CHAPITRE XIV
Troisième classe des Adeptes protecteurs. Mi' nistres , grands Seigneurs , Magistrats.
C'Étoit en France que le philosophisme avoit pris toutes les formes d'une vraie conspiration. Ce fut en France aussi que ses succès , dans la classe des citoyens riches ou puissans , annoncèrent plus spécialement ses triomphes et ses ravages. Il ne fut point donné aux conjurés de le voir assis sur le trône des Bourbons , comme il l'étoit sur ceux du ]\ord ; mais l'histoire voudroit en vain le dissimuler , Louis XV , sans être impie, Em-nn sans pouvoir être compté au nombre des adeptes, Louis xv. n'en fut pas moins une des grandes causes des progrès de la conjuration antichrétienne. Il n'eut pas le malheur de perdre la Foi ; il est même vrai de dire qu'il aima la Religion ; mais pendant les trente-cinq dernières années de sa vie , cette Foi dans son cœur resta si morte, si peu active ; la dissolution de ses mœurs , la publicité de ses scandales , le triomphe de ses courtisanes , répondirent si mal au titre deR.oi Très-Chrétien , qu'autant eût valu presque qu'il professât la religion de Mahomet.
Les Souverains ne savent pas assez tout le mal que leur fait l'apostasie des mœurs. Ils ne veulent pas perdre la Religion , qu'ils savent être un frein pour leurs sujets. Malheur à ceux qui ne la voient que sous ce jour! Ils auroient beau en conserver les dogmes dans leur cœur , c'est l'exemple qui doit la maintenir. Après celui des prêtres , c'est sur-tout l'exemple des Rois qu'il faut pour contenir les peuples. Quand la Religion n est pour
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vous qu'une affaire de politique , la plus' vile populace n'est pas long-temps à s'en appercevoir. Alors elle voit elle-même cette Religion comme une arme dont vous usez contre elle ; cette arme , elle la brise tôt ou tard , et vous n'êtes plus rien. Que si vous prétendez vainement croire à la Religion sans en avoir les mœurs , le peuple, comme vous , se croira aussi religieux sans mœurs ; et on vous Ta dit depuis si long-temps : que sont toutes vos lois sans les mœurs ? Il viendra un jour où le peuple, se croyant plus conséquent que vous , laissera là et les mœurs et le dogme ; et alors encore que serez-vous pour lui ?
Ces leçons furent souvent répétées à Louis XV par les orateurs chrétiens ; elles le furent trop inutilement. Louis XV , sans mœurs , s'entoura de ministres sans foi , par lesquels il eût été bien moins facilement trompé , si son amour pour la Religion avoit été soutenu de la pratique. Même après la mort du cardinal de Fleuri, il en eut sans doute quelques-uns encore , tels que le maréchal de Belle-Isle ou M. de Bertin, qui ne méritent pas d'être confondus dans la classe des adeptes ; mais il eut successivement M. Amelot , D'Argen- ministre des affaires étrangères ; le comte d'Ar- Choiseol. genson dans le même ministère ; les ducs de Choiseul , de Praslin et Malesherbes. Il eut , tant qu'elle vécut, sa marquise de Pompadour ; et tous ces gens-là eurent des rapports intimes avec Voltaire et sa conjuration. On l'a vu s'adresser à M. Amelot , pour faire admettre ses projets de ruiner le Clergé. Ce ministre avoit eu dans Voltaire assez de conliance pour le charger d'une commission importante auprès du roi de Prusse ; Voltaire en avoit eu assez en lui pour ne pas lui cacher à quel point il savoit tourner la commission contre l'Eglise. Il n'en avoit pas moins en ce duc de Praslin 3
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à qui il envoyoit ses mémoires tendant à priver le Clergé de la plus grande partie de sa subsistance , par l'abolition des dixmes. ( Lett. au comte tf Argent al , an 1 764.)rl°llte cette confiance du chef des Conjurés indique assez l'accord de ses sentimens avec ceux des hommes à qui il s'adressoit pour remplir ses projets.
Un ministre que l'assiduité de sa correspondance avec Voltaire nous montre encore plus d'accord avec tout son philosophisme, étoit ce marquis d'Argenson , que nous avons vu tracer le plan à suivre pour l'extinction des corps religieux. Il fut son premier prolecteur à la Cour avec la marquise de Pompadour; il fut aussi un -de ses disciples les plus impies. Aussi voit -on Voltaire lui écrire constamment comme à un des adeptes dont il se tient le plus assuré. Il paroît même par leur correspondance , que M. d'Argenson étoit plus décidé que \oliaire même dans ses opinions anti - religieuses ; que sa philosophie ressembloit davantage à celle du roi de Prusse, bien intimement convaincu qu'il n'étoit pas double , qu'il n'avoit rien à craindre ou à espérer pour son ame , quand son corps se seroit endormi pour toujours. ( Voy. dans la Correspondance générale, les diverses lettres à M. d'Argenson.}
Bien plus zélé, bien plus actif que d'Argenson même pour le règne de l'impiété , le duc de Choiseul connut et seconda bien mieux encore les secrets de Voltaire. On a vu à quel point celui-ci s'applaudissoit des victoires qu'un si grand protecteur l'aidoit à remporter sur la Sorbonne. On a vu pourquoi ce même Duc , hâtant tous les projets de d'Argenson pour la destruction des corps religieux, commença par celle des Jésuites. Je n'insisterai pas sur ce Ministre ; il est trop bien connu pour un des impies les plus déterminés qui aient jamais existé.
î(jo Conspiration des Sophistes
Maieshcr- De semblables ministres se succédant les «nS la^éVoiu- aux autres> et préparant de loin la ruine des autels , tiou. laissoient chacun aux Jacobins qui dévoient les suivre, quelque chose de moins à faire pour la révolution de leur impiété. Celui de tous à qui elle dut davantage, à qui tous les impies et les chefs des impies payèrent aussi le plus assidûment le tribut de leurs éloges, fut précisément celui qui devoit voir un jour de plus près toutes les horreurs de cette Révolution, et se trouver le moins étonné d'en être la victime. Ce protecteur de la conjuration contre le Christ fut Malesherbes. Je sais bien que le nom de cet homme rappelle quelques vertus morales ; je sais que l'on pourra lui savoir gré de ce qu'il lit pour adoucir la rigueur des prisons , pour remédier aux abus des lettres de cachet ; mais je sais que la France lui doit plus qu'à tout autre la perte de ses temples , et que jamais Ministre n'abusa davantage de son autorité pour établir en France le règne de l'impiété. D'AÏembertquile connoissoit bien, lui rend constamment ce témoignage , de n'exécuter que malgré lui des ordres supérieurs donnés en faveur de la Religion, et de faire pour son philosophisme tout ce que les circonstances lui permettent. Et malheureusement combien ne sut-il pas profiter de ces circonstances ? ( Koy. corr. de d'Aï. Lett. 21 , 2^, 121 , 128 , etc. ) Son ministère lui confioit l'observation des lois relatives à la librairie ; il les effaça toutes d'un seul mot, en prétendant que tout livre , soit impie, soit religieux, soit séditieux, n'étoit qu'une affaire de commerce.
Que les politiques de quelques autres Nations raisonnent sur cet objet , conséquemment à ce que l'expérience peut leur avoir appris chez eux , il est au moins constant par le fait que c'est aux grands abus de la presse , à une véritable inonda-
de l'Impiété. Chap. XIV, 191 tion de livres d'abord impies , et ensuite de livres impies et séditieux , que la France doit tous les malheurs de sa révolution ; il est d'ailleurs bien des raisons particulières qui rendent en France les abus de la presse plus funestes qu'ailleurs.
Sans prétendre élever nos écrivains au-dessus Liberté de des autres , on peut observer , et je l'ai entendu piJisp* dire aux étrangers, qu'il est un caractère de clarté, «atement une cg^aine marche, un art plus méthodique qui , reusegTn en mettant nos livres français plus à portée du rrauce« commun des lecteurs , les rend en quelque sorte plus populaires , et dès-lors plus dangereux quand ils sont mauvais.
