‹ Mémoires posthumes (volume 5)Chapitre 51 sur 57 · CHAPITRE Xy · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xy

RfiVOLTJTION DU 24 FÉVRIER 1848

En même temps que les passions populaires s'exaltaient ainsi, à la suite de ce cruel incident, le découragement gagnait les régions supérieures du pouvoir : M. le comte Mole se déclarait impuissant à former un cabinet qui pût traverser une pareille crise ; M. Thiers, appelé à son tour, n*hésitait pas à reconnaître qu'il ne pouvait rien sans moi, et le roi, après avoir beaucoup bataillé, se décidait enfin à m'appeler pour, de concert avec M. Thiers, composer un ministère. En même temps il persistait à désigner le maréchal Bugeaud pour commander la garde nationale de Paris et toutes les troupes de la l'* division militaire. La nouvelle en était immédiatement transmise au Moniteur pour qu'il l'annonçAt au public; il était alors de deux à trois heures du matin.

M. Thiers voulait m'avertir tout de suite, afin de mettre à profit ce qui restait de la nuit pour aviser aux mesures qui devaient préparer la journée du lendemain, et en cela il avait bien raison; malheureusement le roi| soit qu'il ne fût pas assez convaincu de rimoiinenee du danger, soit qu'il comptât encore sur

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quelque retour de la fortune, répondit qu*il avait besoin de se reposer et qu*il ne nous recevrait qu*à huit heures du matin.

Il était de trois à quatre heures lorsque je fus éveillé par mon domestique qui m'annonçait que H. Thiers, accompagné de MM. de Rémusat et Duvergier de Hauranne, m'attendait dans le salon. Je m'habillai à la hâte, et M. Thiers m'annonça que le roi nous appelait 4 former ensemble un ministère. Je répondis que j'étais prêt à me rendre aux Tuileries, et j'appris avec une vive contrariété le retard que le roi nous imposait.

En attendant l'heure du rendez-vous, nous nous rendîmes chez M. Thiers, qui nous lut une longue lettre du maréchal Bugeaud, fort peu encourageante; le maréchal se plaignait de ce que les soldats bivouaquaient dans les rues et les places publiques, depuis plus de quarante-huit heures; ils étaient, disait-il^ épuisés de fatigue, et ils manquaient de vivres et de munitions, etc.

Voulant neutraliser, autant que possible, le mauvais effet que ne manquerait pas de produire sur le peuple le nom du maréchal Bugeaud et sachant, d* ailleurs, que le général Jacqueminot avait donné sa démission de commandant de la garde nationale, nous décidâmes que nous proposerions au roi de confier ce commandement au général de Lamoriciëre.

Puis chacun de nous se chargea de s'assurer du concours de quelques hommes politiques : j'allai chez M. Billault qui, malgré l'appel chaleureux que je fis à son patriotisme, refusa d'entrer dans le futur ministère ; et enfin, vers sept heures et demie, nous nous acheminâmes, MM. Thiers, Duvergier de Hauranne, Rémusat, de Malleville, le général de Lamoriciëre, Abbatucci et moi, vers les Tuileries. Il faisait déjà grand jour. Les gardes nationaux groupés dans les

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rues et sur les places s'interrogeaient avec anxiété : nous voyant passer, ils nous demandaient ce qu'il y avait à faire? La chose la plus simple, leur répondimesnous : Vous réunir, couvrir la ville de vos uniformes et de vos armes; le pavé de Paris doit appartenir aujourihui à la garde nationale; sans quoi^ tout est perdu I II était en effet évident que le sort de la journée dépendrait de l'attitude de la garde nationale. Malheureusement cette recommandation ne pouvait s'adresser qu'à des individus isolés; elle eût produit un bien autre effet si, contenue dans une proclamation signée de nous, imprimée à trente ou quarante mille exemplaires pendant la nuit, elle avait été suivie d'un rappel général dès le point du jour.

Lorsque nous arrivâmes au guichet des Tuileries, ce ne fut pas sans surprise que nous vimes les gardes du château occupés à riposter à des coups de fusils qui étaient tirés du haut des maisons qui font face à ce guichet; quelques soldats, des pompiers au besoin, auraient suffi pour déloger et éloigner ces incommodes tirailleurs : cela n'avait pas été fait. Pourquoi? C'était là déjà un bien fâcheux symptôme.

Entrés dans la cour, le général Dumas, aide de camp du roi, vint au-devant de nous pour nous introduire : « Avez-vous ici une presse, lui demandai-je? — Non, » me répondît-il ; autre désappointement.

Enfin, nous sommes devant le roi :

« Je suis bien aise de vous voir, monsieur Odilon Barrot, je ne doutais pas de votre dévouement, etc. » Et autres banalités auxquelles je répondis en faisant observer que les événements se pressaient : « qu'on avait déjà perdu un temps précieux, et que, par tous les moyens, il fallait se mettre en communication avec la population afin de séparer l'élément réformiste de l'élément révolutionnaire; cette séparation une fois opérée, tout le reste serait facile. »

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M. Thiers se mit aussitôt à rédiger un bout de proclamation dans ce sens. « Nous vous proposerons en outre, Sire, de donner au général de Lamoricière, que nous avons amené avec nous, le commandement de la garde nationale, sous la direction du maréchal Bugeaud, bien entendu... » — Le roi, après quelques objections, nous dit : « Eh bien, arrangez cela avec Bugeaud. »

c< Il y a un autre point sur lequel nous devons insister avant tout, dit M. Thiers, c'est que Votre Majesté nous donne l'assurance de dissoudre la Chambre, sinon immédiatement, au moins prochainement. — «t Oh! sur ce point, dit le roi, je n'entends prendre aucun engagement. — Mais, Sire, dit M. Duvergier de Hauranne, comment Votre Majesté comprend-elle que nous puissions nous charger du pouvoir avec une majorité qui vient de nous traiter d'aveugles ou d^ ennemis. — Quoi, réplique le roi avec un ton de sarcasme, vous avez votre réforme, monsieur Duvergier, et vous n'êtes pas content?»

M. Thiers et moi, nous insistâmes en déclarant « qu'il nous serait impossible de prendre le pouvoir si nous n'avions pas la faculté assurée de dissoudre la Chambre. »

a Non, nont » dit le roi avec obstination, et en se retirant vers son cabinet de travail où était M. Guizot, il nous ferma la porte au nez ^

Que devions-nous faire?

Dans toute autre circonstance, nous nous serions tranquillement retirés chez nous, laissant les événements suivre leur cours. Aucun de nous, cependant,

1 • Oa 8*ett beaoeoop 6toDDé de la prfisenee de M. Goiioi èhet le roi, dans ce moment : pour moi. Je trouve le fkit tfès-natnrel; tant que le nouveau ministère n'était pas form^ et, comme on le volt, il était bien loin de Télro , la place des anciens ministres était près du roi.

Là révolution. 5S7

n'en eut la pensée ; il s^agissait de bien autre chose, en effet, que de convenances parlementaires : le feu était à la maison, nous ne pouvions pas nous en aller avant d'avoir au moins essayé de Téteindre. Nous restâmes donc, et, nous prévalant du demi-consentement du roi, nous conduisîmes, M. Thiers et moi, le général de Lamoricière à Tétat-major de la garde nationale ; là, nous expliquâmes au maréchal Bugeaud que le roi nous avait autorisés à lui proposer le général de La* moricière pour commander la garde nationale sous ses ordres.

Le maréchal paraissait de fort mauvaise humeur; il nous renouvela ses plaintes sur le dénûment de ses soldats ; puis, faisant une excursion dans la politique : « Je vous dis, Messieurs, qu'il est impossible de gouverner avec la liberté de la presse. » Et il s'apprêtait à nous développer sa thèse, lorsque je l'interrompis : fc Nous reprendrons, si vous le voulez, maréchal, cette discussion en temps plus opportun ; dans ce moment, il n'y a pas une minute à perdre. Voulez-vous, oui ou non, que le général de Lamoricière commande la garde nationale de Paris? — Eh bien! faites comme vous voudrez^ » me répondit le maréchal avec un dépit mal dissimulé ^.

Nous primes alors le général de Lamoricière par le bras et le présentâmes aux officiers qui se trouvaient dans le salon d'attente, leur déclarant qu'ils devaient le reconnaître pour leur général. Puis, je dis à Lamoricière : «Prenez le premier uniforme venu et venez me retrouver sur les boulevards, où je vais me rendre. »

1. Je n'ai pas end'aatre eonTenaUon arec le maréchal dana eette jooniée, et Je ne sais par quelle hallacination il a prétendu, dans une lettre publiée par les Journaux, qull m'aurait revu à mon retour aux Tuileries. 11 me prête même tout un diseours que Je lui aurais tenu ; il fout qu'il y ait eu dans son esprit conftision de temps ou de personnes.

En descendant Tescalier, je me croisai avec le peintre célèbre Horace Vernet, colonel d'état-major de la garde nationale, qui venait de parcourir tous les postes des quartiers voisins.

« Que se passe-t-Uf lui demandai-je. — Je viens (fan" noncer, me répondit-il, au poste du Théâtre-Français que M. Tkiers était chargé de former un cabinet. Voyant que cela ne produisait pas V effet que f en espérais, je vous ai nommé, St. Odilon Barrot, et ils n'ont pas voulu me croire. Je leur ai lu le Moniteur de ce matin. — Odilon Barrot et le maréchal BugeaudI se sont-ils écrié. Allons donc y cela ne peut pas aile}' ensem ble ; on se moque de nous! . . . -— Eh bien^ puisqu'ils nont pas voulu vous croire, lui disje, ;> vais aller leur parier moi-même. »

J'étais suivi de quatre à cinq députés de mes amis. H. Thiers voulut se joindre à nous : « Bestez iciy lui dis-je en riant, sUl y a quelque balle à attraper, il est inutile que nous y soyons tous. D'ailleurs, le roi aura besoin de vos conseils; seulement, et pendant que je vais tâcher de faire entendre raison à la population, défendez-vous ici. »

La vérité est que H. Thiers eût été plus gênant qu'utile dans la campagne que j'allais faire sur les barricades ; il resta auprès du roi, avec MM. de Rémusat et Duvergier de Hauranne, jusqu'au dénouement : je ne le revis plus de la journée.

