‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 43 sur 57 · DU CONSEIL · texte numérisé non relu

DU CONSEIL

Cependant de graves événements étaient survenus à Tétranger depuis la fin de la dernière session : Téleetion d'un nouveau pape en juin, puis la confiscation de la république de Craeovie au profit de rAutriche, enfin les mariages espagnols.

Le nouveau pape, Pie IX, avait, dès le début de son gouvernement, manifesté des tendances libérales : il avait accordé une amnistie générale à tous les exilés ou condamnés politiques. Ce premier acte, qui en faisait présager d'autres encore plus significatifs, avait eu un grand retentissement en Italie. Le roi du Piémont, de son côté, avait donné à ses États le bienfait des institutions constitutionnelles et représentatives ; et à Florence, on parlait de pareilles concessions que le grand-duc se disposait à faire à son peuple. L'Autriche s'était vivement émue de ce mouvement dont elle craignait d'autant plus la contagion pour ses provinces lombardo-vénitiennes, qu'aux idées de réforme libérale qui agitaient les populations de ses provinces, se joignait le sentiment d'une nationalité

italienne qui commençait à s*emparer fortement des esprits : le cabinet autrichien menaçait Tltalie de son intervention armée ; la position que nous faisait une telle intervention fut discutée à notre tribune.

Messieurs, disais-je, répondant à M. Guizot, j'éprouve le besoin de placer à côté de l'éloge que le représentant de la politique française a fait de la modération autrichienne^ et à côté de rinterprétation qu'il a présentée des traités de (815, d'énergiques protestations... Est-ce que vous croyez arrêter l'Italie dans ce besoin qui l'entraîne de participer à son gouvernement, de régler librement la perception et l'emploi de ses impôts? Ce besoin couvait depuis longtemps dans ce berceau de la civilisation, et l'avénemcut du pape Pie IX n'a été que l'occasion qui l'a fait éclater. (Approbation à gauche.) L'Italie, dans ses aspirations vers la liberté, vers l'indépendance, rencontrera la résistance de l'Autriche, mais elle trouvera aussi la protection de la France. Je ne veux pas pousser l'Italie aux témérités; je crains pour elle les fausses tentatives et les avortements , mais je ne veux pas non plus qu'on lui dise que jamais la France ne s'associera à ses généreuses tentatives... Non, si la France tout entière était assemblée et que cette question lui fût posée: Étesvous pour ou contre la liberté et l'indépendance de l'Italie? renoncez-vous pour toujours à l'aider dans son désir de reconquérir sa nationalité? je ne crains pas de le dire, il n'y aurait ici ni radicaux, ni conservateurs, et d'une voix unanime la France répondrait : Non, la France ne s'enchaine pas sur une telle question: elle se réserve sa pleine liberté d'agir, selon ses intérêts et ses sympathies; et quant à Tintervention armée de l'Autriche prenant pour prétexte les institutions libres que voudrait se donner tel ou tel État italien, ici il ne s'agit plus de simples réserves pour l'avenir, mais d'un devoir et d'un devoir d'honneur actuel : il faudrait s'opposer à tout prix, et au besoin par les armes, à une telle intervention 1 (Vive adhésion à gauche.)

Cette question italienne vint bientôt se compliquer d'un nouveau conflit avec la Suisse. Il ne s*agissait plus de Tasile que la Confédération helvétique accop-

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dait à quelques-uns de nos exilés ou réfugiés ; cette fois , c*était une tout autre cause qui troublait les rapports des deux États. La Confédération Suisse se compose de cantons catholiques et protestants. Les premiers conservent religieusement leurs anciennes mœurs et leurs vieilles traditions; les seconds subissent davantage Tinfluence des idées modernes ; les uns se rattachaient obstinément à leur autonomie cantonale et n'en voulaient rien céder ; les autres sentaient le besoin de fortifier le lien fédéral en modifiant quelques-unes des conditions de la souveraineté cantonale. De là, des querelles intestines envenimées encore par les différences de religion qui divisaient les cantons et par leur intolérance réciproque ; les petits cantons catholiques s'étaient réunis et avaient formé une sorte de contre-fédération, appelée le Sunderbund; les cantons protestants avaient armé à leur tour et combattu cette ligue : le sang avait déjà coulé ; FAutriche et la Prusse avaient naturellement pris parti pour le Sunder-bund et Tappuyaient de toute leur influence : ce n'est pas sans surprise et sans indignation que le parti libéral, en France, vit que notre gouvernement de Juillet, démentant de nouveau son 'origine et méconnaissant ses véritables intérêts, suivait la même voie que TAutriche et la Prusse et appuyait les petits cantons catholiques, non-seulement par ses notes diplomatiques, mais aussi en leur faisant passer clandestinement des armes prises dans nos arsenaux : ce sentiment ne pouvait pas ne pas faire explosion et dans la presse et à la tribune.

