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CHAPITRE PREMIER

COUP D'OEIL SUR LA. SITUATION MORALE ET SOCIALE DE LA FRANCE LORS DE LA RÉVOLUTION DU 24 FÉVRIER 1848

Avant i789, la lutte existait entre la noblesse et la classe moyenne, lutte qui, après la restauration de 1814, a recommencé pour ne se terminer que par le changement de dynastie opéré en 1830; à partir de cette dernière époque jusqu'en 1848, le terrain de la lutte avait changé, les combattants n'étaient plus les mêmes ; ce n'était plus la classe moyenne, y compris le peuple, qui combattait contre les classes privilégiées : non, ces deux éléments tout-puissants, irrésistibles, lorsqu'ils sont amis, s'étaient disjoints et étaient entrés sourdement en guerre. Quoique masqué par le mouvement des institutions libres, par le bruit de la presse, parle retentissement de la tribune, ce nouveau conflit n'en était pas moins réel et profond. Pour qui se fût donné la peine de pénétrer dans les ateliers, de parcourir les livres qu'on y lisait, de se faire rendre compte du chifl're énorme et très-significatif des brochures, des pamphlets, des almanachs, que le peuple achetait et dévorait, écrits exclusivement remplis de théories sociales sur les droits du travailleur, de

plaintes sur son sort, d'accusations amères contre les riches et les capitalistes, il eût été bien facile d'apercevoir que le danger n'était pas dans ces querelles intestines de la classe moyenne sur les réformes politiques plus ou moins étendues qu'elle poursuivait et qui absorbaient alors toute l'attention du pouvoir, mais dans ces idées fausses d'égalité absolue, dans ces sentiments envieux qui couvaient et fermentaient au sein des classes ouvrières : gouvernement et opposition s'y sont trompés, et ont eu le tort de ne voir la société que dans cette sphère si restreinte où s'agitait la vie politique. Aussi, la catastrophe de 1848 a-t-elle été tout à la fois une surprise et une révélation.

Si le tort a été commun, la responsabilité n'est pas la même; car c'était au Gouvernement, qui avait le devoir et tous les moyens de suivre et d'étudier ce travail des esprits dans la classe ouvrière, à y pourvoir, ( t, certes, ce n'était pas en oj)posant un veto absolu à toute réforme, en réduisant de plus en plus le cadre électoral, en affichant avec cynisme le marché des votes politiques, en désafi'ectionnant et scandalisai! t tous les jours de plus en plus la classe moyenne, ([u'on pouvait conjurer et détourner l'orage qui se préparait dans les profondeurs de la société.

Ajoutons que les républicains eux-mêmes ne se doutaient pas de cet état des esprits dans le peuple. S'ils l'avaient connu, ils seraient bien plus impardonnables encore d'avoir sciemment renversé la digue qui contenait ce torrent de passions antisociales.

Toute lutte entrer la classe moyenne et les ouvriers a été et sera toujours funeste; elle n'a d'autre issue possible que l'anarchie ou le despotisme, elle est d'avance condamnée à ne produir(^ qu'un avortement également désastreux pour l'une et l'autre de ces deux classes. La révolution de 1848 devait être une nouvelle et décisive démonstration de cette vérité.

Toutes les fois que la classe ouvrière agira seule et sans le concours des classes plus élevées, elle pourra, sans doute, renverser et détruire, produire des perturbations plus ou moins profondes, recommencer des tentatives de Jacquerie, elle n'opérera jamais une transformation sérieuse dans l'État et encore moins des réformes utiles et durables ^ Plût à Dieu que notre classe ouvrière reconnût enfin cette vérité. Nous pourrions en dire autant, dans un autre sens et par d'autres raisons, de la classe moyenne. Elle peut, sans contredit, se modérer et se discipliner; elle ne manque ni de l'intelligence, ni même, quoi qu'on ait dit, des loisirs nécessaires pour gouverner; mais vouée au travail et habituée au calcul, elle est disposée à traiter la politique comme une spéculation; et si elle est livrée à elle-même, sans le contre-poids des autres classes, elle est trop exposée à constituer un gouvernement égoïste, sans grandeur, et qui n'aura pas en lui les principes de force et de durée.

