CHAPITRE XI
MINISTÈRE DU S NOVEMBRE 1840. — M. GUIZOT, MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES SOUS LA PRÉSIDENCE DE M. LB MARÉCHAL SOULT. — ÉLECTIONS DE 1842 ET 184C.
La position était néanmoins pleine de difficultés pour M. Guizot : jusqu'alors il avait paru sur la scène politique, tantôt sous le patronage de M. le duc de Broglie, tantôt sous celui de M. MoIé, d^autres fois avec le concours puissant de M. Thiers; mais, cette fois, il était le principal ministre : car le maréchal Soult n'était qu'un nom ; ses autres collègues, Martin (du Nord), Humann, l'amiral Duperré, Cunin-Gridaine, Villemain, ne pouvaient songer à lui disputer la prééminence; ils n'étaient, à vrai dire, que des comparses. Il allait donc assumer sur lui seul la direction et la responsabilité du gouvernement, et il arrivait à cette situation dans les plus mauvaises conditions.
Ambassadeur de la France à Londres au moment oii s'y traitait la question d'Orient, il avait eu avec son ministre, M. Thiers, de ces rapports nécessairement confidentiels qui, entre des hommes qui se respectent, établissent une véritable solidarité. Dans ce rem-
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placement du ministre par Tambassadeur, il y avait donc déjà quelque chose de choquant; mais cette inconvenance prenait un nouveau caractère de gravité alors que le chassé croisé entre Tambassadeur et le ministre avait précisément pour cause une négociation malheureuse dans laquelle Faction de ces deux hommes avait été nécessairement commune. Ces considérations n'avaient pu balancer dans Tâme de H. Guizot la satisfaction de prendre une éclatante revanche contre ceux qui l'avaient naguère méconnu et écarté du pouvoir, et cette Joie orgueilleuse de se trouver arbitre, au moins apparent, des destinées de son paysl
Il y avait au fond de cette situation qu'il affrontait d'autres difficultés bien autrement sérieuses. M. Guizot allait se trouver en face de toute cette opposition grossie du centre gauche et même d'une grande partie du centre droit qui s'était successivement détachée du parti conservateur : en nombre, le chiffre des opposants atteignait presque la majorité; en talents et en caractères, la balance était au moins égale. C'est donc contre une aussi formidable armée que H. Guizot, avec son impopularité, allait commencer sa campagne.
Il est vrai qu'il avait pour lui l'appui du roi ; et cet appui lui assurait les votes aveuglément complaisants de tous ces conservateurs obstinés qui auraient cru manquer à un grand devoir si, dans une seule occasion, ils s'étaient permis de voter dans un sens contraire à la volonté royale.
Mais ce concours du roi et de la majorité conservatrice, de quel prix M. Guizot les payait-il? Il entrait au pouvoir, non comme un ministre qui s'impose à la suite d'un mouvement d'opinion, ou comme représentant les forces d'un parti, ainsi qu'il y serait entré si la coalition n'eût pas avorté, mais comme un
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transfuge amnistié qui avait beaucoup à se faire pardonner '.
En outre, ayant brisé à jamais avec ses anciens amis, il n'avait plus de retraite à espérer hors du pouvoir, et le roi le savait bien. Cette position créait à M. Guizot une sorte d'abnégation fatale et aveugle, à laquelle il ne s'est que trop obstinément soumis jusqu'au dernier jour.
Les explications parlementaires qui suivirent la for* mation de ce ministère furent embarrassées. H. Guizot se justifia assez mal d'avoir entretenu son prédécesseur dans la fausse assurance que le gouvernement anglais ne se réunirait jamais à la Russie contre la France : « J'ai affirmé, dit-il, étonne m'a pa8 crut » Il glissait légèrement sur le fait d'avoir consenti à remplacer au ministère des affaires étrangères le ministre dont il avait contribué à égarer et à compromettre la politique.
H. Thiers, de son côté, à qui l'on reprochait d'avoir dépensé quatre à cinq cents millions pour arriver à une humiliation, en était réduit à s'excuser sur ce qu'il avait été trompé et sur les forces de Méhémet- Ali, et sur là persévérance du roi dans ses résolutions guerrières, et spécialement sur les dispositions de l'Angleterre : triste rôle, pour un homme d'État, d'avoir été trompé par tout le monde! sa chute était cruelle, sans doute, mais il la ressentit trop vivement. J'intervins pour le couvrir et le relever.
« Les hommes qui tombent pour avoir pris trop à cœur l'honneur de leur pays et avoir eu trop de confiance en lui sont rares, dis-je : il faut les honorer, et non les accabler. »
t. Inutile de rappeler les articles da Joumat de$ Débati. On signifiait simplement à M. Guixot qu'on pouvait lui donner ses TOtes, 4DaiB ion estime, Jamais I
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Le débat fut sans élévation et sans dignité, comme Tavait été Tavortement qui y donnait lieu; quant au vote, il ne pouvait être douteux. L'adresse, après quelques modifications que nous obtînmes de la pudeur de la majorité, et qui tendaient à rendre moins crues et moins honteuses, après les menaces qui nous avaient été faites, nos protestations en faveur de la paix, fut votée par 247 voix contre 161 : la majorité conservatrice se trouvait de nouveau reconstituée, et par conséquent toute réforme indéfiniment ajournée.
Peu de temps après l'adresse, nous fûmes saisis du projet de loi sur l'importante question des fortifications de Paris. Lorsque précédemment cette question avait été, comme subrepticement, glissée dans une disposition du budget, j'avais critiqué cette manière incidente d'introduire un si grave débat ; mais, tout eh critiquant la forme, j'avais formellement réservé mon opinion sur le fond de la question, et cette opinion était entièrement favorable aux fortifications de Paris, malgré l'espèce de défaveur publique qui s'y attachait.
Deux fois dans ma vie j'avais eu la douleur de voir Paris tomber, presque sans combat, au pouvoir de l'étranger, et toute la France suivre sans résistance le sort de sa capitale : je ne pouvais rester indifférent devant un projet qui avait pour but de prévenir le retour de pareils malheurs. Aussi, lorsque ce projet nous fut présenté dans un projet séparé, n'hésitai-je pas à l'appuyer.
Les fortifications de Paris étaient fort peu populaires en France : on savait que Louis-Philippe tenait beaucoup à environner Paris de forts détachés, et les défiances qu'il inspirait faisaient que le* peuple rattachait, bien à tort sans doute, à ce projet, des pensées d'oppression : je savais donc qu'en appuyant ce projet je risquais jusqu'à un certain point ma popularité ;
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mais j*ai toujours pensé que la popularité n*est bonne, comme toute force, qu'à être dépensée utilement et à propos : j*appuyai mon opinion en faveur des fortifications de Paris sur cette considération, qui était décisive pour moi, à savoir que, par Feffet de notre centralisation, Paris étant le cœur de la France, et toute la vie du pays étant concentrée dans ce point, il fallait au moins le protéger contre les premiers coups de rétranger, par une cuirasse.
Si je vivais en Espagne, disais-je,ou même en Allemagne, ou dans tout autre pays où une telle centralisation n'existe pas, je regarderais encore comme important d'empêcher que le siège du gouvernement, avec toutes ses ressources, toutes ses influences, ne pût être trop facilement enlevé par l'ennemi. Mais cette importance serait bien moins vitale pour ces pays qu'elle ne l'est pour la France. En Espagne, la capitale étant prise, tout n'est pas désespéré : un centre de résistance peut encore être établi dans chaque ville; partout des juntes peuvent s'organiser, correspondre, se relier ensemble... Mais dans la France, telle que nos institutions et nos mœurs l'ont faite, en est-il de môme? Ne nous faisons pas illusion, la résistance nationale serait profondément compromise, comme elle l'a été déjà deux fois, le jour où Paris serait tombé 1... Comment en serait-il autrement dans un pays où vous avez tout désagrégé pour tout concentrer sur un seul point? Quoi I vous vous effrayez, comme d'une monstruosité, de ce que deux petites communes pourraient correspondre entre elles à l'occasion d'un chemin vicinal ; et vous vous étonnerez que, Paris étant tombé dans les mains de l'ennemi, le reste de la France se soumette !..« Oui, il faut fortifier Paris. C'est à toi, peuple héroïque, que nous donnons ces remparts; c'est à ta loyauté, à ton courage, que nous les confions : avec ces remparts, tu pourras être appelé un jour à sauvegarder, non-seulement ta liberté, mais celle du monde. (Vive approbation.)
Le roi et tout le parti militaire voulaient les forts détachés, pour avoir hors de Paris des points d'appui contre Tennemi du dehors, et peut-être aussi contre
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les adversaires de rintérieur; et nous, nous voulions Fenceinte continue, qui ne pouvait jamais être pour les citoyens de Paris qu'une protection et non une menace. Les deux opinions se rapprochèrent et se concUièrent : le gouvernement nous accorda Tenceinte continue, et nous lui concédâmes les forts détachés, à la condition toutefois qu'ils seraient ouverts à la gorge et assez rapprochés des remparts pour ajouter à leur force défensive, pas assez pour inquiéter Paris. Il fut en conséquence écrit dans la loi, tant la défiance était grande ! que les travaux des remparts et ceux des forts seraient faits sifnultanément. Dans ces conditions, cette mesure, que Ton devait compléter plus tard en étendant la limite de Paris jusqu'aux fortifications, fut votée à une assez forte majorité. Elle a été amèrement critiquée ; et pourtant elle a une utilité préventive incontestable, alors même, ce qui est fort à désirer, qu'elle ne devrait jamais être mise à l'épreuve \
Quelle que fût la réaction que l'avortement de la coalition et la triste campagne de M. Thiers en Orient eût opérée dans la Chambre, ce n'en était pas moins la même qui avait été élue à la suite du grand mouvement libéral et progressif imprimé au corps électoral en 1839. De plus, le moment où tout le monde dans cette Chambre semblait converti à la nécessité de quel-
1 . On nous opposait, lors de la discussion des fortifications, entre autres objections, celle tirée d'une impossibilité prétendue de trouver dans les carrières des environs de Paris une assez grande quantité de matériaux pour surOre à un travail aussi colossal. Dans tous les cas, nous disait-on, ces matériaux, par leur épuisement ou leur excessive cherté, rendraient toute autre construction dans Paris déformais impossible. Eh bien, il est arrivé, contrairement à ces pr6- Tisions, que j*appuyais, il faut bien le reconnaître, sur des calculs assez plausibles, que Touvrage des fortifications, ayant provoqué et facilité de nouvelles exploitations, bien loin de diminuer la masse des matériaux de construction, les a augmentés dans une énorme proportion. Nous citons le fait pour apprendre à se méfier des apparences et des probabilités en matière de calcula éoonooiiques*
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ques réformes était trop récent pour qu*au moins par pudeur et par prudence les ministres ne fussent pas obligés pendant quelque temps encore de louvoyer sur ces questions de réforme.
Les difficultés de cette situation se trahirent des le début de la session.
M. Jouffroy ayant, dans le débat de Tadresse, posé catégoriquement la question de savoir ri le ministère était du parti de la résistance ou de^ celui des eoncesrianSj les ministres éludèrent la question et se refusèrent obstinément à se prononcer. Mais cette réponse, elle était dans leur refus même de répondre. Il était bien évident, en effet, que les ministres résisteraient à toute réforme, tant que le roi n'en voudrait pas; c'était trop exiger d*eux que de les forcer à le dire tout haut, il suffisait que cela fût entendu : les centres le comprirent et votèrent en masse pour le nouveau ministère, en dépit et peut-être à cause de ses réticences.
Mais une proposition de réforme parlementaire formulée par M. Gaugnier vint bientôt renouveler les embarras du ministère, qui prit encore le parti d'éluder. M. Guizot objectait à cette réforme qu'elle venait trop tôt et qu'elle infirmerait l'autorité morale de la Chambre. « Il n'y a pas, disait-il, un homme d'honneur qui, après avoir mis en question l'existence d'une grande partie de ses collègues, voulût laisser une partie de la Chambre sous le coup d'une pareille décision, etc. »
Je montai à la tribune pour déjouer cette tactique et pour forcer les ministres à confirmer ou à rétracter la promesse que leurs prédécesseurs nous avaient faite d'une réforme parlementaire.
La proportion, disais-je, des fonctionnaires dans la Chambre tend à s'élever du tiers aux deux cinquièmes : or une constitution dans laquelle le pouvoir ne serait contrôlé
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que par ses propres agents ne serait plus une vérité, mais un indigne mensongne... (Applaudissements à gauche.) Si la liste des candidats ministériels avait passé tout entière dans les dernières élections, ce mensonge se serait complètement réalisé : car sur cette liste il n'y avait que des fonctionnaires. Vous dites qu'en ce moment les ûls de famille font leur éducation politique, et qu'en attendant qu'elle soit achevée il faut que le cadre politique soit rempli par les fonctionnaires. Ainsi, voilà la perspective que vous présentez au pays : une Chambre composée en grande partie de fonctionnaires, avec une réserve déjeunes hommes de loisir pour les remplacer un jour I Ce n'est pas ce que la révolution de juillet promettait à la France. Malheureusement, nos mœurs publiques tendent à aggraver le mal bien plus qu'à y porter remède ; toutes nos tendances, toutes nos habitudes, je dirai même tous nos besoins, nous portent vers le pouvoir. Nous en sommes encore à cette époque de l'Empire où ne pas être fonctionnaire, c'était n'être rien, c'était se trouver en quelque sorte en dehors de la société active et vivante. Cette tendance n'a malheureusement rien perdu de sa puissance : les uns arriveront à la députation pour devenir fonctionnaires; les autres, parce qu'ils le sont et que la qualité de député décuple leurs chances d'avancement. Si une réaction se prononçait un jour contre cette tendance, ne craignezvous pas qu'elle ne nous jette dans un excès contraire^ celui des incompatibilités absolues ou des mandats impératifs (prophétie qui s'est réalisée) ? Au reste, ce ne sont pas les raisonnements qui font défaut à la proposition; ce sont les temps qui lui sont contraires. Nous sommes condamnés à traverser les vicissitudes les plus diverses : tantôt celles où domine un esprit libéral et progressif; tantôt celles où règne un esprit rétrograde et de résistance aveugle. (Vive rumeur au centre.) Et cependant un cabinet qui n'appartient pas à notre opposition, composé des éléments les plus modérés de cette Chambre, d'hommes qui avaient donné le plus de gages de leur amour de l'ordre et de leur éloignement pour toutes les innovations dangereuses, avait pris l'engagement solennel d'appuyer cette réforme, la considérant comme étant arrivée à maturité... Les temps sont changés, je le reconnais : il ne faut plus parler de progrès; il faut dire anathème à toute réforme et faire la théorie de l'immobilité, pour être écouté avec faveur et obtenir les applau*
dîsscments de la majorité. Eh bien, soit, Messieurs! que du moins les positions se ^tranchent nettement. Je n'adresserai qu'un seul mot à uue partie considérable de cette majorité : je la conjure de se souvenir de ce beau mou- Tement de l'opinion publique dont elle est sortie, de ne pas déserter un drapeau sous lequel elle a vigoureusement combattu, et qui ferait encore sa gloire et sa force. (Marques d'une vive approbation à gauche.)
La proposition, vivement combattue par le ministère, qui s'enhardissait peu à peu à rejeter le programme du centre gauche, fut repoussée ; et la politique du gouvernement, à partir de ce moment, prit une allure plus prononcée et plus hardie dans la voie de la résistance à toute réforme quelconque.
Une question étrangère vint soumettre à une nouvelle épreuve la situation équivoque du ministère.
Nos rapports avec TEspagne avaient tout à coup changé de caractère : il ne s'agissait plus de savoir, comme sous le ministère de M. Thiers, si on appuierait la révolution espagnole par des actes ou par de simples vœux ; il s'agissait cette fois d'une rupture ouverte avec cette révolution, et cela parce que le général Espartero avait été nommé régent pendant la minorité de la reine Isabelle.
M. de Salvandy, ayant été envoyé comme ambassadeur à Madrid, avait reçu du roi l'instruction formelle de ne remettre ses lettres de créance qu'à la reine en personne, quoique mineure, et non au régent, le général Espartero : c'était tout à la fois adresser un outrage au régent et attaquer ouvertement la constitution de FEspagne ; c'était, il faut en convenir, pour un roi issu d'une révolution populaire, porter bien loin la haine des parvenus et les susceptibilités du sang royal.
Le gouvernement espagnol, bien entendu, se refusa à recevoir dans de telles conditions l'ambassadeur de
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la France. Les puissances absolues du continent nous approuvaient fort d'avoir ainsi revendiqué, au risque de nous brouiller avec une nation amie, les droits des familles régnantes; quanta TAngleterre, tantôt approuvant notre conduite, tantôt proclamant le droit des Cortès de régler et d'interpréter à leur gré leur constitution, elle se riait des embarras que nous nous forgions ainsi à plaisir et s'apprêtait tout doucement à en profiter, soit pour faire accepter son traité de commerce, auquel elle tenait par-dessus tout, espérant soumettre l'Espagne à la même condition que le Portugal, soit pour préparer le mariage de la reine avec un Gobourg.
Cette situation, qui n'est ni la paix ni la guerre, disaisje dans le débat auquel cet incident donna lieu, ne peut se prolonger sans compromettre gravement les intérêts de la France. Âvez-vous oublié que l'Angleterre, qui est certainement très-scrupuleuse sur l'étiquette monarchique, mais qui l'est encore plus sur ce qui touche à ses intérêts commerciaux, est là, envenimant sous des apparences de bienveillance la querelle entre les deux gouvernements, joyeuse intérieurement de la division qui a éclaté entre nous, s*apprêtant à l'exploiter et vous voyant avec plaisir jouer le jeu de sa politique. (A gauche : Très-bien ! très-bien ! )
Il est une autre éventualité que je ne ferai qu'indiquer : le moment approche où toutes les diplomaties de l'Europe auront à se préoccuper d'un mariage qui fixera, selon elles, pour tout un règne, l'influence à exercer sur l'Espagne, soit en faveur de la France, soit dans l'intérêt de ses adversaires : une grande responsabilité pèse sur le gouvernement. La Chambre n'est pas encore engagée; mais, si elle continuait à approuver implicitement, par son silence, cette politique, elle aurait sa grande part dans cette responsabilité. Je demande à la Chambre de se souvenir un peu de ces nobles élans qui l'inspiraient à son origine et lui traçaient d'avance la carrière législative qu'elle avait à parcourir; aux hommes qui naguère combattaient avec nous dans une lutte mémorable et qui se trouvent en majorité dans le cabinet, je rappellerai ce que nous .disions alors : ils proclamaient bien haut alors
avec nous qu'il ne fallait pas que la Chambre se désintéressât complètement de la marche de notre diplomatie ; que, lorsque cette marche inclinait trop vers des affections de famille qui se concilient mal avec les intérêts de notre révolution, il était bon qu'elle intervint, ne fût-ce que pour redresser les erreurs et réparer les fautes de cette diplomatie avant que leurs conséquences fussent irréparables. (Nombreuses marques d'approbation.)
On le voit, je ne négligeais aucune occasion de rappeler à rAssemblée quels avaient été, à son origine, ses sentiments et ses tendances ; comme aussi les ministres ne négligeaient rien pour les lui faire oublier, et ils n*y réussirent que trop.
Cependant Tannée suivante, en 4842, un membre influent du centre gauche, M. Ganneron, ayant fait une proposition pour étendre les incompatibilités, cette proposition ne fut rejetée que par une majorité de 8 voix: 498 contre 490; — et M. Ducos, ayant demandé Tadmission des capacités dans la liste électorale, obtint une minorité imposante de 4 93 voix.
Il y eut même une occasion, celle. du droit de visite, où la Chambre parut se souvenir un moment de son origine.