Vous avez révélé le véritable motif de votre conduite, disais-je aux ministres : vous nô vous opposez à la modification devenue nécessaire du pacte fédéral, que parce que c'est le parti libéral qui en a pris Tinitiative. Si c'eût été le parti conservateur, vous seriez, comme en 1833, pleins de mansuétude et de bon vouloir pour la mesure ; non-seule-

ils HÉMOIRX& B'ODILON BiJtROT.

ment vous auries eacoaragé ces siodifieatioiiB, mais tom auriez engagé l'Autriche à ne pas s'en mêler. Pour apprécier une politique, il fauten envisager les dernières conséquences ; transportez-vous au moment où, passant des notes menaçantes aux actes, les drapeaux autrichiens et prussiens entreraient en Suisse ; supposez, ee qui n'est que la vérité, qull se trouvât dans ce pays vn peuple assez brave pour ne pas vouloir se laisser faire la loi par des étrangers ; dites quel effet produirait dans une telle guwre la présence de notre drapeau tricolore à c6té de ces drapeaux de l'absolutisme. Calculez le retentissement qu'aurait dans notre France une telle complicité, et si vous êtes vraiment conservateurs, arrêtez ; croyez-moi, arrêtez le gouvernement sur cette penie fatale.

La rapidité et Ténergie avec lesquelles le gouvernement fédéral dissipa et réprima la ligue des petits cantons enleva heureusement à notre gonvern^oient la possibilité de se compromettre plus avant dans cette funeste politique; mais de eeUe diplomatie qui faisait toujours de notre gouvernement Tanxiliaire des gouvernements absolus et l'adversaire des aspirations libérales des peuples, il restait dans Fopinion publique une pénible impression qui aggravait la situation et la tendait de plus en plus.

La confiscation de la république de Varsovie et surtout les mariages espagnols devinrent aussi le sujei de vifs débats.

Les puissances qui nous avaient imposé les traités de 1815 en prenaient à leur aise avec ces traités: elles avaient grand soin de nous les opposer au moindre mouvement que nous faisions pour nous eu affranchir ; mais pour elles, et toutes les fois qu'elles y avaient quelque intérêt, ces traités étaient lettres mortes.

C'est ainsi qu'un beau jour le monde apprît que la république de Cracovie avait été, du consentement de la Russie et de la Prusse, absorbée par l'Autriche : le

prétexte donné pour oet abus de la force et cette violation flagrante des traités, c*est que, dans ce petit État, régnait une agitation qui, disait-on, était dangereuse pour ses voisins. Or, cette agitation qui, dans aucun cas, n*eût justifié un tel acte, n'était que le ré^ sultat des intrigues du gouvernement autrichien luimême qui avait armé les paysans contre les grands propriétaires du pays, et qui se faisait ainsi un titre de ses propres machinations. C'est ainsi que la Russie en avait agi autrefois avec la malheureuse Pologne. Notre gouvernement se contenta de protester : nous trouvâmes que ce n'était pas assez, et je demandai, lors de la discussion de l'Adresse, que la France déclarât solennellement qu'elle ne reconnaissait plus des traités que les autres puissances ne respectaient pas, et qu'à partir de ce jour^ elle se considérait comme entièrement libre dans son action. M. Guizot combattit cet amendement, prétendant que, plus les autres puissances violaient ces traités, plus nous devions y tenir et apporter d'insistance à revendiquer leur conservation.

M. Dupin aîné proposa une espèce de transaction entre ces deux opinions, laquelle, à raison même de son insignifiance, eut l'assentiment de la majorité.

