‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 38 sur 57 · MINISTÈRE BU V MARS · texte numérisé non relu

MINISTÈRE BU V MARS

ministre des travaux publics, s'avisa d'écrire à un de ses amis, M. de Vatry, la lettre suivante :

Mon chbr coLLÈouEy

iVotis vaudrions enterrer la proposition Remilly dans la commission môme qui sera nommée demain. Permettez-moi, dans ce but, que je crois aussi le vôtre, de vous recommander la candidature de M« Ganneron dans votre bureau.

Je crois que M. Thiers n^avait ni approuvé ni même connu cette étrange démarche de son collègue , lequel, dans tous {es cas, s'était fort mal adressé : car M. de Vatry était conservateur, mais très-loyal ; et, au lieu de se faire le complice de cette manœuvre, il la dénonça à la tribune.

Un pareil procédé aurait suffi pour rompre l'accord qui s était formé entre le ministère et nous, et pour nous autoriser à refuser notre concours à des ministres qui se jouaient ainsi de leurs engagements. Le mouvement en faveur des réformes libérales se prononçait d'ailleurs de plus en plus, et le ministère n'imagina rien de mieux, pour donner satisfaction à ce mouvement de l'opinion ou plutôt pour y faire diversion, que de remuer les souvenirs de l'Empire et d'en exalter les gloires. Louis-Philippe se prêta à ce jeu : il ne croyait avoir à craindre que les réformes libérales ; tout ce qui tendait à en éloigner les esprits lui paraissait bon.

Et alors nous vîmes une série de démonstrations toutes napoléoniennes : la statue de l'empereur fut d'abord replacée avec pompe sur son ancien piédestal de la colonne de la place Vendôme; des discours furent prononcés, des revues passées en son honneur, etc. : rien ne fut négligé pour donner le plus grand éclat à cette sorte d'apothéose. Ce n'est pas tout ; le gouvernement obtint des ministres anglais la

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permission de transporter les dépouilles ée Napoléon de Sainte-HéièDe en France, pour y être «déposées sons le dôme des Invalides. Un fils du roi, le prince de Joinville, fut même chargé d^aller oheroher lui-même ces précieuses reliques et de les escorter à travers les mers jusqu'en France. Un crédit à cet effet nous fut demandé à la Chambre et voté à peu près sans contradiction. Les coinservateurs, comme le roi et les ministres, y voyaient une utile diversion, et pour nous c'était une nouvelle occasion de protester contre les actes de la Sain te-Alliaoïce, qui noiis étaient odieux.

Lamartine combattît cependant la mesure. Croyant qu'il allait se placer sut le terrain de ta légitimité, je demandai la parole «après lui; mais, ima grande surprise, c'est au nom de la liberté, foulée aux pieds par celui dont on voulait glorifier la mémoire, qu'il s'opposa au projet de loi. Je «ne sentis aknrs bien embarrassé, car sur ce terrain je n'avais pas à le contredire ; heureusement, il me tira d'embarras endtant, à la fin de son discours, l'exemple de Théniistocle, dont les cendres étaient restées, disait-il, sur la terre d'exil. — « Oui, m'écriai-je, les restes de Thémistode ont été laissés en Asie ; mais c'étaient ses concitoyens qui l'y avaient exilé, après J'avoir ^condamné :: ce n'était pas le fait de l'étranger. »

J'ai assisté, comme député, à la cérémonie dans laquelle le roi reçut T^ée de N^^oléoo et la déposa sur sa tombe : c'était un des jours les plus froids d'un hiver extrêmement rigoureux. Rien ne pouvait être plus faux que cette scène, car personne ne s'y trouvait dans son rôle naturel; le roi surtout y paraissait déplacé. Qu'y avait-il, «en effet, de commun entre lui et Napoléon ? On l'appelait bien, quand on voulait le flatter, le Napoléon de la paix ; mais c'était par contraste et non par ressemblance. Et puis, comment pouvait^l être sincère dans Thommage rendu à la

