‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 37 sur 57 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

8U1T1 DE LA COâLITIOM

Après cet avortement de la coalition^ bien des com- Ikinaisons furent essayées et presque aussitôt abandonnées : c*était tantôt le maréchal Soult, donnant Texclusion à M. Thiers ; tantôt M. Thiers ne pouvant se résoudre à subir la présidence du maréchal. D y a?ait cependant un député qui était de toutes les combinaisons et qui se montrait quelque peu ridicule dans son empressement à accepter tout miniitère quelconque pourvu qu'il y trouvât une place: c'était M. Sauzet, avocat de Lyon, d'une faconde remarquable, qui s'était fait beaucoup d'honneur dans la défense de M. de ChantAi^^igA^ lors du procès des ministres de Charles X ; un de ces hommes de grand talent, mais de caractère effacé, qui sont toujours certains de parvenir, surtout lorsque les forces des partis se balancent, parce qu'ils n'ont d'aspérités pour aucun et offrent des facilités à tous.

Cependant la crise se prolongeait : le public s^en inquiétait et la tribune fut enfin saisie.

M. Guizot eut le courage de prendre l'initiative des explications, non pour se justifier, mais pour nous

attaquer, nous ses alliés de la veille. Cétait, de sa part, une nouvelle volte-face opérée avec une certaine audace : il nous reprochait d*ôtre un parti anti-gouvernemental, opposé à tous principes conservateurs, exclusif de sa nature, étroit dans sa politique, alarmant pour tous les amis de tordre et de la paix, etc., et tout cela, parce que nous avions fait quelque objection à ce qu'il fût ministre de l'intérieur. L'intention trop évidente de cette sortie était d'opérer entre les centres et lui une réconciliation dont nous ferions les frais. Cette tactique ne lui réussit pas : les coups portés si récemment par lui dans les luttes de la coalition avaient laissé une impression trop profonde et trop récente pour être sitôt oubliés, et Torateur, lorsqu'il s'annonça comme parlant au nom du parti conservateur, subit l'humiliation d'un éclatant désaveu.

L'attaque de H. Guizot m'appela à la tribune : j'aurais pu l'écraser par le seul récit de ce qui s'était passé entre nous, depuis le jour où il était entré dans mon cabinet, pour unir ses efforts aux miens contre le gouvernement personnel de Louis-Philippe, jusqu'à celui oii, dans la discussion de l'Adresse, j'avais été obligé de modérer la violence de ses attaques ; je préférai laisser de côté les personnes pour ne m'occuper que de la situation. Après avoir donné un démenti très-net et très-catégorique à cette assertion, que ma nomination comme président de l'assemblée avait été stipulée comme condition de notre concours, et avoir rappelé ma déclaration écrite que, si ce projet de nomination faisait obstacle à la formation du ministère centre-gauche, nous n'hésitions pas à lever cet embarras par une renonciation complète et absolue, m'adressant cette fois à l'habileté et à l'ambition de H. Guizot, je lui posai cette question : .