Sur ce, je sortis par le guichet de la rue de Rivoli avec le petit groupe d'amis qui m'entourait : MM. Abbatucci, Quinette, de Beaumont, ChamboUe, Havin, Horace Vernet, en faisaient partie ; il était alors environ neuf heures et demie. Le général de Lamoricière nous rejoignit plus tard sur les boulevards.

La première barricade que nous rencontrâmes était bien rapprochée des Tuileries, car elle barrait la rue de l'Échelle, qui est à deux ou trois cents pks au plus du guichet par lequel nous étions sortis. Autre sujet

d*étonnement. Comment, en effet, le maréchal Bugeaud, avec les troupes dont il disposait, avait-il laissé cerner les Tuileries de si près? Nous nous avançâmes vers la barricade ; mes amis me nommèrent en criant : Vive la ré formel,,. Alors les hommes armés qui gardaient cette barricade vinrent à nous, poussant à leur tour le cri de : Vive la réforme/,,, et nous passâmes outre.

Ce premier succès était de bon augure. Nous arrivâmes ainsi en remontant la rue Sainte-Ânne jusqu'au boulevard des Capucines: là stationnait un régiment d'infanterie qui, au lieu de se garder militairement, était confondu pêle-mêle avec une foule de curieux qui Tentourait: les officiers, aussitôt qu'ils nous aperçurent, vinrent à nous; ils paraissaient livrés à la plus pénible incertitude ; ils avaient reçu Tordre de ne pas tirer et ne savaient que faire : cet ordre avait été donné dès sept heures du matin, c'est-à-dire avant notre arrivée aux Tuileries. Je suis loin de l'incriminer : dès qu'on avait pris le parti de céder, il fallait bien éviter tout ce qui aurait pu de nouveau exaspérer la population ; mais alors on aurait dû retirer les troupes et ne pas les laisser dans une inaction forcée et en contact avec la population, en même temps qu'on aurait appelé pour les remplacer toute la garde nationale. Le malheur de cette journée, c'est qu'on n'a su faire ni la paix, ni la guerre.

Nous n'avions pas d'ordre à donner ; nous ne pûmes que dire à ces officiers que nous allions annoncer à la ' population le triomphe de la réforme et que nous espérions par là prévenir tout conflit. La foule était compacte et nous avancions difficilement : des gardes nationaux se mirent en devoir de nous frayer un passage et formèrent devant nous une espèce d'avantgarde.

Sur le boulevard Montmartre, un peu au-dessus de

la rue de Richelieu, était une batterie d'artillerie légère : les caissons étaient ouverts et des hommes du peuple, des enfants surtout, y prenaient à pleines mains des gargousses; les officiers laissaient faire et affectaient de regarder d'un autre côté : cette batterie faisait partie sans doute des renforts envoyés de Vin* cennes. Comment le ministre de la guerre, ayant eu toute la nuit pour faire arriver cette batterie à sa destination, Tavait-il dirigée en plein jour par les boulevards oii elle devait infailliblement être interceptée par rinsurrection?

Plus loin, sur le boulevard Poissonnière, à la hau* teur du bazar, recommençaient les barricades, et à mesure que nous avancions, une plus grande exalta* tion se remarquait dans la foule. Cependant lorsque notre groupe pacificateur aborda la barricade qui barrait toute la largeur du boulevard et était surmontée d'hommes prêts à faire feu, la confiance avec laquelle nous nous présentions, les cris de ; Vive la réforme/ poussés par les gardes nationaux qui marchaient devant nous, mon nom proclamé par la foule, prévinrent les hostilités ; des cris sympathiques répondaient aux nôtres, des mains nous furent tendues et m'aidèrent à monter sur la barricade, du haut de laquelle j'adressai à ces hommes quelques paroles inspirées par la situation, paroles qu'il me serait bien difficile de reproduire, mais qui répondaient à ce qu'il pouvait y avoir de légitime dans la passion des insurgés, car ils se mirent immédiatement à démolir la barricade. Toutefois, il y avait parmi eux de ces fanaltiques qui éprouvaient visiblement une sorte de rage en voyant que je venais leur arracher les chances d'une révolution au moment où elle allait éclater. Du premier coup d'œil, je distinguai ces hommes de tous les autres à leurs regards sinistres. Je m'avançai alors vers eux, et au moment où ils saisissaient leurs

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-armes, je leur tendis la main en lem* souriant : il arrivait toujours qu'après un moment de surprise et d'hésitation leurs mains serraient la mienne. J'ai reçu depuis bien des lettres, dans lesquelles tels et tels se sont vantés de m' avoir sauvé la vie. Je ne refuse certes pas ma reconnaissance à tous ces prétendus sauveurs; mais je persiste à croire que je n'ai pas couru un danger sérieux dans cette journée.

Je me rappelle les paroles qu*un de ces hommes m'adressa sur la barricade même, au moment où il paraissait se rendre à mes exhortations : — « Nous te connaissanSy Barrot; tu es un brave et honnête citoyen; tu as toujours défendu le peupk, tu nous assures que la réforme a triomphé/ On te trompe comme on t'a trompé en 1830 1» — Je lui donnai un énergique démenti. Mais Louis- Philippe, par ses déclarations réitérées, même en Angleterre, et reproduites par ses panégyristes, semble avoir voulu justifier les défiances de cet ouvrier.

Arrivés à la porte Saint-Denis, nous trouvâmes, à notre droite, au débouché de la rue de ce nom, une barricade formidable qui s'élevait jusqu'au premier étage des maisons; elle était surmontée de drapeaux rouges : c'était la société des Droits de l'Honyne qui l'avait dressée et qui la défendait. Ceux qui la gardaient ne répondirent que par un silence de mort aux acclamations de la foule qui m'entourait; aucun d'eux, ainsi que cela était arrivé pour les autres barricades, ne s'avançait vers moi ; mais rien, non plus, n'annonçait qu'on s'opposerait à notre passage. Que faire?... franchir cette barricade et nous engager dans la rue Saint-Denis pour nous rendre à l'Hôtel de ville. Mais, après nous avoir laissé passer, ces hommes que nous avions devant nous, et qui évidemment voulaient autre chose qu'une simple réforme, nous laisseraient-ils pousser plus avant et ne s'opposeraient-ils pas, dans tous les cas, à notre retour? Et alors toute action,

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toute influence de notre part ne se trouverait-elle pas paralysée? Ces réflexions, faites rapidement, nous décidèrent à rétrograder. Aussi bien, notre principal but était atteint; nous avions, autant qu*il était en nous et dans une partie considérable de Paris, prorlamé le triomphe de la réforme et annoncé à la population qu'il n'existait plus de cause sérieuse à un conflit*.

Au retour, nous trouvâmes que les barricades qui interceptaient les boulevards avaient disparu; les régiments eff*ectuaient leur retraite sur la place de la Concorde, la foule était devenue immense; le cercle de gardes nationaux qui me protégeait était impuissant à la contenir; on me fit monter sur un cheval que le général de Lamoricière avait fait approcher, et plusieurs cordons de gardes nationaux se tenant fortement par le bras formèrent autour de moi comme une digue contre cette masse d'hommes qui me suivaient. C'est avec ce cortège que je parcourus toute retendue des boulevards depuis la rue Saint-Denis jusqu'à la place Vendôme. La marche était lente, souvent interrompue, et cependant les mêmes acclamations qui m'avaient accueilli jusqu'alors éclataient sur mon passage : Vive Barrot l Vive la réforme I A bas les ministres! Vengeance pour nos frères lâchement assassinés/ Tels étaient les cris qui partaient de cette foule. Jusquelà, pas un cri de : Vive la République ; rien qui annonçât une révolution. Seulement, Emmanuel Arago, Tavocat, parvint à s'approcher de moi, à la hauteur

1 . J'ai lu dans quelques publications, faites par des gens trèsmal inrormés, qu^il y aurait eu sur ce point une sorte de conflit: que j'aurais été bousculé et sauvé par la garde nationale. — 11 n'jr a rien de vrai dans ce récit : il n*y eut ni cri, ni dcte d*hofliIité, et encore moins de conflit sur ce point, et c'est bien librement, et après en avoir délibéré entre nous, que nous nous décidâmes à revenir sur

de la rue de la Paix, et à demi-voix me dit ces paroles: « Avant ce soir, t abdication du roi; sinon, une révolution! » — Je n'attachai pas alors une grande importance à cette communication.

Nous étions arrivés près de la place Vendôme; je me laissais entraîner par ce vaste et irrésistible courant d'hommes , épuisé de fatigue et hors d'état de le diriger, lorsqu'un cri formidable poussé par la foule : uAux Tuileries/ aux Tuileries L., » vint tout à coup m'éclairer sur la situation ; je vis les conséquences de ma rentrée aux Tuileries à la tète de cette masse armée. Sorti du cabinet du roi avec la mission d'apaiser l'insurrection, je ne pouvais, sans manquer à l'honneur, venir à la tète de cette même insurrection imposer l'abdication de Louis-Philippe; et c'était au moins cela que cette foule aurait exigé. Je me penchai vers les gardes nationaux qui conduisaient mon cheval et leur dis avec vivacité : « Non, non, mes amis, pas aux Tuileries; vous le voyez, je suis épuisé, et puis fai besoin de rentrer chez moi pour rassurer ma femme/ Je demeure rue de la Ferme-des-Mai/iurins. » Ces braves gens me comprirent, ils détournèrent mon cheval, et au lieu de lui faire traverser la place Vendôme, ils le dirigèrent par la rue des Capucines, vers la rue de la Ferme-des- Mathurins, où je demeurais : la foule suivit en partie cette direction, et, après avoir inondé ma rue comme une avalanche, pénétra dans ma maison. Une femme la précédait portant un drapeau tricolore qu'elle vint planter sur une de mes fenêtres, pendant que des hommes, à l'aide d'une échelle, appendaient au commencementde la rue cet écriteau qui s'y remarquait encore quelques mois plus tard, et sur lequel étaient tracés ces mots : Rue du Père du peuple. Triste témoignage d'une faveur populaire de quelques instants.