D'ailleurs , notre légèreté peut être un défaut ; mais ce défaut en France faisoit plus rechercher un livre que toute la profondeur des méditations anglaises. Ni la vérité ni l'erreur cachées au fond du puits ne plaisent aux Français. Il aime à y voir clair , il aime l'épigramme , le sarcasme et tout ce qu'il appelle un bon mot. Le blasphème même , paré des grâces du langage, comme une prostituée entourée de ses charmes , cessera de déplaire à une Nation qui a le malheureux talent de rire sur les objets les plus sérieux , et qui pardonne tout à celui qui l'égaie. Ce fut là ce qui fit le succès des productions impies sorties en si grand nombre de la plume de Voltaire.
Quelle qu'en soit la raison, les Anglais ont des livres contre la religion chrétienne ; ils ont leurs Gollins , leurs Hobbes , leurs Woolstons , et bien d'antres où se trouve en substance tout ce que nos sophistes français n'ont fait que répéter à leur manière , c'est-à-dire avec cet art qui sait presque tout mettre à la portée des esprits les plus vulgaires. Les Gollins et les Hobbes sont très-peu lus en Angleterre même ; ils y sont presque ignorés. A Londres , Bolingbrock et les auteurs de la même
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espèce , quoique avec plus de mérite comme littérateurs , ne sont guères connus d'un peuple qui sait s'occuper d'autres choses. Nos impies français, et Yoltaire spécialement, sont lus en France par toutes les classes , depuis le marquis et la comtesse oisive jusques aux clers de procureurs ou au commis marchand , et à nos petits bourgeois qui auroient bien autre chose à faire , mais qui veulent avoir aussi l'air de connoître le Uyre du jour et le plaisir de le juger. En France , en général , le peuple est plus liseur. Le plus simple bourgeois y veut sa bibliothèque. Aussi dans Paris seulement tout libraire étoit-il sûr de vendre autant d'exemplaires de l'ouvrage le plus pitoyable , que l'on en vend à Londres pour toute l'Angleterre des ouvrages d'une bonté commune.
Le français se passionne pour ses auteurs comme pour toutes^es modes ; l'anglais qui daigne les lire, les juge et reste froid. Est-ce plus de bon sens ? Ne seroit-ce que ce que l'on appelle indifférence ? Est-ce tout à la fois l'un et l'autre ? Malgré tous les bienfaits des anglais, je ne prononce pas ; je ne dois être ni flatteur , ni critique ; mais le fait est réel , et ce fait auroit dû apprendre à Malesherbes qu'en France , plus que par-tout ailleurs , un livre impie ou séditieux ne peut pas être regardé comme un simple objet de commerce. Plus ce peuple français est liseur, léger et raisonneur , plus le Ministre de la librairie devoit faire observer les lois portées contre la licence de la presse. Il la favorisa au contraire de tout son pouvoir. Sa condamnation se trouve dans les éloges mêmes des Conjurés qui , sachant apprécier ce service , ne virent plus en lui que l'homme qui açoit brisé les fers de la littérature, ( Correspondance de \ oltaire et de d'Alembert, 128 lettre. )
Vainement diroit-on que le Ministre laissoit la
même
de l'Impiété. Chap. XIV. io,3 même liberté aux écrivains religieux. D'abord cela ne fut pas toujours vrai ; Malesherbes ne laissoit paroître que malgré lui les réfutations des impies ; ( ibîd. lett. 2,2. et &4* ) et ce qu'un Ministre soulï're malgré lui , il a bien des moyens de l'empêcher. Il n'est pas vrai sur-tout qu'un Ministre soit absous de laisser le poison devenir public , sous prétexte qu'il n'empêche pas de vendre le remède. De plus, quelque excellent que soit un livre religieux, il n'a pas les passions pour lui , et il faut beaucoup plus de talent pour en faire aimer la lecture. Un sot peut persuader au peuple de courir aux spectacles, il faut des Chrysostômes pour l'en arracher. Avec le même talent , celui qui plaide pour la licence et pour l'impiété , séduit plus aisément que le plus sage et le plus éloquent des orateurs ne convertit. Les apologistes religieux demandent une lecture sérieuse , réfléchie , une volonté ferme de connoltre le vrai. Cette étude fatigue , et on n'en a pas besoin pour se gâter. Enfin il est bien plus facile d'irriter , de soulever les peuples, que de les appaiser.
Malesherbes voyant la révolution se consommer Maie^erpar la mort de Louis XYI , montra enfin une sen- j^^J. sibilité tardive. Son zèle en ce moment n'empêcha voimion. pas des hommes , qui avoient profondément senti sa faute , de pouvoir lui dire : « Officieux défen- » seur , il n'est plus temps de plaider pour ce » Roi que vous avez vous-même trahi. Cessez de •» vous en prendre à cette légion de régicides qui » demandent sa tête. Ce n'est pas Roberspierre qui » est son premier bourreau ; c'est vous qui pré- » pariez de loin son échafaud, lorsque vous lais— )> siez étaler , jusques sous le vestibule de son » palais , toutes les productions qui invitoient le » peuple à démolir et l'autel et le trône. Ce » prince malheureux vous avoit honoré de sa con- Tome I. N
ig4 Conspiration des Sophistes
» fiance ; il vous avoit donné une partie de soa »> autorité pour réprimer les écrivains impies et » séditieux ; quand , au lieu de remplir ce devoir , » vous laissiez son peuple savourer le blasphème » et la haine des rois , dans les productions d'Hélix vétius , de Raynal et de Diderot , n'étoit-ce là » aussi qu'une affaire de commerce? Aujourd'hui » que ce même peuple enivré des poisons que » vous faisiez vous-même circuler, demande en » forcené la tête de Louis XVI , il n'est plus tems » de vous faire honneur de sa défense et de vous fi en prendre aux Jacobins. »
Des hommes réfléchis prévirent dès long-temps ces reproches que l'histoire feroit un jour à Malesherbes. Ils ne passoient jamais sous la galerie du Louvre , sans les lui faire d'avance , sans dire dans l'amertume de leur cœur : Malheureux Louis XVI / Voilà donc comme on te vend à la porte de ton palais !
Quand Malesherbes quitta le ministère , vaincus par les réclamations des âmes religieuses , ses successeurs voulurent ou plutôt firent semblant de vouloir rappeler les lois anciennes ; mais bientôt, sous le titre d'Apologues, les sophistes essayèrent encore de distribuer leur poison au peuple ; et charmé du succès , d'Alembert écrivit à \oltaire : « Ce qu'il y a d'heureux, c'est que ces apologues, » bien meilleurs que ceux d'Esope , se vendent >> ici ( à Paris ) assez librement. Je commence à » croire que la librairie n'aura rien perdu à la re- » traite de M. de Malesherbes. » (121 Lett. ) Elle y perdit si peu en effet , que bientôt les défenseurs du trône et de l'autel se trouvèrent les seuls contrariés , pour faire paroître leurs ouvrages, (a)
(a) Nous connoissons de très-bons livres , tels , par exemple , ipe le Catéchisme philosophique de M. Feller,
DE l'Impiété. Chap. XIV. 190 Cependant les conjurés calculoient avec soin Ministre» leurs succès auprès du ministère. Au moment où Lou'jsXVI. Louis XVI monta sur le trône , ils étoient déjà tels , que Voltaire écrivant a Frédéric , lui maiquoit en ces termes tout son espoir : « Je ne sais » pas si notre jeune roi marchera sur vos traces ; » mais je sais quil a pris pour ses ministres des j> philosophes, à un seul près , qui a le malheur » d'être dévot. Il y a sur-tout M. Turgot , qui » seroit digne de parler à votre majesté. Les prê- » très sont au désespoir. Voilà le commencement » d'une grande révolution. » ( Lett. du 3 août
Ce que disoit ici Voltaire , étoit vrai dans toute
la force du terme. Il me souvient d'avoir vu en ce
temps des prêtres vénérables pleurer sur la mort
de Louis XV , tandis que toute la France , tandis
que nous-mêmes nous nous flattions de voir des
jours meilleurs. Ils nous disoient , ces prêtres :
Celui que nous perdons avoit sans doute bien des
fautes à expier, mais celui qui prend sa place est
qui jamais ne purent obtenir une entrée libre en France , par cela seul qu'on y trouvoit une excellente réfutation des systèmes au jour. Nous connoissons d'autres auteurs religieux , et nous pourrions nous citer nous - même , pour qui l'on e'toit plus sévère que la loi même , tandis qu'on la violoit ouvertement pour des livres impies. Le censeur de nos Lettres Helviennes eut besoin de toute sa fermeté pour maintenir ses droits et les nôtres , en faisant paroitre cet ouvrage que les sophistes voulurent supprimer , avant que le premier volume ne fût à moitié imprimé ; et le même censeur, M. Lourdet, professeur au Collège royal , réclama en vain toutes les lois pour empêcher la publication des œuvres de Raynal. Cet auteur séditieux avoit eu l'impudence de soumettre à la censure son Histoire prétendue philosophique ; au lieu d'approbation , il ne reçut que les reproches de la plus juste indignation. En dépit du censeur et des lois , l'ouvrage de Raynal parut le lendemain et se vendit publiquement.
