CHAPITRE XIII
Seconde classe de Protecteurs. Adeptes Princes et Princesses.
Dans la seconde classe des adeptes protecteurs , je comprendrai ces hommes qui , sans être sur le trône , jouissent sur le peuple d'une puissance presque égale à celle des rois , et dont l'autorité y l'exemple , ajoutant aux moyens des conjurés , leur
Cassel.
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faisoient espérer qu'ils n'auroient pas juré en vain d'écraser la religion chrétienne.
La correspondance de Voltaire nous montre plus spécialement dans cette seconde classe de pro- 'Frédéric tecteurs , Mgr. le Landgrave de Hesse-Cassel. Le m^' soin que d'Alembert avoit eu de choisir pour ce Hesseprince le professeur d'histoire dont nous avons parlé , suffiroit pour nous dire à quel point les sophistes du jour abusèrent de sa confiance. Elle fut bien spécialement trompée par celle que son Altesse Sérénissime avoit à la philosophie et aux lumières de Voltaire. Elle souffrit en quelque sorte que ce chef des sophistes dirigeât ses études. Il étoit difficile de se livrer à un instituteur plus perfide. Une lettre du 25 août 1 766 , suffît pour nous montrer à quelle source Voltaire envoyoit son auguste élève , puiser les leçons ce la sagesse : « Votre Altesse Sérénissime , écrivoit ce maître » corrupteur , m'a paru avoir envie de voir les » livres nouveaux qui peuvent être dignes d'elle. v II en paroît un intitulé ; le Recueil nécessaire, » Il y a sur-tout dans ce recueil un ouvrage de » mylord Bolingbrock, uni m'a paru ce qu'on n'a » jamais écrit de plus fort contre la superstition. » Je crois qu'on le trouve à Francfort ; mais j'en » ai un exemplaire broché que je lui enverrai , si » elle le souhaite. »
Pour un prince qui avoit réellement le désir de s'instruire , quelles leçons que celles qu'il devoit trouver dans ce recueil ! Le nom de Bolingbrock ne dit pas assez combien elles tendoient à pervertir sa religion , quand on sait que Voltaire lui-même publioit sous ce nom des ouvrages plus impies encore que ceux du Philosophe anglais, et qu'il étoit l'auteur de plusieurs de ceux qu'il recommandoit si spécialement dans ce recueil.
Réduit à lui-même pour résoudre les doutes
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fomentés par ces sortes de lectures , et prévenu trop malheureusement contre les hommes qui auroient pu l'aider à les résoudre , M. le Landgrave se livroit tout entier à des leçons qu'il prenoit pour celles de la vérité et de la plus haute philosophie. Quand il pouvoit les recevoir de la bouche même de Voltaire , l'illusion étoit au point que son Altesse s'en applaudissoit ellemême , et croyoit franchement avoir trouvé le vrai moyen de s'élever au-dessus du vulgaire. Elle regrettoit une absence qui la piïvoit des leçons de son maître , elle croyoit réellement lui avoir des obligations ; elle lui écrivit : « J'ai quitté Ferney » avec bien de la peine ; — je suis charmé que vous » soyez content de ma manière de penser, je tâche » autant qu'il m'est possible de me défaire des prér> jugés , et si en cela je pense différemment du » vulgaire , c'est aux entretiens que j'ai eus avec » vous et à vos ouvrages que j'en ai l'unique obli- » gation. » ( 9 sept. 1 766. )
Pour donner quelques preuves de ses progrès à l'école de la philosophie , l'illustre adepte faisoit part à son maître des nouvelles découvertes qu'il regardoit comme des objections sérieuses contre l'authenticité des Livres saints. «J'ai fait, écrivoit-il » encore à son héros , j'ai fait depuis quelque j> temps des réflexions sur Moyse et sur quelques » historiens du nouveau Testament , qui m'ont r> paru être très -justes. Est-ce que Moyse ne » seroit pas un bâtard de la fille de Pharaon , que » cette princesse auroit fait élever ? Il n'est pas à » croire qu'une fille de roi ait eu tant de soin d'un « enfant israélite , dont la nation éloit en horreur » aux Egyptiens. » (Lett. 66.) Voltaire eut aisément pu dissiper ce doute , en faisant observer à son élève que son Altesse calomnioit assez gratuitement un sexe bienfaisant , sensible , porté à s'at-