Quant aux mariages espagnols, ils eurent des résultats plus significatifs.

Il est étonnant de voir combien la diplomatie est routinière et asservie à ses vieilles traditions. Depuis la guerre de succession sous Louis XIV, l'Angleterre et la France se disputent à qui aura, en Espagne, une influence dominante. Les événements ont eu beau montrer combien cette lutte était vaine et sans intérêt sérieux, en donnant d'éclatants démentis à toutes les prévisions des hommes d'État des deux pays ; vainement on avait vu, presque au lendemain du jour où Louis XIV avait proclamé que désormais il n'y avait

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plus de Pyrénées, la guerre éclater entre son petit-fils et la France; vainement, lors de notre révolution, avait-on vu la branche espagnole assister avec assez d'indifférence aux désastres de la branche aînée de France, et ensuite rechercher avec ardeur ralliance de Napoléon : en dépit de tous ces avertissements, les deux gouvernements anglais et français, continuant cette lutte traditionnelle, se surveillant Fun l'autre, remplissaient la Péninsule de leurs intrigues pour savoir lequel des deux entraînerait dans son orbite la cour de Madrid. Ainsi, lors de la proclamation de la constitution des Cortès, on avait vu le gouvernement de la Restauration prendre parti contre les Cortès, et l'Angleterre pour. On se rappelle les discours trèséloquents, mais aussi très-menaçants, de Canning à ce sujet. Plus récemment encore, le régent Espartero avait été appuyé par ce gouvernement, combattu par le nôtre.

Le mariage imminent de la jeune reine Isabelle et de l'infante sa sœur ne pouvait qu'ouvrir un nouveau champ à cette compétition: c'était à qui de la France ou de l'Angleterre donnerait un mari à ces princesses. Louis-Philippe intriguait pour ses fils, lord Palmerston pour les Cobourg ; et ces deux adversaires se retrouvaient en présence et en rivalité sur ce terrain. Il avait été convenu, pour prévenir les suites d'une querelle, que l'exclusion serait donnée aux d'Orléans comme aux Cobourg, et que les mariages des deux sœurs se feraient avec des infants d'Espagne ; mais on n'était de bonne foi ni de part ni d'autre : car, malgré cette convention, les intrigues continuaient ; c'était à qui des deux contendants surprendrait l'autre. La querelle en était à son paroxysme, lorsqu'on apprit tout à coup que la reine Isabelle épousait sou oncle, et que sa sœur se mariait au duc de Hontpensier, le dernier fils du roi. Cette fois, c'était lord Palmerston

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qui perdait la partie. Les Tuileries firent grand bruit de cette victoire matrimoniale.

Louis-Philippe trouvait assurément dans cette alliance une vive satisfaction CQmme père ; mais on voulait nous y faire voir une force pour la France et une éclatante revanche contre TAngleterre. Mon excellent ami de Tocqueville s*y laissa prendre, lui qui avait tant de discernement ; mais, égaré par le besoin qu'il éprouvait de montrer qu'il ne faisait pas de l'opposition absolue et systématique, il allait proclamant partout que ce mariage du duc de Hontpensier suffisait à lui seul pour compenser et effacer toutes les humiliations de notre politique : son opinion resta isolée.

Nos liens avec l'Espagne tenaient à la communauté d'origines, d'institutions et d'intérêts des deux gouvernements : le mariage du duc de Montpensier à une infante n'y ajoutait rien; seulement Louis-Philippe avait prouvé une fois de plus combien la fortune de sa famille dominait en lui même les habitudes réservées de sa politique. Il avait refusé de concourir dans une action commune avec l'Angleterre lorsqu'il s'agissait de défendre le principe même de son gouvernement, et il se brouillait avec elle pour un simple intérêt de famille : nous ne pouvions, en vérité, lui en savoir beaucoup de gré. Pour cet intérêt tout personnel, il avait compromis notre alliance avec l'Angleterre et s'était donné aux yeux de l'Europe un vernis de mauvaise foi. Il n'y avait là aucun sujet pour la France de glorifier son gouvernement : aussi toute la gauche, é,cho fidèle de l'opinion publique, restat-elle froide et indifférente à ce grand succès de famille, malgré les dithyrambes de M. Guizot et de ses amis.

