‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 12 sur 57 · PROCÈS POLITIQUES · texte numérisé non relu

PROCÈS POLITIQUES

Tautre, dans son Hermite de la Chaussée dAntin^ revue charmante, alors fort en vogue dans les hautes classes de la société, émurent tous les cœurs au récit du drame judiciaire dont un nouveau Calas allait être victime. Benjamin Constant enviait à Voltaire, et c'était là un fait très-honorable, la gloire d'avoir con^ sacré sa plume à la défense de ce martyr des préjugés religieux. Il vint à moi, me demanda quelques explications, se fit même remettre tout le dossier, Tétudia avec soin et m'adressa une série de lettres imprimées, dans lesquelles il démontrait avec toute la vigueur de sa dialectique et tout le charme de son style inimitable rinnocence de Wilfrid Regnaud.

Ces lettres furent dévorées par le public ; Topinion fortement remuée dans ses passions politiques et dans ses sentiments d'humanité prit feu pour le condamné : elle s'interposa entre lui et le bourreau, et par un acte de sa toute-puissance arrêta invinciblement le glaive qui allait frapper ; ce fut au point que le garde des sceaux d'alors, M. Pasquier, étonné lui-même de ce mouvement d'opinion qui s'était prononcé avec tant de puissance et qui arrêtait depuis plusieurs mois le cours de la justice , me fit appeler dans son cabinet et se plaignit des moyens extra-légaux que j'avais employés pour m'opposer à l'exécution d'un arrêt souverain : « Il faut bien cependant que la loi s'exécute, me dit le ministre de la justice avec sévérité.

— Il ne dépend malheureusement pas de moi de Tempêcher, répondis-je froidement.

— Ah I répliqua-t-il avec vivacité, vous avez si bien fait que l'exécution est aujourd'hui impossible I

— Je le savais bien, et c'est ce qui me donnait cette assurance. »

Quelques jours plus tard , la peine de mort était commuée, et un des plus beaux jours de ma vie a été celui où, au lendemain de la révolution de 1830, je vis

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entrer dxas mon cabinet (j'étais alors préfet du département de la Seine) un vieillard à cheveux blancs qui, avec une figure sereine et un air joyeux, se jeta dans mes bras ; c'était Wilfrid Regnaud. Sa bonne conduite dans les prisons lui avait valu l'emploi d'infirmier et sa longue détention ne l'avait ni flétri, ni corrompu.

Cette bonne action me porta bonheur ; à partir de ce moment ma ré{mtation et mon rang au barreau furent marqués*

L'affaire des protestants vint bientôt y ajouter une nouvelle consécration.

L'Eglise catholique avait subi le sort de la monarchie, elle était tombée avec elle. Gomme elle, elle avait eu ses persécutions et ses martyrs ; il paraissait donc naturel que la restauration de la monarchie légitime emportât conune conséquence forcée la reconstitution de l'Église catholique, sinon comme religion exclusive, au moins comme religion dominante. D'ailleurs, l'opinion à peu près universellement reçue dans le parti légitimiste était que la chute du trône n'était due qu'à l'affaiblissement de l'Église, et tous les écrits de ce partie comme tous les discours et tous les actes de ses hommes politiques, tendaient à rétablir une alliance intime et solidaire entre l'Église et l'État et à confondre, pour ainsi dire, le trône et l'autel dans une unité indivisible.

Il fallait, pour cela, bouleverser la législation en vigueur depuis 17B9, laquelle est tout entière fondée sur le principe contraire de la séparation profonde, absolue, entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.

La difficulté ne pouvait arrêter des hommes qui avaient la force en main, et qui étaient consciencieusement convaincus que, dans le succès de leur entreprise, était le salut de la France : aussi la lutte entre les principes et les sentiments contraires de la légiti*

P&OCàS BBLIOIBUX (1615-1880). W

mité ei de la révolution ne fuIreUe nulle part si passionnée et si persévérante que sur ce terrain.

D'abord, des ordonnances prescrivaient la suspenûon de tout travail pendant les jours fériés de TÉglise catholique, ce qui parut une première tentative dans cette voie de la restauration d'une religion d'État.