Le gouvernement de 1830 n'avait que trop ce caractère de gouvernement exclusif de la classe moyenne, et ce vice était encore aggravé par d'inintelligentes restrictions électorales, qui, en réduisant à une assez petite fraction de cette classe moyenne l'élément actif de ce gouvernement, rendait plus inévitables et plus choquantes ses tendances naturelles. Aussi, était-ce une impression universelle dans les masses, en 1848, que le gouvernement n'était qu'une sorte d'exploitation dont profitaient seulement quelques bourgeois.

En un mot, lorsque ces deux classes sont en lutte ouverte, c'est l'anarchie violente et la guerre sociale

1. Quand nous nous servons du mot de classes, nous n'entendons nullement reproduire l'idée d'un classement légal permanent de la société, pareil à celui qui existait avant 1789; mais indiquer seulement le fait des diversités d'intérôls et du mode d'existence qui. divise la société en deux ou trois groupes déclarés.

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qui éclatent ; lorsqu'elles sont seulement isolées l'une (le l'autre, c'est l'impuissance. Aussi la politique en quelque sorte forcée de tout despotisme sera-t-elle (le tenir ces deux classes divisées, d'alimenter leurs peurs ou leurs colères, de même que l'ettort persévérant de tout gouvernement libéral, et tant soit peu prévoyant, devra être de tenir ces deux classes réunies par des liens communs d'intérêts, de sympathie et de patriotisme, de les fondre autant que possible de manic're à ce que leurs diversités ne tendent qu'à exciter entre elles une salutaire émulation^ mais n'éclatent jamais en ces conflits haineux dont nous avons été les témoins et les victimes.

Le tort du gouvernement de Louis-Philippe avait été de séparer ces deux classes, de leur créer des intérêts diti'érents, d'en faire comme deux nations distinctes, ayant chacune sa sphère d'action, sa vie à part ; on ne sait pas tout le mal (pi'a fait le mot de pays légal prononcé par les ministres et adopté par tous leurs agents, — et surtout la séparation que ce mot impliquait. Mais le malheur, on pourrait aller jusqu'à dire le crime de la Révolution de 1848, a été de doimer à cet antagonisme un drapeau, une organisation, une tradition et de sanglants souvenirs. Sous le règne de Louis-Philippe c'était un germe qui se développait lentement et dans l'ombre ; par la KévohUion de 1848, c'est devenu une plaie toujours béante qui aflecte le principe vital de notre société. On a voulu y appliquer le remède désespéré du despotisme et cependant le mal ne peut se guérir que par le temps, par la sagesse, par une charité éclairée et surtout par la liberté, la liberté, qui, seule, en créant des droits communs, une opinion commune, peut fondre ensemble ceux-là mêmes que divisent les intérêts,

La Révolution de i848 n'était pas la victoire du

peuple contre la bourgeoisie, car celle-ci avait laissé tomber le gouvernement de Juillet sans le défendre ; la guerre ouverte entre les deux classes n'existait pas encore alors, et c'est précisément par ce motif que les bourgeois avaient laissé s'accomplir la révolution avec une si imprévoyante indifférence. Le conflit entre ces deux classes n'est venu qu'à la suite; il a été l'effet, et non la cause de la révolution.

Et cependant, le gouvernement de Louis-Philippe était tellement identifié dans la pensée de tous avec la classe moyenne, que les ouvriers s'imaginèrent qu'ils avaient vaincu les bourgeois, le 24 février. Cette victoire que le défaut de résistance, et même le concours d'une partie de la garde nationale, avait rendue si facile, leur avait donné une opinion exagérée de leur puissance; opinion que tous les actes officiels du gouvernement provisoire, toutes les adresses, toutes les proclamations et la prudente réserve des autres citoyens, portèrent depuis jusqu'à l'ivresse, jusqu'au délire. L'impression morale du peuple, vis-à-vis des autres classes de la société, tenait dans ce moment tout à la fois de l'envie et du mépris; ce n'était point encore de la violence.