Est-il bien habile pour on homme qui n'a pas renoncé à

régir les destinées de son pays; qui se croit appelé, qui est appelé en effet par sa haute capacité à tenir un rang consi* dérable dans la représentation nationale, de jeter ainsi une exclusion systématique à tout un grand parti , et cela sans aucune considération pour les temps, pour les circonstances et pour cette tendance si marquée des esprits à se rapprocher, à s'unirdans les voies d'une sage liberté? Est-ce que ce rapprochement, si rassurant pour l'avenir de notre pays et auquel vous donniez naguère un si éclatant concours, serait devenu tout à coup pour vous un danger et un sujet de frayeur ? (Vive adhésion à gauche.) Ah I vous devriez bien plutôt reconnaître que c'est dans cette réunion des opinions libérales et progressives qu'est la force et l'avenir du gouvernement constitutionnel. Vous me reprochez d*être earcitisif, reproche que nous pourrions à bien plus juste titre renvoyer à ceux qui nous dénoncent au monde comme étant à tout jamais incompatibles avec tout gouvernement d'ordre et depaix. Non, nous n'avons jamais voulu frapper d'une exclusion systématique des hommes d'une valeur incontestable et incontestée : nous ne voulons pas en priver le gouvernement et laisser en dehors du pouvoir des forces aussi nécessaires; mais, lorsque nous avons fait cette concession aux hommes, ne nous demandez pas davantage. Vous vouliez entrer dans le gouvernement comme parti, enseigne déployée ! Pouvions-nous oublier alors que sur cette enseigne étaient inscrits toutes les lois, tousles actes que nous avons le plus vivement combattus? Je me reprocherais ces explications, si elles devaient ajouter aux incertitudes de la situation politique ; mais ces incertitudes ne tiennent qu'à quelques prétentions personnelles : si on pénètre dans le fond des choses, on reconnaît qu'il y a dans cette Chambre une grande et imposante majorité; il suffirait de la chercher loyalement et de l'interroger de bonne foi. (Très-bien ! ) Si je* fais la décomposition de ce qu'on appelle le parti conservateur, j'ai déjà montré qu'une grande fraction de ce parti ne s'était ralliée au ministère Mole que sous la double influence de l'amnistie et de la renonciation au système d'intimidation... faites le dénombrement des voix, et dites-moi combien dans cette Chambre dénieront le programme et les tendances politiques du centre gauche. — Ah 1 je ne crains pas, moi, d'être désavoué, alors que je dis qu'il n'y aurait pas delà part de cette fraction du parti conservateur d'opposition I. 22

888 MâMOI&KS D*OI>fbON BARROT.

systématique c(»iitre oa ministère centre gnudie; j'affirtte qu'elle donnerait, au contraire^ àm tei ministère son ap|>si énergique sans arrière-pensée, obéissant en cela à Tiiitérèt \éu pays. (Très-bien 1 ti^s*bie&l -^ interrupttoo.) Laerîse aetneUe n'est pas de40jouT8,oomme le disait toot à l'heure M. Thiers; elle est de denœ années : die remonte à la formation du.ministère du 45 avril. Alors je suis monté à cette tribune, demandant que le pouToir Mt remis^ nm «ix lioai^ mes qui avaient imaginé et soutenu les memr» îUibérales que U Chambre avait repoussées, mais à ceux qui les avaient combattues, le n'ai pas été écouté : forcé ^'abandonner les choses, on a voulu eonserver les hommes^ et ta première condition du gouvernement r^ésentatâf a été faussée ; alors a commencé cette longue crise, toute remplie d'iocertiiodes etde combats. Comment la terminera^-t-on? Par où Ton aurait dû commencer, c'est-à-dire en fiisant aujourd'hui ce qu'on aut*ait dû faire alors. Il y aura en deux années perdues, il est vrai; mais eltes ae racuront pas été complètement pour l'éducation politique du pays. (Adhésion.) Mesneurs» nous assistons à une grande épreuve : les gonvemements qui se modifient sans rév<^ution> par les voies légales et parlementaires, ce sont ceux qui sont en possession du granA bienfait du gouvernement représuitatif. Deux disscdotioas successives, une éclatante manifestation ékotorale avaient assez appris de quel côté étaient }es tendances de l'opinioA et entre ^quelles mains il fallait placer le pouvoir. On ne l'a pas fait, on a résisté, et par cela même on a forcé tous les ressorts du gouvernement représentatif. C'est avec bonheur que j'ai entendu ceux qui ont été mêlés aux négodattoas ministérielles déclarer que la Couronne avait tout eédé^ hommes et choses: ce ne sont donc pas les institutious fui ont manqué au pays, ce soïit les hommes qui ont man<pié aux institutions. (Très^bien 1 ) Des dissentiments que je ne peux pas définir, des défiances qui ne s'expliquent par rien de sérieux, ont tenu en échec les destinées ée notre pays^ C'est que si parfois nous déprécions trop nos hommes pcll» tiques, parfois aussi nous les exaltons trop, et par là nous exd* tons chez eux un orgueil indomptable. (Mouvement.) fl y a dans notre société modeffte un mal qui mérite toute votre sévérité : c'est cette personnalité oi^:ueilleuse qui se décerne de beaux titres, qui s'appeMe âtffrritépersùnnëllêi comnEie si la vraie dienité n'était fi» dsiM l'<«ibBégatiôii tft le sacrifice»

