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J*appuyai sur ces dernières paroles ; nous n'avions pas le temps, en effet, de demander l'explication de cette étrange méprise qui nous faisait partir de Paris comme sauvegardes sur une prétendue demande qui ne se trouvait pas vraie, méprise qui nous avait fait une position très-fausse et même très-périlleuse.
Car, si Charles X eût été résolu à jouer son va-iout et à compromettre ce qui lui restait de force autour de lui dans un effort suprême, il n'aurait eu rien de mieux à faire que de nous faire passer par les armes, comme rebelles et espions, ainsi que le bruit en avait couru, et d'ordonner immédiatement après de marcher sur Paris!...
Ma voix et mon geste se ressentaient probablement des sentiments que j'éprouvais, car Louis-Philippe, au lieu de discourir, selon son habitude, me dit, après m'avoir regardé :
« Vous avez raison, M. Barrot, il faut faire une démonstration armée sur Rambouillet ; — prévenez le général Lafayette et que le rappel soit battu dans tous les quartiers de Paris; — chaque légion de la garde nationale fournira un contingent de six cents hommes, et vous, messieurs, s'adressant à nous, vous précéderez cette colonne à Rambouillet. Cette fois, peutèlre, je serai compris et vous serez accueillis. »
Je me hâtai de transmettra au général Lafayette l'ordre du duc d'Orléans; mais la population de Paris l'avait pour ainsi dire pressenti et devancé.
D'abord, et quelques heures après notre départ de Paris, le bruit s'était répandu que nous avions été égorgés par les avant-postes de l'armée royale, et ce bruit y avait déjà causé une grande agitation.
Lorsque la nouvelle de notre retour arriva, elle trouva toute la population inquiète, anxieuse, toute prête à précipiter un dénouement ardemment désiré. Aussi y et avec cette rapidité électrique qui ne
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peut se produire que dans les moments de révolution, d'un bout à Tautre de Paris et de sa banlieue, un cri unanime s'éleva : A Rambouillet t à Bambouillet/ et aussitôt chacun de s'armer des premières armes tombées sous sa main, de s'emparer de tous les moyens quelconques de transport, puis, sans ordre, sans commandement, de s'acheminer pele-môle vers la route de Versailles. Le mouvement avait précédé le rappel des tambours ; il ne put pas être régularisé, et au lieu du contingent régulier de chaque légion de la garde nationale , c'était une immense cohue composée d'hommes de toutes professions; les uns à pied, les autres en charrettes; d'autres encombrant des voitures dont ils s'étaient emparés et qu'ils chargeaient jusqu'à l'impériale ; ceux-ci revêtus d'uniformes divers, ceux-là en habits ou en blouses; les uns armés de fusils, les autres d'instruments de travail et même de broches de cuisine. Tous poussaient des cris confus; un étranger qui aurait vu passer un convoi si bizarre, sans connaître la cause qui lui donnait l'impulsion, n'aurait su comment le caractériser : il l'aurait pris pour une de ces processions grotesques par lesquelles quelques-unes de nos provinces du Nord ont la coutume de célébrer un anniversaire local, bien plutôt que pour une armée allant décider du sort de la monarchie. Quelques escadrons de cavalerie en auraient eu facilement raison ; mais la force morale et la confiance étaient du côté de cette population confuse, tandis que la démoralisation la plus complète avait atteint et paralysé la force organisée qui entourait Charles X.
Toutefois, nous crûmes prudent, lorsque notre voiture eut dépassé la tête de la colonne parisienne déjà arrivée à Sèvres (il était bien six à sept heures du matin), de faire appeler le général Pajol qui avait le commandement, au moins nominal, de cette étrange
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armée. Noos lui recommandâmes expressément de placer une a%'ant-garde un peu forte à Trappes, petit village qui précède Rambouillet, et de donner Tordre exprès à Tofficier qui commanderait ce poste de ne permettre à qui que ce soit de passer outre, ajoutant que le succès de notre mission pouvait dépendre de la stricte exécution de cette consigne.
Arrivés nous-mêmes à Trappes, nous nous arrê-» tâmes et dépêchâmes un émissaire au maréchal Marmont, duc de Raguse, pour lui annoncer que nous étions de nouveau à la disposition du roi, et pour lui demander un sauf-conduit. Une heure après environ, la réponse nous arrivait et notre voiture entourée par un escadron des gardes entrait dans Rambouillet par la porte du parc.
La nuit était venue, les bivouacs des troupes étaient éclairés; nos guides mirent quelque affectation à nous faire passer devant les régiments d'infanterie et de ca%'alerie massés dans le parc et sur la route, et surtout devant les quarante pièces de canons mises en batterie près du château ; ces forces réunies étaient réduites à trois mille chevaux et à cinq i six mille fantassins. Hais elles étaient composées presque entièrement de la garde royale, c'est-à-dire de soldats d'élite.