En 4834 et 4833, notre gouvernement, comme pour sceller ce qu'on appelait alors la rentrée de la France dans le concert européen, avait assez légèrement concédé à TAngleterre le droit de visiter en mer nos vaisseaux marchands, sous le prétexte de supprimer plus efficacement la traite des esclaves. Il est vrai que le même droit nous était attribué à Tégard des vaisseaux anglais; mais ce droit, qui pour nous était à peu près illusoire et sans application, était au contraire pour les Anglais, à raison du nombre et de rextension de leurs croiseurs, un puissant moyen d'exercer sur les mers cette police universelle qui a été de tout temps Tobjet de leurs prétentions et le
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but de leurs efforts. De nombreuses vexations subies par nos vaisseaux marchands avaient éveillé Topinion sur les dangers de ces traités ; et néanmoins M. Guizot, comme pressé de renouer avec TAngleterre et de se faire pardonner les torts qu'elle avait eus envers nous dans la question d'Orient, signa, le 20 décembre 1841, un nouveau traité qui non-seulement confirmait, mais étendait les droits que le traité précédent avait donnés aux croiseurs anglais : c'est par cette porte qu'il déclarait rentrer dans le concert européen.
Cotte fois, ce fut le parti conservateur qui prit luimême l'initiative de l'attaque : un amendement de M. J. Lefebvre, banquier et conservateur ardent, demanda hautement que notre commerce fut replacé $ou8 la surveillance et la protection exclusives de notre pa* Villon, Cet amendement, malgré la résistance de M. Guizot, qui prétendait que, si la Chambre l'adoptait, elle Le placerait entre une faiblesse et une folie^ fut néanmoins voté par la presque unanimité du parlement. H. Guizot se trouvait par là dans un cruel embarras, placé qu*il était entre la nécessité de faire honneur à sa signature et la crainte de se brouiller avec la majorité. Il crut pouvoir s'en tirer en annonçant qu'il demanderait et obtiendrait des modifications au traité ; la majorité lui répondit très-brutalement, par l'organe de M. Dupin, qu'il ne s'agissait pas de modifier un traité essentiellement vicieux et qui constituait les Anglais gendarmes de la mer, mais qu'il fallait y renoncer tout à fait et même négocier pour rapporter {ancien traité. Force fut bien de céder, et M. Guizot dut refuser de ratifier le traité qu'il avait consenti. Il biffa pour ainsi dire lui-même sa propre signature.
Pour un homme qui eût moins tenu au pouvoir, il y avait là un motif péremptoire de remettre son portefeuille : c'est bien le moins, en effet, qu'un ministre
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mette Thonneur de sa signature sous la garantie de sa démission. Mais M. Guizot avait fait trop de sacrifices au désir d'arriver à la situation qu*il occupait, pour la sacrifier à de telles susceptibilités ; seulement, averti par ce retour de la majorité vers ses souvenirs d'indépendance, il fit prononcer la dissolution de la Chambre, et, le 40 juillet 4 84S, eurent lieu les élections.
MM. Guizot et Duchàtel apportèrent dans cette lutte électorale la même ardeur qu'ils avaient déployée dans la lutte précédente contre M. Mole; mais les rôles étaient complètement intervertis : cette fois, ils ne combattaient pas contre le gouvernement personnel du roi ; ils étaient devenus ses auxiliaires dévoués ; ils n'étaient plus nos alliés, mais nos adversaires déclarés; ils n'avaient plus à dénoncer ou menacer les préfets qui se permettraient d'exercer une pression illégitime sur les électeurs, mais au contraire à les y encourager ; ils se servaient de l'arme si puissante de la centralisation avec une audace et une violence que ne s' étaient jamais permises leurs prédéceseurs. L'un des traits les plus saillants du caractère politique de M. Guizot, c'est cette facilité qu'il a montrée dans les différentes circonstances de sa vie publique à se porter brusquement et à peu près sans transition d'une extrémité à l'autre.
Déjà nous l'avions vu avant la révolution de 4830, au sortir presque des bureaux du chancelier Dambray, se jeter dans l'opposition la plus vive, et ne pas craindre de venir présider notre société Aide^toi^ le eiel f aidera; puis se jeter ensuite dans le parti conser\'ateur le plus extrême ; puis quitter ce parti pour la coalition ; puis, de la coalition contre le gouvernement personnel, se livrer sans transition, corps et âme, à la défense la plus opiniâtre de ce même système de gouvernement.
« Il faut s'habituer à rencontrer chez les hommes
870 m£koibes D'ODILOH babhot.
prédestiné» an goavememenl; une conviction si profonde et ai naïve de leur droit de eomniander aux autres^ que, pour eux, l'intérêt de leur putaaanee se confond avec rintérét publie et qu'ib croient rendre service à l'État easatisCaisant leur ambition. Il est juste qi^ils soient les maîtres; tout est permb pour qu'il» le dmeanent : il y a du César, e'eslhkrdire du tyran diez auxtovsk.»
Lorsque H. de Rémusat éeriimt ces réflexions dans* la J?«rae d^ Ikux Monda au sujet de H. Pitt, je sui» assuré qu'il songeait un peu à son ancien ami M. CkÛKQt.
Quoil itira-trfloi, comparer un professeur ambitieux à César? EfepcBrquBâ pa&?on peut se croire prédestiné k la domination d' ua pays sans amr fait la conquête des Gantes, et Torgueil du professazr peut égaler celui d'im César. N'est-ee pas Tacite qui a dit des doctrinaire» de son temps : Praféuoriâ linguâ rerum ktanafmnm damnatimiem expaUulantes t
De notre cèté, nous soutînmes la lutte électorale awe vigueur; nous n'aiôons aucune raûon de nous décourager, car nous n'avions rien à nous faire pardonner par le pays. D'ailleurs, bon nombre des aneieni amis de M. Guizot, et de ceux qui avaient le plus de valeur, étaient restés avec nous, entre autres MH. Duvergier de Hauranne et de ftémusat; et pas un des membres influents du centre gauche^sauf H. Sauzet, dont les conservateurs avaient fait le président de la Chambre, ne nous avait fait défaut.
La nouvelle (3iambre qui sortit de e^te lutte perdit quelques membres de Topposition ; et cependant la majorité mimstérielle y restait assez douteuse pour dépendre d'une vingtaine de voix i déplacer : aussi le débat qui eut lieu à l'occasion de ia vérification des pouvoirs fut-il des plus vifs.
M. Galoe, ^mi de IL fiuizot, s'avisa de dénoncer le
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4^ncert des oppositions dans Féleetion, comme eon* stituant, selon lui, une grande immoralité^ oubliant que son patron, hautement et à la face du pays, venait de pratiquer cette immoralité prétendue dans la lutte de la coalition^
C'est, en effet, une grande immoralité, lui répondis-je, dans un pays de liberté, en face d'un pouvoir qui concentre dsBS ses mains les plus immenses attributions, qui dispose arbitrairement de la plus grande somme en argent, en places et en faveurs de toute espèce, qu'aucun gouvernement da monde ait jamais eue à sa discrétion^ et qui en dispose ouvertement pour le succès de ses candidats, que de voir les opinions dissidentes se réunir contre un tel abus de la puissance centraliaatrica. Le gouvernement Tait appel à toutes les passîeas égoïstes; et vous ne voulez pas que l'opposition lasse appel à toutes les passions généreuses, à toutes les convictions indépendantes! Ah! la partie serait trop belle pour vous. Messieurs, administrateurs de tous grades, fonctionnaires de toutes catégories, bureaucrates de tous régimes, si, alors que vous couvrez la France de vos mille et mille agents, que vous l'enlacez tout entière dans l'immense réseau de vos influences, vous ne trouviez en face de vous que des «opposants fractionnés, divisés, se combattant les uns les autres. Ce qui est immoral, je vais vous le dire à la face de mon pays: e'estdese servir, pour corrompre les consciences, des moyens que la loi a confiés au gouvernement pour protéger tous les droits, tons les intérêts, sans exception de personne ni d'opinion, et sans autre mc^ile que celui de la justice. (Vive adhésion à gaucbe«) Ce qui est immoral, c'est de faire servir jusqu'au signe de l'honneur pour récompenaer les apostasies politiques. (Très-bien! très-bien!) Ce qui est immoral, c'est d'abuser de la justice elle-même, oui, de la sainte justice, comme d'un instrument pour influencer 'les éleetions. Ce qui est immoral, e'esit de briser les magisiraftsqui ont eu le courage de résister et de faire leur devoir. Voilà ce qui est immoral; et cette immoralité, ce n'est pas nous qui la proclamons, c'est la grande voix du pays!... Ce mal, il va s'aggravant toujours : on a renchéri en 1 839 sur ce qui s'était fait eni837,et en 1842 sur ce qui avait déjà révolté ropbttoii en 18^7. (A gaiieftc: Oui! oail«..) C'est que plus la
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corruption s'étend, plus le gouvernement s'afîaiblit, et plus par conséquent l'arme de la corruption devient nécessaire. C'est ainsi que, d'action en réaction, par une progression fatale, on arrive aux abtmes I (Applaudissements à gauche.) Maintenant, je vous ai avertis, j'ai averti mon pays; quant à toutes les colères individuelles que j'ai soulevées dans l'accomplissement de mon devoir, je les méprise toutes ! (Vive approbation à gauche. -^ Agitation prolongée.)
M. Galos étant remonté à la tribune pour insister sur le prétendu mensonge que commettait un député de la gauche et un de la droite, Iorsqu*iIs s'unissaient pour faire triompher une même candidature, comme si, ainsi que le faisait remarquer M. de la Rochejaquelein, des députés en dissidence sur certaines conditions du gouvernement ne pouvaient pas s'accorder sur des points qui intéressent également leur honneur et leur liberté commune, sans se rendre coupables de mensonge, je me bornai à jeter à M. Galos de mon banc la citation suivante :
Xai connu naguère , disait un orateur dont le^ paroles ont une grande autorité pour vous, beaucoup (Thonimes qui se disaient dévoués au gouvernement; fai vu beaucoup de gotc* vemements défendus par ces prétendus amis dévoués,., (mouvement) ; fen ai vu peu, je n'en ai pas vu qui aient été reri" versés par des ennemis 4oyaux : oui, il y a des dévouements qut sont funestes au gouvernement de juillet, comme U y en aeu qui Vont été au gouvernement qui l'a précédé. Toutes les fois que j'aurai à choisir entre ces dévouements funestes et des op^
positions loyales et consciencieuses, je n'hésUerai pas!
(A gauche : C'est de M. Guizot !•••)
Ces paroles étaient en eifet de lui : cette foisTécoIier pfialadroit se courba sous la leçon du maître et garda le silence.
A la suite de ces débats orageux, une enquête parlementaire fut demandée sur trois élections qui avaient été ajournées. Une difficulté de forme était soulevée
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par ceux qui s'opposaient à cette enquête : ils soutenaient que Tenquête ne pouvait être ordonnée que dans les formes tracées par le règlement pour les propositions individuelles, c'est-à-dire après renvoi dans les bureaux. 11 ne me fut pas difficile d'établir la différence qu'il y avait entre la proposition faite par un député, n'ayant d'autre autorité que celle de son opinion particulière, et la nécessité de vider un ajournement ordonné par toute l'assemblée : je faisais remarquer, d*ailleurs, que l'examen de toute proposition de député suppose une assemblée déjà constituée ; tandis que l'enquête nécessitée par l'ajournement prononcé au milieu de la vérification des pouvoirs n'était qu'un des incidents de cette vérification même. La grande majorité de l'assemblée se prononça dans ce sens : le droit d'enquête fut ainsi consacré avec toutes ses conséquences: celles d'appeler et d'entendre des témoins; de leur déférer le serment, etc.. Je faisais partie de la commission qui fut nommée pour exercer ce pouvoir, et je m'attachai surtout à donner à ce précédent toute l'importance qu'il comportait.
Mais la mort du duc d'Orléans, survenue quelques jours après l'élection, imposait à la nouvelle Chambre, dès les premiers jours de sa réunion, des devoirs si importants, qu'ils firent une diversion forcée à nos querelles de parti.
Ce prince, au moment de partir pour l'Algérie, voulant recevoir les derniers adieux de sa mère, se rendait à Neuilly, lorsque les chevaux de sa voiture s'emportèrent : se fiant à son agilité et à son adresse dans les exercices gymnastiques, il sauta à terre; mais il tomba si malheureusement, qu'il mourut presque instantanément. A peine la nouvelle de cette catastrophe fut-elle connue dans Paris, que la consternation y fut générale. Je fus des premiers à aller porter au roi et à la reine mes tristes et bien sincères condoléances ,
S74 MÉHOZUftS D*OMLON BAXBOT.
d'autant plus siacères que je pressentais tout œ que notre établissement de Juillet et la cause de la Uberté perdaient en perdant ce jeune prince , qui, lui, avait épousé bien sincèrement et bien loyalement notre révolution de 4830 et qui n'en avait pas peur comme son père.
On peut dire que ce fut le parti libéral qiû ressentit le plus vivement et le plus profondément ce coup funeste : il venait de perdre en effet Ut seule dianee qui lui fût donnée de sauver ce gouvernement de 48M en le rajeunissant.
Le duc d'Orléans laissait s^rès lai deux fiis en bas âge, que leur noble mère élevait dans ses propres sen* timents de vrai libéralisme et de dévouement à la France.
Louis-Philippe, dès les premiers instants de la mort de son fils, s'était préoccupé de la régence ; il ne perdit pas un instant pour faire prévaloir ses vues personnelles sur cette régence, vues où dominaient beaucoup plus ses affections de famille que les grands intérêts de TÉtat : il agit auprès des hommes influents de l'Assemblée, MM. Thiers, Dufaure, etc.*, et il leur persuada assez facilement que d'abord il importait de ne pas attendre l'avènement d'une minorité devenue malheureusement trop probable, pour régler l'importante question de la régence ; qu'il était prudent de ne rien livrer aux hasards de l'avenir; que la r^ence devait appartenir de droit au prince le plus prodie du trône, c'est-à-dire au duc de Nemours, et qu'oQ laisserait la garde de l'enfant royal à sa mère. Un projet de loi consacrant ces idées nous futprésenté.
De très-vives instances furent faites auprès de moi pour me rallier à cette pensée du roi. Je m'y refusai péremptoirement, par des raisons que les événements ne se sont que trop chargés de justifier.
Dans le débat qui fut porté à la Chambre sur cette
question, des orateurs importants et phisienrs minifitres avaient déjà psfflé lorsque je montai à la tribune.
Le ministre de Tinatruction publique avait commis la haute inconvenance de dire : « Qu'il y aurait un grave inoonvénienrt à préférer pour la régence une personne digne de tous les respects» mais qu'on appela krait étrangère. »
Cette parole, aussi imprudente qu'injuste (car la patrie d'adoption est souvent plus chère que celle que donne le hasard de la naissance, et c'était bien le cas pour la duchesse d'Orléans), excita de violente mur^ mures et provoqua des cris : A t ordre! sur tous nos bancs. C'est à ce ministre que je répondis :
Nous sommes en présence d'an acte de prévoyance nationale; nous anticipons sur l'avenir, noui allons au-devant de cette grande épreuve, tei^jours dangereuse pour tous les gouvernements, celle de la transition d'un règne à ua autre»*. Nous qui désirons bien sincèrement et sans aucupe arrièrepensée (et ce n'est pas de ma part, on le sait, une précaution oratoire) la conservation de notre dynastie nationale, nous voudrions pouvoir vous apporter le coacoars de nos votes et réaliser cette unanimité qu'en désirent qui serait incontestablement une force. Nous refoulerions bien vo» lontiers pour cela et nos prélërences et nos préventions personnelles ; mais il nous est impossible d'accepter le principe sur lequel vous avez fondé votre loi* (Approbatiem à gauche.) Le ministre qui descend de la tribune disait que ce qu'on nous demandait, c'était non pas de déférer, mais de reoomudtrê un droii priemskmt. (A ffmuAê : C'est celai) C'est-à-dire qu'an nons demande de décréter une régence fondée sur le droit de naissance; ce n'est pas un choix individud que vous nous {Mpoposez, c'«st une institution que vous voulei igouter à la Charte : c'est donc entre cette nouvelle légitimité qu'on prétend établir pour la régence et Tappréciation libre et intelligente du roi et du parlement^ entre le hasard aveugle de la naissanee et le choix judicieux des pouvoirs de l'Etat, que vous avec à vous prononcer.
S76 MdMOIRSS D'ODILON BARROT.
(Agitation. — If. de Lamartine: C'6st précisément la question!...} Eh bieni notre choix, à nous, ne saurait être douteux : nous ne voulons pas livrer aux hasards de la naissance la désignation d'un régent , car ce hasard pourrait fort bien ne pas répondre aux nécessités politiques que Cette grande et dangereuse mission exigera. (Nouvelle approbation à gauche.) C'est une prétention nouvelle que celle d'établir une régence de dr<nt; c'est en plein parlement que sous l'ancienne monarchie le dernier régent, le duc d'Orléans, venait demander et recevoir le titre de régent du royaume : l'arrêt de cette compagnie souveraine, tel était son titre, et non sa simple généalogie. Voulez-vous donc être plus monarchiques que notre vieille monarchie? voulez-vous être moins parlementaires que ne l'étaient nos pères? (Vive adhésion à gauche.) Sous l'Empire, l'empereur appelait d'abord ses frères à la régence, et, en 1813, c'était l'impératrice même qu'il désignait : par cette contradiction même, il rendait hommage à l'empire irrésistible que les circonstances exercent sur de pareilles mesures (vive approbation à gauche); et cependant Napoléon, tout en posant une règle qu'il avait la prétention de faire absolue, se réservait encore le droit, comme correctif, de choisir une autre personne, selon les circonstances. Mais vous^ qu'est-ce que vous faites? Quelque chose de bien plus absolu que ce que le plus absolu des gouvernements avait imaginé. Vous écartez même le discernement du père de famille, du chef de l'État ; vous ne lui réservez même pas le droit de faire un choix en dehors du droit absolu de naissance, que vous établissez; vous n'admettez pas même ce tempérament à ce qu'aura de fatal et d'aveugle la règle que vous allez établir. Bien plus, vous voulez faire aujourd'hui ce que ni la Charte de 1814 ni la Constitution de 1830 n'ont voulu faire. Croyez-vous que ce soit par un simple oubli que leurs auteurs ont omis de fixer par des règles anticipées les droits à la régence ? Non: c'est parce qu'ilsontpenséqu'ilestimpossible dérégler, même par anticipation, ce qui est essentiellement variable et circonstanciel de sa nature. On ne peut leur reprocher ni imprévoyance ni imprudence ; c'est tout simplement de leur part un hommage au bon sens. Vous voulez faire aujourd'hui ce que vous n'avez pas voulu faire en 1830, alors que vous étiez investis d'un pouvoir constituant que vous n avez plus! (Mouvement.)