iqG Conspiration des Sophistes
bien jeune et a bien des dangers à courir. Ils prévoyoient celte même révolution que Voltaire annonçoit à Frédéric : ils versoient d'avance sur elle des larmes bien amères. Mais que l'historien ne s'en prenne pas à ce jeune prince du malheureux choix dont Voltaire s'applaudissoit. Louis XVI avoit fait , pour mieux y réussir , tout ce que la défiance de ses propres lumières , tout ce qu'un véritable amour de ses sujets et de la religion pouvoient lui suggérer. La preuve en est dans cette déférence qu'il eut pour les derniers avis de son père , de ce Louis Dauphin , dont toutes les vertus avoient fait l'admiration de la France , et dont la mort avoit été le deuil de tous les gens de bien. La preuve en est encore dans cet empressement avec lequel Louis XVI se hâta d'appeler au ministère ce même homme dont Voltaire nous Maréchal dit qu'il avoit le malheur d'être dévot. Cet homme de Muy a étoit M. le maréchal de Muy. Quand l'historien ««p . verra autour du trône tant de perfides agens de l'autorité , que sa plume se délasse à venger la piété , la généreuse charité , la ferveur du chrétien , le courage , la fidélité et toutes les vertus du citoyen , dans la mémoire de ce Maréchal. Monsieur de Muy fut le compagnon , l'ami de cœur de ce même Dauphin , père de Louis XVI ; cette amitié vaut bien les mépris , les outrages de Voltaire. Le maréchal de Saxe sollicitoit pour un de ses protégés la place de menin auprès du jeune Prince ; il sut qu'elle étoit destinée à M. de Muy; il répondit : Je ne veux pas faire à monsieur le Dauphin le tort de le priver de la société d'un homme aussi vertueux que le chevalier de Muy , et qui peut devenir très-utile à la France. Que la postérité apprécie ce su tirage , et que les mânes du sophiste en'rougissent.
M. de Muy étoit l'homme qui ressembloit le
de l'Impiété. Chap. XIV, 197 mieux au Dauphin son ami ; c'étoit la même régularité de mœurs, la même humanité , la même bienfaisance, le même dévouement au bien public, le même zèle pour la Religion. Il fut l'œil de son Prince , qui ne pouvant voir par lui-même , Fenvoyoit visiter les provinces , examiner les plaintes et les malheurs du peuple , pour lui en rendre compte et préparer ensemble les moyens d'y remédier dans un temps , hélas ! qu'une mort prématurée devoit prévenir. Quand la guerre appeloit M. de Muy à donner d^autres preuves de sa fidélité a Crevell et à Warbourg,le Dauphin chaque jour prononçoit à genoux cette prière : « Mon » Dieu , défendez de votre épée , protégez de » votre bouclier le comte Félix de Muy, afin que » si jamais vous me faites porter le pesant fardeau » de la Couronne , il puisse me soutenir par sa » vertu , ses leçons et ses exemples. »
Quand le Dieu qui vouloit se venger de la France , pour son premier fléau étendit le voile de la mort sur le Dauphin , M. de Muy versoit auprès de Louis mourant les larmes de l'amitié. Le Prince , d'une voix qui déchire les entrailles , lui adresse ces dernières paroles : « Ne vous aban- » donnez pas à la douleur ; conservez-vous pour » servir mes enfans. Ils auront besoin de vos lu- » mières , de vos vertus ; soyez polir eux ce que 5> vous auriez été pour moi ; donnez à ma mé- » moire cette marque de tendresse , et sur-tout » que leur jeunesse , dans laquelle j'espère que » Dieu les protégera, ne vous éloigne pas d'eux.» Louis XVI en montant sur le trône rappela ces paroles à M. de Muy , en le conjurant d'accepter le ministère. M. de Muy qui lavoit refusé sous le règne précédent , ne put résister aux prières du fils de son ami. Au milieu d'une Cour assiégée par l'impiété , il lui apprit que le héros chrétien ne
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Sait pas ce que c'est que rougir de son Dieu. Commandant de la Flandre , il avoit eu l'honneur de recevoir le duc de Glocester , frère du roi d'Angleterre , dans un temps où l'Eglise prescrit l'abstinence des viandes. Fidèle à son devoir, il conduit à sa table le Prince , en lui disant : « Ma loi s'ob- » serve exactement dans ma maison. Si j'avois le » malheur d'y manquer quelquefois , je l'obser- » verois plus particulièrement aujourd'hui , que » j'ai l'honneur d'avoir un illustre Prince pour » témoin et pour censeur de ma conduite. Les » anglais suivent fidèlement leur loi ; par res- » pect pour vous-même je ne donnerois pas le » scandale d'un mauvais catholique qui ose violer » la sienne jusqu'en votre présence. «
Si le phiîosophisme n'appelle tant de religion que le malheur d'être dévot, qu'il interroge les milliers d'infortunés que cette même religion soulageoit par les mains de M. de May ; les soldats qu'il commandoit par l'exemple bien plus encore que par le précepte du courage et de la discipline ; la province qu'il gouverna, et dont la révolution même , qui semble avoir été assez généralement l'école de l'ingratitude , n'a pas effacé la reconnoissance et les bénédictions. ( Voy. les Œuvres de M, le Tourneur , de Tressol , sur ce Maréchal , et son art. Dict. de Feller. ) Maurcpas. XJn des grands malheurs de Louis XVI fut de perdre bientôt ce vertueux Ministre. Maurepas n'étoit nullement fait pour le remplacer dans la confiance du jeune Roi. Celle de son père même qui le lui désignoit dans son testament , comme pouvant l'aider de ses conseils , avoit été trompée par l'aversion que cet ancien Ministre avoit montrée pour la dame de Pompadour. Les années d'un long exil n'avoient pas produit sur le vieillard les effets que monsieur le Dauphin supposoit.
de l'Impiété. Chap, XIV. 193 La docilité du jeune Roi aux conseils de son père montra au moins combien il désiroit s'entourer de ministres capables de seconder ses vœux pour son peuple. Mais il eût été mieux servi , s'il avoit pu savoir ce qui avoit trompé le Dauphin même. Maurepas n'étoit plus qu'un vieillard décrépit , avec tous les défauts de la jeunesse. Voltaire en fait aussi un philosophe ; Maurepas ne le fut que par légèreté et par indolence. Il étoit incroyant, mais sans haine pour l'autel comme sans amour pour les sophistes. Il eût dit un bon mot fort indifféremment contre un Evêque ou contre d'Alembert. Il avoit trouvé le plan de d'Argenson pour la destruction des corps religieux , et il le suivit ; mais il se fut débarrassé du ministre haineux qu'il eût connu conspirateur contre la religion de l'Etat, Ennemi des secousses violentes , sans avoir de principes fixes sur le christianisme , il étoit de ceux qui regardent au moins comme impolitique le vœu de le détruire. Ce n'étoit pas sans doute un de ces hommes capables d'arrêter les révolutions , mais au moins il ne leshâtoitpas ; il faisoit moins le mal qu'il ne lelaissoit faire, maisparmalheur, cernai qu'il laissoit faire étoit grand. Le philosophisme , sous son ministère , ne laissa pas de faire d'horribles progrès. Rien ne le prouve mieux que le choix de ce Turgot , dont Voltaire nous donne Twgpt. l'appel au ministère comme le commencement d'une grande révolution.