De la part d'un gouviernement autre que celui de la légitimité, ces ordonnances eussent pu n'être considérées que comme des actes de pure administration, fondés sur la nécessité de marquer des repos dans la vie laborieuse d'un peuple. Hais de la part d'un gouvernement qui semblait vouloir régner par et pour l'Église catholique, elles éveillèrent toutes les inquiétudes et provoquèrent toutes les résistances du parti qui voulait maintenir le grand principe consacré par la Révolution de la séparation de l'ÉgUse et de rÉtai.

Le clergé catholique était poussé par un zèle religieux irréfléchi dans la même voie que le gouvernement ; heureux de pouvoir s'affranchir de ces étreintes légales qui le retenaient dans le sanctuaire, il en sortait triomphant; ses processions, si longtemps retenues dans les églises, se produisaient au dehors avec éclat; il semblait qu'il reprit possession de la vieille France.

La police, on le pense bien, n'avait garde de rappeler les dispositions de certaines lois encore en vigueur, qui interdisaient ces processions dans les villes où se trouvaient des croyances mélangées ; ces lois n'avaient-elles pas disparu avec la Révolution qui les avait enfantées? mais ce n'était pas assez de triompha, il fallait encore traîner pour ainsi dire les vaincus enchaînés au char du triomphateur; il fallait forcer tous les dissidents à s'associer à ces solennités catholiques, au moins par une soumission appa« rente.

(Test dans cette pensée qu'une ordonnance près-

crivit à tous les habitants de tendre leurs maisons, selon les vieux usages de la monarchie, sur le passage des processions du Saint-Sacrement.

S'il ne se fût agi que d'un acte de déférence extérieure, Tordonnance n'eut rencontré probablement aucune résistance sérieuse, mais dans la circonstance cette prétention de la police et du clergé avait un tout autre caractère ; c'était la consécration solennelle de la domination de l'Église catholique sur tous les autres cultes ; c'était l'État mettant sa force à la disposition des exigences du clergé, en forçant les citoyens, au nom de la loi, à s'associer aux cérémonies du culte officiel et dominant.

Aussi les refus d'obéir ne se firent-ils pas attendre. C'était surtout dans les départements qui avaient été le théâtre des guerres de religion que les prétentions du clergé étaient les plus exorbitantes, mais aussi que les résistances étaient les plus vives.

Les protestants des départements du Gard, de l'Hérault, refusèrent de se soumettre aux exigences de l'ordonnance. Traduits pour ce refus devant les tribunaux, ils furent condamnés à des amendes ; ils se pourvurent en cassation, niais un premier arrêt avait rejeté leur pourvoi, en se fondant sur ce que des ordonnances de police sont exécutoires pour tous les citoyens, et sans examiner le caractère légal de ces ordonnances. Ils n'en persistèrent pas moins, et, comme il arrive toujours en pareille circonstance, la résistance se généralisa : les consistoires prirent parti pour leurs coreligionnaires et la question prit les proportions d'une question tout à la fois politique et religieuse. .

De nouvelles condamnations intervinrent contre les récalcitrants, et cette fois le vénérable Boissy d'Anglas, le même qui s'illustra dans la séance du 20 mai 1795 par son attitude pleine de courage et de dignité,

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in*apporta Taffaire, la recommandant à tout mon zèle au nom des protestants de France.

Il s'agissait tout à la fois de triompher de l'influence du gouvernement et de faire revenir la Cour de cassation d'une décision récente : l'œuvre était difficile; elle n'était possible qu'à la condition d'élever la question, de la généraliser et de la passionner en faisant ressortir avec éclat tout ce qu'elle renfermait de menaçant pour la liberté religieuse ; j'avertis M. Boissy d'Anglas que tel serait mon plan de défense et que si ses convenances personnelles (il était pair de France et assez bien en cour) ou celles de ses coreligionnaires s'opposaient à une lutte aussi ouverte avec les tendances de la politique du jour, je ne pouvais me charger de la cause, car je regardais l'échec comme certain; que si, au contraire, mon plan lui convenait, il fallait qu'il me vint en aide, en y intéressant tous les dissidents et tous les organe^ de la publicité ; qu'à cette condition seule le succès était possible ou du moins qu'on pouvait le tenter.