LA COÂLmon. 339

bien plutôt que dans des préteniiens exagérées. (Romenr sur les bancs des amis de M. Guizot, qui demande la parole.) le n'en dirai pas davantage : la responsabilité est bien grande pour ceux qui ont ainsi subordonné à leur personnalité les intérêts d'une patrie qui les a faits si grands, si illustres, et qui certes ne les a pas élevés si haut pour qu'au jour des grandes crises ils sacrifient ses intérêts à leurs prétentions personnelles. (Très-bien 1 très-bien 1 )

La leçon était sévfare, mais méritée, et j^avais acquis le droit de la donner. Je rencontrai une appircd^ation générale sur tous les bancs de la Chambre. Le Mimiteur constate qu'en descendant de la tribune je fus félicité par mi grand nombre de membres. C'est qu'en effet j'avais signalé la vérité de la situation, en même temps que j'avais indiqué la seule solution raisonnable , celle que tout le monde appelait, en affirmant ce qui était alors vrai, qu'un minière du centre gauche, avec son progranme de réformes libérales, rallierait toutes les opinions. Les soldats dans chaque parti montraient en effet plus de raison et de vrai sens politique que leurs chefs, et cela se comprend : les uns avaient bien pu se laisser égarer par leurs préjugés politiques, mais les autres obéissaient à des préoccupations personnelles, et il est toujours plus facile de rectifier les erreurs du jugement que de régler les écarts de l'orgueil humain.

Aussi plusieurs des amis de M. Guizot, et des plus considérables, MM. de Rénnisat , Duvergier de Hauranne , Jaubert , Piscatory , etc., ne le suivirent-ils pas dans sa défection: ils avaient pris trop au sérieux les principes en faveur desquels ils venaient de combattre, pour changer ainsi subitement de front et de drapeau. Ils auraient sans doute dédré qu'on fit à leur chef une part plus considérable dans le pouvoir ; mais ils ne virent pas dans un tcfl inddent une raison suffisante de se faire les auxiliaires du gouvernement person*

3d0 mSMOIRSS D'ODILON BARROT.

nel, après s*en être montrés les adversaires si prononcés.

De même dans les centres, le plus grand nombre, cédant à Tévidence , avait fini par comprendre que le pouvoir n'était désormais possible que dans les mains d'hommes à idées libérales et progressives : ils appelaient un ministère du centre gauche fortement constitué ; et un tel ministère , s'il avait pu se former, eût trouvé au moins pour quelques années dans les centres un appui non douteux. Malheureusement ce ministère- ne put parvenir à se constituer. Ce n'était pas seulement l'antipathie existante entre M. Thiers et le maréchal Soult qui empêchait cette solution : c'étaient Dufaure et Thiers, qui, amis d'abord et très- capables à eux seuls de donner une grande consistance à un cabinet, se divisaient sur quelques propos de salon , plus ou moins légers, de la part de Thiers; c'était, en outre, M. Passy, qui donnait raison au roi contre M. Thiers sur la question espagnole, et rendait la combinaison tiers-parti de plus en plus impossible ; puis c'était Dupin, qui, désigné par une sorte de transaction comme président d'ordre du cabinet, en avait décliné l'honneur, revendiquant fièrement une présidence réelle et non simplement nominale.

La Chambre ayant eu, pendant toutes ces négociations avortées, à nommer son président, les centres, par une très-habile manœuvre, désignèrent pour leur candidat H. Passy, qui eut ainsi les voix du centre gauche et de plus celles des doctrinaires défectionnaires : il ne l'emporta cependant sur moi que de quelques voix.

