CHAPITRE III
Époque de la Franc-Maçonnerie illuminisée ; essais de Weishaupt sur les Loges Maçonni^ gués ; acquisition de Knigge^ et ses premiers sennces.
JLjivrons pour un instant à Tempire des conjectures et des systèmes , tout ce qu'on a trouvé dans ces Mémoires , sur la nature, l'objet et l'origine des secrets Franc-Maçonniques ; supposons , s'il le faut , dans une obscuriré désormais impénétrable, leurs fastes primitifs; laissons même les Vénérables Frères exalter le mérite et la gloire de leurs ancêtres : trop malhetiretisement poiu: les enfans , nous voici à l'époque
ou
DE lImpiété et de l*Anarchie. 65
où toute cette gloire se ternit et s'écli{)se , oit leurs orateurs mêmes vont s'écrier : « Frères » et Compagnons , donnez un libre cours à r> vos regrets. Ils sont passes ces jours de Tinno-' y> cente égalité ! Quelque saints qu'aient été nos f> mystères , les Loges sont souillées. Frères et i> compagnons y laissez couler vos larmes ; dans » vos habits de deuil , venez , fermons nos p temples ; les profanes ont su y pénétrer ; 3» ils en ont fait Tazile de leur impiété , Tantre » de leurs complots ; ils y ont médité leurs y> forfaits et la ruine des peuples : pleurons sur » nos Légions qu'ils ont séduites. Des Loges qui » ont pu s'ouvrir pour ces conspirateurs doivent » être à jamais fermées pour nous et pour tout » vrai citoyen. »
Elles ne sont pas de moi ^ ces plaintes lugubres , ces désolantes lamantations ; je les ai entendues de la bouche des Vénérables ; elles sont l'oraison funèbre de la Maçonnerie, prononcées en présence des Frères , pour la dernière fois assemblés dans une Loge Germanique , et réduits à gémir sur la triste destinée de leur Ordre. ( /^. le discours tïun orateur -^
Maçon , pour la clôture de sa Loge. ) M alheu* reusement pour l'honneur des Frères , nous pouvons redire leur douleur , nous ne pouvons pas taire combien elle est juste. Quels que fussent jadis tousr ces mystères, la Franc - Maçonnerie . est devenu coupable. Si elle ne Test point par elle-même , elle Test par Weishaupt. Elle a • fait , ou il a fait par elle , la plus désastreuse des Révolutions. Cette terrible vérité ne peut rester captive ; l'histoire doit parler et fournir ses preuves. Cest ici la plus grande leçon qu'elle ait encore donnée sur le daçger des sociétés secrètes.
ToMi IV. ^ E
fi6 Conspiration ms Sopidstes
Dès les premiers jours de soo Illaminisine , "W^eishaupt avoil conçu tout le parti qu'il tireroic pour ces complots , de la multitude des Franc- Maçons répandus en Europe , s'il pouToit jamais s'insinuer dans leur alliance. « Que je vous dise » une nouvelle , ecri voit-il à son adepte Ajax , 3» dès Tannée 1777 ; avant le carnaval prochain nb je pars pour Munich , et me fais recevoir Franc- « Maçon. Que cela ne vous effraye pas ; notre n affiure n'en îhi pas moins son train ; mais n à cette démarche nous apprenons à connottre % un lien ou un secret nouveau , et nous en » damnons plus forts que les autres» » ( Ecrits orig» t. I ) lett. 6 , à Ajax. ) 11 reçut en efl'et les premiers Grades Maçonniques dans la Loge appelée de Saint-Théodore. Il ne vit jusque là
3ue les jeux d'une innocente fraternité ; mais vit dans ces jeux Yégalité et la liberté faire tous les délices des Frères ; il soupçonna des mystères ultérieurs. On lui disoit en vain que toute discussion religieuseou politique étoît bannie des Loges; que tout véritable Franc -Maçon étoit essentiellement fidèle à son Prince et au Christianisme '; il le disoit aussi à ses Novices et à ses Minervains ; et il savoit ce que dcvenoient dans son lUuminisme toutes ces assurances. 11 crut aisément qu'il en seroit de même chez les Franc-Maçons. Bientôt l'intime Zwach lui fournit le moyen de pénétrer dans leurs derniers secrets , sans être obligé d'en subir les épreuves. Cet adepte avoit eu à Augsbourg une entrevue avec un Abbé appelé Marotti. Dans cette entrevue , Marotti lui avoit donné les hauts Grades , et ceux même des Loges Ecossaises ; il lui en avoit expliqué tous les mystères ab-solutnent fondés y lui disoit-il, sur la Religion et sur l'histoire de VEglise. Caton-Zwocb nous
