‹ Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Quatrième moyen des Conjurés. Colonie de Voltaire.

Dans le temps même où les conjurés étoient si occupés de l'abolition des Jésuites et de tous les corps religieux , Voltaire méditoit un projet qui devoit donner à l'impiété même ses apôtres et ses propagandistes. C'est aux années 1760 et 1761 , Objet qu'il semble avoir eu les premières idées de ce 'jLimt«

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nouveau moyen d'arriver enfin à l'extirpation du christianisme. « Seroit-il possible , écrivit-il alors * à d'Alembert , que cinq ou six hommes de mé- » rite qui s'entendroient ne réussissent pas , après Tome I. G- •

g8 Conspiration des Sophistes

» les exemples que nous avons de douze faquins » qui ont réussi. » ( 70 Lett. , an 1 760. ) L'objet de cette réunion s'explique et se développe dan» une autre lettre que j'ai déjà citée , et dans laquelle il dit : « Que les philosophes véritables fassent » une confrérie comme les francs-maçons , qu'ils » s'assemblent , qu'ils se soutiennent , et qu'ils » soient fidèles à la confrérie , et alors je me » fais brûler pour eux. Cette académie secrète •» vaudra mieux que celle d'Athènes et toutes » celles de Paris. Mais chacun ne songe qu'à soi , » et on oublie que le premier des devoirs est y> d'écraser V infâme. » ( 85 Lett. à d'Alembert , an 1 761 . ) Frédéric Les conjurés n'avoient pas oublie ce premier

seconde ■»

le projet, des devoirs, mais ds éprouvoient des obstacles. La religion trouvoit encore en France des défenseurs zélés ; Paris ne sembloit pas encore un asile assuré pour une pareille association. Il paroît que Voltaire fut pour quelque temps obligé d'y renoncer. Il reprit cependant son projet quelques années après ; il se tourna vers Frédéric pour l'exécution , et lui proposa , dit l'éditeur même de leur correspondance , « d'établir à Clèves une » petite colonie de philosophes français , qui » pourraient y dire librement la vérité , sans » craindre ni ministres , ni prêtres , ni parle- » mens. » Frédéric répondit à cette proposition avec tout le zèle que le nouveau fondateur pouvoit espérer de la part du sophiste couronné, « Je vois , lui dit-il , que vous avez à cœur Fêta— » blissement de la petite colonie dont vous m'avez; » parlé.... Je crois que le moyen le plus simple v seroit que ces gens ( ou bien vos associés ) en- » voyassent à Clèves , pour voir ce qui seroit à » leur convenance , et de quoi je puis disposer » en leur faveur. » ( Lett. du 24 octob. 1 765.)

De l'Impiété. Chape Vlî* 99

îi est fâcheux que plusieurs des lettres de Voltaire sur cet objet , se trouvent supprimées dans sa correspondance. Mais celles de Frédéric suffisent pour nous montrer Voltaire constant dans son projet , revenant à la charge et insistant avec une ardeur dont on ne peut douter , quand on voit le premier répondre de nouveau : « Vqus me parlez » d'une colonie de philosophes cpii se proposent » de s'établir à Clèves. Je ne m'y oppose point , y> je puis leur accorder tout ce qu'ils deman- » dent , au bois près , que le séjour de leurs com- » patriotes a presque entièrement détruit dans ces » forets. Toutefois à condition qu'ils ménagent » ceux qui doivent être ménagés , et qu'en im- )> primant , ils observent la décence dans leurs » écrits. » ( 1 46 Lett. , an 1 766. )

Lorsque nous en serons à la conspiration antimonarchique, nous verrons ce que Frédéric entend ici par ceux qui doivent être ménagés. Quant à cette décence à observer , elle de voit être un moyen de plus pour arriver au grand objet de la nouvelle colonie , sans révolter les esprits , par des éclats qui pouvoient nuire aux conjurés euxmêmes , et qui auroient nécessité la politique à réprimer leur hardiesse ou leur impudence.

En sollicitant auprès du roi de Prusse les secours et la protection dont les nouveaux apôtres de l'impiété auroient besoin , pour faire en toute sûreté la guerre à la religion , Voltaire s'occupoit ailleurs à recruter des hommes dignes d'un tel apostolat. Il étoit prêt à se sacrifier lui-même, pour se mettre à leur tête , tous les délices de Ferney. « Votre ami persiste toujours dans son » idée, écrivoit-il à Damilaville ; il est vrai, » comme vous l'avez dit , qu'il faudra l'arracher à » bien des choses qui font sa consolation et qui » sont l'objet de ses regrets ; mais il vaut mieux

ioo Conspiration des Sophistes

» les quitter par philosophie que par la mort. » Tout ce qui l'étonné , c'est que plusieurs per- » sonnes n'aient pas formé de concert cette réso- » lution. Pourquoi un certain baron philosophe » ne viendroit-il pas travailler à l'établissement » de cette colonie ? Pourquoi tant d'autres ne » saisiroient-ils pas une si belle occasion ? »

Par cette même lettre , on voit que Frédéric n'étoit pas le seul prince que [Voltaire eût déjà fait entrer dans ce projet ; car il ajoute : « Votre » ami a reçu depuis peu , chez lui , deux princes » souverains , qui pensent entièrement comme » vous. L'un d'eux offriroit une ville , si celle j) concernant le grand ouvrage n'étoit pas conve- » nable. » ( Lett. du 6 août i 766. )

Le temps où Voltaire écrivoit cette lettre , étoit

précisément celui où le landgrave de Hesse-Cassel

venoit de payer son hommage à l'idole de Fernejr.

