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sentes et défendus. Or, depuis l'abolition des classes privilégiées, il n'y a plus d'intérêts distincts dans la société : les 200,000 électeurs ont les mêmes intérêts que tous les autres citoyens. Il n'est donc pas nécessaire d'appeler ' d'autres représentants, d'autres défenseurs de ces intérêts: le corps électoral actuel y suffit parfaitement.
A ces arguments, H. Ducfafttel en joignait un pius direct. Il nous disait ironiquement, non sans une apparence de vérité :
Vous nous citez l'exemple de l'Angleterre, au sujet de .la réforme de 1832; mais où sont ces milliers de pétitions portées à la barre du parlement anglais sur des cbariots ? Nous ne voyons rien de semblable : vous êtes quelques hommes qui vous agitez pour cette réforme, pour laquelle la nation est parfaitement indifférente, parce qu'elle est heureuse et prospère... Ne comparez donc pas, à la grande manifestation de la nation anglaise en faveur d'une réforme, l'agitation factice que vous essayez de faire dans cette enceinte: votre projet n*est, à vrai dire, que la spéculation de quelques ambitieux qui veulent des portefeuilles. •••
En attendant la réponse de fait que nous devions faire à ce dernier argument, réponse dont la terrible signification devait dépasser de beaucoup et nos prévisions et celles du ministère, voici comment je réfutai & la tribune toute cette argumentation par laquelle le ministère éludait ses promesses :
Votre remède , disais-je » contre les abus que nous vous signalons est, selon vous, dans l'action et l'influence de nos institutions parlementaires. Mais pour constituer un gouvernement parlementaire, il faut commencer par former un parlement; et là où les élections seraient, non l'expression des convictions politiques de chacun, mais le résultat d'un marché où les intérêts seuls auraient été pris en compte, il n'y aurait plus de parlement proprement dit, il y aurait seulement une réunion de spéculateurs politiques. U faut donc tout d'abord chasser les marchands du Temple
et faire que les calculs de rintérèt ne viennent pas pervertir le verdict du pays, ce grand jury qui est appelé à prononcer entre le ministère et l'opposition. Voilà ce que le parti parlementaire, ce que le centre gauche tout entier a fini par reconnaître. (Très-bien!)
Quant à Targument tiré de ce qu'attaquer la loi électorale, c'était injurier la majorité, je répondais :
Que si l'argument pouvait avoir quelque force ^ toute réforme électorale deviendrait à jamais impossible, car elle serait frappée d'avance d'une fin de non-recevoir qui se reproduirait toujours; alors le système de résistance deviendrait immuable, ce serait la borne faite Dieu, en quelque sorte. (Sensation prolongée.) Le pays est indiffé-* rent, dites-vous, pour nos réformes ; la foule ne s'agite pas aux portes de cette enceinte : ehl grand Dieu! si la foule s'agitait à vos portes, vous diriez : Il ne faut pas céder à la violence. Tantôt c'est parce que le peuple est calme, et tantôt parce qu'il est agité , qu'il faut résister à toute réforme. (Approbation générale.) Vous pourriez d'ailleurs vous tromper étrangement sur l'état des esprits; vous ne aériez pas le premier gouvernement qui aurait commis une telle méprise et l'aurait cruellement expiée. La France n'est pas un pays habitué aux démonstrations politiques : cela est vrai, je m'en plains souvent : c'est une défaillance de nos mœurs politiques, mais aussi les lois ne sont-elles pas complices de cette défaillance? En effets par votre législation sur les associations, sur les réunions publiques, n'avezvous pas tout fait pour supprimer les manifestations de l'opinion publique qui, chez nos voisins, font en toutes circonstances éclater les vœux du pays? M.^Jejxûnigtre de l'intérieur et ses amis nous demandent ironiquement quel est le nombre des signatures qui appuient la réforme. Messieurs , il y avait sous la Restauration une loi électorale, celle du double vote; on veut bien la reconnaître mauvaise, aujourd'hui qu'une révolution en a fait justice. Eh bien ! que M. le mini'itrfi^df l'intfffnir se fasse rendre compte du nombre des pétitions ^ui étaient alors présentées pour en demander la réformation. L'état mor^l du pays était alors ce qu'il est aujourd'hui: on ne sait pas en France dépenser «on courage en tentatives qu'on sait d'avance devoir être
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inatiles. On faisait sous la Restauration ce qu'on fait aujourd'hui : on attendait. Était-ce de l'indinérence? Non, mais c'était le sentiment de l'impuissance de vaincre par les moyens purement parlementaires; et cependant, alors comme aujourd'hui, fermentaient au sein des masses ces passions qui ne tardèrent pas à tout emporter. — Je crois^ Messieurs, que \ous vous trompez à celte apparente indifférence du pays. Si vous consultiez l'opinion avec le désir sincère de vous éclairer, alors les avertissements salutaires vous arriveraient de toutes parts, et vous pourriez reconnaître combien est générale et violente, même dans les masses, cette réaction que le tableau de la corruption hautement pratiquée dans la politique a provoquée I Oh, alors , vous ne nous parleriez plus de l'indifférence des populations l....