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 6/ apprend combien Texplication devoit être propice aux complots de son impiété , quand il dit avec quel soin et quel empressement il se fit ua devoir d'annoncer sa découverte à Spartacus-* , Weishaupt. ( V. le journal de Caton , diarium i / des Cato, Écrits orig.y U i./) Sur ta .simple \ ^ nouvelle et avant de savoir les détails de cette entrevue > V^^eishaupt qui avoit aussi fait ses recherches , répondit à Tadepte confident : « Je Th doute que vous sachiez réellement le yéri- » table objet de la Franc-Maçonnerie ; mais » j'ai moi-même acquis sur cet objet des con- » npissances dont je veux faire usage dans mon *> plan , et que je résen^e pournos grades plus j y» avancés. » ( Ibid. lelt. 3i ^/du 2 Dec. 1778.) ' s Caton rendit bientôt à son maître les aétails de cette explication ; et alors Weishaupt lui écrivit : « L'importante découverte que vous p avez faite à Nicomédie ( à Augsbourg) dans » votre entrevue avec l'Abbé Marotti, me r^- » jouit extrêmement. Profitez de cette circons- 0 tance et tirez - en tout le parti que vous » pourrez. » ( Id. lett. du 6 Janvier suivant. )
En lisant toutes ces confidences , chacun sa le demande naturellement : Qu'est-ce que cette )oie des deux plus monstrueux conjurés qu'il y . eût encore aans le monde , sur la nouvelle seule des mystères cachés dans les arrièregrades Maçonniques , dans ceux mêmes des Loges les plus chères aux Frères Ecossais ? Weishaupt lui-même a donc été prévenu par les Franc-Maçons , dans l'explication qu'il donne de leurs symboles, et qu'il a fait entrer réellement dans ses mystères ? ( F. t^ 3 de ces Mém. Grade d'Epopte. ) Il étoit donc déjà dans ces arrière-Loges Maçonniques , et une impiété et des complots étrangement préparatoires pour l'impiété et les complots de Zwacn et de Weishaupt !
66 CoNSPiRAnoN DES Sophistes La conséquence esl désolante ; mais faut-îl s'a« veugler soi-même et s'en cacher la réalité ? Pour l'honneur des Franc-Maçons , faut-il taire les pièges qu'on leiu* cache , et qu'on ne tend pas moins à leur religion et à celle des peuples (a) ?
Assuré désromais de sa découverte , \^eis« haupt commença à presser rétablissement d'une Loge Maçonnique pour ses élèves de Munich. U ordonna dès-lors à tous ses Aréopagites de se faire recevoir Franc-Maçons. U fit toutes ses dispositions pour avoir le même avantage à Eichstndt et dans toutes ses colonies. ( Id. lett. 32. ) Malgré tous ses eS'orts en ce genre , ses succès furent lents. Il avoil les secrets des Franc- Maçons , et les Franc-Maçons n'a voient pas les siens ; les Rose-Croix virent avec chagrin s'élever une nouvelle société secrète , qui ne peuploit ses Loges qu'aux dépens des leurs , et crui commençoit à les décréditer , en se vantant d'avoir seule les vrais secrets de l'Ordre. Quelque impies que fussent ceux de ces Rose-Croii , et quoique leur système conduisit au même terme , quant à la nullité du Christianisme, la route qu'ils prenoient pour y conduire , étoit toute opposée à celle de "Weishaupt. Il méprisoit toutes les sottises de leur alchimie; il détestoit sur-tout leur théosophie. Il se jouoit de ce double principe , de ces esprits bons , de ces esprits mauvais , de ces démons dont tant de Rose-Croix avoient besoin pour leur science de la magie , de ta cabale et de la fnculf é à'Ahrac ; (6) en un mot , malgré
(a) t.xceptons encore îci les Matons qui s'en tiennent aux trois premiers grades , et ceux-là sur-tout qui ne voient de vraie Franc- Maçonnerie que dans ces troni grades ; mais que ceux-là même n'oublient pas que ce sont prëcis<^ment leurs grades qui ont servi de mantean 2i la grande intrusion.