Le gouvernement anglais se considéra, de son cdté, comme joué. Lord Palmerston, déjà fort mal disposé pour Louis-Philippe, lui en garda un profond ressen-

liment, dont on retrouvera les suites dans la conduite ultérieure de cet homme d*Êtat.

A rintérieur, les symptômes les plus sinistres se manifestaient : deux récoltes successives avaient été mauvaises ; la cherté des grains provoqua des soulèvements dans différentes parties de la France, notamment à Busançais, où des répressions sanglantes eurent lieu. Un ambassadeur, celui de Naples, M. Bresson, se suicida, par suite des reproches que le roi lui aurait adressés; un autre ambassadeur, celui de Turin, H. Mortier, devint fou. L'horizon s'assombrissait, et pourtant H. Duchâtel écrivait à M. Dupin, à la date du i5 août 1847 : c< Il n'y a rien de nouveau ; c'est le moment où tout dort. » Le réveil devait être terrible.

Cependant cette confiance n'était pas partagée par tous les membres de la famille royale.

Le 7 novembre 1847, le prince de Joinville écrivait à son frère, le duc de Nemours, une lettre bien remarquable, qui a été publiée par un journal de l'Algérie, VAkbar. Elle commençait par ces mots :

On nons mène à une révolution : je suis troublé par les événements que je vois s'accumuler de tous les côtés, le commence àm'alarmer sérieusement... Le roi est inflexible; il n'écoute plus aucun avis, il faut que sa volonté l'emporte sur tout. Cette volonté inflexible, un homme d'État, lorsqu'il se peut la vaincre, n'a plus d'autre ressource que le suicide {allusion à la mort du comte Brejsson). On ne manquera pas de relever ce que je regarde comme nn danger, l'action que le pért exerce $ur UnU. Il me parait difficile que ledébatdans la Chambre ne revienae pas sur cette tituatiou anormale qui a effaeé la fictùni constitutionnelle et « mis le roi en cause swr toutes les questions : t( n'y a plus de ministres^ leur responsohUité est nulle; tout remonte au roi. Le roi est arrivé à cet âge où l'on n'accepte plus les observations; il est habitué, tl aUne à numÈrer que c'est hU qui gouneme. Notre situation n'est pas bonne; l'état de nos finances, après dix-sept ans de paiXy n'est pas brillant» ▲ l'extérieur ot nous auriona pu

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dtereber qoelques-ones de ces satisfactions si chères à notre pays, nous ne brillons pas non plus. L'avènement de lord Paîmerston, en éveillant les défiances passionnées da roi, nous a fait faire la campagne espagnole et nous a revêtu d'une déplorable réputation de mauvaise foi. Séparés de l'Angleterre et au moment des affaires d'Italie, nous n'avons pu y prendre une part active, qui eût été d'accord avee les principes que nous n'aurions pas dû abandonner, car c'est par eux qm nous i<nmne$.,. T<mt cela e$t l'œuvre du roi seul : le résultat de la vieillesse d'un rai qui veut gouverner^ mais à qui les forces manquent pour prendre unp résolution virile... Je ne vois pas de remède : ce n'est certes pas en faisant en Suisse une intervention austro-française, qui sera poor nous ce que les campagnes de iS23 ont été pour la Restauration.... Ces malheureux mariages espagnols... nous n'avons pas encore épuisé le réservoir d'amertume qu'ils contiennent. Je me résume : En France, les finances délabrées; au dehors, placés entre une amende honorable et lord Palmerston au sujet de l'Espagne, ou la nécessité de faire cause commune avec rAntrichepour faire le gendarme en Suisse et lutter en Italie contre nos principes et nos alliés naturels, tout cela reporté au rm, au roi seul, qui a faussé nos institutions eonstitutûmnettes : Je trouve tout cela trèssérieux... Tu me pardonneras cette épftre : nous avons besoin de nous serrer les coudes ; tu me pardonneras ce que je dis du père : tu connais mon respect et mon affection pour lui. Mais il m'est impossible de ne pas regarder dans l'avenir : il m'effraye nn peu.

