CHAPITRE VIII
Cinquième moyen des Conjurés. Honneurs aca~ dé mi que s*
IjA protection que les rois accordoient aux sciences et aux arts, valoit aux gens de lettres uncj estime qu'ils surent mériter, tant qu'où les vit se
de l; Impiété. Chap. VIIL io3 tenir dans leur sphère , et que l'abus des talens ne les tourna ni contre la religion ni contre la politique. L'académie francoise étoit sur-tout devenue Premier en ce genre , le siège de l'honneur , le grand ob- °j2a£ jet de l'émulation des orateurs , des poètes , de mies, tous les écrivains distingués dans la carrière de l'histoire ou dans tout autre genre de littérature française. Corneille , Bossuet , Racine , Massillon , la Bruyère , la Fontaine , tous les auteurs enfin qui avoient illustré le règne de Louis XIV , s'étoient fait une gloire d'être admis à siéger dans ce sanctuaire des lettres. Les mœurs et les lois sembloient avoir pourvu à ce que les impies ne vinssent jamais le profaner. Toute marque publique d'incrédulité de voit être un titre d'exclusion , €t le fut encore long -temps sous le règne de Louis XV. Le fameux Montesquieu s'étoit vu luimême repoussé, à cause des soupçons que certains articles de ses Lettres persannes autorisoient sur son orthodoxie. Il fallut , pour être admis , désavouer l'impiété et témoigner des sentimens plus religieux. Voltaire a prétendu que Montesquieu avoit trompé le cardinal de Fleury pour le faire consentir à son admission ; qu'il lui avoit présenté une nouvelle édition des Lettres persannes , dont on avoit eu soin de supprimer tout ce qui pouvoit autoriser l'opposition de ce premier ministre. Cette supercherie étoit indigne de Montesquieu ; il paroit qu'on n'exigea de lui qu'un repentir, dont il donna , au moins dans la suite , des marques sincères.
Boindin , dont l'incrédulité ne laissoit pas lieu à l'examen , avoit été absolument rejeté par cette académie , quoiqu'il eût été admis dans plusieurs autres. Voltaire avoit aussi long-temps été repoussé ; il n'avoit triomphé des obstacles que par de grandes protections , et par ces moyens d'hy-
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pocrisie que nous le verrons conseiller aux autres. D'Alembert qui savoit tout prévoir , avoit eu soin de ne pas s'afficher avant que d'être admis : mais déjà les adeptes que l'incrédulité avoit à la Cour Projetde el parmi les ministres , commençoient à élargir les d'Aiem- voies. D'Alembert s'apperçut qu'il ne seroit pas les aca^ impossible de changer , avec le temps , les titres démies, d'exclusion ; et qu'à force d'intrigues , cette même académie, qui d'abord rejetoitles impies, pourroit bien un jour ne s'ouvrir que pour eux , ou n'offrir ses fauteuils , ses houneurs qu'à ceux des adeptes que leurs productions auroient rendus dignes de s'asseoir près de lui , de partager les secrets du complot. Les petites intrigues , son vrai champ de bataille , le rendoient tout-à-fait propre à diriger l'admission des nouveaux membres. Il réussit si bien , qu'à la fin de sa vie le titre d'académicien se confondoit , à peu de chose près , avec celui d'incrédule. D'Alembert ne fut pas toujours aussi heureux qu'il l'eût voulu sur cet objet; mais la trame ourdie entre \ oltaire et lui pour l'admission de Diderot , suffira pour prouver l'avantage que les conjurés se flattoient de trouver Intrigues dans ce nouveau moyen d'accréditer l'impiété. Diderot. D'Alembert avoit fait les premières propositions ; \ oltaire les reçut comme un homme qui en concevoit toute l'importance. Il répondit: «Vous » voulez que Diderot entre à l'Académie , et il 3> faut en venir à bout. » L'approbation du choix appartenoit au roi , et d'Alembcrt craignoit l'opposition du ministère. Ce fut alors que Voltaire lui dit tout ce que le philosophisme pouvoit attendre de Choiseul ; qu'il assura , qu'il répéta que ce ministre , loin de barrer de semblables complots , se feroit un mérite de les servir. « En un mot , » ajoutoit-il , il faut mettre Diderot à l'académie; * c'est la plus belle vengeance qu'on puisse tirer
de l'Impiété. Chap. VIII. io5 » de la pièce contre les philosophes. L'académie » est indignée contre le Franc de Pompignan. » Elle lui donnera avec plaisir ce soufflet à tour » de bras. — Je ferai un feu de joie lorsque Diy> derot sera nommé. Ah ! qu'il seroit doux de re- » cevoir à la fois Diderot et Helvétius ! » ( Lett. du 9 juillet i 7 60. )
