‹ Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme (volume 2)Chapitre 36 sur 39 · Conspiration des Sophistes · texte numérisé non relu

Conspiration des Sophistes

aisé de voir combien fidèlement les adeptes Pa~ risiens avoient suivi les leçons de leur premier maître. Long-temps il regretta de ne pouvoir présider que de loin à leurs travaux ; long-temps même il pensa que la capitale d'un empire trèschrétien n'étoit pas un siège assez favorable à leurs succès, qu'ils n'y jouissoient pas de toute la liberté qu'il auroit désirée. C'est pour cela que même quelques années après l'établissement de son académie secrète , on le voit encore poursuivre le projet de la colonie philosophique à établir dans les états de Frédéric ou de quelque autre prince protecteur. Mais les temps arrivèrent enfin où les succès de cette académie secrète le consolèrent de ceux qu'il avoit espéré de sa colonie. Triomphant dans Paris au milieu des adeptes, il devoit recueillir tous les fruits de sa constance dans la guerre qu'il faisoit au Christ depuis un demisiècle.

CHAPITPtE XVIII.

Progrès généraux de la conjuration dans toute l'Europe. Triomphe et mort des Chefs de la conjuration.

Espoir des A mesure que les sophistes de l'impiété perfee- Coojurw. tionnoient leurs moyens de séduction , de funestes succès ajoutoient chaque jour à leur espoir. Il étoit déjà tel , peu d'années après la première apparition de l'Encyclopédie , que dès-lors d'Alembert écrivoit avec confiance à Voltaire : « Laissez » faire la philosophie, et dans vingt ans la Sor- » bonne , toute Sorbonne qu'elle est , enchérira » sur Lausanne. » Le sens de ces paroles écrites le 21 juillet i 757 , étoit que la Sorbonne même ,

dans

DE l'Impiété. Chap. XVÎ1Î. 2^3 dans vingt ans , se trouveroit tout aussi incrédule et tout aussi antichrétienne qu'un certain ministre de Lausanne , qui envoyoit exactement par Voltaire les articles les plus impies, pour être consignés dans l'Encyclopédie.

Très-peu de temps plus tard, Voltaire enchérissant sur la prophétie de d'Alembert, ne faisoit pas difficulté de lui mander : Encore vingt ans, et Dieu aura beau jeu. ( Lett. du 2-5 fév. i 768. ) C'est-à-dire, encore vingt ans, et vous verrez s'il reste un seul autel au Dieu des chrétiens.

Tout sembloit annoncer en eiï'et daps chaque Leors partie de l'Europe , que le règne de l'impiété n'é- cn suisse toit pas éloigné. La mission plus spécialement confiée à Voltaire , faisoit des progrès si sensibles, que les vingt années de sa prophétie ne s'étoient pas encore écoulées , et déjà il mandoit qu'il ne se trouvait pas un seul chrétien depuis Genève jusqu'à Berne. ( Lett. àd'Alembert, 6' fév. 1 766.) Par-tout ailleurs , suivant ses expressions ; le inonde se dèniaisoit si bien, qu'une grande révolution dans les esprits s'annonçoit de tous côtés. ( Lett. du 2 fév. 1 j65. ) L'Allemagne sur-tout fa- En Ailevorisoit cet espoir. ( Ibid. ) Frédéric , qui l'obser- maguc' voit aussi bien que Voltaire observoit les suisses ses voisins , écrivoit que « la philosophie perçoit » jusques dans la superstitieuse Bohème ., et eu » Autriche , l'ancien séjour de la superstition. » ( i43 Lettre à Voltaire , an 1766. )

En Russie , les adeptes donnoient encore plus En Russie, d'espérance. C'étoit même dans ces contrées que la protection des Scythes consoloit spécialement Voltaire des orages qui s'éle voient encore ailleurs contre la secte ( Lett. à Diderot, 20 déc. 1 762. ) Il ne se possédoit plus de joie quand il pouvoit mander à d'Alembert à quel point les frères étoient favorisés à Pétersbourg, et lui apprendre que dans Tome I. S