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mémoire de celui qui avait fait fusiller le duc d*Eaghien, son cousin? Aussi l'enthousiasme populaire était-il tout entier pour Tillustre mort : la légende napoléonienne revivait dans toute sa puissance; les vivants ne paraissaient que d'assez pauvres comparses, appelés à jouer un rôle secondaire dans cette comé^ die. On avait cm faire diversion aux sentiments de ia liberté ; on n^avait réussi qu'à ressusciter les souvenirs de l'Empire et à se préparer un successeur

Mais à ce moment la question d'Orient arrivait à sa crise suprême, et nous entraîna à la suite du ministère dans les plus graves et les plus dangereuses complications extérieures.

M. Thiers, prenant celte question au point oè ses prédécesseors Favaient laissée, celui d'une médiation entre ta Turquie et TÉgypte et des promesses faites à Méhémet-Aii, insistait auprès de l'Angleterre étdps autres gouvernements pour la réalisation de ces pro^ messes; mais il rencontrait, de la part du cabinet anglais surtout, une résistance obstinée. Il avait en vain fait jouer tous les ressorts ée la diplomatie et essayé de diviser les quatre puissances, afin d'attirer tantôt Tune, tantôt fautre, à la politique de la France ; 0 y avait échoué. H avait alors tenté d'un autre moyen, cehd de l'intimidation r des préparatifs de guerre avaient été faits uvec un certain éclat. Louis-l%ilippe s'était prêté, au moins en apparence, à cette politique : dans un discours à Boulogne, il avait parlé de l'honneur national et de sa résolution bien arrêtée de le soutenir même par les armes. Une scène de famille était même venue confirmer ces dispositions guerrières : la reine avait félicité ses fils de leur courage et de leur patriotisme , leur disant qu'à l'exemple des mères Spartiates, elle aimerait mieux les voir rapportés morts sur leurs boucliers que de les voir déshonorés ; et ta nation, qui prenait au sérieux ces dé-

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monstrations, s'y était associée avec enthousiasme. Tout se préparait donc pour la guerre; les deux flottes anglaise et ffançaise étaient en présence dans les eaux du Bosphore et s'observaient: les canons, comme on disait alors, étaient prêts à partir tout seuls. Le commandant de notre flotte était Tamiral de Lalande, un de mes amis, homme de mer de la plus haute distinction, qui avait exercé et discipliné ses équipages avec un grand soin ; il déclarait pouvoir répondre de la victoire au moins dans les premières rencontres.

Je me rappelle que M. Bulwer, attaché à l'ambassade anglaise à Paris et un des clients intimes de lord Palmerston, venait presque tous les jours dans mon cabinet, pour me sonder sur les dispositions de notre opposition; et je lui répondais invariablement que la nation entière non-seulement applaudissait aux paroles du roi et de ses ministres, mais qu'elle était disposée à aller plus loin qu'eux et ne pardonnerait jamais à l'Angleterre de s'associer à nos ennemis communs pour nous infliger une humiliation.

Cependant je conservais quelques doutes, d'abord sur la sincérité des rapports de notre ambassadeur à Londres, que je soupçonnais ne pas se soucier d'aplanir les difficultés que pourrait rencontrer la politique de son rival, M. Thiers; j'éprouvais également quelques appréhensions sur la sincérité des sentiments belliqueux manifestés par le roi : je pris donc un jour le parti d'aller m'en expliquer avec M. Thiers. Je me rendis un matin à Auteuil, oii il avait sa résidence d'été ; il mit un grand soin à me rassurer sur l'un et l'autre objet de mes défiances. <( M. Guizot^ me dit-il, est parfaitement sincère; et il m'offrait de mettre sous mes yeux sa correspondance. Quant au roi et à sa famille, si vous aviez assisté, me disait-il, à la scène qui a eu Heu hier à Saint-Cloud, vous ne douteriez pas un seul instant, ajouta-

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