On a beaucoup parlé de la philantropie de cet homme, elle fut celle d'un hypocrite -r il ne faut , pour en juger , qu'écouter d'Alembert même écrivant à Voltaire : « Vous aurez bientôt une » autre visite dont je vous préviens , c'est celle » de M. Turgot , maître des requêtes , plein de » philosophie , de lumières , de conuoissances v 3» et fort de mes amis ? qui veut vous voir eu
2oo Conspiration des Sophistes
5) bonne fortune. Je dis en bonne fortune , car » propter metum Judœorum , il ne faut pas qu'il » s'en vante trop, ni vous non plus. » (164 hetU an 1 760. )
Si l'on ne conçoit pas d'abord ce que signifie cette crainte des juifs , d'Alembert va lui-même l'expliquer par le nouveau portrait de son ami. « Ce M. Turgot , écrit-il encore à Voltaire , est » un homme d'esprit , très-instruit et très-ver- » tueux ; en un mot c'est un très-honnête Caj> couac, mais qui a de bonnes raisons pour ne le » pas trop paroître ; car je suis payé pour savoir » que la cacouaquerie ( la philosophie du jour ) » ne conduit pas à la fortune , et il mérite de faire •» la sienne. » ( "6Lett.)
Voltaire vit Turgot , et le jugea si bien qu'il répondit : « Si vous avez plusieurs maîtres de 3» cette espèce dans votre secte , je tremble pour » Vinfâme ( c'est-à-dire toujours pour la religion ) ; » elle est perdue pour la bonne compagnie. » (77 Lett.)
Pour l'homme qui sait lire et entendre ces éloges de d'Alembert et de Voltaire , autant eût valu dire : Turgot est un adepte secret , ambitieux , hypocrite , parjure , traître tout à la fois à la religion , au roi et à l'Etat ; mais il n'en est pas moins un de ces hommes que nous appelons nous trèsvertueux, et un des conjurés tels qu'il nous les faut pour nous flatter d'anéantir bientôt le christianisme. Si Voltaire et d'Alembert avoient eu à tracer le portrait d'un prêtre ou d'un auteur religieux , avec toutes ces vertus de Turgot , ils en auroient fait un monstre. Que l'historien plus impartial réforme ces réputations usurpées , et qu'il dise : Turgot , riche au-dessus de la plus grande partie des citoyens , et tendant encore à la fortune , aux dignités , n'est certainement pas on de
de l'Impiété. Chap. XIV. 201 ces hommes que Ton puisse appeler philosophes. Turgot , adepte des sophistes conjurés et maître des requêtes , est déjà un parjure ; il le sera encore en arrivant au ministère. Car d'après les lois alors existantes , il n'a pu arriver à ces dignités qu'en attestant et faisant attester de sa fidélité au roi et à la religion de l'Etat. Il a trahi la religion , les lois ; il va trahir encore le roi. Il appartient à cette secte d'économistes qui , détestant la monarchie française , ne veut encore d'un roi que pour en faire précisément ce qu'en ont fait les premiers rebelles de la révolution.
Arrivé au ministère par toutes les intrigues de la secte , il profite de son crédit pour inspirer au jeune monarque ses propres dégoûts pour la monarchie , et ses principes contre l'autorité d'un trône qu'il a juré de maintenir comme ministre. Autaut qu'il est en lui , il fait du jeune roi un Jacobin. Il le prépare , il le dispose à toutes ces erreurs qui vont mettre le sceptre entre les mains de la multitude, et renverser , sous peu d'années, et l'autel et le trône. Si ce sont là les vertus d'un ministre , ce sont celles d'un traître ; si ce sont des erreurs de l'esprit , ce sont celles d'un sot. Turgot ne fut jamais que l'un et l'autre. La nature lui avoit donné quelque penchant à soulager ses frères. Il entendit tous les sophistes déclamer contre les restes de l'ancienne féodalité qui pesoient sur le peuple ; il prit pour sensibilité sur le sort du peuple , ce qui n'étoit chez les sophistes que la haine des rois. Il vit ce que tout le monde voyoit , sur les corvées spécialement. Il ne vit pas ce que toute l'histoire lui disoit , que les monarques n'avoient jusques alors réussi à délivrer le peuple de tant d'autres vestiges de féodalité que par la sagesse et la maturité des conseils , qu'en prévoyant les inconvéniens , et en ne supprimant
qu'avec tous les moyens de remplacer. Il voulut tout hâter , il gâta tout. Les sophistes le dirent renvoyé trop tôt , il le fut trop tard. Il avoit apporté auprès du trône toutes les sottises des clubs sur le peuple souverain. Il n'avoit pas senti que donner la souveraineté au peuple , c'étoit la faire en tout dépendre de ses caprices. Il prétendoit rendre ce peuple heureux , en lui donnant des armes qu'il ne sait manier que pour se tuer lui-même. Il croyoit rendre aux lois leur vrai principe , il n'apprenoit au peuple qua secouer leur joug. Il abusa de l'esprit d'un monarque trop jeune pour débrouiller les sophismes de la secte. La bonté de son cœur aida Louis XYI à se laisser tromper. Dans les prétendus droits du peuple , il ne vit que les siens à sacrifier ; et c'est des leçons de Turgot qu'il faut dater l'erreur qui fit à ce malheureux prince un devoir de sa facilité , de ses perpétuelles condescendances , de son inaltérable patience pour une populace dont la souveraineté le conduisoit , lui , sa femme , sa sœur , à l'échafaud.
Turgot fut le premier qui porta au ministère le double esprit de cette révolution antichrétienne à la fois et antimonarchique. Choiseul et Malesherbes furent aussi impies que Turgot ; et le premier sur-tout fut peut-être plus méchant ; mais il n'avoit pas encore existé de ministre assez sot pour chercher à détruire dans l'esprit du roi lui-même les principes de l'autorité qu'ils en recevoicnt. On a dit que Turgot se repentit , quand il vit une émeute du peuple souverain toute dirigée conte lui; quand il vit ce peuple souverain se plaindre de la famine et fondre sur les marchés et sur les magasins , pour jeter et le pain et le blé dans le rivière; on a dit qu'à ce moment enfin il avoit conçu sa sottise et dévoilé à Louis XYI les projets des
de l'Impiété. Chap. XIV. £83 Sophistes , et qu'alors les sophistes avoient agi pour abattre celui qu'ils avoient élevé. Cette anecdote , pour l'honneur de Turgot , est malheureusement fausse. Il avoit été l'idole des sophistes avant son élévation au ministèje , il le fut jusqu'à sa mort. Il mérita d'avoir pour historien et pour panégyriste Gondorcet , qui très- certainement n'auroit point pardonné un tel repentir à ses adeptes.
Les fléaux se succèdent sur la France pendant la révolution ; ils se succédoient sous Louis XVI dans le ministère avant la révolution. Necker parut après Turgot , et Necker reparut après Brienne. Les sophistes parloient aussi beaucoup de ses vertus , presque autant qu'il le faisoit luimême. C'est encore une de ces réputations que l'historien jugera par les faits , non pas pour se donner le plaisir malin d'humilier des tartufes conspirateurs , mais parce que toutes ces réputations n'ont été qu'un moyen de faire réussir leur conspiration.
Necker n'étoit encore que le petit commis d'un banquier ; des spéculateurs le prirent pour leur confident et leur agent , dans une affaire qui dans un instant devoit beaucoup accroître leur fortune. Ils avoient le secret d'une paix trèsprochaine , qui alloit redonner leur valeur aux billets du Canada ; une des conditions de cette paix étant le payement de ceux qui étoient restés en Angleterre, il confièrent leur secret à Necker, et convinrent que pour leur gain commun il écri- Toit à Londres , et feroit acheter tous ces billets au très-vil prix où la guerre les réduisoit encore. Necker consentit à l'association , se servit à Londres du crédit de son maître ; les billets furent accaparés. Les associés revinrent pour savoir où en étoit la commission ; Necker leur répondit que la spéculation lui paraissant mauvaise , il s'en
NecLer.
2o4 Conspiration des Sophistes
étoit désisté et avoit contremandé l'achat. La paix arrivée , les billets se trouvèrent dans la caisse de Necker , qui ne les avoit achetés que pour son compte, et se trouva dès -lors riche de trois millions. ( Voyez les détails de cette fraude chez M. Meulan , Causes de la révolution. ) — Telle fut la vertu de Necker encore simple commis.