H. Boissy d'Anglas partageant ma manière de voir, chacun de nous se mit résolument à l'œuvre, et lorsque la cause fut appelée à la Cour de cassation, la question n'était plus celle qu'elle avait cru juger, c'est-à-dire une simple question de police municipale, c'était la liberté religieuse tout entière ; c'étaient les rapports de l'Église et de l'État; c'était le principe fondamental de la séparation des pouvoirs; c'était enfin la Révolution dans sa plus précieuse conquête en lutte avec la prétention la plus rétrograde de la Légitimité qui se dressait devant elle en la plaçant en face des sentiments les plus profonds, des idées les plus consacrées, des passions les plus vives de notre société moderne.

Je ne voulus pas même traiter la question au point de vue restreint du droit des protestants et des cultes dissidents reconnus.

& UÊMOIKBS I/ODILOM BAKBOT.

Ma cause, à ee point de vue^ eât été peut-être phis facile, car les synodes avaient maintes et maintes fois déclaré, pour le cas spécial des processions catholiques, que ces procesûons étaient des actes d'idolâtrie, et que s'y associer volontairement était un sacrilège, s'y laisser contraindre par la tofee^ une trahison de sa foi religieuse et de plus une lâcheté.

Cest le thème qu'adopta H. le baron Mourre, procureur général près la Cour de cassation, lorsque Faffaire revint pour la troisième fois devant la ,Gour de cassation, chambres réunies.

Je le rejetai comme consacrant en quelque sorte la violation du principe que je voulais faire triompher : ce n'est pas, disais-je, comme protestants^ c'est comme citoyens fronçais que nous revendiquons le droit de juger jusqu'à quel point telle ou telle participation à une cérémonie religieuse intéresse notre foi.

Devant la loi française, il n'y a ni protestants ni catholiques, il n'y a que des citoyens. A quel signe reconnaitra-t-elle le protestant ou le catholique, à moins de faire des sacrements ou des professions de foi religieuse, des actes légaux ou obligatoires ? La loi en France protège toutes les croyances, tous les cultes, elle ne s'identifie avec aucun : le jour où elle s'identifiera avec l'un d'eux, il y aura une religion de l'Etat, et les autres cultes pourraient bien encore être tolérés y ils ne seraient plus libres; la liberté, c'est l'égalité dans le droit, c'est la neutralité de la loi.

Je tirais de cette thèse générale la conséquence que les ordonnances de police qui contraignaient des citoyens non à respecter les cérénK>nies d'un culte, mais à s'y associer, sortaient du domaine de la protection pour entrer dans celui de la contrainte au profit d'un culte spécial, substituaient le principe de la persécution religieuse à celui de la liberté et vio-

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laient ain» le principe fondamental de nos lois; qtie, dès lors y ces ordonnances qui, pour recevoir une sanction pénale, avaient besoin de s* appuyer sur une loi et d'en viser le texte, n'avaient pu servir de base à une condamnation judiciaire, puisque, loin d'être Texécution de la loi , elles en étaient la violation flagrante.

La Cour de cassation, revenant sur sa précédente décision, consacra ces principes et cassa les jugements de condamnation.

On peut juger de la colère qui éclata dans le monde politique et religieux. La tribune et la presse reten* tirent d'imprécations contre un arrêt qui , aux yeux d'un certain parti, n'était qu'un scandaleux sacrilège. L'abbé de Lamennais, déjà célèbre par son livre de r/ndifférence en matière de religion, mais qui a conquis depuis une bien autre illustration, était alors un des écrivains les plus fougueux du parti catholique ultramontain. Il me prit personnellement à partie dans un journal qui s'intitulait k Conservateur; il raisonnait ainsi :

<c M. Odilon Barrot a osé plaider en'pleine Cour de cassation que la loi française était neutre entre toutes les religions; qu'elle les protégeait toutes et ne s'as* sociait à aucune. La loi n'est donc d'aucune religion; elle est donc athée, n — Le mot était détourné de son sens, car Yathéisme est encore tine croyance, bien que négative; et ma thèse était précisément que toutes les croyances, négatives ou positives, sont hors du domaine de la loi. Mais il y a tant d'esprits qui se plaisent & accepter un jugement tout formulé, que bien longtemps après et auprès de beaucoup de gens encore, je passe pour un athée qui a ,eu le cynisme de proclamer en face du plus haut tribunal Yathéieme comme constituant la religion de la loi.

