MINIST£R£ PERIER
Je dois mentionner aussi, parmi les travaux législatifs importants auxquels je pris part, le règlement de la liste civile du nouveau roi : je fafeak partie de la commission ; c'est même moi qui fixai et fis adopter le chiffre de douze millions. J'insistai aussi pour faire comprendre dans la dotation immobilière du roi le palais de Versailles» dont on voulait faire une succursale des Invalides. Lorsque Louis-Philippe nous en fit les honneurs, après l'avoir transformé en un musée où tous les souvenirs de notre histoire ancienne et moderne se trouvent reproduits, je ne pus que m'applaudir de lui avoir facilité cette œuvre [si patriotique et qui honore son règne.
Mes collègues voulaient me nommer rapporteur ; je refusai cette mission, n'étant pas du même avis que la majorité sur une question capitale, celle de la confusion des biens personnels de Louis-Philippe avec ceux de la couronne. Mon opinion sur ce point s'appuyait sur la vieille maxime de la monarchie française, qui ne permettait pas que le roi régnant eût des intérêts distincts de ceux de sa couronne ; ce que les vieux jurisconsultes appelaient : k mariage absolu de la personne royale avec F Etat. A l'objection qu'on tirait de ce que la royauté de Louia*Philippe était tout autre que celle de son prédécesseur, qu'elle était née en quelque sorte d'un accident qui n'avait pu être prévu, je répondais que plus que personne je reconnaissais cette différence, et que je m'étais fait assez de querelles à ce sujet pour qu'on n'en doutât pas ;
d0 eette pairie ainBi oonsUtnée floas le bon plaisir da roi, et j'y voyait à quel point mes préYîBioni s'étaient réalisées. Lors de la crise sopféme da 24 février, ce ponvoir modérateur, qui devait être d*un ai grand seeours pour la Conronne, ftit tellement oublié de tous, que son président, M. Pasqoier, demandait partout ce qui se fallait dans l'antre Chambre au moment où s'y aeeompUiiait une révoluUon, et y envoyait un message pour en être informé.
mais que cette différence était précisément mon principal motif pour insister sur le maintien de la vieille maxime monarchique : que plus le mariage nouveau était contesté, menacé, plus il en fallait rendre les liens puissants et indissolubles. J^aurais voulu que Louis-Philippe n'eût pas une espérance ou même une préoccupation en dehors de sa couronne. Mon opinion ne rayant pas emporté, je ne pouvais me charger du rapport. Cest M. le baron de Schonen qui le fit. Nous avions du moins fait introduire dans notre projet une clause qui n'était que la conséquence juste et obligée en quelque sorte de la décision par laquelle nous laissions au roi son patrimoine privé: c'était l'obligation pour lui de doter ses enfants sur ce patrimoine et de ne recourir à l'État qu'au cas d'insuffisance justifiée. On verira plus tard que le roi, tout en gardant ses biens propres, prétendait se soustraire à la condition sous laquelle ils lui avaient été laissés, et que nous dûmes la lui rappeler durement*.
Cependant, si les intérêts commençaient à se calmer, à l'étranger l'horizon se chargeait de plus en . plus. L'Espagne avait fini par reconnaître notre gou-
1. Gelto dérogaUon A la vieille maxime de la monarchie françaite a fourni plus tard un prétexte aux odieux décrets par lesquels le roi et ses enfants ont été dépouillés de leur patrimoine. Louis-Philippe eût mieux fait sans doute de tout mettre dans cette grande partie qu'il consentait A jouer, et peut-être alors Teût-il mieux Jouée. Comment d'ailleurs ne calculait-il pas que, sUI gardait sa couronne, il serait toujours assez riche, lui et ses enfants; que si, au contraire. Il la perdait, il était plus que probable qu'il perdrait tout en m6m« temps ? Mais, le pacte ayant été librement conclu entre le roi et les représentants de la révolution de 1830, il a paru souverainement inique que Louis-Napoléon se permit de déchirer le pacte, d*en supprimer les clauses réciproquement consenties, et de refaire les conditions sous lesquelles la couronne de Juillet avait été donnée et acceptée. C'est une des plus grosses iniquités du second empire. Je n'ai pas besoin de dire que je l'ai combattue de toutes mes forces, et que j'avais pour cela quelque titre, ayant aMisté et concouru aa contrat.