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tendrir sur le sort d'un enfant exposé à un pareil danger ; plusieurs feroient encore très-naturellement ce qu'avoit fait la fille de Pharaon , et le feroient précisément même avec plus de soins et plus d'attention encore , si des haines nationales ajoutaient au danger de cet enfant. Si Voltaire avoit eu l'intention d'éclairer son illustre élève et de lui donner les règles d'une saine critique , il auroit observé qu'au lieu d'un fait très -simple et trèsnaturel, son Altesse en imaginoitun véritablement incroyable. Une princesse qui veut donner à sou enfant une éducation brillante , et qui commence par le faire exposer à être submergé pour avoir le plaisir d'aller le chercher et le trouver à point nommé sur les rives du Nil ; une Princesse égyptienne qui aime son enfant , qui sait toute l'horreur que les Egyptiens ont pour les Israélites, et qui faisant allaiter cet enfant parune mère Israélite, lui laisse croire à lui-même qu'il naquit de celte nation qu'elle déteste , et le persuade même dans la suite aux Egyptiens , pour leur rendre cet enfant odieux , détestable ; et ce qui sembleroit un mystère bien plus étrange encore , un enfant qui devient l'homme le plus terrible aux Egyptiens , et dont personne ne découvre l'origine ; un enfant que toute la cour de Pharaon s'obstine à croire un Israélite , dans un temps ou il auroit suffi de dire que Moyse étoit Egyptien , pour lui ôter toute la confiance des Israélites et délivrer l'Egypte : voilà bien des choses que Voltaire auroit pu répondre à son Altesse , pour lui faire sentir qu'il n'est pas dans les règles de la critique d'opposer à un fait très - naturel , très-simple , des suppositions véritablement incroyables. Mais ces suppositions serv oient la haine de Voltaire contre Moyse , contre les livres des chrétiens : il aimoitbien mieux voir les progrès de ses disciples dans l'incrédulité , que leur exposer les règles d'une saine critique.
176 Conspiration des Sophistes
Voltaire applaudissoit encore à son adepte , quand il vit son Altesse prétendre que le serpent d'airain , isolé sur une montagne , ne ressemblait ■pas mal au dieu Esculape , tenant un bâton d'une main et un serpent de l'autre , avec un chien à ses pieds , dans le temple d'Epidaure ; que les Chérubins déployant leurs ailes au-dessus de l'arche, ne ressemblaient pas mal au Sphinx à la tête de femme , aux quatre griffes , au corps et à la queue de lion ; que les douze bœufs qui étoient sous la mer d'airain , chargés de cette cuve large de douze coudées , haute de cinq et remplie d'eau , pour servir aux ablutions des Israélites , ressembl oient encore assez bien au dieu Apis ou au bœuf érigé sur l'autel , et voyant à ses pieds toute l'Egypte. ( Ibid. )
La conclusion de Monseigneur étoit que Moïse sembloit avoir donné aux Juifs beaucoup de cérémonies qu'il avoit prises des Eg3rptiens. (Ibid.) Celle de l'historien doit être qu'avec un peu plus de sincérité il eût été facile aux conjurés de désabuser un adepte qui, dans le fond , ne cherchoit qu'à s'instruire. En plaignant son Altesse d'avoir été dupe de pareils maîtres , nous devons au moins lui rendre la justice de reconnoître avec quelle franchise elle cherchoit la vérité , quand elle ajoutoit , en parlant toujours à Voltaire : « Pour ce qui est du nouveau Testament , il y a » des histoires dans lesquelles je voudrois être y> mieux instruit. Le massacre des Innocens me >•> paroît incompréhensible. Comment le roi Hé- » rode auroit-il pu faire égorger tous ces petits » enfans , lui qui n'avoit point droit de vie et de » mort , comme nous le voyons par l'histoire de » la Passion , et que ce fut Ponce Pilate , gou- » verneur des Romains , qui condamna Jésus- » Christ à mort. » ( Ibid. )
En