La formule était trouvée et l'anathème lancé; la

tribune, la presse s'en emparèrent et en yécurent longtemps : la Cour de cassation était fort mal notée dans un certain parti. N'était-elle pas une institution révolutionnaire, et Toccasion était belle de fulminer contre elle l'accusation d'irréligion; je ne me laissai pas effrayer de tout ce bruit; et les nouveaux tribunaux, saisis après une première cassation, ayant jugé comme les premiers, je me présentai devant toutes les chambres réunies en robes rouges, sous la présidence du garde des sceaux, alors M. de Serre, et là, je reproduisis ma thèse de la neutralité de la loi entre toutes les croyances religieuses avec une nouvelle précision. — Puis, relevant le reproche d'athéisme qui m'avait été adressé par M. Tabbé de Lamennais: «Oui, m'écriai-je, la loi est athée et elle doit Cêtre, si vous appelez athéisme la neutralité ; car elle ne peut cesser d'être neutre sans s'exposer à devenir persécutrice. » A ces mots, je vis certains magistrats s'agiter sur leurs bancs, notamment M. de Sèze, le courageux et éloquent défenseur de Louis XVI que la Restauration avait pris dans le barreau pour le porter à la présidence de la Cour de cassation, homme estimable, mais trop passionné pour remplir toutes les conditions du magistrat et dont le cœur, d'ailleurs, était plus chaud que la tête n'était forte ; puis il adressa billets sur billets au garde des sceaux. Je voyais l'orage se former et n'en continuai pas moins ma discussion lorsque M. le ministre de la justice m'interrompit et affectant, lui aussi, de se méprendre sur le sens et la portée de mes paroles, il crut devoir m'adresser un avertissement en protestant bien inutilement que la loi n'était pas athée.

Je continuai ma plaidoirie et la Cour entra dans la salle du conseil. L'avertissement que m'avait adressé H. de Serre ne parut pas assez sévère à M. de Sèze, qui proposa de m'appliquer, au nom de la Cour et par

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arrêt, une mesure de discipline, telle que la suspension ou au moins la censure. Il fallait, disait-il, une solennelle expiation pour le scandale qui venait de se produire.

Heureusement les autres magistrats m'avaient écouté avec plus de calme et mieux compris ; ils n'eurent pas de peine à restituer à mes paroles leur véritable sens, et M. de Sèze en fut pour son zèle ; sa proposition fut repoussée; bien plus, Tarrét qui, cette fois, fixait définitivement la jurisprudence, vint donner une haute et dernière consécration à mes principes. ' Qui m'eût dit que trente ans plus tard j'exposerais, comme premier ministre de mon pays, ma liberté et peut-être ma vie pour rétablir le .pape dans sa souveraineté temporelle à Rome, et que ce même M. de Lamennais, qui alors fulminait contre moi toutes les foudres de son fanatisme ultramontain, signerait ma mise en accusation pour ce fait? Lorsque je serai arrivé à cette partie de ma vie, peut-être trouvera-t-on que les actes du ministre ne sont pas autant en contradiction qu'ils le paraissent, au premier coup d'oeil, avec les doctrines juridiques de l'avocat. Pour que la séparation des deux pouvoirs puisse exister dans le inonde catholique, il est nécessaire qu'ils soient réunis dans les mains du chef de la catholicité, au moins pour l'État où il réside : [cette réunion de pouvoirs étant le seul moyen d'assurer l'indépendance du pape eiy par suite, la séparation des deux pouvoirs dans les autres États. Mais n'anticipons pas sur les événements.

La réaction avait atteint son paroxysme ; Louis XVIII y résistait; son bon sens politique s'en effrayait, et, d*ailleurs, lui aussi avait sacrifié aux idées nouvelles; il n'avait pas pour la Révolution et pour ses principes Vhorreur native qu'avait conservée Charles X.