MINISTÂRB SOUtT.QUIZOT, 877
Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les lipiîtes de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités du temps. Vous prétendez que c'est au profit de la dynastie et dans son intérêt que vous établissez cette régence héréditaire : vous voulez, dites-vous, que cette hérédité collatérale vienne au secours de l'hérédité de la Cou> ronne;... vous voulez montrer la dynastie dans toutes les grandes situations. Mais ce droit héréditaire, vous le créez au profit du successeur; de celui qui, selon l'impulsion trop souvent irrésistible des passions humaines, sera le plus disposé et le plus intéressé à violer le dépôt que vous lui aurez aveuglément confié. (Bruit.)-*- M. de Lamartine vous rappelait qu*en Angleterre, sur 28 régents, 23 avaient conservé pour eux la couronne ; et il vous disait avec raison que les institutions parlementaires^ bien loin de mettre obstacle à ces usurpations, y avaient aidé et les avaient toutes sanctionnées. (A gauche : Très-bien t très-bien I ) Mais, dites-vous, si les circonstances devenaient trop impérieuses, le parlement resterait toujours libre de déroger à la règle que vous posez : étrange situation que vous faites au parlement I il ne s'agirait plus pour lui de choisir librement la personne la plus capable, dans les circonstances données, d'accomplir cette difficile mission, mais de dégrader celui qui aurait été d'avance investi de la régence. Par votre loi, le parlement ne pourrait pourvoir aux nécessités de l'État qu'en soulevant «une question d'indignité personnelle, en détrônant, pour ainsi dire, votre dynastie de régenU... et cela, au risque de provoquer des résistances, des conflits et d'allumer une guerre civile; et vous appelez cela de l'ordre, et vous croyez garantir ainsi la sécurité de l'avenir 1... Ah 1 plutôt que d'exposer la minorité d*un roi à de telles perturbations, réservez à la Couronne et au parlement toute liberté d'apprécier les circonstances et les nécessités du moment et de choisir le régent en conséquence. Ne craignez pas ce que vous appelez les orages d'une élection ; ne calomniez pas nos successeurs : pourquoi ne se mofltreraient-ils pas aussi sages que nous? Vous le voyez, c'est dans le calme le plus parfait que nous faisons l'acte le plus grave, le plus exorbitant dans ses conséquences actuelles et futures : car ce que nous délibérons en ce moment, ce n'est pas même un choix individuel pour un
87S Uf If aTRX8 B*0I>IL01f BARROT.
cas donné, c*ert Tayeinr indéfini que noas nous proposons de régler; et cependant je ne Tois pas que les amitiés du prince de Galles ou les dissidences de Fox et de Pitt tiennent troubler notre délibération 1 Pourquoi n*attendrionsnous pas de nos successeurs le même calme, le même sentiment du bien public qui nous anime?... D'ailleurs, l'initiative du roi, du père de famille, du chef de l'État, n'aura-t-elle pas toujours sur le vote parlementaire, en pareille circonstance, une influence irrésistible, nécessaire, je dirai presque légitime? Qu'avez-Tons donc à craindre? Vous dites que, par ce choix parlementaire du régent, l'équilibre des pouvoirs serait rompu au profit de la Chambre des députés, qui serait prépondérante dans un tel choix. Vous avez donc bien peur de cette prépondérance? D'ailleurs, est-ce que nous vous demandons pour cette Chambre un pouvoir diotatorial, révo]utionnaire?T9on: nous vous demandons le concours libre et régulier, dans la désignation du régent, des trois pouvoirs de listat... Mais vous, dans votre culte aveugle pour ce que vous appelez l'extension du principe monarchique, qa'est-ce que vous faites?... Ce n'est pas seulement le parlement, c'est le chef de la famille, c'est le chef de l'État lui-même que vous dépouillez par avance. Quoi ! le roi régnant, sentant sa fin approcher et voulant pourvoir aux dangers d'une minorité, connaîtra une personne éprouvée, investie de toute la confiance du pays et revêtue par conséquent de cette force morale nécessaire pour accomplir ladifGcile mission de la régence; il sera convaincu qu'en choisissant pour régent cette personne, il préservera sa dynastie et son pays de tous les orages d'une minorité; il aura cette confiance et fera son choix en conséquence. Eh bien! non : il ne pourra faire ce choix que lui dicHera la prévoyance, qu'à la condition de dégrader le régent préexistant que vous aurez investi d'avance; votre rè^e l'enchaînera. (Approbation à gauche.) Et tout cela, pour ûJre violence à la nature des choses : car enfin toute régence n'a d'autre objet qac de suppléer à rincapacité d*un roi mineur ou interdit, par la capacité d'un régent ; et vous, vous placcE comme supplément d'une capacité non encore développée ou perdue, quoi? une capacité du hasard 1 (Sensation.) A côté de l'enfant de quatre ans, vous vous exposez à placer comme régent un vieillard tombé lui-même dans l'enfance; ou bien, selon les caprices delanaissancei au jeune roi de dix-sept ans
MlNZVrteX SOVLT-OmBOT. 879
mvm vous eqMMB à dosiier poar tuteur on jevaBhoane de
TÎngt et un ans, de manière que le paysaurût de la difAcoHé à reconnaître quel eat le pupille, quel est le tuteur* Et toutes ces bizarreries ne seraient que les conséquences possibles da Totre règle aveugle et absolue. (Très-bien I très-bien 1 )
Certes, notre opinion personnelle sur les avantages qu'A y aurait à déférer à la inère du roi mineur» à celle qui cet àé^ investie de la garde de sœ enfant, le dèp6i et l'exercies de la régence, est bien arrêtée. C'est notre vieille rdigion de croire qu'on gouverne surtout ce pays par les sentiments généreux ; et selon nous il y aurait plus de force, croyez-le bien, dans un berceau confié aux mains d'une mère courageuse, que dans des mains viriles, fussent-elles armées d'une puiasante épée. Il serait plus facile de traverser les marnais jours et les grandes épreuves d'une minimté, alors que la faiblesse d'un enfant, d'une femme, aurait pour appui la grandeur et la générosité de la natioo, qu'avec ce que l'un de vous appelait use régence à €keûaL (Trè^^ien I ) Cette conviction est profonde càei moL Ek bien ! j*en aurais fait le sacrifice : j'aurais voté avec vous pour telte ou telle désî* gnation personnelle et actuelle, que du moins nous aurions pu préalablement juger et apprécier. Mais vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente; vous ne voulez pas que nous choisissions tel ou tel prince pour régent, soit parce qu'il aurait été élevé au milieu de nos enfants, soit parce qu'il aura conquis ses grades sur les champs de bataille et au milieu de nos soldats, soit parce que nous l'aurions depuis longtemps éprouvé... Non! vous voulez créer un droit pour l'inconnu, sans savoir ni qui exercera cette redoutable mission ni dans quelles circonstances il l'exercera; vous voulez faire ce qui n'a jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles, comme le hasard 1 Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un danger que vous créez pour elle, et c'est ee que nous ne pouvons vous accorder. (Vive approbation k gauche.)
M. de Lamartine parla dans le même sens que moi ; il dédara que ses sympathies étaient ae^iees aux idéee iu chef de lu gauche, et il termina son discours trèséloquent, et cette fois très-sensé, par cette phrase : « Votre loi est mauvaise ; ce n'est pas une loi conser-
880 MÉMOIRES D'ODILOM BARROT.
vatrice : elle chasse la mère du berceau, et y place le compétiteur et le rival. »
La discussion était épuisée. M. Thiers avait fait un long discours en faveur du projet de loi ; la Chambre allait passer au vote, lorsque M. Dufaure, qui siégeait en face de la gauche, se leva, et, s*adressant personnellement à moi, m*adjura d'une voix émue de me réunir au vote de la majorité, afin de donner à une mesure destinée à assurer Favenir de la dynastie la haute sanction de l'unanimité.
Je serai toujours disposé, lui répondis*je de mon banc, avec tristesse, mais avec fermeté, à recevoir les conseils même de mes adversaires, à plus forte raison ceux qui me viennent d'un des hommes pour lesquels je ressens le p]u5 de sympathie et d'estime. C'est au nom de l'avenir de notre dynastie de Juillet que M. Dufaure m'adjure de voter le projet de loi sur la régence ; et c'est dans l'intérêt de cette dynastie aussi, à laquelle nous sommes dévoués de toute ta puissance de nos affections et de nos convictions, que je vous adjure à mon tour de ne pas vous créer, pour des éventualités que vous ne pouvez prévoir, des liens qu'il vous serait ensuite bien difflcile, bien dangereux même de briser. .. Réservez-vous le droit de faire, pour les circonstances qui se présenteront au moment de la transmission de la couronne, ce qui sera le plus favorable au pays et à la royauté de Juillet. Âhl ne soyez pas téméraires à force de timidité et de défiance, et n'essayez pas d'appliquer une règle fixe à des nécessités essentiellement variables. Le vote n'est pas encore acquis à la loi ; il en est encore temps: je vous supplie de vous souvenir des leçons de l'histoire, de ne pas vous exposer à voir votre œuvre démentie, brisée par la force des événements.
En prononçant ces paroles, j'étais comme inspiré par une vue anticipée de l'avenir. 11 semblait que le livre du destin fût ouvert devant mes yeux et que j'y lusse ce triste et cruel épisode de la journée du 24 février, où les démagogues et les légitimistes
MINISTàRB «OULT-ÛUIZOT. 881
réunis devaient m'opposer cette loi fatale pour repousser la régence de la duchesse d'Orléans.
Hélerai-je à ces récits le plus cruel de mes souvenirs? Ce fut à cette époque que ma fille unique me fut presque subitement enlevée : elle était notre joie, notre bonheur, notre vie! J*espérais qu'elle et ses enfants m'aideraient à vieillir; et, en attendant, elle jetait sur mes rudes labeurs je ne sais quel doux apaisement. Eh bien! un seul jour a suffi pour détruire tout ce bonheur intérieur!... Une indisposition, qui paraissait légère d'abord et qui ne nous laissait aucune inquiétude, se transforma tout à coup en une terrible fièvre typhoïde, et mon enfant fut foudroyée en une seule nuit. Je m'étais couché plein de sécurité : au milieu de la nuit, je fus appelé auprès d'elle ; elle luttait contre une cruelle agonie, et les derniers mots qu'elle prononça furent pour appeler son père : cri déchirant et qui retentit encore après plus de trente ans dans mon cœur!
Je dus recueillir tout mon courage pour soutenir celui de m^ pauvre femme et de ma belle-mère. Le temps, les devoirs, les agitations de la vie publique, ont transformé cette douleur sans l'atténuer; et même, plus j'avance dans la vie, et plus se fait amèrement sentir cette mort prématurée qui me condamne à un cruel isolement.
Tous mes amis vinrent à Ândilly me porter leurs doléances ; la Chambre suspendit sa séance. Je reçus de toutes parts des témoignages de sympathie : la grandeur de mon infortune avait dominé même les ressentiments de la politique...
Qu'on pardonne au père de famille cet épanchement de «ses douleurs privées, et revenons aux devoirs du citoyen.
La position que les derniers votes de la précédente Chambre sur le droit de visite avait faite au minis*
afll MiKOIBXS D'ODiLOK BA&ROT.
tère fiit, dans le Bouveau parieœent, Tobjet d'une vive discussioD.
Oui, disais-je dans la discussion de TAdreMe et à propos de ce ^ote, si sur une question importante se manifeste on dissentiment profond entre la pensée des Chambres et celle du ministre, la conséquence est écrite d'aYanee dans notre Constitution : c'est la nécessité de rétablir l'accord des pouvoirs ou par la retraite des ministres ou par on appel au pays. (A gauche : C'est cela! )
M. Guizot faisait la sourde oreiUe; il ne me répondit pas.
Dans le débat qui suivit, sur les fonds secrets, je revins à la charge; je pus, sans être contredit, m* exprimer ainsi :
CTest pour la seconde fois qu'en présence d'une Chambre partagée, le pouvoir est ainsi disputé entre deux grandes firactions dont les forces se balancent k peu près. Chacun sent combien il est déplorable qu'au début d'une législature, la Chambre, au lieu de présenter une majorité puissante, incontestable, non douteuse, en pleine sympathie d'estime, de confiance, d'affection avec le ministère, ne présente qu'une majorité douteuse, flottante, incertaine. Une telle situation, si elle se prolongeait pendant toute la durée de eette législature, lui offirirait pour perpective un état de tiraiUement, d'incertitude, et en quelque sorte une longue agonie. Croyez-moi, un tel état de choses offre aux opinions flottantes et incertaines trop d'encouragements; la prime qui peut leur être offerte est trop forte : ce n'est là ni une école du pouvoir ni surtout une école de moralité. (Trèsbien 1 ) Lors de la coalition, il y avait devant nous une majorité qui se serrait antovr du miaistère, qui lui était sympathique et ne lui avait jamais donné ni désaveu ni démenti. Dans la Chambre actuelle, au contraire, nous sommes en face d'un ministère auquel la majorité a donné un éclatant démenti, effaçant en quelque sorte la signature qu'il avait apposée au bas d'un traité, et^ malgré ses protestations au nom de l'honneur de la Couronne, le forçant à notifiera TAngM^ite un v^» de nitiflcal^tt 1 Ce s'est pas tout: flousmn
XINISTBKB SmjLT-aUlZOT. « 363
bruit de désanneniâity la Chambre, prenant résolument riaitiative d'une réponse non demandée par les ministres^ leur a imposé, en ajoutant on crédit au budget de la marînfi, le devoir de réarmer la flotte.. Est-ce assez de dissentiments, assez de témoignages de défiance?... Déjà trois fois, depuî» que le calme est rétabli dans les raes, depuis 1835^ il a été fait effort pour modifier la marche du gouvernement dan» un esprit de progrèset de liberté; et, par trois fois, cet effort a siorté !••• L'oeuvre est donc bien difficile? Eh bien, Messieurs, lorsqu'à troia reprises diff'érentes de pareilles tentatives ont été faites, et que, malgré la puissance des hommes qui s'en étaient chargés, elles ont successivement avorté, lorsque, malgré des élections faites dans le sens des réformes progressives, le premier acte du ministère qui est devant noua est de déclarer qu'il ne réalisera aucune de ces réformes et que son programme politique, c'est rinvariable staiu quo. (céclamations au centre), on doit se demander où est la cause d'un si triste phénomène politique... Une seule fois, sous la Restauration, le gouvernement avait paru vouloir s'arrêter, se modifier et entrer dans la voie du progrès et de la liberté : c'était sous le ministère de M. de Martignac; maïs cette tentative a bisaibi avorté, et bientôt après cet avortement le gouvernement a glissé sur la pente fatale 1 (Sensation.) Que chacun de nous y réfléchisse et mesure la difficulté qu'il y a dans notre pays à opérer une réforme libérale quelconque par les voies pacifiques et régulières. Ce serait peu qu'un tel résultat, selon H. Guizot, ce serait, au contraire, à mes yeux une bien grande chose : car ce serait le premier exemple qui serait donné dans notre pays, d'une réforme opérée sans révolution; ce serait rendre à la France, par un tel exemple, un peu de foi dans la force de ses institutions. Que si la Chambre, méconnaissant nos avertissements, s'obstinait à maintenir ce ministère, eh bien, qu'elle s'arme de courage, qu'elle se résigne à dépenser tout ce qu'elle a de jeunesse, de vigueur et d'avenir, à faire vivre d'une vie précaire et forcée ce ministère avec lequel elle se 3era identifiée. Pfmt noua, qui pressentons le dénoûment, neufl n'en aurons pas du moins la responsabilité L..
Ces avertissenaentsétûent sineères, et mes prévisions ne devaient que trop se vérifier. Mais plus le ministère
était ébranlé, plus la majorité Tembrassaît d'une étreinte désespérée : c'est ainsi que tout, royauté, ministère, parlement, se compromettait et s'usait peu à peu au service de ce système de résistance à outrance, qui n'était pas seulement un démenti aux promesses de notre révolution de Juillet, mais une contradiction flagrante avec le principe essentiellement progressif de notre gouvernement. Toutefois, la majorité qui consentit à donner au ministère un vote de confiance fut peu considérable; elle parut néanmoins suffisante à M. Guizot pour se maintenir au pouvoir.
Sur ces entrefaites, le duc de Bordeaux, investi, aux yeux des légitimistes, des droits à la couronne et devenu leur roi, selon l'expression de Chateaubriand, jugea à propos d*aller à Londres recevoir leurs hommages. Ils s'y rendirent en grand nombre, et parmi eux se trouvaient tous les députés de la droite : c^st ce qu'on a appelé le pèlerinage de Belgrave-Squarey du lieu de la résidence du prince.
Ce fut une occasion pour nos conservateurs de faire du zèle dynastique: ils proposèrent, en 1843, d'insérer dans YAdresse une flétrissure contre ceux de leurs collègues qui, ayant prêté serment au roi des Français, avaient été faire acte d'obédience à un roi de droit divin. M. Guizot appuya vivement cette flétrissure, croyant faire une chose agréable à Louis- Philippe et en même temps au parti de la révolution. Il ne réussit qu'à s'attirer d'amères récriminations : on lui jeta à la tête son voyage à Gond pendant les cent jours, et il répondit que, loin de se justifier, il se glorifiait de ce souvenir. Oui^faiétéà GancZ/s'écriat-il ; et, comme les murmures de la gauche l'interrompaient, il répéta jusqu'à trois fois cette exclamation. Alors un tumulte effroyable éclata dans l'assemblée : les objurgations les plus violentes étaient adressées
MINISTÂRB SOULT-GUIZOT. 885
de droite et de gauche au ministre qui, impassible et dans un de ses beaux mouvements d*éIoquence, jeta à ses adversaires ces fières paroles : « Quant aux injures, aux calomnies, aux colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on voudra ; on ne les élèvera jamais à la hauteur de mon dédain. »
Si le ministère avait compté sur notre appui dans cette circonstance, il s'était grossièrement trompé. Sans approuver la démarche des légitimistes à Belgrave-Square, nous ne pouvions reconnaître à la Chambre le droit de les juger et de les flétrir pour cette action : nous savions trop à quels excès les majorités peuvent se porter contre les minorités, lorsqu'elles ' s'attribuent ce droit redoutable de frapper des adversaires politiques. Et puis cette grande effervescence de zèle pour la monarchie de Juillet ne nous abusait pas ; elle se conciliait trop bien chez ceux qui la manifestaient avec des dispositions très-peu libérales. Il y aurait eu, à nos yeux, un bien meilleur moyen de frapper les partisans de la légitimité que de les censurer dans une Adresse : c'eût été de rejeter bien loin toutes les traditions de cette légitimité et de s'identifier davantage avec les principes et les généreuses aspirations de notre révolution.
Je ne pouvais pas non plus laisser sans réponse cette glorification que M. Guizot venait de faire à la tribune de son émigration à l'étranger.
La moralité politique, dis-je, a besoin d'une consécration solennelle^ car elle vient de recevoir une profonde atteinte. (A gauche : Très-bien 1 très-bien 1 ) Je ne discuterai pas ici des biographies; mais, croyez-moi, quand vous aurez à servir la liberté constitutionnelle de votre pays (M. Guizot avait dit qu'il avait été à Gand pour y appuyer auprès de Louis XVni le parti libéral et constitutionnel), ne prenez pas le chemin que vous avez pris. (Approbation à gauche.) N'allez pas le servir sous les drapeaux de l'étranger; ne
886 MEMOIRES D'ODILON BÂRROT.
TOUS exposez pas à revenir à travers un champ de bataille arrosé du sang de vos concitoyens I (Bravos à gauche.)
Après cet orageux débat, le blâme fut voté à une très-faible majorité, et le gouvernement de Louis- Philippe n'en fut nullement fortifié ; il vit même dans cette circonstance s'éloigner de lui des hommes qui, jusque-là, avaient été ses principaux appuis. M. de Salvandy, son ambassadeur d'abord en Espagne, puis à Turin, qui avait môme été ministre et devait le redevenir, ne crut pas pouvoir voter avec la majorité, et, sur les reproches assez amers que lui en avait adressés le roi, il s'était démis de ses fonctions. Cette démission avait causé une certaine émotion et venait compliquer une situation déjà bien menacée.
A peine sorti de cette épreuve, le ministère eut à en traverser une autre bien plus redoutable : nous voulons parler de l'affaire de Taïti.