de l'Impiété. Chap. XIÎL 177 En recourant aux sources de l'histoire , en consultant tout autre historien que son professeur donné par d'Alembert , ou bien tout autre maître que ces vains sophistes , le prince qui vouloit être mieux instruit , qui mériloit de l'être , auroit vu cette légère difficulté s'évanouir. Il auroit appris qu'Hérode d'Ascalon, surnommé le Grand, et que l'on eût plus justement surnommé le Féroce , celui qui ordonna le massacre des Innocens , étoit roi de toute la Judée , roi de Jérusalem , et n'étoit pas le même que celui dont il est parlé dans l'histoire de la Passion. Il auroit appris que celui-ci , nommé Hérode Antipas , n'avoit pu obtenir des Piomains que la troisième partie des états de son père , et qu'étant simplement tétrarque de Galilée , il n'avoit plus la même autorité à exercer sur les autres provinces ; qu'ainsi il eût été peu surprenant qu'il n'eût- pas exercé le droit de vie et de mort dans Jérusalem , où cependant Pilate lui-même l'invita à l'exercer en lui envoyant Jésus-Christ à juger , comme il avoit déjà jugé et fait décapiter St. Jean-Baptiste.
Quant au féroce Hérode d'Ascalon , Mgr. eût appris que ce Néron anticipé avoit fait mourir les enfaus de Bethléem , comme il fit mourir Aristobule et Hyrcan, l'un frère et l'autre aïeul octogénaire de la reine ; comme il fit mourir Mariamne son épouse et deux de ses enfans ; comme il lit mourir Sohème son confident et une foule de ses amis ou des grands de sa Cour , dès qu'ils commencèrent à lui déplaire. En apprenant tant de meurtres et tant de tyrannie ; en apprenant surtout que ce même Hérode d'Ascalon, sur le point de mourir , et dans la crainte que le jour de sa mort ne fût un jour de réjouissance publique , avoit fait enfermer dans le cirque tous les principaux des Juifs , et ordonné qu'ils fussent massacrés au Tome I. M
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moment où il expireroit lui-même ; en apprenant, dis-je , tous ces faits incontestables , l'illustre adepte eût appris aussi comment cet Hérode exerçoit le droit de vie et de mort ; il ne lui seroit pas venu dans l'esprit que les Evangélistes eussent pu imaginer eux-mêmes un fait pareil au massacre deslnnocens, un fait assez récent pour que bien des Juifs encore vivans en eussent été témoins : il aurait réfléchi que les imposteurs ne s'exposent pas à un démenti si facile à donner publiquement , et toutes ses difficultés sur le massacre des Innocens n'auroient pas ébranlé sa foi à l'Evangile.
Mais il se nourrissoit des mêmes objections que son maître ; il étudioit nos Livres saints dans le même esprit ; et Voltaire qui avoit donné dans des milliers d'erreurs grossières sur ces Livres , se gardoitbiende renvoyer ses disciples aux réponses qu'il avoit reçues des auteurs religieux. ( Voyez sur-tout les Erreurs de Voltaire , les Lettres de quelques Juifs Portugais. )
En mêlant ces légères discussions à nos mémoires , nous n'ajouterons pas à l'amertume de* reproches que se font aujourd'hui tant de princes séduits par les chefs des impies ; nous ne leur dirons pas : « De quel étrange aveuglement étiez- » vous donc frappés? Votre devoir étoit d'étudier » nos livres religieux pour apprendre à devenir » meilleurs , à rendre vos sujets plus heureux , » et vous vous abaissez dans l'arène des sophistes , » à disputer comme eux contre le Christ et ses » prophètes. Si vous avez des doutes sur la re- )> ligion, pourquoi vous adresser aux hommes qui » ont juré sa perte ? Un temps viendra aussi où » le Dieu des chrétiens fera naître des doutes sur » vos droits , et renverra vos peuples aux Jacobins t. pour les résoudre. Les voilà aujourd'hui dans » a os Elats et vos palais , tout prêts à applaudir,
t>E l'ImpiËté* Chape XI IL tjg
t> comme Voltaire , à vos objections contre lé » Christ. Ptépondez à leur glaive pour celles qu'ils » opposent à vos lois. » Laissons là ces réflexions, et contentons-nous de dire avec l'histoire combien ils étoient malheureux ces princes qui , cherchant à s'instruire , s'adressoient à des hommes dont tout l'objet étoit de les faire servir à renverser l'autel , en attendant que l'on vit arriver le moment de renverser les trônes.