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un long voyage de leur cour , ces protecteurs Scythes s'étoient avisés de se distribuer, pour passetemps , les ditférens chapitres de Bélisaire à traduire en leur langue ; que l'Impératrice s'étoit chargée de son chapitre comme les autres; qu'elle avoit même pris la peine de rédiger toute la traduction d'un ouvrage qui avoit éprouvé en France toutes les censures de la Sorbonne. ( Lett. de Voit* à d'Alemb. juillet 1767. )

Espagne. En Espagne même , le philosophisme , écrivoit d'Alembert , perçoit sourdement autour de l'Inquisition. ( 3 mai 1773.) Et suivant Voltaire , dès l'année 1768 il s'y faisoit une très-grande révolu- Itahe- tion dans les esprits aussi bien qu'en Italie* ( Lettre à M. le Riche , 1 mars 1768.) Quelques années plus tard cette Italie , toujours suivant les comptes que se rendoient les conjurés , étoit pleine de gens qui pensoient comme Voltaire et d'Alembert , et que l'intérêt seul empéchoit de se déclarer ouvertement impies. ( Lett* de Volt, à d'Alemb. 16 juin 1773. ) Angle- Quant à l'Angleterre , c'étoit une conquête sur tere' laquelle ils ne se permettoient pas la moindre sollicitude. A les entendre , elle regorgeoit de ces Sociniens qui bafouent , qui haïssent ou méprisent le Christ ; tout comme Julien l'apostat le méprisoit , le haïssoit , et qui ne diffèrent que par le nom de la secte philosophique. ( Lett. au roi de Prusse , 8 novembre 1770. )

Pologne, Enlin, d'après tous les calculs des conjurés , la ttucs.se ' Bavière et la Maison d'Autriche , ( tandis que Marie-Thérèse vivoit encore ) étoient les seules puissances qui soutinssent encore les théologiens, les défenseurs de la religion. L'impératrice de Piussie les menoit grand train; leur dernier jour upprochoit en Pologne, grâces au roi Poniatowski ; il étoit déjà arrive en Prusse , grâces à Frédéric ,

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et se fortifioit dans V Allemagne septentrionale , grâces aux soins des landgraves , margraves , ducs et princes adeptes protecteurs. ( Lett. de Volt. à d'Alemb. 4 sept. 1767. )

Il n'en fut pas de même en France. On voit sou- France, vent Voltaire et d'Alembert se plaindre amèrement des obstacles qu'ils éprouvoient dans cet empire , l'objet cependant et le théâtre favori de leur conjuration.

Les réclamations perpétuelles du clergé 9 les arrêts des parlemens , les coups d'autorité que les ministres mêmes , amis secrets des conjurés , se trouvoient par fois obligés de porter à l'impiété , pour ne pas avoir l'air de la favoriser , n'étoient pas absolument sans effet. Le corps de la nation conservoit encore son attachement à la foi. Cette classe de citoyens , que l'on appelle peuple , malgré les artifices de l'académie secrète . remplissoit encore les temples dans les jours de solennités religieuses. Il y avoit dans Paris même d'honorables exceptions à faire dans les classes supérieures. Indigné de ces obstacles et de tant de lenteurs , Voltaire ne cessoit de harceler ses compatriotes , que par mépris il appeloit alors ses pauvres Welches. Quelquefois cependant il sembloit assez content de ces Welches. Alors il écrivoit à son cher marquis de Villevielle : « Le peuple est bien. » sot , et cependant la philosophie pénètre jus- » qu'à lui. Soyez bien sûr , par exemple , qu'il v n'y a pas vingt personnes dans Genève qui n'ab- » jurent Calvin autant que le Pape , et qu'il y a » des philosophes jusques dans les boutiques de » Paris. » Lettre du 2,0 décembre 1768. ) Mais à parler en général , ses plaintes sur la France dominoient dans sa correspondance avec les conjurés. Quelquefois même il sembloit entièrement désespérer de la voir jamais sous l'empire de la philo-