Q}) Ce mot ^Abracy abr^^gé &*Ahraxas^ n'est qu'une • Yéunion de lettres , imaginée par Basilide y sopbistii
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 6^
loul ravaatage que ^Weishaupt tiroit dans ses mystères , des symboles et des explications Maçonniques , il n'en livroît pas moins au souverain . jhëpris tout ce qui est purement sottise » rêverie 1 cahalisttque chez les Rose-Croix. Il prenoit chez j eu;K tout ce qui conduit à l'impiété , et se jouoit de leur ineptie. C'étoit la lutte de Timpiété tombée d*un côié dans Tabsurde athéisme , et Fautre dans Tabsurde superstition. De là ces dis* sensions , ces jalousies » ces concurrences , dont on a Yu les traces dans les progrès de Tllluminisme, tracés par Caton-Zwach. Il écolt difficile de dire ieqtiel des deux partis Temporteroit dans cette lutte ; Weishaupt imaginoit mille moyens de triompher ; mais il n'étoit pas encore décidé sur l'usage qu'il feroit de sa victoire. « D'abord » écrivoit-il à Zwach , j'anrois voulu » faire venir de Londres une constitution pour 9» nos Frères ; et ce seroit encore mon avis , p si Ton pouvoit s'assurer du chapitre ( Maçon- I» nique) de Munich. Il faudra essayer — je ne
d'iA-lexandrie , et fameux hëri^siarque du second siècle , p^ur exprimer le nombre des trois cent soixante-cinq intelligeaces ou esprits, dont il faisoit son Dieu. Ahra^ ^a^,4tt St. Jérôme, est le Dieu fîctice de Basilide, exprimé par des nombres; et en effet les lettres dont ce mot est t^mposé , rendent précisément en Grec ce nombre de 565 :
I , 2 , lOO, I , 60 , I , 200.
BasîUde fondoit tonte sa magie sur le nombre de set génies ; et de là cette science XAhrae , pour dire la •cîencedelamagîe. (^. Uteron. adv. Lucifer •^ Augustin lib. de Hœres. -^ TertuL de Basilide) Manès prit de ce Basilide une foule d'erreurs, et sur-tout «es Èons et sa magie. Cette faculté dAbrac se retrouve dans le manuscrit maçonnique d'Oxford ; elle indique des Frëres , il 7 $L ttH»is cents ans , tout aussi occupés de cette faculté floe biend<^ &ose«Croix modernes.
^« Conspiration des Sophistes » puis écrire rien de fixe là-^essus y jusqu'à ce p que je voie la tournure que prendront nos » affaires. Peut-être m'en tiendrai-je à réformer ; 9 peut-être ferai-je pour nous un nouveau sys- • tème Maçonnique. Peut-être encore me résou-* D drai-je à incorporer la Franc-Maçonnerie dans » notre Ordre , pour ne faire des deux qu'un p même corps. Le temps décidera.» (LeiLSj à Caton , Mars 1 780. )
Pour le fixer dans ces incertitudes , il falloît à AVeishaupt un homme qui donnât moins de temps à peser les difficultés , qu'il les tranchât plus aisément. Le démon même des révolutions et de l'impiété lui envoya un Baron Hanovrien, nommé Knigge. A ce nom, les honnêtes Franc- Maçons Allemands reconnoissent celui qui em- Eesta jusqu'aux jeux fraternels de leurs premières lOge^ y et qui vint consommer la dépravation de leurs impies Rose-Croix. Dans leur indignation., tous ces Frères honnêtes pardonneroient presque à AVeishaupt , pour faire retomber sur Knigge seul toute leur haine et tout l'opprobre de leur société devenue le vaste sémînau*e de lllluminisme ; la vérité des faits est que dans cette grande intrusion , Philon Knigge ne fut que le digne instrument de Spartacus-Weishaupt. Ce que l'un exécuta , l'autre l'avoit conçu depuis Iong*temps ; et sans les profondes combinaisons de celui-ci , très-vraisemblablement toute l'activité de l'autre Seroit restée sans succès. Dans leur funeste ensemble , ces deux hommes avoient précisément tout ce qu'il falloit, l'un pour donner ues lois à la plus désastreuse des Sectes , l'autre pour propager ses mystères et pour donner à ses complots des légions d'adeptes.
Dans ses méditations farouches V ^"^tshaupt eût suppléé Satan tout occupé de sôs projets
DE lImpiété et de l^Anai^chie. 7 i contre le genre humain ; Knigge rappelleroit ui| de ses gënies méchans , aiiës comme la pqste , impatiens de voler par-tout où le roi des Ënfer$ leur a montré le mal à faire. Dans ses conceptions ,Weishaupt combine lentement ses complots , calcule ses ressources , compare ses essais ; pour assurer son choix , il le diffère. Dans sa légèreté , Knigge a plutôt agi qu'il n'a délibéré. Il voit le mal à faire^^ et U le fait , prêt à se replier » si ses premiers moyens lui manquent. L'un prévoit les obstacles qu'il pourroit rencontrer, et chefch(> à les lever ; l'autre franchit celui qu'il trouve y crainte d'avoir perdu son temps à l'écarter. L'uu ne veut point de fautes qui retardent sa marche ; l'autre avance toujours malgré ses faux pas»
Tapi dans ses ténèbres , la grande jouissance de "Weishaupt, seroit d'avoir bouleversé le mondp sans le voir et sans en être vu. La conscience fies forfaits est pour lui ce qu'est pour l'honncte homme celle des vertus. Ses succès lui suffisent ; le plaisir de nuire l'emporte siir la célébrité qui auroit pu l'en empêcher. Knigge est un de ces êtres qui se montrent par-tout , qui se mêlent de tout , çt qui veulent toujours paroître avoir tout fait. Tous les deux sont imnies ; tous les deux détestent également le freinfaes lois; mais AVeisbaupt , dès le commencement , a posé ses prii^rcîpes ; il a percé dans toute l'étendue de ses conséquences ; il faut que sa révolution les réalise toutes ; et il croira n'avoir rien fait , s'il laisse encore subsister quelques lois religieuses ou sociales. L'impiété de Knigge et sa rébellion ont eu leur enfance et leur gradation. Il a parcouru suc«cessivement les écoles publiques et les écoles souterraines de l'incrédulité du siècle ; il saura varier ses leçons et se plier à tous les caractères. Il lui faut aussi ses révolutions ; il ne manquera pas celle
7^ Conspiration des Sophistes
qui se prësenle pour celle qu'il attend. Il fera uli déiste , un sceptique , là où il ne pourra pas faire iin athée. Suivant les circonstances , il jouera tous les rôles des sophistes , et il se prêtera à tous les grades de la rébellion.