Pendant que les gardes nationaux faisaient évacuer ma maison, et que la foule s'écoulait peu à peu^

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je me hâtai de sortir pour me rendre aux Tuileries en passant par le ministère de Tintérieur que M. Duchâtel avait abandonné depuis le matin; H. de Malleville, qui s'y était installé avec quelques-uns de nos amis, m'y appelait par des avis pressants.

Dans ma voiture, étaient Garnier-Pagès , Havin, Abbatucci et Biesta; MM. Pagnerre et Degouve- Denuncques, ne trouvant plus de place dans Tintérieur, étaient montés sur le siégea côté du cocher : je donne ces détails pour montrer quelles étaient alors les dispositions du parti républicain dont les chefs se réunissaient ainsi à moi et me répétaient que tout ce qu'ils désiraient, c'était la proclamation de la duchesse d'Orléans comme régente, et qu'ils étaient si éloignés de vouloir la république que, « 8*ils favaient dans leurs mains^ ils se garderaient bien de les ouvrir. » Et en cela ils avaient bien raison, même dans l'intérêt de leurs vues d'avenir; l'événement ne l'a que trop prouvé. Ma voiture ayant été reconnue fut aussitôt entourée de la foule qui la suivit en poussant toujours les mêmes cris. En traversant la place de la Concorde, je trouvai les troupes massées sur cette place. On battit aux champs, et les rangs s'ouvrirent. Un général se présenta à la portière de la voiture, c'était le général Bedeau; ce général savait donc qui j'étais et où j'allais.

Arrivé dans la cour du ministère de l'intérieur, j'adressai du haut du perron à la foule l'exhortation de ne pas laisser compromettre par l'anarchie la victoire que la cause de la liberté venait de remporter. Mes paroles furent accueillies par des cris d'approbation.

Je trouvai au ministère un grand nombre de donneurs d'avis, véritable cohue qui s'agitait sans utilité ; je dois cependant faire une distinction : parmi ces officieux était le général Oudinot qui m'offrit de se mettre à la tête de la 10* légion, offre que j'acceptai

aussitôt, mais qu'il ne put mettre à exécution. Je me dégageai de cette foule et me retirai dans le cabinet du ministre où je signai à la hâte des dépêches télégraphiques pour rassurer les départements. « J'y annonçais que Tordre un moment troublé dans Paris allait être rétabli, grâce au concours de tous les bons citoyens. » Puis J'envoyai à rHdtel de ville flIH. Garnier- Pages, de Malleville et de Beaumont pour en prendre possession. Cela fait, je sortis du ministère de Tintérieur et me rendis aux Tuileries, ayant soin de passer par une porte de derrière qui donne rue de Bellechasse, afin d'éviter d'être suivi par la foule qui encombrait les cours du ministère.

Mais, en mon absence, de bien graves événements s'étaient accomplis aux Tuileries : la nouvelle de l'accueil qui m'était fait sur les boulevards, la démolition des barricades à ma voix y avaient d'abord porté quelques lueurs d'espérance qui avaient bientôt fait place à une véritable panique. Le roi ayant cru devoir monter à cheval et sortir dans la cour du Car* rousel fut accueilli, par les gardes nationaux qui s'y trouvaient, aux cris de : Vive la réforme l cris que, dans sa préoccupation, il prit pour des manifestation? hostiles à sa personne, et il rentra découragé*. Quelques instants après, une vive fusillade se fit entendre du côté de la place de la Concorde ; elle provenait du conflit qui s'était engagé entre un poste de gardes municipaux et les insurgés ; un aide de camp envoyé sur les lieux et aveuglé par la peur en rapporta des nouvelles sinistres : le peuple, disait-il, était prêt à forcer les grilles des Tuileries. Ce rapport exagéré causa un moment de trouble et de confusion ; on par-

1. Des gens de l'intimité du roi m*oot assuré que ce prompt retour tenait à une drconstanee toute particulière : Louis-Philippe portait un bandage qui s'était dérangé et ne put être remplacé , oe qiii ne lui permit plus de remonter à ehevaL

lait déjà de préparatifs de départ. Puis vinrent «es porteurs de nouvelles alarmantes et les donneurs d*avis : c'était d*abordM. Crémieux qui annonçait que mon nom aurait seul assez de pouvoir sur le peuple pour le désarmer, et alors le roi, à Tinstigation de M. Thiers lui-même, faisait une ordonnance pour me nommer président du conseil. Mais, formaliste jusqu'au bout, à défaut de ministre en exercice, il envoya chercher le général Trézel , ministre de la guerre , pour contre-signer cette ordonnance que, du reste, je n'ai jamais eue en ma possession, et dont on n'a pas retrouvé la trace au château. C'était ensuite H. Emile de Girardin qui venait déclarer que l'abdication du roi était devenue nécessaire pour prévenir une révolution plus radicale.

On se battait , en effet, en ce moment aux portes mêmes du Louvre, car pendant que je parcourais les boulevards, une masse d'insurgés composée surtout des sociétés secrètes s*était portée par l'intérieur des rues sur le Palais-Royal, où elle n'avait rencontré qu'unerésistance insignifiante. Mais, arrêtée par le poste des gardes municipaux qui s'étaient retranchés dans leur corps de garde du Château-d'Eau, la lutte s'était engagée sur ce point avec un grand acharnement. Les gardes municipaux tirant à bout portant sur cette foule compacte y faisaient de nombreuses victimes ; la fureur des assaillants en redoublait. Vainement, le brave général de Lamoricière seul, sans escorte, étaitil accouru pour s'interposer entre les combattants et faire cesser le feu. Un coup de fusil l'avait abattu de son cheval, et sans le secours d'un de ses anciens zouaves, il eût infailliblement péri.

La fusillade était trop rapprochée du château pour qu'on ne l'entendît pas ; les troupes restaient cependant inactives. Le vieux maréchal Gérard fit à son tour une tentative de pacification, il sortit une branche

d'olivier à la main, mais ne fut pas plus heureux que ne Favait été le roi.

C'est alors que Louis-Philippe, cédant aux instances de ses fils, le duc de Nemours et le duc deMontpensier, se décida, malgré la résistance de la reine, à signer son abdication ; et, ce que Thistoire lui reprochera, il ne donna, dans ce moment si critique, aucun ordre et ne prit aucune mesure pour assurer la transmission de son pouvoir.

J'ignorais tous ces faits, et ce n*est qu'en sortant du ministère que, voyant le régiment de cavalerie caserne au quai d'Orsay rentré dans ses quartiers, j'appris du colonel de ce régiment que le roi venait d'abdiquer, et que les troupes n'avaient reçu d'autre ordre que celui de rentrer dans leurs casernes.

Je courus alors plutôt que je ne marchai vers le château : je sentais que le montent était venu de tout risquer pour essayer de tout sauver.

La cavalerie débouchait au galop par le guichet du Pont-Royal ; j'essayais de me glisser entre les chevaux pour pénétrer dans le château, lorsqu'un aide de camp du prince de Joinville, M. Hernoux, officier distingué de marine et député, voyant mes efibrts, me demanda où je voulais aller? « Mais, vous le voyez, je veux entrer au château, je n'ai pas un moment à perdre. — Vous ne savez donc pas, me dit-il, qu'on se tire des coups de fusil? — Que m'importe... il faut que j'entre à tout prix et que je trouve la duchesse d'Orléans à l'instant même. Vous qui êtes de la maison, chargez* vous de faire approcher une voiture ou des chevaux de selle. » Et sur ce, nous pénétrâmes dans la cour qui était alors à peu près déserte. Pendant que la cavalerie évacuait par les guichets latéraux, l'infanterie, suivie de quelques pièces d'artillerie, était sortie par le guichet du milieu et accompagnait le roi. Deux petits fiacres avaijsnt été envoyés à la grille du pont

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tournant; la famille royale y montait, et, sous la protection d*une escorte de cavalerie, elle se dirigeait vers Saint-Cloud. Il ne restait plus au milieu de la cour lorsque j'y entrai qu*un groupe d'officiers supérieurs : je m'en approchai et leur demandai, avec autorité, où était madame la duchesse d'Orléans. L'un d'eux me répondit qu'il croyait qu'elle s'était réfugiée au pavillon du pont tournant, originairement dit le pavillon du roi de Rome, J'y courus, je priai H. Hemoux, qui était connu de tous les serviteurs, d'entrer dans ce pavillon et de dire à la duchesse avec quelle impatience je l'attendais, pour la conduire à l'Hôtel de ville. J'étais au bas de la terrasse, près d'un tas de sable sous lequel était enseveli le corps d'un de mes collègues, H. JoUivet, qui venait d'être tué en voulant s'interposer entre le peuple et les soldats; après quelques moments d'une attente anxieuse, je vis sortir H. Hernoux, qui m'annonça qu'il avait fouillé luimême toutes les pièces du pavillon du haut en bas, mais en vain, que la duchesse n'y était certainement pas.

Désespéré de ce contre-temps, je priai BIM. Havin et Biesta qui m'accompagnaient de rester en ce Keu et à cette place ; dès qu'ils auraient découvert la duchesse d'Orléans, de me faire avertir au ministère de l'intérieur où je retournais ; mais je recommandai surtout qu'on ne la conduisit pas à la Chambre : je sentais que, plus impopulaire que le ministère lui-même, cette chambre ne pouvait rien protéger, et je ne me trompais malheureusement pas.

Voici maintenant ce qui était advenu lors du départ du roi : je tiens ces détails de la bouche même de madame la duchesse d'Orléans, qui me les a retracés, lorsqu'en 1853, me trouvant à Ghamounix et sachant qu'elle prenait les bains de Saint-Gervais, en Savoie, j'allai lui porter mes hommages.

LA mlYOLUTION. 531^

Au moment ou le roi s'éloignait, la princesse lui ayant demandé ses ordres en avait reçu cette réponse : Je n'ai plus (Tordres à donner. Le duc de Nemours est régent; c'est à lui quil faut vous adresser. Sur quoi la duchesse, ne prenant conseil que de son dévouement de mère et de son courage, s*était retirée avec ses enfants dans son appartement, et là, placée en face du portrait du duc d*Orléan$, était résolue à attendre les événements. C'est dans cette situation que H. Dupin serait venu la trouver et lui dire que j'étais à la Chambre et que je Tavais chargé de Ty conduire; ce qui la décida à Ty suivre.