Passant ensuite aux arguments du fond :
Le vice du système électoral actuel, ajoutais-je, peut être signalé par un seul fait. Est-il vrai que du nord au midi , de l'est à l'ouest de la France, le thème universel de tous les agents électoraux est celui-ci : H faut nommer xin député agréable au pouvoir y afin qu'il en obtienne pour vous plus de
faoeurs. (Oui, oui, c'est vrai! ) Or cela veut dire ceci :
Vous, vous êtes père de famille, vous avez besoin du gouvernement pour élever gratuitement vos enfants, il vous donnera des bourses. Vous, vous êtes riche, vous avez d'autant plus besoin de distinctions: le gouvernement vous en donnera de toute espèce. Vous, vous n'êtes ni riche ni pauvre, mais il vous faut une décoration , parce que tel de vos voisins en porte une. Ainsi, tous les sentiments les plus légitimes comme les plus honteux, la tendresse du père de famille comme les besoins de la vanité^ l'orgueil de la richesse comme les nécessités de la pauvreté, tout est exploité, et quelle en est la conséquence? Comme on ne cherche dans son député qu'un délégué auprès du pouvoir pour en tirer le plus d'avantages personnels possibles, on le prend de préférence parmi les propres agents de ce pouvoir, et c'est pour cela que vous voyez le nombre des fonctionnaires aller toigours s*accroissant dans le parlement: la force des choses le veut ainsi. Vous prétendez qu'il faut s'en rapporter aux progrès de nos mœurs politiques du soin d'arrêter
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cette effrayante progression. Qa*ont-eUes produit ces mœurs, depuis dix ans? Elles ont servi à porter de 150 à 480 le nombre des députés fonctionnaires de la Chambre, et voilà tout. Que si vous ajoutez à ce chiffre celui des députés qui, n*étant pas encore fonctionnaires, veulent le devenir, voua arriverez bientôt à ce résultat, que le budget sera voté par ceux qui le dépensent. Je viens de parler de la corruption ; parlerai-je de llntimidation? Lorsque vous prenez un député fonctionnaire et que vous le destituez avec éclat, ainsi que vous venez de le faire, pour avoir voté silencieusement, selon sa conscience, ne donnez-vous pas à vos préfets un exemple à suivre? Ce que vous avez fait contre un député votant librement , ne sont-ils pas autorisés, et encouragés même, à le fkire contre l'électeur qui se permet, lui aussi, de désobéir dans le choix d*un député? (A gauche : Très-bien l Voilà le fait.) Mais les conséquences de ce système ne devaient pas s*arrêter là : la corruption par les places a amené et provoqué la corruption par Pargeat. (Ici je faisais allusion à l'élection de Quimperlé, ouvertement achetée à prix d'argent et que la Chambre venait d'annuler.) Ces deux corruptions étaient filles du même système : un jour elles se sont trouvées face à face et se sont livré cet ignoble combat qui vous a inspiré un si profond dégoût. (Très-bien! très4)ien ! ) Les censures de Topinion contre de tels faits sont devenues impuissantes : elles aboutissent tout au plus à forcer ceux qui se livrent à ces actes coupables à y mettre plus de réserve et plus d'habileté; mais lorsque se traduisent à cette tribune ces dénonciations de la pudeur publique, elles rencontrent invariablement dans cette Chambre les mêmes votes approbatifs. Alors une sorte de fatigue et de dégoût s'empare des esprits : les uns se résignent, les autres se condamnent au silence; d'autres, et ils sont toujours nombreux, se mettent à chercher des explications et des excuses à des faits qu'ils ne peuvent empêcher , et alors se forme peu à peu la théorie de la corruption ! N'estnil pas bien naturel, dit on, que l'électeur se préoccupe de ses intérêts? et, si le gouvernement est complaisant pour lui, ne faut-il pas à son tour qu'il fasse quelque chose pour son bienfaiteur? Tout cela parait légitime et naturel. C'est ainsi que peu à peu la consdence publique se pervertit, que le sens moral s'affaiblit dans le pays. (Vif assentiment à gauche.) Ceci ne nous regarde pas seulement, nous, oppo-