Pour ses peuples nomades , pour ses hommes Rois y égaux et libres^ religion, magistrats, société, propriété , Weishaupt veut tout anéantir : Knigge détruira moins , pourvu qu'il puisse gou* verner tout ce qui reste. Du fond de sa retraite , Tun a plus étudié les hommes ; il sait mieux ce qu'il voudrait en faire ; l'autre les a plus vus dans ses intrigues ; il se contentera plus aisément de ce qu'il peut en faire. Pour dernier résultat de leur scélératesse commune et de leurs disparates , "Weishaupl broie mieux ses poisons , et Knigge les Tend mieux ; à eux deux ils suffisent pour empester le monde entier.
Quand l'ennemi commun du genre humain rapprocha ces deux êtres , ils avoient déjà l'un et l'autre tout ce qui pouvoit rendre leur union désastreuse. Le Baron Hanovrien avoit été vomi sur la terre , presque en même temps qu'elle enfanta le monstre Bavarois ; et toute sa vie sembloit n'avoir été qu'une préparation continuelle au rôle qu'il devoit jouer pour seconder Weishaupt , surtout pour lui ouvrir les portes de ces Loges répandues d'Orient en Occident , et du Nord au Midi, pour lui trouver dans les antres maçonniques tout ce que leurs mystères pouvoient y avoir dispose d'adeptes pour les siens.
Knigge nous dit lui-même qu'il avoît , dès l'enfance , un penchant extrême pour les sociétés souterraines ; que dxVs-lors il avoit établi un de ces petits Ordres secrets , si communs en Allemagne , parmi les élèves des Universités protestantes. Ce penchant lui venoit de son père , qu'il
DE lImpiété et de l'Anarchie. -73
âvoit vu ëpris des mystères maçonniques et de leurs vains essais dans la recherche de la pierre philosophafe. L'or du père s'ëtoit fondu dans le creuset ; le fils n'en retrouvoit que les scories ; à peine eut-il atteint Tâge requis pour être admis dans les Loges , qu'il se fit Franc-Maçon. Les Frères qui l'admirent à leurs mystères , ëtoient ceux qui se dlsoient alors de \2l stricte obserçgnceu: i\ arriva au grade des Templiers , de ceux qui , dans l'espoir de recouvrer un jour les posses$ions des anciens Chevaliers de cet Ordre, se distribuent , en attendant , les titres de leurs cornmanderies. Knigge devint aussi Frère Comman- I deur , sous le titre de Chevalier du Cigne , Eques [ à Cygno. Contre son espérance , ce tire se'l;rouvoit stérile pour sa fortune ; jaloux d'y suppléer ,
5'aloux sur-tout de se donner au moins dans les ^oges une importance qu'il avoit inutilement recherchée par-tout ailleurs y pour exceller dans les mystères , il se fit à Marbourg le dfe^ciple du char-- Jhuan Schroeder^ du Cagliostro de 1 Allemagne. Auprès de ce Schroeder , nous dit-il lui-mcme , quel homme aurait pu rester froid pour la Théo- Sophie , la magie et V alchimie ? G'étoient là les mystères de la stricte obsen^ance maçonnique. Chaleureux , fantastique , bouillant^ tel qu'il se peint encore lui-même , Knigge , à vingt-cinq ans^ crut à tous ces mystères , et il se livra aux évocations 9 à toutes les sottises de l'antique et de la moderne cabale. Bientôt il ne sut plus s il y croyoit ou s'il dèsioit y croire. Au milieu de ses etichantemens et de ses opérations magiques , il se fiâttoit de s^oir se débrouiller le chaos des idées qui roulaient dans sa tête. Pour les développer, il eût voulu entrer dans toutes les Loges maçonniques ; il sut se procurer leurs grades supérieurs , leurs manuscrits les plus rares > Iqs plus mystérieux ; il