Lorsque mes amis MM. Havin et Biesta virent s'avancer, à travers les Tuileries, la duchesse au bras de M. Dupin, ils Tabordèrent et s'acquittèrent de ma commission, ils lui dirent que j'avais expressément recommandé qu'on ne la conduisit pas à la Chambre. M. Biesta ajouta même : a Savez-vous monter à cheval. Madame? — Oui, certainement, répondit cette courageuse femme, et même si on ne trouve pas une selle de femme, qu'on démonte un de ces dragons, je monterai son cheval.

— Ce sont des folies, s'écria M. Dupin ; votre place est à la Chambre où votre régence va être proclamée. » Et il entraîna la mère et les enfants au palais Bourbon. Le duc de Nemours la rejoignit à ce moment; la foule qui remplissait la place de la Concorde fit entendre sur leur passage les cris de : vive la duchesse d'Orléans. Les mêmes cris eussent probablement accompagné cette princesse à l'Hôtel de ville.

Encore si le duc de Nemours, qui restait le commandant général des troupes, se fût abouché avec le général Bedeau et lui eut donné les ordres nécessaires pour protéger la Chambre, ce dernier asile de la famille? Mais rien de cela ne se fit. Le prince ne pensa

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pas même à se mettre en rapport avec les troupes et leur général ; ce qui manquait à ce prince, d'ailleurs doué de si nobles qualités, c'était la confiance en luimême et le don de Tinitiative.

Pendant ce temps les insurgés avaient emporté le poste du Palais-Royal, après y avoir mis le feu, et se précipitaient sur la place du Carrousel, menaçant les Tuileries ; il est constaté qu il y eut alors, de leur part, un moment d'hésitation ; ils ne pouvaient croire à un si facile triomphe. Sur la sommation d*un officier de la garde nationale, ordre fut donné de leur ouvrir les portes des Tuileries, et alors ils inondèrent le palais.

En un instant les appartements du roi furent envahis et saccagés, les objets d'art détruits, les papiers dispersés : c'est avec beaucoup de peine que quelques élèves de l'École Polytechnique mêlés aux insurgés purent sauver les diamants de la couronne. Le trône arraché de son estrade fut traîné à travers les boulevards et brûlé au pied de cette même colonne élevée en commémoration de la révolution de juillet.

Mais ce qui est bien remarquable, c'est qu'au milieu de ce tumulte aggravé par l'ivresse, car les caves du château avaient été vidées tout d'abord, pas un meuble ne fut dérangé dans les appartements du duc d'Orléans. Il y avait eu chez tous ces hommes comme un accord tacite pour respecter ce qui avait appartenu à ce prince ; il semblait que les ouvriers de Paris voulussent, dans cet instant, acquitter leur dette de reconnaissance envers celui qui avait songé à eux dans son testament.

J'ai visité moi-même ces appartements un ou deux mois après la révolution de février, et j'y ai trouvé toutes choses en place et rangées comme au moment où la princesse les avait quittées. Sur une table de travail, était encore ce bouquet qu'elle portait au moment où elle avait reçu la nouvelle de la mort de

son mari ; cette chère relique était restée intacte à sa place.

Retournons à la Chambre. Conformément à son ordre du jour de la veille, elle s'était réunie dans ses bureaux, pour y discuter notre acte d'accusation, la séance publique ne devait s'ouvrir qu'à deux heures seulement. Mais tout était bien changé depuis la veille; il ne s'agissait plus pour la majorité de repousser nos accusations par un vote triomphant; non-seulement les ministres accusés n'étaient plus, mais le roi lui-même avait abdiqué. Un grand nombre de députés s'étaient réunis dès midi dans les salles d'attente ; ils firent venir M. Sauzet qui monta au fauteuil et ouvrit la séance. II était environ midi et demi. Où est Barrot? où est Barrot? disait-on de toutes parts ; et les conservateurs eux-mêmes ne s'y épargnaient pas. Ils avaien^ bien raison de compter sur mon dévouement quand même; malheureusement ils y recouraient trop tard et lorsque tous les points d'appui me manquaient.

Il est bien à regretter, puisque ma présence était jugée si nécessaire, que pas un de mes collègues, dont plusieurs savaient que j'étais au ministère de l'intérieur, ne se soit avisé de m'y envoyer chercher tout de suite. Il y eut encore là un temps précieux de perdu.

Comme on ne peut pas retracer cette fatale séance du 24 février plus fidèlement que ne l'a fait le Moniteur lui-même, je le laisserai parler, me bornant à compléter par mes souvenirs les épisodes qui se sont passés en dehors de la séance.

Une vive agitation, dit le Montreur, règne dans TAssemblée, dont tous les membres paraissent gravement préoccupés. Le nom de M. Odilon Barrot qui, dit-on, a été nommé président du conseil, est prononcé par beaucoup de membres qui semblent étonnés de son absence. — Le bruit se répand de l'abdication du roi en faveur du comte de Paris, sous la régence de madame la duchesse d'Orléans. Un mem-

t4A MÉMOIRES D'ODILOM BARROT.

bre demande que rAssemblée se déclare en permanence.

Jf. Sauzet élude , en disant que la séance durera tant qu'il ne la lèvera pas. A une heure et demie on annonce que la duchesse d'Orléans et le comte de Paris vont se rendre à la séance. Au même instant, en effet, la duchesse entre, tenant le comte de Paris d'une main et le duc de Chartres de l'autre. — De vives acclamations parties des divers cdtés de l'Assemblée l'accueillent. La duchesse et ses enfants prennent place sur des sièges qu'on a disposés à la hâte dans l'hémicycle au pied de la tribune. Le duc de Nemours accompagne la duchesse; plusieurs officiers et des gardes nationaux en uniforme lui servent d'escorte. Un certain nombre de personnes étrangères à la Chambre entrent aussi dans la salle et se tiennent debout dans les deux couloirs. Une grande anxiété se peint sur toutes les physionomies.

M. Lacrosse appelle à la tribune M. Dupin, qui vieot d'amener le comte de Paris dans la Chambre.

M. Dupin, Je n'ai pas demandé la parole.

Voix nombreuses. Parlez! parlez 1...

M. Dupin, à la tribune. Le roi a abdiqué et transmis le pouvoir au comte de Paris avec la régence de la duchesse d'Orléans. (Mensonge officieux : le roi avait formellement maintenu la régence du duc de Nemours.) Cris nombreux : Vive le roi ! vive la régente ! (Les centres faisaient alors bon marché de leur loi de régence.)

Pkisieurs membres. M. Barrot^ M. Barrot.

Jf. Dupin, de sa place. Il me semble que la Chambre, par ses acclamations unanimes, vient d'exprimer un sentiment non équivoque et qui doit être constaté.

Plusieurs membres de la gauche extrême. Non, non; attendons M. Barrot. — Un gouvernement provisoire!...

M. JOuptn. Je demande qa*en attendant l'acte d'abdication qui nous sera probableihent remis par M. Odilon Barrot (autre erreur, je n'avais jamais eu entre les mains cet acte d'abdication ^ ), la Chambre fasse inscrire au procès-Terbal les acclamations qui ont accompagné ici et salué

1. Bans U précipitation et le troable de la fbite du roi, cet acte éUlt reité aur la Ubie où U avait été rédigé et «igné : il éUiC, aa moment où pariait M. Dopin, entre les maina dei Inaoïigét; le sieur Lagraage t^en Ikiiaii un trophée.

dans cette enceinte le comte de Paris comme roi des Français, la duchesse d'Orléans, sa mëre^ comme régente, sous la garantie du vœu national. (Oui! ouil bravos. — NonI non 1 vive et universelle agitation.)

Le Président. 11 me semble que la Chambre par ses acclamations unanimes... (Approbation aux centres. — - Récla* mations à gauche et à droite et de la part des spectateurs étrangers qui garnissent les couloirs.)

Jlf. Dtipîn. Je constate avant tout les acclamations du peuple et de la garde nationale.

M. Marie demande la parole et monte à la tribune; il ne peut se faire entendre.

Jlf. de Lamartine demande que^ par respect et pour l'Assemblée et pour la personne de la princesse, la séance soit suspendue. ( Non 1 non ! — Oui 1 oui I )

Le Président annonce qu'il va suspendre la séance, ju9> qu'à ce que la duchesse et le nouveau roi se soient retirés. ( Non 1 non ! )

Ce n'est pas la duchesse et son fils qui étaient déplacés dans Tenceinte législative; ils étaient là, sous régide des représentants de la nation. C'étaient les étrangers qui, sans faire partie de TAssemblée, avaient la prétention de siéger et de se mêler au débat. H. Sauzet aurait dû, en effet, suspendre la séance, mais pour faire sortir ces intrus et prévenir leur retour par une consigne sévère, au lieu de sommer cette auguste princesse et ses enfants de quitter le dernier asile qui leur restât.

Le duc de Nemours et plusieurs députés, dit le Moniteur, s'approchent de la duchesse et paraissent l'engager à se retirer. La princesse parait s'y refuser et garde sa place. (Bile était bien mieux inspirée que ceux qui la conseillaient. )

If. Lherbette. La princesse désire rester ici...— Le bruit et l'agitation redoublent.

Le Président. Tout le monde, sans distinction, doit comprendre qu'en présence d'une auguste princesse et de ses fils, le silence et le respect sont le devoir de tous I {Bruits

divers. M. Marie occupe toujours la tribune. ^> La duchesse et ses enfants restent dans rhémicycle.)

Le général Oudinot, Si la princesse désire se retirer, que les issues lui soient ouvertes; que nos respects Tenlourent, comme elle était entourée tout à l'heure des respects de la ville de Paris : accompagnons-la où elle veut aller. (Interruption.) Si elle demande à rester dans cette enceinte, qu'elle y reste, car elle sera protégée par notre dévouement. ( Très-bien !) ( Nobles paroles qu'on aime à trouver dans la bouche de ce général qui passait cependant pour avoir dea affections légitimistes, mais qui n'écoutait, dans ce mo« ment, que son patriotisme.)