Aussi celui-ci était-il l'idole et l'espérance du parti réacteur. Dès les premiers jours de la Restauration»

06 nbCMBBS VODUÀm BÂBBOT.

deux directions contraires s'étaient prodnites dans le gouvernement, ouplntAtdeuxgouyemements avaient apparu :run au pavillon Marsan, Tautre au pavillon de Flore. Le dernier de ces pavillons était habité par le roi, et Tautre par son frère; les influences et les courtisans se partageaient; un jeune magistrat, M. Decazes, qui, lors de la seconde restauration des Bourbons, avait été nommé préfet de police, avait capté la faveur du vieux roi. Admirablement doué physiquement et moralement, pour jouer le rôle d'homme de cour, M. Decazes n*avait pas tardé à obtenir sur son maître une grande influence ; par contre, il était devenu bientôt odieux aux courtisans du comte d'Artois.

M. Decazes, profitant habilement de l'antagonisme qui s'était établi entre les deux frères, avait provoqué, en 4816, la fameuse ordonnance du 5 septembre qui mettait un frein à la réaction et avait inauguré une autre politique. Cette ordonnance suffit pour honorer la vie d'un homme d'État ; elle a été la première expérience heureuse du jeu des institutions libérales; elle a opéré dans la marche du gouvernement une révolution légale, pacifique et féconde; elle a prévenu une guerre civile imminente ; elle a assuré à la France de longs jours de repos et de prospérité, et si la fatalité n'avait pas ramené au gouvernement une politique diamétralement opposée, elle eût épargné au pays les douleurs et les hasards de bien des révolutions. C'est de cette époque que datent les premiers essais de véritable liberté pratique en France, et spécialement notre législation de 1819 sur la presse.

Les livres et les journaux furent affranchis de toute censure préventive, et le gouvernement prit toutes les allures d'un gouvernement libre et pondéré. Deux hommes d'un mérite éminent et d'un caractère élevé eurent une grande part à ce progrès; leur mémoire sera consacrée et la France les nomm^a dans sa re-

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connaissanee tant qu*elle appréciera une liberté sage et régulière, ce sont MM. Royer-Collard et le duc de Broglie. Le premier avait été le correspondant de Louis XVni pendant le temps de Témigration ; il appartenait à cette école de philosophie spiritualiste qui s'efforçait de rendre à la société des croyances que la philosophie sceptique de Voltaire et des encyclopédistes avait à peu près détruites. Indépendant par caractère, libéral par sentiment et par principe, il avait foi dans la possibilité d'établir en France, sous une monarchie constitutionnelle, le gouvernement représentatif dans toute sa vérité.

Cette foi paraissait un peu affaiblie dans les derniers temps de sa vie ; mais il s'y dévoua d'abord avec ardeur; ses discours se faisaient surtout remarquer par l'élévation et la précision de la pensée ; ils étaient moins abondants, moins véhéments, moins entraînants que ceux de Mirabeau; mais ils avaient plus de profondeur, plus de philosophie et surtout plus d'honnêteté.

Au reste, chacun de ces deux orateurs, si différents par le caractère, avait au plus haut degré le génie de sa mission ; l'un était appelé à détruire une vieille organisation sociale; c'était le bélier qui, dans la main de la Providence, était destiné à démolir un édifice depuis longtemps condamné ; l'autre, au contraire, venait après une longue série de convulsions politiques pour apprendre à notre nation les conditions et les bienfaits de la véritable liberté. L'un était un tribun, l'autre un professeur; l'un fulminait, l'autre enseignait.

Mirabeau, en 1819, aurait sans doute été encore un homme puissant; mais il n'eût pas été l'homme providentiel de l'époque, et Royer-CoIlard, en 1791, eût à peine été compris de quelques esprits d'élite ; tant il est vrai que chaque époque produit à peu près

rhomme qui répond le mieux au besoin dominant de cette époque.

Quant à H. le duc de Broglie, il vit encore et j'en parlerai avec plus de réserve. Petit-fils de l'ancien maréchal de Broglie, il avait épousé la fille de madame de Staël, personne pleine de distinction par les qualités de l'esprit, mais beaucoup plus femme que sa mère par les qualités privées ; noble d'origine, et encore plus de sentiments, il aurait figuré honorablement dans la haute aristocratie anglaise dont il a les idées, les principes, et même un peu les mœurs.