Au nombre des adeptes protecteurs , l'historien Lotiîs« se trouvera forcé de mettre encore bien d'autres '^aeJ princes , dont les Etats goûtent aussi en ce mo- l°u«s , ment les fruits de la nouvelle philosophie. Dans wktemle compte que d'Alembert rendoit à Voltaire des berS« princes étrangers qui ne visitoient point la France sans rendre leur hommage aux conjurés sophistes , on le voit exalter le duc de Brunswick , comme méritant d'être fêté , et le méritant sur-tout par opposition au prince de Deux-Ponts , qui ne protège que Tes Fréron et autre canaille , c'està-dire ici, que les auteurs religieux. (^5 juin i 766.) L'armée des Jacobins prouve aujourd'hui quel fut celui de ces deux princes qui se trompoit le plus dans sa protection. Nous le verrons encore mieux dans ces Mémoires , lorsque nous en serons à la dernière et à la plus profonde conspiration du. jacobinisme.
A ce duc de Brunswick ajoutons Louis-Eugène , duc de Wirtemberg , et Louis , prince de Wirtemberg. L'un et l'autre s'applaudissoient également des leçons de Voltaire. Le premier écrivoit à son maître : « Je me crois , lorsque je suis à » Ferney , plus philosophe que Socrate. » ( Lett* du 1 .cr fév. 1 760. ) Le second ajoutoit aux éloges du philosophe , la demande du livre le plus licencieux , le plus impie que Voltaire eût écrit , du poème de Jeanne d'Af c 0u la Pucelle d'Orléans.
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Charles Charles Théodore , électeur Palatin , tantôt Théo- soUicitoit auprès du même impie le même chefélecteur d'oeuvre d'obscénité , les mêmes leçons de phi— Paiatm. iOSOphie ; et tantôt il pressoit , conjuroit leur auteur de venir à Manheim pour le mettre à portée d'en recevoir de nouvelles. ( Voyez lettre dit i .er mai i 754 , et 38 lett. an 1 762. ) Princesse II n'y avoit pas jusques à ces adeptes , dont d'Anhait- j s yeux auroient dû se fermer de pudeur au nom seul de cette production ; il n y avoit pas jusqu a la princesse d'Anhalt- Zerbst qui n'envoyât des remercîmens à l'auteur qui avoit eu l'impudence de lui faire un cadeau digne de l'Aretin. (9 et 39 Lett. de la princesse d'Anhalt à Volt. )
L'empressement de ces grands adeptes pour une production de cette espèce , ne doit pas échapper à l'historien. Il y verra l'attrait que la corruption des mœurs donnoit aux leçons des conjurés. Il s'étonnera moins sur le nombre de ceux que les sophistes séduisoient , quand il réfléchira combien ils ont de force sur l'esprit , ceux qui commencent par gâter et pervertir le cœur. C'est malgré nous que cette réflexion nous échappe ; mais elle tient de trop près à l'histoire du philosophisme , à celle de la conspiration antichrétienne et aux causes de ses progrès, pour que nous ayons pu la supprimer. Nous savons respecter les grands noms , mais nous ne savons pas leur sacrifier la vérité. Tant pis pour ceux qu'elle couvre de honte, quand la cacher encore seroit trahir leurs propres intérêts , ceux des peuples , ceux des trônes et de l'autel.