Ce triomphe eût été aussi doux pour d'Alembert qu'il pou voit l'être pour Voltaire ; mais d'Alembert étoit sur les lieux ; il voyoit plus d'obstacles à la Cour , sur-tout de la part du dauphin , de la reine et du clergé. Aussi répliqua-t-il : « J'aurois » plus d'envie que vous de voir Diderot à l'aca- » demie. Je sens tout le bien qui en résulterait » pour la cause commune , mais cela est plus » impossible que vous ne pouvez l'imaginer. » ( Lett. du 1 S juillet 1760. )
Voltaire bien instruit que Choiseul et la marquise de Pompadour avoient déjà remporté sur le dauphin bien d'autres victoires , ordonna à d'Alembert de ne pas désespérer. Il se met lui-même à la tête de l'intrigue ; il espère sur-tout beaucoup de la courtisane en faveur. « Il y a plus , dit-il , il ■>•> se peut qu'elle se fasse un mérite et un hon- » neur de soutenir Diderot : qu'elle désabuse le » roi sur son compte , et qu'elle se plaise à con- » fondre une cabale qu'elle méprise. » ( Lett. du 24 juillet , même année. ) Ce que d'Alembert ne peut essayer par lui-même auprès du ministre , Voltaire le recommande aux courtisans , et surtout au comte d'Argental. «Mon divin ange, dit-il » à celui-ci, mettez Diderot de l'académie; c'est » le plus beau coup qu'on puisse faire dans la » partie que la raison joue contre le fanatisme et » la sottise ( traduisez : dans la guerre que le phi- » losophisme fait à la religion et à la piété) ; im- » posez pour pénitence au duc de Choiseul de
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» faire entrer Diderot à l'académie. » ( r 5 juin
\ oltaire appelle encore à son secours le secrétaire de l'académie; il prescrit àDudos comment il faut s'y prendre pour faire réussir le mémoire en faveur de l'adepte à recevoir. « Ne pourriez- » vous pas représenter ou faire représenter com- » bien un tel homme vous devient nécessaire pour » la perfection d'un ouvrage nécessaire? Ne pour- » riez-vous pas , après avoir sourdement établi y cette batterie , vous assembler sept à huit crus, » et faire une députation au roi pour lui deman- )> der M. Diderot comme le plus capable de con- » courir à votre entreprise ? M. le duc de Niver- » nois ne vous seconderoit-il pas dans ce projet ? » Ne pourroit-il pas même se charger de porter » avec vous la parole ? Les dévots diront que ?> Diderot a fait un ouvrage de métaphysique » qu'ils n'entendent pas ; il n'a qu'à répondre qu'il » ne Va point fait, et qu'il est bon catholique : » il est si aisé d'être catholique ! » ( Lett. du 1 1 août , même année. )
Le lecteur et l'historien même pourroient s'étonner de voir ici Voltaire mettre tant d'importance , employer tant d'intrigues , appeler à la fois les ducs , les courtisans et ses confrères , et ne pas rougir même de conseiller la lâche hypocrisie , la vile dissimulation , pour la simple admission d'un de ses conjurés à l'académie française ; mais que le lecteur et l'historien pèsent ces paroles de d'Alembert : Je sens tout ce qu'il en résulterait pour la cause commune , ou bien pour la guerre que nous et nos adeptes avons vouée au christianisme , et toutes ces machinations pour un semblable objet seront aisées à expliquer. Admettre en effet à cette académie l'homme publiquement reconnu pour le plus hardi des incrédules,
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rfetoit-ce pas mettre le sceau à la faute que le gouvernement avoit déjà faite , en se laissant tromper par les hypocrites démonstrations de d'Alembert et de Voltaire ? N'étoit-ce pas ouvrir la porte des triomphes littéraires à l'impiéié la plus scandaleuse ?iS'étoit-cepas déclarer hautement que désormais laprofession lapins ouverte d'athéisme, loin d'être regardée comme une tache dans la société , jouiroit paisiblement des honneurs accordés aux sciences et aux lettres ? N'étoit-ce pas au moins afficher la plus parfaite indifférence pour la religion ? Choiseul et la Pompadour sentirent qu'il n'étoit pas encore temps d'accorder ce triomphe aux conjurés. D'Alembert lui-même redouta les clameurs qu'il n'auroit pas manque ci exciter , et il fallut s'en désister; mais on en étoit à ce moment où les ministres protégeoient d'une main ce qu'ils sembloient rejeter ou repousser de l'autre. D'Alembert espéra qu'avec quelques ménagemens il ne seroit pas impossible d'arriver au même but, d'exclure des honneurs académiques tout écrivain qui n'auroit pas au moins fait quelque sacrifice à la philosophie antichrétienne , et il y réussit.