Cependant la Chambre s'irritait de la prolongation de la crise ministérielle; les interpellations se succédaient à la tribune ; les passions hostiles fermentaient au dehors : quelques fanatiques crurent que le mo-

ment était favorable pour attaquer à force ouverte ce gouvernement ainsi embarrassé dans sa marche.

Barbes, un de ces démagogues qui joignaient à un grand courage de sombres haines contre tout état social raisonnable ; Barbes, que nous verrons plus tard jouer un rôle principal dans les perturbations qui ont suivi la révolution de 1848, s'avisa d*arborer en plein jour et au milieu d'une population qui y était bien peu préparée le drapeau de Tinsurrection : accompagné de quelques complices, il marcha contre le poste de soldats qui gardait le Palais de justice, le sommant de rendre ses armes ; Tofficier de ce poste, s*étant avancé pour demander compte de cette attaque si étrange et si imprévue, tomba blessé mortellement. Les coupables furent aussitôt arrêtés et condamnés à mort ; le roi leur fit grâce de la vie, malgré Topposition de son conseil.

Il ne fallut pas moins q\\e cette échauffourée pour précipiter la formation d'un ministère dont la composition se ressentit de cet enfantement un peu brusque.

Le maréchal Soult était président du conseil des ministres; MM. Dufaure, Passy, Villemain, Duchfttel et Teste en faisaient partie.

Non-seulement M. Thiers n'y figurait pas, mais, se considérant comme joué et trahi par ses anciens amis du centre gauche, il conserva contre eux un vif ressentiment.

Ce ministère, dans lequel figuraient des hommes animés des meilleurs sentiments, dont plusieurs étaient même aussi puissants par leurs talents que considérés par l'honorabilité de leur caractère, n'était cependant pas n& viable. C'était bien un ministère du centre gauche, mais décapité et n'ayant pas une autorité suffisante pour s'imposer tout à la fois au roi et aux partis.

ais MiMoian d'odilon barrot.

Je crois, leur dîsaia-je dans le débat auquel donna lien cette solution de la crise ministérielle, je crois à vos protestations en faveur du gouvernement parlementaire; mais, pour réaliser ce gouvernement dans toute sa vérité, il ne suffit pas d'en exprimer la Yolonté dans une Adressej de récrire même dans les colonnes du Moniteur : il faut être grand et fort pour couvrir la Gouroane, d'autant plus grand et plus fort, que celui qu'on veut couvrir est plus grand, plus fort lui-même. (Mouvement.)

C'est précisément cette force qui manquait au nouvean minislëre, qui se trouva tout d'abord aux prises avec les plus graves difficultés.

La guerre de la Porte Ottomane contre le viee-roi d'Egypte et les victoires de ce dernier venaient de soulever d'une manière menaçante pour la paix du monde la question d'Orient : Méhémet-Ali, soldat de fortune, après avoir détruit les mamelucks en Egypte, s'était assuré dans ce pajs une domination absolue, bien qu'il n'en fût que le gouverneur pour le compte de l'empire ottoman. Des dissentimeuts ayant amené ime rupture, et par suite une guerre en règle entre lui et son suzerain, deux victoires signalées remportées par son fils Ibrahim-Pacha, à qui ses expéditions en Grèce avaient déjà donné une éclatante célébrité, avaient mis[à peu près à sa discrétion l'empire turc.

