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PROCES POLITIQUES (1815-1830). S

chose; mais le dégrader, c*est encore mieux pour certains partis. On se contenta donc de condamner le brave colonel Chambure à la peine des travaux forcés à perpétuité.

Ainsi, un homme qui, dans tous les temps, dans tous les partis, en dehors de toutes différences d*opinions, devait être honoré pour son courage et son patriotisme, allait être flétri, marqué par la main du bourreau et envoyé au bagne, au milieu du plus vil rebut de la société : voilà ce qu'on appelle la justice politique.

La famille de Chambure vint à moi, me raconta le sort qui menaçait mon pauvre camarade. Je me sentis saisi d'une indignation qui ne contribua pas peu à me faire prendre, dès ce moment, avec moi-même la résolution de combattre partout et toujours à outrance toute juridiction exceptionnelle. Je réussis, d'incidents en incidents, d'abord à faire suspendre l'exécution de l'arrêt inique, puis à gagner du temps, ce qui en révolution est tout; puis enfin, j'eus le bonheur d*assister à la libération de mon ami.

Je ne relaterai pas ici tous les procès de même nature où j'eus à intervenir comme avocat à la Cour de cassation. A Montpellier c'étaient de malheureux artisans qui, pour avoir défendu leur vie contre des chevaliers dits du Brassard, étaient, les uns condamnés et exécutés avec une rapidité qui ne permettait pas même le recours en cassation ; les autres, condamnés aux travaux forcés à perpétuité, marqués sur l'épaule immédiatement, mais qui, du moins, pouvaient encore invoquer des juges et des formes tutélaires. C'était, à Nimes, toute la population protestante d'une commune qui, menacée du pillage, de l'incendie et' de la mort par des bandes catholiques, pour avoir repoussé la violence par la force, passa presque tout entière par la main du bourreau. C'était la cruelle et

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fatale affaire de Grenoble contre les coMéqueoees sanglantes de laquelle le recours en cassation fat tardif et impuissant, le télégraphe ayant marché plus vite que les courriers et abrégé les délais du poiuroi. C'étaient d'autres affaires où Tabsurde le disputait à l'odieux : un malheureux militaire qui, par mégarde, avait conservé sur son uniforme un vieux bouton sur lequel l'aigle impérial était empreint, fut condamné à une peine infamante.

Au moment où j'écris ces lignes mes souvemrs sont devenus plus incertains , mes impressions se sont affaiblies, et j'ai peut-être à me reprocher de n'avoir pas consacré quelques jours, lorsque ma vie était remplie du soin de défendre ces malheureux, et lorsque j'étudiais leurs dossiers avec une attention si anxieuse, à dresser le tableau de tous ces excès de la justice humaine; ce tableau n'eût pas été sans intérêt, il eût éclairé d'un jour bien hideux cette sanglante époque, et surtout il aurait eu son utilité, car il eût appris à détester de plus en plus les violences judiciaires par lesquelles les partis achèvent lâchement, après le combat, avec la hache d'un bourreau les blessés et les vaincus des partis contraires.

Un autre procès, celui de \Wlfrid Regnaud, eut bien plus de retentissement.

On se ferait une très-fausse idée de l'état des écrits à cette époque si on en jugeait par comparaison avec ce qu'ils sont de nos jours. Autant est profonde aujourd'hui l'indifférence de chacun pour les actes d'injustice ou d'oppression arbitraire qui ne le touchent pas directement et personnellement, autant on se renferme dans son égoïsme et sa personnalité, autant à cette époque, au contraire, l'opinion était éveillée et facile à exciter pour tout ce qui paraissait blesser ou même seulement menacer les garanties communes. Tous vivaient pour ainsi dire dans diacun, et cette so«

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qui protégeait les plus obscurs des citoyens était e^taiuemeot un des meilleurs symptômes de notre liberté naissaote*

Quand on compare ces deux époques, les dîiféreoees sont si grandes qu'on se demande parfois si c'est bien le même peuple ; le procès de Wilfrid Re* giiaud nous en offre un mémorable exemple.

Une vieille femme avait été assassinée dans une petite bourgade de la Normandie; dans ce même bourg vivait un homme d*âge déjà mûr occupé de son petit commerce d'épicerie, nommé Wilfrid Regnaud, C'était un de ces coqs de village, grands raisonneurs, se piquant de philosophie, qui ont le verbe haut et se posent ea détracteurs du pouvoir et de la société ; d'ailleurs très-bon voisin et qui n'avait jamais fait tort à personne. Une espèce de fou, mendiant et vagabond« s'avise de le dénoncer comme auteur de l'assassinat, et, sur cet unique témoignage, d'ailleurs repoussé par toutes les impossibilités physiques et morales dont l'instruction offrait les preuves les plus saisissantes, Wilirid Regnaud avait été condamné à mort.

Je vois encore les parents de ce malheureux, avec leur costume de paysans normands et leur figure honnête, eQtr<^ dans mon cabinet, me demander tout éplorés de sauver leur parent dont ils attestaient sur leur grand Dieu la parfaite innocence.

J'examinai le dossier avec attention, non pas seulement au point de vue de l'observation des formes légales, mais aussi à celui des charges contre le condamné ; je vis avec surprise que, parmi les charges, était le reproche d'avoir figuré parmi les Septembri- 9nar$. Je m'informai et j'acquis la certitude que c'était là une misérable calomnie et que Wilfrid Regnaud n'était pas à Paris lors de cette horrible tuerie ; cela me rendit de plus en plus attentif. En feuilletant mi-

nutieusement tout le dossier, je vins à découvrir un tout petit billet écrit à la main, et adressé à MM. les jurés, mais non signé. La substance de ce billet portait que Taccusé, sur le sort duquel les jurés avaient à prononcer, était un buveur de sang qui avait figuré dans les massacres de septembre, et qu'ainsi on ne pouvait dans tous les cas que lui faire bonne justice en lui faisant expier sur Téchafaud ses anciens crimes : ce billet fut pour moi un trait de lumière.

Je me reportai à la liste des jurés et j'y vis qu'elle était aux trois quarts conposée de chevaliers de Saint- Louis et d'anciens émigrés. Je m'expliquai l'effet qu'avait dû produire sur de tels hommes l'idée qu'ils avaient devant eux un septembriseur et ne m'étonnai plus que la déposition d'un homme notoirement fou eut pu prévaloir sur toutes les graves présomptions qui éloignaient de Wilfrid Regnaud toute idée de culpabilité.

Malheureusement la procédure était régulière et mes efforts devant la Cour de cassation pour faire casser l'arrêt de mort devaient être impuissants. J'avais la conviction entière qu'un meurtre judiciaire allait se commettre, et la loi me refusait tout moyen de l'empêcher ; quant au recours à la clémence royale, il n'offrait aucune chance de succès ; je le tentai cependant, j'entamai même ma procédure en faux témoignage, le tout pour gagner un temps que je mis à profit pour m'adresser à un souverain dont la puissance venait de naître avec la liberté, ce qui, pour n'être défini dans aucune loi, n'en avait pas moins son efficacité ; je fis appel à l'opinion publique ; je plaçai mon malheureux client sous son égide ; on n'avait pas encore abusé de la publicité ; elle avait l'attrait de la jeunesse et en avait encore la pureté. Je donnai des notes à mon ami Charles Comte, à M. de Jouy ; l'un, dans son Ceiueur, journal austère, tant soit peu républicain.

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