Mémoires posthumes
Les faits que nous allons retracer forment un des épisodes les plus extraordinaires et les plus tristement instructifs de notre histoire. D'autres révolutions, avant celle du 24 février 1848, avaient modifié plus ou moins profondément les formes et les conditions des gouvernements, mais aucune d'elles n'avait été jusqu'à mettre aussi directement en question le principe même de la famille et de la propriété. En voici une qui éclate tout à coup dans notre France ; elle n'a II. i
pas pour but, comme ses devancières, soît de changer les conditions du pouvoir, soit d'arracher à une classe privilégiée des droits dont elle aurait abusé, soit de rejeter une domination étrangère; ceux qui la font paraissent céder à une force aveugle et fatale, force qui se déguise d'abord sous le nom de réforme, puis sous celui de république ; et qui, rejetant bientôt ces appellations menteuses, paraît avec son véritable caractère, son vrai titre, celui de : Révolution sociale, c'esl-ii-dire de tentative de destruction et de rénovation de la société entière.
Quelque chose d'analogue s'était passé dans les guerres serviles de Rome ou dans les Jacqueries du moyen âge; mais alors, les esclaves ou les paysans révoltés ne poursuivaient pas une idée, ils n'affichaient aucune théorie , ils cédaient à un accès de désespoir, à une sorte de réaction automatique pareille à celle que Texcès de la douleur produit dans le corps humain; tandis qu'en J 848 la révolution a été plutôt une débauche d'idées qu'une explosion de misère et de souffrance ; aussi cette révolution s'estelle montrée plus raisonneuse, plus théorique, qu'agissante et pratique. Son résultat le plus réel a été de mettre à nu les fondements de la société, nous ne disons pas seulement française, mais humaine.
C'est ce qui explique pourquoi, bien que moins violente que les révolutions qui l'ont précédée, elle a laissé cependant après elle une impression peut-être plus universelle et plus profonde : la société française s'est trouvée après cette révolution dans la disposition où seraient les habitants d'une maison qui, après s'être endormis la veille en pleine sécurité, verraient avec terreur, à leur réveil, que, par quelque convulsion subite du sol, ils restent suspendus sur un abîme.
Certes, un tel cataclysme, alors qu'il n'aurait été
qu'accidentel, mériterait encore d'être sérieusement étudié. Mais si on découvre que la cause en est permanente, que- Aejte maladie sociale qui s'est révélée d'une manière si effrayante s'alimente de toutes les fermentations de notre humanité, que même chaque progrès des sociétés modernes ajoute à s€s dangers; ie nivellement des conditions, l'affaiblissement des croyances, le mépris des traditions, les conquêtes mêmes sur la matière, et généralement tout ce qui, faisant tomber les voiles, détruisant les prestiges, rapprochant les distances, met les hommes face à face et les provoque, pour ainsi dire, à se mesurer, à se compter, et à se poser cette redoutable question : « Pourquoi des riches, pourquoi des pauvres? » Alors la révolution de février 1848 nous apparaît sous son véritable caractère : en détourner les yeux serait puéril, l'étudier dans toutes ses profondeurs, pour tâcher au moins d'en prévenir le retour, c'est le devoir des hommes sérieux. J'apporte mon faible contingent dans cette étude.
L'Assemblée Constituante avait ordonné une enquête sur les causes des perturbations violentes qui ont suivi la révolution du 24 février et j'ai eu l'honneur de présider la commission chargée de faire cette enquête : malgré un mois entier consacré aux investigations les plus minutieuses, l'audition des principaux acteurs de ce drame révolutionnaire, l'examen d'une masse énorme de documents, notre travail ne pouvait qu'effleurer ou, tout au plus, laisser entrevoir les causes premières de ces perturbations. Comment, en effet, dire à une assemblée issue de la révolution du 24 février, que c'était dans la nature et la tendance même de cette révolution qu'était la vraie cause des désordres qu'elle nous chargeait d'explorer? L'enquête s'est ressentie des réticences forcées qui nous étaient imposées; nous nous sommes arrêtés aux causes per-
soiinelles et très-secondaires du mal ; nous n'avons pu en signaler les causes premières et radicales; assez accusateur pour irriter, notre rapport n'a pas été assez au fond des choses pour dégager toute la vérité. C'est cette même enquête que je refais aujourd'hui, seul, dans le calme du cahinet, déjà bien loin des passions qui nous agitaient alors et surtout débarrassé des entraves, des ménagements forcés que m'imposait une situation officielle; je la refais avec une pleine liberté d'appréciation : quoiqu'ayant été acteur dans ces événements, je crois pouvoir en parler avec l'impartialité que j'apporterais dans la discussion d'un point de philosophie ou d'histoire.
Cette étude se divisera en quatre chapitres. Dans le premier, je jetterai un coup d'œil sur l'état de la société française au moment où la révolution du 24 février est venue nous surprendre; le deuxième renfermera l'histoire de la dictature improvisée, le 24 février, sous le nom de Gouvernement provisoire ; le troisième comprendra la période qui s'est écoulée entre la réunion de l'Assemblée Constituante et sa dissolution ; le quatrième retracera les péripéties de l'Assemblée législative et nous conduira jusqu'au coup d'État du 2 décembre. Je m'attacherai bien plus à rechercher les idées et les sentiments qui ont agité et égaré mon pays, dans cette grande épreuve, qu'à retracer des faits récents et trop connus. Nous ne pouvons rien sur les fautes passées; mais pour prévenir les fautes à venir, c'est sur les sentiments et les idées qu'il faut agir, et c'est là surtout ce que j'essayerai de faire.