Mais après la première confusion produite par l'ardeur de la lutte et par l'enivrement de la victoire, après que le premier étonnement causé par cet événement si nouveau, si subit de la république, eut cessé,* la lumière ne tarda pas à se faire dans ce chaos où riches et pauvres, bourgeois et prolétaires, s'étaient trouvés entraînés pêle-mêle ; chacun reconnut bientôt son rang, son drapeau, son intérêt. Toute cette classe moyenne qui, en France surtout, s'étend si loin, s'élève si haut et descend si bas, et qui, poursuivant une réforme simplement politique, s'était vue entraînée dans l'abîme d'une révolution sociale, se rejeta en arrière; elle avait assisté d'abord

avec une anxieuse curiosité à Texpérience qui se tentait sous ses yeux; puis à mesure que la situation se dessinait avec plus de netteté, que le changement opéré dans le gouvernement de la France perdait le caractère d'une révolution politique, à mesure que se produisaient devant elle les manifestes, les doctrines, les actes de cette guerre hautement déclarée à la vieille société , à mesure qu'elle en subissait dans sa fortune, dans son repos, dans sa sécurité, les funestes conséquences, elle passait de cette indift'érence apparente à une opposition passive et bientôt après à Thostilité ouverte. De sorte que, dès le lendemain (lu jour où le gouvernement provisoire avait été porté à IHotel de ville par la tourmente révolutionnaire, ce malheureux gouvernement se trouvait placé entre les prétentions perturbatrices du socialisme et l'hostilité de la classe moyenne; situation fausse qui le condamnait d'avance et fatalement à suivre la plus détestable des politiques, celle de bascule ; c'est-à-dire à prendre son point d'appui tantôt sur les ouvriers contre les bourgeois, tantôt sur les bourgeois contre les ouvriers; politique qui devait infailliblement le commettre avec les uns et avec les autres et lui faire perdre toute force morale, toute autorité. La faute n'en était pas aux gouvernants ; c'était une des tristes nécessités de cette révolution qui venait de s'accomplir sans cause politique suffisante, sans grief bien défini, sans but déterminé et réalisable.

Ainsi le conflit entre les ouvriers et les bourgeois, tel était le caractère propre de la révolution de 1848. Ce qui est commun à cette révolution et à toutes celles qui, depuis 4789, se sont succédé à des intervalles à peu près égaux dans notre France, c'est que, nées d'une centralisation excessive, elles se sont toutes trouvées possédées d'une manie insensée d'u-

nité et de concentration du pouvoir, de mépris pour les droits individuels, et qu'elles ont toutes péri par l'excès du principe dont elles étaient sorties. Phénomène qui seul peut expliquer ces cataclysmes successifs et si rapprochés dans lesquels notre génération a vu trois gouvernements s'écrouler tout entiers et en un seul jour, sans qu'il en restât autre chose que des débris, des souvenirs et de stériles regrets.

Ce n'est ni la révolution de 1789, ni l'empire qui ont amené cette centralisation ; il faudrait remonter bien haut, pour suivre à travers les siècles l'effort persévérant de tous les gouvernements employé à détruire une à une toutes les agglomérations de force et de résistance môme les plus naturelles et les plus légitimes, et cela pour arriver à ne laisser debout et vivantes dans la société que deux unités, l'État toutpuissant d'une part, et l'individu isolé et impuissant, de l'autre. Or, cette constitution de notre société, que, par la plus étrange méprise, les libéraux, comme les conservateurs, les républicains comme les anarchistes, se sont accordés à admirer et à glorifier, est essentiellement vicieuse et pleine de dangers; elle est en contradiction avec toutes les lois d'ordre et de stabilité qui régissent les sociétés humaines. Dans h; monde moral, comme dans le monde physique, l'ordre et la stabilité ne peuvent naître que d'un certain équilibre entre des forces contraires; rien de plus opposé à la sagesse providentielle que cette manie d'uniformité et de simplification, qui, supprimant tous les rouages secondaires et modérateurs de la machine sociale, n'y laisse subsister que deux forces, lesquelles, selon que l'une ou l'autre vient à l'emporter, font passer la société successivement de l'anarchie au despotisme et vice versa, jusqu'à épuisement.

Qu'on nous permette d'emprunter à notre histoire moderne quelques exemples qui sont la confirmation

éclatante de cette vérité. Ce ne sera pas une digression tout à fait inutile, car elle servira à éclairer Tépoque que nous avons entrepris de retracer.