On se rendrait difficilement compte de l'importance qu'avait prise cette affaire et du retentissement qu'elle eut dans le public, si on l'isolait de ses précédents et des circonstances au milieu desquelles elle était née. En effet, que deux grandes nations s'émeuvent et soient ^ prêtes à en venir aux mains; que le monde entier soit menacé d'une profonde pertiu*baUon (car toute lutte entre l'Angleterre et la France ne peut qu'ébranler le monde entier), et cela parce qu'un obscur ministre protestant, ancien apothicaire, mécontent de voir sa mission contrariée par notre protectorat sur quelques misérables iles de l'océan Pacifique, aurait essayé de soulever contre nous les indigènes, et se serait fait provisoirement séquestrer dans un blokhaus par le commandant de nos forces dans une de ces tles ; un tel fait, pris en lui-même, ne motivait certes pas la conflagration universelle dont il a manqué cependant d'être suivi. On serait tenté de se demander si ces
MINISTÂ&S SOULT-OUIZOT. 387
deux peuples, prêts à se battre pour une si misérable cause, n'étaient pas pris d'un accès de folie!... Mais, si on se rappelle que la France était encore frémissante de rhumiliation que l'Angleterre lui avait fait subir dans l'affaire d'Orient, que la veille encore les deux tribunes de Paris et de Londres échangeaient les plus amères récriminations à l'occasion du droit de visite, on comprendra mieux que l'affaire Pritchard, survenant dans ces circonstances, ait été comme une étincelle jetée sur un brasier à peine éteint et l'ait ranimé avec violence. On le comprendra mieux encore si on veut bien faire attention vis-à-vis de quel ministre se produisaient ces nouvelles exigences du gouvernement anglais, et dans quelles formes ces exigences, d'abord repoussées, avaient été subies : ce ministre était le même qui, oubliant trop vite les procédés de lord Palmerston, avait consenti à rentrer sans conditions dans le concert européen, le môme entre les mains de qui la Chambre venait de déchirer les nouvelles stipulations sur le droit de visite, le même enfin qui venait, sttr les sommations de l'Angleterre, de désavouer l'amiral Dupetit-Thouars.
De plus, la négociation à la suite de laquelle l'indemnité avait été concédée offrait des incidents des plus blessants pour notre fierté.
M. Guizot, après avoir reconnu, sur le rapport de ses agents, que la révolte armée des habitants de l'ile contre notre occupation avait été provoquée par Pritchard, qui aurait mérité, il en convenait, un traitement bien plus sévère que celui qu'on lui avait infligé, venait néanmoins nous demander une indemnité pour cet homme, et cela uniquement parce que le gouvernement anglais l'avait exigée avec menaces.
On ne s'étonnera plus, si on considère toutes ces circonstances, que cette malheureuse affaire, d'ailleurs assez maladroitement exposée par M. Guizot à
la tribune, ait provoqué une explosion d'indignation dont les contre-coups ont été funestes à la monarchie de Juillet.
Conduite avec plus d'habileté, et sous tout autre ministère, cette affaire n'eût pas même provoqué un débat sérieux; grâce à la maladresse et à l'impopularité de M. Guizot, elle faillit mettre le feu à toute l'Europe.
Quand on est fort de son droit et qu'on commande à une grande nation, disais-je en terminant le discours que je fis à cette occasion, on ne craint pas les menaces; et tous les saints de TAngleterre auraient formulé un anathème contre la France pour s'être refusée à payer une indemnité à qui a voulu faire égorger nos soldats , que si j'avais l'honneur de diriger les affaires de mon pays, je ne les craindrais pas. On vous propose cependant de déclarer, dans l'Adresse, qu'il y a équité à payer cette indemnité. NonI il n'y a ni équité ni dignité à indemniser celui qu'en même temps on reconnaît avoir été l'instigateur d'une guerre de la barbarie contre la civilisation ; il n'y a pas non plus réciprocité de bons procédés et de bons vouloirs entre les deux nations, alors que l'Angleterre ne nous donne aucun dédommagement pour le sang de nos soldats versé par les armes que ses agents ont eux-mêmes fournies à ces barbares. Payer cette indemnité sous le coup de menaces de guerre, après une dépêche comme celle du 28 août et en réponse aux paroles arrogantes qui sont parties d'une autre tribune, c'est profondément blesser le sentiment national : je repousse donc cette indemnité.
Le Moniteur dit qu'en descendant de la tribune je fus entouré, félicité de toutes parts, et que l'agitation fut telle, que la séance demeura suspendue.
L'animation était en effet très-grande dans l'Assemblée, plus grande encore au dehors : c'était une goutte d'eau qui avait fini par faire déborder le vase.
Un ordre du jour proposé par M. le comte de Morny, et dans lequel la Chambre se déclarait satis^
MINISTERE SOULT-OUIZOT. S89
faite des explications du ministre, fut cependant voté, mais à très-peu de voix de majorité, et sous la pression non dissimulée des ministres, qui destituèrent avec éclat un des hauts employés du ministère des affaires étrangères, H. Drouyn de Lhuys, pour avoir silencieusement voté contre l'indemnité Pritchard. C'était là encore une de ces victoires qui sont funestes à ceux qui les obtiennent.
Le coup porté au ministère par ce débat avait été terrible. Les centres, dirigés par un faux point d'honneur, et comme s'ils eussent été solidaires avec M. Guizot, crurent devoir y répondre par une démonstration collective : ils se réunirent le 29 janvier 1845, au nombre de 190 députés; et, sous la présidence d'un H. Hartmann, fabricant de l'Alsace, excellent homme, mais d'un esprit très-étroit, ils décidèrent que « la réunion ferait connaître au cabinet la résolution où elle était de maintenir intacte la politique de ces dernières années, et de prier le ministre, au nom de cette politique à laquelle il empruntait tant d'honneur, de demeurer aussi ferme à son poste que les conservateurs étaient décidés à rester fermes au leur. » Ils nommèrent séance tenante une commission permanente, afin de donner au parti plus de force et de cohésion, tout en veillant incessamment sur ses intérêts, et ils chargèrent cette commission d'aller porter leurs résolutions au président du conseil, qui, bien entendu, les en remercia avec une grande effusion. Nous avons sous les yeux les noms des membres qui composaient cette commission : c'étaient presque tous des hommes fort honorables et très-bien intentionnés, mais qui prenaient leur ténacité et leurs irritations personnelles pour de la bonne politique ; ils croyaient soutenir un ministère aux abois, et ils ne faisaient que s'amoindrir eux-mêmes et s'annuler pour le jour de la crise suprême.
390 MÉMOIRSS B'ODILON BARROT.
Un secours bien autrement efficace vint à ce ministère de la part d'un de ses adversaires les plus prononcés, de M. Duvergier de Hauranne.
Ce député, sincèrement et courageusement parlementaire, trop entraîné par son culte bien prononcé pour les institutions de TÂngleterre, proposa à la Chambre de décider que désormais les votes seraient publics. Cette proposition était une de celles qu'il était bien difficile à notre opposition de repousser : nous ne pouvions guère qu'approuver un projet qui tendait à mettre incessamment le député en présence de ses commettants et à le placer sous la salutaire discipline de la publicité. Cependant plusieurs d'entre nous, mieux avisés ou plus politiques, M. Vivien entre autres, combattirent par de très-bonnes raisons cette mesure, comme contraire à la vérité et à la sincérité des votes.
J'avoue que, dans cette circonstance, une fausse pruderie l'emporta chez moi sur le sens politique : je parlai en faveur du vote public.
Que l'opposition, à l'aide du secret du scrutin, dis-je, ail pu obtenir quelques avantages partiels, reoverser tel ou tel ministère, ce sont là des avantages accidentels, qui ne dispensent pas de considérer si la publicité du vote n'est pas plus favorable que le vote secret à rhonneur et à l'avenir de nos institutions. La mission de l'opposition n'est pas d'obtenir par des voies secrètes et détournées quelques succès partiels sur le parti opposé; non, sa mission est plus noble, plus élevée : elleconsiste avant tout à fortifier, à moraliser nos institutions par des habitudes de sincérité. (Très-bien !) On a parlé du despotisme que les passions populaires peuvent exercer sur une assemblée, et on a cité l'exemple à jamais déplorable de la condamnation de Louis XVL Croyez bien que, dans de pareilles circonstances, une assemblée serait mal protégée par le secret des votes ; c'est par une résistance publique, s'avouant hautement, regardant l'ennemi face à face, qu'elle pourrait résister à ce despotisme,
IflNISTÉRB BOULT-^UIZOT. 891
et c'est dans cette publicité même qu'elle puiserait assez de force pour arrêter la Terreur. (A gauche : Très-bien I trèsbien!) Lorsque j'ai entendu à cette tribune revendiquer la garantie du vote secret contre les honteuses corruptions pratiquées sur des hommes avides ou vaniteux « j'en ai rougi pour cette assemblée. (Très-bien!) Si nous n'avions qu'une telle garantie contre les séductions offertes aux intérêts individuels, il faudrait fermer cette Chambre et renoncer à jamais au gouvernement représentatif en France. Quant à moi, dût le ministère en recueillir plus de force et de durée, je ne m'en plaindrais pas , si nos institutions en sont plus honorées, et si dans la lutte des opinions les victoires sont dues à des convictions qui ne craignent pas de s'avouer, car de telles victoires ont au moins un lendemain. (Mouve* ment d'approbation. — AuxvoixI...) On vous parlait naguère du courage de nos soldats : qui se permettrait de nier ce courage dans le monde?... Mais, je le dis avec douleur, le courage civil n'est pas à la même hauteur. (C'est vrai!) Pour fonder le courage civil dans notre pays, il faut commencer par renseigner et le pratiquer dans cette enceinte. C'est pour cela que je donne hautement mon approbation à un mode de -voter qui impose à chacun le courage de ses opinions en substituant au secret le devoir facile pour toute conviction honnête de se manifester ouvertement. (Trèsbien I)
Mes paroles étaient applaudies par une grande partie de mes amis de la gauche, car elles exprimaient des vérités qu'il était difficile à tout cœur honnête de désavouer; mais elles n*en étaient pas moins très-peu politiques.
Le but principal dans tout gouvernement libre étant en effet d'assurer la sincérité des votes, ce qu'il s'agissait de constater avant tout, c'était le côté d'où pouvait venir la plus grande pression sur ces votes. Or, <laDs une Chambre dont près de la moitié se composait de fonctionnaires ou de membres aspirant à le devenir, il était bien évident que c'était du côté du pouvoir que les influences étaient les plus grandes, et
89S MJÎMOIRES B'ODILON BARKOT.
que c'était par conséquent de ce côté qn*il fallait surtout se prémunir, ce qu*on ne pouvait faire que par le secret du vote : c'était là, au reste, une question toute de circonstance et de position; j'eus le tort d'en faire une question générale de moralité et d'honneur. Les centres ne commirent pas la même faute ; ils ne mirent pas, comme nous, le sentiment au-dessus des calculs de la politique : quelques-uns d'entre eux avaient combattu la proposition de M. Duvergier de Hauranne pour la forme ; mais presque tous, obéissant à la consigne donnée en secret par les ministres, la votèrent au scrutin, et elle devint article du règlement.
A partir de ce moment, on voyait H. Guizot, dans tous les scrutins un peu importants, placé au pied de la tribune, observer avec une certaine affectation les votes de chacun.
On comprend quelle intimidation un pareil procédé devait exercer sur ces quelques fonctionnaires timides qui, ayant la conscience du danger que la politique à outrance suivie par le roi et ses ministres faisait courir à la France, auraient bien voulu, comme dans d'autres circonstances antérieures, faire échec à cette politique par une boule déposée en secret, mais qui ne l'osaient pas dès qu'ils étaient obligés de voter publiquement, sous l'œil scrutateur du ministre. Le sort de M. Drouyn de l'Huys n'était pas fait pour les encourager : il y a peu de personnes qui consentent à voir se fermer pour eux une carrière déjà avancée dans laquelle ils ont rendu de longs et honorables services.
Les quelques voix dont se composait la majorité étaient ainsi enchaînées d'avance aux volontés du pouvoir : on verra plus tard que, dans plusieurs votes décisifs, ces quelques voix eussent déplacé la majorité, si elles n'avaient été retenues par cette publicité du vote. C'est ainsi que tout poussait fatalement ce
MINISTERE SOULT-OUIZOT. 8d3
malheureux gouvernement à sa perte : les fautes de ^ •
ses amis comme les honnêtes maladresses de ses adversaires.
QUESTIONS ÉCONOlflOtJBS
C'est surtout du mouvement politique qui a précédé la chute du gouvernement de Louis-Philippe que je fais rhistoire; je n*ai que peu de chose à dire du mouvement administratif, financier et économique qui a caractérisé ce gouvernement.
Seulement, je dois faire la remarque qu'il portait dans les questions économiques la même timidité, la même résistance à toute innovation, qu'il opposait aux progrès politiques.
S'agissait-il des chemins de fer, de la puissance de l'association, de la liberté du commerce, des banques, de la réduction de la rente, il manifestait toujours et partout le même esprit de résistance : il fallait que la civilisation le traînât, pour ainsi dire, à sa remorque. C'est à grand'peine que nous parvînmes à faire prévaloir pour la confection des chemins de fer le système des associations privées, et le mauvais vouloir que le gouvernement opposa jusqu'au dernier jour contre ce système fut en grande partie la cause des embarras et des lenteurs que la réalisation de notre réseau national éprouva; c'est grâce à ces résistances que notre France resta longtemps en arrière des autres pays par ses chemins de fer. De même pour les canaux, de même pour la modification des tarifs de la poste.
Nous ne pûmes pas faire comprendre à nos ministres, malgré l'exemple que venait de nous en donner l'Angleterre, que dans l'abaissement de ces tarifs il y
aurait tout à la fois accroissement du revenu, grand profit pour les affaires, pour nos relations de toute espèce, et justice rendue aux provinces éloignées.
La question de Témancipation des esclaves nous offrit un autre exemple de cet excès de timidité : TAngleterre nous avait encore devancés sur ce terrain, et nous pouvions mettre à profit son expérience en rimitant. Le gouvernement ne le voulut pas ; il nous proposait des mesures qui, tout en alarmant les colonies, laissaient encore en suspens la redoutable question de Témancipation. L'affaire traîna en longueur, et la révolution de 4848 vint bientôt la trancher avec beaucoup d'autres d'une manière toute radicale.
C'est surtout à l'occasion de la conversion des rentes, que le gouvernement montra ses répugnances invincibles pour toute innovation quelconque; elles étaient aussi aveugles qu'opiniâtres.
La question était cependant bien simple : gr&ce aux développements de notre crédit, la rente avait de beaucoup dépassé le pair; le gouvernement pouvait, en payant 4 pour 400, rembourser un capital dont il payait 5 pour 400 ; il trouvait ainsi le moyen trèfr-facile et très-légitime de réduire considérablement sa dette et en même temps d'exercer une influence favorable sur rintérét des capitaux, ce qui était considérable. D ne le voulut pas ; il alléguait pour s'y refuser que la dette publique fondée à 5 pour 400 avait été appelée, dans la loi qui instituait le grand-livre, dette perpétuelle : très-pauvre argument, qui ne reposait que sur une misérable équivoque ; car cette qualification de dette perpétuelle n'avait été donnée à cette partie de la dette que pour la distinguer de celle qui était simplement viagère. Gomment l'Ëtat se serait-il interdit à jamais le droit de rembourser sa dette, alors qu'il établissait conune un principe général et absolu que
tout engagement perpétuel, même privé, était soumis à remboursement, et que toute clause contraire était comme non avenue. En vain, à trois reprises différentes, la majorité de rassemblée s*était prononcée en faveur du remboursement; rien ne put vaincre la résistance du roi, qui trouva dans ses ministres des instruments dociles de son obstination. Il est difficile d'expliquer une telle conduite autrement que par des motifs intéressés peu avouables.
D'un autre côté, il n'y eut jamais possibilité de faire consentir nos ministres à permettre à la Banque de France d'émettre des billets au-dessous de 500 francs ; ils auraient cru tout perdu si, lorsque nous eûmes à renouveler le privilège de cet établissement, nous y avions inséré la faculté, ainsi que je le demandais dans la commission, d'émettre des coupures de 400 francs.
Ce n'est pas seulement dans Tordre économique et financier que nous eûmes à subir les efiTets de cette résistance opiniâtre : nous la rencontrâmes dans les traités de commerce, et là elle avait des conséquences encore plus graves.
La Belgique, depuis qu*elle s'était séparée de la Hollande, gravitait naturellement vers nous; ses sympathies, comme ses besoins et ses intérêts, la poussaient invinciblement dans cette direction : le roi avait refusé pour un de ses fils la couronne belge, et cela par une timidité, selon moi, excessive. Nos voisins nous sollicitaient de les relier du moins à nous par un traité de commerce qui établirait entre les deux nations une communauté d'intérêts.
La politique la plus simple nous conseillait de céder à ces instances vives et réitérées. La Prusse, par l'organisation de son Zollverein, travaillait dans ce moment à se rattacher les petits États allemands, et nous donnait un exemple que tout aurait dû nous
porter à suivre. Eh bien, non! Louis-Philippe et ses ministres se refusèrent opiniâtrement à consentir un fareil traité. Il est vrai que quelques manufactures du Nord, quelques propriétaires de houillères, craignant la concurrence belge, repoussaient tout traité qui aurait abaissé les tarifs protecteurs ; mais le gou« vernement aurait bien facilement triomphé de cette résistance, s'il Tavait voulu. Il ne le voulut pas, soit par cette timidité qu'il apportait dans toute sa politique étrangère, soit par la crainte de s'aliéner quelques influences électorales dont il avait besoin.
« Pour diriger et servir avec intelligence les intérêts matériels, disais-je à ce sujet, il faut pouvoir les dominer et ne pas s'asservir à toutes leurs exigences. Mais, pour cela, il faut avoir une situation politique très-forte et qui vous mette au-dessus de tous les petits calculs électoraux. »
Ce que le gouvernement ne pouvait empêcher, c'est qu'à défaut de traité d'union la facilité et la rapidité des communications ne rendissent les relations des deux pays de plus en plus intimes.
Le chemin de fer de Paris à Bruxelles, qui reliait la Belgique à la France, venait enfin d'être terminé : c'était un véritable événement pour ces deux peuples ; et, le i5 juin 1846, l'inauguration s'en fit dans la capitale belge avec une grande solennité. Le monde officiel des deux gouvernements s'y trouvait : princes, ambassadeurs, ministres, y faisaient foule ; les députés de l'opposition y avaient été également convoqués, et je n'avais pas manqué de m'y rendre. Le soir, tout ce monde fut réuni dans un vaste banquet, où les toasts d'usage, aux rois des deux pays, à leur famille, aux ministres, etc., furent portés. J'assistais en simple et très-silencieux spectateur à cette mise en scène, qui, comme tout ce qui est officiel, avait quelque chose de froid et de guindé, lorsque M. Rogier, chef de l'oppo-
sition libérale dans le parlement belge, s*avisa tout à coup et sans m'en avoir prévenu de porter ma santé en ces termes : A Villustre orateur, tune des glorieuses personnifications de la Chambre française/ Il était curieux de voir l'espèce de stupéfaction que ce toast causa dans toute cette réunion de hauts fonctionnaires ; il semblait que la Révolution en personne fût venue planter son drapeau au milieu d'eux : on se regardait, on murmurait. Cependant, malgré mon propre embarras et ne pouvant m'empêcher d'en vouloir un peu à mon ami du tour qu'il venait de me jouer, je m'étais levé et m'apprêtais à répondre. La musique continuait toujours à remplir la salle du fracas de ses instruments, sur l'ordre qui lui avait été probablement donné de m'empêcher de parler ; mais les cris de : Silence à la musique/ poussés par les libéraux nombreux qui se trouvaient mêlés à cette armée de fonctionnaires, l'emportèrent enfin : les instruments s'arrêtèrent, et je pus parler. Je remerciai d'abord M. Rogierde rhonneur inattendu et très-peu justifié qu'il m'avait fait, et je félicitai les deux pays du nouveau lien que le chemin de fer qui venait d'être inauguré établissait entre eux. Je m'en tins à ces lieux communs, soulageant ainsi la partie officielle de l'auditoire, de la crainte d'une excursion compromettante de ma part dans la politique générale; mais, par contre, je désappointais un peu l'autre partie des convives, qui s'attendait à un discours plein d'allusions à nos luttes parlementaires. Je me suis trouvé quelquefois, dans une pareille situation, provoqué ainsi à exprimer hors de mon pays mes opinions sur son gouvernement. Je m'y suis toujours refusé; je suis un peu comme la femme de Sganarelle : je veux bien dire à mes concitoyens toutes leurs vérités, mais entre nous et c/iez nous. Quand je suis à l'étranger, je n'éprouve plus qu'un seul sentiment et un besoin unique, celui de les
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défendre si on les attaque et de les louer quand même ^.