Wiihei- Son altesse Wilhelmine, margrave de Bareilh, mine , dans le même rang des adeptes protectrices , margrave foumjt ^ l'historien une nouvelle cause à déve- B»rcith. lopper des progrès des sophistes antichrétiens , et du crédit que leur donnoit toute la vanité de
de l'Impiété. Chap. XUL 181 leur école , toute leur prétention à se distinguer du vulgaire par la supériorité des lumières.
Il s'en faut bien quil ait été donné à tous les hommes de raisonner avec un égal succès sur les objets religieux ou philosophiques. Sans manquer au respect que nous devons à la précieuse moitié du genre humain , nous pouvons , je pense , observer qu'en général il est un peu moins donné aux femmes d'exercer leur esprit sur les mêmes objets que le philosophe , le métaphycien ou le théologien. La nature a compensé chez elles la profondeur des recherches et des méditations par le don d'embellir la vertu , par la douceur et la vivacité du sentiment, guide souvent plus sûr que nos raisonnemens. Elles font mieux que nous le bien qui leur est propre. Leurs foyers , leurs enfans , c'est là leur véritable empire ; celui de leurs leçons est dans le charme de l'exemple , et il vaut bien nos syllogismes. Mais une femme philosophe de la philosophie de l'homme est un prodige ou un monstre , et le prodige est rare. La fille de Necker , la femme de Pioland , comme les daines du DefFant , les d'Espinasse, les Geoffrin, et bien d'autres adeptes parisiennes , malgré toutes leurs prétentions au bel esprit , sont restées sans droit à l'exception. Si le lecteur s'indigne de trouver sur la même ligne l'auguste Wilhelmine, margrave de Bareith , que la honte en retombe sur l'homme qui sut lui inspirer les mêmes prétentions ! Qu'on juge de ses maîtres par le ton qu'elle prit avec eux , et qui lui assuroit leurs suffrages ! Voici du style de cette illustre adepte , singeant et les principes et les plaisanteries de Voltaire , pour capter ses suffrages aux dépens de S. Paul :
« Sœur Guillemette à frère Voltaire , salut. » J'ai reçu votre consolante épître ; je vous jure
y> mon grand juron qu'elle m'a infiniment plus » édifiée que celle de saint Paul à dame Elue. » Celle-ci me causoit un certain assoupissement » qui valoit l'opium et m'empêchoit d'en aper- » cevoir les beautés ; la votre a fait un eli'et » contraire , elle m'a tiré de la léthargie , et a » remis en mouvement mes esprits vitaux. » ( Lett. du 2S déc. i 761 . )
Nous ne connoissons point d'épitre de S. Paul â dame Elue ; sœur Guillemette travestissant comme Voltaire ce qu'elle a lu et même ce qu'elle n'a pas lu , veut sans doute parler de l'épître de S. Jean à Electe. Celle-ci ne contient d'autre compliment que ceux d'un apôtre applaudissant à la piété d'une mère qui élève ses enfans dans les voies du salut , l'exhortant à la charité , l'avertissant de fuir les discours et l'école des séducteurs. Il est fâcheux que ces leçons ne soient que de l'opium pour l'illustre adepte. Voltaire en eût trouvé peut-être une dose dans la lettre suivante , si elle fût venue d'autre part que de sœur Guillemette. Nous la copierons cependant , comme faisant époque dans les annales philosophiques. On y verra une adepte femelle donnant des leçons de philosophie à Voltaire lui-même , prévenant Helvélius , et par la seule force de son génie , sans s'en apercevoir , copiant Epicure. Avant de les donner ces leçons, sœur Guillemette assurant Voltaire de l'amitié du Margrave , avoit eu soin de demander l'esprit de Bayle* (Lettre du 12 juin 1752.) Elle crut un jour l'avoir trouvé tout entier ; alors elle écrivit â frère Voltaire : « Dieu , dites-vous , i> ( poème de la Loi naturelle) a donné à tous les j» hommes la justice et la conscience pour les » avertir, connue il leur a donné ce qui leur est o nécessaire. Dieu ayant donné à l'homme la juS- » tjce et la conscience , ces deux vertus sont