La date du voyage et la conformité de sentimens ,

nous laissent peu de doute que ce ne fût ce même

prince qui se chargeoit de fournir une ville à la

colonie antichrétienne, supposé que Clèves ne fût

pas convenable. ( Voyez la lettre du Landgrave ,

9 sept. 1766. )

Froideur Cependant les apôtres du nouveau Messie , quel-

conjure's °,ue fût leur zèle pour le grand ouvrage , ne se

pmr cône montroieut pas également prêts aux mêmes sacri-

col 00 le * »i

fices. D Alembert qui jouoit dans Paris le premier rôle auprès des philosophes , sentoit qu'il ne seroit auprès de Voltaire qu'une divinité subalterne. Ca Damilaville , leur ami commun , et que Voltaire peint lui-même comme haïssant Dieu ; ce Damilaville étoit un personnage nécessaire à Paris pour le secret de la correspondance. Diderot et ce certain baron philosophe , et les autres adeptes trouvoient en France des jouissances que ne leur offroient pas les villes allemandes. Tant de lenteurs

de l'Impiété. Chap. FIL 101 déconcertaient Voltaire , il essaya de réchaufTer l'ardeur des coujurés. Pour les piquer d'honneur , il écrivit : « Six ou sept cent mille huguenots ont » abandonné leur patrie pour les sottises de » Jean Chauvin , et il ne se trouvera pas douze » sages qui fassent le moindre sacrifice à la raison î> universelle qu'on outrage. » ( Lett. à Damil. , 1 8 août même année. )

Pour leur représenter qu'il ne manquoitplus de leur part que de consentir au grand œuvre , il écrivit encore : « Tout ce que je puis vcuî dire » aujourd'hui par une voie siire , c'est que tout » est prêt pour l'établissement de la manufacture. » Plus d'un prince en disputeroit l'honneur ; et m des bords du Rhin jusques à l'Oby, Tomplat , » ( c'est-à-dire le Platon Diderot) trouveroit suce reté , encouragement et honneur. »

Crainte que cet espoir ne sutFît pas pour décider les conjurés, c'est alors que Voltaire rappeloit le grand objet de la conjuration. C'est alors que , pour faire passer dans leurs cœurs toute la haine qui enflammoit le sien contre le Christ, il ajoutoit, il leur crioit , il leur répétoit ; écrasez donc l'infâme, écrasez V infâme , écrasez V infâme. (Lett. au même , 20 août, même année. )

Des sollicitations, des instances si vives, si^g"*»**» pressantes, ne l'emportèrent pas sur les attraits de ,!„ "" Paris. Cette même raison , qui disoit à Voltaire colonie, de sacrifier jusques aux délices de Ferney pour aller aux fonds de l'Allemagne , consacrer ses écrits et ses jours à l'extinction du christianisme , disoit aux adeptes qu'il falloit savoir unir le zèle à tout ce que le monde , et à ce que Paris sur-tout leur offroit de plaisirs. 11 fallut donc enfin renoncer à l'espoir d'expatrier ces apôtres. Pour concevoir combien Voltaire y fut sensible , il faut l'entendre s'en exprimer lui-même , trois ou quatre

io2 Conspiration des Sophistes

ans encore après ce défaut de succès : <.< J'avouerai , « écrivit-il alors à Frédéric , que j'ai été si lâché » et si honteux du peu de succès de la transmi- » gration de Glèves , que je n'ai osé , depuis ce » temps-là, présenter aucune de mes idées à votre ?> Majesté. Quand je songe qu'un fou et qu'un im- » bécile , comme Sr. Ignace , a trouvé une dou- )> zaine de prosélites qui l'ont suivi , et que je » n'ai pu trouver trois philosophes , j'ai été tenté 3> de croire que la raison n'étoit bonne à rien. :» (novembre 1769.) Je ne me consolerai jamais » de n'avoir pu exécuter ce dessein. C'étoit là où » je devois achever ma vieillesse. » (12 octobre 1770.)

Nous verrons dans ces mémoires qu'au moment où Voltaire se plaignoit si amèrement de la froideur des conjurés , ils ne méritoient rien moins que ces reproches.

D'Alembert sur-tout avoit bien d'autres projets à suivre. Au lieu d'expatrier ses adeptes, au lieu de s'exposer à perdre sa dictature , il se plaisoit sur-tout à leur ménager dans Paris les honneurs du palladium, dont il avoit su accaparer l'empire. Nous le verrons même en son temps , avec les élus des adeptes, suppléer abondamment à ce projet. La manière seule dont il s'y prit pour ériger le Lycée français en une vraie colonie de conjurés, devoit suffire pour consoler Voltaire.

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