Ainsi menacé, le gouvernement ottoman avait eu l'imprudence d'appeler le secours de son redoutabto voisin ; le czar, trop heureux de saisir l'occasion qui hn était offerte, s'était hâté d'envoyer une armée qui campait sur le rivage d'Asie, en vue même de Constan tinople. L'Angleterre, alarmée de son côté, nous avait proposé d'unir notre flotte à la sienne , de forcer l'entrée du Bosphore et de venir nous opposer aux entreprises du gouvernement russe. Cette offre, comme celle qu'avait précédenunent faite l'Angleterre à l'occasion des affaires d'Espagne, fut repous-

sée. Nous semblions avoir résolu de rejeter toute actiou commune avec le gouvernement anglais, qui se le tint pour dit*

Il nous parut plus politique de nous porter média* teurs entre le gouvernement ottoman et Méhémet-Ali, et d'arrêter le vainqueur, en stipulant pour fui, à titre de dédommagement, le gouvernement héréditaire de rÉgypte et celui de la Syrie.

C'était trop ou trop peu. Si on croyait pouvoir et devoir conserver la puissance turque, afin de ne pas ouvrir cette succession dans laquelle la Russie s'apprêtait à prendre la part du lion, il ne fallait pas affaiblir eneore cet empire en le mutilant ; si, au contraire, on jugeait que rétablissement turc, avec ses vicesr organiques, ne pouvait être maintenu, alors il ne fallait pas repousser Toccasion qui s'offrait de le rajeunir en quelque sorte ; il fallait «e pas craindre de le voir passer sous une direction aussi intelligente, aussi éner* gique que eelle de Méhémet-Ali. Dans ce cas, bien loin de retenir le vainqueur, il eût été politique de précipiter sa marche et de le pousser sur Gonstantinople. Or, cette fois, comme toujours, ce fut une politique à expédients qui fut préférée par Louis Philippe. On vint nous demander un crédit de 10 mil lions pour appuyer notre médiation.

Ce crédit ne pouvait être contesté au fond et fut voté à l'unanimité ; mais il fut l'occasion d'un grand et solennel débat, dans lequel la question d'Orient fut examinée, non pas seulement dans ses rapports avec la querelle survenue entre le gouverneur de l'Egypte et son suierain, mais sous ses aspects les plus généraux* MM. de Tocqueville, Lamartine, Guizot, y exposèrent chacun la solution vers laquelle ils inclinaient.

M. de Lamartine déclara l'empire ottoman mort et sa sueeesaion ouverte : il avait, dî sait-il, dans son

voyage en Orient, touché ce cada^Te, et il ne s'agissait plus que de régler le partage de sa succession.

C'est surtout cette opinion que je m'attachai à combattre :

Pourquoi, disaîs-je dans la séance du 3 jaillet 4839, sommes-nous si alarmés du conflit qui existe entre la Tur* quie et l'Egypte et y attachons-nous un intérêt européen ? C'est uniquement parce que ce conflit amène Tintervention armée de la Russie : car, supposez que cette interyention soit rendue impossible, alors il n'y a plus dans toute cette affaire qu'une querelle domestique entre un vassal puissant et son suzerain, querelle qu'on pourrait abandonner à elle-même. C'est donc de l'intervention et du protectorat russe qu'il s'agit : c'est là, et là seulement, qu'est le danger auquel il faut pourvoir.

Et pour cela, je voudrais réunir, non-seulement toutes les forces de mon pays, mais encore celles de l'Europe occidentale entière : je voudrais qu'il se formât entre ces puissances, non un lien d'intérêt et d'égoîsme, comme celui qui n'a dominé que trop longtemps leur politique, mais un lien de protection du faible contre le fort, et de conservation du droit contre l'abus de la force ; je voudrais entre ces puissances, Don la complicité d'un partage immoral, mais celle de la conservation et de la défense des nationalités.

On voit que je traçais, par anticipation, les conditions de Talliance qui, plus tard, a produit la guerre de Crimée.

Sur la question de la vitalité de l'empire turc, voici ce que je disais :

On a dit qu'il y avait un vice intérieur qui travaillait l'empire ottoman et le condamnait fatalement à une dissolution lente mais inévitable; que toute sa force vitale était dans son fanatisme religieux, et que, ce fanatisme venant à s'évanouir, avec lui s'éteignait aussi le principe de vitalité de cet empire; que c'était là un fait fatal qu'il fallait bien subir.