Il arrivait à l'âge viril lorsque, avec la Restauration et la Charte de i8i4, commençait pour la France l'ère du gouvernement représentatif; il y était merveilleusement préparé par de fortes études, par la haute indépendance de sa fortune et de son caractère, et par un amour raisonné de la liberté, que servait une admirable lucidité d'esprit.

Nous nous groupâmes naturellement autour de lui, et, lorsque la liberté de la presse était en question, il concourut, en 1817, à former une association, dite de la Liberté de la Presse, dont il fut le président.

C'est, je crois, la première tentative de résistance légale par l'association qui ait eu lieu en France.

Le gouvernement s'en alarma, un procès eut lieu en 1819 ; M. de Broglie se retira et l'association fut dissoute.

Ces deux hommes, par leurs exemples, par l'autorité de leur caractère, par leurs études étendues et profondes, par leurs talents oratoires, auraient dû exercer sur leur temps plus d'influence qu'ils n'en ont réellement exercé. Estrce leur faute, ou celle du milieu dans lequel ils se sont trouvés? C'est un peu Tune et l'autre.

Leur esprit trop porté vers l'abstraction et les généralités de la politique ne se pliait pas assez à la

piussance des faits et ne comptait pas assez avec les personnes, leurs intérêts et leurs passions.

On attribue à M. Royer-CoUard un mot qui, s'il n'est pas vrai, a du moins le mérite de le dépeindre assez bien. « // ny a rien^ aurait-il dit dans une discussion animée, que je méprise comme un fait, » Aussi, lorsque le fait se produisait avec ses désordres et son despotisme, cet esprit fin et abstrait se repliait sur lui-même et se contentait de Tanathématiser.

M. de Broglie, un peu moins professeur, un peu plus homme politique, avait plus de considération pour la puissance des faits ; mais la fierté tout à la fois et la timidité de son caractère le rendaient assez impropre à manier une assemblée, à diriger ses passions; il n'avait, pour cela, ni assez de souplesse, ni assez de résolution dans l'esprit.

Disons-le aussi, les mœurs et les habitudes constitutionnelles de notre pays n'étaient pas assez avancées pour se trouver en harmonie avec* de tels caractères. Le vieux levain révolutionnaire dominait trop encore dans notre France; le général Foy, le général Lamarque, Benjamin Constant, par quelques paroles à effet, qui remuaient la fibre révolutionnaire, exerçaient un plus grand ascendant.

Toutefois, ils ont été, ils sont encore les modèles et les guides de cette jeunesse laborieuse et studieuse qjoi conserve sa foi dans le gouvernement représentatif; et si jamais notre nation arrive à posséder les mœurs et les conditions de cette forme de gouvernement, ce sera un grand honneur pour ces hommes de l'y avoir puissamment préparé.

Je reprends le récit des événements.

Cette nation qu'on dit si profondément antipathique aux idées et aux mœurs de la liberté constitutionnelle paraissait, au contraire, se les approprier 9iyec une heureuse facilité. La presse et la tribune

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étaient puissantes ; le débat politique tenait le pays attentif, les maximes de droit constitutionnel et par* lementaire se répandaient et devenaient comme des vérités reçues par tous, le progrès se faisait dans les mœurs et les idées lorsqu'un fatal événement vint interrompre tout à fait ce progrès.

Le 13 février 1820, le plus jeune des fils du frère du roiy le duc de Berry, sortait de l'Opéra, lorsqu'un homme se glisse auprès de lui et le frappe d'un long stylet ; le prince a la force de désigner son assassin qui est bientôt arrêté : la blessure était mortelle et le duc de Berry expira à l'Opéra même où Louis XVIII et toute la famille étaient accourus, à la première nouvelle du funeste événement. II expira, puisant dans le sentiment chrétien qui l'animait la force de recommander son assassin à la clémence du roi, son oncle.

Pourquoi le duc de Berry, qui n'avait à peu près aucune action sur' la politique du gouvernement, avaifril été choisi comme victime de préférence au roi et au comte d'Artois, son père?

Interrogé, Louvel (c'est le nom de Tassassin) répond avec le calme du fanatisme qu'il l'a choisi parce qu^il. était seul susceptible d'avoir dei enfantin et qu'en lui il extirpait la souche même d'une race que lui, Louvel, avait condamnée à mort depuis qu'elle avait servi de dnq[)eau à l'invasion étrangère.