Si ce l'ait de la centralisation exagérée du pouvoir eut été plus étudié dans ses causes et dans ses conséquences inévitables, qui sait combien de révolutions eussent été épargnées à notre pays, et si, encore aujourd'hui, il se formait enfin une conviction générale en France sur la nécessité d'y remédier, qui sait combien de cruelles épreuves pourraient être prévenues dans l'avenir.

D'abord, et pour le passé, l'Assemblée Constituante (la grande) n'eût pas fait tant d'efforts, dépensé tant de talents, pour continuer et consommer ce travail de centralisation poursuivi depuis si longtemps par la monarchie. Elle voulait sincèrement fonder un gouvernement libre ; elle avait en elle assez de lumières et même de vertus pour y réussir : comment a-t-elle <'u la malheureuse pensée d'y procéder par les mêmes moyens que le pouvoir absolu avait employés avec succès pour tout absorber en France? comment s'estclle attaquée avec tant d'énergie aux derniers débris de ces forces vives et réelles qui existaient encore, ([uoique bien affaiblies, dans certaines institutions éminemment libérales de la vieille monarchie ; — les états provinciaux, par exemple?

C'est qu'il n'y a que deux voies à suivre dans la politique : l'une de bon sens et toute pratique, qui consiste à procéder du connu à l'inconnu, à prendre dans les faits existants le bien, se bornant à en écarter le mal, à agir enfin comme la nature qui ne brusque rien, mais où tout se développe par des transitions souvent insaisissables ; l'autre, qui consiste à afficher un profond mépris pour les faits, à bâtir à nouveau sans rien garder de l'édifice existant, détruisant le })on comme le mauvais; à rejeter toute transition

comme toute tradition, à faire Je vide entre le présent et le passé et, perdant ainsi pied, à se lancer témérairement dans le monde dangereux des utopies : la première de ces écoles pourrait se personnifier dans Montesquieu; la seconde, dans Jean-Jacques Rousseau ; l'évangile de l'une est V Esprit des Lois, celui de la seconde est le Contrat social. C'est malheureusement cette dernière qui prévalut en 1789, et qui, peut-être, domine encore aujourd'hui; delà les organisations a priori et les constitutions tout d'une pièce ; de là, cette prétention à la logique absolue qui, à partir de 1789, a été invariablement suivie, toutes les fois que la nation a eu à régler ses institutions. Nous en subissons les tristes conséquences.

Certes, je ne rattacherai pas cette tendance, comme l'ont fait d'autres publicistes, à une certaine disposition organique de notre nation ; je n'en ferai pas une question de tempérament. Je sais tout ce qu'on a dit d'ingénieux sur ce sujet : pour moi, je ne crois pas qu'il y ait des peuples qui naissent avec le goût exclusif de la théorie et de la généralisation; qui par une légèreté organique de caractère, combinée avec une certaine hardiesse de pensée, aient en quelque sorte reçu de la Providence cette dangereuse mission de remuer toutes les idées, de faire pour les autres peuples toutes les expériences, et qui soient ainsi voués à tout entreprendre, sans jamais rien achever, semblables en cela à ces pionniers du nouveau monde qui abandonnent la terre qu'ils viennent à peine de défricher, et qui, poussant toujours en avant dans les profondeurs du désert, se chargent de tous les hasards, de tous les périls de l'inconnu et laissent à ceux qui viennent après eux les bénéfices des travaux achevés et de l'expérience acquise.

Non, la France, pas plus que les autres nations, n'est organisée de manière à poursuivre indéfiniment les

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aventures ; son histoire, si obscure et si mal comprise qu'elle ait été jusqu'à ce jour, commence, grâce aux travaux de quelques historiens éminents qui ont fait entrer la philosophie dans l'étude des faits historiques, à être mieux connue, et quand on voit au seizième siècle, par exemple, à comt)ien peu il a tenu que notre nation n'entrât dans cette voie où d'autres, nations et l'Angleterre entre autres ont rencontré cette sage conciliation entre les droits de l'individu et ceux de l'État, qui assure à ces nations la dignité, la liberté et la sécurité, il n'est pas permis de désespérer de voir la France entrer un jour dans cette même voie.