74 Conspiration des Sophistes
en ëtiidia toutes les Sectes. ( Voyez ses derniers éclaircissemens , p. 24* ) Comme s'il eiit youl u réunir à lui seul tous les égoremens de i*esprit humain, il joignit à cette ëtuae celle des sophistes du jour , s'abreuyant d'un côté de tous les délires cabalistiques ^ et de Fautre de toutes les impiétés soi-disant philosophiques. Il fit pour sa fortune ce qu'il fit pour les sciences ; il essaya de tout , sans être plus heureux. Courtisan sans faveur » il laissa ]à son Prince pour se faire directeur d'une salle de ' comédie ; il laissa le théâtre pour le service militaire dans les troupes de Hesse-Cassel ; son esprit inquiet et brouillon lui valut son congé. U se fit écrivain » et après avoir rempli ses libelles d'invectives contre les catholiques , pour je ne sais quel projet de fortune , il fit pour quelques jotu*s leur profession de foi ; ses projets échouèrent ; il laissa de nouveau les catholiques , recommença contre eux ses diatribes y se rangea de nouveau parmi les protestans , et se mit à écrire en déiste* ( Idem. pag. 26. ) •
Ainsi s*étoit formé dans l'agitation successive de la Cour , du théâtre , dn ïuilitaire , des Maçons , des sophistes, des apostats, des libellistes, cet homme en qui Weishaupt devoit trouver le plus digne de ses adeptes, le plus actif de ses coopérateurs.
Par une étrange combinaison , dans le temps ou ces deux êtres se réunirent , une nouvelle intrigue , une vraie conspiration de Knig^e , et ses projets sur les Frères-Maçons, laissoient à
I peine à Weishaupt l'honneur de Tinvenlion. L'ex-
I posé qu'en fait Knigge lui-même en rendra les
I rapports plus sensibles.
* On étoit à l'année 1780. Sous la protection et les auspices de son Altesse le Prince Ferdinand , Duc de Brunswick , une assemllée générale des
DE lImpïété et de l'Anarchie, 75 députés Maçonniques venoit d'élre convoquée k Wilhelmsbad pour Tannée suivante : « A celte /^ / j. >. .■ r 7 » nouvelle , nous dit Philon-Knigge , je jetai un » coup«d'œil sur Timmense multitude des Frères. 9 Je la vis composée d'hommes de tout état , de | j» nobles , de nches ^ de puissans , de Frères 1 ï» pleins de connoissances et d'activité. Je visi' » tous ces gens-là unis par un esprit de corps^ x> sans pouvoir dire précisément Tobjet de leur » union ; liés par le serment d'un profond secret, 3» sans mieux savoir sur quoi ; divisés d'opinion , ï> et ne sachant pas davantage de quel côté étoil » l'erreur ou quel étoit le grand obstacle au bien » que la Frano-Maçonnerie auroit pu faire au i> genre humain. •• Cependant quel n'eût pas été 1» ce bien, si, distinguant la pratique d^ la théo* » rie , on eût livré l'opinion au gré de chacun , i> ensuivant dans le fait des principes communs, 9> pour l'avantage de l'humanité en général et pour i> celui des Frères en particulier ; si Ton fut con- »> venu des mêmes lois à suivre pour s'aider les » uns les autres , pour élever le mérite inconnu , n» pour étayer du crédit et de l'influence de » l'Ordre Maçonnique tout grand projet d'utilité, » pourfaçariser r avancement des Frères et les » mettre chacun en actii^ité dans VEtat^ suivant >» la mesure de leur capacité , et suivant cfuils 3^ auraient profité de l'avantage qu'offrent les » sociétés secrètes dans Vart de connoitre les » hommes et de les gouverner sans violence et » sans contrainte ? » ( Derniers éclaircissemens de Philon, p. aS.)