A dater de l'époque où d'Alembert conçut Succès des combien pouvoit être utile aux conjurés cette ^n,"nf& académie française métamorphosée en vrai club «cadede sophistes irréligieux , que l'on prenne les titres rmes de ceux qui furent admis parmi ses membres, on verra à leur tête Maimontel , l'homme le plus uni Ll u '.' es g opinions . de sentiment , a N ol taire , a d'Alem- paux bert et à Diderot ; on verra arriver successivement ac,''c au fauteuil académique un la Harpe , adepte favori de \ oltaire ; un Champfort , l'adepte coadjuteur hebdomadaire de Marmoutel ti de la Harpe; un Lemierre signalé à Voltaire cc-mne un bon ennemi de Y infâme ou du Christ. { Lrtt. de Volt. à DamilavUle , 1767.) Ln abbé Miflot , dont
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tout le titre étoit auprès de d'Alembert d'avoir parfaitement oublié qu'il étoit prêtre, et auprès du public, d'avoir su métamorphoser l'histoire de France en histoire d'antipape. ( Voy. lett. de d'Akmb. 27 déc. 1777. ) Un Brienne , depuis long-temps connu par d'Alembert comme un ennemi de l'église , dans le sein même de l'Eglise ; un Suard , un Gaillard, enfin un Condorcet, dont l'admission à l'académie françoise diroit seule à quel point le démon de l'athéisme devoit y dominer.
Je ne sais trop pourquoi Turgot n'y parvint pas , malgré toutes les intrigues de Voltaire et de d'Alembert qui l'y poussoient également. ( Voy, lett. de Voit. 8jev. 1 776. ) Pour se faire une idée de l'intérêt qu'ils mettoient à remplir ce sanhédrin philosophique de leurs adeptes favoris, que l'on jette un coup d'ceil sur leurs lettres. Il en est plus de trente où onles voit se consulter, tantôt surcelui des adeptes dont il faut presser l'admission à cette académie, tantôt sur les protections qu'il faut mettre en mouvement pour écarter l'homme religieux. Leurs intrigues en ce genre furent si bien suivies et leur succès fut si complet , qu'en peu d'années le titre d'académicien se confondoit presque avec celui de déiste ou d'athée. Si l'on trouvoit encore parmi eux quelques hommes , sur-tout quelques évêques d'une autre trempe que Brienne, c'étoit un reste de déférence que quelques-uns d'entre eux prenoient pour un honneur , et qu'ils auroient mieux fait , à côté de d'Alembert , de Marmontel et de Condorcet , de regarder comme un outrage.
Dans cette académie des quarante , il étoit cependant un laïque infiniment respectable par sa piété , c'étoit M. Beauzée. Je lui demandois un jour comment il avoit pu se faire que le nom d'un îioinme comme lui se trouvât sur la liste de tant
de l'Impiété. Chap. FUI. 109 d'hommes connus pour vrais impies. « La quesr> tion que vous me faites, me répondit-il , je l'ai » moi-même faite à d'Alembert. Me voyant pres- » que seul à croire en Dieu dans nos séances , je » lui disois un jour : Comment avez-vous pu pen- » ser à moi , que vous saviez si éloigné de vos » opinions et de celles de MM. vos confrères ? » D'Alembert, ajoutait M. Beauzée, n'hésita pas à me répondre : Je sens bien que cela doit vous étonner, mais nous avions besoin d'un Grammairien ; parmi tous nos adeptes il n'en étoit pas un qui se fût fait une réputation en ce genre. Nous savions que vous croyiez en Dieu , mais vous sachant aussi fort bon homme , nous pensâmes à vous faute d'un philosophe qui pût vous suppléer.
C'est ainsi que le sceptre des talens et des sciences devint en peu de temps celui de l'impiété même. Voltaire avoit voulu transplanter les conjurés sous la protection du sophiste couronné , d'Alembert les retint et les fit triompher sous la protection des monarques mêmes , dont le premier et le plus honorable des titres étoit celui de Princes très-chrétiens. Sa trame mieux ourdie mettoit d'un côté toutes les couronnes littéraires sur la tête des impies du jour ; de l'autre , elle vouoit au mépris , au sarcasme tout écrivain religieux. L'académie française seule , métamorphosée en club d'impiété , servit mieux la conjuration des sophistes contre le christianisme , que n'auroit pu le faire toute la colonie de Voltaire. Elle infecta les gens de lettres , et les gens de lettres infectèrent l'opinion publique , en inondant l'Europe de ces productions que nous allons voir devenir , pour les chefs , un des grands moyens de préparer les peuples à une apostasie générale.
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