La table du mylord impromptu s'ouvrit aux philosophes ; elle devint pour eux un de ces clubs hebdomadaires , dont le Mécène étoit abondamment payé de ses dîners par les éloges des convives. D'Alembert et les principaux sophistes de Paris ne manquoient pas de se rendre à ces assemblées tous les vendredis. {Voyez Correspond, de Voltaire et d'Alemb. 3i lett. an 1770.) Necker , en entendant parler philosophie , se trouva philosophe presque aussi promptement qu'il s'étoit fait milord. L'intrigue et les éloges du parti en firent un Sully protecteur. A force d'entendre parler des talens de cet homme pour les hautes finances , Louis XYI l'appela au contrôle général. Parmi tous les moyens de hâter la révolution méditée par les conjurés , un des plus infaillibles étoit de ruiner le trésor public ; Necker y réussit par des emprunts dont les excès auroient annoncé tout l'objet , sans l'aveugle confiance que les éloges affectés de cet homme inspiroient au public. Soit que Necker n'agit par l'impulsion des conjurés qu'en ministre imbécille qui ne sait pas où on le pousse , soit qu'il creusât l'abîme en homme qui en sait toute la profondeur , ce n'est pas au moins sa prétendue vertu que l'on doit opposer à la noirceur du projet. Celui qui , rappelé au ministère, imagina d'ailàmer la France au milieu de l'abondance même , pour la forcer à la révolution , pouvoit bien d'abord n'avoir voulu la ruiner que pour appeler cette
de l'Impiété. Chap. XI F. 2o5 même révolution. Sa vertu doit s'accorder avec les manœuvres de la plus profonde scélératesse.
Dans le temps où Necker , rappelé au ministère pour remplacer Brienne , publioit et fausoit publier ses eiï'orts prétendus et ses prétendues générosités pour donner du pain au peuple , dans ce temps-là même iSecker étoit plus que d'intelligence avec Philippe d'Orléans pour réduire ce peuple à toutes les extrémités de la famine , et l'entraîner ainsi à l'insurrection contre le roi , les nobles et le clergé. L'assassin vertueux accaparoit les blés , les tenoit renfermés dans des magasins ou les faisoit promener de côté et d'autre sur des bateaux , et défense étoit faite aux intendans de laisser vendre ces grains jusqu'au moment que Psecker marqueroit. Les magasins restoient fermés , les bateaux continuoient à errer d'un port à l'autre. Le peuple demandoit du pain à grands cris , mais en vain. Le parlement de Piouen , touché de l'extrémité où setrouvoitla Normandie, chargea son président d'écrire au ministre Necker ponr obtenir la vente d'une grande quantité de blés que l'on savoit être dans la province. Necker laissa la lettre sans réponse. Le premier président reçut de sa compagnie ordre de revenir à la charge , d'écrire de nouveau et d'insister sur les besoins du peuple. Necker répond enfin qu'il fait passer à l'intendant les ordres demandés. Les ordres de ISecker s'exécutent ; pour sa propre justification, l'intendant est forcé de les produire au parlement. Loin de porter que le blé sera vendu , on n'y voit qu'une exhortation à différer la vente , à trouver des moyens dilatoires , des excuses , des prétextes pour éluder les sollicitations des Magistrats , et délivrer Necker de leurs instances.
Cependant les vaisseaux chargés de grains se promenoient de l'Océan sur les rivières , et des
so6 Conspiration des Sophistes
rivières sur l'Océan , ou même simplement dan$ l'intérieur des provinces. An moment où Necker fut renvoyé pour la seconde fois , le peuple étoit encore sans pain. Le parlement avoit acquis des preuves que les mêmes bateaux chargés des mêmes blés , avoient été de Rouen à Paris , et de Paris à Rouen , rembarques à Rouen pour le Havre , et du Havre rapportés à Rouen à moitié pourris. M. le procureur - général profita du renvoi de Necker pour écrire à tous ses substituts dans la province d'arrêter ces manœuvres , ces exportations , et de donner au peuple la liberté d'acheter ces grains. Sur le renvoi de son vertueux ministre , la populace stupide souveraine de Paris , courut aux armes , redemandant Necker , portant son buste dans les rues et celui de Philippe d'Orléans. Jamais deux assassins n'avoient mieux mérité d'être accouplés dans leur triomphe. Il fallut rendre à cette populace son bourreau qu'elle appeloit son père , et Necker de retour se hâta de la tuer encore par la famine. A peine eut-il appris les ordres donnés par le procureur-général du parlement de Normandie , que des brigands partirent pour Rouen, ameutèrent le peuple contre ce magistrat , pillèrent ou brisèrent tout dans son hôtel , et mirent sa tête à prix.
Telles furent les vertus de Necker adepte , devenu protecteur et ministre.
L'historien citera pour témoins de ces faits , tous les magistrats du parlement de Rouen. Si , pour faire connoître leur auteur , je me suis encore trouvé forcé de prévenir l'ordre des temps, c'est que Necker étoit de ces adeptes dont la conspiration embrassoit à la fois le trône et l'autel. Il étoit ce qu'il falloit aux sophistes conjurés , pour ajouter à leur parti celui des Calvinistes. Laissant croire à ceux-ci qu'il pensoiten enfant de Genève.
be l'Impiété. CTwp* XlV> 207
Necker n'avoit réellement d'autre foi que celle d'un Déiste. S'ils n'avoieut bien voulu s'aveugler sur cet homme , les Calvinistes auroient aisément pu s'en apercevoir , non-seulement par ses liaisons avec tous les impies , mais par ses productions. Car cet être , ballon enflé de vent , voulut tout faire. Il fut commis , contrôleur , sophiste ; il se crut théologien. 11 publia un livre sur les Opinions religieuses , et ce livre n'étoit que le Déisme ; encore est-ce là lui faire grâce , car on pouvoit y voir que Necker ne regardoit pas l'existence de Dieu comme démontrée. Et qu'est-ce que la religion d'un homme qui vous laisse douter si Dieu existe ? Aussi Necker , auteur , fut-il couronné par le sanhédrin académique, comme ayant donné dans cette production le meilleur ouvrage du jour, c'est-à-dire , celui qui , laissant le moins voir l'impiété , l'insinuoit le mieux.
Après ce que j'ai dit du ministre Brienne , de Br cet intime confident de d'Alembert, après ce que tout le monde sait aujourd'hui de sa scélératesse , je n'en parlerois plus , si je n'avois à dévoiler une intrigue dont, pour l'honneur de la nature humaine , on ne trouvera pas un exemple autre part que dans les annales des sophistes modernes. Sous le nom d'économistes réunis dans une société secrète, que je ferai bientôt connoître , les philosophes conjurés attendoient avec impatience la mort de M. de Beaumont , archevêque de Paris , pour lui donner un successeur capable d'entrer dans leurs vues. Le successeur devoit , sous prétexte d'humanité, de bonté , de tolérance, se montrer aussi patient et aussi doux pour le philosophisme , le jansénisme , et toutes les sectes, que M. de Beaumont s'étoit montré plein de zèle et d'ardeur pour le maintien de la Religion. Ce successeur devoit sur-tout se montrer assez induJgent pour
2o8 Conspiration des Sophistes
laisser les prêtres de paroisse se relâcher sur la discipline , au point de la laisser périr en peu d'années. Il ne de voit pas être plus sévère pour le dogme. Il devoit réprimer ceux dont le zèle paroîtroit trop actif, les interdire, les priver de leur place comme des hommes trop ardens , et comme de vrais perturbateurs. Il devoit se prêter à toutes les accusations de cette espèce, donner ces mêmes places à des hommes qu'où auroit soin de disposer et de lui recommander , sur-tout pour les premières dignités. Sur ce plan, les paroisses de Paris , administrées par les prêtres les plus édifians , dévoient bientôt se remplir de scandales ; les catéchismes , les prônes , les sermons , toutes les instructions religieuses devenant plus rares , ne roulant bientôt plus que sur une espèce de morale philosophique , les livres des impies se multipliant sans opposition , le peuple ne voyant bientôt en fonction que des prêtres méprisables par leurs mœurs et peu zélés pour la doctrine , devoit naturellement s'en détacher, laisser là de lui-même ses églises et sa religion. L'apostasie de la Capitale entraînoit celle du Diocèse le plus essentiel , il étoit naturel qu'elle s'étendit plus loin. Ainsi , sans violence et sans secousses , la religion se trouvoit écrasée , au moins dans Paris , par la «seule connivence de son premier pasteur, qui , dans l'occasion, auroit pu cependant donner quelques preuves extérieures de zèle, si les circonstances l'avoient quelquefois obligé d'agir contre son gré. ( Voyez ci-après la déclaration de M, le Roy. )
Il falloit toute l'ambition de Brienne , il falloit toute la scélératesse et tout le judaïsme de son ame pour se faire archevêque de Paris à ces conditions. Il se seroit fait Pape, pour trahir J. C. et son Eglise. Il accepta le pacte ; les sophistes mirent
toutes
de l* Impiété. Ckap. XI F. 209 toutes leurs protections en mouvement. La Cour fut obsédée : un Renard , sous le nom de Vermon , que Brienne avoit donné à Choiseul pour en faire le lecteur de la Reine, saisit l'occasion de payer son premier protecteur. La Reine crut bien faire en recommandant le protecteur de Vermon, le Roi Lui-même crut faire encore mieux „ en nommant archevêque de Paris un homme dont il entendoit vanter par bien des gens la prudence , la modération, le génie. Rrienne fut un jour archevêque de Paris ; le bruit s'en répandit : tout ce qu'il y avoit d'ames chrétiennes à la Cour et dans Paris frémit à cette nouvelle. Mesdames de France , Madame la princesse de Marsan sur-tout , sentirent toute l'immensité du scandale que cette nomination alloit donner à la France. Le Roi, vaincu par leurs prières, en crut assez pour rétracter ce qu'il venoit de faire. L'archevêché fut donné à l'homme dont la piété franche, la modestie, le zèle , le désintéressement contrastoient le mieux avec les vices de Brienne. Mais, pour le malheur de la France , ni le Roi , ni la Reine sur-tout > n'en crurent point assez pour perdre toute confiance aux prétendues vertus de ce dernier. Les Conjurés ne perdirent pas tout espoir de le faire arriver plus haut.