de l'Impiété. Chap. X1IL i83 w innées dans l'homme et deviennent un attribut » de son être. Il s'ensuit de toute nécessité que » l'homme doit agir en conséquence , et qu'il ne » sauroit être ni juste ni injuste , ni sans remords , » ne pouvant combattre un instinct attaché à son » essence. L'expérience prouve le contraire. Si la » justice étoit un attribut de notre être , la chicane » seroit bannie ; vos conseillers au Parlement ne » s'amuseroient pas , comme ils le font , à trou— » bler la France pour un morceau de pain donné » ou refusé. Les jésuites et les jansénistes con- » fesseroient leur ignorance en fait de doctrine. » — Les vertus ne sont qu'accidentelles. — L'a- » version des peines et l'amour du plaisir ont » porté l'homme à devenir juste ; le trouble ne » peut qu'enfanter la peine ; la tranquillité est la » mère du plaisir. Je me suis fait une étude par- » ticulière du cœur humain ; je juge par ce que » je vois de ce qui a été. » ( Lett. du i.etnov. i 752.)
Il existe une comédie ayant pour titre : la Théologie tombée en quenouille ; cette lettre de son altesse margrave de Bareith , métamorphosée en sœur Guillemette , fournira peut-être un jour la même idée pour la philosophie. Laissant aux Molières du jour le soin de s'égayer sur les Socrates femelles , l'historien tirera des erreurs de Wilhelmine de Bareith une leçon plus sérieuse sur les progrès d'une philosophie antichrétienne. Il en verra une nouvelle cause dans les mortifiantes limites de l'esprit humain , et dans la vanité de ces prétentions qui, dans certains adeptes, semble précisément s'étendre , autant que la nature leur avoit ménagé de raisons d'humilité et de modestie, dans la foiblesse de leur entendement.
Sœur Guillemette craint pour la liberté, s'il est vrai que Dieu ait mis dans l'homme la conscience,
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le sentiment nécessaire pour distinguer le juste de l'injuste. Elle ne sait pas que l'homme , avec les yeux que Dieu lui a donnés pour voir et distinguer sa route , n'en est pas moins libre d aller où Bon lui semble. Elle s'est fait une étude particulière du cœur humain , et elle n'a pas lu dans ce cœur , que l'homme voit souvent le mieux et fait le pire. Elle se croit à l'école de Socrate ; et avec Epicure , elle ne voit que l'aversion des peines et V amour des plaisirs pour principe de la justice et des vertus. Elle nous dit sans le savoir , sans s'en apercevoir même , que si la chicane n'est pas encore bannie , c'est que nos procureurs n'ont pas encore assez d'aversion pour l'indigence ; que si nos vestales ne sont pas toutes chastes , c'est qu'elles ont trop peu d'amour pour le plaisir; et il faut devant elle que Parlemens, Jésuites, Jansénistes , et toute la Sorbonne sans doute , et toute la Théologie , confessent leur ignorance enjait de doctrine* Avec moins de coniiance en ses lumières , avec plus de raison de s'en tenir à celles qu'il pouvoit trouver dans son génie, Frédéric - Guillaume , prince royal de Prusse , nous montre une toute autre espèce d'adeptes. Infatigable aux champs de la victoire , celui-ci n'ose plus se répondre de luimême ; il sait ce qu'il voudroit croire, il ne sait pas ce qu'il doit croire , il a peur de se perdre dans le raisonnement. Sou ame toute entière lui crie qu'il doit être immortel ; il craint de se tromper sur cette voix , et il faut que Voltaire lui évite la peine d'une décision. Pour les lauriers de Mars , c'est toute la confiance , toute l'activité des héros ; pour s'assurer du sort qui lui est réservé dans un autre univers , c'est toute la modestie , toute l'humilité d'un disciple, c'est près, que toute la nonchalance d'un sceptique. 11 faut au moins que l'autorité de son maître lui évite la