Le Président. La première mesure à prendre c'est d'inviter toutes les personnes étrangères à la Chambre à sortir de l'enceinte. (Non ! noni) La Chambre ne peut pas délibérer ainsi, par respect pour la Constitution. Veuillez vous retirer. A ce moment la duchesse semble céder aux invitations qu'on lui réitère; elle monte les degrés par l'escalier du centre, précédée du duc de Nemours et suivie de ses deux enfants ; mais elle s'arrête tout à coup et se refuse à sortir de la salle ; elle s*asseoit sur les derniers bancs, au milieu des acclamations de la Chambre presque tout entière. Les députés de l'extrême gauche restent impassibles; le nombre des personnes étrangères et des gardes nationaux augmente à chaque instant dans les couloirs.

Ainsi Tinsistance du président aboutissait à ce résultat d'éloigner la duchesse d'Orléans et ses enfants et d'augmenter le nombre des envahisseurs! Il eût été plus simple et surtout plus efficace de suspendre la séance et d'envoyer au général qui commandait les troupes sur la place de la Concorde Tordre de protéger l'Assemblée. Il y avait à cela une nécessité d'autant plus urgente que, dans ce moment, M. Sauzet recevait l'avis qu'une nouvelle colonne d'insurgés s'avançait sur le palais Bourbon. (Témoignage de M. Cerclet, secrétaire de la Chambre.) De pareils avis parvenaient également au duc de Nemours : comment ni les uns, ni les autres ne se sont-ils souvenus qu'à

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•f'Ui.

quelques pas du palais Bourbon, sur la place de la Concorde, il y avait trois ou quatre mille hommes de cavalerie et d'infanterie, plus que suffisants pour protéger le Corps législatif contre toute violence du dehors.

M. Sauzet a prétendu qu'il n'avait pas le droit de requérir les troupes : étrange scrupule!... La vérité est que, comme tous les autres, il avait perdu la tète et surtout toute confiance en lui-même.

Le Moniteur reprend :

Le Président. J'invite de nouveau toutes les personnes étrangères à la Chambre à se retirer. La Chambre va délibérer.

M, Marie s'adresse aux gardes nationaux en armes. Messieurs, sortez, pour que la Chambre puisse délibérer. (Non I non ! ) En ce moment, M. Odilon Barrot entre dans la salle. Un grand nombre de députés l'entourent.

M, Osmant. Il faut laisser parler M. Odilon Barrot.

If. Marie, toujours à la tribune, se dispose à parlera

Plusieurs voix. Odilon Barrot I Odilon Barrot I

M. Crémieux. Laissez parler M. Marie; M. Odilon Barrot viendra après.

M. Marie. Quel parti prendre? On vient de proclamer la régence de la duchesse d'Orléans: mais ww aoez une loi qui a nommé le duc de Nemours ; il. faut obéir à la loi. (Loi fatale I ) Je demande qu'un gouvernement provisoire soit constitué. (Bravo I dans les tribunes.)

Et c'est pour obéir à cette loi, que la présence du duc de Nemours près de sa sœur suffisait d'ailleurs à écarter, que M. Marie proposait d'abolir la constitution entière et de détruire le gouvernement établi, en le remplaçant par un gouvernement provisoire : singulière logique des partis.

1 . Il doit y avoir une erreur de la part des sténographes da Moniteur; lorsque Je suis entré à la Chambre, il n'y avait penonne à la tribune et H. Marie avait déjà fait sa motion.

Enfin, je parais à la tribune, au milieu des cris : Écoutez I écoutez/...

Mais avant de reproduire mes paroles, je dois rendre compte d'un incident dont ne pouvait parler le Moniteur.

Lorsque j'entrai dans TAssemblée, je (us étonné' de la présence des étrangers en armes qui encom-' braient les couloirs de la salle : j'allai demander au président de faire sortir ces étrangers afin d'assurer la liberté de nos délibérations et de suspendre la séance jusqu'à ce que cet ordre fût exécuté ; j'avais même déjà franchi quelques degrés de l'escalier qui monte à la tribune, lorsque plusieurs de mes amis m'entraînèrent pour ainsi dire de force dans un bu> reau où se trouvaient réunis, avec la permission de H. Sauzet, quelques chefs du parti républicain, entre autres MM. Arago, Bastide, Clément Thomas et autres. « Que comptez-vous faire, monsieur Barrot ?. . me dirent ces messieurs dès qu'ils m'aperçurent... — Proclamer à l'instant même l'avènement du comte de Paris et la régence de sa mère la duchesse d'Orléans. — Il est trop tard ; les événements ont marché ; ils ont traversé la régence : déjà, un gouvernement provisoire a été proposé. Appuyez cette proposition; vous ferez partie de ce gouvernement; vous y aurez votre influence... — Ce que vous me proposez, m'écriai-je, est un crime et une folie I... Ne voyez-vous donc pas que créer un gouvernement provisoire, c'est consommer une révolution, c'est jeter la France dans les horreurs de la guerre civile? Mille fois plutôt mourir que d'y participer... — Mais vous méconnaissez les droits du peuple souverain?. — Le vrai peuple, celui qui a voulu et veut encore l'établissement de Juillet, m'approuvera I... » — Je ne m'étais pas assis, et après ces quelques mots, je m'arrachai des bras qui s'efforçaient de me retenir et courus à la tribune.

LA KÈVOLVTIOV. 547

Pendant cette courte absence, la situation de TAssemblée s'était encore aggravée ; de nouveaux flots dUnsurgés avaient pénétré dans l'enceinte, et désormais il devenait difficile, à moins d'une bataille, de faire évacuer les couloirs et rhémicycle.

Les députés du centre étaient de plus en plus consternés ; impuissants contre l'insurrection victorieuse, ils semblaientrésignés à en subir la loi ; ils s'étaient peu à peu retirés sur les bancs les plus élevés de la Chambre. MM. Berryer et de La Rochejaquelin s'étaient, au contraire, emparés du banc des ministres, et au pied de la tribune se pressaient plusieurs députés de la gauche qui, au moment où j'allais y monter, me supplièrent d'appuyer la proposition de M. Marie.

Lorsque je parus, un silence profond se fit dans l'enceinte et même dans les tribunes. Je me recueillis un instant ; le langage que j'avais à tenir devant ce pêle-mêle de peuple et de députés était, en effet, embarrassant. Si j'avais été devant le peuple seul, je n'aurais pas été plus embarrassé que je ne l'avais été sur les barricades : je me serais adressé à la passion pour combattre les passions, je n'aurais pas hésité à faire chorus avec le peuple contre les ministres et contre la majorité, pour sauver la dynastie; mais en présence du parlement lui-même et alors que j'allais lui demander un grand acte de son autorité, je ne pouvais commencer par le dégrader. Mon discours se ressentit de cette situation complexe; il ne fut ni franchement révolutionnaire, ni entièrement parlementaire. Le voici tel que le Moniteur l'a reproduit:

Messieurs, jamais nous n'avons eu plus besoin de sangfroid et de prudence. (C'est vrai ! ) Puissiez-vous tous être unis dans un même sentiment, celui de sauver le pays du plus détestable des fléaux, la guerre civile. (Très-bien ! très-bien ! ) Les nations ne meurent pas, cela est vrai , mais elles peuvent s'affaiblir dans des convulsions intestines et

548 IfiMOIBBS D'OBILON BARROT.

jamais la France n'a eu plus besoin dans le monde de conserver toute sa force et toute sa grandeur. (Allusion aux affaires d'Italie, de Suisse et d'Espagne.) Notre devoir est tout tracé; il a heureusement cette simplicité qui saisit toute une nation ; il s'adresse à ce qu'il y a de plus généreux, de plus intime, à son courage, à son honneur!... La couronne de Juillet repose désormais sur la tôte d'un enfant et d'une femme. (Vives acclamations au centre.)

La duchesse se lève et salue TAssemblée : elle invite le comte de Paris à Timiter, ce qu*il fait. (Le Afoniteur ne dit pas qu'elle s'apprêtait à parler.) — Je m'interrompis, à l'instant où je la vis se lever, pour lui laisser la parole : mais les personnes placées à côté d'elle la firent se rasseoir. Il fallait que jusqu'au bout cette noble femme fût contrariée dans ses courageuses inspirations : un peu déconcerté, je reprends ainsi mon discours.

Je fais un appel solennel. (If. de LarochejaqueHn : Vous ne savez ce que vous faites. — Lui le savait bien.) C'est au nom de la liberté, au nom de l'ordre j et surtout pour conserver notre union dans des circonstances si difficiles, que je vous adjure, que je demande à mon pays de se rallier autour de cette femme, de cet enfant, nobles représentants de la révolution de Juillet. Plus il y a de grandeur et de générosité à protéger, à relever ainsi la pureté et l'innocence, et plus la France s'y dévouera avec courage. Quant à moi, je serai heureux de consacrer tout ce que j'ai de facultés à faire triompher cette cause, car elle est celle de la liberté. (Bravos aux centres. — M. de LaroehejaqueUn demande la parole.) Alors me retournant vers le légitimiste : Est-ce que, par hasard, m'écriai-je, on prétendrait remettre en question ce que nous avons décidé par la révolution de Juillet? (Très* bien! très-bien I)

C'était, en effet, le mot de la situation. Les partisans de la révolution de Juillet, toutes les masses auraient dû le comprendre et me venir tous en aide, mais il y a des jours où les partis les plus opposés oublient

tout pour satisfaire en commun leur passion du moment; c'était le cas entre la légitimité et la république. Ah ! si j'avais été devant le vrai peuple de Juillet, il m'eût compris, lui. Je continuai.