MIKISTiRB PÉRIEIU S65
vernement, qui, de son côté, s'était empressé de rappeler les agents qu'il avait envoyés dans la péninsule espagnole pour la révolutionner. Mais la succession à la couronne d'Espagne allait s'ouvrir et allumer dans ce pays une guerre civile qui devait nous faire une situation dangereuse ; de plus, la séparation de la Belgique était loin d'être consommée : la Hollande, persistant à vouloir la retenir sous sa domination, occupait toujours la citadelle d'Anvers, et bombardait la ville. Sur un autre point, la malheureuse Pologne, après des efforts héroïques, succombait, et le général Sébastiani venait nous annoncer froidement que Vordre régnait à Varsovie!... La France ressentit profondément le contre-coup de ce désastre d'un peuple ami, qui, après s'être associé si longtemps à notre bonne comme à notre mauvaise fortune, venait encore, en se sacrifiant, de nous sauver d'une invasion russe. Le mouvement d'opinion à ce sujet fut très-vif et à peu près universel :1e gouvernement n'eût rien perdu à le ménager davantage. Loin de là, il crut devoir nous présenter un projet de loi qui frappait les malheureux débris de cette révolution polonaise de mesures d'une rigueur exceptionnelle, telles que l'internement, l'obligation de se présenter à la police, etc., et il eut de plus la haute imprudence de déclarer qu'en cela il obéissait aux exigences de l'étranger ; ce qui donna lieu à un long et très-vif débat, auquel je pris part. C'est à partir de ce moment que s'est formé entre l'émigration polonaise et moi un lien que les malheurs de cette nation et son courage indomptable n'ont fait que fortifier ; c'est aussi dès cette époque que commença cette série de protestations que je faisais adopter à chaque session, comme pour interrompre la prescription de ce grand crime du partage de la Pologne. Le vénérable prince Czartoryski était mon intermédiaire avec l'émigration polonaise. Jamais
366 HlÎMOnUBS D'ODILON BAAROT.
plus noble et plus sympathique figure n'a mieux re* présenté la résignation dans le malheur. Ministre, ami même du czar Alexandre I***, il avait sacrifié une des plus hautes positions qu'un honmie puisse ambitionner à ses devoirs envers sa malheureuse patrie. Après avoir vainement essayé d'obtenir du gouvernement russe la réparation des griefs de la Pologne, il avait partagé les hasards de l'insurrection polonaise ; et pendant plus de vingt ans nous l'avons vu en subir chez nous, au milieu des douleurs de l'exil, les plus cruelles conséquences, sans que sa sérénité et son imperturbable confiance dans le droit en fussent un seul moment troublées ^
A ces dangers de l'extérieur vinrent se joindre des tentatives de guerre civile.
La branche ainée avait préparé avec grand soin les cadres d'une armée insurrectionnelle dans l'Ouest, et cette armée venait de lever son drapeau ; la duchesse de Berry était accourue d'Italie et elle parcourait les campagnes de la Bretagne, s'efforçant d'animer le zèle de ses partisans. De leur côté, les Bkun — c'est ainsi que se désignaient entre eux les partisans de la révolution — s'étaient armés et avaient formé une vaste fédération, dont les principales villes de l'Ouest, Rennes, Nantes, Brest, étaient les centres. Le sang avait déjà coulé : un La Rochejaquelein avait succombé. Ajoutez à ces crises et à tant de motifs d'inquiétude le târrible fléau jusqu'alors inconmu dans
1 . Nous devons dire oepeadant que eet admirable déToaement ne fut pas apprécié par la partie ardente et fanatique de l*émigratioii polonaise comme il aurait dû Tôtre : elle s'obstinait à Toir dans le prince un futur roi de la Pologne et lui faisait une guerre anticipée. 11 est Trai que ce sont les mêmes hommes que nous avons retrouvés en 1848, et plus tard, sur les barricades de Paris, mêlés à tout oe qu'il y avait de plus stupidement démagogique parmi nos insurgés. Si la sainte cause de la Pologne avait jamais pu être compromise ches nous, eUe l'aurait été par ces faoaliqttfla.