Le dne d'Aumale partageait les mes dn prince de Joinville et éprouvait les mêmes pressentiments.

Le duc d'Orléans, s'il eût Técu, eût été pent-étre encore plus loin ; et quant à la duchesse d'Orléans, suspecte à Louis-Philippe, qui faisait épier ses moindres démarches et se faisait apporter tous ks soirs k liste des personnes qui rayaient visitée dans la journée, elle ne pouvait que gémir: elle n'avait pas même le droit de donner nn avis.

La sœur du roi, la princesse Adélaïde, tout in* teeaoée qa'elle étak par l'eaptoe de culte avevgle

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qu^elle avait pour son frère, manifestait cependant aussi ses inquiétudes et les communiquait à son confident, le maréchal Sébastiani, pour qu*il les reportât au.roi. La reine Amélie elle-même commençait à concevoir des doutes sur la politique représentée par M. Guizot, et parlait à son mari de la nécessité de le changer. Comment s'est-il donc fait que, lorsque la vérité approchait si près du trône et Tentourait de toutes parts, elle n'ait pas pu y pénétrer? C'est que Louis-Philippe était trop infatué de lui-même pour écouter aucun avis : ainsi que le disait le prince de Joinville, il accueillait fort mal tous ceux qui tentaient de lui ouvrir les yeux sur les dangers qui le menaçaient; il retenait loin de la France ces deux princes, dont il connaissait et redoutait l'opinion ; il ne tolérait auprès de lui que ceux qui s'absorbaient en lui et qui n'avaient d'autre pensée que la sienne.

Ces causes de perturbation s'aggravaient malheureusement par une série inouïe de scandales qui se succédèrent pendant les années orageuses du ministère Guizot.

J'avais dit, dans un de mes précédents discours, que la morale publique et la morale privée étaient inséparables, et que la corruption exercée sur les électeurs et sur les députés par les places conduirait fatalement à la corruption par l'argent. Cette prévision ne devait pas tarder à se réaliser.

Ce fut d'abord un ancien ministre des travaux publics, M. Teste, qui nous fut dénoncé comme ayant reçu de l'argent pour accorder une concession ; le général de Cubières, pair de France, qui avait été, lui aussi, ministre du roi, et un ancien receveur général nommé Pellaprat, étaient ses complices. Les charges étaient trop fortes pour que le gouvernement pût se dispenser d'ordonner une instruction, et la cour des pairs fut saisie. H. Teste, en sortant du ministère, avait

reçu la croix de grand officier de la Légion d'honneur et avait été nommé président de chambre à la Cour de cassation ; il occupait une des plus hautes positions de Tordre judiciaire : on peut donc juger de Tétonne* ment que jeta dans le public une telle accusation. M. Teste la repoussa d*abord avec indignation et se défendît avec une audace bien plus coupable à mes yeux que Tacte même dont il était accusé. Confondu. par la production d'une preuve matérielle qui ne laissait plus de ressource à ses moyens de défense, il se déclara vaincu et cessa de lutter contre Févidence ; il fut condamné, ainsi que ses complices. Cette condamnation contre des personnages si haut placés laissa dans les esprits une impression des plus fâcheuses ; le peuple fut plus frappé des conséquences d'un système qui avait conduit à de tels scandales, qu'il ne le fut de Ténergie de ces institutions qui ne laissaient impuni aucun criminel, quelqu'élevé et quelque puissant qu'il fût. D'autres affaires de même nature, dans lesquelles les ministres actuels étaient plus directement engagés» vinrent envenimer encore le sentiment public.

H. Emile de Girardin, dans son journal, ayant imputé au ministère d'avoir livré pour de l'argent la promesse d'un siège à la pairie, fut accusé d'offense, non envers les ministres, ce qui eût été naturel, mais envers la Chambre des pairs, ce qui enlevait la con* naissance de l'affaire aux tribunaux ordinaires et spécialement au jury : cependant, comme le prévenu était député, il devint nécessaire de soumettre la poursuite à notre autorisation.