Son langage et son sang-froid ne se démentirent pas un seul instant, il les conserva même sur l'échafaud.

Le contre-coup de cet assassinat ne pouvait qu*être Aineste au parti qui luttait avec succès contre la réaction.

Des journaux libéraux, le ComHtutimmel entre autres, avaient été trouvés au domicile de Louvel ; il n'en fallut pas davantage pour rendre les idées libé-

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raies et toute i^opposition eomplices du crime de Lou- ▼el. Le déchainement fut si violent que le ministre Decazes, celui qui avait conseillé la fameuse ordonnance de dissolution de la Chambre de 1815, fut dénoncé à la tribune, comme complice moral de l'assassinat. « San fied, écrivait M. de Chateaubriand dans le Comerwatewr, a glùsé dans le sang. »

La menace de le tuer dans le cabinet du roi et sous les yeux de son maître lui fut adressée. Il fit quelque temps tète à Torage avec un courage qu'on ne saurait trop admirar : mais, à la fin, il dut céder et se retira pour faire place à un ministère qui, sans être tout à fait sympathique à la réaction, ne lui était cependant pas hostile et formait une sorte de lien entre les deux fixeras.

Alors commença une série de mesures violentes, d'abord eontre la presse, puis contre la liberté individuelle ; la réaction se laissa emporter, sous le règne suivant, jusqu'à la loi du sacrilège, confondant ainsi le erîttie et le péché, et renversant la distinction fondamentale de nos lois entre le dogme et la loi. Il fallait bien i^ouver que la loi n'était pas athée! Une tentative en faveur du rétablissement du droit d'ainesse vint enfin échouer devant la résistance de la Chambre des pairs, qui par cet acte de vigueur et d'indépendance marquait un temps d'arrêt à cette pré* tention insensée de reconstituer la vieille société.

J'étais resté étranger à ces luttes politiques dont la tribune et la presse étaient principalement le théâtre. Mon nom ne s'y était rattaché assez vivement qu'à raisoB de l'arrêt rendu en faveur de la liberté religieuse et du prétendu athéisme de la loi. Mais une circonstance toute fortuite et parfaitement indépendante de ma volonté vint m'y rattacher d'une manière plus intime et en même temps plus menaçante pour ma liberté et pour ma carrière.

Les ministres avaient cru devoir demander aux Chambres une loi de circonstance par laquelle ils étaient armés du pouvoir exorbitant d'arrêter et de détenir taut citoyen sur un ordre signé par trois ministres.

Cette loi avait été Tobjet d'une très-vive opposition dans la Chambre des députés. Les membres les plus éloquents de la gauche, désespérant de lutter contre un parti pris de la majorité, s'étaient du moins efforcés de frapper vivement Fopinion publique de Todieux de cette loi; ils parlaient, comme on Ta dit et pratiqué depuis, par la fenêtre. Des amendements furent successivement présentés pour faire ressortir chacune des atteintes que cette loi portait à la justice et même à rhumanité, et chaque amendement était le sujet de véhémentes accusations contre le ministère. Si ces efforts furent vains dans le sein de TAssemblée, ils ne le furent pas au dehors et Topinion fut vivement excitée.

Le jour même où, après le rejet de tous les amendements, la loi fut votée, les membres de l'opposition se réunirent, dressèrent une sorte de manifeste dans lequel ils reprenaient tous les griefs qu'ils avaient fait valoir dans la discussion et annonçaient qu'un comité formé de députés et de citoyens pris dans les notabilités libérales de toutes les professions était formé pour procurer des secours, des conseils et des défenseurs à tous ceux qui seraient atteints par cette loi.

On me fit l'honneur de me comprendre dans ce comité, comme représentant le barreau de la Cour de cassation. Je me souviens que le général Pajol, le vieux Gévaudan, homme fort riche et fort connu pour ses principes libéraux et ses bonnes actions, Mérilhou enfin m'étaient adjoints : l'un, pour l'armée; l'autre, pour le commerce; le dernier, pour le barreau de la Coiu* royale de Paris,

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