Un incident d'une tout autre nature me mit en rapport momentanément avec le roi et ses ministres.
Louis-Napoléon, après avoir séjourné assez peu de temps en Amérique, avait rompu son ban et était venu en Angleterre. Avait-il manqué en cela à une promesse donnée et qui aurait été la condition de la grâce que Louis-Philippe lui avait faite à la suite de la tentative de Strasbourg ?Lesjournaux ministériels Font affirmé; le prince Ta formellement nié : il importe peu de vérifier qui est dans la vérité. Quoi qu'il en soit, le prince avait repris dans ce nouvel asile ses projets de restauration impériale, et, sous les apparences d'une vie légère et plus que dissipée, il poursuivait sa pensée fixe avec toute l'opiniâtreté d'un homme qui a une pleine foi dans sa destinée. Je me rencontrai, vers cette époque, accidentellement avec lui à Londres chez madame Ch. Laffitte, Anglaise d'origine, qui m'avait invité à diner, quoique je ne la connusse que par mes relations avec la famille de son mari : elle voulait apparemment me faire rencontrer avec le prince. J'étais venu faire à cette dame ma visite d'ex-
1 . C'est ce qui m'est arrivé également à rinaagaration du chemin de fer de Vetay, en Suisse. Le préfet d'un des départements voisins s'était avisé de comparer ia démocratie suisse à la démocratie française et de s'appuyer beaucoup sur cette analogie prétendue des deux, peuples. Un des convives suisses m'avait porlé un toast, apparemment pour me donner Toceasion de répondre. J'avais bien envie de faire justice de cette étrange assimilation entre une démocratie qui se gouverne parraitement elle-même et notre démocratie, qui se croit perdue dès qu'elle n'a pas ses préfets et ses gendarmes à ses côtés; entre une démocratie qui, au milieu des agitations de la liberté, sait respecter les lois et les faire respecter par le pouvoir, et cette antre démocratie qui ne sait que briser ses gouvernements au lieu de les réformer, qui a besoin d'être sauvée de ses propres excès tous les douze ou quinze ans : le thème était beau et bien séduisant ; mais il me répugnait d'accuser mon pays en bce de l'étranger, et je m'i
MINISTàRS SOULT-GUIZOT. 899
case et de départ, car je retournais en France le lendemain, lorsqu'au moment où je me retirais je fus suivi par une personne qui m*arréta dans rantichambre et me témoigna le désir d'avoir avec moi une conférence de quelques heures. Cette personne se nomma: c'était Louis-Napoléon. Je ne l'avais jamais vu, quoique nous eussions correspondu à l'occasion de son affaire de Strasbourg. Je déclinai son invitation en lui annonçant que j'étais à la veille de mon départ; mais, pressentant bien le sujet de l'entretien qu'il voulait avoir avec moi, je lui adressai ces quelques paroles : « Mon prince, vous êtes un prétendant, et, comme tous les prétendants, vous devez être entouré d'intrigants et d'ambitieux qui spéculent sur votre avenir; ils ne manqueront pas de vous pousser à quelque nouvelle folie : défiez-vous^n. Je ne sais quelles destinées vous sont réservées ; mais, croyez-moi, si elles doivent se réaliser, ce sera par la force des événements. Tout ce que vous feriez pour les précipiter ne ferait que les entraver et les compromettre. Nous passerions des jours et des mois ensemble, que je n'aurais pas autre chose à vous dire. » Et, là-dessus, je le quittai. — Quelques jours après, il faisait sa ridicule expédition de Boulogne. Dans son manifeste, il désignait H. Thiers pour le président de son ministère. Ayant été arrêté à la suite de son échauffourée, il ne s'adressa plus à moi, comme après l'affaire de Strasbourg, pour le défendre ; il choisit Berryer: il avait deviné que je n'étais Tien moins que bonapartiste, et en cela il me rendait justice.
Cependant six années s'étaient écoulées depuis qu'il expiait, au fort de Ham, sa criminelle folie, lorsque je reçus de lui une lettre dans laquelle il me priait d'appuyer la demande qu'il avait faite au gouvernement du roi, pour obtenir la permission de sortir de sa prison, afin d'aller fermer les yeux de son père,
dOO MÉMOIRSS D'ODILON BARROT.
alors retiré à Florence et au moment de mourir. Il s'engageait d'ailleurs à se reconstituer prisonnier aussitôt qu'il aurait accompli ce devoir pieux. J'en parlai à MM. Guizot et Duchâtel, qui se montrèrent assez disposés à conseille^ au roi d'accorder au condamné une libération non pas seulement temporaire, comme il la demandait, mais définitive, sous la seule condition qu'il ferait acte de soiunission au roi et lui demanderait cette faveur en prenant des engagements pour l'avenir. Je n'avais pas d'objection sérieuse à faire à cette exigence toute naturelle des ministres de Louis-Pbilippe ; et cependant, sentant combien il répugnerait au prince de demander grâce, je lui avais envoyé un projet de lettre au roi, dans laquelle j'avais tourné, autant que possible, la difficulté, en mettant sur le compte du père le vœu que le fils exprimait. Louis-Napoléon me répondit, dans une lettre qui n'est pas sans noblesse, que mon projet était, après tout et malgré les ménagements que j'y avais mis, une demande en grâce ; qu'il ne pouvait se résoudre à s'humilier jusqu'à faire une telle demande; que je comprendrais mieux que personne les susceptiMités du malheur. Je n'avais rien à répliquer à une telle lettre, et je croyais cette affaire terminée, lorsque mon ami, M. Vatout, qui était lié à la famille Bonaparte (il avait dans le temps occupé, je crois, le poste de secrétaire des commandements auprès de la mère du premier Napoléon), vint me trouver pour reprendre, sous une autre forme, la tentative qui avait échoué. Il avait imaginé, pour concilier la répugnance que le prince avait à demander grâce avec son désir de sortir de prison, de lui faire écrire une lettre dans laquelle, supposant la faveur qu'il sollicitait accordée, il en remerciait le roi, protestant de sa reconnaissance et de sa résolution de prouver cette reconnaissance en s'abstenant désormais de toute attaque contre un gou-
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vernement quise montrait aussi généreux à son égard. Il y avait, il faut en convenir, quelque chose de puéril dans cette tournure. Le prince faisait après ce qu'il refusait de faire avant la grâce accordée ; cependant, comme il déclarait son orgueil satisfait par cette distinction, je reçus en dépôt cette lettre de remerclment et me chargeai de la montrer au roi.
Ma conversation avec Louis-Philippe fut des plus étranges. Comme je lui représentais que la détention de Louis-Napoléon durait depuis six ans ; que cette détention, en se prolongeant, finirait par appeler Tattention et même l'intérêt sur celui qui en était l'objet, et qu'une saine politique conseillait peut-être d'y mettre un terme, le roi m'interrompit. « Son oncle, me dit-il, a traité bien plus cruellement mon cousin, le duc d'Enghien, qui était bien loin d'être aussi coupable. — Ah! Sire, lui répondis-je avec vivacité, quel exemple!... Si quelque chose caractérise votre gouvernement et l'honore, c'est certainement la générosité, parfois même excessive, qu'il a montrée vis-àvis de ses ennemis. Il n'y a. Dieu merci, aucune comparaison à établir entre les deux gouvernements... — Vous plaidez bien chaleureusement, me dit le roi avec une certaine ironie, la cause de ce fou : quelles raisons avez-vous donc de vous intéresser autant à lui?... — Pas d'autre, Sire, lui répondis-je froidement, que l'intérêt que je porte & l'honneur de votre règne : l'occasion se présente d'écraser ce prétendant sous votre générosité, il me parait bon de la saisir. D'ailleurs, ce ne sera pas à lui, c'est à son père, dont la conduite a mérité l'estime et les respects de l'Europe, que vous accorderez cette grâce, et cela ne pourra que vous faire honneur. — Au reste, ajouta
le roi en terminant l'entretien, parlez-en à mes ministres : c'est eux que cela regarde. — Non, Sire : dans
de pareilles questions de délicatesse et de générosité^ I. 26
408 MKMOiaXS D'OBILOIT BARROT.
c'est à vous à prononcer. » Et je me retirai, ne répondant pas même aux protestations banales du roi, qui, voyant qu'il m*avait blessé, me disait « qu'il n'avait pas oublié les services de son cher ancien préfet. »
Huit jours après cet entretien, Louis-Napoléon, prenant les habits d'un maçon qui travaillait à quelques réparations du château, trompait ses gardiens et sortait de sa prison. On a supposé dans le public que Louis-Philippe avait facilité sa fuite : on en peut juger par le récit que je viens de faire.
Plus le gouvernement s'entêtait dans sa politique, plus les ressorts se tendaient. Le roi et les ministres, uniquement occupés de ce qui se passait dans le petit cercle du pays légal, croyaient tout sauvé par cela seul qu'ils retenaient à grand'peine dans les Chambres une majorité qui diminuait de jour en jour. Pour prolonger cette situation, ils usaient toutes les ressources, toutes les forces de leur administration, et ils ne voyaient pas qu'ils révoltaient ainsi de plus en plus la conscience publique par le scandale et l'ùtumoralité de leurs moyens. Plus ils faisaient d'efforts pour retenir leur douteuse majorité, plus ils s'aliénaient la masse de la nation, qu'ils avaient eu l'imprudence de laisser en dehors de ce pays légal qui, pour eux, était toute la France.
De mon côté, à mesure que je voyais Forage approcher, je me croyais obligé de redoubler mes avertissements et de les rendre plus significatifs.
Oui, Messieurs^ le mal a grandi, disais-je à la Chambre. Si vous pouviez vous constituer en grand jury et que vous eussiez à répondre en votre âme et conscience à cette question: Est-il vrai que l'administration, abdiquant son caractère de haute impartialité, au lieu de protéger les citoyens dans Texercice de leurs droits politiques, s'immisce dans Texercice de ces droits, pour les fausser? — Est-il vrai que la principale pensée, le grand but, le but presque unique
MINISTERE SOULT-aUIZOT. é09
de toute TadmiDislration dans ce pays, c'est de faire prévaloir à tout prix, dans les élections , ses candidats sur ceux d'une autre opinion, et que tous les services publics sont subordonnés à cette pensée? — J'affirme que, sur cette question ainsi posée, la déclaration de cette Chambre serait afûrmative aune très-grande majorité. (Pas de réclamations, même sur les bancs ministériels.) Nous avons vu les électeurs perdre jusqu'à la conscience de leur mission politique; ils ne se sont plus considérés comme appelés à donner des représentants à la France entière, mais seulement à nommer des délégués auprès du gouvernement pour soigner leurs petits intéi*éts de localité : dans la plupart des collèges, au jour de l'élection, la pensée politique est absente. {Agauehe: C'est vrai!) On ne demande plus au député queÙe est son opinion, mais ce qu'il peut rapporter; et cet égoïsme local s'est développé avec une telle énergie, qu'aujourd'hui le gouvernement n'a plus même de grands efforts à faire pour l'exploiter au proGt de sa politique: on va au-devant de son action. On a souvent dit que l'électeur corrompait le député, et cela est devenu malheureusement vrai. Si le député s'avisait, dans un esprit d'indépendance, de résister au pouvoir et de se fermer ainsi la source des faveurs administratives, il verrait bientôt son mandat menacé. Je pourrais vous en attester tous : ne se trouve-t-il pas parmi vous un grand nombre de députés qui se sentent un peu humiliés de ïobligation où ils sont de satisfaire à toutes ces exigences de l'intérêt local ou privé? et, s'il en est ainsi, la représentation nationale ne doit-elle pas elle-même en subir un grand discrédit? Lorsqu'on aura réduit nos institutions à ne plus être que l'exploitation du budget par quelques hommes , croyez-vous qu'aux jours d'épreuves ce gouvernement en sera plus assuré ?... Vous tendez à former au sein du paysune espèce d'oligarchie qui se partage tous les avantages du pouvoir sans être tenue d'aucune obligation ; croyez-vous qu'une telle exploitation puisse se soutenir longtemps devant la publicité et qu'elle ne finisse pas par soulever, si ce n'est au sein de cette assemblée, très-certainement au dehors et dans les masses, de telles répulsions, que t6t ou tard il eu sera tait éclatante justice? Alors, ces belles etgl(^ rieuses institutions, que nous avons si chèrement payées, à force d'être dégradées et perverties, tomberaient en un jour devant la réaction du mépris public. (Vive approbation à
404 MÉMOIRES D*OOILON BARROT.
gauche.) n est encore temps de prévenir ce malheur; mais il faut se hâter : demain il serait peut-être trop tard. Il y a des moments critiques dans la vie des nations: il faut savoir les saisir. Combien de gouvernements sont tombés devant nous, qui ont reconnu qu'ils avaient fait des fautes! ils l'ont malheureusement reconnu le lendemain, jamais la veille, et alors il était trop tard. (Sensation.) Je fais appel à tous les sentiments honnêtes et vraiment patriotiques de cette Chambre: oublions nos dissentiments passés, n'offrons plus à la France, en face de pareils dangers, le triste, le douloureux spectacle de nos divisions ; ne nous jetons plus à la tête nos antécédents , mais réunissons-nous dans un effort commun pour réaliser ces réformes, qui seules, peuvent arrêter le mal et en prévenir les fatales conséquences. Je ne m'adresse pas à ceux qui, se plaçant en dehors de la Constitution, ne croient pas à la possibilité de fonder en France la monarchie constitutionnelle: car, pour ceux-là, les déviations que je signale sont une bonne fortune, qui tend à la réalisation de leurs espérances. (Mi Ledru-RoUin demande la parole.) Mais j'adjure tous ceux qui veulent fonder et consolider nos institutions, à quelque parti qu'ils aient appartenu, je les appelle à former comme une sainte ligue contre la corruption qui nous perd : ce né sera pas trop de tous nos efforts réunis pour en triompher; bien des difficultés nous attendent, bien des reproches de coalition nous seront adressés: qu'importe? il n'y a que cela d'honnête et d'utile à faire.
Ce discours fut suivi, dit le Moniteur, d'une longue agitation; mais les partis étaient pris, et mes avertissements restèrent inutiles.
J'en fis bientôt Tépreuve dans un débat qui s*éleva à roccasion d'une violation flagrante de la loi sur la garde nationale : cette loi autorisait le roi à dissoudre les légions de la garde nationale, mais sous la condition expresse de les réorganiser dans Tannée ; or plusieurs années s'étaient écoulées depuis la dissolution par ordonnance royale des gardes nationales de plusieurs grandes villes, sans que Le gouvernement son-
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geât à les réorganiser : la violation de la loi était flagrante et donna lieu à des interpellations. Les ministres n'avaient rien à opposer à un texte précis et à un fait avoué ; ils se jetèrent dans la voie des récriminations, nous reprochant de nous être montrés plus tolérants pour les ministres du centre gauche.
Se défendre par des récriminations, leur répondis-je, c'est mal se défendre, surtout quand ces récriminations n'ont rien de juste ni de vrai. Je ne nie pas l'appui que j'ai prêté à des ministres qui s*annonçaient comme devant déplacer le pouvoir et le rapprocher des conditions de son origine : ils avaient pris rengagement solennel de nous accorder de grandes et éclatantes réparations ; la première, qui devait nous être accordée était la restitution au jury, dépouillé par les lois de Septembre^ de ses attributions constitutionnelles : l'opposition ne donnera jamais son appui que sous la condition de cette réparation (adhésion à gauche); la seconde est due à la garde nationale. Ainsi que le disait le général Foy : pour qui veut mesurer la liberté politique dont jouit un pays, il n'a qu'à considérer le plus ou moins de respect qu'on y porte à ces deux grandes institutions, le jury et la garde nationale: là oii ces institutions sont violées, ou corromr pues, ou éludées, ne dites pas qu'il y a les réalités de la liberté politique ; il n'y en a, tout au plus, que les vaines apparences. Or, pour la garde nationale, la loi est ouvertement violée, vous n'en disconviendrez pas; vous ne prenez pas même l'engagement ou de l'exécuter à l'avenir ou de la faire abroger. Non ; vous vous bornez à répondre : Nous aviserons!.... Vous aviserez ! alors qu'il s'agit d'exécuter une loi impérative? Mais il n'y a pas à aviser. Aviser, c'est se réserver de faire ou de ne pas faire : c'est donc subordonner à votre convenance, à votre bon plaisir, l'exécution d'une loi fondamentale de l'État... Messieurs, le jour où vous laisserez des ministres qui ont violé la loi organique d'une aussi grande institution que celle de la garde nationale, vous donner pour toute satisfaction ces mots : Nous aviserons ! le jour où vous approuveriez par vos votes un pareil mépris de nos lois fondamentales, ahl Dieu veuille que le peuple ne cherche pas ailleurs que dans le parlement une sanction plus efûcace à ses droits 1 (Vive approbation à gauche.)
C'était, en effet, un symptôme bien inquiétant que cette défiance, cette hostilité de notre gouvernement contre la garde nationale ; ce gouvernement devait sa naissance à Teffort sublime de la bourgeoisie armée, c*est-à-dire de la garde nationale, et il avait si bien fait, que non-seulement il désobéissait à la loi, craignant de réorganiser la garde nationale dissoute dans plusieurs grandes villes ; mais, depuis près de quatre ans, Louis- Philippe n*osait plus passer une revue de cette garde dans Paris : ce fait seul était une accusation pour le passé et un terrible pronostic pour Tavenir.
Cependant le terme de la législature approchait; le combat électoral qui allait se livrer devait être décisif, et de son issue dépendrait la ruine de ce système qui, battu en brèche en 1839 par M. Guizot lui-même, restauré par lui en 4810, ne se soutenait depuis six ans que par les moyens les plus forcés et les plus dangereux.
Par un accord tacite, avant de se séparer pour cette suprême lutte, on se donna rendez-vous pour s'expliquer à la tribune.
