésion. Mais dans une courte allocution le ' général Cavaignac substitua au programme convenu " un programme un peu différent et s'adressa unique- '" ment à ceux « qui juraient de vivre et de mourir pour ' la république. » — « Croyez-vous, me dit alors "' M. Barrot, que je puisse jurer de vivre et de mourir

* pour la République? » et il se tut. L'occasion fut

* ainsi manquée, mais elle se retrouva plus lard, quand MM. Dufaure et Vivien entrèrent au conseil, et à par-

Iîtti; époque le gouvernement du général Cavaicomptur M. Odilon Ilarrot parmi ses plus

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