II s'ensuivit un débat plein de révélations compromettantes pour le pouvoir. Presque en même temps une autre accusation sortait d'un procès engagé devant les tribunaux : il était affirmé et non dénié qu'une somme de 100,000 francs avait été payée pour acheter une concession de théâtre ; il est vrai aue ces cent mille

francs étaient destinés, disait-on, à faire vivre un journal dont la mission était d*injurier grossièrement tous les jours l'opposition.

Je demandai que la question fût soumise à une information judiciaire ou à une enquête parlementaire. Les ministres déclinèrent toute instruction contradictoire et aimèrent mieux s'abriter derrière un vote complaisant de la majorité.

Quoi! leur disais-je, vous ne reconnaissez pour toute justice que le vote d'une majorité qui vous appuie? c'est faire à la justice régulière du pays et à cette majorité ellemême une véritable injure. Et vous, comment donc entendez-vous l'honneur, lorsque vous placez le vêtre, non sous la garantie des formes et des conditions de cette justice régulière qui protège l'honneur des autres citoyens, mais lorsque vous en faites une de ces questions de parti qui se vident par un coup de majorité?... Eh bien, soit! que cette majorité assume sur elle-même la responsabilité de tous ces faits honteux. (Voix au centre : Nous la prenons. ~ A gauche z Oui , vous la porterez.) Quoi I il est déclaré itérativement, à la face du pays, qu'une honteuse négociation s'est consommée , qu'une somme de 80,000 francs a été payée en échange d'un siège à la Chambre des pairs... Un autre fait surgit presque en même temps dans le sein de la justice ellemême: il est plaidé, afÛrmé, non dénié, que 100,000 francs ont été donnés pour acheter d'un ministre une concession de théâtre, que cette somme a été versée dans la caisse d'un journal qui reproduit sous notre gouvernement les violences du Drapeau blanc de la Restauration, et vous gardez le silence !

A quoi M. le comte Duchâtel se bornait à répondre que « les grands débats politiques ne pouvaient se vider que dans Tenceinte des assemblées législatives. »

Il était, en effet, plus commode d'emporter le vote d'une majorité toujours prompte à se déclarer tatUfaitûy que de subir les chances d'un débat contradictoire ^ après une enouéte régulière poursuivie, soit

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dans le parlement, soit devant la justice ordinaire du paysl

Une autre fois, c'étaient les maîtres de poste qui avaient déposé une somme de 200,000 francs contre la promesse d*un projet de loi leur assurant une indemnité pour la dépréciation que leurs relais de poste avaient essuyée par suite de rétablissement des chemins de fer.

Nous ne parlons pas d'une foule de malversations, telles que celle de Rochefort, dans les magasins de la marine ; celle d'un sieur Bénier, dans les fournitures de la guerre, et de cent faits semblables qui s'accumulaient et s'aggravaient les uns par les autres.

Ces révélations tombaient coup sur coup sur le ministère; la presse en était remplie, la tribune en retentissait tous les jours; la majorité s'en irritait ; et au lieu de dégager sa responsabilité de celle d'une administration ainsi compromise, elle semblait, au contraire, redoubler d'ardeur à la couvrir et se solidariser de plus en plus avec elle. Aussi l'opinion, publique avait-elle fini par confondre dans la même réprobation et le ministère et le parlement, et nous en verrons bientôt les fatales conséquences.

Enfin, un horrible drame privé vint jeter une dernière et sombre lueur sur tout cet ensemble de faits déplorables.

Un pair de France, porteur d'un grand nom, M. le duc de Praslin, gendre du maréchal Sébastian!, assassina sa femme, avec les circonstances les plus atroces : arrêté, traduit devant la cour des pairs, il s'empoisonna pour éviter la honte de l'écbafaud.

Les masses s'en émurent doublement, et & raison de rénormité du crime et surtout par la facilité donnée à ce grand seigneur d'échapper à une exécution publique, facilité qu'elles ne manquèrent pas d'attribuer au gouvernement.

Un tel état de choses était bien de nature à causer de vives appréhensions à tous ceux qui se préoccupaient de l'avenir ; d'autant plus que le roi vieillissait et que, d*un jour à Tautre, la France pouvait se trouver en plein interrègne, au milieu de tous les ressentiments passionnés que cette série inouïe de fautes et de méfaits avait accumulés.

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