C'est à cette occasion que je fis un grand discours qui embrassait tout l'historique des différentes phases qu'avait traversées la politique du gouvernement et des Chambres depuis 1830 : c'était le manifeste de mon parti ; en voici quelques passages :
Je ne remonterai pas si haut que les deux orateurs qui ont commencé le débat (MM. Guizot et Ducbâtel) : ils ont distingué trois périodes dans la politique depuis i830, et fait remarquer que dans la première , qui sest passée au milieu des agitations de la rue et des attentats, il n'y avait point eu de dissentiment dans la majorité : M. Thiers et M. Guizot étaient en effet alors unis dansun effort commun. Quant à nous, savez-vous pourquoi nous combattions, dès ce moment, cette politique? C'est qu'elle renfermait déjà en elle le germe de la politique actuelle. (Vive approbation à
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gaucbe.) On nous a reproché d'avoir trop t6t averti le pouvoir et le pays : Dieu veuille que ceui qui nous font un tel reproche ne s'aperçoivent pas un jour que c'est trop tard qu'ils ont, eux, vu le mal et songé sérieusement à y porter remède!.... (Très-bien I ) Je prendrai la politique à une époque plus rapprochée de nous, et marquée, de l'aveu de tous, par un changement notable dans les esprits. C'était * après le rejet de la loi d'apanage et de disjonction; à ce moment, un libéralisme modéré parut avoir reconquis la faveur du parlement C'est à cette époque que, par une première concession/l'amnistie fut proclamée ; malheureusement le pouvoir, au lieu de s'avancer dans cette voie, s'arrêta tout à coup : alors se forma la coalition dont les principes furent hautement proclamés, éloquemment soutenus par les membres dirigeants du ministère actuel. Ces principes, ai-je besoin de les rappeler? ils se résument en ceci : Pour que la paix soit durable, il faut qu'elle soit digne, et elle ne peut l'être lorsqu'elle est achetée au prix de concessions qui blessent l'orgueil légitime de la nation : à fintérieurj U ne suffit pas pour un gouvernement de vivre, de grouper autour de lui une majorité quelconque, on même d^assister à une sorte de prospérité matérielle. Non : ce gouvernement est en outre obligé de prévoir, d'étudier attentivement l'action des institutions; de voir si elles ne sont pas faussées par quelque vice radical, afin d'y pourvoir. C'était là le cri universel de toutes les oppositions d'alors, et elles étaient dans le vrai : aussi rencontrèrent-elles les sympathies générales du pays; la passion politique de la France se ranima : passion légitime, car eue était excitée par les plus nobles sentiments, par l'amour de nos institutions et parle besoin impérieux alors et généralement senti de relever la moralité publique ainsi que l'honneur de la nation. Quoique arrivés au pouvoir par suite d'un accident de la politique étrangère, vous vous deviez à vous-mêmes et à votre paj^ de garder quelque souvenir de ces sentiments, de ces passions dont vous aviez vous-même puissamment contribué à remplir tous les cœurs. On ne se joue pas impunément d'un grand pays. (Adhésion à gauche.) Six ans se sont écoulés depuis; vous êtes le seul ministère qui ait duré six ans. Le ciel est serein, dites- vous, le calme règne partout... Le pouvoir, croyez-moi, a ses illusions, et elles sont bien autrôment dangereuses que ceUea de l'opposition : car les
illusions du pouvoir, l'histoire nous l'enseigne, se soldent par des révolutions. (A gaucke : C'est vrail) Eh bien, qu'estce que depuis six ans le pouvoir a fait pour relever la dignité de votre politique extérieure ? qu'a-t-il fait, soit en faveur de la liberté intérieure, soit pour le soulagement des charges publiques, et même pour le bon gouvernement de ces intérêts matériels dont il vit et qui devaient être son triomphe... ?
Ici, je passe en revue les actes ^e la politique extérieure du ministère : le droit de visite concédé et Tinviolabilité du pavillon sacrifiée aux exigences de TAngleterre, et cela au lendemain de Toutrage sanglant que nous avait infligé lord Palmerston ; notre prise de possession des îles Marquises bientôt suivie du désaveu de Tamiral Dupetit-Thouars et de Tindemnité payée à Pritchard; puis la déception du traité du Maroc, d*autant plus douloureuse, qu'elle contraste plus tristement avec les victoires de nos marins et de nos soldats; enfin, notre étrange intervention dans rafi^aire du Texas.
Pour justifier cette intervention, dis-je, on a imaginé la grande théorie de l'équilibre américain. Ainsi voilà l'équilibre américain qui parait dans le monde politique; c'est l'honorable M. Guizot qui lui a donné le baptême. (11 ne se doutait guère qu'un jour un Napoléon la reprendrait pour son compte à ses risques et périls à l'occasion du Mexique.) Vous vous dites engagés à résister à cette ten- ' dance inévitable de l'Amérique, qui, dans son système flexible du fédéralisme, absorbe successivement tous les États qui sont en contact avec elle; mais cette tendance n'est qu'une conséquence forcée de l'influence irrésistible qu'exerce toujours une civilisation pleine de vie et de jeunesse sur une civilisation caduque et mourante. Vous vous faites une loi d'employer les forces de votre pays à combattre cette extension forcée de la grande république américaine, qui, il faut bien le dire, loin d'être un danger pour la France est au contraire une espérance. (Agitation.) Politique insensée, que repousse lepeuple dans son admirable bon sens:
le public français sait bien que sur les mers l'équilibre ne peut s'obtenir que par l'union des forces américaines aux forces françaises; il sait bien qu'au jour de la lutte, plus l'Amérique sera forte, plus la France le sera et plus son action sera indépendante. (A gauche : C'est vrai ! très-bien ! ) Vous nous parlez des éloges que vous recevez des chancelleries des gouvernements absolus; quoi, vous, ministres d'un gouvernement issu d'une révolution populaire, vous vous gloriflez des suffrages de la coalition I Ah ! ne vous en vantez pas trop, car si votre orgueil personnel en est flatté, votre pays n*a aucune raison d'en être fier. (Approbation à gauche.) Que dirài-je maintenant de ces réformes modérées et libérales qui formaient le programme que les hommes même les plus conservateurs se disaient naguère prêts d signer des deux mains (mot d'un des conservateurs les plus enragés dans le parti de la résistance)? qu'est devenue cette disposition générale qui se traduisait par ce cri poussé sur tous les bancs^ même des centres conservateurs illya quelque chose à faire, quelque chose sur les incompatibUUés^ sur TadjoncUon des capacités, sur le jury, sur la presse. Qu'avez-vous fait de toutes ces promesses? D'abord, défiants de votre majorité, vous avez cru qu'il était prudent de désavouer le programme d'immobilité de votre ami M. Jouffroy; mais vous vous êtes bientôt rassurés, et alors, à toutes ces réformes, vous avez opposé un veto formel, systématique. Il s'est cependant trouvé dans votre majorité quelques membres qui, plus préoccupés que vous des dangers de la corruption, ont voulu y porter remède; vous les avez repoussés. Sachez qu'il n'y a pas de véritable immobilité en politique: quand on n'avance pas on recule. (Très-bien ! ) Vous vous faites un titre de n'avoir pas employé la violence; la violence, après tout, suppose une certaine force de conviction que tout le monde n'a pas; la violence, disait Royer-Collard, est une immoralité moins odieuse que la fraude, et il avait raison : la violence a quelquefois ses réactions généreuses, elle peut retremper les caractères; la fraude les énerve et les dégrade.*.
Ici, je passe en revue toutes les grandes institutions de la France, et j'accuse le ministère d'avoir imprimé sur chacune d'elles les stigmates de la fraude.
no MIÊMOIRES D'ODXLON BARROT.
Ainsi, le triage arbitraire des jurés par les préfets; le jury dépouillé de ses attributions constitutionnelles et par l'attribution faite à la Cour des pairs et par le droit reconnu aux juges civils de punir, par de fortes condamnations pécuniaires, les écrivains que les jurés ont acquittés; la presse périodique indépendante ruinée par les subventions payées à certains journaux et par le privilège des annonces accordé à d'autres. Enfin, pour résumer toute votre administration dans une phrase, vous avez tout accordé à l'étranger et vous avez tout refusé à Tintérieur. (A gauche : Très-bien ! ) Passons aux finances. Vous auriez dû profiter de l'état de paix, de la prospérité matérielle, de l'accroissement des revenus qu'il amène pour réduire la dette publique et soulager la France d'un fardeau qui sera bien lourd pour elle au jour du danger (prévision qui devait bientôt se réaliser), la conversion des rentes vous en oiîrait les moyens; toutes les voix vous la demandaient, vous ne l'avez pas voulu. C'est un spectacle déplorable que celui des subterfuges que vous avez employés pour éluder, sur ce point, la volonté persévérante de la Chambre... Quant aux intérêts matériels..., vous les avez flattés au gré de toutes leurs exigences..., vous leur avez cédé tantôt la fortune publique, comme par le rejet de la conversion des rentes ; tantôt notre puissance, comme par votre refus du traité de commerce réclamé par la Belgique : c'est que pour gouverner les intérêts d'une manière intelligente, il faudrait les dominer; et, pour cela, il serait nécessaire de prendre son point d'appui en dehors de ces intérêts eux-mêiaies, c'est-àdire sur des forces morales ou politiques que vous repoussez. Croyez-vous que sir Robert Peel, 5'il n'avait pas été le représentant nécessaire des sentiments politiques de son pays, eût pu faire ces lois sur les céréales qui blessaient si profondément les intérêts des grands propriétaires fonciers,'et qu'il aurait en le courage de jeter ce défi si hardi à la haute aristocratie de l'Angleterre ? Non , quand on ne puise sa force que dans les concessions faites aux exigencesde l'intérêt privé on en devient l'esclave, on en accepte le despotisme capricieux et égoïste; et c'est ce qui est arrivé. Étonnez-vous, après cela, que le cercle se soit successivement rétréci autour de vous ; que les hommes même les plus prononcés de votre majorité s'en soient séparés. La même chose est arrivée sous la Restauration, on a vu successivement se détacher d'elle des hommes éminents
UIKISTÂRB SOTJLT-aUIZOT. 411
qui avertissaient le gouvernement et le pays, avertissement dont elle n'a pas voulu profiter et dont vous ne profiterez pas plus qu'elle. (Écoutez ! écoutez 1 ) Messieurs, l'empire a pu séduire le pays, mais il ne le corrompait pas; ce sont les petits gouvernements qui corrompent. (Vive approbation à gauche.) Chacun a sa vie propre ; les gouvernements qui n'ont pas la gloire, qui ne donnent pas la liberté, cherchent ailleurs leurs moyens de vivre, ils les trouvent dans cette misérable pratique de la corruption : or, la corruption appelle la corruption, car il est impossible d'éteindre cette soif ardente une fois qu'on l'a allumée , et tout gouvernement qui vit de la corruption périra inévitablement par la corruption. (Vive adhésion à gauche.) Croyez-vous que lorsqu'on a surexcité jusqu'au délire dans un pays le sentiment de l'intérêt sordide et de l'égoïsme, les conséquences ne s'en feront pas sentir jusque dans les mœurs privées : je n'ai pas besoin de fouiller dans le drame vivant des Cours d'as* sises pour apercevoir la relation fatale qui existe entre l'immoralité publique et l'immoralité privée. En outre, le propre d'une administration réduite à de pareils moyens, c'est de tout compromettre avec elle , c'est de ne pas craindre de risquer même l'avenir de tout un pays, et cela pour prolonger de quelque temps une misérable vie ministérielle... Quand j'entendais tout à l'heure M.Guizol(écoutez! écoutez ! ) se vanter de son effacement et faire remonter à la couronne tout le bien qui, selon lui, se faisait dans le pays, je me demandais si je n'étais pasdupe de quelque mirage et si celui qui parlait ainsi était bien ce même homme qui, naguère à cette tribune, en face d'une majorité soulevée d'indignation contre lui, dénonçait le ministre Holé comme ne couvrant pas assez la couronne. (Mouvements divers.) Les grands ministres, tels que Pitt, Chatam, tels que Casimir Périer dont j'ai été l'adversaire politique, mais dont j'ai toujours hautement apprécié le caractère, n'ont été vraiment grands que parce qu'ils ont eu cet orgueil intelligent de s'interposer sérieusement et de couvrir la royauté. (Vive approbation à gauche.) Ils ne permettaient pas que la responsabilité des actes du gouvernement remontât jamais jusqu'au roi, même en mettant sur ces actes cette étiquette de flatteur que vous y mettez. (A gauche ; Très-bien ! très-bien ! ) Mais ne savez-vous pas que ce qui est bien pour vous est mal pour d'autres, et que ce qui vous parait bi^n aujourd'hui à vous*mèmes peut»
413 MÉMOIRES D'ODILOM BARROT.
selon les éventualités de la politique, vous paraître funeste dans quelque temps? Attribuer à la couronne ce bien relatifs c'est donc charger le roi de la responsabilité de tous les événements. (A gauche: Très-bien I très-bien!) Quant à moi, quoique résolu à remplir dans toute son étendue mon devoir de loyal député, je ne veux pas être exposé à rencontrer le roi dans nos luttes. Non, je ne veux même pas avoir raison sur lui. (Très-bien! très-bien I ) La politique que vous suivez, vous l'appelez imprudemment : la pemée du régne^ et vous avez mis ces paroles si compromettantes dans le discours de la couronne, et puis vous nous dites que la monarchie est difficile à établir dans ce pays ; je le crois bien ; dans de pareilles conditions, elle n'est pas seulement difficile, elle est impossible. Ou bien la monarchie constitutionnelle se renfermera dans son suprême arbitrage, planant sur nos débats sans y prendre part : elle ne rencontrera, dans ce cas, que des respects (très-bien! très-bien!); ou bien, elle rencontrera des ministres que vous caractérisiez si justement naguère par une citation brûlante de Tacite, que vous ne répéteriez pas aujourd'hui (rires approbatifs à gauche); de ces ministres qui mettent leur gloire à s'effacer, à faire remonter à la couronne la responsabilité de toute une politique qu'il leur plaft d'appeler bonne, et alors dans les luttes que cette politique provoquera, c'est elle qui se trouvera en butte aux attaques. Comme les dieux d'Homère, qui se mêlaient aux combats des mortels, elle s'exposera à recevoir des blessures, et s'il arrive que, par une de ces réactions de l'opinion qui sont dans les conditions de tout gouvernement représentatif, ce que vous considérez comme bien soit aux yeux du public un mal; que, par exemple, cette paix honorable dont vous vous vantez ne soit à ses yeux qu'une suite de concessions déshonorantes ; que ce que vous appelez le libre jeu des institutions ne soit, dans son opinion, qu'une pratique ouverte et permanente de fraudes et de corruptions ? Ah ! si une telle réaction se produit, que du moins elle ne dépasse pas ces bancs. (Très-bien! très-bien!) Les prestiges du droit divin, de la tradition même se sont évanouis ; si la main du roi se laisse apercevoir dans la lutte et si c'est elle qui frappe les coups dont souffre l'opinion, elle ne sera, croyez-moi, ni honorée, ni bénie ! (Assentiment à gauche.) Je suis profondément dévoué à la monarchie constitutionnelle de mon pays ; je l'ai considérée et je la considère toujours comme
une nécessité absolue, et mes convictioDs, malgré de bien tristes déceptions, ne se sont pas affaiblies depuis 1830. £h bien I gardons-nous de donner raison aux ennemis secrets de cette monarchie, car si elle est attaquée en bas de réchelle sociale par l'ignorance et la passion, elle Test plus encore peut-être dans les sommités par les préjugés. Elle n'a pas encore acquis son droit de cité dans la vieille Europe où elle n'est que subie : savez-vous ce qu'on dit dans certains cabinets? Oui, ee gouvernement révolutionnaire marche, mais cela tient à la vie d'un homme I (Mouvement.) Donnez un démenti à ces espérances de vos ennemis, comme à ces inquiétudes de vos amis ; préparez la transition que la Providence nous refuse; par la vérité, la vigueur des institutions, remplissez le vide immense que ferait cette haute personnalité, le 'jour où Dieu rappellerait à lui. (Mouvement prolongé.) Vous dites que vous avez fait de grands sacrifices pour reconstituer ce que vous appelez le parti conservateur? Grands, en effet, ont été vos sacrifices, car il vous a fallu franchir un bien immense espace pour, en sortant des rangs de la coalition, en venir au point où vous en êtes. Eh bien, c'est là qu'est le secret de votre impuissance à donner au pays les satisfactions qu'il réclame. Mon, vous n'êtes pas libres !... Savez-vous pourquoi ? Dussé-je vous blesser, je dirai ce mot parce qu'il est vrai, c'est que vous êtes un ministère d'amnistiés. Oui, amnistiés aux yeux de votre majorité qui a eu beaucoup à vous pardonner ; on ne commande pas à ceux de qui on a reçu le pardon. Au lieu de vous mettre résolument à la tête de la petite fraction de ce parti qui aurait été disposée à suivre une politique plus saine et plus libérale, vous avez dû vous attacher à suivre la volonté de cette autre fraction plus nombreuse, mais aussi plus obstinément cramponnée à Timmobilité, aveuglée qu'elle est par une terreur fanatique de tout ce qui est progrès ou réforme quelconque. Le pays seul peut faire cesser une aussi périlleuse situation. En 1839 et 1842, il a voulu la sincérité du gouvernement représentatif, l'honnêteté dans le jeu des institutions, le progrès modéré, la dignité dans la politique extérieure, il Ta voulu résolument, il l'a voulu avec vous et comme vous, il ne se démentira pas et il le voudra au besoin contre vous. (Vive approbation à gauche.)
Ce discours embrassait tout le passé en même temps
qa*il donnait un suprême avertissement pour l'avenir,
tout à la fois au pays et à la couronne : malheureusement le pays légal ne le comprit que très-imparfaitement, et la couronne s*obstinade plus en plus dans ses voies.
L'élection eut lieu après ce débat, et la nouvelle Chambre fut convoquée pour le 47 août 1846
Dans un banquet donné à Lisieux, M. Guizot, parlant à ses électeurs, avait prononcé ces paroles : Toutes les politiques vous promettent la réforme; mais il n'y a que celle des conservateurs qui puisse vous la donner. Ces paroles firent-elles perdre quelques voix à Topposition, nous ne pourrons pas Taffirmer. Quoi qu'il en soit, une majorité ministérielle sortit du scrutin électoral ; mais cette majorité, quoique augmentée en nombre, était devenue moins confiante dans la bonté du système politique suivi jusqu'alors : quelques doutes sur les dangers de ce système commençaient à se répandre, surtout parmi les nouveaux députés. Il arriva même un jour, à la grande stupéfaction des centres, où l'un des nôtres, M. de Maleville, obtint la majorité pour la vice-présidence : c'était encore un avertissement; il ne fut pas plus écouté que tous les autres.
La vérification des pouvoirs fut l'occasion d'un débat prolongé et très-animé :
J'admire, disais-je, autant que j'honore la courageuse persévérance de mes amis dans une lutte où les chances sont aussi inégales. Un mot échappé aux ministres expli* que leur confiance dans ces moyens de corruption que nous pensions avoir flétris et condamnés à jamais et qui cependant se sont reproduits avec plus de cynisme : Vei^ quête parkmeniaire de 1842 n'a servi à rieny a dit un de ces ministres. Elle n'a servi à rien I cela n'est que trop vrai ; car ce que la Icgislalute précédente avait entendu poursuivre et réprimer en 4842 n'a fait que se reproduire en 1846 avec une nouvelle force et une plus grande audace. Cette mesure
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n'a rien prévenu; elle n a servi qu'à une chose : à faire sentir aux ministres la nécessité, une fois entrés dans une pareille voie, de s'assurer à tout prix le succès, qui pour eux était l'impunité. (Approbation à gauche. — Réclamations au centre.)
M. Guizot, sans trop désavouer les procédés de corruption et d'intimidation que nous Taccusions d'avoir employés dans l'élection, cherchait ainsi à en atténuer la gravité :
Je me suis étonné et affligé, disait-il, de voir chercher pendant près de quinze jours dans tels ou tels petits incidents , telles ou telles petites causes, la véritable origine, la vraie explication de ce qui vient de se passer dans les élections dont cette Chambre est sortie... Un grand fait s'est manifesté dans les élections qui viennent de s'accomplir : le pays a donné son adhésion sérieuse et libre à la politique qui se présente devant lui. Ne cherchez pas l'explication de ce fait dans quelques prétendues manœuvres ou misères électorales : prenez-la dans les véritables sentiments du pays, dans son intelligence, dans l'idée, qu'il se fait de sa situation et de la conduite de son gouvernement. (Mouvement prolongé d'adhésion au centre.)