Sophie. D'Alembert qui voyoit les choses de pins près en auguroit différemment. Quoique tout n'allât pas au gré de ses vœux , il ne s'en crut pas moins autorisé enfin à rassurer Yoltaire , en lui écrivant que la -philosophie pourvoit bien encore être battue , mais quelle ne seinit jamais vaincue. ( 5 nov. 1776. )

Lorsque d'Alembert écrivoit ces paroles , c'està-dire vers le commencement de Tannée 1 776 , il n'étoit que trop vrai que le philosophisme pouvoit désormais se flatter de triompher enfin de tout l'attachement de la nation française a la relieion chrétienne. Depuis dix à douze ans l'impiété avoit redoublé ses progrès , une nouvelle génération formée par les nouveaux maîtres étoit entrée des collèges dans la société , presque sans connoissance , sur-tout sans sentiment de religion , de piété. C'étoil vraiment le temps où , suivant l'expression de Condoreet, le philosophisme étoit descendu des trônes du Nord jusques dans les universités. ( Voyez préface à son édition des Pensées de Pascal. ) La génération religieuse s'éteignoit ; les mots raison , philosophie , préjugés, prenoient la place des vérités révélées. Les exceptions à faire à la cour et dans les tribunaux , et dans toutes les classes supérieures , devenoient tous les jours plus rares. L'impiété passoit de lacapitaJe aux provinces, des seigneurs et des nobles aux bourgeois , des maîtres aux valets. Sous le nom de philosophe, l'impiété seule étoit honorée ; on ne vouloit plus que des ministres philosophes, que des magistrats, des seigneurs , des militaires, des littérateurs philosophes. Pour remplir ses devoirs religieux , il falloit s'exposer aux sarcasmes , à la dérision d'une foule de ces soi-disant philosophes répandus dans tous les rangs. Parmi les Grands sur-tout , il falloit , pour se dire chrétien , presque autant de

de l'Impiété. Chap. XVIIL 277 courage qu'il auroit fallu d'audace et de témérité' , avant la conjuration , pour se dire hautement athée ou apostat.

Voltaire étoit alors dans sa quatre-vingt-qua- Triomtrième année. Depuis sa longue absence de Paris , -f0iteair'4 sous le décret des lois , il auroit dû ne reparoître publiquement dans cette ville qu'en se présentant pour se justifier des impiétés qui avoient anciennement attiré sur lui l'arrêt du Parlement. D'Alembert et son académie secrète résolurent de vaincre cet obstacle. Malgré quelques restes d'égards pour l'ancienne religion , il leur en coûta peu pour obtenir que le premier auteur de leurs complots vînt enfin au milieu d'eux jouir des succès dont ils lui dévoient tous le premier hommage. Des ministres, pour la plupart adeptes , entouroient le trône de Louis XV[. Ce monarque toujours religieux , mais toujours prêt à décider pour la clémence , se laissa persuader qu'un long exil avoit suffisamment puni Voltaire. Dans ce chef des impies il ne consentit à ne plus voir qu'un vieillard octogénaire, dont on pouvoit oublier les écarts en faveur de ses anciens trophées littéraires. Il fut convenu qu'à son approche les lois se tairoient en sa faveur ; que l'arrêt du Parlement seroit passé sons silence. Les magistrats semblèrent ne plus se souvenir de l'avoir porté. C'étoit là ce que deraandoient les conjurés. L'arrivée de Voltaire dans Paris fut leur triomphe à tous.

Cet homme, dont la longue carrière n'avoît été qu'une guerre tout à la fois publique et souterraine contre le christianisme, fut reçu dans la capitale d'un Pioi très-chrétien , avec toutes Tes acclamations accordées aux héros , de retour de leurs victoires contre les ennemis de ra patrie.