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peine des recherches, et ce maître est encore Voltaire. « Puisque je me suis permis de m'entretenir » avec vous , lui écrivoit-il respectueusement , » souffrez que je vous demande pour ma seule » instruction , si en avançant en âge vous ne trou- » vez rien à changer à vos idées sur la nature de » l'ame ?... Je n'aime pas à me perdre dans des » raisonnemens métaphysiques. Mais je voudrois » ne pas mourir tout entier , et qu'un génie tel » que le votre ne fût pas anéanti. » ( Lett du 1 2 novembre 1 770. )
En homme qui sait prendre tous les tons, Voltaire répondit : « La famille du roi de Prusse a » grande raison de ne pas vouloir que son ame »> soit anéantie.... Il est vrai qu'on ne sait pas trop » bien ce que c'est qu'une ame. On n'en a jamais » vu. Tout ce que nous savons , c'est que le maître » éternel de la nature nous a donné la faculté de » sentir et de conuoître la vertu. 11 n'est pas dé- » montré que cette faculté vive après notre mort ; » mais le contraire n'est pas démontré davantage; » il n'y a que les charlatans qui soient certains. y* Nous ne savons rien des premiers principes. » — Le doute n'est pas une chose bien agréable , » mais l'assurance est un état ridicule. » (28/70^. 1770.)
Je ne sais pas l'impression que fit cette lettre sur le sérénissime et respectueux disciple , mais on y voit au moins que le chef des conjurés fait varier l'empire qu'il exerce sur les princes adeptes comme sur les bourgeois d'Harlem. Quand le roi Frédéric lui écrit d'un ton si ferme , si précis que l'homme mort , il n'y a plus rien , il se garde bien de répondre que l'assurance est un état ridicule , qu'il n'y a que les charlatans qui soient certains; Frédéric roi de Prusse est toujours le premier des rois philosophes. ( Voy. leurs lettres 3o oct, et 21
186 Conspiration des Sophistes
novemb. 1770. ) Et quand huit jours après , Frédéric prince royal ne demande qu'à être rassuré sur l'immortalité de son ame , c'est alors que , malgré tous les troubles , toutes les inquiétudes du scepticisme , les doutes du sceptique sont le seul état raisonnable pour les vrais philosophes. Cet état lui suffit pour savoir que son adepte n'appartient plus à la religion de Jésus-Christ , et c'est à cet état au moins qu'il veut le conduire pour s'assurer de sa conquête. Il domine , par l'admiration et parles éloges, le roi matérialiste et ferme dans son opinion , malgré l'incertitude de son maître ; il se laisse admirer par Eugène de Wirtemberg qui pense en tout comme son maître ; il laisse disputer Wilhelmine de Bareith plus hardie que son maître. Il s'élève et il tranche , il menace de ne voir plus qu'un ridicule , un charlatan dans l'humble adepte qui essaye d'adoucir , de ramener son maître. A ceux-là il donne des principes , avec ceux-ci il ordonne de croire que l'homme est condamné à ne rien savoir des premiers principes. Il n'est pas moins l'idole de ces princes admirateurs. Il ne s'en fait pas moins à lui , à son école , à tous ses conjurés des princes protecteurs ; et tel est le succès dont il se flatte, que dès l'année 1 776 il écrivoit à son cher comte d'Argental : « // n'y » a pas à présent un prince allemand qui ne soit » philosophe — de la philosophie de l'incrédu- » lité. » ( Lett. du 26 sept, 1766. ) Il est sans doute des exceptions à faire à cette assertion , mais au moins prouve-t-elle à quel point les Coryphées de l'impiété croyoient pouvoir s'applaudir de leurs progrès auprès de tant de princes , de tant de souverains à qui l'impiété devoit un jour devenir si fatale.
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