Je ne demanderais pas mieux, répondis-je au ministre, que de reconnaître à nos institutions le caractère de grandeur et de moralité qu'elles devraient avoir, et si nous combattons avec quelque vivacité le ministère, c'est parce que nous sommes profondément convaincus qu'il les abaisse et les altère : nous ne demandons qu'une chose, la liberté de discussion et la loyauté dans les élections. Nous acceptons les résultats du combat, pourvu qu'il ait lieu à armes égales: or, la lutte est-elle loyale et égale, lorsque vous mettez dans un des deux plateaux de la balance toutes les faveurs dont vous disposez et que vous vous adressez, non à des opinions, mais à de vils calculs égoïstes? Vous faussez ainsi le verdict du grand jury national ; vous pervertissez jusque dans son essence le gouvernement représentatif et vous appelez cela des misères. Ah! croyez-moi, il ne peut se produire un mal plus grand, plus dangereux pour notre pays que ces misères,
et je regrette profondément que ce mal ne soit pas ressenti comme il dcYrait l'être de tous les côtés de cette Chambre.
De tout ce débat il ne resta qu'un peu plus d'obstination dans le gouvernement et la majorité, et plus d'irritation dans les masses.
418 MÉHOIRBS D*ODILON BARROT.
signer tous les hommes qui avaient joué un rôle dans la guerre de Tindépendance : ils conservaient, même sous l'habit du législateur, le caractère et les allures de chefs de bande. Je visitai et n*admirai pas le palais du roi, construit en entier en très-beau marbre blanc, mais qui, par la lourdeur et la vulgarité de son architecture, jure avec les chefs-d'œuvre de l'art antique dont les ruines Tentourent. Le contraste choquant qu'offre ce palais, vraie caserne de soldats allemands, avec les vestiges qui rappellent la belle Grèce, répond assez bien d'ailleurs à l'énorme bévue que les puissances ont commise en imposant une monarchie allemande à ce peuple dont le génie est si vif et le caractère si pétulant ; bévue dont une autre conséquence a été de donner à la nation grecque des aspirations et des ambitions qu'elle ne peut pas satisfaire. La resserrer dans des limites si étroites, tout en lui faisant une monarchie, n'était-ce pas lui inoculer le besoin incessant de les franchir et de se jeter sur ses voisins? Ce sont autant de contre-sens qui expliquent les agitations de ce peuple et l'impossibilité d'y asseoir rien de fixe. — J'en raisonnais avec le président du conseil, que j'avais connu à Paris, le général Coletti: il se désolait des embarras contre lesquels il luttait courageusement, mais en vain ; il me disait que tel était encore le caractère primitif de ce peuple grec, qu'on n'y pouvait lever les impôts en argent, mais seulement en nature : ce qui, selon lui, suffisait à motiver la détresse financière de ce pays et l'impossibilité où il était de faire honneur à ses engagements envers les puissances protectrices. En entrant chez lui et en en sortant, j'eus à traverser une foule de palicares étendus sur les escaliers, oisifs et armés. Cela me rappelait notre île de Corse, où la vie du clan et de la tribu domine encore.
' Après avoir relâché à Smyrne et y avoir passé quel-
TOTAGB BK ORIBNT. 410
ques heures, très-suffisantes pour visiter les environs de cette ville et ses riches bazars, je me rembarquai, traversai TAnti-Bosphore, passai devant les rivages troyens et arrivai enfin à Constantinople par le plus beau soleil couchant.
J'étais fort prévenu en faveur du magnifique pano' rama qu*ofire Constantinople lorsqu'on y aborde par la pointe du Vieux-Sérail; mais la réalité dépassa mon attente, à la difi'érence de la rade de Naples, que j'ai trouvée au-dessous des récits que j'en avais lus. Rien n'est plus imposant que cette masse de dômes et de minarets qui s'élèvent des deux côtés de la Corne-d'Or, alors surtout qu'ils sont étincelants des rayons d'un beau soleil couchant. Un Anglais a dit qu'après ce premier coup d'œil il fallait bien se garder d'entrer dans la ville ; et il avait raison, car, une fois engagé dans ces rues montantes et tortueuses, toutes remplies d'ordures et qui ne sont jamais nettoyées que par des chiens errants et des vautours, rien ne répond à votre première impression. Le vieux sérail, la mosquée de Sainte-Sophie, quelques palais de plaisance du Grand Seigneur sur les rives du Bosphore et deux à trois cimetières méritent cependant d'être visités. Hais je n'écris pas pour reproduire des descriptions que tant de voyageurs ont déjà faites : ce n'est pas en touriste, c'est en observateur et en homme politique que je visitais ces lieux.
Dès mon arrivée, je reçus les visites et les invitations du grand vizir et de tout ce qu'il y avait d'éminent dans le monde officiel. Le Grand Turc daigna m'adresser, avec son nicham, des présents magnifiques, dont je fus très-embarrassé. Mon premier mouvement fut de renvoyer tout cela ; mais on me fit observer que ce serait mal répondre à des témoignages de bienveillance. Notre ambassadeur, M. de Bourqueney, m'expliqua d'ailleurs que l'espèce d'aS'ectation que le
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Grand Turc apportait dans cette réception toute princière faite à un simple particulier, que recommandaient tout au plus quelques discours de tribune, tenait à des considérations politiques que je devais me garder de contrarier. La Porte Ottomane était alors, en effet, en grande délicatesse avec la Russie, qui, se prévalant du secours qu'elle avait amené aux portes de Constantinople, lorsque cette capitale était menacée par Ibrahim-Pacha, affectait une sorte de droit de suzeraineté dans les États du Grand Seigneur, y favorisait les intrigues grecques et arméniennes, et se préparait, par un protectorat insolent, à y exercer bientôt une domination absolue. De là, une réaction très-prononcée de la Porte Ottomane contre Tinfluence russe, réaction que la France et TAngleterre, cette fois parfaitement d'accord, encourageaient de toute leur force. Me trouvant à Constantinople dans ces circonstances, c'était le représentant du libéralisme d'Occident que le Grand Turc affectait d'honorer en moi, pour faire échec aux prétentions du despotisme moscovite. Je me laissai donc faire, un peu surpris de me voir en si grand honneur auprès du plus absolu des gouvernements.
Dès le lendemain de mon arrivée, j'assistai, dans une place choisie, à la revue que le sultan passait de ses troupes: je fis peu de remarques sur les soldats, qui paraissaient manœuvrer assez bien, grâce à des instructeurs français fort distingués, avec lesquels je ne tardai pas à me lier ; je fus seulement frappé du sansfaçon avec lequel en agissaient les généraux ottomans : l'un d'eux, qui commandait l'artillerie, se fit tout simplement apporter sur le terrain des manœuvres un coussin, sa pipe et son café, et se mit tranquillement à boire et à fumer, accroupi sur .son divan, pendant que son artillerie faisait rage.
Je vis arriver bientôt, du lieu oii j'étais placé et qui
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dominait le champ de manœuvre, une longue file de chars ou arabas traînés par des bœufs aux cornes dorées et enrubanées ; une escorte de cavaliers précédait et suivait ce convoi qui s'avançait lentement vers nous. J'étais fort intrigué de savoir ce que renfermaient ces voitures si bien escortées, et j'avais placé, selon une vieille habitude, mon lorgnon sur mon nez dans une position inverse , ce qui , plus d'une fois , même à Paris, m'a attiré les plaisanteries des badauds. Aussitôt que les chars s'approchèrent, les rideaux qui les couvraient s'agitèrent et j'entendis partir des éclats de rire : c*étaient les dames du sérail qui s'égayaient à mes dépens et pour qui mon lorgnon était un sujet d'hilarité. Je ne demandais pas mieux que de leur fournir cette petite récréation, et je restais imperturbable ; mais un Anglais indiscret (rien n'est sacré pour un touriste) se permit de tirer son album et d'y crayonner la scène dont nous étions témoins. Le chef des eunuques vint alors nous prier très-poliment de nous reculer de quelques pas.
Je vis, le lendemain, le sultan sortir de la mosquée et fus frappé du caractère noble et un peu mélancolique de sa figure ainsi que du respect religieux avec lequel la foule de ses sujets l'accueillait; il est pour eux le représentant du prophète, et les croyances de ce peuple se sont très-peu altérées au contact de notre civilisation : c'est tout à la fois une force et un obstacle. Si on veut civiliser les musulmans, il faudra commencer par détruire cet obstacle sans être bien assuré de remplacer la force qui en dérive par une autre force équivalente. Là est la grande difficulté de la régénération de l'empire turc.
J'en causais souvent avec Reschid-Pacha, très-dévoué à son pays, mais aussi peu croyant que possible, affranchi qu'il était de tous préjugés par la tendance philosophique de son esprit.
« Vous luttez, lui dîsais-je un jour, contre des difficultés qui me paraissent insolubles; si vous aviez une statistique bien faite dans votre pays, elle vous apprendrait probablement que la population musulmane va tous les ans décroissant en nombre, en richesse et en lumières; tandis que les populations grecques, arméniennes, juives, suivent une progression toute contraire ; d'où ce résultat fatal, qu'au bout d'un certain temps la disproportion deviendra telle, qu'il faudra bien que la domination se déplace et aille là où sont la richesse, le travail, le nombre et Tintelligence. Déjà, votre empire ne vit qu'artificiellement et doit son existence plutôt aux rivalités des autres puissances qu'à sa vitalité propre; je n'ai, d'ailleurs, pas besoin de statistique pour voir que votre population est en déclin : les enfants que je rencontre sont, pour la plupart, malingres et mal venus; cela pourrait bien tenir à la manière dont la famille est constituée chez vous et à la difficulté d'y vivre ; je ne vois pas dans les rues de Constantinople le moindre fonctionnaire, sans qu'il soit accompagné de cinq ou six serviteurs, l'un portant sa pipe, l'autre son parasol, l'autre ses armes, un quatrième son portefeuille, etc.; ajoutez à cela les femmes nombreuses qu'il entretient : comment voulez-vous que cet être ne dévore pas à lui seul la substance d'une foule de ses semblables, et cela en tarissant les sources de la reproduction?»
Le grand vizir convenait de la vérité de mes obser-^ vations , mais il soutenait que le remède à ce mal n'é«' tait pas impossible : d'abord, le Coran ne prescrivait pas, me disait-il, d'avoir plusieurs femmes, il se bornait à les tolérer, et il se citait comme exemple; il n'avait, lui, qu'une femme, et s'en vantait. Pourquoi n'aménerait-on pas la nation entière à répudier les harems, pour s'en tenir à une seule femme légitime?
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« Oui, lui répondis-je, mais il faudrait que le sultan en donnât Texemple. Le peut-il? le Coran ne s'y oppose-t-il pas? et tant que le chef de TÉtat aura des centaines de femmes, Fabus sera indestructible et ses conséquences se feront sentir. »
Reschid-Pacha reconnut, avec moi, que là était le nœud de la difficulté, indépendante de Tinfluence du climat et de la puissance des habitudes : il avouait que le Coran ne saurait admettre que le représentant du prophète prit pour compagne et élevât jusqu'à lui une femme qui, dans la loi religieuse, est réputée d'un ordre inférieur à l'homme. Celui qui ne mange jamais en public et n'admet personne à sa table, de peur que quelqu'un ne voie qu'il a les mêmes besoins que les autres hommes, ne saurait faire asseoir sur son trône, à côté de lui, une femme légitime.
Mais, pour le reste des musulmans, il serait possible, ajouta-t-il, à l'aide des ulémas qui sont dans les mains du gouvernement, de faire parler le Coran et de prescrire l'unité dans le mariage, comme en Occident.
« Je crains, lui répliquai-je, que, même sur ce point, vous ne vous fassiez illusion : en dehors du corps des ulémas, c'est-à-dire de votre clergé officiel, n'avezvous pas une foule de sectateurs fanatiques qui ont sur les masses bien plus d'influence que vos ulémas et auxquels vous auriez affaire? »
Reschid-Pacha se recueillit, et au bout de quelques moments: « Oui, me dit-il, la difficulté est grande; mais là où il y a une question de vie ou de mort, il n'est pas permis de mesurer les obstacles, »
Quelques jours après, je fus à même de me confirmer dans mon objection : j'étais assis à côté du grand vizir, sur son divan, dans le cabinet qu'il occupait dans les vastes bâtiments de la Porte Ottomane; il était entouré de plusieurs grands fonctionnaires. Un officier de service vint lui annoncer tout bas la
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présence d'un Turc qui demandait à lui parier ; aussitôt, je vis le grand vizir se lever, aller au-devant du visiteur et se confondre en saluts et salamalecs envers lui : ce Turc était un vieillard couvert de haillons, mais portant le turban vert; lorsque je demandai à Reschid Texplication de cette réception extraordiaire et de cette dérogation à toutes les lois de la hiérarchie, si rigoureusement observées en Turquie, il m'avoua que cet homme qu'il avait reçu avec tant de distinction était un des derviches les plus fanatiques, mais aussi les plus révérés par le peuple, et que c'était un homme à ménager : « Vous voyez donc bien, lui dis-je, que vos ulémas ne sont pas les seuls à convertir y et que la difficulté est plus grande que vous ne le disiez. »
A quelques jours de là, je fus admis à l'audience du sultan, qui m'adressa une espèce de compliment en turc, mais où se glissaient quelques mots de la langue française, qu'il apprenait en ce moment, et parmi lesquels je saisis celui de civilisation; j'en fis le thème de ma réponse, louant les efforts qu'il faisait pour introduire la civilisation dans son pays; je le félicitai surtout d'avoir eu le courage d'introduire la vaccine dans son empire, et d'avoir bravé ce préjugé oriental qui commande une résignation passive à tous les fléaux comme venant de Dieu.
Le corps diplomatique était présent, et Taudience était vraiment imposante. Je m'en tirai de mon mieux; seulement, comme il est d'étiquette qu'on sorte à reculons, en me conformant à cet usage, je manquai de renverser une table chargée de riches porcelaines, ce qui fit rire le Grand Seigneur lui-même, et par conséquent toute l'assistance ^
1. Voici comment le Journal le Siècle, dans le numéro du 6 novembre 1846, rendait compte de cette audience :
t Nous lisons dans la correspondance de Constanltoople du 19 ce*
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au fond du Bosphore, près de son embouchure dans la mer Noire : le bateau à vapeur qui nous portait rencontra, en route, celui sur lequel était Tambassadeur russe, et nous le dépassâmes à la grande joie
c TOQs; Je connais km sympathies poar mon empire. J'etpère qoe « l'opinion publique, en France, me tiendra compte de mes efforts c en faveur de la civilisation» m (Le sultan a prononcé ee mot en fronçai»,)
c M. Odilon Barrot a répondu : c Sa Majesté Impériale me parti donnera Témotion que J'éprouve en sa présence. Jf*étais loin de c m'attendre à Ttionneur d'être admis devant Elle, honneur dont Je € suis redevable à la sincérité des vœux que je forme pour qn'Elle « réussisse dans Taccomplissement de la grande et difiSeile mission « que son père a commencée et qu^EUe est chargée d'accomplir. La c puissance de l'empire ottoman importe non-seulement à la Tur- « quie, mais elle intéressera on haut degré l'indépendance des autres c peuples et la paix du monde aussi ; sur ce point il n'y a qu'une c opinion en France, et Je suis heureux de pouvoir en donner l'assit- « rance en toute sincérité à Sa Hautesse, sans être gêné par-aueune c convenance officielle. »
c Le sultan a repris : «Je connaiB le» vieux »entiment» de la France, « et je compte »ur ton appui» »
« Ensuite S. H. 1. le Sultan demanda si M. Odilon Barrot avait visité Constantinople et ses nouveaux établissements ? — - M. Odilon Barrot répondit : « Qu'il avait admiré toutes lee merveilles que la c Providence s'est plu à réunir sur ce point du globe ; mais que ee € qui avait le plus excité son intérêt, c'étaient les progrès qoe le t sultan avait déjà réalisés; que déjà il avait triomphé de deox c fléaux qui désolaient ces contrées et décimaient son peuple : la peste c et la petite vérole; que l'Europe n'avait pas vu sans admiration « le concours que S. H. L a daigné accorder à la propagation de la c vaccine ; que de tels bien bits envers son paya et l'humanité dec vaient lui donner conûance et l'encourager à persévérer dans cette « noble vole, s
c Le sultan a invité M. Odilon Barrot à assister au banquet que Sa Hautesse donnait ce Jour-là à S. A. R. le prince Léopold de Bavière. L'illustre orateur a reçu du sultan des témoignages nombreux d'estime et de considération.
c Le 29, il s'est rendu à Thérapia pour prendre congé de Tam-* bassadeur de France, après avoir fait une excursion Jusqu'à Belgrade où il a visité les aqueducs et les beaux réservoirs d'eau du sultan Sélim et du sultan Mahmoud. 11 part aujourd'hui pour Alexandrie sur le bateau égyptien que S. A. Méhémet-Ali, pacha d'Egypte^ a mis à •a disposition par l'organe de S. E. Artim-Bey. »
TOTAOB SN ORIBNT. 497
des Anglais, qui poussèrent des hourras en Fhonneur de ce puéril triomphe. La table, chez le sultan, était splendidement servie, les grands officiers étaient derrière chaque convive, faisant Toffice d*échansons ; du reste, des vins de toutes provenances étaient prodigués, ce qui annonçait un certain relâchement dans Tobservance de la loi musulmane. Le sultan n*était pas présent; il était représenté par le grand vizir qui porta sa santé avec un grand verre de vin de Champagne qu'il avala en Thonneur du représentant du prophète; et nous rimitâmes. Après le dîner, on se réunit dans une grande salle entourée de divans : le café et les pipes furent apportés, et bientôt nous fûmes environnés d'un nuage qui laissait à peine la faculté de respirer, ce qui me força à sortir avant les autres convives.
Du reste, la conversation, quoique très-réservée, porta à peu près exclusivement sur les affaires d'Europe : le parti de la réforme était alors en grande faveur à la Porte, et presque tous les membres du vieux parti turc avaient été exilés ou disgraciés; aussi, bien des palais sur les bords du Bosphore étaient-ils fermés du côté de la mer, et lorsque j'en demandais la raison, on me répondait que, lorsqu'un Turc a le malheur de tomber dans la disgrâce du Grand Seigneur, il doit s'interdire la lumière.
Mon attention fut particulièrement frappée par un de ces magnifiques palais qui bordent le Bosphore, e1 qui donneraient une grande idée de la richesse de ce peuple, si on ne savait pas que derrière ce rideau de riches habitations, et à quelques centaines de mètres à peine, règne le désert et se déroule une contrée à peu près inculte, où les routes ne sont pas autrement tracées que par le piétinement des chevaux et des chameaux : c'était celui de la sœur du sultan, et ce n'est pas sans étonnement que j'appris que c'était là
que s'élevaient et étaient préparées, pour le sérail, les jeunes filles qui, un jour, se disputeraient les faveurs du maitre : c'était aussi dans ce palais que, pour assurer la succession et prévenir les guerres civiles , les nouveaux-nés étaient présentés au sultan sur un plat d'argent et immédiatement étranglés. Quels usages et quelles mœurs
VOYAOB EN ËOYPTB
Le vice-roi d'Egypte, ayant appris que j'étais à Gonstantinople, avait fait avec mon frère Adolphe, alors consul général de France en Egypte, ce singulier marché : J'enverrai chetxher votre frère à Constcaitifwple par un de mes bateaux à vapeur; tl viendra au Caire^ et ià, je k retiendrai pendant quinze jours; après quoi^ je k rendrai à sa liberté, et mettrai à sa disposition^ pour re^ monter le Nil et visiter la Haute-Égypte^ et mes bateaux etmes serviteurs, — J'acceptai et me voilà voguant vers Alexandrie par une assez mauvaise mer et sur un petit bateau à vapeur en fer, manœuvré par des Arabes. Lorsque la nuit je montais sur le pont, au milieu des vagues qui souvent balayaient tout le navire, les marins couverts de leurs capuchons bruns m'apparaissaient, ressemblant plus à des esprits infernaux qu'à des humains : toutefois, je dois leur rendre cette justice, qu'ils étaient beaucoup plus attentifs à remplir leurs devoirs religieux que nous autres chrétiens. Ils ne manquaient jamais de se prosterner matin et soir, le visage tourné vers la Mecque, et ils avaient tous de gros chapelets à la main : j'aurais souvent désiré qu'ils s'occupassent un peu plus de leurs manœuvres, et un peu moins de leurs dévotions.