La circonstance est difficile, j'en conviens, mais il y a dans ce pays de tels éléments de générosité et de bon sens, qu'il suffira de leur faire appel, pour qu'à rinstaut toute la population se lève et salue son étendard. (Oui I oui 1 ) C'est là, et là seulement, que nous sommes assurés de trouver la plus grande somme de liberté à laquelle notre France puisse prétendre, en même temps que des garanties d'ordre, dont la liberté a besoin. Là seulement est le moyen de rallier toutes les forces vives du pays afin de pouvoir traverser heureusement les grandes épreuves qui nous sont peut-être réservées. Si nous ne savons pas remplir ce devoir avec fermeté et persévérance , Dieu sait quelles peuvent en être les conséquences!... S'il y a quelqu'un ici qui ait le courage de prendre la responsabilité de la guerre civile, je le déclare coupable au premier chef envers la liberté, eavers la France, envers le monde entier. Pour moi, je regrette toute part dans une telle responsabilité ; la régence de la duchesse d'Orléans (MM. Berryer, de Larochejaquelin et Ledru-Rollin, et la loi! la loi!), un ministère pris dans les opinions les plus éprouvées, voilà ce qui donnera plus de gage à la liberté que toute autre combinaison. Alors le pays consulté pourra se prononcer librement et sans s'égarer au milieu de prétentions rivales dont la guerre civile sortirait inévitablement.

Ce discours était raisonnable, trop raisonnable peut-être pour cette partie ardente de la population qui avait envahi l'Assemblée et allait bientôt se substituer violemment à la représentation nationale.

Dans ce moment, M. Emmanuel Arago, voyant les hésitations de l'auditoire, se détache pour aller chercher au dehors un renfort d'insurgés et il revient bientôt à la tête d'une nouvelle bande qui se précipite dans l'hémicycle et les tribunes : le général Bedeau lui avait livré passage.

Ici je reprends le récit du Moniteur.

M. de Laroehejaqueîin. Il appartient à ceux qui, dans le pays, ont toujours servi la royauté, de parler maintenant du pays et du peuple... (puis s'adressant aux députés:) maintenant, vous n'êtes plus rien I... {Au centre: Comment donc ! ) Il faut couToquer la nation, et alors... (Le tumulte qui se fait dans rAssemblée force l'orateur à descendre de la tribune; la plupart des centres refluent sur les bancs supérieurs. — Des cris : Nous voulons la déchéance du roi, se font entendre.)

M. le comte de Momy. Monsieur le Président , suspendez, mais ne levez pas la séance I...

Le Président se couvre et déclare qu'il n'y a pas de séance dans ce moment.

Jlf. Chevallier, ancien journaliste, un des envahisseurs, escalade la tribune : « Que la duchesse et le comte de Paris, s'écrie-t-il, aient le courage de se rendre sur les boulevards au milieu du peuple et de la garde nationale. Je réponds de leur salut!... Il faut que le comte de Paris soit porté sur le pavois aux Chambres : si vous hésitez, vous êtes sûrs de voir proclamer la République!... » L'intention de Torateur était bonne, mais il était trop tard.

Un nommé Dumoulin, ancien officier d'ordonnance de Napoléon (que je connaissais bien, pour l'avoir défendu devant la Cour des Pairs), monte à son tour à la tribune et y plante un drapeau tricolore, en s'écriant : Vous savez que le trône vient d'être brisé aux Tuileries et jeté par les fenêtres!

Voix de la foule» Plus de Bourbons! à bas les traîtres! à bas les satisfaits I — Un gouvernement provisoire immédiatement !...

Au milieu de ce tumulte effroyable, la duchesse et les princes sortent par la porte du milieu, le duc de Chartres est séparé de sa mère par la foule, il est recueilli par un huissier de l'Assemblée. On fait revêtir à la hâte à M. le duc de Nemours un uniforme de garde national; l'hôtel de la présidence leur sert quelques moments d'asile.

Alors M. Ledru-Rollin monte à la tribune. Voix du peuple: C'est Ledru-Rollin; silence!...

L'orateur se livre à une discussion toute légale sur le droit de pourvoir à la régence. « Ce droit, dit-il, n'appartient qu'au peuple souverain ; aussi, toutes les fois qu'on a essayé

de se passer du Yote populaîre, le peuple a refusé de ratifier. » Il elle l'exemple de Napoléon I*'', désignant pour lui succéder le roi de Rome ; Charles X, désignant son petitrûls, et dans ces divers cas, la nation refusant de ratifier.

Berryer^ dont la dernière de ces citations blesse les susceptibilités légitimistes, lui crie : Assez ! nous connaissons Vhistoire, concluez.

M. Ledru-Rollin conclut alors et demande un gouTornement provisoire et une convention qui régularise les droits du peuple.

M. de Lamartine parait à son tour à la tribune. (Les applaudissements éclatent.)

Plus instruits que je ne Tétais de ses intentions» les républicains savaient d'avance ce qu'il allait dire : pour moi, resté au pied de la tribune, j'eus, je l'avoue, un moment de complète illusion; je me souvenais de son discours en faveur de la régence de la duchesse d'Orléans et je m'imaginais que, trouvant l'occasion de tirer la conséquence de ce discours, il allait naturellement la saisir, et se montrer au moins une fois dans sa vie conséquent avec lui-même : aussi mon désappointement fut-il bien grand lorsque, après une première phrase, qu'en style de rhétorique on appelle : une précaution oratoire, phrase dans laquelle il s'apitoyait sur l'infortune de cette auguste princesse, il tourna court et déclara :

Qu^une acclamation spontanée, arrachée à V émotion, ne pouvait pas constituer au profit de la duchesse d^ Orléans un droit solide au gouvernement de trente-cinq millions <r hommes; qu'il importait de cimenter un gouvernement populaire, solide, inébranlable, en descendant jusque dans le fond du pays; qu'il fallait aller ^ en quelque sorte^ extraire ce grand mystère du droit national, d^oh sort, tout ordre, toute liberté, toute vérité; qu'il appuyait, de toutes ses forces, la double demande d'un gouvernement qui arrêterait d'abord la guerre civile. [Acclamations.) Un des hommes de la foule remet son sabre

553 MÉMOIKBS D'ODILON BÂRROT.

dans le fourreau, en criant : « A la bonne heure. » — <c Un gouvernement, ajoute M. de Lamartine, qui ne préjuge rien, ni de nos droits, ni de nos ressentiments, sur le gouvernement définitif qu'il plaira au pays de se donner quand il aura été consulté. » — (c C'est celai »

On verra plus tard comment cette dernière condition a été respectée.

A ce moment, reprend le Moniteur^ on entend des coups redoublés retentir à la porte d'une tribune qui est eafoncée et aussitôt envahie par un nouveau flot d'hommes armés qui crient : A bas la chambre ! pas de députés ! Un de ces hommes dirige le canon de son fusil vers Ja tribune. — On lui crie : Ne tirez pas, c'est Lamartine gut'par^; ses camarades relèvent son arme.

M. Sauzet disparaît par une petite porte secrète placée à côté du fauteuil. M. Dupont (de l'Eure) est appelé alors au fauteuil, il y monte; il sanctionne et couvre de sa respectabilité une violence que, certes, il ne pouvait pas approuver. Lamartine, toujours à la tribune, se propose pour lire les noms des membres du Gouvernement provisoire. Il prononce ceux d'Arago, Lamartine, Dupont (de l'Eure), Crémieux. (Bruit et agitation; quelques protestatloos se font entendre.)

Une voix. Il faut qu'on sache que le peuple ne veut plus de royalistes. Vive la République!...

Utu autre voix* Allons nous asseoira la place des vendus/... (Les bancs des centres s'étaient peu à peu vidés.)

Autre voix. Plus de Bourbons! un gouvernement provisoire et après cela la République...

M. de LaRochejacquelin. Us ne l'ont pas volé.

M. Dupont (de l'Eure) reprend la lecture commencée par M. de Lamartine et propose les noms suivants à la foule :

Lamartine? (Oui!)

Ledru-Rollin? (Oui ! )

Dupont (de l'Eure)? (Oui! )

Bureaux de Puzy (petit gendre de Lafayette)? (Oui 1 non !) Il refuse.

Voix nombreuses, La République! la République!

Une voix. Il faut que les membres du Gouvernement provisoire crient vive la République avant d'être proclamés.

Une autre voix. Il faut conduire le Gouvernement provisoire à rhôtel de ville.

Autre voix. Oui! à l'hôtel de ville, Lamartine en tète.

Le Moniteur nomme cette fois celui qui poussa ce cri : c*était V acteur dramatique Bocage , le même qui, délégué par les sociétés secrètes, était venu le matin trouver Lamartine et en avait reçu la promesse d'appuyer la république. M. de Lamartine avait tenu parole, et, à son tour, Bocage s'acquittait de la sienne.

Ledru-Rollin demande à compléter la liste du gouvernement provisoire; il engage les sténographes à noter les noms qui sont approuvés. Il lit :

Dupont (de r Eure]? (Oui!)

Aragoî (Oui I )

Lamartine? (Oui!)

Garnier^Pagès? (Oui ! non I )

Marie? (Oui! non!)

Une voix de la foule. Crémieux ; pas Garnîer-Pagès I

Un élève de l'École polytechnique. Vous voyez qu'aucun des membres de votre Gouvernement provisoire ne veut crier : Vive la République! Nous serons trompés comme en 18301

Plusieurs voix. Vive la République !.••

M. LedfUrRollin. A l'Hôtel de ville !...

Un jeune homme. Ce n'est pas à l'Hôtel de ville qu'est le centre du gouvernement. C'est ici !•.•

Un citoyen monte sur la tribune et brandit son arme. On crie : Vive la république ! partons pour l'hôtel de ville.— Deux hommes qui sont montés sur le siège du président se dispo« sent à sabrer le grand tableau placé au-dessus du fauteuil, et qui représente le serment p^té, en i830, par le roi à la Charte lors de son avènement. — Un ouvrier leur crie : Attendez, je vais tirer dessus! et deux coups deïeu éclatent.

Unautre ouvrier s'écrie : Respect aux monuments ! pourquoi détruire ce tableau? Nous avons montré qu'il ne faut pas malmener le peuple : montrons maintenant que le peuple

fi54 HÉMOIBES D'ODILON BARROT.

sait honorer sa victoire. (Applaudissements.) La salle est éyacuée.

Ici se termine le récit du Moniteur ^ dont ce numéro renferme certainement une des plus tristes pages de notre histoire.