Pourquoi, en effet, les Français du Canada, les exilés à la suite de la révocation de Tédit de Nantes, ont-ils su s'organiser si fortement et offrir le spectacle de communautés vraiment libres, en Allemagne, en Améri- (|ue? C'est qu'ils avaient été jetés par la force des événements hors de l'inlluence de ces mœurs, de ces habitudes de centralisation qui, dans leur pays, les paralysaient et leur enlevaient toute spontanéité. Il faut donc reconnaître qu'il n'y a pas là une question de tempérament, mais une question de conduite, et cela est consolant ; car si on doit désespérer de guérir un mal organique, on entreprend avec confiance la guérison. d'une maladie seulement accidentelle.

Le résultat de la lutte entre la réforme et le catholicisme, au seizième siècle, a été doublement malheureux pour la France ; la partie virile de l'aristocratie française ayant été brisée dans cette lutte, cette force résistante a disparu de la société, laissant le champ libre à la monarchie qui, à partir de ce moment, trouva de trop grandes facilités pour tout concentreiî en elle. Après cette lutte qui a été la crise décisive de la constitution politique de notre pays, il y a eu encore des ligues, des coalitions d'ambition, desintri-

gues de cour, il n'y a plus eu de sérieuse tentative pour fonder la liberté sur des forces vives et résistantes : les idées ont continué à cheminer, les esprits à travailler ; mais en dehors des faits qui n'étaient plus là pour donner un corps à ces idées, elles se sont égarées à la poursuite de l'impossible. Il faut cependant bien chercher et trouver d'autres éléments de résistance pour remplacer ceux qui n'existent plus et qu'il y aurait folie à vouloir faire revivre. Car comment concevoir la liberté dans un pays où rien ne résiste, l'équilibre des forces là où il n'y a qu'une force qui absorbe tout en elle-même ? La France s'est vouée à cette recherche, elle a fait bien des essais, elle n'a pas encore réussi ; elle ne se reposera cependant dans un gouvernement stable et libre que lorsqu'elle aura trouvé la solution de ce problème. L'œuvre est difficile, sans doute, mais quelles difficultés ne peut surmonter le sentiment de la nécessité, alors surtout que le besoin de triompher d'un mal connu serait devenu la préoccupation de toute la partie intelligente d'une grande nation !

Une autre conséquence est sortie de cet état de choses : la nation successivement dépouillée de toute participation sérieuse à ses affaires, de toute responsabilité dans la direction de son gouvernement, s'est trouvée forcément jetée dans le domaine des théories et des idées spéculatives ; à quoi aurait-elle employé les loisirs que son gouvernement lui faisait, si ce n'est à rêver et à se livrer à tous les écarts de l'imagination? La pensée est le plus noble attribut de l'homme, mais si elle n'est réglée par l'expérience, si elle n'est contenue parla responsabilité, elle s'égare inévitablement et c'est ce qui est arrivé en France. Croyez bien que si le gouvernement monarchique n'avait pas si bien et si complètement réussi à écarter systématiquement les Français de la gestion de leurs affaires même lo-

cales, la révolution de 4789 eût suivi un cours tout différent ; elle eût été beaucoup moins radicale et se fût beaucoup plus rapprochée des caractères d'une grande et utile réforme. Par une expiation toute providentielle, la monarchie a subi le châtiment de sa politique égoïste et imprévoyante ; elle avait mis la nation hors du fait politique et pratique de son gouvernement,et c'est \idée(\\\\, déchaînée sans règle et sans expérience, s'est chargée de l'en punir.

Après la fatigue et l'épuisement de la guerre civile de i791 à 1800, après l'éclatant suicide de la dictature militaire de Napoléon, la France s'est trouvée, en 1814, replacée en face de cette même monarchie et à son point de départ de 1781).

Mais la charrue révolutionnaire et impériale avait de plus en plus labouré et nivelé notre société. Ces débris qui auraient pu être encore utilisés en 1789, n'existaient même plus en 1814 ; que faire ?