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Nous arrivâmes à Alexandrie pour entendre le fatal coup de canon qui annonçait la fermeture du port, et nous fûmes obligés de stopper toute la nuit, ballottés par les vagues, ce qui est une position fort désagréable.
Je ne dirai rien d'Alexandrie, qui ressemble fort à Marseille par ce mélange étrange de toutes les races, cette confusion de tous les costumes, de toutes les langues du monde qu'on retrouve dans ces deux ports de mer. Alexandrie est assez peu orientale ; la colonne de Pompée n'est qu'une ruine et un souvenir mélancolique. Le palais du vice-roi est vaste, admirablement situé, mais n'a pas de cachet particulier.
Mon frère m'attendait : nous fîmes quelques visites dans les environs , entre autres au fils de Héhémet- Ali, Saïd-Pacha, qui devint lui-même vice-roi, après la mort de son frère aîné Ibrahim. Il était relégué dans un palais d'été fort élégant, où il menait joyeuse vie : son père, après avoir payé deux ou trois fois ses dettes, lui avait imposé cette espèce d'exil. Enfin, j'arrivai au Caire : le profil lointain des Pyramides qui se dessinent à l'horizon ; l'immensité du désert, dont les sables mordent sur le Nil ; les palmiers, les processions de chameaux chargés ; les derviches à barbes blanches, portés gravement sur des ânes ; les fortes senteurs des plantes aromatiques; le cri aigu des marchands ; le grincement des sacquias, espèces de pompes à l'aide desquelles on fait monter l'eau du Nil pour arroser les terres riveraines ; tout jusqu'aux misérables huttes de boue des fellahs ; leurs haillons hideux et trop souvent leurs yeux affectés d'ophthalmies, tout vous avertit que vous êtes entré en plein Orient.
Dès mon arrivée au Caire, je fus présenté à Héhémet-Ali à Schoubra, pavillon d'été, où il passait régu-
480 MlfMOIKBS D'ODILON BARROT.
lièrement toutes les matinées : il me fit le meilleur accueil, et tout de suite commença cette série de questions et d*informations qui devaient durer quinze jours. Son esprit ardent et curieux était avide de con* naître toutes les particularités de notre organisation française.
La conversation à la turque, avec les repos que Tusage de la pipe et Tintervention d*un interprète rendent nécessaires, a quelque chose de grave et de réfléchi qui ne me déplaisait pas. Je vois encore ce vieillard, avec sa figure expressive, ses regards habi> tuellement doux et presque paternels, mais prenant parfois des reflets fauves qui inspiraient une sorte de terreur : je le vois encore nous racontant le massacre des mamelucks et celui des janissaires, et se soulevant à moitié de son divan pour revendiquer tout rhonneur de ce dernier fait ; je vois ce même homme avec son expression bien difl'érente et pleine de bonté, nous invitant, mon frère et moi, à prendre place à côté de lui sur son divan ; puis les esclaves nous apportant, Tun le café, Tautre des pipes magnifiques dont je me servais, par parenthèse, assez gauchement d'abord, mais auxquelles j'avais fini par m*habituer. Le ministre des affaires étrangères, Artim-Bey , nous servait d'interprète : il se tenait humblement à quelques pas de distance, attentif à recueillir et traduire nos paroles. Il serait trop long de reproduire tous nos entretiens, qui roulaient surtout sur la politique, sur radministration et sur les événements contemporains : je n'en ai pas, d'ailleurs, tenu note; je le regrette, car ils offraient presque toujours un grand intérêt.
Je me rappelle qu'il témoignait un assez grand mépris pour le gouvernement turc. « Ce sont des enfants, répétait-il souvent, ils ne savent pas gouverner, ils perdent l'empire ottoman. » Gomme je me permettais d'objecter que cependant le sultan Mahmoud»
YOTAOB BN ÉQTPTB. 431
qui avait conçu et exécuté la destruction des janissaires, ne pouvait guère être traité d'enfant ; Ce nest pas lui^ c'est moiy s'écria-t-il, qui ai tout dirigé d'ici: sans moi il n'eût rien pu faire. Ses yeux lançaient des éclairs, et je retrouvais alors en lui l'homme qui, après avoir réuni les mamelucks dans la citadelle du Caire, avait froidement donné Tordre de les massacrer tous.
Une autre fois, nous parlions de la guerre de la Grèce dans laquelle son fils Ibrahim et les troupes égyptiennes avaient joué un rôle principal, et je me permettais de vanter le courage des Grecs et leur patriotisme. — Il m'interrompit : « Ce ne sont pas des hommes, me dit-il, ils sont plus forts en vanterie qu'en action ; je leur ai fait dire, un jour, d'avoir à se souvenir que j'étais de la race et du pays de Pyrrhus et d'Alexandre et que je les traiterais comme l'avaient fait mes ancêtres. » — Il était, en effet, né en Épire : entré au service de la Turquie, il avait fait son chemin à force de courage et d'intelligence ; plus tard, il avait été envoyé en Egypte à la tête d'une troupe de sol* dats recrutés dans son pays ; il avait combattu et vaincu les mamelucks et rétabli la domination turque, qu'il était parvenu à faire tourner à son profit : c'était, en effet, une très-vive intelligence et surtout un caractère de fer.
S'il n*avait aucun des préjugés des Turcs, il en avait du moins l'orgueil. Il m'avait invité à visiter la mosquée dans laquelle il faisait d'avance préparer son tombeau, et le lendemain il me demanda l'impression que ce monument m'avait laissée. — « J'en ai fort admiré, lui répondi&-je, la situation ; elle est, en effet, dans la partie supérieure de la citadelle et domine la ville du Caire et ces belles campagnes arrosées par le Nil ; les pyramides et le désert forment le fond du tableau ; les matériaux en sont admirables (elle est tout entière construite en albâtre), mais l'architec-
483^ HiUOIRES D*ODILON BAB.ROT.
ture en est déplorable. » — Et comme il manifestait sa surprise : — « Oui, lui dis-je, comment, vous avez sous les yeux, tout autour de vous, des spécimens de cette architecture arabe, si svelte, si riche, si variée! . et c'est Tarchitecture bysantine si lourde, si écrasée, que vous allez choisir? je ne vous comprends pas. — Quoi^ vmis ne voyez pas^ me répondit-il, que cette architecture arabCi que vous vantez tant^ est l'architecture des vaincus... 7 •
Après les conversations du matin, nous nous retrouvions le soir à la citadelle où nous dînions ensemble ; et en passant, je dirai que sa table était assez mal servie, bien qu'il eut la prétention d'avoir le meilleur cuisinier du monde. Je me rappelle qu'il était trèsfier de me présenter des pommes assez médiocres et que je l'humiliai fort en lui disant que, dans mon pays, on en donnait de pareilles aux animaux ; on voit que je le ménageais peu.
Un jour de gala auquel ses fils et ses grands fonctionnaires avaient été invités, il s'avisa de me demander à brûle-pourpoint, en présence de tout ce monde, ce que je pensais de l'esclavage. La question était délicate, et je lui demandai s'il me permettait de dire toute ma pensée. — « Oui ! oui ! s'écria-t-il. — Eh bien, dis-je, je sais que généralement vous traitez bien vos esclaves; qu'ils font, en quelque sorte, partie de la famille, et que vous prenez même quelquefois parmi eux vos fonctionnaires. Il y aurait cependant encore beaucoup à dire, même à ce point de vue, car je ne crois pas que les moyens que vous employez pour recruter vos marchés d'esclaves (j'en avais visité un la veille, et j'y avais fort remarqué deux pauvres abyssiniennes qui n'avaient pas l'air d'être là par le fait de leur volonté) soient des moyens de douceur. Mais je ne veux envisager l'esclavage qu'au point de vue de l'influence qu'il exerce sur les maîtres : lors-
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que nous parlons ensemble des réformes qu*il serait bon d'introduire dans votre gouvernement, vous m'objectez toujours que les hommes vous manquent. Je le crois bien ! Et comment pourriez-vous avoir des hommes avec l'éducation que reçoivent vos enfants? Us s'élèvent dans vos harems, au milieu d'esclaves, et ils s'y corrompent avant même qu'ils aient atteint l'âge viril. Pourquoi êtes-vous devenu, vous, Altesse, un grand homme?... C'est parce que vous êtes né dans un pays où la famille se compose d'êtres libres et où les enfants apprennent de bonne heure à lutter contre les difficultés de la vie. Tant que vous maintiendrez l'esclavage, n'espérez pas faire sortir de vos harems autre chose que des hommes manques et ignorants. »
Pendant et après cette allocution qui dura quelque temps, tous les visages étaient composés et vous eussiez entendu voler une mouche.
En retournant au Caire, Ârtim-Bey qui m'accompagnait me disait : « Ah ! qu'avez-vous dit à Son Altesse ? Si j'en avais dit seulement la dixième partie, j'aurais été bien sûr qu'on aurait vu le lendemain ma peau accrochée aux créneaux de la citadelle. » Mes paroles avaient, en effet, produit quelque impression sur le vice-roi, car, le lendemain matin, lorsque je vins à Schoubra pour déjeuner, selon l'usage, avec lui, il m'aborda avec un air préoccupé et me salua par ces mots : Vous m avez empêché de dormir. Quelque temps après, les marchés d'esclaves furent supprimés pour le public. J'avais fait naître en lui la pudeur, et c'était déjà un progrès.
Au reste, cet homme, dont la vie avait été marquée par des drames si terribles et qui inspirait à tous ceux qui l'environnaient une telle crainte, qu'Ibrahim luimême, son fils aîné, le chef d'armées victorieuses, ne s'approchait jamais de lui qu'en tremblant, avait pour moi des bontés toutes paternelles, en dépit et peut-
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être à cause des vérités que je lui disais. Cela lui paraissait si nouveau I
Après dîner, et lorsque nous avions pris le café et épuisé la conversation, il nous conduisait, mon frère et moi, à un billard qu'il avait fait monter à côté de la grande salle de réception. Il suivait notre partie avec intérêt et se fâchait tout de bon contre mon frère, prétendant qu'il n'avait pas le droit de gagner son aine en âge et en science.
Un jour, il nous donna, dans la citadelle même, un bien singulier spectacle, celui des tableaux vivants; il s'en trouvait de fort peu pudiques. Une partie des soldats de la garnison remplissait le parterre, et je ne pouvais m'empêcher de m*étonner que, dans un pays où une femme se croirait déshonorée à jamais si elle laissait apercevoir son visage par un étranger, de telles nudités fussent seulement tolérées. Ce spectacle se donnait à quelques pas de la cour ob avaient été égorgés les malheureux mamelucks, non loin du puits biblique de Joseph.
Méhémet-Ali tenait beaucoup à me persuader que la propriété privée était parfaitement établie et garantie en Egypte ; elle l'était, en effet, en principe , mais, dans le fait, elle n'existait Iréellement pas. L'impôt qui pesait sur les fellahs était si élevé, que ces malheureux pouvaient rarement le payer ; alors tel village, telle contrée en retard, était livré à un des seigneurs ou à un des banquiers de la cour qui en usait à discrétion, s'emparait des récoltes, les faisait vendre pour son compte et finissait par en tirer le double, le triple et quelquefois plus, de la somme qui était originairement due au fisc. Le despotisme n*a pas besoin des leçons du socialisme pour trouver le moyen, par l'impôt, de neutraliser les droits de la propriété I
Enfin, les quinze jours de conversation convenus étant écoulés, un magnifique bateau à vapeur tout
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installé, monté par les gens de la maison du vice-roi, fourni de vivres en abondance, nous emporta, mon frère, sa femme et moi, jusqu'aux premières cataractes en remontant le Nil.
Nous visitâmes successivement toutes les ruines dont les rives de ce fleuve sont parsemées. Je ne dirai rien des incidents de ce voyage, qui ressemble trop à celui de tous les touristes qui ont grand soin de communiquer au public leurs impressions. Seulement, il nous arriva que notre bateau s*étant engravé, nous vimes^ au bout de peu de temps, arriver une foule de pauvres fellahs qui se jetèrent à l'eau, et, à force d'efforts, nous remirent à flot. Je doute qu'ils fussent là par le seul fait de leur bonne volonté, et que le fouet de nos cavas ne fût pour rien dans leur zèle.
Je ne saurais trop engager ceux qui visitent les ruines des temples célèbres dont les rives du Nil sont semées, à ne pas se contenter de les voir à la lumière du soleil, mais à les visiter de nouveau au clair de la lune. L'impression toute différente de ces monuments vus à travers les clartés un peu voilées de cet astre semble se ranimer et se peupler de fantômes. J'en ai fait l'expérience pour les ruines de Thèbes, pour le temple de Karnac spécialement.
Après avoir touché à l'île de Philœ et déjeuné sur les blocs gigantesques dont se composent les ruines du temple, où une inscription rappelle la visite du général Desaix et de ses braves soldats, nous revînmes sur nos pas, et, cédant au caprice de ma belle-sœur, nous commîmes l'imprudence de çlescendre la cata^ racte en bateau, au risque d'être brisés contre les rochers dont cette cataracte est semée et contre lesquels nous précipitait un courant furieux.
Près de l'Ile de Philœ, nous rencontrâmes une pauvre femme qui conduisait son enfant par la main ; ks yeux de cet enfant étaient littéralement couverts
de mouches, et comme nous reprochions à la mère de laisser ainsi dévorer son enfant : « Bah ! nous répondit-elle, ne voyez-vous pas que ces mouches mangent le mal ! » L'ignorance, la superstition, la misère, voilà ce que ni Méhémet-Ali, ni ses successeurs, malgré leur puissance et leurs bonnes intentions, ne parviendront facilement à vaincre dans ce pays.
Enfin, après avoir assisté à un carrousel que le général de la cavalerie , officier venu de France et
' entré au service du vice-roi, nous donna ; après avoir été faire une visite aux Pyramides sur lesquelles nous montâmes, non sans Taide des Arabes et sans avoir éprouvé en descendant une sorte de vertige, je songeai à quitter TÉgypte ; la saison s'avançait et, l'ouverture de la session s'approchant, mes amis me pressaient de revenir à Paris.
J'acceptai cependant avant de partir une invitation d'Abbas-Pacha, un des fils de Héhémet-Ali, celui dans lequel il avait le plus de confiance et dont il avait fait son ministre de l'intérieur. Ce prince avait, à quelques lieues du Caire, dans le désert, un haras dont il était fort jaloux et qu'il ne laissait voir à aucun étranger, craignant, disait-il, le mauvais œil. Apparemment que mes yeux ne lui paraissaient pas dangereux, car, par une faveur toute particulière, il me pressa de venir déjeuner dans sa campagne pour voir son haras. Nous traversâmes en voiture les sables du désert, et, après avoir vu les chevaux et visité tout l'établissement, Abbas-Pacha nous proposa de monter à cheval et d'aller voir les ruines d'Héliopolis (la ville du soleil), où on était occupé à déterrer un magnifique obélisque. Nous acceptâmes la partie; on nous amena de très-beaux chevaux ornés de selles à la turque tout étincelantes de broderies et de pierres précieuses, et, chemin faisant, nous nous arrêtâmes dans une petite oasis rafraîchie par une source et au milieu de laquelle
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s'élève un platane monstrueux ; ses racines sont sorties de terre et forment autant de troncs qui surgissent à plus de vingt pieds au-dessus du sol : c'était, selon la tradition du pays, Tarbre sous lequel Joseph et Harie s'étaient reposés avec le Christ dans leur voyage de Palestine en Egypte. Aussi ce malheureux arbre est* il mutilé par les pèlerins qui passent par là pour aller à Jérusalem et qui ne manquent jamais d'en détacher quelques morceaux pour en faire des reliques. Je m'aperçus de cette mutilation et je priai Abbas-Pacha de protéger ce malheureux arbre contre cet excès de vénération qui finirait par lui être funeste. J'ai su depuis qu'il l'avait fait entourer d'une barrière. Le prince poussa la bonne grâce jusqu'à choisir un des plus beaux chevaux de son haras, qu'il m'offrit comme souvenir de sa bienveillante hospitalité. Les embarras du transport me décidèrent à le laisser à mon frère.
Enfin, je pris congé de Méhémet-Âli, et le remerciai de toutes ses bontés, lui faisant promettre que, s'il venait en Europe, ainsi qu'il m'en avait manifesté l'intention, il permettrait que je lui servisse de cicérone t Il y vint, en effet; mais ayant appris en route la révolution de février, il en fut comme foudroyé, et son intelligence n'y résista pas ; il fut ramené en Egypte où il est mort fou.
Dans cette audience de congé, une vieille demoiselle anglaise fut introduite. « Vous allez donc parcourir les déserts (elle allait en Syrie) seule et sans protection : vous êtes donc bien courageuse? lui dit le vice-roi, avec une certaine coquetterie. — Votre Altesse sait bien, répondit la vieille demoiselle, que je n'ai pas besoin dC autre protection que celle que m'assure partout la terreur que la sévère justice de Votre A Itesse a inspirée aux méchants, »
On ne pouvait pas lui faire un compliment qui le flattât davantage.
Au moment de nous quitter, le vice-roi qui ayait. d*ailleurs, pourvu avec un soin minutieux à tous les détails de mon voyage, poussa ses bontés jusqu'à me faire donner un panier d*oranges de Malte cueillies dans ses jardins de Schoubra, œ qui me fut très-agréable pendant ma traversée.
Enfin, au moment de nous séparer, il me dit finement : «Je devrais bien rendre un grand service à mon ami Guizot. — Et lequel, Altesse? — Ce serait de vous retenir ici, près de moi. » Et, en efiet, allait commencer à mon retour en France cette terrible session de 1847 qui devait être comme le précurseur de la fatale révolution de 1848 : le vic&-roi la pressentait.
Je retournai à Paris par Trieste, pour éviter la quarantaine de Marseille; surpris par une tempête furieuse dans la mer Adriatique, et une des roues de notre bateau ayant été brisée, nous fûmes forcés de relâcher dans la célèbre rade de Navarin; lorsque nous débarquâmes sur les quais de Trieste, une foule anxieuse était sur la jetée : le bruit s'était répandu que notre bâtiment s'était perdu, et nous fûmes accueillis avec des témoignages d'un vif intérêt. Je passai par Vienne où je séjournai trois jours et vins traverser le Rhin devant Coblentz; ce fleuve charriait dans ce moment d'énormes glaçons, et il y avait quelque danger à le traverser ; mais, étant pressé d'arriver sur l'autre bord, je me confiai à une petite barque montée par deux hommes, dont l'un était occupé à écarter les glaçons à l'aide d'une longue perche, lorsque l'autre dirigeait le bateau. J'arrivai à Paris à temps pour prendre part à la discussion de l'Adresse.