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sition; mais les députés conservateurs peuTent eta-mémes en être atteints. Il en est plus d'un qui en a déjà fait l'épreuve, et qui , après une carrière entière de dévouement et de persévérance , a été brisé avec mépris et sacrifié à des hommes à dévouement plus jeune, plus ardent et dont on espérait tirer plus de profit. {A gauche : Très-bien ! très-bieni) J'ai entendu, à ce siijet, ce raisonnement formulé par M. Guizot : « Cet échange de services entre l'électeur et le député ne constitue, selon lui, qu'un patronage dont il faut se féliciter, bien loin de s'en plaindre. » Messieurs, c*est faire une étrange confusion entre les choses les plus différentes. Oui, il a existé chez les Romains un patronage qui a pu être pour ce peuple une cause de puissance; mais ce patronage s'exerçait sans dégrader ni les patrons ni les clients : il consistait pour le patron à précéder ses clients an combat, à leur donner l'exemple de tous les dévouements, à défendre leurs libertés communes, à les couvrir de sa protection contre toute oppression. Ah 1 je comprends un tel patronage : il avait sa grandeur; il a pu trouver place même dans une société puissante et libre; et cependant, comme il est dans les condiUons des choses humaines de s'altérer avec le temps, ce noble patronage a fini par dégénérer et par s'éteindre dans le servilisme de l'empire. (Très-bien l très-bien I) Un autre patronage plus moderne, plus près de nous, a aussi sa force : quand les barons de l'Angleterre scellèrent de leur sang sur les champs de bataille la grande Charte de leurpays; quand on a vu leurs successeurs, fidèles à cette glorieuse tradi* tion^ se placer à la tête de toutes les nobles entreprises, ne déserter jamais la cause des garanties communes, mais se montrer les premiers à les dcfendre de leur bourse et même de leur sang, ahl on peut revendiquer avec orgueil un pareil patronage. Mais comment établir quelques similitudes entre un pareil patronage et cette sollicitation obscure qui s'exerce par l'intermédiaire d'un député et qui ne lui coûte que des votes complaisants? Certes, ce n'est ni avec leur fortune ni avec leur sang que ces patrons, d'une étrange et nouvelle espèce, satisfont leurs clients : c'est tantôt avec une place donnée aux dépens de vieux serviteurs, tantôt avec une grâce accordée aux dépens de la justice, ou avec le signe de l'honneur accordé aux dépens de l'honneur. (Trèsbien ! très-bien I) Je ne peux voir là ni patronage ni aristocratie digne de ce nom : je n'y trouve pas autre chose qu'une
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exploitation ignoble et qu'une association d'intérêts bas et égoïstes. (Nouvelle approbation à gauche.) Il vient un joar, dont la misère publique est presque toujours le précurseur, un jour où le gouvernement a besoin de toutes les forces morales du pays pour résister; ce jour-là, qu'est-ce qui lui répond? Tégoîsme et le calcul. Or, l'égoïsme et le calcul sont toujours merveilleusement inspirés, non pour prévenir les révolutions, mais pour les devancer et les exploiter. (A gauche : Très-bien !) Ce n'est pas, croyez-moi, au moment de la catastrophe, quand. l'insurrection frapperait à ces portes, qu'il serait temps de s'occuper de réforme : alors il serait trop tard. C'est maintenant, alors que vous êtçs encore calmes et libres dans vos délibérations, qu'il faut aviser et aviser sérieusement à détendre la situation par la réforme si modérée que nous vous demandons.
Le projet de réforme fut repoussé à la majorité de 252 voix contre 154; mais, indépendamment de l'intimidation exercée sur un grand nombre de fonctionnaires, cette majorité était due surtout à la promesse que les ministres avaient faite lors des élections d*appuyer eux-mêmes la réforme.
Aussi, lorsque Taide de camp de Louis-Philippe courut aux Tuileries pour annoncer à son maître le résultat du scrutin, il crut devoir ajouter qu'un certain nombre de députés n'avaient rejeté la proposition de réforme que sur la promesse que les ministres avaient faite d'apporter eux-mêmes à la Chambre une réforme qui leur serait propre. Ah! ils ont dit cela, mes ministres, s'exclama le roi ; mais, moi, je nai rien promis: jamais je ne consentirai à une réforme/ Tenez-le^ vous pour dit.
Ce vote fut le dernier coup porté à notre monarchie de Juillet; il fut dès ce moment démontré pour le public qu'il n'y avait plus aucun progrès, aucune amélioration à attendre du jeu libre et régulier des institutions, et les idées de révolution commencèrent à se répandre.