CHAPITRE III
VOYArtB DE CHERBOURG
Pendant que ces choses se passaient â Paris, le roi Charles X était à Rambouillet, attendant le résultat de son abdication et de la désignation qu'il avait faite du duc d'Orléans, comme lieutenant- général du royaume. Là, il était assez éloigné de Paris pour n'a- Toir plus rien à craindre de l'action immédiate de rînsurrection parisienne, et il en était assez rapproché pour prendre avantage des circonstances.
L'ordre avait été transmis au général qui commandait le camp de Saint-Omer de rallier les troupes du roi à Rambouillet; on craignait d'un autre côté le soalèvement des populations de l'Ouest et du Midi de la France.
Le gouvernement de l'Hdtel de ville n'avait pas eu la pensée de mettre obstacle à l'éloignement du roi ; seulement, ayant appris que les diamants de la couronne avaient été enlevés et transportés à Rambouillet, il avait donné mission à un officier connu par sa bravoure et qui avait la confiance du général La Fayette, au colonel Plocque, de se rendre à Rambouillet pour revendiquer ces diamants comme propriété nationale.
Cet ofTicicr essuya, comme on le pense bien, un refus. Ne consultant alors que son courage, au lieu de nous venir rendre compte du résultat de sa mission, il réunit autour de lui quatre ou cinq soldats débandés et, se plaçant en face des avant-postes de Farmée royale, il lui fit des sommations hautaines et intercepta toutes ses communications avec Paris. Il en résulta une espèce d*engagement dans lequel il reçut une balle dans la jambe et fut transporté blessé k Rambouillet où il parlait encore en vainqueur. Avait-on une idée exacte de cet état de choses au Palais-Royal ? On pourrait en douter, car le 2 août, vers les dix heures du matin, je fus invité à me rendre auprès du duc d'Orléans pour affaire aussi importante qu*urgentc. Je me rendis immédiatement à cette invitation et je trouvai le lieutenant-général seul dans son cabinet. C'était la seconde ou la troisième fois que je le voyais; je n'avais jamais eu aucun rapport ni direct ni indirect avec lui avant la révolution.
(( Je viens de recevoir, me dit-il, une lettre du roi Charles X qui, sur le point de quitter la France, me demande des sauvegardes. J'ai jeté les yeux sur vous, pour cette mission ; il est convenable que la Chambre, l'armée et la population de Paris y soient représentées. Le maréchal Mortier, duc de Trévise, représentera l'armée, MM. le baron de Schônen et le colonel Jacqueminot, tous deux députés, représenteront la Chambre, et vous, consentez-vous à représenter la garde nationale parisienne? » Je m'inclinai.
« Ainsi composée, cette commission est assurée, ajouta-t-il, de rencontrer partout respect et soumission, et je confie à votre courage et à votre honneur le salut de cette famille dont j'ai la douleur d'être obligé de me séparer. Le temps presse, allez faire vos préparatifs de voyage, et dans deux heures une voiture sera prête pour vous transporter à Rambouillet. 31. le
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duc de Coigny, qui a des relations personnelles et domestiques avec Charles X, vous servira d'introducteur auprès de lui.
« Voici la réponse que j'adresse à la lettre du roi et que vous lui remettrez. » Il me confia en même temps un paquet cacheté.
« Vous voudrez bien, avant de partir, repasser par le Palais-Royal, car j'aurai des instructions particulières à vous donner. »
Je pris à peine le temps de retourner chez moi, d'y faire prendre quelques effets de voyage et une lettre ile crédit, puis je retournai au Palais-Royal.
La duchesse d'Orléans était cette fois dans le cabinet de son mari, et lorsque j'y entrai, je les trouvai tous deux en proie à la plus vive émotion.
Le duc se récriait sur sa fatale destinée qui le condamnait à être l'instrument de la déchéance et de i>xil d'une famille qui l'avait comblé de bienfaits et pour laquelle il avait une si profonde affection. Ses paroles étaient entrecoupées de sanglots; la duchesse, de son côté, livrée à une extrême agitation, se jetait au cou de son mari, cherchant à le consoler, à le soutenir, et se tournant vers moi : « Le voyez-vous, disait-elle, c'est le plus honnête homme du royaume. »
J'étais moi-même ému de cette scène à laquelle j'assistais dans un silence respectueux.
Le lieutenant- général alors s'approcha de moi : « Mv Odilon Barrot, je vous ai choisi, parce que je connais votre cœur et que j'ai pu déjà apprécier la générosité de vos sentiments.
c< Je vous charge particulièrement non-seulement de veiller à la sûreté de mes malheureux parents, mais de les entourer de tous les égards dus au malheur... »
Je l'assurai que j'étais prêt à sacrifier ma vie pour accomplir la mission qu'il me faisait l'honneur de me confier et que j'en comprenais le caractère et la portée.
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Je me retirai.
A quatre heures et demie, les commissaires, à Texception du duc de Trévise, étaient sur la route de Rambouillet : le maréchal Mortier avait refusé de partir avec nous ; il donna pour raison qu'étant chevalier des ordres, il ne pouvait se dispenser de paraître en présence du roi revêtu de son cordon bleu ; que telle était la règle, etc.