Que dire de ces furieux qui trouvent que le gouvernement de Juillet n*avait pas été assez légitimé par le vœu national et qui improvisent à eux seuls, sans consulter la France, au milieu d'une véritable orgie, une révolution radicale? Que dire de ces insensés qui, ayant une maison fort bonne, qu'ils avaient fondée eux-mêmes dix-huit ans auparavant et à laquelle il y avait, tout au plus, quelques réparations à faire, la rasent jusqu'aux fondements sans trop savoir sous quel toit ils s'abriteront le lendemain? Que dire de ces prétendus libéraux qui, alors qu'ils s'étaient levés pour une simple réforme, font une révolution violente et radicale? Que dire de ces prétendus sectateurs du grand principe de la souveraineté nationale qui violent cette souveraineté les armes à la main, et imposent à toute une nation une forme de gouvernement qu'elle repousse ?

Que pouvait-il sortir d'une telle orgie? la ruine de ceux-là mêmes qui y avaient pris part, ou une guerre civile atroce et, en définitive, le despotisme militaire.

Tous ceux qui, dans cette fatale journée, ont poussé à la révolution, ont été trompés dans leur attente ; on pourrait l'appeler justement la journée des dupes. Les républicains et les légitimistes, qui espéraient en profiter, ont vu, en effet, successivement toutes leurs espérances s'évanouir. Il n'y eut qu'un homme qui ne se trompa pas ce jour-là et qui devait voir se réaliser ses vues, et cet homme était un fou : car Dumoulin a été le précurseur de Napoléon III,

Pour moi, j'avais quitté l'Assemblée au moment où

LA RÉVOLUTION. fi55

on commençait à publier les noms des membres du gouvernement provisoire. Ne pouvant me résigner à abandonner tout espoir, j'étais retourné au ministère de rintérieur, où les nouvelles les plus décourageantes m'attendaient. Les émissaires que j'avais envoyés dans les mairies pour y requérir la convocation de la garde nationale tout entière étaient revenus; ils me rapportèrent, les uns, des refus formels de convoquer cette garde, et entre autres celui de H. Berger, maire du deuxième arrondissement, sur lequel j'aurais compté entre tous, et dont H. Bixio, qui le pressait d'obéir à ma réquisition, avait reçu cette réponse : qu'il ne reconnaissait plus dautre gouvernement que celui de t Hôtel de ville; les autres, des regrets impuissants.

Ayant appris que la duchesse d'Orléans et ses en^ fants s'étaient retirés à l'hôtel des Invalides, j'y avais envoyé tout de suite MM. Biesta et d'Aragon, pour établir des rapports entre cette princesse et moi. Je sus par eux que le maréchal Molitor, gouverneur des Invalides, n'était rien moins que sûr de ses hommes, et qu'il déclarait ne pouvoir opposer aucune résistance sérieuse à une attaque des insurgés : ayant d'ailleurs appris qu'une masse populaire se dirigeait de ce côté, je me décidai à m'y rendre moi-même.

La duchesse d'Orléans, à la suite de toutes les émotions de cette cruelle journée, avait éprouvé une légère défaillance; elle reposait, lorsqu'on la prévint de ma présence. Je lui rendis compte, en peu de mots, de la situation : « Tous les moyens de résistance nous manquent à la fois dans Paris y lui dis-je; les troupes sont dispersées et démoraliséeSy la garde nationale est divisée^ et les vieux invalides eux-mêmes font entendre des murmures; dans de telles circonstances, il ne faudrait pas risquer un conflit avec les insurgés qui s'avancent.

— Eh bien / que faut-il faire f me dit la duchesse d'Orléans.

— Vous éloigner de Paris pour quelque temps^ et cepen-dont rester à la portée des événements; il me paraît impo^ sibk que la population de Paris^ lorsqu'elle sera plus calme et quelle mesurera C abîme où on F entraîne ^ ne réagisse pas. D'ailleurs les vainqueurs du jour sont eux-mêmes divisés; il y a la faction du National et celle de ta Tribune qui, hier encore, se battaient et pourront bien se battre demain.., »

Le duc de Nemours écoutait et termina Fentretien par ces mots : « Eh bien/ il faut partir/, ,.3

Mon ami, M. de Mornay, emmena la duchesse et ses deux enfants dans son château de Mont-Chevreul, à quelque distance de Paris: un autre de mes amis, M. Biesta, se chargea du duc de Nemours, qu'on avait pour ainsi dire oublié et qui ne savait que devenir : il donna asile à ce prince pendant la nuit dans sa maison, et trouva le moyen le lendemain, par l'intermédiaire du général Courtais, de le faire embarquer au Havre pour TAngleterre *.

Quant à moi, après avoir accompli ce dernier devoir envers la princesse, je la quittai : je l'avais saluée à son arrivée en France, alors que le peuple de Paris l'acclamait avec enthousiasme, et maintenant ce même peuple la forçait à fuir sans paraître se douter qu'avec elle s'éloignait aussi et pour toujours la plus belle occasion qui eût jamais été offerte à la France de fonder sérieusement et à jamais sa liberté. Hais non, ce n'est pas le peuple qui agissait ainsi; ne le calomnions pas, en le chargeant d'une telle responsabilité: c'étaient quelques fanatiques kquiilfautpardonnerleuT criminelle folie, car ils ne savaient ce qu'ils faisaient;

1. Par une étranga coYncidenee, lonquMl revenait après avoir rempli cette mission, il se rencontra avec Loai8-Napol6on qui, au premier bruil de la révolution, accourait à Paris pour essayer de la faire tourner ùsonproflt. Hs durent passer la nuit ensemble dans or hôtel à Amiens.

ils Font, pour la plupart, cruellement expiée. Non, la France n*a pas été complice de cette révolution ; elle l'a laissée s*accomplir,etc*est déjà beaucoup trop.

Mais aussi quelle série de fatalités sont venues coup sur coup déjouer tous mes efforts I II les fallait toutes pour rendre possible la chute de ce gouvernement en pleine progression de ses forces organiques, et cela à la grande stupéfaction de la France entière.

Que le roi nous eût appelés et investis du pouvoir pleinement et sans arrière-pensées, quelques heures plus tôt, nous aurions pu le sauver : car, après avoir séparé les partisans de la réforme des révolutionnaires, la répression de ces derniers eût été non-seulement possible, mais facile. De ses hésitations, il résulte qu*il s'est trouvé sans ministres au moment où il en aurait eu le plus besoin. Les anciens ministres avaient disparu, et Ton a su rendre aux nouveaux l'acceptation du pouvoir impossible ; de là aussi le décousu et même la contrariété des résolutions prises: les unes appelaient la conciliation, les autres provoquaient au com. bat ; mon nom, qui signifiait paix, accolé à celui du maréchal Bugeaud qui signifiait guerre ; les ministres de la résistance renvoyés, ceux de la réforme appelés, mais rendus impossibles à ce gouvernement aux abois, suspendu entre la paix et la guerre, ne sachant faire ni Tune ni l'autre, contrariant l'une par Tautre, privé de ministres au moment où il aurait eu le plus besoin d'une ferme direction, périssant par où il avait péché, par son défaut de franchise.

Que dire, en outre, de ce défaut de résolution et d'initiative qui se rencontre chez les fonctionnaires de tout ordre et de tout rang? du roi qui part sans donner aucun ordre, du régent auquel il a laissé tous ses pouvoirs, qui fait ouvrir les portes des Tuileries aux insurgés et qui, traversant la place de la Concorde pour aller chercher un asile dans le sein du

558 mi£moibbs d'odilon barrot.

Corps législatif, n*a pas même la pensée de s'aboucher avec le général qui commande les troupes massées sur cette place? Que dire de ce président qui, voyant l'enceinte de la représentation nationale forcée par des envahisseurs, ne se croit pas des pouvoirs suffisants pour requérir la force armée, faire évacuer ces étrangers et suspendre la séance jusqu'à ce que cet ordre soit exécuté? Que dire de ce général qui assiste impassible, du haut de son cheval, à Tenvahissèment de la Chambre, à ces violences dont elle est Tobjet, alors que quelques soldats barrant le pont de la Concorde eussent suffi pour les prévenir, et qui attend, dit-il, un ordre pour remplir ce que le devoir et l'honneur lui prescrivent si impérieusement? Que dire de ce défaut complet d'initiative qui se retrouve à tous les degrés de cette vaste et puissante hiérarchie gouvernementale? Que dire surtout de l'ignoble spectacle qui signale le lendemain de cette révolution : tous ces corps administratifs, judiciaires, empressés d'aller porter à l'Hôtel de ville leur hommage menteur, et les généraux de la monarchie constitutionnelle offrant leur épée à la république, et ces juges instruisant au criminel contre des ministres dont les moindres volontés eussent été la veille pour eux des oracles? Ah ! il n'y a qu'un pays au monde où de telles choses se passent, et ce pays est notre France, et cela grâce à cette centralisation qui, détruisant toute spontanéité individuelle, fait dépendre la vie des gouvernements d'un mécanisme très-savant et tout-puissant dans les jours ordinaires, mais qui, lorsqu'il se désorganise sous l'impression d'une surprise ou d'un danger imprévu, n'étant suppléé par rien, laisse tomber ce gouvernement tout d'une pièce.

Quel avertissement, et combien de fois faudra-t-il que de telles leçons nous soient données pour que nous en profitions 1

Après avoir quitté la duchesse d'Orléans ', je rentrai encore ûu ministère de l'intérieur, où rien n'était changé, si ce n'est que le gouvernement provisoire avait nommé ministre de l'intérieur M. Ledru-Rollin, lequel ne se pressait pas de venir prendre possession de son ministère. Il était plus de cinq heures lorsque je me retirai. Obligé de faire un long détour pour gagner ma maison, par suite de l'incendie du pont des Invalides, je rentrai chez moi, alors qu'il faisait déjà nuit, le corps brisé de fatigue, le cœur navré et rempli des plus tristes pressentiments pour l'avenir de mon pays.