Pareil à la foudre qui attend les tempêtes pour éclater, Brienne se cacha jusqu'à l'orage dont il sortit premier Ministre, au milieu des troubles de la première assemblée des Notables , convoquée par M. de Calonne. Pour hâter les services qu'il avoit promis aux Conjurés ., il commença par le fameux édit que Voltaire solliciloit vingt ans aaparavant en faveur des Huguenots , tout en les regardant comme des fous et des fous à lier» ( Lett. à Marmontel , 2. décemb. 1767. ) Par cet édit que d'Alembert attendoit, pour voir les Pro* Tome I. O
21 ô Conspiration dî:s Sophistes
testans dupés et tout Christianisme écrasé sans qu'on s'en apperçût. ( 100 Lett. du 4 mai i 762. ) Enfant de la tempête , il souleva contre lui-même toutes celles qui firent rappeler Necker, et que Necker termina en livrant la Noblesse , le Clergé et le Roi à toute l'impiété des sophistes , à toutes les fureurs des démagogues.
Brienne est mort consumé d'infamie , mais sans remords ; il s'est tué d'ennui de ne pouvoir plus nuire.
Lamo-:- Avec lui les sophistes avoient poussé au mis'lon' nistère un homme dont le nom avoit été dans ses ancêtres l'honneur de la Magistrature. M. de Lamoignon devint Garde des Sceaux quand Brienne fut fait premier Ministre. Ce Lamoignon n'étoit pas simplement un incrédule, comme tant d'autres Seigneurs l'étoient alors, il étoit un des impies conjurés. Nous trouverons son nom dans un de leurs plus secrets comités. Ce Lamoignon se tua en philosophe, après sa disgrâce qui suivit de très-près celle de Brienne. Deux hommes de cette espèce aux deux premières places du ministère! Par quelles combinaisons infernales ne pouvoient-ils pas seconder celles des Conjurés antichrétiens ? Pourquoi II sera difficile à la postérité de concevoir coratant de merit un prince aussi religieux que Louis XVI fut impies, cependant toujours entoure de ces Ministres appelés philosophes, et qui n'étoient qu'impies. Cette énigme cessera d'en être une , quand l'historien réfléchira que le grand objet des Conjurés avoit d'abord été plus spécialement de détruire la Religion dans les premières classes de la société ; que dès la première date de leurs complots, leurs eiïorts s'étoient toujours dirigés vers ces hommes les plus distingués dans l'ordre des richesses ou des dignités, c'est-à-dire, vers ceux qui approchent ordinairement la personne des Rois. ( Letf.
DE i/Impiété. Chap. XIV. 211
de Volt, à Diderot, 25 décemb. 1 762 ; à d'Alemb. et Damilaç. passim. ) Qu'on réunisse avec toutes les passions propres à cette classe , tous les moyens , tout le désir qu'elle a de les satisfaire , et il sera aisé de concevoir avec quelle facilité elle apprit de Voltaire à se jouer d'une Religion qui les mortifie toutes. Il y avoit sans doute encore de grandes vertus , des personnes d'une piété édifiante dans la noblesse et parmi les grands Seigneurs , à la Cour même; je pourrois dire : A la Cour surtout il y avoit des vertus éminentes. Madame Elisabeth , sœur du Roi , Mesdames de France ses tantes , les princesses de Gonti et Louise de Condé , le duc de Penthièvre, la princesse de Marsan, le maréchal de Mouchi, le maréchal de Broglie, et divers autres étoient de ces personnages , qui , dans les plus beaux siècles du Christianisme . auroient honoré la Religion. Parmi les Ministres eux-mêmes, l'historien aura des exceptions à faire. M. de Vergennes , M. de St.-Germain , et peut-être quelques autres encore , ne sont pas de ces hommes que l'impiété puisse revendiquer. Dans toutes les classes des nobles et des riches , ces exceptions seroient peut-être plus nombreuses qu'on ne pense ; mais avec tout cela il est malheureusement vrai de dire que Voltaire avoit grandement lieu de s'applaudir des progrès de son philosophisme parmi les Grands du monde , et ces progrès expliquent aisément les plus malheureux choix de Louis XVI. Les vertus aiment à se cacher ; la piété est peu jalouse des grands postes. Louis XVI , regardant autour de lui , voyoit des ambitieux empressés à le servir pour dominer. Parmi ces ambitieux, les sophistes avoient soin de désigner eux-mêmes ceux qu'ils savoient plus propres à seconder leurs vues , ceux dont ils avoient la politiqne de faire des adeptes. Quand leur choix
ci 2 Conspiration des Sophistes
étoit fait , ils dirigeoient l'opinion publique , ils embouchoient toutes les trompettes .de la renommée en faveur de l'adepte qu'ils poussoient près du trône. Ils y avoient eux-mêmes leurs agens et leurs intrigues plus secrètes que celles des courtisans ; il étoit difficile avec tous ces moyens, avec tant d'influence sur la voix publique , sur la Cour elle-même , qu'ils n'en eussent pas aussi une bien grande sur l'opinion d'un Roi qui avoit lui-même trop peu de confiance en ses lumières. Ce furent ces intrigues du philosophisme , bien plus encore que celles de l'ambition , qui donnèrent successivement à Louis X\I les Turgot , les Necker, les Lamoignon et les Brienne , sans parler des ministres subalternes , des commis importans, dont les sophistes conjurés s'assuroient les services. Maupeon. Avec ces protections , les lois contre l'impiété étoient réduites à se taire, ou ne parloient que foiblement. Le clergé sollicitoit en vain l'autorité ; elle étoit de connivence avec les conjurés. Leurs ouvrages circuloient , leur personne étoit en sûreté. Lorsque Voltaire écrit à d'Alembert , que grâces à un prêtre de Cour , il étoit perdu sans M. le Chancelier, qui , dans tous les temps , avoit eu pour lui une extrême bienveillance, (1 33Lett.) On voit facilement comment toutes les réclamations du clergé devenoient inutiles contre le chef même des conjurés. Cette lettre est de l'année i 774. C'est encore un nouveau ministre, c'est Maupeou à compter parmi les protecteurs. C'est celui-là même dont l'ambition et les liaisons avec le chef des sophistes s'étoient cachées sous le masque de tant de zèle pour la religion.
Les importans services que Voltaire retiroit de ces protections , non-seulement pour lui, mais pour les adeptes conjurés comme lui , se voient encore par ce qu'il écrivoit au même confident sur
de l'Impiété. Chap. XIV. 21 3 le compte de Choiseul. « Je lui ai , disoit-il , les » plus grandes obligations. C'est à lui seul que je » dois les privilèges de ma terre. Toutes les grâces » que je lui ai demandées pour mes amis , il me » les a accordées. » ( noLett. on 1 762.)