En suivant cette idée et mes réflexions , continue Philon-Knigge , « j'avois conçu tous mes y> plans de réforme, et je les avois envoyés à ji 'VV'ilhelmsbad. Je reçus des réponses honnêtes ; n oa me promit de preiulre mon travail en coiv-
» sidëration dans rassemblée qui alloit se tenir» 1» Mais )e crus voir bientôl combien les vues » bienfaisantes et désintéressées des illustres pro- » lecteurs et chefs de l'Ordre Maçonnique seroient » mal secondées ; combien Tesprit de secte etd'in- » térét mettroit d'artilices en jeu , pour faire » dominer les systèmes ténébreux de certaines i> classes ; combien il seroit impossible de réunir » toutes ces têtes sous un bonnet. Cependant je » communiquai mes projets à différens Maçons : » je leur parlois souvent de mes craintes , lors- » qu'en Juillet 1 7 80 , dans une Loge de Francfort* I » sur-le-Mein, jelis connoissance avec Diomède ( Marquis de Constanza ) , envoyé de Bavière
{ «I par les Illuminés y pour établir leurs colonies
' » dans les pays protestans. — Je lui fis part de mes » vœux pour une réforme générale de la Frano 9^ Maçonnerie; j'ajoutai que prévoyant toute l'inu* -» tilité del'assembléedeWilhelmsbady j'étoisré* » solu y avec un certain nombre de Franc-Maçons , y» mes fidèles amis , répandus en Allemagne , de » travailler à l'établissement de mon système*
I » Quand il m'eut entendu le ^développer , pour- » quoi y me dit-il » vous donner la peine inutil» » de fonder une socii^té nouvelle , quand déjà il » en existe une qui a fait tout ce que vous voulez » faire; qui peut en tout sens contenter votre » ardeur pour les connoissances , et tous vos dé-> » sirs d'ctre actif et utile ; qui enfin est en posses- » sion de toutes les sciences , de toute la puissance » qu'il faut pour votre objet ? » ( Id. p. 3a, e<c.) Elle n'étoit pas sans fondement , cette réponse du Marquis apôtre de V^eishaupt. Entre les corn-* plots de son miitre et ceux de Knigge , la ressemblance éioit frappante» Le code de Weishaupt commençoit aussi par toutes ces promesses de re-
; lever le mérite inconnu ^ la vertu opprimée \ d'ap*
DE lImPIÉTÉ et de l'ÂNARCHIE. 77
Prendre aux adeptes le grand art de connoitre les hommes , de conduire les peuples au bonheur , 4e les gouverner sans qu'ils s'en aperçussent. Goinme Knigge , Weishaupt aroit aussi imaginé cette , chaîne invisible, qui du fond d'un Sénat souterrain s'étend insensiblement sur les chefs et sur toutes , les conditions de l'Etat , ce ténébreux Aréopage qui dictera ses lois , et ces Frères secrets qui n'épargnerout ni travaux ni intrigues pour les faire adopter dans les conseils des Rois* ( Ecrits orig. premiers Statuts de VlUumin. et grade de Ré^
fent.) Jusqu'ici, pour Knigge et pour Weisaupt, les projets , les complors , les moyens sont les mêmes. Il est vrai que Weishaupt enchaîne pour dissoudre, il ne dicte ses lois que pour arriver un jour à ses hommes sans lois; il est vrai que Philon croira les Nations assez libres , s'il vient à bout de soumettre leurs Magistrats , leurs Souverains à tous les décrets émanés de l'antre maçon^-* nique ; mais si la liberté de l'un est la mort de la société, la liberté de l'autre en est l'opprobre. Deux hommes qui ont pu concevoir l'un ou l'autre, étoient faits l'un pour l'autre. Leur orgueil pourra bien se croiser dans la potirsuite de leurs com* plots ; ils marcheront assez long- temps ensemble pour le malheur des peuples.
Knigge ne peut assez exprimer quel fut son étonnement et quelle fut sa joie , quand il s'en* tendit dire que ce qu'il vonloit faire étoit tout fait* Il se jeta dans les bras de l'apôtre Illuminé, et fut immédiatement initié aux grades d'Aspirant , de Novice , et de l'académie Minervale. Weishaupt conçut bientôt tonte Tiraportance de cette acqui** sition ; eh fait d'impiété révolutionnaire, il trouva json disciple presque plus avancé qu'il n'eût voula. Knigge se mit à faire pour les Illuminés tout ce qu'il am-oit fait pour sa propre conspiration. U
78 Conspiration des Sophistes
prit sur lui ]a mission du Frère Diomède. Jamais Frère Ënrôleur n'avoit été plus insinuant et plus actif. La liste des Novices et des Frères qu'il acquëroit à TOrdre, alloit toujours croissant; et il ks choisissoit , non plus comme Weishaupt ^ parmi des jeunes sens à peine sortis du coUëge , mais parmi ces Jaonunes d'un âge déjà mûr , dont il avoit eu occasion de connoître tonte l'impiëté ; parmi ceux-là sur-tout que dans les Loges Maçonniques il avoit reconnus spécialement enclins aux ténébreux mystères.