Charles X, précédant son frère, lors de leur rentrée en France, prononça un mot fort applaudi par les courtisans du jour et même par la multitude, trop hal)ituée à prendre les choses par leur côté sentimental. Il ny a quiin Français de plus en France^ aurait dit ce prince, en mettant le pied sur le seuil des Tuileries. Cela voulait dire : la monarchie trouve le lit de l'empire fort commode et elle va tout bonnement s'y coucher.

Cela n'était, cependant, ni aussi commode, ni aussi sûr qu'on pouvait le croire au premier abord : pour vivre au moins quelque temps et avec quelque sécurité dans cette société française, toute individualisée, il fallait deux choses que l'empire avait pu réaliser et que la monarchie des Bourbons ne pouvait retrouver: donner un aliment incessant aux imaginations, les distraire perpétuellement par une mise en scène éclatante : et quelle autre diversion pouvait remplacer, surtout pour une nation naturellement guerrière, celle de la guerre?

ïl fallait, en outre, veiller à ce que ces individualités, si peu à craindre, tant qu'elles sont isolées les unes des autres, mais si redoutables lorsqu'elles sont agglomérées par une passion commune, ne pussent jamais se réunir dans un sentiment et dans un effort commun. Dans de telles conditions, le despotisme peut vivre, mais de cette vie précaire du despotisme qui est soumise à d'autres causes de mort qui lui sont propres : la conspiration de Mallet est là pour prouver que le despotisme lui-même n'échappe pas aux dangers inévitables de l'excès de centralisation.

Or, la Restauration se pla^a précisément dans des conditions contraires ; elle fournit par la presse et la tribune aux individualités jusque-là isolées , impuissantes, les moyens de se rapprocher,de s'agglomérer. Puis elle se chargea, par ses attaques contre les vanités et les intérêts de la révolution, de réunir dans une passion commune toutes ces individualités ; elle formait ainsi à plaisir la tempête qui devait l'emporter.

On agite tous les jours la question de savoir s'il n'eût pas mieux valu, en 1830, accepter l'abdication de Charles X et garder son fils encore enfant : ce qui eût, diton, sauvé tout à la fois la monarchie et la liberté. Question oiseuse : le choix n'était pas possible. Ce malheureux gouvernement ayant été assez insensé, assez imprévoyant, pour amener les choses jusqu'à une bataille de trois jours dans les rues de Paris ; les vainqueurs eux-mêmes furent bien obligés de compter avec les passions de la multitude qui venait de combattre et de vaincre. Certes, la plupart des 221 eussent été heureux de pouvoir s'arrêter à l'abdication du roi, mais le peuple, qui avait combattu et versé son sang, criait avec fureur : plus de Bourbons!... et ce fut à grand'peine qu'on put lui faire accepter la transaction d'un prince de la branche d'Orléans. Que si toute

la force n'eût été concentrée sur un seul point; si, par exemple, on eût pu prendre son point d'appui sur des institutions provinciales fortes et résistantes, il est plus que probable que le parti parlementaire eût fait prévaloir son esprit politique sur les passions de la rue et eût arrêté la révolution à l'abdication et à la régence. Le même phénomène s'est reproduit en 1848, avec des circonstances et par des causes presque identiques, terrible avertissement pour les gouvernements et pour les partis. La prévoyance est plus nécessaire en France qu'en tout autre pays, parce que le danger y est plus subit et plus irrésistible ; entre l'ébranlement et la chute, ilya à peine l'intervalle de quelques jours : une fois hors des Tuileries, les gouvernements n'ont plus rien où se prendre et tombent fatalement dans l'abîme, victimes de cette centralisation qui, aux jours de leur puissance, leur paraissait si commode et si précieuse.

Le gouvernement de Louis-Philippe ne fut guère plus prévoyant, ni plus sage, que celui de Charles X; lui aussi trouva fort doux et fort commode le régime administratif de l'Empire ; il n'en conserva pas seulement l'organisation unitaire, la centralisation absolue; il trouva, sans doute, très-politique d'évoquer, de glorifier les souvenirs de cette époque, de se faire le héraut, le restaurateur de la gloire impériale. 11 prenait pour de l'habileté ce qui n'était qu'une bien haute imprudence. Il succomba dans ce jeu dangereux. Que pouvaient, en effet, la presse, la tribune, les élections, contre la toute-puissante centralisation impériale, mise au service du chef de l'État? produire l'irritation de la lutte et de l'impuissance, sans pouvoir opérer une seule réforme. Cette centralisation dans les mains de Napoléon avait servi d'instrument à l'essai de la monarchie universelle; elle ne pouvait servir dans celles de Louis-Philippe qu'à neutraliser le jeu sérieux, sin-

cère des institutions libres. Elle abusa le chef de l'État sur ses véritables forces, l'encouragea dans sa résistance aveugle, opiniâtre à toute réforme, et par cela même rendit inévitable une révolution, tout en la faisant dépendre d'un seul coup frappé au cœur.