Ce vieux et brave soldat n'avait rien trouvé de mieux, pour motiver son refus, que de se retrancher dans une question d'étiquette au moins puérile; malgré la gravité et le danger de la situation, nous ne pûmes nous empêcher de sourire lorsqu'on nous communiqua cette étrange excuse.
Le maréchal Maison, désigné pour tenir la place du maréchal Mortier, ayant accepté, nous rejoignit à Rambouillet où nous arrivâmes entre neuf et dix heures du soir.
Quelques détachements de la garde royale, notamment de la garde à cheval, que nous rencontrâmes sur la route et dont les officiers nous annonçaient qu'ils étaient résolus à ne plus servir contre la cause nationale, nous confirmèrent dans l'idée que nous emportions de Paris que le roi avait licencié son armée et que nous n'avions plus à remplir qu'une mission de paix et de protection.
Dès notre arrivée, nous finies inviter le maréchal Marmoftt, duc de Raguse, à se mettre en rapport avec nous. Il vint aussitôt à notre hôtel. Nous lui rendîmes compte en peu de mots de notre mission et lui demandâmes de nous introduire auprès du roi.
Le maréchal, ayant été prendre les ordres de Charles X, revint après quelques instants nous dire que le roi était retiré dans ses appartements et qu'il était d'étiquette (toujours l'étiquette) que nul ne pouvait être introduit dans un tel moment. Nous le
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priâmes de retourner auprès du roi, accompagné cette fois du duc de Coigny, auquel nous remîmes la lettre du duc d'Orléans dont nous étions porteurs. Le maréchal Marroont revint bientôt, nous disant que le roi n'avait pas lu sans surprise la lettre que lui adressait son cousin; qu'il n'avait pas demandé de sauvegardes et qu'il n'en avait pas besoin; qu'il était entouré de son armée fidèle et qu'il attendrait dans cette situation le résultat des communications qu'il avait ordonné de faire aux Chambres. Le duc de Raguse ajoutait que, néanmoins, le roi ne trouvait pas mauvais que nous restassions à Rambouillet jusqu'à ce que ce malentendu fût éclairci.
Nous lui répondîmes que nous étions venus à Ram* bouillet avec le caractère de sauvegardée et pour remplir une mission de paix et de protection ; que, dès que nous n'étions pas agréés par Charles X en cette qualité, nous ne pouvions rester un seul instant de plus ; et, comme les chevaux de nos voitures n'étaient pas dételés, nous^ repartîmes immédiatement pour Paris.
Le duc de Raguse montrait dans ses conversations avec nous une grande eiRision. C'est de lui que nous apprîmes les détails de la scène qui avait eu lieu Favant-veille entre le duc d'Angoulème et lui, et dont il était encore tout ému.
Il se plaignait amèrement du sort qui semblait le poursuivre. « J'étais, nous disait-il, adversaire trèsprononcé des ordonnances et pourtant je me suis vu forcé de les faire exécuter. »
Pour se justifier d'avoir ordonné à ses troupes de tirer sur les citoyens dont le crime était de résister à des actes qu'il reconnaissait lui-même illégaux, il nous donnait une singulière explication que je retrouve dans mes notes.
«Za rtitf, disait-il, démit être libre povr la troupe
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comme pour les citoyens , par cela seul qtion la leur mter^' disait t il a bien fallu ordonner le feu I »
La vérité historique est que, depuis sa malheureuse participation à la capitulation de Paris, le duc de Raguse, poursuivi par Topinion publique et comme dénationalisé, était devenu dans jes mains du parti ultra de la Restauration un instrument aveugle, et qu'il ne pouvait lui rien refuser.
Ajoutez que le maréchal avait contracté des habitudes d'une vie tellement luxueuse, qu'il était écrasé de dettes que la cour voulait bien payer. Cet homme ne s'appartenait plus, et la cruelle destinée qu'il déplorait devant nous n'était que la conséquence de sa conduite.
Du reste, il protestait de sa résolution de se séparer de la famille exilée des qu'il l'aurait accompagnée sur la terre d'exil et accompli ainsi son devoir.
Il nous en demandait acte et nous le lui délivrions, en faisant de tristes réflexions sur les vicissitudes de cette existence dont les débuts avaient été si brillants et si glorieux et dont le terme était si chargé de douleur et de honte.
A quatre heures du matin nous descendions au Palais-Royal et faisions éveiller le duc d'Orléans. A peine se donna-t-il le temps de se couvrir des vêtements les plus indispensables ; ses pieds étaient nus dans ses pantoufles.
Le dialogue fut court.
« Monseigneur, Charles X, répondant au message que nous lui avons porté de votre part, nous a fait dire qu'il n'avait pas demandé de sauvegardes et de plus, qu'entouré de son armée fidèle, il n'en avait pas besoin ; il nous a paru évident qu'il cherchait à gagner du temps : cette situation est périlleuse, il faut la faire cesser ; et, si un coup est à frapper, c'est à vous, et à vous seul, d'en prendre l'initiative, »