Dans sa première admiration , 'Weishaupt ne pouvoit se lasser d'exalter son nouvel apôtre auprès de ses Aréopagites : « PAi'/ori-Knigge , leur ^ mandoit«-il , en fait plus à lui senl que vous 9> n'espéreriez d'en faire tous ensemble. — Philon » est le maître chez qui il faut aller prendre des V leçons; — qu'on me donne six hommes de cette » trempe, et avec eux je change la face de Tu-» » nivers. » ( Voyez Ecrits origin. U i , lett. 56 , eic* Derniers édaircissemens , p. 49* )
Ce qui enchantoit sur-tout Weishaupt , c'étoit la découverte de cette génération déjà mûre pour ses complots , et qui le dispensoit de la grande partie des soins qu'il sedonnoit pour y préparer la jeunesse. Aussi le voyons-nous exhorter uans la suite ses Apôtres à suivre la méthode de Knigge dans leurs enrôlemens. ( Ecrits orig. t. 2 , lett. 7.) Un sujet de joie plus spécial encore , c'étoit de voir sa Secte entrer , pour ainsi dire d'elle-même et sans violence , dans ces Loges Maçonniques dont la conquête lui tenbit tant à cœur. Mais de ces succès mêmes naquirent des inconvéniens qui nnroient dégoûté leur auteur , s'il n'avoit pas été précisément l'homme qu'il falloit à Weishaupt f>our y remédier.
Trotnpé par son Marquis Ënrôleur , comme
DE l'Impiété et de l'Anarchie. 79 ce Marquis Tavoit été lui-même par Weishaupt, croyant très-fermement à l'antiquité , à la toute puissance de son Illuminisme , Knigge n'avoit encore reçu que les grades préparatoires; il na soupçonnoit pas que les autres n'existassent encore
aue dans les conceptions ou dans le porte^feuille e Weishaupt. 11 s'attendoit aux- grands mystères; il les soUicitoit pour lui et pour les vieux Maçons, qu'il n'étoit plus temps d'amuser comme de sira-
Î>les ëcoliers dans leur académie Minervale. Weislanpt usa d'abord de toutes ces ressources , qui lui avoient si bien réussi jusqu'alors , pour tenir ses élèves en suspens sur ces derniers mystères. Pins il les exaltoit, en exigeant de nouvelles épreuves et de nouveaux services , plus Knigge étoit pressant. Il lui représentoit que toutes ses épreuves et ses longues préparations pouvoient être nécessaires dans des Proçinces catholiques , quHl nen étoit pas de même dans les pays pro^ testons , beaucoup plus avancés dans l'esprit philosophique. {Derniers éclairciss. de Philon PP. 35 jusqu'à 55. ) Weishaupt rusoit encore ; Knigge insistoit toujours; sesvieux Franc-Maçons experts à déchiffrer les hiéroglyphes , en demandoient qui répondissent à tout l'eiithousiasme qu'il avoit su leur inspirer. Ils étoient prêts à ne plus voir en lui qu'un charlatan , s'il ne^enoit parole ; l'IUu* minisme étoit perdu , si tant de Frères y renonçoient dans la persuasion que ses grands mystères n'étoient que de vaines promesses. Ces représentations souvent répétées arrachèrent enfin son secret à Weishaupt. « Ses lettres » nous dit » Knigge , m'apportèrent enfin l'aveu que cet i> Ordre si antique n'existoit encore , à propre- 9> ment parler , que dans sa téie , et dans les » classes préparatoires qu'il avoit établies dans » les pays catholiques , mais qu'il avoit une quan-
8o Conspiration des Sophistes
j» tîté d'eicellens matériaux pour les grades sape- 9 rieurs. En faisant cet aveu , il me prioit de lui » pardonner sa petite ruse ; il ajoutoit qu'en vain » ayoit-il jusqu'alors cherché de dignes coopéra* » teurs ; que personne encore n'étoit entré aussi
• profondément que moi dans ses vues , et ne les » avoit secondées avec tant d'activité ; que j'étois I» pour lui l'homme envo^^é du Ciel; qu'il se jetoit
• entre mes mahis ; qu'il vouloit me livrer tous » ses papiers ; que désormais , cessant de se re- ]» garder comme mon supérieur , il se contente- 9 roit de travailler sous moi; que les Frères prêts » à me défrayer de mon voyage , m'attendoient s» en Bavière y où nous pourrions prendre tous » les arrangemens convenables. )> ( Ibid* )
Si Weishaupt s'étoit cru moins assuré de Knigge , un pareil aveu seroit la seule faute échappée à ce génie conspirateur. Il étoit le seul homme sur la terre qui pût encore regarder ses liants grades et ses derniers moyens de séduction comme incomplets. Ses mystères et son discours pour son grade iïEpopte étoient prêts ; précisément tout ce qu'on en a lu dans le Chapitre de ces mystères , s'y trouvoit tel que je l'ai cité. ( y» Voriginal même de ce discours , Ecrite origm t. 2 j part. 2. ) Knigge a bien pu en délayée l'impiété et les principes désor^anisateurs ; ni les démons , ni Knigge ne pouvoient y ajouter. Il en étoit de même de ses moyens de séduction. Tout son art des Frères Insinuans , des Frères Dirigeons , se trouvoit ou dans ses premiers grades ou dans celui dfe ses Provinciaux. ( Ibid. ) Ses irrésolutions ne pouvoieut provenir que de la fécondité même de ses moyens , d'une consommation dans Tart de séduire , dont il* avoit seul ridée. Son embarras n'étoit que dans le choix, de ce qu'il avoit fait , de ce qu'il étoit le seul k