Enter des institutions libres sur le tronc de l'Empire, c'est une œuvre impossible pour les monarchies représentatives et plus impossible encore pour une république ; et cependant cette œuvre, qui avorte toujours, est toujours recommencée. Quatre ou cinq expériences éclatantes en ont démontré l'impossibilité; suffiront-elles pour éclairer la France? Je n'oserais l'affirmer.

Sans prétendre assimiler la chute du gouvernement de Louis-Philippe à la chute du gouvernement de Charles X et tout en faisant la part des différences qui existent au moins dans les causes immédiates de ces deux révolutions : l'une ayant été faite pour défendre le droit et la constitution ; l'autre l'ayant été, on ne peut le nier, en violation du droit constitutionnel ; l'une ayant eu le parlement pour auteur et régulateur; l'autre ayant été faite contre le parlement, on ne peut disconvenir qu'il n'y ait eu entre ces deux révolutions de très-frappants rapports; ainsi, dans l'une comme dans l'autre, c'est la population de Paris qui a pris l'initiative de l'insurrection et, par cette iiiitiative, a entraîné le reste de la France ; dans l'une comme dans l'autre, la prise des Tuileries a terminé la lutte et rendu toute résistance impossible. Enfin, dans la révolution de 1848, comme dans celle de 4830, ce sont toutes les individualités dont se compose l'immense population de Paris, individualités impuissantes pour résister et réformer pacifiquement, qui, réunies par une passion commune, ont produit cet ouragan que la force organisée n'a pu arrêter et contre lequel elle n'a môme pas sérieusement lutté.

Ce qui est digne de remarque, c'est que ce phénomène qui se reproduit invariablement tous les douze ou quinze ans, en France, et qui semble être passé à l'état normal dans ce pays, s'est manifesté d'une manière plus nette, plus absolue, lors du second cataclysme que lors du premier, et plus encore lors du troisième que lors du second; d'où on peut conclure que, bien loin de s'affaiblir ou de s'atténuer par le temps, le mal est en progrès. Jusqu'où cette puissance centralisatrice, armée de toutes les forces que lui apporte une fausse civilisation, portera-t-elle cette funeste facilité donnée aux révolutions en France? Ce sera à nos successeurs à en décider.

Ainsi, la France livrée au travail des idées, aux impatiences des ambitions, aux avidités que rien n'arrête ni ne contient; la France ne comptant pas avec les faits et les prol)abilités, n'ayant en elle aucune force agglomérée et capable de résister à la toute-puissance du gouvernement central ou aune explosion de la colère populaire, incapable, par conséquent, de se gouverner, de se réformer elle-même, mais sachant merveilleusement où est le point vulnérable auquel il faut frapi)er pour faire crouler en un clin d'oeil tout Téditice gouvernemental : tel est le trait général qui n'appartient ni à telle époque, ni à telle révolution, mais qui malheureusement est commun à toutes les époques, à toutes les révolutions en France ; tel est le danger qui pèse sur le présent et sur l'avenir, comme il a dominé le passé. Peut-être pourrons-nous, dans un autre travail ^, sonder à fond le vice d'organisation qui produit ce danger. Nous examinerons alors sérieusement et sans parti pris si le despotisme, c'est-à-dire une concentration encore plus absolue de toutes les

!. Ce travail a été fait et publié, — et peut-être rend-il inutile toute cette dissertation sur la centralisation.

forces dans l'État, un affaiblissement plus grand encore de tous moyens de résistance individuelle ou locale, n'est pas plutôt une aggravation qu'une atténuation de ce mal?mais.une telle question ne doit pas être traitée incidemment et en passant.

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