Rien de plus saisissant et de plus tristement solennel que Taspect du château de Rambouillet dans cet instant critique. Au moment où nous y fumes introduits, la grande salle était encombrée de fonctionnaires de tous rangs qui, à notre vue, se séparèrent en deux haies à travers lesquelles nous nous avançâmes. Comment rendre les sentiments divers qui se peignaient sur tous ces visages? le désespoir déchirant chez les uns, une joie mal contenue chez les autres. Mais ce qui dominait, c'était la vive anxiété que notre présence causait chez tous. Apportionsnous la paix ou la guerre ? Allait-on être dans la né-
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cessité ou de se faire tuer pour la dynastie régnante dans un dernier et suprême conflit, ou une transaction permettrait-elle à chacun, après avoir sauvegardé son honneur, de songer à ses intérêts et de se retourner vers le soleil levant? Tout cela était écrit sur ces figures sur lesquelles, en passant, je pus jeter un regard rapide. Aux questions qui m'étaient adressées par les uns et par les autres sur ce qu'ils avaient à craindre ou à espérer, je m'étais borné à répondre : Espérez^ et ce mot^ circulant rapidement dans la foule, en avait déjà changé la physionomie, lorsque la porte du ca-' binet dans lequel se trouvait le roi s'ouvrit et se referma sur nous.
Charles X était seul, debout près d'une table; sa contenance était contrainte et sévère ; il était visiblement agité , quoiqu'il affectât une assurance apparente. Sa voix était brusque.
« Hé bien, que me veut-on? » furent les premières paroles qu'il nous adressa lorsqu'il nous vit entrer. Mes collègues m'avaient chargé de porter la parole.
<( Sire, lui dis-je, nous sommes suivis par une colonne armée de la population de Paris; nous l'avons devancée et nous nous sommes hâtés de nous rendre auprès de vous pour épargner à la France un horrible conflit dans lequel périraient infailliblement vos plus fidèles serviteurs, ceux qui doivent vous être les plus chers... conflit désormais sans objet, puisque vous et votre fils avez abdiqué.
« — J'ai abdiqué, il est vrai, dit Charles X; mais c'est au profit de mon petit-fils, et nous sommes tous résolus ici à défendre ses droits jusqu'à la dernière goutte de notre sang. »
Ces derniers mots avaient été prononcés d'une voix forte et qui paraissait exprimer une irrévocable résolution.
Je. me rapprochai alors du roi, et avec un accent
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pénétré et qui s'animait du sentiment que m'inspirait une si grave situation :
<f II ne m'appartient pas, lui dis-je, de préjuger les droits dont vous parlez, ni les espérances qui s'y rattachent; mais gardez-vous que le nom de votre petitfils soit le signal de la catastrophe qui se prépare ; quel que soit Favenir que Dieu lui réserve, dans Tintérèt même de cet avenir, qu'il ne soit pas souillé du sang qui va couler. »
Charles X était ému ; sa contenance et sa voix changèrent subitement.
« Hé bien, me dit-il, que faut-il faire ? »
Cédant moi-même à une émotion trop vive pour respecter les lois de Tétiquette, je saisis une des mains du roi , et la pressant dans les miennes :
<f Vous avez déjà commencé le sacrifice, sire, il faut le consommer et le consommer tout de suite, il n'y a pas un instant à perdre... »
Le roi nous congédia en disant qu'il allait aviser; puis, comme nous nous retirions, il retint le maréchal Maison, témoignant le désir de l'entretenir en particulier.
Lorsqu'ils furent seuls, Charles X, d'après ce que le maréchal nous rapporta aussitôt après cet entretien, lui aurait dit : « Vous êtes militaire , maréchal , incapable par conséquent de me tromper; combien sont-ils?
« — Sire, aurait répondu le maréchal avec cette bonhomie apparente qui n'excluait pas une certaine finesse, je ne les ai pas comptés, mais, par approximation , ils sont bien de soixante à quatre-vingt mille hommes...
c< — Cela suffit, répondit le roi, dans un quart d'heure, je vous ferai savoir mes résolutions... »
Un quart d'heure après, en effet, un billet du ma* réchal Marmont apporté par un officier du palais
nous faisait savoir que le roi avait résolu de se retirer; qu'il agréait notre intervention, comme commissaires du gouvernement, et qu'il irait coucher cette nuit à Maintenon. On nous faisait savoir également que les diamants et autres bijoux de la couronne étaient enfermés dans un fourgon placé sous une remise qu'on nous désignait.
A Finstant même, j'envoyai au général Pajol la note suivante :