Quelques-uns de ces grands protecteurs vou- t>..c loient aussi avoir la gloire d'être auteurs; s'ils d'LsLZ' n'avoient pas les talens de Voltaire , ils essayoient par fois de donner au peuple les mêmes leçons. De ce nombre je trouve un duc d'Usez , fort connu par l'importance de son nom. Il s'étoit mis à écrire aussi en faveur de la liberté , de la raison et de l'égalité des droits à croire tout ce que chacun pense en fait de religion , sans consulter ni docteurs ni Eglise. L'ouvrage paroissoit admirable à Voltaire , qui ne demandoit qu'à le voir perfectionné , pour le croire aussi utile aux autres qu'à M. le duc même. ( Lettre de Voltaire au duc d'Usez ,dui$ novemb. 1760. ) Mais cet ouvrage étant resté sans titre et inconnu , on ne sait à quel point il amoit fait honneur au génie du duc Théologien.
En parcourant les lettres de Voltaire, nous AmrM
avons vu la liste des adeptes protecteurs s'enrichir Sr
de bien d'autres noms qui avoient droit jadis à une
célébrité fondée sur d'autres titres. Nous ayons
trouvé un descendant de Crillon à côté d'un prince
de Salm , jugés l'un et l'autre par Voltaire dignes
d'un autre siècle; mais l'on se tromperoit en
crovant que Voltaire entend par-là , dignes du
siècle des Bayards et des preux chevaliers : non ,
c'est un siècle digne de leur modestie et de leur
science philosophique. On peut y voir encore un
prince de Ligne, en qui Voltaire a placé son espoir
pour la propagation des lumières philosophiques
dans le Brabant, et un duc de Bragance tout aussi
exalté par Voltaire , comme pensant de même.
eisncurs.
2i 4 Conspiration des Sophistes
Quant aux marquis , aux comtes et chevaliers , c'est un marquis d'Argence de Dirac , brigadier des armées , fort zélé pour déchristianiser sa province d'Angoumois , et pour faire de ses compatriotes autant de philosophes à la moderne. C'est 3V1. le marquis de Rochefort , colonel d'un régiment , et devenu, par son philosophisme, le grand ami de d'Alembert et de Voltaire. C'est M. le chevalier de Chatellux , hardi, mais plus adroit dans la guerre qu'il fait au christianisme. En un mot , s'il falloit en croire Voltaire , ce seroit à peu près tout ce qu'il connoissoit de cette classe qu'il appeloit par excellence les honnêtes gens , lorsque , dès l'année i 760, il écrivoit à Helvétius : « Soyez « sûr que l'Europe est remplie d'hommes raison- » nables et qui ouvrent les yeux à la lumière. En » vérité le nombre en est prodigieux , et je n'ai y> pas vu depuis dix ans un seul honnête homme , » de quelque pays , et de quelque religion qu'il » fût, qui ne pensât absolument comme cous; » mais il est vraisemblable que Voltaire s'exagéroit à lui-même ses succès. On ne sauroit penser que de cette multitude de Seigneurs qui alloient à Ferney contempler le Lama des sophistes , il n'y en eût plusieurs d'attirés par la curiosité bien plus que par l'impiété. Une règle plus sûre pour distinguer les vrais adeptes , c'est de voir le plus ou moins de confiance avec laquelle il s'exprime auprès d'eux , ou leur envoie tantôt ses productions , tantôt celles des autres impies. La liste des adeptes , en suivant cette règle , seroit encore bien longue. On y trouveroit des duchesses , des marquises protectrices , tout aussi philosophes que la sœur Guillemette. Laissons-les dans l'oubli que méritent des adeptes plus dupes que méchantes ; elles n'en sont que plus à plaindre lorsqu'elles se l -oient moins dignes de pitié.
de l'Impiété. Chap. XIV. 2.1 o
Un des protecteurs à distinguer plus spécialement , est ce comte d'Argental , conseiller honoraire au Parlement , aussi vieux que Voltaire , et toujours son ami de cœur. Tout ce que dit M. de la Harpe de cet aimable comte , peut être très-vrai ; mais il n'est que trop vrai aussi qu'avec toutes ces aimables qualités , le comte et la comtesse d'Argental n'en furent que plus dupes de leur admiration et de leur amitié pour Voltaire. Sa correspondance avec ces deux adeptes étoit aussi suivie qu'avec d'Alembert. Il les exhortoit avec la même confiance à écraser l'infâme. Il les appeloit ses deux anges : il avoit fait du comte , en quelque sorte , son agent pour tout ce qui demandoit de grandes protections. Il en eut peu de plus empressés , de plus fidèles , c'est-à-dire , de plus impies. ( Voy. la Corresp. générale. )
Un nom plus important qu'il faut encore placer sur la liste de ces adeptes protecteurs, est celui de M. le duc de la Piochefoucault. Quand on sait à quel point ce malheureux duc se trompa , s'il se crut de l'esprit, on est peu étonné de le voir presque nul dans la correspondance de \ oltaire ; mais la publicité des faits supplée ici aux preuves écrites. M. le duc de la Rochefoucault avoit eu la bonhomie de se laisser persuader que , pour être quelque chose , il falloit être impie , et se donner au moins un nom parmi les philosophes. Il les protégea et les dota même dans la personne de Condorcet. Heureux si , pour connoître ce que c'est que leur philosophie , il n'avoit pas attendu que ses assassins envoyés par Condorcet vinssent le lui apprendre !
Dans les Cours étrangères , aussi bien que dans Paris , les hauts et puissans seigneurs s'imaginoient aussi que leur zèle pour le philosophisme devoit les distinguer du commun des hommes.
2i 6 Conspiration des Sophistes
Voltaire étoit dans l'admiration de celui que témoignoit le prince Gallitzin , en faisant imprimer la production la plus impie d'Helvétius, et en osant dédier cette édition à l'impératrice de Ptussie. (117 Lettre à d'Alembert. ) Il savoit encore plus tle gré au comte de Schouwallow , protecteur si puissant des sophistes à la rnéme Cour, et à tous ceux qui étoient venus à bout de faire nommer d'Alembert pour instituteur de l'héritier de cette couronne.
La Suède , d'où étoit parti ce chambellan Jennings, quiàlloit annoncera Ferneyles progrès que la philosophie faisoit dans son pays sous les auspices de la Reine et du Prince royal , ( Lett. de d'Alemb. du 19 janv. 1 769 ) avoit produit un ïidepte bien plus précieux encore aux conjurés. C'étoit M. le comte de Creutz , d'abord ambassadeur en France , et ensuite en Espagne. Le comte de Creutz avoit si bien uni à son ambassade la mission d'un apôtre du philosophisme, et Voltaire étoit si enchanté de son zèle , qu'il ne se consoloit pas de le voir quitter Paris. Aussi écrivoit-il à la dame Geofï'rin , reine des philosophes : « S'il y :» avoit mi empereur Julien au monde , c'étoit » chez lui que M. le comte de Creutz devoit aller >» en ambassade , et non chez des gens qui font ■» des auto-da-fé ; il faut que la tête ait tourné :>» au sénat de Suède , pour ne pas laisser un tel 5) homme en France ; il y auroit fait du bien , » et il est impossible d'en faire en Espagne. » ( Lett. à Mad. Geoffrin , du 21 mai 1764* )
Cependant cette Espagne , tant dédaignée par Voltaire, avoit aussi son d'Aranda , qu'il appeloit \e favori de la philosophie , et qui , chaque soir , aïloit réchauffer son zèle avec d'Alembert, Marmontel et autres adeptes majeurs , chez la demoiselle d'Espinasse , la plus chérie dts adeptes fe~
de l'Impiété* Chap. XIV. 217
melles , et dont le club valoit presque l'académie française.
L'Espagne comptoit même d'autres ducs , chevaliers ou marquis , grands admirateurs des sophistes français. Elle avoit sur-tout le marquis de Mora, et le duc de Villa Hermosa. {Lett. de Volt, du i.er mai 1768. ) Dans cette même contrée , que les conjurés regardoient comme si peu mûre pour leur philosophie , d'Alembert distinguoit plus spécialement le duc d'Albe. C'est de lui qu'il ecrivoit à Voltaire : « Un des plus grands seigneurs » d'Espagne , homme de beaucoup d'esprit , et » le même qui a été ambassadeur en France sous » le nom de duc d'Huescar , vient de m'envoyer « vingt louis pour votre statue. Condamné , me » dit-il , à cultiver en secret ma raison , je sai- » sirai avec transport cette occasion de donner un » témoignage public de ma reconnoissance au » grand homme qui le premier montra le chemin. » (108 Lett. an i]j3.)