regarder
t)Ê lImpiété et de l'Akakchiè. gt' ttsgardêr encore comme pouvant être mieux fait pour le succès de ses complots. Et un mot , tel qu'étoit alors son code , il n'avoit qu'à l'envoyer* Kuîgge auroil profité de ce qu'il trouvoit fait , il n'auroit pas même soupçonne que Ton pouvoit mieux faire. Glorieux de tirer d'embarras un homme dont les complots d'ailleurs et les systè*mes étoient si bien d'accord avec les siens , il accourut à son secours; il parcourut tous ces papiers que Weishaupt lui livra; il parut au conseil des Âréopagites ; en peu de jours il fixa toutes les irrésolutions sur la division des classes et des grades , sur celle des petits et des grands mystères. L'article essentiel, et celui dont les circonstances rendoient la décision plus pressante, étoit le rang qu'on donneroit dans l'Ordre aux Franc-Maçons » pour s'assurer l'intrusion dans les Loges. Knigge avoit su prouver qu'on pouvoit s^en reposer sur lui pour le nombre des Frères à trouver dans ces Loges ; son avis fut suivi, la classe intermédiaire des Franc*Maçous fut fixée pour toujours. Leurs Députés arrivoient de toute part à Wilhelmsbad. Il importoit extrêmement à "Weishaupt et à ses Aréopagites , que dans cette assemblée il ne se passât rien qui pût mettre obs-* tacle à leurs projets sur la Franc-Maçonnerie. Pour en diriger tous les mouvemens , pour être au moins instruit de toutes les résolutions de ce congrès , Knigge H^voit eu soin de faire mettre au rang des Députés, l'adepte Minos^ c'est-àdire, ce Dittfurt, Assesseur de la Chambre Impé« riale à Wetzlar , celui des Frères qu'il savoit être le plus rempli de zèle et d'enthousiasme pour son Uluminisme. Quant à lui-même, il jugea plus expédient de se tenir simplement auprès de l'assemblée , d'en surveiller les démarches , d'y agir par ses confidens plus que par lui-même. Il fut Tome IV. F
^i . C0NS?mATl0N DES Sof HISTËS
dit qu'il iroit s'établir aux portes du congres , et cjue Weisliaupt et ses Aréopagites s'en reposeroient sur lui de toutes les mesures à prendre suivant les circonstances.
L'objet le plus pressant étoit de fixer au plutôc l,es dernières parties du code , et sur-tout ces grades à donner aux Frères Maçons , dëjà trop avancés dans les mystères pour être condamnés à toutes les épreuves de l'école Minervale. Knigge eut bientôt rempli cette première partie de sa mission. Sa plume légère et facile , ennemie de toute irrésolution ^ eut bientôt fait son choix dans lé porte-^ feuille de *W*eishaupt. Suivant sa convention avec les Aréopagites, il laissa d'abord dans leur premier état tous ces grades préparatoires de Novice , de Minerval, d'Illuminé mineur que tant de Frères avoient déjà reçus. Il étoit dit aussi qu'il laisseroit dans l'état ordinaire les trois premiers grades Maçonniques , devenus intermédiaires; il maria celui d'IUumiiié majeur aux grades Ecossais. 11 recueillit enfin pour ceux d'Epopte et de Régent, tout ce que les travaux de Weishaupt lui ofiVoient de plus impie , de plus séditieux dans les principes , de plus artificieux dans les moyens , et il en résulta ce Code de la Secte que j'ai fait con-^ noitre dans le volume précédent.
Les irrésolutions de Weishaupt le reprirent; il concevoit toujours quelque chose de plus sé-^ ducteur encore ; mais il délibéroit ; Knigge vou^ loit agir. La seconde partie de sa mission ou ses succès auprès des Franc-Maçons de WiU kelmsbad, dépendoit sur-tout d'une résolution à prendre y qui fixât pour jamais ces mystères ^ ees grades aEpopte et de Régent Illuminé. Weishaupt fut de nouveau pressé , et il ap* prouva tout; il mit à tout ^ S9n nom et le ^cean de POrdre*
.. DE l*Im?ïété et de l'Anarchïe. 83 iCnigge se trouva libre dans son apostolat de Wilhelmsbad. Nous le suivrons bientôt auprès du congrès maçonnique ; mais j'ai d'abord à dire comment ou de quels hommes se composa cette assemblée » et quelles grandes causes^ avoient déjà préparé les succès , le triomphe des nouveaux, mystères sur ceux des Franc-Maçons (a).