MINISTàaB PÊRIER. 367
notre Occident qui venait s'abattre sur nos populations et les décimer. Casimir Périer en fut atteint à la suite d'une visite qu'il fit dans les hôpitaux, et il en mourut en avril 4832. Cette mort fut profondément ressentie par le parti conservateur et le fut même par ^ nous, qui tenions compte à ce ministre de l'indomptable fermeté avec laquelle il avait maintenu vis-à-vis du roi sa propre responsabilité et les vraies conditions du gouvernement parlementaire. Quant à Louis-Philippe, on cite de lui un mot qui le peint tout entier : comme on lui apportait la nouvelle de la mort de son principal ministre, il se contenta de cette froide réflexion : <c Ent-ce un bien? est-^e un mal ?.,. » Comme si cette mort le soulageait en brisant une chaîne qui le gênait dans sa manie du gouvernement personnel 1 Des funérailles magnifiques furent faites à Casimir Périer ; un monument lui fut élevé aux frais de TÉtat. Sa succession ministérielle fut dévolue au maréchal Soult, qui, après avoir essayé de gouverner avec des ministres qui n'avaient d'autres titres que les faveurs du roi, se décida enfin à se fortifier du concours de trois honmies parlementaires destinés à jouer un grand rdle sur notre scène politique : MM. de Broglie, Guizot et Thiers. C'est cette combinaison qui, sous le nom de ministère du 11 octobre, a organisé et pratiqué puissamment ce qu'on a appelé le système de la résistance, système vers lequel inclinait tous les jours davantage la majorité dans les Chambres, entraînée qu'elle était par les violences de la rue, autant et plus encore que par les influences de la cour. Cependant, sons le ministère intérimaire qui dura quelques mois seulement, un grave événement avait eu lieu : la mort du général Lamarque et l'insurrection qui en fut la suite. Quelques jours avant cet événement, les députés de l'opposition, préoccupés des dangers extérieurs et intérieurs qui menaçaient notre pays, se réunirent
chez M. Lafiitte, et là résolurent de publier, sous la forme d'un Compte rendu à leurs commettants^ Texposé des fautes qui avaient produit ces dangers et des moyens qu'il était urgent d'employer pour y remédier.
Je fus délégué conjointement avec M. de Cormenin pour rédiger ce Compte rendu. On en trouvera le texte même parmi les documents. Ce n'était qu'un résumé de nos débats de la Chambre. Âpres avoir signalé toutes les déviations qui avaient si fort éloigné le gouvernement des conditions de son origine, nous disions : « L'histoire est là pour apprendre tout ce que notre grande révolution apporte de force à ceux qui la servent et la comprennent, mais aussi tout ce qu'elle crée de dangers à ceux qui la combattent sans la comprendre. »
De plus, pressentant bien que les passions révolutionnaires pourraient abuser de notre manifeste, j'avais tenu à y insérer une profession de foi monarchique très-catégorique. «Pour tous les hommes sensés, » avais -je dit dans notre projet de rédaction, a la monarchie constitutionnelle sincèrement pratiquée est la forme qui se concilie le mieux avec tous les développements du progrès et de la liberté. » Et en cela je ne faisais pas une concession : c'était mon opinion personnelle bien arrêtée. Ce texte fut adopté avec une légère modification proposée par le général Lafayette, qui à Vabsolu formulé dans ma phrase fit substituer le relatifs objectant avec raison que ce qui était vrai pour la France et pour le temps actuel ne l'était pas pour d'autres pays et pour d'autres temps.
Cette variante, insignifiante quant à l'esprit du manifeste, n'en fournit pas moins un texte aux accusations des journaux ministériels. C'est au moment oii la polémique à ce sujet était la plus vive, que le général Lamarque vint à mourir.