C'est en voyant tous ces noms sur la liste de ses disciples , que Voltaire ecrivoit : « La vic- » toire se déclare pour nous de tous côtés ; je » vous assure que dans peu il n'y aura que la » canaille sous les étendards de nos ennemis. » ( Lett. à Damil avilie. ) Il ne prévoyoit pas assez loin encore. Cette canaille elle-même devoit aussi un jour se laisser fasciner comme les grands Seigneurs ; mais les premiers adeptes dévoient en ce jour être punis par les derniers.
Quant à d'Alembert, il ne contenoit plus ni sa joie ni son style , quand , instruit du concours de ces admirateurs auprès de Voltaire , il pouvoit lui écrire : « Comment diable ! quarante convives » à votre table , dont deux maîtres de requêtes *> et un conseiller de grand'chambre, sans compter » les duc de Viîlars et compagnie. » ( 76' Lett.
zi 8 Conspiration des Sophistes
an 1760. ) Ce n'étoit pas une preuve infaillible sans doute du philosophisme de chacun des convives, que l'empressement d'assister à cette table; mais ce concours n'en désignoit pas moins en général d-es hommes qui alloient admirer le Coryphée d'une impiété qui devoit tous les perdre.
Ce n'est pas sans raison que d'Alembert fait «ne mention spéciale de ce conseiller de la grand'chambre. Il savoit combien il importoit aux conjurés d'avoir des protecteurs ou des admirateurs jusques dans le sein de la première magistrature. Voltaire le savoit aussi bien que lui , quand il lui écrivoit : « Heureusement on a fait dans ce par- » lement (de Toulouse) depuis environ dix ans , » des recrues de jeunes gens qui ont beaucoup » d'esprit , qui ont bien lu , et qui pensent comme » vous. » ( 1 1 lett. an 1769. Cette lettre expliqueront seule la mollesse des premiers tribunaux, dans les années qui ont précédé la révolution. Us avoient toute l'autorité requise pour sévir contre les auteurs et les distributeurs des oeuvres de l'impiété et de la sédition , et ils avoient laissé cette autorité s'avilir, au point qu'un arrêt duParlement, publié par manière d'acquit contre ces productions , n'étoit plus en quelque sorte qu'un avertissement de leur publication et un nouveau titre pour les vendre plus chères.
Cependant , ces conquêtes du philosophisme dans les premiers tribunaux du royaume , ne répondoient pas à beaucoup près au désir de Voltaire. On le voit très -souvent se plaindre de ces corps respectables , comme étant encore composés de bien des magistrats attachés à la religion. En revanche , on le voit applaudir plus spécialement à ceux dont le zèle philosophique s'étoit manifesté dans les parlemens du Midi. « Là , » écrivoit - il à d'Alembert , vous allez d'un
de l'Impiété. Chap. XIV. 219 v M. Duché à un M. de Castillon. Grenoble se » vante de M. Servan. Il est impossible que la » raison et la tolérance ne fassent de très-grands » progrès sous de pareils maîtres, » ( Lettre du 5 nov. 1770.) Cet espoir paroissoit d'autant mieux fondé , que les trois magistrats que nomme ici Voltaire , étoient précisément ceux à qui leurs fonctions de procureurs ou d'avocats - généraux auroient fait un devoir plus spécial de s'opposer aux progrès de cette prétendue raison , toujours confondue par Voltaire avec l'impiété , d'en dénoncer les productions journalières, et de requérir l'exécution des lois contre leurs auteurs.
De tous ces avocats généraux , celui qui semble avoir été le plus d'intelligence avec Voltaire , est M. la Chalotais , du parlement de Bretagne. C'est sur-tout par les lettres du philosophe de Ferney à ce magistrat , que l'on pourra voir et l'obligation et la reconnoissance que les conjurés lui témoignoient de son zèle contre les Jésuites , et combien la destruction de cette société se trouvoit liée , dans leurs projets , à celle de tous les autres corps religieux , pour arriver à celle de toute autorité ecclésiastique. ( Voyez sur-tout lettre de Volt, à M. la Chalotais , 1 7 mai 1 762. )
Malgré tous ces progrès du philosophisme dans le corps même de la magistrature , il restoit dans ces corps des hommes vénérables , dont les vertus étoient l'honneur des premiers tribunaux. Lu grand'chanibre sur-tout du parlement de Paris , sembloit à Voltaire un corps si étranger à son impiété, qu'il désespéroit de la voir jamais philosophe. Il lui faisoit l'honneur de la mettre sur la même ligne que cette populace et ces assemblées du clergé , qu'il ne se flattoit pas de rendre raisonnables . c'est-à-dire d'entraîner dans son impiété. ( Lett. à d'Alembert , 1 3 déc. 1 7 63. )
22o Conspiration des Sophistes
II fut même un temps où l'indignation de Voltaire contre les Parlemens s'exprirnoit en ces termes dans ses lettres à Helvétius : « Je crois » que les français descendent des Centaures , s> qui étoient moitié hommes et moitié chevaux y* de bât ; ces deux moitiés-là se sont séparées , » il est resté des hommes comme vous , par y> exemple , et quelques autres , et il est resté des y> chevaux qui ont acheté des charges de con- » seiller ( au Parlement ) ou qui se sont faits ■» docteurs en Sorbonne. » ( 2.2. juillet 1 761 . )
Je me fais un devoir de citer ces preuves du dépit des sophistes contre le premier corps de la magistrature française ; elles font au moins voir que ce corps ne fut pas une conquête aisée pour l'impiété. Il est constant qu'aux approches même de la révolution , il étoit dans les Parlemens de France bien des magistrats , qui , mieux instruits des artifices des conjurés , auroient donné aux lois plus de vigueur pour maintenir la religion. Mais jusque sur les sièges de la grand'chambre il étoit des intrus de l'impiété. Elle y avoit jusques à ce Terrai déjà assez infâme comme ministre , mais pas assez connu comme sophiste. Trait Quelques exemples que ces mémoires aient déjà l'abbé fourni de l'atroce dissimulation des conjurés , il Terrai, en est peu dont la noirceur approche du trait que j'ai à consigner ici sur cet adepte.
Le libraire nommé Léger, vendoit publiquement dans Paris un de ces ouvrages dont l'impie hardiesse forçoit quelquefois le Parlement à les proscrire. Celui qui se vendoit dans la boutique de Léger fut condamné à être brûlé, avec ordre de faire des recherches sur l'auteur et les vendeurs. Terrai s'offrit et fut nommé pour ces recherches dont il devoit faire le rapport au Parlement. Il manda le libraire Léger , dont je vais rapporter
de l'Impiété. Chap. XI F* 221 les expressions , telles que je les ai entendues de sa bouche même , la seule fois que j'ai vu cet homme. Ou il ne me dit pas , ou bien j'ai oublié le nom de l'ouvrage en question ; mais ce qu'il me dit bien sûrement , le voici : « Mandé d'autorité » par M. Terrai , conseiller au Parlement , je me » rendis chez lui ; il me reçut prenant un air de » gravité, s'assit sur un sofa et puis m'interrogea : » Est-ce vous qui vendez cet ouvrage condamné p par un arrêt du Parlement ? Je répondis : Oui ? » Monseigneur. — Comment pouvez-vous vendre » des livres si mauvais , si dangereux ? — Comme » on en vend tant d'autres. — En avez-vous déjà » beaucoup vendu ? — Oui , Monseigneur. — » Vous en reste-t-il encore beaucoup ? — Envi- » ron six cents exemplaires. — Connoissez-vous » l'auteur d'un si mauvais ouvrage ! — Oui , Mon- » seigneur. — Quel est-il ? — Vous , Monseigneur. » — Quoi , moi ! Comment osez-vous le dire, et » comment le savez-vous? — Je le sais , Monsei- » gneur, de celui-là même de qui j'ai acheté votre » manuscrit. — Puisque vous le savez , tout est » dit ; retirez-vous et soyez prudent. »
On devine aisément que le procès-verbal de cet interrogatoire ne fut pas rendu au Parlement. L'historien sentira de même quels progrès la conspiration antichrétienne devoit faire , dans un royaume où elle avoit de semblables adeptes , jusques dans le sanctuaire des lois.