Je ne crois pas. Messieurs, que le sentiment religieux,

dans lequel la nationalité turque puise en effet sa force, soit bien affaibli dans ce pays. Les temps ne sont pas éloignés où nous avons YU des musulmans mourir pour leur religion. Or, quand un peuple se fait tuer pour ses croyances et pour sa patrie» c'est que le sentiment de la nationalité est loin d'y être éteint Que l'Europe cesse de saisir toutes les occasions d'affaiblir, de mutiler la Turquie, et la Turquie vivra. Quant aux intérêts de la civilisation, la question n*est pas posée entre la civilisation russe et la civilisation turque, mais bien entre la civilisation occidentale et la civilisatioa russe ; et c'est pour que cette dernière n'envabisse pas et n'absorbe pas la première , que nous devons à tout prix empêcher que le gouvernement russe n'absorbe l'empire ottoman et n'occupe Gonstantinople.

Ici je démontre que toutes les puissances de rOccident, sauf la Russie, sont unies dans un intérêt commun, et que c'est à la France précisément, parce que son intérêt est encore plus moral que politique, de prendre Tinitiative de cette alliance défensive contre cette nouvelle invasion des barbares.

La récompense d'une telle politique, disais-je en terminant, ne serait pas un accroissement de territoire, je le sais, mais une influence assurée en Europe. Vous feriez passer le rôle de puissance conservatrice en Europe, des mains de la Russie, qui l'a usurpé depuis 4815, dans celle de la France ; avec cette différence que la Russie s'en servait comme moyen d'oppression des libertés et des nationalités, et que vous, vous la ferez tourner au profit de la liberté et de la vraie civilisation européenne : c'est là le rôle qui vous appartient ; mais vous élèverez-vous à la hauteur d'une teUe mission ? Si vous l'entrepreniez sans être bien résolus à la poursuivre dans toutes ses conséquences, même en y consacrant les ressources de votre pays, elle vous écraserait. Dans cette pensée, vous pressentez bien que je ne vous conteste pas le crédit de dix millions que vous demandez; je suis même tenté de le trouver insuffisant, et de vous rappeler cette réponse d'un célèbre banquier à Napoléon, qui voulait lui emprunter quarante millions seulement : -— Je suis prêt à vous prêter, non quarante millions seulement^ mais deux

346 MiMOIRKft ]>*OI>lI«ON BAEROT.

cents : car aKMrs vaus pourrez yous aauYeretme reuibounier ; tandis que le prêt que tous me demandez ne serait qu'un argent perda^ (Approbation générale.)

Mais, comme je le disais, il était plus facile de voier dix millions que de voter de la grandeur et de la résolution.

Le ministère trouva moyeu de choisir entre Topinion de H. de Lamartine et la mienne, c*est-à-dire entre la Turquie à partager et la Turquie à faire vivre en la protégeant énergiquement, une espèce de juste milieu. Il ne s'expliqua pas devant la Chambre ; mais il commença par remplacer notre ambassadeur i Londres, le général Sébastianî, qui passait pour trèsfroid à regard de Méhémet^Ali, par M. Guizot, qui, dans la discussion, s'était au contraire déclaré grand protecteur de la nationalité arabe et très-confiant dans les destinées futures de cet empire dont, selon lui, le gouvernement égyptien posait les premiers fondements.

C'est ainsi que la question d'Orient fut engagée par le ministère dans une fausse voie où nous devions un jour trouver toutes les forces de l'Europe occidentale coalisées contre noua.

Le roi , qui ne perdait jamais de vue ses petits intérêts de famille, voulut mettre à profit ee ministère à couleur libérale pour obtenir une dotation en faveur du duc de Nemours, qui allait épouser une princesse de Saxe-Cobourg. Il ne réussit qu'à précipiter la chute de ce malheureux ministère. Voici comment la chose se passa ; c'est un des plus étranges épisodes de notre histoire parlementaire.