Par-tout où l'on savoit que Voltaire se montreroit, une foule innombrable d'adeptes et de curieux

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accouroient sous ses pas. Toutes les académies célébrèrent son arrivée ; elles la célébrèrent dans le Louvre , dans ce palais des Ptois , où bientôt Louis XVI devoit se trouver prisonnier et victime de l'arrière conjuration des impies. Les théâtres décernèrent leurs couronnes au chef des conjurés. Les fêtes se succédèrent en son honneur. Enivré de l'encens des adeptes, son orgueil même craignit d'y succomber. Au milieu de ces acclamations et de ces couronnes , il s'écria : Vous voulez donc me faire mourir de gloire ! La religion seule étoit en deuil pendant tous ces triomphes. Son Dieu sut Sa mort, la venger. L'impie qui avoit eu peur de mourir de gloire , devoit mourir de rage et de désespoir , plus encore que de vieillesse. Au milieu de ces triomphes , une violente hémorragie lit craindre pour ses jours. D'Alembert , Diderot , Marmontel accoururent pour soutenir sa constance dans ses derniers motnens; ils ne furent témoins que de son ignominie et de la leur.

i^ue l'historien ne craigne pas ici d'exagérer. Quelque tableau qu'il trace des fureurs , des remords, des reproches, des cris , des blasphèmes, qui pendant une longue agonie se succèdent sur le lit de l'impie mourant ; qu'il ne craigne pas d'être démenti par les compagnons même de son impiété. Leur silence forcé n'équivaut pas aux nombreux témoignages et aux monumens que l'histoire peut citer sur cette mort , la plus eflroyable de toutes celles dont jamais impie se soit senti frappé. Ou plutôt , ce silence même de la part de ces hommes si intéressés à démentir tous nos témoignages , en sera la confirmation authentique. Pas un seul des sophistes n'a encore osé parler du chef de leur conspiration , comme montrant la moindre fermeté , comme ayant joui d'un seul instant de tranquillité , pendant l'intervalle de plus de

de l' Impiété. Chap. XV III. 279 trois mois qui s'écoulèrent depuis son couronnement au théâtre français jusqu'à sa mort. Ce silence seul dit combien cette mort les humilient.

Ce fut au retour du théâtre , et dans les travaux qu'il reprenoit pour mériter de nouveaux applaudissemens , que Voltaire se sentit averti que la longue carrière de son impiété alioit se terminer.

Malgré tous les impies accourus pour le fortifier dans les premiers jours de ses douleurs , il sembla d'abord vouloir se rendre au Dieu qui le frappoit. 11 appela les prêtres de ce Christ , de ce même prétendu infâme qu'il avoit si souvent juré d'écraser. Ses dangers augmentant , il écrivit à l'abbé Gaultier le billet suivant : *• "N ous m'aviez promis , » Monsieur , de venir pour m'entendre ; je vous » prie de vouloir bien vous donner la peine de » venir le plutôt que vous pourrez. Signé Volr> taire. A Paris , le 26 février 1778. »

Peu de jours après il écrivit encore , en présence du même ecclésiastique , de M. l'abbé Mignot, et en présence du marquis de Villevielle , la déclaration suivante , copiée sur le procèsverbal déposé chez M. Momet , notaire à Paris. :

« Je soussigné déclare qu'étant a'taqué depuis » quatre jours d'un vomissement de sang , à l'âge a de quatre-vingt-quatre ans , et n'ayant pu me » traîner à l'Eglise , M. le curé de Saint-Sulpice » ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres » celle de m'envoyer M. Gaultier , prêtre; je me » suis confessé à lui; et que si Dieu dispose de moi, » je meurs dans la sainte Eglise catholique où je m suis né, espérant de la miséricorde divine, » qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes ; » si j'avois jamais scandalisé l'Eglise , j'en de- » mande pardon à Dieu et à elle, 2 mars 1778. » Signé Voltaire , en présence de M. l'abbé

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