J'étais à peine couché, cherchant un sommeil qui

!• La duchesse d'Orléans, depuis son veuvage, était, on ne sait trop pourquoi, de la part de Louis-Pliilippe Tobjet d*une sorte de suspicion ; il se faisait remettre tous les Jours la liste des personnes qui rayaient visitée dans la journée. Cela tenait surtout à cette suseeptibilité Jalouse qu'il éprouvait à Tégard de tout ce qui n'était pas lui ou de sa famille directe ; sentiment qui lui avait fait commettre rénorme faute d'attribuer d'avanoe la régence au duc de Nemours. Ses soupçons avaient même pénétré Jusqu'à la vertueuse reine Amélie, à laquelle il était échappé, au moment où le roi venait de signer son abdication, un de ces mots cruels qu'elle dut bien regretter ensuite : Eh bien! vous devez être contente^ Hélène, auraitelle dit à sa belle-flUe, vous avez ce que voui vouliez, — Une opinion asaei généralement répandue dans le parti conservateur était qu'une conspiration au profit de la régence de la duchesse d'Orléans existait dans l'opposition. Un jour, M. de Camé, dans une visite qu*il me faisait à l'occasion de sa candidature à l'Académie, m'adressa cette question : t Voyons, monsieur OdilonBarrot, maintenant que nos luttes •ont terminées et que nous appartenons tous à l'histoire, Je vous demande s'il n'y avait pas parmi vous un complot formé pour faire arriver la duchesse d'Orléans à la régence. — Bien loin de là, lui dis- je, je connaissais à peine cette princesse ; depuis le Jour où, à son arrivée à Pans, Je lui avais été présenté avec tous les autres députés, Je n'ayais eu aucun rapport, ni direct ni indirect, avec elle, et j'anrais été bien embarrassé de la reconnaître au milieu d'autres femmes. Croyei bien que s'il y avait eu un accord quelconque entre elle et nous, J'aurais su où la trouver le 24 février, et ne l'aurais pas cherchée vainement pendant une heure. Non, mon cher monsieur de Camé, il n'y avait pas de conspiration en 1848, ou plutôt, comme en 1830^ c'est le gouvernement qui a conspiré contre lui-même, »

560 H<MOIRBS D'ODILOM BARROT.

me fuyait, lorsqu'un émissaire de THôtel de ville vint me porter une lettre de Garnier-Pagès, qui s'excusait de s'être rallié à la république et d'avoir cédé à Ten^ trainement des événements; il me demandait mon concours et celui de mes amis pour le nouveau gouvernement.

Je lui répondis que a je ne pouvais donner mon concours à une révolution, que non-seulement je n'avais pas approuvée^ mais que j'avais combattue; que cependant fe n'imiterais pas les émigrés, et que tant que je pourrais être utile à mon pays, je le servirais...; que le nouveau gouvernement allait se trouver en face de bien graves difficultés; qu'il aurait à empêcher la révolution de tourner au socialisme, et surtout à maintenir la liberté des suffrages; que, dans cette double tâche, il pouvait être assuré que, mes amis et moi, lui serions en aide; mais qu'il ne nous demandât pas autre chose. »

Il parait qu'on tenait beaucoup à l'Hôtel de ville à laisser supposer au public que j'adhérais au nouveau gouvernement, car on se permit de faire insérer au Moniteur que mes amis et moi avions été lui porter notre adhésion, ce qui était faux. Je n'ai pas mis les pieds à l'Hôtel de ville pendant toute la durée du gouvernement provisoire ; mais je n'en ai pas moins rempli la double promesse que j'avais faite à Gsrnier- Pagès.

Séance du 19 mars 1815.

La Chambré des députés des départements, considérant que Bonaparte s'avance vers la capitale^ suivi d'une poignée de soldats égarés, avec la prétention de remonter sur le trône de France; qu'une stupeur inconcevable et des trames criminelles ont secondé sa marche, qu'il est instant de l'arrêter pour prévenir une guerre civile des plus affreuses, et les entreprises que les puissances voisines pourraient tenter contre la France, sous prétexte et à la faveur de nos dissensions ;

Considérant que la nation française s'était levée en masse en 1789, pour reconquérir, de concert avec son roi, les droits naturels et imprescriptibles qui appartiennent à tous les peuples ; que la jouissance lui en est assurée par les constitutions qu'elle a librement acceptées en 1791, en Tan III et Tan VIII; que la Charte constitutionnelle de 1814 n'est que le développement des principes sur lesquels ces constitutions étaient basées et son application au système qui s'est établi à cette époque ;

Considérant que depuis 1791 tous les gouvernements qui ont méconnu les droits de la nation ont été renversés et que nul gouvernement ne peut plus se soutenir en France qu'en suivant très-exactement la ligne des principes constitutionnels;

Qu,e Bonaparte les avait tous méconnus et violés, au

ft62 MÉMOIRES D'ODILON BARROT.

mépris des serments les plus solennels et les plus sacrés ; que, contre l'honneur et l'intérêt de la nation, il avait entrepris les guerres les plus injustes, et sacrifié pour les soutenir toutes les ressources de TÉtat en hommes et en argent, enlevé à toutes les familles tout espoir de régénération, aux sciences, aux arts» toutes leurs ressources;

Considérant qu'après avoir fait périr dans les neiges de la Russie la plus belle armée qui ait jamais existé ; après avoir sacrifié pour la campagne de 1813 tout ce qui nous restait de moyens de défense et avoir mis la nation française dans la position la plus fâcheuse où elle se soit jamais trouvée, il refusa de renoncer aux pouvoirs qu'il avai usurpés, et de reconnaître les droits de la nation qui lui offrait encore, à cette condition, par l'organe de ses représentants, de le tirer de l'extrême embarras où il s'était mis;

Considérant que, par l'effet de son obstination, le territoire français a été envahi en 1814, par des armées innombrables f que la France a été livrée à toutes les horreurs de la guerre; que, dans ces circonstances malheureuses, il fut du devoir des représentants de la nation de déclarer déchu de tout droit à la gouverner celui qui l'avait plongée dans un abime de calamités affreuses ;

Que Bonaparte reconnut alors lui-même qu'il s'était rendu indigne de la confiance de la nation, et abdiqua,, pour lui et ses enfants, tout droit à la couronne de France;

Qu'un vœu général et spontané rappela sur le trêne une famille que la France était accoutumée à vénérer, et un prince qui, à l'époque de notre régénération, avait puissamment secondé les efforts que son auguste frère avait faits pour opérer cette régénération;

Considérant que le serment prêté, il y a deux jours, par Louis XVIII et par son auguste frère, de maintenir inviolablement la Charte constitutionnelle, assure à la nation la jouissance pleine et entière de ses droits et fait cesser toutes les craintes qu'on aurait pour l'avenir;

Considérant que lorsque la patrie est en danger, tous les citoyens se doivent à sa défense ;

Prend la résolution suivante qu'elle supplie le roi de convertir immédiatement en projet de loi.

La Chambre consultée par M. le président décide que la proposition de IL^ Augieri précédée des considérants de

PljàcXS JII8TIFICATITB& 568

M. Barrot, sera imprimée et renvoyée dami les boreain pour y être délibérée de suite.

lÀmOmuaiice générale du royamni»

MM. le maréchal marquis Maison et le duc de Goigny, pairs de France; MM. le colonel Jacqueminot et deScfaonen, députés, et M. Odilon Barrot, avocat à la Cour de cassation, sont chargés de se rendre immédiatement partout où besoin sera pour veiller à la sûreté de S. M. le roi Charles X et des princes et princesses de sa famille, réunis auprès de sa personne, ainsi que de toute leur suite ; et pour les aider et assister de tout leur pouvoir jusqu'au port de Cherbourg, où des bâtiments seront mis à leur disposition.

Paris, ee î aoftt 1830.

Signé : Loms-PniLippK d'Obléans.

Le Commissaire provùoùre au déport Le Commissaire prottisoire au iépar» tement de F Intérieur, tement de la Justice,

Signé : Guizor. Signé : Dupont (de l'Eure).

Le Commissaire provisoire au dépar- Le Commissaire provisoire au dépar^ tement de la Guerre, tement des Finances,

Signé : Comte Gébabd» Signé : Louis.

Qarde nationale de Panu

H6td de Yille^ ea 1830.

Lb OÂNÉRAL GOMIUNDANT XK CHEF.

Voilà, mon cher ami, la lettre que vous me demandez ; je vous dirai que la conversation des officiers de la garde nationale sur la manière dont tout cela s'exécute a été satisfaisante, et vous vous arrangerez bien avec lui. Sa tète est

564 MÉMOIRES B'ODILOK BARROT.

\ive« mais son âme est généreuse, il a tout ce qu'il faut pour persuader.

Mon cher Odilon, je reçois de tous côtés des plaintes. Le pouvoir départemental et municipal est dans les mains de nos ennemis. Le mouvement patriotique est réprimé partout : à Sens, par exemple, dont les députés sont venus me trouver dans un état d'exaspération la plus vive. 11 faut révolutionner (vous évaluerez cette expression] tous les départements, de manière que les amis de la vraie liberté ne soient pas comprimés par les roîalistes, et devancés par des imprudents. Le temps presse : les déclarations de M. le duc d'Orléans sur sa situation provisoire et la souveraineté nationale pourront faire un grand bien à nous et à lui. Joubert vous porte cette lettre; faites-le parler à M. le duc d'Orléans. Il n'y a pas un plus juste appréciateur de l'opinion publique; vous savez qu'il avait courage, franchise et sagesse.

George ira ce matin au Palais Roîal ; dites-moi l'heure qui serait la plus commode au prince qui m'a parlé de lui avec sa vieille amitié d'Amérique. Georges lui dira aussi ce qu'il pense sur notre situation à tous. Je vous embrasse de tout mon cœur.

Signé: Lafatette.

Garde nationale de Paris.

Hôtel de Ville, oe 1830.

Lk 6ÈNBBAL COMMANDANT EN CHEF.

Mon cher Odilon Barrot, vous savez que la mission dont vous êtes chargé a été une de nos premières occupations et vous trouverez Pocque » envoyé par la commission et moi. J'ai répondu hier à sa lettre, et les renseignements remis par les deux ofûciers porteurs de sa lettre et de ma réponse vous sont connus. Recevez mes vœux et mes tendres amitiés.

Signé : Lafatette.

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