On se rappelle que, dans la conunission de la liste civile, j'avais vainement insisté pour que les biens propres du roi fussent confondus avec ceux de la liste civile. L'influence du roi l'avait emporté ; et la loi qui réglait sa liste civile et la dotation de la couronne, si

LA eoiOimov. sa

elle avait permis au lei é» coa»nrer fous ses biens propres, avait imposé au pète la eoaditioD bien naiorelie de doter ses enfants avec ees mêmes Meas et de ae recowir à YtXèk qu^au eas oji ils seraient insuffisants. Lors doue que» dans la eommission nommée sur le projet de dotation du duc de Nemours, le ministre des finances, M. Passy, se prés<mta pour justifier cette dotation, en ma qualité de président de cette commission» « je lui d^naiidai s'il bous apportait la justification de rinsuffisance des biens laissés au roi pour doter ses enfonts, lui faisant remarquer que ce n'était qu*au cas où cette insuffisance nous serait prouvée, que nous pourrions proposer à la Chambre d'y suppléer par une dotation ; que telle avait été la condition expresse de la dérogation è Tappropriation à la coièronne de tous les biens propres du roi lors de son avènement au trône, et que, cette condition, il ne nous était pas possible de ne pas la faire respecter. »

Le ministre éluda la question» en nous disant qu'il existait à cet égard une not<M*iété dont nous devions nous contenter. — Je le pris à part et lui dis confidentiellement que ee que la eonunission désirait, c'était que la loi fût au moins respectée dans sa lettre ; que, s'il nous fournissait une justification quelconque de l'insuffisance des biens du roi, nous ne nous montrerions pas très-difficiles sur cette justification. M. Passy me laissa comprendre que le roi ne voulait fournir k aucun prix la preuve que nous lui demandions, vou» lant garder le bénéfiee de U loi qui hii avait conservé ses biens, sans en remplir les conditions. — Alors la eommissioB conclut au refus de la dotation ; ce refus passa dans Vassenoblée, au grand ébahissement des ministres» k une assea forte majorité» et cela sans discussion contradictoire* Il avait été convenu entre les diverses oppositions qu'on s'interdirait tout débat, et que les orateurs ministériels resteraient sans con-

tradicteurs. Aussi, disait-on assez plaisamment de ce malheureux ministère : Qu*il avait été étranglé entre deux portes par des muets.

A la suite de la démission des ministres, M. Thiers fut appelé par ordonnance du i*' mars 1840. Cette fois, il était maître de la situation : personne ne lui disputait ni la présidence du conseil ni le portefeuille des affaires étrangères. Il composa son ministère de ceux de ses amis du centre gauche qui n'avaient pas irrévocablement rompu avec lui : MM. Dufaure et Passy restèrent en dehors de la combinaison. Il n'apportait donc pas avec lui au pouvoir toutes les forces du centre gauche, dont il s*était aliéné les hommes les plus considérables. Quant au parti conservateur, le nouveau ministre ne pouvait compter que sur ces hommes qui, dans toute assemblée, sont d'avance acquis au gouvernement. L*appui de M. Guizot et de ses amis était plus que douteux : on peut donc dire, sans aucune exagération, que ce ministère, malgré le talent et Tascendant de son chef, était condamné dès sa naissance à vivre de notre appui. Pour le lui accorder, nous avions stipulé certaines réformes, telles que Textension du droit électoral aux citoyens déjà portés sur la liste du jury; quelques incompatibilités destinées à réduire le nombre des fonctionnaires dans le parlement, et enfin, la restitution au jury de l'attribution générale et absolue en matière de délits politiques. Nous laissions d'ailleurs au ministère le soin de choisir le moment le plus opportun pour la réalisation de ces réformes.

Que M. Thiers ait apporté une complète loyauté dans ces conventions, je n'en doute pas; et cependant M. de Remilly, un des membres les plus modérés du centre gauche, ayant proposé une réforme tendant à créer certaines incompatibilités contre les députés fonctionnaires^ un des ministres, M. le comte Jaubert,

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